Mémoire et histoire dans la littérature roumaine de témoignage sur l’appareil répressif communiste
p. 81-94
Texte intégral
1S’il existe un cas de figure où mémoire et écriture officielle de l’histoire s’affrontent dans ce que l’on pourrait appeler un véritable cas d’école, c’est bien celui de la période communiste dans le bloc de l’Est1. À l’effacement progressif des traces pratiqué par le « ministère de la vérité » – que raconte de manière romanesque, mais non moins documentée, Orwell dans son 1984 – répond un processus de récupération du passé, à travers des enquêtes minutieuses dans les archives (souvent fragmentaires), le réinvestissement des lieux (souvent détruits2) mais aussi à travers le témoignage individuel, dont le détonateur fut Une journée d’Ivan Dénissovitch en 1962, et plus encore L’Archipel du goulag à partir de 1973.
2À la suite de la chute du mur de Berlin, ce processus s’accélère. Des fondations et des institutions se créent dans la plupart des pays de l’Est, visant, entre autres, à stimuler le processus de témoignage et à recueillir la parole des victimes de la répression communiste. En Roumanie, la Fondation « Alianta Civica », et la Fondation « Memoria » sont les plus actives dans ce domaine, organisant un véritable programme d’histoire orale, animé et géré par un institut de recherches (« Le Centre international d’études sur le communisme ») et partiellement financé par l’Union européenne3. D’emblée, les objectifs de l’historien (reconstituer et comprendre) coexistent, dans cette entreprise, avec d’autres, plus difficilement assignables à une profession ou raison sociale précise. Si le centre de recherches se propose ainsi de « conserver la mémoire récente4 » en vue d’études futures sur la période communiste, un projet concernant les vagues de déportations politiques vise clairement à « commémorer, informer et transmettre des leçons aux jeunes générations5 ». La mémoire est ainsi, à la fois, une source, qu’il s’agit de vérifier et de mettre en perspective avec des moyens scientifiques, et un instrument psychosocial aux finalités multiples.
3Cette seconde dimension s’accuse quand, de la masse de témoignages – pas tous suscités et recueillis par les fondations mentionnées plus haut6 – certains sont isolés et édités à l’intention du large public. Leur publication prend des formes diverses, depuis l’insertion sous forme d’extraits sur des pages web7, et jusqu’à la parution sous forme de livre. Dans tous les cas, le discours de la victime est accompagné par toute une série de paratextes qui en renforcent la dimension « commémorielle », parfois au détriment même de leur utilité historique. Le témoignage devient ainsi lieu de mémoire, impliqué dans la restauration d’une dignité nationale plutôt mise à mal par des décennies de compromission8 avec le communisme, ainsi que par une sortie du régime peu glorieuse.
4Ce type de fonctionnement est précisément celui qui peut être détecté au sujet de la très populaire Histoire d’Elisabeta Rizea de Nucsoara, parue dans une prestigieuse maison d’édition roumaine en 1993, à la suite d’une interview avec la protagoniste, diffusée l’année précédente à la télévision9. Dans un article de 2006, Claudia Dobre10 étudie les éléments symboliques, liés à la personne d’Elisabeta Rizea, qui favorisent sa propulsion au rang d’héroïne du peuple : sa féminité et son niveau d’instruction modeste11 (qui sont à la fois sa force et faiblesse), son extraction paysanne (synonyme d’authenticité nationale et d’une robustesse morale et physique nourrie au contact de la nature), ainsi que son aura sacrificielle. Les mêmes ingrédients se retrouvent dans le cas d’Anita Nandris-Cudla, auteur d’un récit publié en 1991 sous le titre Vingt ans en Sibérie, et qui a fait récemment l’objet d’une quatrième édition.
5En partant des similitudes qui se détectent entre ces deux textes – fort différents, pourtant, en ce qui concerne leur composition, leur promotion, ainsi que les types de répression qu’ils décrivent –, l’objectif des pages qui suivent est d’étudier le rôle et les finalités des paratextes dans leur travail de « réorientation » des témoignages, ainsi qu’à identifier les caractéristiques génériques et de registre qui contribuent, autant que les « mytographèmes » rapidement recensés plus haut, au processus de transformation de ces témoignages en « lieux de mémoire ».
Vies et mémoires
6Née en 1904 près de Cernauti (Czernowitz), Anita Nandris-Cudla a 14 ans quand la Bucovine devient une partie de la « Grande Roumanie », et 36 quand la moitié nord de la province, où elle habite, est occupée par les troupes soviétiques suite au pacte Ribentropp-Molotov. Au cours des trois jours d’ultimatum donné par les Soviétiques se produit un véritable exode de la population roumanophone en direction de Suceava et de Iasi. La famille d’Anita commence, elle aussi, par fuir « les Moscals », mais son mari et son beau-frère font demi-tour avant de passer le Dniepr, incapables de se résoudre à quitter les biens accumulés à la sueur de leur front. Cette décision s’avère lourde de conséquences : le 13 juin 1941, après une année de relative accalmie, au cours de laquelle l’histoire semble donner raison à ceux ayant parié qu’ils peuvent vivre sous les Soviétiques, une vaste opération d’arrestation et de déportation est organisée dans le village d’Anita et aux alentours12. L’ironie du sort fait que, moins de dix jours après, le Nord de la Bucovine est récupéré par les troupes roumaines, au cours de l’opération Barbarossa. Il est toutefois trop tard pour Anita qui, séparée de son mari (dont la trace se perd peu après), est déportée d’abord dans la région d’Omsk, puis dans la toundra sibérienne et enfin sur les bords de la mer de Kara, près du Cercle polaire. Ce n’est qu’en 1959 que, à la suite de la réhabilitation de son mari en 1956, puis d’elle-même et de ses trois enfants en 1958, Anita peut reprendre le chemin du retour, ayant ainsi raté l’épisode de la re-roumanisation de la Bucovine, suivi de la réoccupation soviétique en 1944, confirmée par le traité de Paris du 7 mai 1946.
7Le retour à Mahala n’est pas synonyme de la fin des ennuis. Outre l’absence de toute nouvelle concernant le mari – qui se transforme, au fil des années, en certitude quant à sa mort –, Anita et ses trois enfants n’ont plus de maison, de terres, ni d’outils de production. Afin de racheter la première, indûment occupée par des nouveaux venus, un des fils d’Anita retourne pour deux ans en Sibérie, en tant qu’ouvrier libre. En 1961, la famille Nandris-Cudla reprend racine dans son lieu de départ ; des contacts ont été renoués, entre-temps, avec la famille immigrée en Roumanie. C’est sur le fonds de cette espèce de normalisation qu’Anita trouve le temps et le courage de rédiger ses souvenirs. Elle les confie, sous la forme d’un cahier manuscrit de 360 pages, à un de ses neveux, venu lui rendre visite en 1982. Le texte passe ainsi la frontière roumaine. Il est exhumé presque immédiatement après la Révolution de 198913.
8Tout autre est la trajectoire, y compris auctoriale, d’Elisabeta Rizea, née en 1912, dans un village au pied des Carpates valaques, dans une famille paysanne de taille et de statut social assez proches de celles d’Anita Nandris. C’est en 1947 que ses ennuis commencent, à la suite de l’assassinat politique de son oncle, Gheorghe Suta, véritable chef de la famille et membre du Parti national paysan de Roumanie (PNT). Cet acte illégal et infondé, commis par les communistes, coïncide avec les débuts de la collectivisation de l’agriculture, qui se traduisent par la confiscation pure et simple d’une série de biens des paysans, et par une désastreuse mise en commun de la propriété foncière et des outils de production14. Sur ce double fonds d’oppression politique et de spoliation économique, des groupes de résistance armée se forment un peu partout dans les montagnes roumaines. Leurs membres entendent combattre le régime communiste jusqu’à une hypothétique libération du pays par les Américains, ou jusqu’à une insurrection de plus large envergure, orchestrée par d’anciens cadres de l’armée. Organisé par deux militaires, le groupe Arsenescu-Arnautoiu, qui s’active dans les montagnes proches du village d’Elisabeta Rizea, est celui qui « a survécu le plus longtemps15 », grâce à des femmes comme Elisabeta, qui apportent de la nourriture malgré la surveillance et laissent des informations dans des « boîtes postales » dormantes. En 1949, Elisabeta est arrêtée et torturée une première fois, puis relâchée, puis de nouveau enquêtée. En 1951, elle écope d’une peine de prison de 7 ans, qu’elle effectue majoritairement à Jilava, prison de triste mémoire. Libérée en 1958, elle est de nouveau arrêtée en 1961, à la suite de la capture et de la liquidation du groupe Arnautoiu. Condamnée à 25 ans de prison et à la confiscation de tous ses biens, elle bénéficie cependant de l’amnistie générale de 1964, sur fonds de dégel et de relative libéralisation du régime. Comme Anita Nandris-Cudla, elle se trouve confrontée à la nécessité de tout reconstruire, dans une Roumanie qui s’enfonce dans le marasme économique et le culte de la personnalité.
9Elisabeta Rizea n’écrit pas des mémoires. En 1992, la réalisatrice d’un documentaire sur le système répressif communiste retrouve sa trace, en interviewant d’anciennes détenues politiques qui l’avaient croisée en prison. L’entretien filmé touche fortement l’auditoire. La même maison d’édition qui a publié les souvenirs d’Anita Nandris dépêche sur place une reporter, dans le but de recueillir un témoignage plus détaillé, et de le transformer en livre. Le caractère désorganisé du récit amène celle qui se présente comme une « éditrice » à ajouter un second témoignage dans le livre, permettant de mieux contextualiser les persécutions subies par Elisabeta. D’autres interventions sont probables, parfois visibles, mais l’éditrice ne les mentionne pas : découpage du propos en unités relativement courtes, centrées sur un épisode ou un événement relativement précis ; insertion de titres en complément de la fragmentation ; élimination de certains passages (certainement les redites, mais aussi, possiblement, des propos plus confus, marqués par l’émotion) ; organisation chronologique, qui ne semble pas propre au récit d’origine, à en juger par certaines traces. C’est « l’éditrice » qui décide du début et du terminus ad quem de la narration, à la différence d’Anita Nandris-Cudla, qui fixe elle-même des bornes et le sens qu’elles doivent donner au discours.
10Ce degré plus élevé d’auctorialité assumée dans le cas d’Anita Nandris-Cudla ne signifie pas que son récit ne fasse pas l’objet de manipulations extérieures. Si l’éditeur (cette fois-ci, un membre de sa famille) est plus scrupuleux en ce qui concerne la lettre du texte, dont il reproduit jusqu’à ce qui peut être considéré des fautes de langue, ses interventions ne sont pas moins nombreuses au niveau des paratextes. Il est intéressant d’observer ces interventions, et de se poser la question de leurs finalités.
Récupérations de la mémoire
11Ce qui frappe en premier lieu c’est le manque d’informations en complément des deux récits. Les deux héroïnes proviennent de familles paysannes ramifiées, aux fratries nombreuses, et mentionnent un certain nombre de membres de ces quasi-tribus au fil du récit. Or, ni les préfaces, ni les postfaces ne proposent d’arbre généalogique permettant de situer avec une certaine précision ces acteurs familiaux ; si quelques repères historiques sont donnés à propos de la Bucovine16 dans une annexe de 20 ans en Sibérie, il n’y a aucune information de ce genre dans L’Histoire d’Elisabeta Rizea, alors même que le large public roumain n’est pas nécessairement familiarisé avec la topographie des montagnes valaques (qui a une certaine importance pour la compréhension des événements), et encore moins – surtout dans les années 1990, celles de la première édition du texte – avec l’organisation et le fonctionnement de la résistance armée dans les régions carpatiques.
12Cette absence est également frappante au sujet des notes, inexistantes dans L’Histoire d’Elisabeta Rizea, rares, exclusivement lexicales et parfois ineptes17 dans 20 ans en Sibérie. Le manque de compétences philologiques des éditeurs, et peut-être une certaine tendance à l’économie de papier n’expliquent que jusqu’à un certain point cette pauvreté de l’appareil critique18. Ce qui se lit plutôt entre les lignes c’est une volonté de ne pas en concevoir un, sauf quand celui-ci concourt à renforcer l’effet (supposé et/ou voulu) du texte. Les récits des deux paysannes ne sont pas censés être parcourus avec les yeux de la raison ; si une lecture qui vise le recueil des faits et le recoupement des informations reste toujours possible à leur sujet, ce n’est clairement pas cette approche historienne que préconisent les auteurs des paratextes. La bonne lecture, prescrite en creux, est celle de l’empathie et de l’émotion.
13La valeur émotionnelle du texte est, d’ailleurs, explicitement soulignée. Le préfacier de Nandris cite un critique qui considère les pages d’Anita « absolument comparables, du point de vue du noyau émotionnel, aux écrits de Soljenitsyne19 ». Gabriel Liiceanu évoque, au sujet de L’Histoire d’Elisabeta Rizea, le mot de Boris Pasternak qui appelle à écrire, sur la période communiste, « de façon à ce que le cœur s’arrête de battre et que les cheveux se dressent sur la tête20 ». Aussi les éditeurs se sentent-ils tenus de renforcer cet effet par leur propre travail. À la place de l’appareil critique on trouve ainsi, dans les deux cas, d’assez nombreuses photos, au contenu informationnel faible, mais d’une grande efficacité émotionnelle. Plusieurs portraits d’Elisabeta Rizea jalonnent son Histoire, pris de telle façon que le lecteur se sente interpellé par son regard, touché par les yeux qu’elle lève parfois au Ciel, par les mains qu’elle serre dans un geste de prière et de dépit. D’autres photos, en pied ou de trois quarts, la montrent vêtue du costume paysan traditionnel, symbole d’authenticité nationale qui n’est pas dépourvu de connotations politiques (sur lesquelles il faudra revenir plus bas), mais qui possède également – et c’est ce qui compte en l’occurrence – une forte charge émotionnelle. Le même jeu est manifeste dans le livre d’Anita, où la plupart des photos de famille sont en costume national. S’il est certain que l’iconographie est, dans ce second cas, plus riche, y compris par l’inclusion de quelques images-document (reproductions de lettres, images de l’exil sibérien), elle reste dominée par la visée émotionnelle. Celle-ci est presque palpable dans le cas de deux photos, l’une prise au cimetière de Mahala en 1941, l’autre, non datée, présentant l’érection d’une croix sur le lieu d’un massacre perpétré par les Soviétiques à l’encontre de la population civile. Le lien d’Anita avec l’événement ainsi évoqué (une tentative d’immigration clandestine massive) est des plus relâchés, mais les symboles mortuaires présents dans les deux cas transmettent le souvenir de martyres et font une forte impression sur l’esprit du lecteur.
14Émouvoir, donc, plutôt qu’informer. Mais pour quelles raisons « dérober » ainsi la mémoire à l’approche historienne, en l’utilisant pour l’établissement d’un rapport autre entre les textes et leurs lecteurs ?
15Quatre réponses sont suggérées, plus ou moins nettement, par les paratextes. Il s’agit, en premier lieu, de corriger la perception du passé, qui s’articule encore, dans la conscience collective roumaine des décennies d’après la Révolution, autour d’un certain nombre de lieux communs inculqués par la propagande communiste. Ainsi, selon l’histoire officielle d’avant 1989, la déportation et la répression n’ont touché, dans les rangs des paysans, que les « chiabur », des familles indûment enrichies par l’exploitation des autres. Ni Anita ni Elisabeta ne font partie de cette catégorie, aux frontières au demeurant fort imprécises, et laissées à la libre appréciation des rancunes personnelles des exécuteurs locaux. La figure de « l’ennemi du peuple », spontanément convoquée par la mention des détenus politiques dans l’imaginaire de l’homo sovieticus, ne s’applique absolument pas aux deux héroïnes. De même, la représentation de la résistance armée comme le fait de « terroristes fascistes » – un des thèmes forts des manuels d’histoire d’avant 1989 – est battue en brèche par les précisions d’Elisabeta et de Cornel Dragoi, qui font voir dans les rebelles des montagnes des individus souvent ordinaires, fréquemment peu politisés, et pour la plupart sans lien direct avec le parti roumain des chemises brunes. En parallèle du travail de l’historien, et en anticipant, pour ainsi dire, sur ses résultats, la bataille est engagée sur le plan des représentations :
« Des pages de ce livre se dégage le bruit d’une autre histoire, qui commence progressivement à s’amplifier et à gagner lieu de cité dans notre conscience. Cette autre histoire, interdite, ignorée ou tue jusqu’à il y a peu – l’histoire du crime généralisé et de la résistance au crime – reste encore à écrire21. »
16Une seconde raison de cette préférence pour la mémoire émotionnelle au détriment de la mémoire historienne est la nécessité d’organiser une vaste psychothérapie pour un peuple durement touché par le traumatisme collectif des exactions communistes. Cette psychothérapie est nécessaire aux victimes comme à ceux qui n’ont eu qu’indirectement à souffrir. Le frère aîné d’Anita l’encourage à écrire une fois revenue à la maison, afin de retrouver une forme de tranquillité22. Le récit d’Elisabeta Rizea est présenté comme une « confession », c’est-à-dire un acte de « soulagement de l’âme » ; le préfacier détaille, d’ailleurs, le processus psychologique par lequel la victime, qui s’est interdit la vengeance, peut trouver du réconfort grâce à la narration, premier pas vers le rétablissement de la justice :
« Aucun des personnages qui ont peuplé le Goulag roumain et qui ont réussi à témoigner n’a souhaité la vengeance, mais seulement l’accomplissement de la justice. Donc, pas la loi de l’individu, la loi des hommes. Depuis le fameux “Ne nous vengez pas !” de Mircea Vulcanescu et jusqu’au “que Dieu les torture, pas moi” d’Elisabeta Rizea, s’entend le même refus de la victime de devenir, à son tour, bourreau. La vengeance est d’emblée exclue. Mais la vengeance perd tout fondement seulement dans les sociétés qui accomplissent ce que la victime, toute seule, n’a pas le droit de faire : c’est-à-dire, de se faire justice. Et la victime attend, de tout son être, le jour où les hommes, sous la forme de l’esprit objectif de la loi, lui feront justice, et quand la justice descendra sur terre23. »
17Dans ce processus de reconquête de la justice par la parole, ce qui est censé guérir n’est d’ailleurs pas que la conscience individuelle de la victime enfin reconnue en tant que telle, mais aussi la conscience collective :
« Tout ce mal qui a défiguré le visage des peuples ne peut pas passer sur nous comme un souffle, comme si rien ne s’était passé. Pouvons-nous nous resynchroniser joyeusement avec un Occident qui veut nous réapprendre les droits de l’homme, la démocratie et la privatisation, en oubliant purement ou simplement, ou ignorant, la suprême immoralité qui est le crime24 ? »
18Une troisième série de raisons qui se détecte dans l’utilisation émotionnelle de la mémoire peut être qualifiée de politique. La Roumanie des années 1992 et 1993 est celle d’une difficile transition vers le pluripartisme. Les partis dits « historiques », ceux que la répression des années 1947-1955 a visés tout particulièrement, se reforment et participent aux élections. Cependant, ils se confrontent à une forme de méfiance de la part du grand public, sur fonds de propagande ayant associé, pendant plus de 40 ans, les partis paysan et libéral à l’arrivisme, à la corruption et à la soif d’enrichissement personnel. Aussi la publication d’un récit comme celui d’Elisabeta Rizea vise clairement à doter un de ces partis traditionnels d’une figure de proue au-dessus de tout soupçon. Quant à Anita Nandris-Cudla, son récit permet de raviver l’épineuse question des frontières nationales et du devoir envers les Roumains vivant sous domination étrangère, thèmes nationalistes au rendement politique évident. La multiplication des photographies en costume national a ainsi une discrète connotation militante, tout comme la précision quant au respect des particularités linguistiques. Les tournures régionales, lexicales ou phonétiques, conservées dans les deux récits par leurs éditeurs cultivés, visent à déclencher une forme de sympathie amusée et à soutenir un discours nationaliste sous-jacent.
19Enfin, la quatrième raison de cette réorganisation affective du discours de mémoire s’articule autour de la nécessité d’œuvrer à la restauration de la dignité nationale. En effet, la dernière décennie communiste a été marquée par un sentiment généralisé de régression et de dégénérescence ; l’apathie (au moins apparente) du peuple, l’acceptation résignée du pouvoir, que seules quelques protestations individuelles d’écrivains semblaient rompre, ont mené à la généralisation d’une représentation de l’identité nationale caractérisée par la mollesse, la perte des valeurs, la servitude et la bassesse volontaires. Dans ces conditions, le passage à la démocratie est jugé problématique, dès les premiers jours de 1990, ainsi que le droit de la Roumanie de prendre part d’égal à égal à la construction de l’Union européenne. Fabriquer des héros devient, dès lors, urgent : « L’image même des Roumains aux yeux des autres peuples sera, sans aucun doute, reconsidérée un jour, mais seulement une fois que nous-mêmes nous aurons, d’abord, acquis une autre conscience de notre histoire récente25. » Le terme de « conte », qui est utilisé pour définir le récit d’Elisabeta Rizea par contraste avec celui de Cornel Dragoi, intitulé « témoignage » s’explique dans cette perspective : un nouveau mythe est fabriqué pour une nation qui se trouve au début d’un nouveau chemin, une histoire de mort et de renaissance (puisque l’héroïne va jusqu’en enfer, et retourne à la maison) censée donner du courage et de la détermination. Le même type d’action sur les consciences des compatriotes, thaumaturgique et inspiratrice, est explicitement souhaité par l’éditeur du livre d’Anita :
« J’écris ces quelques lignes en pensant aux jeunes de l’âge des enfants d’Anita au moment de la déportation. J’espère qu’ils trouveront dans son exemple une source de courage aux moments où ils douteront de leurs propres forces ou quand ils auront honte d’être Roumains, comme s’en plaignent certains26. »
Qualités littéraires et processus mémoriel
20Existe-t-il un style du lieu de mémoire, quand ce dernier se contente de la localisation multiple et mobile du livre ? Sur la base de la lecture des deux textes, quatre propriétés se dégagent, qui participent – à côté de la symbolique décryptée par C. Dobre – au processus par lequel le témoignage transcende résolument le (simple) statut de source, en devenant un objet culturel de cohésion sociale.
21Les deux récits sont ainsi caractérisés par leur lisibilité, au niveau tant micro-que macrostructural. La syntaxe des phrases est simple, avec un minimum de phrases circonstancielles, incises ou relatives ; le plus souvent, la phrase complexe se construit par juxtaposition ou coordination par « et ». Le déroulement de l’action est toujours chronologique ; les retours en arrière, plus fréquents chez Elisabeta Rizea, sont plutôt le fait d’oublis, que le résultat d’une volonté de complexifier le récit et de créer de nouveaux sens en redécoupant la matière de la fable. Conscientes de la particularité de leur expérience, les deux narratrices contextualisent, d’ailleurs, spontanément les faits, situations, objets, réactions, etc., qui risquent d’être inconnus à leur auditoire. Par endroits, Anita Nandris-Cudla devient ainsi un véritable ethnographe amateur, même si son regard manque d’empathie par rapport à la réalité observée :
« Je ne pouvais pas faire autrement, je suis entrée dans le “tchoum”. Là, comment dire ? Le “ tchoum” était fait de troncs ronds, couvert tout autour de peaux de rennes. Juste au milieu, en regardant vers le haut, on voyait le ciel. Au milieu du “ tchoum”, accroché depuis tout en haut, il y avait un chaudron sous lequel on faisait du feu et on faisait du thé27 » etc.
22Une deuxième qualité est celle de la vivacité. Les descriptions sont rares et fonctionnelles, le récit des actes récurrents réduit au maximum, à tel point que la reconstitution des conditions de vie « ordinaires » en prison ou en déportation n’est pas possible à partir de ces témoignages. Mais ce qui est dérobé à l’historien contribue à rendre les récits plus intéressants pour la lecture de loisir. La narration est composée d’une suite d’épisodes courts, centrés sur des moments forts : arrestation, déplacement, enquête, irruption de la grande Histoire dans les vies individuelles, maladie, accident… Ce fonctionnement se trouve renforcé, dans le cas d’Elisabeta Rizea, par l’intervention éditoriale, qui ajoute des titres intermédiaires aux différents fragments et laisse, probablement, de côté les temps morts et les redites. La reproduction de certains dialogues en style direct, accompagnés de véritables commentaires-didascalies, contribue également, dans L’Histoire…, à l’impression de vivacité :
« Quand ils m’ont pris, ma chère dame, il me demande, il dit, qu’est-ce que tu sais sur les bandits ? Je ne sais rien, Monsieur. Qu’est-ce que tu sais sur les bandits ? Je ne sais rien. Comme ça, deux, trois fois. Puis il me demande – qu’est-ce que tu sais à propos des boucs ? Et il faisait comme ça de la main sous le menton, comme s’il caressait une barbe. […] Les boucs étaient les popes, c’est comme ça qu’ils les appelaient, des boucs28. »
23Dans les deux textes, la présence constante de marques d’oralité, l’adresse à un interlocuteur imaginaire qui est pris à témoin à coups d’interrogations rhétoriques, gomme l’aspect rédigé et transporte le public dans une situation fictive d’écoute, plutôt que de lecture.
24La maîtrise du pathos constitue une troisième caractéristique forte des textes. Le ton des narratrices ne se veut certainement pas objectif, et à de multiples reprises elles insistent sur les sentiments qu’elles éprouvent, ainsi que sur les réactions émotionnelles des autres : pleurs, accablement, désolation, etc. Mais une forme de détachement et de résignation intervient toujours, mettant à distance le vécu avec sa charge émotionnelle. Le point de vue est toujours celui de la femme qui a traversé tous les événements, qui a survécu à tous les maux en se raffermissant de ce qui ne l’a pas tuée, et qui cherche moins à reconstituer et à transmettre l’état d’accablement, l’acédie qui s’empare de l’âme soumise à une forte épreuve, qu’à consigner avec précision les faits et les gestes, physiques ou psychiques :
« en l’an 1940, quand les Moscals ont envahi et occupé la Bucovine, [ma mère] est restée seule avec moi, la pauvre. Nous pleurions toutes les deux, nous nous sentions très délaissées, car les frères ne pouvaient plus venir aussi souvent qu’avant, pour qu’elle les voie, leur parle, pense à autre chose en leur compagnie. Nous croyions alors qu’on était seules. Mais nous ne savions pas ce qui nous attendait encore. Mais quand le moment est venu et j’ai été aussi arrachée à elle, ma douleur et mon dégoût, que j’ai pu ressentir, seul le bon Dieu les connaît et peut les croire. Laisser ma pauvre mère malade au lit, qui ne pouvait pas s’occuper d’elle-même, et être arrachée comme par des animaux sauvages, sans âme et sans merci. Je me disais alors qu’il vaudrait mieux qu’ils me tirent une balle dans la tête, que je ne voie plus, que je ne sache plus que ma pauvre mère est restée, humiliée et offensée, seule entre quatre murs, sans personne à ses côtés. J’avais peur qu’elle puisse même mourir de douleur, et puis qui allait prendre soin d’elle. Mais je n’y pouvais rien. J’ai dû la laisser et partir29 ».
25Des observations similaires peuvent être faites à propos du récit d’Elisabeta Rizea, dont on peut citer un fragment où elle évoque les tortures qu’elle a subies :
« Le pire quand il m’a battu, Cârnu, il m’a amenée à la Milice, dans une salle. Il a tiré une table. Il y avait un grand crochet là, au milieu. […] Et Cârnu, il a tiré une chaise à côté de la table, il m’a lié les mains dans le dos de la chaise, avec une ficelle, puis il a monté la chaise sur une autre chaise, et, j’avais une tresse, comme la vôtre, ma chère dame… et il a monté les chaises sur la table, et il m’a lié la tresse là-haut, au crochet. Et il avait aussi une chaîne, et il a mis la chaîne derrière la ficelle avec laquelle il m’a lié les mains. […] Quand il m’a montée tout en haut, il a détaché la tresse, il me l’a défaite, et m’a laissée accrochée seulement par les mains. Mais des cheveux, même comme ça je n’en ai plus30… »
26Le récit touche sans accabler, factuel et personnel à la fois, contrebalançant les effets d’insistance avec un regard mobile, qui parcourt l’échelle du temps et inscrit les faits, même terribles, dans l’éternel écoulement des vies humaines.
27La quatrième caractéristique de ces récits est leur polysémie. Quels que soient les objectifs politiques, symboliques ou historiques de leurs éditeurs, les récits continuent à se prêter à d’autres lectures, à d’autres parcours signifiants. Les textes résistent même, dans une certaine mesure, aux lectures orientées proposées par les préfaces. Ainsi, le préfacier d’Anita Nandris constate avec une certaine stupeur que pas une seule fois la narratrice ne parle de communisme, ne désigne les communistes comme les responsables de ses malheurs. On aura d’ailleurs remarqué, dans le passage cité plus haut, qu’elle préfère les phrases au passif, qui ne désignent pas explicitement un responsable (« j’ai été arrachée »), voyant dans la déportation surtout une grande épreuve envoyée par le destin. Anita Nandris évite ainsi la facilité du « ils », l’externalisation facile du mal vers une espèce d’êtres à part. Si Elisabeta Rizea évoque plus directement le communisme et les communistes, elle se focalise, à son tour, plutôt sur des comportements individuels, qui sont à blâmer ou à louer, que sur une instance collective abstraite :
« Il a emmené la Tsigane et est revenu me battre. Et quand il m’a appuyé, ici, sur la poitrine, tout le thé que j’avais bu est sorti par vagues. Je lui ai sali la veste. Je me dis – maintenant il va me frapper encore plus fort, puisque je l’ai sali… Après, il m’a mis les deux mains autour du cou, comme ça ! Mais, tu vois, je pardonne à Marin. Cârnu me tenait par le cou et je ne pouvais plus respirer, mais Marin lui a détaché les mains de mon cou. Je ne mens pas ! Le major Marin vit encore, peut-être Cârnu aussi, mais je ne sais pas où. […]
Je crachais mon cœur si l’autre n’était pas intervenu. Et ils m’ont laissée dix jours à l’hôpital et feu monsieur le docteur m’a soignée, Dieu le soulage, j’ai même payé des messes pour son âme, mais je l’ai appelé autrement, il n’y a que moi qui sait de qui il s’agit31… »
28Comme souvent dans la littérature de témoignage – dont la littérarité suscite parfois des interrogations –, les deux femmes dont il a été question dans ces pages ne se proposent certainement pas des objectifs esthétiques en écrivant des mémoires ou en se confiant à l’ethnographe. La plume ou la voix sont portées en premier lieu par le désir de relater une expérience particulière, de révéler un passé occulté, voire d’apporter des preuves à charge dans un procès fantasmagorique contre les responsables du délitement de leurs vies et de celles de leurs proches. Il apparaît toutefois, au terme de cette enquête, que ces récits/confessions/dépositions ne manquent pas de qualités littéraires. Anita et Elisabeta ont un style, des manières particulières de narrer. Ce sont ces caractéristiques qui expliquent la promotion de leurs discours au rang de livres, même si cette singularisation dans la masse des apports spontanés ou suscités à propos des formes de la répression communiste s’inscrit dans un réseau complexe de motivations politiques et psychologiques, qui se lisent entre les lignes des préfaces et autres annexes, et qui ont fait l’objet de la première partie de cette étude. Au-delà de ces autres objectifs pragmatiques ou symboliques plus ou moins ouvertement avoués, le ou les auteurs de ces paratextes aux formats multiples (commentaire, document, image) essaient d’ailleurs de supplémenter cet effet esthétique « inné » (ou, si l’on veut, « intrinsèque ») des témoignages choisis, en renforçant leur dimension émotionnelle au détriment de la dimension historienne. On peut toutefois se demander si une telle (ré) orientation des récits est véritablement utile par rapport aux buts poursuivis, l’authenticité du propos et l’ouverture du sens apparaissant, en dernière analyse, comme les plus sûrs passeports vers leur transformation en « lieux de mémoire », voire comme une condition sine qua non de ce processus.
Bibliographie
Ouvrages cités
Beaumont Frédéric, « La frontière roumano-ukrainienne et le poids réel de la question des minorités », in Cybergeo : European Journal of Geography, Espace, Société, Territoire, [http://cybergeo.revues.org/3230].
Chalamov Varlaam, « Le gant », in Récits de la Kolyma, traduit du russe par Sophie Benech, Catherine Fournier et Luba Jurgenson, Lagrasse, Verdier, 2003.
Dobre Claudia, « Elisabeta Rizea de Nucsoara : un “lieu de mémoire” pour les Roumains ? », Conserveries mémorielles, #1 | 2006, [http://cm.revues.org/290].
Liiceanu Gabriel, « Préface à une confession », in Povestea Elisabetei Rizea din Nucsoara, urmata de marturia lui Cornel Dragoi (L’Histoire d’Elisabeta Rizea de Nucsoara, suivie du témoignage de Cornel Dragoi), Bucarest, Editura Humanitas, 1993.
Nandis-Cudla Anita, 20 de ani in Siberia. Amintiri din viata, Bucarest, Humanitas, 2012.
Povestea Elisabetei Rizea din Nucsoara, urmata de marturia lui Cornel Dragoi (L’Histoire d’Elisabeta Rizea de Nucsoara, suivie du témoignage de Cornel Dragoi), Bucarest, Editura Humanitas, 1993.
Rusan Romulus, Deletant Dennis, Maritiu Stefan, Onisoru Gheorghe, Oprea Marius et Tanase Stelan, « Le système répressif communiste en Roumanie », in Courtois Stéphane (dir.), Du passé faisons table rase ! Histoire et mémoire du communisme en Europe, Paris, Robert Laffont, 2002.
Rusan Romulus, Cronologia si geografia represiunii comuniste in Romania. Recensamantul populatiei concentrationare (1945-1989), Bucarest, Editura fundatiei Academia civica, 2007.
Rusan Romulus, Romania in timpul razboiului rece. Scurta cronologie a evenimentelor, institutiilor si mentalitatilor (1945-1989), Bucarest, Editura fundatiei Academia civica, 2011.
Notes de bas de page
1Les contours de la période communiste varient en fonction des pays. En Roumanie, les dates les plus fréquemment utilisées sont 1945-1989, par exemple dans la collection pédagogique dirigée par Rusan R., Cronologia si geografia represiunii comuniste in Romania. Recensamantul populatiei concentrationare (1945-1989), Bucarest, Editura fundatiei Academia civica, 2007 ; Romania in timpul razboiului rece. Scurta cronologie a evenimentelor, institutiilor si mentalitatilor (1945-1989), Bucarest, Editura fundatiei Academia civica, 2011. Cependant, d’autres bornes temporelles peuvent être proposées, comme l’abdication du roi Mihai Ier (le 30 décembre 1947), ou même le 26 juin 1940 quand, par la cession de la Bessarabie et du Nord de la Bucovine à l’Union soviétique, suite au pacte Ribentropp-Molotov, le communisme est instauré dans ces territoires.
2« Les documents de notre passé sont anéantis, les miradors abattus, les baraques rasées de la surface de la terre, le fil de fer barbelé a été enroulé et transporté ailleurs. Sur les décombres de la Serpentine fleurit l’épilobe, fleur des incendies et de l’oubli, ennemie des archives et de la mémoire humaine » (Chalamov V., « Le gant », in Récits de la Kolyma, traduit du russe par S. Benech, C. Fournier et L. Jurgenson, Lagrasse, Verdier, 2003, p. 1245).
3Voir le projet « La mémoire des déportations en Roumanie » (projet no 511921, « Europe pour les citoyens », DG Communication).
4Voir la page [http://www.memorialsighet.ro/index.php?option=com_content&view=article&id=335:departamentul-de-istorie-orala&catid=48:departamente&Itemid=142&lang=fr], consultée le 13 novembre 2013. Le projet de conservation de la mémoire orale constitue seulement un des axes de travail de l’institut, qui poursuit égalementun vaste projet de recensement de la population concentrationnaire emprisonnée pour des motifs politiques dans la période communiste, ainsi que des études sur la résistance anticommuniste en Roumanie.
5Voir [http://www.memorialsighet.ro/index.phpoption=com_content&view=category&id=61&Itemid=168&lang=fr], consulté le 13 novembre 2013.
6L’Institut pour l’investigation des crimes du communisme et pour la mémoire de l’exil roumain possède, à son tour, sa propre archive d’histoire orale. En revanche, seul le catalogue de cette archive est accessible en ligne : [http://www.iiccr.ro/ro/arhiva_biblioteca/arhiva_istorie_orala/].
7Voir la page consacrée à la « fiche matricule pénale » d’Aristina Pop, sur le site [www.memorialsighet.ro], qui propose, outre un bref état civil et une reproduction de la fiche d’incarcération de l’ex-détenue, plusieurs extraits de l’interview qu’elle a donnée à la fondation « Academia civica ».
8« Le vaste réseau de délateurs, l’omniprésence de la Securitate, la répression impitoyable eurent tôt fait d’étouffer toute velléité d’opposition » (Rusan R., Deletant D., Maritiu S., Onisoru G., Oprea M. et Tanase S. « Le système répressif communiste en Roumanie », in Courtois S. [dir.], Du passé faisons table rase ! Histoire et mémoire du communisme en Europe, Paris, Robert Laffont, 2002, p. 436).
9Povestea Elisabetei Rizea din Nucsoara, urmata de marturia lui Cornel Dragoi (L’Histoire d’Elisabeta Rizea de Nucsoara, suivie du témoignage de Cornel Dragoi), Bucarest, Editura Humanitas, 1993.
10Dobre C., « Elisabeta Rizea de Nucsoara : un “lieu de mémoire” pour les Roumains ? », Conserveries mémorielles, en ligne, #1 | 2006, [http://cm.revues.org/290] mis en ligne le 1er octobre 2006, consulté le 13 novembre 2013.
11Dans les années 1920 et 1930, les paysannes roumaines allaient rarement au-delà du niveau du collège, un mariage précoce étant préféré à l’instruction. En revanche, les garçons qui montraient des aptitudes intellectuelles étaient soutenus, y compris jusqu’aux études universitaires. Elisabeta Rizea fait sept années d’école, Anita Nandris-Cudla – l’autre personnage dont il sera question dans cet article – seulement trois, sa scolarité étant plus précocement interrompue à cause de la Première Guerre mondiale, puis de l’obligation de s’occuper, dès l’âge de 14 ans, de sa mère grabataire.
12Selon la liste concernant la commune Mahala, annexée au récit d’Anita (20 de ani in Siberia. Amintiri din viata, Bucarest, Humanitas, 2012, p. 239-256) et certifiée par le maire-notaire de la commune, 602 personnes auraient été déportées. L’absence de précision quant à la date de réalisation de cette liste, ainsi qu’à ses finalités, ne permet pas de savoir si ces déportés l’ont été tous le 13 juin 1941, ou en plusieurs vagues. Cependant, le document donne un ordre de grandeur, cohérent avec les informations sur la composition ethnique de la province et ses fluctuations, sur lesquelles peut être consulté l’article de Beaumont F., « La frontière roumano-ukrainienne et le poids réel de la question des minorités », in Cybergeo : European Journal of Geography, en ligne, Espace, Société, Territoire, document 303, [http://cybergeo.revues.org/3230;DOI:10.4000/cybergeo.3230], mis en ligne le 23 février 2005, consulté le 13 novembre 2013.
13La première édition du texte date de 1991.
14Sur les méthodes de collectivisation de l’agriculture en Roumanie, voir p. 420 à 423 du chapitre « Le système répressif communiste en Roumanie » (Rusan et al., art. cité).
15Ibid., p. 417.
16Mais pas à propos de la Sibérie ; on ignore les lieux précis de déportation d’Anita, dont le récit n’est pas très circonstancié en ce qui concerne les dates, et surtout les lieux.
17À la page 123, il est précisé que « iagoda » est un « fruit des bois ». Cette explication, d’une brièveté biblique, est peu utile, puisque le contexte d’emploi du mot permettait déjà de se former une idée sur son sens. Elle perd toute nécessité quelques pages plus loin, quand Anita décrit avec un certain détail les différents types de « iagoda » et leur efficacité contre le scorbut. « Les gens qui avaient été déportés là-bas sept ans avant nous nous ont dit : allez dans la toundra et ramassez des “iagoda” et mangez toutes les “iagoda” que vous pourrez, car ce n’est que comme ça que vous viendrez à bout de cette maladie. Les “iagoda” étaient des fruits sauvages, de plusieurs sortes, qui poussaient dans la toundra, mais pas partout, il fallait les chercher. Il y en avait une sorte qui mûrissait plus tôt, vers le mois d’août. Celles-ci s’appelaient “moroshcka” », etc. (Nandris-Cudla, op. cit., p. 136. Toutes les traductions du roumain m’appartiennent.)
18Il est à noter que l’édition française des 20 ans en Sibérie (L’Harmattan, 2011) cherche à combler une partie de ces lacunes, notamment en proposant, dans l’introduction, une liste des frères d’Anita, avec quelques précisions sur leurs dates de décès, leur profession et leur lieu de résidence. Cependant, il est également à noter que le dépassement des contraintes économiques initiales, qui expliquaient la production d’éditions de mauvaise qualité (matérielle et intellectuelle) dans les années 1990, ne se traduit pas dans une amélioration de l’appareil critique des textes, même si celui s’étoffe quelque peu dans le cas Nandris. Ainsi, c’est bien parce qu’ils ne le croient pas nécessaire que les éditeurs réduisent au maximum le travail philologique.
19Rusu Mihalcea, cité par Nandris G., « Préface à la seconde édition », op. cit., p. 5.
20« Préface à une confession », op. cit., p. 8. Il n’y a pas de références bibliographiques au sujet de la citation de Pasternak, tout comme G. Nandris ne précise pas où Rusu Mihalcea s’est exprimé au sujet du livre d’Anita.
21Liiceanu G., « Préface à une confession », L’Histoire d’Elisabeta Rizea, éd. citée, p. 12.
22Voir la « Préface à la seconde édition » de Nandris G., op. cit., surtout p. 14.
23Liiceanu G., « Préface à une confession », L’Histoire d’Elisabeta Rizea, éd. citée, p. 10-11.
24Ibid., p. 9.
25Liiceanu G., « Préface à une confession », op. cit., p. 12.
26Nandris A., « Préface à la seconde édition », 20 ans en Sibérie, éd. citée, p. 17.
27Nandris-Cudla A., op. cit., p. 150. Le « tchoum » (terme non expliqué par une note de bas de page dans le livre) est une tente ronde, traditionnellement utilisée par les Nenets, et d’autres peuples sibériens.
28L’Histoire d’Elisabeta Rizea, éd. citée, p. 77.
2920 ans in Siberia, éd. citée, p. 83.
30L’Histoire d’Elisabeta Rizea, éd. citée, p. 53.
31L’Histoire d’Elisabeta Rizea, éd. citée, p. 58-59.
Auteur
-
Ioana Galleron
Professeur en littérature française et humanités numériques à l’université Sorbonne nouvelle – Paris 3, et membre du laboratoire « Langues, textes, traitements informatiques, cognition » (LATTICE, UMR 8094).
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