Préface
p. 9-12
Texte intégral
1L’histoire des socialistes et des anarchistes italiens est riche d’aventures, mais rares sont celles qui peuvent se comparer avec la vie d’Alceste De Ambris. L’aventure est ici entendue de deux façons : politique et spatiale. Même si nous nous trouvons alors dans une période et un mouvement – l’insurrectionnalisme – dans lequel l’exil était une condition plus que fréquente, De Ambris collectionna les lieux de refuge en nombre et en qualité particulière : à la fin du xixe siècle, après avoir été en France, terre d’élection avec la Suisse, de tous les exilés politiques italiens, il se réfugia au Brésil, puis après son retour en Italie, en Suisse, pour retourner de nouveau au Brésil. Les années passant, avec le fascisme, juste après la Marche sur Rome, De Ambris choisit, cette fois volontairement, la France : celle-ci serait son ultime destination.
2L’aventure de De Ambris fut surtout politique : du républicanisme à l’anarchisme, du syndicalisme révolutionnaire au socialisme autonome (il fut élu député en 1913), ensuite avec Benito Mussolini, favorable à l’entrée en guerre en 1915 de l’Italie aux côtés de la France, du Royaume-Uni et de la Russie. Écrire « avec Mussolini » est toutefois réducteur : ce fut De Ambris, comme le montra en son temps l’historien italien Renzo de Felice qui poussa le futur Duce à la rupture avec le Parti socialiste. De Mussolini à Gabriele d’Annunzio, dans l’expérience de Fiume, ce fut De Ambris qui rédigea le programme syndicaliste national dans la « Charte du Carnaro ». D’annunzien et antifasciste, ce fut encore lui qui tenta en vain de convaincre le poète à se faire le paladin d’une opposition nationale à Mussolini. L’exil français le vit extrêmement actif surtout au sein de la LIDU (Ligue italienne des droits de l’homme), ainsi qu’en nouant des liens avec la maçonnerie française, lui Carbonaro et maçon depuis toujours.
3À cause de cet esprit, toujours en mouvement, il est impossible d’adopter une classification pour De Ambris. Républicain, anarchiste, socialiste, syndicaliste révolutionnaire, syndicaliste national ? Il fut probablement tout cela à la fois. Et du reste, non seulement à propos de sa vie, mais aussi à propos de celle de tant de dirigeants du « monde insurrectionnel » italien, de la fin du xixe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, il est difficile de tracer des lignes idéologiques nettes. Le républicanisme mazzinien avec son souffle patriotique et ses traits parfois nationalistes pouvait tranquillement cohabiter en lui avec une sensibilité anarchiste. Et le socialisme, entendu dans un sens a-marxiste, comme sentiment de fraternité universelle, pouvait côtoyer le syndicalisme révolutionnaire et la lutte des classes, même si elle était comprise dans un sens non sorélien.
4Contrairement à de nombreux syndicalistes révolutionnaires, spécialement italiens, De Ambris ne fut jamais intéressé par le débat théorique. En compagnie de Filippo Corridoni, lui aussi interventionniste et proche de Mussolini, mais tué dans les tranchées de la Grande Guerre, il était qualifié de « socialiste pratique ». Si on voulait vraiment synthétiser l’expérience de De Ambris, dans une formule, il faudrait parler de « socialisme patriotique ». Dans le fond, et d’une façon un peu paradoxale, De Ambris le fut même dans sa phase antimilitariste : étant donné que la Monarchie qui envoyait tant de jeunes se faire tuer à la guerre, c’était elle qui avait trahi la patrie. Rien de nouveau pour le mazzinien que De Ambris demeura au fond toute sa vie.
5Il n’est pas dit que Enrico Serventi Longhi, fortifié dans l’étude biographique complète d’un personnage aussi complexe, partage nécessairement cette interprétation. Certainement son livre demeurera un passage obligé pour qui voudra dans l’avenir approfondir ultérieurement la figure de De Ambris et son époque. Non que son travail soit incomplet, bien au contraire. Il est même admirable de mesurer comment l’auteur a réussi à rendre dans un nombre de pages au demeurant contenu, tous les événements de la vie de De Ambris. Tâche toute autre que facile, vu l’intense mobilité, non seulement géographique, mais aussi idéologique de son héros. Les pages qui m’ont le plus captivé – mais c’est une affaire de goût – sont celles dédiées au De Ambris « national », interventionniste puis partisan de d’Annunzio… Que l’on nous permette de comprendre par quelle voie surgit le fleuve fasciste : le canal insurrectionnel, le syndicaliste révolutionnaire, le républicain. De Ambris rompit immédiatement avec le fascisme, contrairement à nombre de ses compagnons du syndicalisme révolutionnaire et Serventi Longhi en explique les raisons. Les choses auraient pu se dérouler différemment : notamment quand De Ambris déjà en exil, Mussolini avait voulu organiser son retour en Italie. Enfin, par ses parcours interventionnistes ou peu éloignés des fascistes1, il fut toujours considéré avec soupçon et une certaine distance par les émigrés politiques actifs en France, surtout ceux issus des partis structurés comme le parti socialiste.
6L’autre mérite de la biographie de Serventi Longhi consiste à offrir l’histoire d’un protagoniste du monde insurrectionnel italien, finalement assez lointain des polémiques du xxe siècle. Il n’est pas seulement question d’époque ou d’âge de l’auteur : il nous arrive de lire des livres d’histoire italiens – mais également français – avec des auteurs parfois plus jeunes que Serventi Longhi, encore immergés dans les luttes politiques du siècle dernier. Et c’est dommage parce que les chercheurs qui s’abandonnent à des lectures partisanes et tendancieuses finissent toujours par tomber dans le piège mortel de tout historien : l’anachronisme. Ils voient dans les personnages qu’ils étudient le corrélé des leaders d’aujourd’hui à qui ils voudraient offrir en même temps une généalogie ou leur donner un panthéon.
7Mais à quelle figure de la gauche actuelle, ou même la plus radicale pourrait-on comparer De Ambris ? Personne. Ces temps-là sont finis. La césure est radicale. Il est nécessaire que l’historien de l’époque contemporaine observe de loin, à froid, les événements du xxe siècle. Comme l’a été justement à distance Enrico Serventi Longhi, fidèle héritier, que ce soit pour des raisons intergénérationnelles de la meilleure historiographie italienne et de celle de Renzo de Felice en particulier, lui qui fut capable d’étudier l’histoire du xxe siècle sans esprit partisan et sans se faire guider par les idéologies même quand celles-ci étaient les plus vives. Une raison supplémentaire, pour laquelle selon moi, le lecteur français tirera une grande satisfaction de cet ouvrage, tout en prenant connaissance d’une figure comme celle de De Ambris qui a joué un rôle dans l’histoire de France.
Notes de bas de page
1Son frère Amilcare devait participer au régime fasciste.
Auteur
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Marco Gervasoni
Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Molise et professeur d’histoire comparée à la Luiss Guido Carli de Rome
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