Introduction. De l’artefact au fétiche (et retours)
Parcours d’objets et de symboles de guerre
p. 7-16
Texte intégral
1Avec près de 400 musées militaires en France, 1 500 en Europe consacrés à la seule Seconde Guerre mondiale, le vieux continent abrite un large éventail de lieux assurant recueil, protection, conservation, restauration, valorisation ou animation de patrimoines servant aussi bien des projets scientifiques et didactiques que des fabriques évocatoires aux frontières parfois du révisionnisme historique. S’ajoute à cela la multitude inquantifiable des musées intérieurs. Là, ce sont, encadrés et rendus visibles à tous dans le salon, la « dernière lettre » (du front ou de Buchenwald), une étoile jaune ou un morceau de pyjama rayé (cri de soi ou d’un proche mort du retour des camps), une photo barrée de crêpe d’un jeune homme grave au regard un peu perdu dans son uniforme, ou encore la citation justificatrice du décès et si importante pour l’orphelin devenu pupille de la Nation. Ici, c’est une douille d’obus en laiton repoussé par l’artisanat des tranchées et servant aux fleurs séchées (fig. 1) ou une médaille militaire et une croix de guerre assorties d’un fragment de carte (figurant Vaux, ou le Mort-Homme) et de pattes de col indiquant arme et régiment pour dire « j’ai vécu ça » – d’autres n’ayant pas les moyens d’énoncer qu’ils étaient à Monte Cassino, Colmar ou Lang Son. À côté de ces nécropoles attestatoires et psychiques par lesquelles les (sur-) vivants rendent hommage aux morts pour un long travail de deuil – surtout en situation d’absence –, et d’exorcisation de la peur, se sont érigés des musées domestiques aux surfaces et ambitions variées. Voisinent peu, cependant, les amateurs raffinés d’armes et coiffes militaires anciennes (d’abord de l’Empire), chalands accoutumés de magasins d’antiquités ou de ventes cataloguées et les collectionneurs moins raisonnés oscillant entre passion futile d’adolescent et monomanie de célibataire arpentant brocantes, vide-greniers, dépôts de chiffonniers, bourses aux armes, sites internet plus ou moins licites, quand on ne les voit pas nantis de détecteurs de métaux aux Éparges ou dans le bocage normand – certains faisant une éphémère « une » de fait-divers en raison d’arsenaux pas si neutralisés que cela. Du reste, au monde interlope mais foncièrement masculin de la « militaria » s’est substituée chez les commissaires-priseurs la catégorie élastique mais plus policée des « souvenirs historiques ». Cette cosmétique sémantique n’est pas simple opération de marketing. Elle enregistre aussi la migration de l’objet de guerre (cantonné à l’armement et l’uniforme du combattant) vers l’objet en guerre relevant aussi bien des choses banales formant l’équipement annexe du quotidien combattant (vaisselle, artisanat, objets technologiques), que d’une très extensive « culture de guerre » incluant les productions civiques réalisées en temps de conflit. Au nombre des objets dont la cote a particulièrement progressé ces dernières années figurent les bracelets et plaques d’identification individuels. À l’inverse, les supports du folklore patriotique associé à la conscription attirent peu les collectionneurs. Quilles, épinglettes viriles « Bon pour les filles » ou souvenirs de faïence et fer-blanc produits en série pour les ports et villes de garnison sont pour l’heure boudés.
Figure 1. – Artisanat de tranchée, douilles d’obus.

Wikicommons.
2Le glissement entre objet-trace, objet-preuve, objet-œuvre et objet-récit n’épuise donc pas le débat alors que l’objet-mémoire menace de tout emporter par un discours de légitimation essentialiste. Dans l’absolu, on peut en effet envisager un objet dans une perspective statique ou dynamique. Cantonné au cadre de conception et d’usage initial, donc rattaché à une stricte culture guerrière, le scaphandre autonome à l’oxygène reste l’apanage des plongeurs de combat – au commando Hubert notamment. Mais après 1945 et dans une Italie en mal de repères, il devient le vecteur d’une culture patriotique portée au cinéma par la célébration des hommes-torpilles avant de glisser progressivement vers une culture du plus grand nombre assurée par le passeur Jacques-Yves Cousteau menant la civilisation d’artefacts militaires qu’il avait conçus à l’arsenal de Toulon – la Calypso étant un dragueur de mines reconverti. La matérialité du fait militaire en tant qu’expression de logistique de la guerre, importe alors moins que la dissémination d’objets dessinant une culture matérielle des démobilisations allant parfois bien au-delà des temporalités assez brèves assignées aux seules sorties de guerre. À terme, c’est la réverbération des objets de conflictuosité dans l’espace civil qui est en jeu. En ce sens, le monument aux morts et son cortège commémoratif, le programme scolaire imposant la connaissance approfondie de l’ordre de telle ou telle bataille – comme ce fut longtemps le cas pour la première partie de baccalauréat –, le tricycle orthopédique à bras ou à moteur destiné aux mutilés ou les billets de loterie nationale des « Gueules cassées » vendus encore au début des années 1970 aux guichets des bureaux de poste ou aux abords des gares parisiennes par des grands invalides de guerre, relèveraient plutôt de mécanismes liés aux entrées en paix. Entre les deux blocs assez identifiables d’objets de la guerre et exprimant les conséquences de celle-ci se trouve l’espace mal défini des métonymies militaires. On pense moins ici à l’art officiel (ou non) – support de grandes déclamations –, qu’à la prolifération des métasources formées des innombrables recensions d’uniformes, insignes, casques, armes, décorations mais aussi de matériels lourds ou d’objets de fouille, tout ceci balançant entre morne catalogue et mises en situation qu’amplifient désormais des bases de données numériques. De fait, alors que dans l’imagerie d’Épinal ou les beaux livres de chez Lavauzelle prévalaient la guerre sage et propre, les lecteurs de Militaria magazine recherchaient plutôt des scénographies nettement plus martiales voire tragiques. Il faut aussi prendre en considération le vaste territoire des produits dérivés que sont les jouets militaires allant des maquettes aux armes factices, à la soldatesque de plomb et de plastique ou aux véhicules au 1/43 produits par Dinky Toys ou Solido. Or, si les éditeurs de maquettes (Revell, Heller ou Tamiya) ont produit ou produisent encore des matériels ou figurines de tous les belligérants, les « panoplies » militaires – communes comme cadeau dans la bourgeoisie dès avant 1914 – n’ont jamais fait recette en devenant combattantes : passe encore d’être un indien face au cow-boy mais un uhlan face à un poilu… seules les cartes postales patriotiques s’y risquèrent. En tout cas, si la militarisation des sociétés civiles engendre, aux États-Unis notamment, la dénonciation récurrente des armes d’enfants, il est avéré que ce sont en général des gamers “no life” adeptes de jeux video guerriers qui sont recrutés comme pilotes de drones Predator. La boucle est ainsi bouclée.
3Ceci étant posé, deux perspectives parfois liées intéressent plus particulièrement les sciences sociales quant à la destinée des objets de guerre. Le premier plan concerne les mécanismes de démobilisation, le second porte sur les usages sociaux des anciennes matérialités militaires dans l’espace civil.
4Une fois refermées les portes de la guerre, la débellicisation matérielle prend de multiples formes nécessitant de raisonner en flux comme en stocks. Une économie de guerre fondée sur l’efficience ne pouvant s’arrêter d’un coup, elle doit se ralentir tout en reconvertissant entreprises et personnels. Alors que la guerre contre le Japon est appelée à se prolonger jusque 1946 voire 1947, l’anéantissement d’Hiroshima et Nagasaki provoque la surproduction de B17 bientôt précipités dans la mer de Corail, tandis que les majors de l’automobile ont déjà lancé des chaînes pour la consommation de paix. À côté du démantèlement et de la dispersion des unités combattantes requérant le désarmement et le retour aux arsenaux, coexistent d’une part de vastes entreprises de récupération et de ferraillage d’objets neufs, usagers ou détruits dont la dangerosité comme les matières premières ou la sécurisation sont vitales aux reconstructions, et d’autre part de non moins vastes opérations de déstockage appelées à se pérenniser au besoin. Nettoyage des lignes de front après 1918, collectage consécutif aux écrasements de Dunkerque, Koursk ou Falaise, déminage des plages et des villes à partir de 1944, découpe des carcasses coulées à Mers el-Kébir, Toulon, Bremerhaven ou Hambourg sont évidemment décisives, mais relèvent de logiques et contrôles (même relatifs) d’État débordant le présent propos. Il en est de même concernant le réemploi direct d’armes et de matériels acquis par dons d’État ou rachat – cas des troupes américaines dotées pour partie par la France en 1917 et inversement dès 1943. Sont moins bornées, en revanche, les modalités par lesquelles un objet est approprié hors de sa sphère militaire initiale. Il importe donc de saisir les échelles de dissémination pouvant s’emboîter dans une même temporalité. Effets personnels et accessoires conservés ou chapardés à l’issue d’un conflit, trophées et prises de guerre, fruits de trocs ou de menus larcins au contact des troupes voire prélèvements sur les lieux de combats balançant entre collectes, pillages et fouilles plus ou moins morbides dessinent un bric-à-brac forcément hétéroclite (fig. 2).
Figure 2. – Blessé anglais avec son trophée allemand transporté à l’hôpital.

La Contemporaine : VAL 508/050.
5Dans l’euphorie de la Libération de Paris et la découverte d’une prodigieuse abondance de matériels tranchant avec la pénurie ambiante, bien des calots, guêtres, vareuses, casques légers en carton bouilli, cartouches percutées ou non, fragments de bandes de mitrailleuses etc., ont alimenté le marché d’échanges entre gamins. Tout ceci assure encore aujourd’hui le fonds de roulement des collections légales. Tel n’est évidemment pas le cas des armes prises à l’adversaire, subtilisées ou achetées à des combattants inattentifs ou vénaux quand il ne s’agit pas, comme Malaparte le décrivait dans La Peau et qu’on l’a vu avec la déliquescence de l’ancien bloc de l’Est, jusque dans les Balkans, de trafics supervisés par des mafias. Le passage d’armes de guerre entre fourriers militaires et armuriers civils assurant, soit la neutralisation définitive, soit la reconversion à des calibres de chasse, pose plus largement la question des surplus militaires et donc incidemment celle des usages dévolus aux matériels ou objets devenus rebuts.
6Chacun a en tête les étals visibles aux puces de Clignancourt, Saint-Ouen et Montreuil, sur les marchés hebdomadaires, comme au Military General Store nord-américain où, pêle-mêle, on trouvera musettes, treillis, rangers et bottes, chaussettes, chemises et un fatras de vaisselle en zinc et fer-blanc s’entrechoquant avec des pelles repliables à virole, un ou deux casques et d’éventuels couteaux et baïonnettes sur fond de drapeau sudiste ou régional. Avant même les achats massifs de tentes militaires par Trigano lançant le Club Méditerranée après 1945, c’est là que le camping, comme des jeunesses anti-(ou pro-) militaristes ont puisé leurs racines et forgé leurs identités. Si les demi-soldes n’étaient pas tous révolutionnaires ou bonapartistes sous les monarchies constitutionnelles, exhiber son statut de vieux débris (redevenu glorieux après 1851 et surtout 1856 et l’instauration de la médaille de Sainte-Hélène) n’était pas plus neutre que pour un jeune adulte muré jusqu’à ses 21 ans dans un carcan d’adolescence infinie, d’arborer dans la rue ou au lycée en prenant le risque de convocations intempestives, une veste kaki frappée du symbole pacifiste. Puis au grand bazar berlinois, de Dresde ou de Varsovie, les dépouilles de l’empire soviétique se sont déversées sous forme de manteaux, vareuses fourrées, chapkas ou jumelles comme articles vedettes – la désinvasion de l’Allemagne s’exprimant peut-être le mieux à travers le flot de montres « Rostock » exorcisant les pillages de 1944-1945 incarnés par le héros plantant le drapeau rouge au fronton de la Chancellerie dont la photo dut être retouchée pour… montres multiples au poignet droit. Tous les surplus ne s’équivalent pas en effet. Passé la guerre du Vietnam et l’afghanisation de l’attirail baba cool à la fin des années 1970 (sans réelle contestation de l’invasion soviétique), l’embourgeoisement menace. La veste de quart réglementaire kaki en usage dans la Marine française au cours des années 1950-1970 (et rééditée par un fabricant mais en bleu) borna le monde un peu distant de la plaisance, tandis que le trench kaki des officiers de l’armée de terre avec martingale et ceinture, en coton épais (bientôt remplacé par un informe imperméable en synthétique) devenait l’apanage de l’ouest parisien à l’aube des années 1980. Les copies ou rééditions des blousons de pilotes américains firent quant à elles la fortune de certaines marques alors même que le vintage n’était pas encore à la mode. Au même instant les briquets à mèche sèche, pétrole ou à gaz (dont le Zippo n’est qu’une des variantes plus fiable et discrète) trouvaient un certain public. En Europe occidentale avec l’avènement des armées de métier et des conflits asymétriques, seuls les guérilleros des cages d’escalier et les rappeurs-slameurs recourent au pantalon de combat (camouflé ou non, démesurément étendu ou pas) tandis que dans le monde dit « de la nuit », les colifichets nazillons – partagés depuis longtemps par les bikers américains mêlant cuir, jean, casque et croix de fer – servent une survirilité de circonstance sans réel enjeu militaire ou politique. Entre commodité, engagement contestataire, jeux de rôle et vecteur d’identités de substitution, l’artefact vestimentaire peut virer au fétichisme.
7Une fois dépassé cet épiphénomène, il est possible de revenir à l’essentiel. Accessibilité, portativité, robustesse, rusticité, simplicité, polyvalence, association réelle ou symbolique à la modernité déterminent en effet de possibles recyclages. Le marché sortant des Domaines de l’État, en France – et ses équivalences à l’étranger –, renvoie au négoce de gros volumes repris ensuite par de plus petits détaillants. Mais il existe aussi un circuit spécialisé de plus imposants matériels. Jusqu’au début des années 1970 et presque sans discontinuer du Kremlin-Bicètre à Villejuif s’alignaient sur le bord de la Nationale 7 des GMC, half-tracks, jeeps Willis, ambulances Renault, voire quelques chars Panhard (fig. 3).
Figure 3. – Soldats américains testant une Jeep Willis, 1941.

National Archives and Records Administration.
8Derrière les grillages on devinait des avions d’observation alors qu’à la périphérie d’Angers et à plus modeste échelle, deux trois grossistes vendaient, eux, des monoplans à turbine d’entraînement et d’instruction. Dans un pays où l’on croisait encore des convois militaires de bidasses sur les routes et des permissionnaires en uniforme dans les trains, la présence physique de tels matériels – dont certains frappés de l’étoile blanche dans un cercle – disait la guerre chronologiquement proche sur un fil allant de 1944-1945 à la sortie de l’Otan en passant par l’Algérie. Aujourd’hui, il faut aller dans le Loiret, loin des grands axes, pour trouver de tels dépôts de matériels. Mais les usages ont pour partie changé. Désormais les véhicules sont rachetés pour être cannibalisés en pièces détachées destinées à des matériels civils montés sur les mêmes châssis. Naguère prévalaient les réemplois de camions « Mars » par les maraîchers et déménageurs après 1918, de DUKW amphibies par les ostréiculteurs vendéens ou bretons, de Liberty ships par des armateurs grecs au seuil de la fortune, de jeeps en zones montagneuses ou forestières avant que Dodge et GMC n’accompagnent – avec parcimonie en raison de consommations phénoménales en carburant – les cérémonies patriotiques actuelles. Quant à la Kubelwagen relancée par VW pour la Bundeswehr, elle intéressa un temps des hippies ainsi plus démonstratifs qu’ils n’auraient pu le faire avec les urbaines Méhari et Mini-Moke. Mais si l’on regarde de près ce que les appelés en Algérie, d’origine rurale surtout, ont photographié – outre camarades, bled et scènes d’une couleur locale nourries de représentations coloniales préformatées –, l’essentiel concerne des matériels inertes et avant tout en action (hélicoptères, radios, véhicules) forgeant ainsi une acculturation à la modernité.
9Dans des sociétés ayant accéléré la démilitarisation du décor (fin de la conscription, dissolutions régimentaires, fermetures et cessions de bases et casernes, élision du port de l’uniforme) et cela en dépit des patrouilles armées visibles dans les espaces publics ou des cérémonies commémoratives aux calendriers assignés, quel statut peuvent avoir finalement les objets ? Longtemps associée à un privilège de caste (dans la cavalerie et la Royale) ou de classe (pour la garde nationale), l’élégance militaire ne se pose plus dans les mêmes termes. Elle ressurgit cependant à travers les variations temporelles et les expressions nationales imposant une lecture comparatiste, chez les anciens combattants et vétérans. Des uniformes complets figurant au retour des cendres en 1840, au blazer-pantalon gris actuel (sur le modèle britannique mais sans écusson), il y a de multiples étapes : absence totale d’éléments distinctifs aux cérémonies du souvenir de 1870, conservation ou prorogation de l’uniforme avec béret comme avatar des chasseurs à pied pour l’UNC ou les ligues, hétéroclite civique et résistant après 1944 et discrétion imposée à la FNACA jusqu’à la fin des années 1980… De telles mutations tranchent avec d’autres images méritant d’être recontextualisées. Le décontracté américain (ponctué de calots à très haute valeur sémantique) est tout sauf linéaire, tandis que la très exubérante rigidité soviétique paraît écrasée par l’immobilisme des pensionnaires de l’hôpital royal de Chelsea dont l’uniforme archaïque exalte l’impérial Land of hope and glory. Pourtant chaque tempérament national évolue dans son propre ordre de légitimité – encore plus perceptible lors des cérémonies internationales dont les perceptions internes méritent l’attention. Ceci est impossible aux vaincus (allemands, italiens ou japonais) menacés de scandale intérieur ou extérieur comme on le vit, en 1971, lors des funérailles de Heinz Hammerling, ancien chef de la division SS Das Reich, en présence de plusieurs de ses subordonnés – cravatés de croix de chevalier de la croix de fer. Se pose justement la question des systèmes médaillers et de leurs exhibitions. Outre là encore les très fortes disparités nationales incluant des rapports chromatiques intéressants (laconisme germanique en blanc, rouge et noir vs logorrhée soviétique en rouge avec renforts de veste au besoin) se joue autre chose. Médailles en pleine poitrine, miniatures sur barrette ou chaîne, rappels ou encore rubans et rosettes à la boutonnière ne sont pas seulement affaire de conventions énoncées par les États mais aussi d’arbitrages menés dans les pratiques par les acteurs selon ce qu’ils peuvent et veulent donner à voir. Ceci dépend également et à rebours de ce que les autres savent ou peuvent lire à travers ces emblèmes. On pourrait en dire autant des drapeaux, fanions ou étendards, autrefois essence de l’honneur, de la victoire ou souverain geste de l’héroïsme (le drapeau pris ou conservé à l’ennemi), et aujourd’hui pièces adventices des musées.
10Composant un curieux inventaire à la Prévert, ces artefatcs peuvent être définis comme des résidus de guerre aux matérialités fort diverses. Il y a bien évidemment les reliques, objets de fouilles plus ou moins légales évoqués par Tristan Le Roy et Franck Lesjean, trophées que l’on dispose harmonieusement sur et autour des monuments aux morts étudiés par Franck David, ou médailles analysées par Xavier Boniface. Mais l’artefact sert aussi à combler le vide, vide de la destruction rempli par des fragments de ruines réemployés pour reconstruire du neuf et analysés par Laura Foulquier, mais aussi vide du ou des membres perdus, remplacés par des prothèses aux fonctions diverses comme le rappelle Ugo Pavan Dalla Torre. L’artefact peut enfin disposer d’une matérialité diffuse, comme dans ces discours de citations à l’ordre du jour analysés à l’échelle d’une unité par Erwan Le Gall, courtes phrases imprimées sur des diplômes mais proclamant in fine moins la gloire et la valeur d’un héros que d’une armée. C’est également cette veine qu’explore Claire Maingon avec des propositions artistiques qui, si elles s’incarnent dans une réalité physique, matérialisent avant tout un discours sur le sens de la guerre et traduisent son omniprésence dans les sociétés du xxe siècle. Jérémie Brucker et l’exemple des vêtements de travail disent bien cette réalité, aujourd’hui oubliée tant le périmètre de la sphère militaire est, en France au moins, singulièrement rogné sur l’autel de la professionnalisation des armées d’une part, de constantes coupes budgétaires d’une autre. C’est sans doute ce qui explique, pour partie au moins, qu’en Normandie et à l’instar de ce que peut montrer Brice Pascal, l’artefact est avant tout le support d’un discours touristique, pour ne pas dire commercial, déversé sur la trame de fond d’une mémoire historique bien sélective (fig. 4).
11En dernière instance que peut révéler la fréquentation de ces objets et matériels, autrement appelés ici artefacts ? La faculté des États, des armées, des associations ou des particuliers à faire collection et porter un discours construit est une chose. La pratique en est une autre. Ainsi, en dépit de fortes nuances, soldat-laboureur, soldat-citoyen ou citoyen-soldat marquaient le cheminement du civil vers le militaire. Et même si l’appel « Aux armes citoyens » et l’invite à former « des bataillons » spontanés a rétroagi dans la Résistance (dont le Chant des partisans dit d’autres modes d’action), dès la loi de juillet 1834 sur les poudres et armes de guerre (consécutive à la seconde révolte des Canuts), le rapport entre arme et citoyenneté était fixé en France. Or, force est de constater aujourd’hui l’inversion des polarités. C’est dans l’équipement civil que puisent les militaires insuffisamment dotés en opération et obligés de céder à un insidieux « pay to fight » pour survivre (gilets pare-balles efficaces, chaussures de marche résistantes et légères) – la customization des armes de guerre elles-mêmes procédant d’identiques nécessités (instruments de visée personnels à optronique performante, chargeurs ou trépieds plus légers). Derrière l’alourdissement du combattant lié aux contraintes des guerres modernes, la sédimentation d’objets grandioses comme les blockhaus devenus résidences secondaires ou cubes effondrés d’une nouvelle minéralité littorale ne dit évidemment pas la même contemporanéité. Si l’on peut mettre en parallèle les reconstitutions historiques en costumes et uniformes d’époque menées dans les écoles militaires ou par le truchement d’associations ou clubs historiques (Austerlitz d’un côté, Waterloo de l’autre, mais rejouer le massacre d’Eylau n’a guère convaincu), à quoi sert de « vivre dans le passé » (comme le font par exemple dans un esprit « dînette », les amoureux du rétro-camping) ? Abstraction faite d’un certain nombre de « fana-milis » ayant transformé leur chambre en casemate, la plupart des collectionneurs comme des visiteurs de musées militaires entretiennent un rapport critique et distant avec la guerre dont la connaissance des objets sert à mieux la comprendre, pour l’apprivoiser et la repousser. Ce n’est déjà pas si mal, tout le monde n’ayant pas la vocation de celui qui, dans les années 1980-1990 parcourait les champs de bataille de l’Argonne, vêtu (fusil mis à part) en poilu bleu horizon, casque en tête, à la recherche de tombes ou ossements oubliés.
Figure 4. – Deux artilleurs pendant la Première Guerre mondiale, sans lieu ni date.

Collection particulière.
Auteur
-
Patrick Harismendy
Professeur d’histoire contemporaine à l’université Rennes 2.
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