La fascination pour les pièces de fouille ou la recherche des preuves que la guerre a eu lieu
p. 129-136
Texte intégral
1L’étrange fascination qu’exercent sur nos contemporains les « pièces de fouille » – appellation souvent impropre nous le verrons lorsqu’elle s’applique aux « militaria enfouis » – ne cesse de nous interroger. Découverts de façon fortuite par un promeneur, retrouvés à l’occasion de travaux agricoles, de chantiers de terrassement ou encore mis au jour dans des circonstances qui ne sont en rien le fait du hasard, ces objets témoins surgis du passé suscitent l’intérêt, la convoitise et parfois la « collectionnite compulsive », au point que certains passionnés peuvent prendre des risques insensés pour les ajouter à leurs « trophées ». Le nombre de « prospecteurs » grièvement blessés voire tués1 par l’explosion d’un obus qu’ils cherchaient à extraire témoigne de cette passion qui parfois confine à l’inconscience. L’exemple de cette grenade sortie de terre par un « fana de militaria » et retrouvée coincée sous le siège bébé de la voiture familiale2, ou celui de ce collectionneur du Calvados au domicile duquel les gendarmes ont découvert trois tonnes de munitions, ne peuvent manquer de nous interpeller.
2Comment expliquer une telle fascination, propre à abolir tout discernement et tout sens du danger ? Quelles sont les motivations puissantes qui conduisent à des comportements aussi irrationnels, amenant certains à violer la loi ou à prendre des risques inconsidérés pour sortir de terre un objet qui n’a le plus souvent qu’une valeur marchande relative, dont il existe des milliers d’exemplaires semblables et dont la découverte a très peu de chance d’enrichir la connaissance historique de la période dont date son enfouissement ? Comment expliquer que, en dépit des risques, des interdits, de la valeur pécuniaire souvent très faible – voire inexistante – de ces « pièces de fouille », elles continuent d’exercer une attirance irrépressible que le simple plaisir de la recherche, de la quête, de la chasse au trésor – si minime soit-il – ne suffisent pas à expliquer ? Ces comportements procèdent-ils d’un rapport affectif quasi fétichiste pour la « chose militaire » ? Sont-ils révélateurs d’une volonté d’apporter les preuves que la guerre est finie ? Ou au contraire de s’assurer qu’elle a bien eu lieu ? Procèdent-ils d’une simple volonté d’appropriation ou encore d’une attirance morbide voire mortifère pour ces objets, symboles d’un âge pas si lointain mais qu’il est permis à certains égards de qualifier de « barbare » ?
Figure 1. – Crosse de fusil-mitrailleur Sten, militaria exhumé.

Musée de la Résistance bretonne de Saint-Marcel.
3Sans adopter une posture morale ou juridique s’appuyant sur des interdits imposés par la loi ou la coutume, cette réflexion a pour but d’explorer quelques ressorts psychologiques qui peuvent expliquer cette étrange fascination.
Pièces de fouille ou militaria exhumés ?
4Il nous faut d’abord nous entendre sur les mots et leur signification. La notion de « pièce de fouille » revêt un sens précis qu’il n’est généralement pas pertinent d’appliquer aux militaria. Lorsque l’on évoque une « fouille », on se place dans le champ de l’archéologie, ce qui implique une démarche scientifique et une méthode rigoureuse, un respect de la réglementation3 et une connaissance des zones autorisées à la prospection. Elle suppose surtout d’infinies précautions dès les premiers signes d’une découverte potentiellement intéressante, le collectage d’éléments de contexte, des recherches historiques connexes, des comparaisons, des relevés précis après carroyage du terrain… Autant dire que ces conditions ne sont réunies qu’en cas d’intervention des services régionaux de l’archéologie qui ne sont que rarement sollicités en cas d’exhumation de militaria.
5On peut sans doute le regretter et l’exemple de la découverte en 1991 de la sépulture du lieutenant Henri Alban Fournier dit « Alain-Fournier » permet de mettre en avant une coopération exemplaire dans ce domaine. Suite aux recherches d’un groupe d’amateurs éclairés et en lien avec la direction interdépartementale des Anciens combattants et victimes de guerre de Metz4, l’intervention du service de l’archéologie de Lorraine avait permis de mettre au jour le lieu d’inhumation de l’auteur du Grand Meaulnes, porté disparu dans les premiers mois de la Grande Guerre et dont le corps n’avait jamais été retrouvé. Il avait été enterré à la hâte dans une fosse commune finalement localisée dans le bois de Saint-Rémy-la-Calonne aux côtés de 20 camarades, tués comme lui en septembre 1914 pendant les terribles combats de la tranchée de Calonne sur les Hauts de Meuse.
6L’un des trois archéologues chargés de cette fouille résume tout l’intérêt de cette opération et exprime sa frustration de voir de nombreux sites analogues dénaturés par des prospecteurs peu scrupuleux :
« On notera enfin que cette opération fut pour nous, archéologues et anthropologues, l’occasion de mettre en place la fouille expérimentale d’une sépulture multiple de période récente afin d’en étudier ses apports éventuels à l’archéologie funéraire, à l’anthropologie et à l’histoire contemporaine. Elle nous permit également d’attirer l’attention sur le problème des vestiges de la Grande Guerre, victimes de pillages répétés et quasi systématiques par des fouilleurs clandestins amateurs de militaria5. »
7On comprend, à travers cet exemple, à quel point les prospections sauvages qui dénaturent les sites et détruisent sans discernement les éléments périphériques qui pourraient permettre d’appréhender l’objet dans son contexte et lui conférer un surcroît de sens, sont éloignées d’une fouille archéologique raisonnée menée par des scientifiques avertis.
8L’absence d’approche scientifique qui caractérise les recherches de la plupart des prospecteurs amateurs « fanas » de militaria disqualifie à l’évidence l’emploi du terme de « fouilles » pour les caractériser. Nous éviterons donc d’utiliser l’expression de « pièce de fouille » pour nommer ces artefacts – ce terme étant d’ailleurs lui-même impropre puisqu’il renvoie au champ lexical de l’archéologie.
Figure 2. – Éléments de boîtier à dégraphage rapide pour parachute britannique, militaria exhumé.

Musée de la Résistance bretonne de Saint-Marcel.
9Pour toutes ces raisons, nous préférerons adopter la terminologie plus neutre de « militaria enfouis » ou « exhumés » selon les cas. On ajoutera que l’utilisation de détecteurs de métaux, très souvent à l’origine de la découverte de ces militaria enfouis, reste tolérée sur autorisation préfectorale pour une détection « de loisir » uniquement. Toute découverte par ce moyen doit donc rester fortuite et ne doit pas être le résultat de la prospection systématique d’une zone présumée riche en vestiges du passé. Il ne peut donc être question de « fouille » dans un tel contexte réglementaire puisque ce mot trahit par définition une intention de trouver alors que les « trouvailles » faites par des prospecteurs amateurs sont au contraire présumées fortuites. Utiliser l’expression de « pièces de fouilles » pour les qualifier serait une contradiction dans les termes.
Chasse au trésor ?
10En tout état de cause, quelles que soient les circonstances – plus ou moins répréhensibles, plus ou moins fortuites, plus ou moins prudentes et plus ou moins respectueuses de l’intégrité du site – qui conduisent à la mise au jour de ces « militaria enfouis », force est de constater que les prospecteurs amateurs sont légion et que ces pièces attirent et fascinent.
11Si le simple plaisir de la quête peut animer les nombreux prospecteurs en quête de « militaria enfouis », d’autres ressorts que la simple « chasse au trésor » motivent ces arpenteurs des champs de batailles. Il faut l’avouer, une forme de fascination un peu morbide et de fétichisme est à l’œuvre chez certains, comme l’attestent ces « morceaux choisis » tirés d’un forum dont le nom lui-même est évocateur : « Passion militaria6 » :
« Plus que le casque allemand, j’ai le sentiment que la collectionnite (j’en suis atteint également Razz) s’aggrave en présence de matos des 2 grands : l’allemand et l’US. Quand on parle de collection, on touche à l’émotionnel et la raison s’efface. […] Mais je mettrais l’allemand sur le même pied que l’US, une fascination pour deux monstres guerriers, monstre par la puissance militaire déployée. »
12« Collectionnite », « émotionnel », la « raison s’efface », « fascination », « monstres guerriers », ces mots empruntés à ceux de la « communauté » des « fanas de militaria » trahissent une attirance irrépressible pour ces reliques du passé doublée d’une prise de conscience du caractère irrationnel de cette fascination. Le collectionneur de militaria serait comme prisonnier d’une addiction dont il est pleinement conscient mais dont il ne parviendrait pas à se défaire. Ce constat incite à en chercher plus loin les raisons et à interroger ce qu’il est convenu d’appeler notre « inconscient collectif ».
Rechercher les preuves que la guerre est finie…
13Souvent très dégradés par la corrosion qui en a soudé les différents éléments sous une gangue de métal déformée et oxydée, les « militaria exhumés » présentent pourtant le plus souvent une « silhouette » aisément identifiable qui trahit leur vocation première et permet de comprendre instantanément que nous sommes en présence de matériel de guerre. Leur état de corrosion est finalement rassurant pour nos contemporains : ramenés au statut d’inoffensifs « vestiges archéologiques », ils sont les témoins d’une période terrible de notre histoire que chacun espère définitivement révolue. Ils permettent une mise à « distance » et aident à la résilience, façon de ranger les conflits dans les tiroirs de l’histoire comme on classe les tesselles de terre cuite dans les réserves des musées dédiés aux civilisations éteintes. Ils deviennent alors des preuves tangibles que la « guerre est finie ».
Figure 3. – Fragments de grenade défensive Mills 36, militaria exhumé.

Musée de la Résistance bretonne de Saint-Marcel.
14Exhumer ces objets serait donc une sorte d’exutoire, un moyen d’exorciser ses peurs, de se rassurer. Les amasser et les collectionner reviendraient d’une certaine manière à constater la « fin de la guerre », à en rassembler les preuves, à constituer in fine une sorte de mémorial des guerres du passé qui tendrait vers un « manifeste pacifiste ».
15Convenons-en, une telle conclusion va complètement à rebours des intentions que l’on prête habituellement « aux fanas de militaria » dont les pratiques évoquent d’avantage, en première approche, la célébration de la guerre elle-même et une certaine admiration pour les belligérants plutôt que l’expression d’un pacifisme béat. À cet égard, il devient éclairant de revenir à ce premier niveau d’analyse et de se demander si ces pratiques ne consistent pas tout simplement à s’approprier un conflit, à « revivre une guerre », à s’assurer qu’elle a bien eu lieu plutôt qu’à rechercher les preuves qu’elle est finie.
… ou qu’elle a bien eu lieu ?
16De même que le « guerrier virtuel » amateur de jeux vidéo prête une attention particulière à sa dimension interactive, au réalisme des scénarios et des décors ou aux propriétés « immersives » des ambiances et des graphismes, de même l’amateur de militaria revit sans fin le conflit qui le passionne à travers les objets qu’il collectionne et avec lesquels il entretient une étrange proximité. Il se met en scène devant ces militaria attestant la réalité d’une guerre dont il devient le témoin éclairé bien qu’indirect. Il se fait enquêteur de terrain à la recherche d’indices, de pièces à convictions qui seront d’autant plus concluantes qu’elles seront nombreuses et concordantes. Il veut voir la guerre à hauteur d’homme et s’attache particulièrement à mettre au jour les objets qui racontent la vie – ou plutôt la survie – quotidienne des soldats : l’équipement et l’armement, les subsistances et les moyens de donner et de recevoir la mort.
17Rechercher et collecter les preuves que la guerre a bien eu lieu relève-t-il de la pathologie ? Est-ce une manie voyeuriste, maladive et donc condamnable ? Cette pratique cache-t-elle un révisionnisme latent ou une fascination morbide et dangereuse pour la guerre et son cortège de souffrances et de violences ? N’est-ce pas plutôt une nécessité et un moyen de l’appréhender par le détail à défaut d’en saisir la globalité, pour conjurer ce qui reste un mal absolu ?
18« Celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la revivre », « un peuple qui oublie son passé est condamné à le revivre » ; ces maximes, attribuées à Karl Marx et à Winston Churchill et que l’on répète à l’envi sans toujours bien en percevoir le sens et la portée, nous éclairent sans doute sur les motivations profondes qui animent les collectionneurs de militaria exhumés. Plutôt que de faire l’exégèse de ces formules mille fois commentées, on préférera se référer au texte éclairant de Maurice Merleau-Ponty publié au lendemain de la Seconde Guerre mondiale sous le titre « La guerre a eu lieu7 ». Le philosophe y démonte les mécanismes qui conduisent à « ne pas penser la guerre » et à se dédouaner de sa responsabilité individuelle et collective dans cette incapacité à concevoir le pire. Il cherche en particulier les raisons qui ont empêché un grand nombre d’intellectuels de saisir l’imminence d’une épouvantable catastrophe humaine dans les années d’avant-guerre8. Interrogeant l’homme dans sa relation aux autres, à lui-même et à l’histoire, il écrit notamment :
« Si, un jour, les hommes doivent être des hommes les uns pour les autres, et les rapports de conscience, devenir transparents – si l’universalité doit se réaliser –, ce sera dans une société où les traumatismes du passé auront été liquidés et où, d’abord, les conditions d’une liberté effective auront été réalisées. […] Il est une fausse rationalité, celle de valeurs qui nous masquent une fureur du monde, que l’on retrouvera alors certainement, faute de l’avoir affrontée. »
***
19La pratique, à certains égards contestable, des arpenteurs des champs de bataille, a au moins un immense mérite : celui de nous dévoiler cette « fureur du monde ». Les militaria qu’ils exhument en grand nombre en constituent les stigmates, aussi frappants pour l’esprit – toutes proportions gardées – que les monceaux de valises, de chaussures, de lunettes ou de cheveux « prélevés » sur les déportés avant qu’ils ne disparaissent pour toujours dans la nuit et le brouillard du système concentrationnaire nazi. Conservés et encore « exposés » dans certains camps d’extermination transformés en mémoriaux, ces souvenirs surgis du néant permettent de saisir avec effroi une réalité qui dépasse l’entendement. De la même façon, lorsque la raison résiste à concevoir l’inconcevable, l’exhumation en grand nombre des vestiges des combats nous ramène la réalité tangible de la guerre.
Figure 4. – Chargeur de fusil-mitrailleur britannique Bren, militaria exhumé.

Musée de la Résistance bretonne de Saint-Marcel.
20À sa façon, et sans toujours en avoir pleinement conscience, par sa manie un peu compulsive qui parfois nous dérange car elle réveille en nous une angoisse primaire qu’il est pourtant salutaire d’affronter, le prospecteur-collectionneur de militaria exhumés exhibe et assène cette vérité : la guerre a eu lieu, en voici les preuves.
Notes de bas de page
1Les derniers accidents recensés sur le site Internet de la préfecture de la Meuse donnent une idée des risques liés à la recherche et à la manipulation de ces « engins de guerre ».
– 2 octobre 1992 : à Brieulles-sur-Meuse, 2 hommes intoxiqués gravement suite à l’ouverture d’un obus chimique chargé à l’ypérite.
– 19 août 1993 : à Julvecourt, un collectionneur blessé suite à l’explosion d’une grenade.
– 2 septembre 1993 : à Esnes-en-Argonne, deux personnes ont trouvé la mort à la suite de l’explosion d’engin de guerre qu’ils manipulaient.
– 1995 : mort de deux militaires ayant fait une mauvaise manipulation.
– 1997 : à Ornes, deux morts suite à l’explosion d’une mine minnenwerfer lors d’une fouille sauvage.
– 6 avril 2001 : à Very, suite à la tentative de neutralisation d’un engin de guerre dans une maison d’habitation, l’explosion lors de la manipulation a entraîné la mort d’une personne.
– 29 mars 2007 : à Verdun, décès d’un jeune homme dans l’explosion d’un obus qu’il manipulait.
2Voir l’édition du 11 mars 2002 du quotidien L’Est Républicain.
3En particulier l’obligation d’une déclaration de découverte fortuite au maire de la commune qui doit en aviser le préfet, l’interdiction de prospecter sur une zone interdite car dangereuse ou répertoriée par les services de l’archéologie, autorisation préfectorale pour l’utilisation d’un détecteur de métaux et interdiction de l’utiliser à des fins de prospection archéologique. Loi du 15 juillet 1980 relative à la protection des collections publiques contre les actes de malveillance, loi no 89-900 du 18 décembre 1989 relative à l’utilisation des détecteurs de métaux, décret no 91-787 en date du 19 août 1991, loi no 2016-925 du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine.
4Les services du secrétariat d’état aux anciens combattants sont compétents pour procéder aux travaux d’exhumation et d’identification des soldats morts pour la France.
5Adam Frédéric, « La découverte du corps d’Alain-Fournier et de ses frères d’armes », Archéothéma, no 35, juillet-août 2014. Voir aussi du même auteur Alain-Fournier et ses compagnons d’arme. Une archéologie de la Grande Guerre, Metz, Éditions Serpenoise, 2006.
6[http://www.passionmilitaria.com/t57846-pourquoi-le-casque-allemand-fascine-t-il-autant] (consulté le 5 mars 2018).
7« La guerre a eu lieu » paraît pour la première fois en octobre 1945 dans le premier numéro de la revue Les Temps modernes. Publié quelques années plus tard aux Éditions Nagel, puis aux Éditions Gallimard (1996), il ouvre le chapitre iii intitulé « Politiques » du recueil de philosophie Sens et non-sens.
8On lira avec intérêt l’article de Clero Jean-Pierre, « Maurice Merleau-Ponty et la guerre », Revue philosophique de la France et de l’étranger, 3/2002, t. 127, p. 315-331.
Auteur
-
Tristan Leroy
Diplômé de l’École du Louvre, est conservateur et responsable scientifique des collections du musée de la Résistance bretonne. Il a été conservateur du musée de l’Aviation légère de l’armée de terre et de l’hélicoptère à Dax et conservateur du musée du Souvenir des Écoles de Saint-Cyr Coëtquidan.
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