Chapitre II. La tentation scientiste comme justification du néolibéralisme
p. 117-202
Texte intégral
Un régime de véridiction
1Le marché vient se déployer en tant que régime de véridiction dans les pratiques gouvernementales actuelles comme le dit Foucault1. Il définit le régime de véridiction comme le cadre créé par les institutions et les croyances d’une société à un certain moment, qui pose parmi les énoncés et les prises de paroles, ceux qui relèvent de la vérité. Mais ce n’est pas une vérité qui dit un vrai susceptible de heurter les conventions, mais une vérité qui n’est vérité que parce qu’elle est autorisée :
« Chaque société a son régime de vérité, sa “politique générale” de la vérité : c’est-à-dire les types de discours qu’elle accueille et fait fonctionner comme vrais ; les mécanismes et les instances qui permettent de distinguer les énoncés vrais ou faux, la manière dont on sanctionne les uns et les autres ; les techniques et les procédures qui sont valorisées pour l’obtention de la vérité ; le statut de ceux qui ont la charge de dire ce qui fonctionne comme vrai2. »
2Mais cette vérité n’apparaît pas comme fait de la subjectivité de n’importe quel membre de la société ; l’expression du vrai n’est pas donnée à n’importe qui, et aujourd’hui elle est portée par les « experts » qui utilisent la science dans le sens voulu. De fait, lorsque « les experts » portent un discours dérangeant, comme (parmi tant d’autres) les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui préconise plusieurs voies pour limiter le réchauffement climatique telles la limitation de consommation (de technologie, de viande, etc.) ou encore l’exploitation des ressources fossiles, ils ne sont guère entendus.
3Mais cet établissement du régime de vérité dépasse la seule question scientifique établie à partir de l’accumulation de savoir. Ainsi, c’est par le marché que la vérité va être forgée ; là où la réalité se voit définie par les objectifs néolibéraux qui imposent une certaine lecture du monde : « Le marché, dans la mesure où, à travers l’échange, il permet de lier la production, le besoin, l’offre, la demande, la valeur, le prix, etc., constitue en ce sens un lieu de véridiction, je veux dire un lieu de vérification-falsification pour la pratique gouvernementale3. » Ce qui va émerger dans ce que décrit Foucault est la prévalence d’une vérité du marché qui se présente davantage comme un « vrai » qui s’oppose à un faux qui se traduirait dans toutes les formations non néolibérales ; c’est alors une vérité capable de distribuer les bons ou mauvais points aux pratiques gouvernementales, notamment via l’usage des mécanismes juridictionnels. Ainsi, la logique du droit glisse vers celle des contrats.
4Cette vérité est construite à partir de l’instauration par le néolibéralisme de ses propres critères d’évaluation, par exemple il choisit de retenir la mesure du produit intérieur brut (PIB) plutôt que l’indice du bonheur humain (IBH) [ou d’autres indices] lorsqu’il s’agit d’évaluer la santé du pays. Ainsi, les pratiques gouvernementales vont être considérées comme valides tant qu’elles poursuivent l’objectif de maximisation du PIB (associé à la capacité de réduire la dette). Il y a donc une différence majeure par rapport aux modes de gouvernementalités antérieurs, où ce n’est plus tant, la justice sociale d’une part et le régime de juridiction d’autre part, qui définissent la vertu du gouvernement, mais bien plutôt la capacité à en faire un outil de production le plus performant possible. Et en réalité, l’État doit répondre à l’impératif constant de développement de lui-même, assez proche de la logique d’entrepreneuriat de lui-même qui touche le sujet contemporain. Cela transparaît d’ailleurs dans une certaine vision de l’État qui tend de moins en moins à garantir une stabilité, un équilibre social et un statu quo et favorise au contraire la recherche d’innovations, de flexibilité (précarité) de l’emploi et trouve de nouveaux moyens de mener le pays avec une diminution des coûts.
5Je propose de mettre en relation ce régime de véridiction et le néologisme de « varité » qu’introduit Jacques Lacan : « Il faudrait voir, s’ouvrir à la dimension de la vérité comme vérité variable, c’est-à-dire de ce que, en condensant comme ça les deux mots, j’appellerais la “varité”, avec un petit é avalé, la varité4. » Cette varité, vérité qui varie, qui apparaît chez Lacan en continuité avec la vérité qui ne peut être que mi-dite, est la traduction du fait que la vérité qui peut être saisie n’est toujours qu’une interprétation partielle et changeante. C’est en bref un vrai qui reste toujours fantasmatique et relatif aux diverses manifestations de la subjectivité de celui (ou du groupe) qui le propose. Pour Lacan, une certaine forme de vérité du sujet désirant ne peut passer que par l’affirmation de son inscription dans le langage ; or, dans la varité néolibérale, il est possible de penser que c’est principalement le chiffre qui prend toute la place, jusqu’à l’effacement du sujet particulier. À partir de cette varité, nous pouvons penser que le régime de véridiction néolibéral tiendrait à la constitution d’une certaine interprétation du vrai qui peut toutefois être partagée, peut-être de façon encore plus efficace, en tant qu’est promue la possibilité d’accéder à la vérité de soi par un développement permanent de soi-même.
6Comme j’y reviendrai plus bas, le néolibéralisme va produire deux « vérités » majeures au sein de son régime de véridiction : celle de la jouissance, orientée par la recherche de plus-de-jouir via les lathouses et dont l’étymologie (aletheia) marque le lien avec la vérité, et celle de la politique néolibérale, qui efface les oppositions proposant un autre modèle de société et recouvre tous les discours. J’approfondirai plus loin et tâcherai le plus possible de clarifier un certain nombre de points théoriques de la théorie lacanienne, qui peuvent peut-être pour l’instant sembler un peu complexes, mais peuvent aider grandement à saisir les mécanismes et conséquences psychiques du néolibéralisme.
7Un autre point qui montre la fonction de production de vérité du néolibéralisme, tient en une modification de la science économique même. Elle tend de plus en plus à être présentée comme une science dure, avec différentes voies de validation (« prix Nobel » d’économie, recours à des méthodes plus expérimentales, plus chiffrées). Ce faisant, elle devient indiscutable. Par ailleurs, il faut noter que ce sont principalement les conclusions néolibérales qui sont retenues, là où les hétérodoxes (économistes sortant des dogmes néolibéraux c’est-à-dire postkeynésiens, marxistes, etc.) se voient de plus en plus repoussés hors des lieux de construction du savoir économique médiatisé.
8Par exemple, la création du « prix Nobel » d’économie que je vais présenter ici est un bon marqueur du désir de reconnaissance de scientificité de cette nouvelle science économique. En 1968, Per Asbrink, gouverneur de la Banque centrale de Suède, et trois économistes, Assar Lindbeck, Erik Lundberg et Gunnar Myrdal, créent un prix, devenu dans le langage courant et dans la presse le prix Nobel d’économie. Il faut dire que le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » a tenté de brouiller les cartes. La Banque a convaincu la Fondation Nobel et l’Académie royale des sciences de Suède de remettre ce prix avec les mêmes procédures que les prix Nobel. L’assimilation au prix Nobel a finalement été un succès et comme l’écrit Frédéric Lebaron :
« L’abus généralisé, dans la presse, l’édition et chez les chercheurs eux-mêmes, de l’expression “prix Nobel” à propos de ce prix “en mémoire d’Alfred Nobel” illustre la parfaite réussite de cette opération de conversion symbolique qui relève à proprement parler de la magie, et dont la plupart des commentateurs, y compris les plus critiques, se gardent de contester le fondement même5. »
9En effet, dans l’esprit général, un chercheur qui reçoit un prix Nobel est reconnu comme grand scientifique et par extension le pratiquant d’une science établie. Encore une fois, cela revient à une justification d’autorité à travers un processus de scientifisation. Si l’économie est une science exacte, elle est pensée comme ne pouvant pas être guidée par l’idéologie, mais uniquement par la « vérité mathématique » ou la « démarche scientifique » relevant ainsi de l’objectivité. Ainsi cette conception empêche toute remise en question et interrogation critique.
10Le prix de la Banque de Suède n’a pas été reconnu par les descendants de Nobel. Son arrière-petit-neveu Peter Nobel indique deux éléments importants. D’une part : « Jamais, dans la correspondance d’Alfred Nobel, on ne trouve la moindre mention concernant un prix en économie. La Banque de Suède a déposé son œuf dans le nid d’un autre oiseau, très respectable, et enfreint ainsi la “marque déposée” Nobel. » Il semblerait même qu’Alfred Nobel ait écrit « qu’il n’avait aucune formation économique et qu’il la haïssait de tout son cœur » et d’ailleurs cette discipline ne fait pas partie de la liste posthume des disciplines qu’il souhaitait voir récompensées. D’autre part, Peter Nobel note que : « Les deux tiers des prix de la Banque de Suède ont été remis aux économistes américains de l’École de Chicago, dont les modèles mathématiques servent à spéculer sur les marchés d’actions – à l’opposé des intentions d’Alfred Nobel, qui entendait améliorer la condition humaine6. » Avec une telle présence des chercheurs américains et plus particulièrement de l’École de Chicago, nous pouvons en effet douter de la neutralité idéologique des remises de prix.
11Par ailleurs, de nombreux économistes ont contesté ce prix. Par exemple, Hayek qui a pourtant été récompensé en 1974, explique qu’il n’aurait pas soutenu la création du prix si on l’avait consulté : « Pourtant, je dois avouer que si j’avais été consulté pour savoir s’il fallait créer un prix Nobel en économie, j’aurais dû déconseiller cela7. » En effet, il émet deux réserves lors de son discours de remise de prix. La première tient justement au risque que soit propagée une certaine idéologie qui teinterait toutes les recherches économiques (et qui pourrait recevoir les financements) car si telle lecture économique a le « Nobel » c’est qu’elle doit être la plus valide : « Une des raisons pour lesquelles je craignais un tel prix […] est la possibilité que soient accentués des effets de mode en économie » (ma traduction). La deuxième réserve concerne davantage le pouvoir qui est donné au scientifique qui reçoit ce prix ; ses mots deviennent parole d’Évangile en tant qu’il porte la vérité scientifique en étendard : « [La deuxième crainte] est que le prix Nobel confère à un individu une autorité qu’aucun homme ne devrait posséder […]. L’influence de l’économiste qui compte principalement est une influence sur les profanes : les politiciens, les journalistes, les fonctionnaires et le public en général » (ma traduction).
12Le caractère de scientificité (plus ou moins établi) vient fournir une position de supériorité et un voile d’« objectivité » aux propos des scientifiques qui apparaissent comme des chefs de culte, porteurs d’une parole et d’un savoir qui ne peuvent être remis en question. En effet, ainsi que Max Weber le précise, le pouvoir de ces « nouveaux prophètes » accrédités par l’État et par des organisations variées devient total et incontestable8. Ainsi, la position de maître portée par le scientifique sachant, vient écraser les possibilités d’opposition, de contestation. Dans le cas de l’économie, cette position se voit encore davantage renforcée par l’hégémonie des États-Unis dans le monde de la recherche universitaire. Cette hégémonie oblige à reprendre leurs codes et leur langue de publication et l’avancée de la carrière est facilitée par un passage dans ce pays, ce qui renforce majoritairement les thèses issues de l’École de Chicago et de ses suites comme le souligne Lebaron : « Le “prix Nobel” s’inscrit dans un travail plus général de standardisation et de “professionnalisation” de la discipline économique qui se traduit par l’adoption, dans les différents pays du monde, des canons scientifiques produits aux États-Unis et par l’importance croissante du passage initiatique par les États-Unis dans les carrières académiques les plus prestigieuses9. »
13De plus, la recherche du quantitatif pur, de la mise en chiffre totale, renforce la dimension opératoire et tend à mettre de côté les éléments plus subjectifs qui relèvent de l’expérience des agents, qui ne sont pas seulement économiques. À l’inverse, les économistes hétérodoxes élargissent leurs intérêts aux dimensions juridiques, historiques et politiques qui guident l’économie en ajoutant à cela un travail littéraire. Ils sont alors de plus en plus marginalisés dans les universités (j’y reviendrai plus tard) et ce ne sont certainement pas ces chercheurs qui sont sollicités par les gouvernements néolibéraux en tant qu’experts conseil.
14La question de la scientificité de l’économie se pose déjà chez Keynes et Hayek, qui se retrouvent sur ce sujet, et qui tranchent plutôt en faveur d’une certaine méfiance envers la mathématisation extrême ou une stricte observation de « données objectives » qui pourrait se faire en dehors de toute réalité socio-économique constituée. Pour eux, l’économie s’appuie essentiellement sur les problèmes politico-économiques rencontrés dans la réalité et le fond idéologique et philosophique des auteurs eux-mêmes est clairement intriqué à leur champ d’étude, leurs objectifs et leurs solutions. Ainsi, leur position de sujet, la vision qu’ils ont de l’homme, ainsi que le but même de l’économie (même s’il n’est pas identique pour les deux), ne constituent pas un élément qui nuit à l’objectivité scientifique. Et c’est du fait même de leur subjectivité, tels qu’ils sont inscrits dans le monde, qu’ils construisent une œuvre économique.
15Mais à l’heure actuelle, alors qu’on prétend qu’il n’y a pas d’alternative politique, l’affirmation de cette scientificité revient au premier plan. Ainsi, tendre à trouver une vérité générale derrière les lois de l’économie et constituer un manuel utilisable en toutes circonstances à destination des gouvernements permet de dissimuler les visées idéologiques sous-jacentes. D’après l’économiste Ingrid France, ces modélisations hors des constructions sociales, réalisables en laboratoire, prétendent faire de l’économie une science de la nature qui s’appuie sur la preuve10.
16Cette tendance apparaît également au point de vue de la production du savoir à l’université. En effet, la présence des économistes hétérodoxes, en section CNU Économie, est de plus en plus rare. De ce fait, un certain nombre d’entre eux, comme les Économistes atterrés ou l’Association française d’économie politique (l’AFEP) ont appelé à la création d’une section CNU « Économie et sciences sociales », hors des sections économiques plus orthodoxes. Cahuc et Zylberberg (sur lesquels je reviens plus bas) affirment que cette création de nouvelle section aurait pour but d’éviter les évaluations par les pairs. Le président de l’AFEP, André Orléan, récuse cette accusation et pointe au contraire, à partir de l’ouvrage des deux économistes, en quoi la section CNU en économie est déjà orientée idéologiquement : « Ces deux-là sont-ils aptes à juger équitablement les travaux de collègues qu’ils n’hésitent pas à assimiler à des “négationnistes” dans le but avoué de s’en débarrasser11 ? »
17Ainsi, les chercheurs qui échappent à cette vision scientiste, à l’optique de réduire l’inflation à n’importe quel prix et récusent les « bienfaits » du (néo)libéralisme, disparaissent des universités : « Les résultats de l’enquête publiée par l’Association française d’économie politique sont sans appel : alors que, entre 2000 et 2004, l’hétérodoxie était encore représentée à hauteur de 18 % des nouveaux recrutements de professeurs d’université, sur la période 2005-2011, ce pourcentage est tombé à 5 %12. » Et ces économistes finissent par être exclus (de manière plus ou moins directe) des sections économiques : « Frédéric Lordon a par exemple fini par migrer dans la section “philosophie” du CNRS, tandis que Bernard Friot, François Vatin et Philippe Steiner se sont rattachés à la section “sociologie” de leurs universités13. » Afin de diversifier les accès à l’enseignement universitaire, est proposée en 2014 la création de cette nouvelle section au conseil national des universités, qui rencontre des oppositions farouches. Par exemple, Jean Tirole, lauréat français du prix d’économie a écrit à la ministre de l’Enseignement supérieur afin de protester contre cette nouvelle création :
« L’éclatement de la communauté des économistes français par la sanctuarisation d’un ensemble hétéroclite en difficulté avec les normes d’évaluation internationalement reconnues est une très mauvaise réponse à l’échec de cet ensemble dans son effort de validation de ses travaux par les grandes revues scientifiques qui prévalent dans notre discipline14. »
18Le projet a finalement été annulé. Ainsi, l’important pour Jean Tirole et la ministre, tient au nombre de publications validées dans les revues dominantes, à l’image de l’intérêt majeur qui est donné par les gouvernements successifs au classement de Shanghai, qui dépend fortement de la question quantitative.
19Ce rejet des hétérodoxes vient être justifié par le développement d’une économie qui serait « plus scientifique », non idéologique : l’économie expérimentale, qui s’associe ensuite au comportementalisme et à la sphère neuroscientifique.
De l’économie expérimentale à la neuroéconomie, faire de l’économie une science naturelle ?
20Une des marques de cette revendication de scientificité est l’explosion récente de l’économie expérimentale à partir des années 1980 (même si elle commence à apparaître doucement dans l’après-guerre et que le terme aurait été utilisé pour la première en 1960 par le sociologue allemand Heinz Sauermann). Cette explosion s’est faite parallèlement au développement rapide des neurosciences et du néolibéralisme de gouvernement. Même si la notion d’expérimentation dans un cadre prédéfini a pu exister auparavant en économie, on peut noter qu’il s’agit d’une nouveauté majeure à partir des années 1980 et 1990 sur plusieurs points. D’abord, il s’agit de constituer une méthodologie particulière, sous un terme spécifique, qui fait système. Ensuite, chez certains auteurs (et encore davantage à partir des années 1990), elle tend à être présentée comme une avancée majeure qui va rapprocher l’économie d’une science naturelle et reléguer le reste de la science économique à de l’idéologie ou à un résidu qui finira par disparaître. Ce mouvement de développement de la dimension empirique en économie a pu être nommé par certains15 la « révolution de la crédibilité » et ce terme même me semble intéressant en ce qu’il ne montre pas que la scientificité se renforce en tant que telle, mais que c’est plutôt sa crédibilité, sa capacité à convaincre qui se renforce.
21La capacité à faire disparaître les autres domaines derrière les nouvelles capacités d’expérimentation est par exemple affirmée par Cahuc et Zylberberg ou dans une certaine mesure par Gérard Debreu, sur lequel je reviendrai plus tard. Il faut toutefois noter que bon nombre d’économistes refusent d’abandonner les recherches empiriques sur le terrain au profit de l’économie expérimentale. Par exemple, Charles R. Plott, un des pionniers de l’économie expérimentale, affirme de manière provocante dans son article « L’économie deviendra-t-elle une science expérimentale ? », que sa science deviendra effectivement expérimentale. Mais en conclusion de son article, il insiste sur le fait que les méthodes expérimentales ne peuvent complètement remplacer les travaux sur le terrain et il ajoute que celles-ci permettront en revanche de les éclairer et de les enrichir, en particulier en se penchant sur les causes comportementales des individus.
22On peut définir l’économie expérimentale ainsi : « La méthode consiste à reconstituer le marché en laboratoire et de simuler les comportements individuels. L’expérimentateur définit un protocole qui organise, selon des règles précises, la prise de décision et les interactions entre les participants16. » L’idée étant de pouvoir obtenir une loi de causalité à partir d’une simplification extrême des caractéristiques des sujets et de l’effacement d’un nombre important de ses coordonnées. Les grands axes d’application de cette économie tiennent surtout sur la théorie des choix, les interactions stratégiques et l’organisation des marchés.
23Selon Alvin Roth17, récipiendaire du prix de la Banque de Suède, l’économie expérimentale permet trois choses : parler aux théoriciens, rechercher des nouveaux faits et « chuchoter aux oreilles des princes ». En bref, elle doit interroger la validité des modèles théoriques, procéder à l’étude de situations précises sur lesquelles peu de travaux théoriques ont été produits et enfin orienter les politiques publiques.
24Une part de l’économie expérimentale relève donc d’une économie de conseil, de guide de l’action publique (ou d’entreprises) dans le concret. On peut noter deux choses que cette pratique entraîne. D’une part, la recherche doit être utile ce qui induit la nécessité d’avoir des résultats rapides, utilisables tout de suite, ce qui ne laisse guère le choix de faire des études croisées, ou de se référer à l’histoire économique. D’autre part, le pouvoir politique en place tend à privilégier certaines approches (souvent néolibérales) et il n’est pas audacieux de penser que les études qui le renforcent ont tendance à être mieux acceptées, appliquées, voire qu’elles soient, à partir de leur objet d’étude même, influencées. Apparaît ici un nouvel intérêt quant à l’aspect mathématique/expérimental ; il crée une posture, la figure de l’expert avec un savoir mystérieux mais affiché et est plus sérieux. Ses passages dans les médias, rarement fact-checkés, peuvent faire plus vrai car « c’est la science qui parle ». Je montrerai plus bas que cette dimension d’application des études économiques à la politique se renforce encore avec la question de l’économie comportementale et la sphère neuro- à travers par exemple ce qui peut être nommé le « paternalisme libéral » ou « paternalisme faible ».
25Un exemple intéressant de l’usage d’une méthodologie que je rattache, de manière peut-être un peu large, à l’économie expérimentale, peut être recherché par exemple du côté de David Card et Alan B. Krueger. Ces deux auteurs ont surtout utilisé la méthode de « l’expérience naturelle » c’est-à-dire avec des situations de la réalité où se produit une variation spécifique, exogène, qui agit sur les comportements des sujets et du milieu. Ils ont reçu le prix de la Banque de Suède pour leur travail et notamment leur expérience sur les effets de l’augmentation du salaire minimum. Nombre d’économistes néoclassiques avaient fait l’hypothèse qu’une augmentation du salaire minimum équivalait nécessairement à une montée du chômage. Or, à partir de la comparaison des deux économistes entre les fast-foods du New Jersey où le salaire a été augmenté et la Pennsylvanie où ce n’est pas le cas, il apparaît une conclusion bien différente. De fait, ils ont observé qu’il n’y avait pas de différence fondamentale sur l’emploi entre les deux états18. Mais cette étude présente de nombreuses limites. Ainsi, elle concerne deux États particuliers, de tailles et de situations socio-économiques différentes (comme c’est toujours les cas dans les études portant sur des États particuliers). En sus, les auteurs s’intéressent uniquement aux employés des fast-foods, or il n’est pas impossible de penser que cela se joue différemment, par exemple dans l’industrie, avec d’autres matières premières et d’autres exigences potentielles des travailleurs. De même, les statuts particuliers des travailleurs ne sont pas précisés (une bonne part des employés de fast-foods sont à temps partiel par exemple). En bref, l’étude est limitée car elle porte sur des lieux précis, dans un contexte socio-économique donné, avec une population circonscrite. Elle est cependant intéressante car elle permet de conclure que les théories pensées comme vraies dans l’absolu (sur l’offre et la demande ici) ne s’appliquent pas forcément. Toutefois, conclure uniquement à partir de cette étude que l’augmentation du salaire minimum n’a jamais d’incidence sur l’emploi, et ce dans n’importe quelle situation, est peu pertinent. Mais Card et Krueger ne tombent pas dans cette exagération à l’inverse de nombre d’économistes expérimentaux qui pensent que les conclusions de leurs expériences sont universelles. Et c’est ces errements que je pointerai plus bas, à travers les conclusions de Cahuc et Zylberberg.
26En 2002, Vernon L. Smith obtient le prix de la Banque de Suède pour avoir démocratisé l’économie expérimentale, à partir notamment de la question des prises de décision individuelles : « pour avoir établi les expériences en laboratoire comme des outils d’analyse économique empirique, et en particulier pour l’étude des mécanismes de marché alternatifs19 ». Il s’agit d’entendre cette approche expérimentale comme nouvelle méthode permettant d’interroger une question économique précise à partir d’études sur des individus et des groupes contrôlés. Levitt et List donnent une définition assez complète de l’action expérimentale : « Les expériences en laboratoire permettent à l’enquêteur d’influencer l’ensemble des prix, des budgets, des informations et des actions à la disposition des acteurs, et de mesurer ainsi l’impact de ces facteurs sur le comportement dans le contexte du laboratoire20. »
27Je vais ici présenter diverses critiques montrant les faiblesses de l’économie expérimentale, je retiendrai en particulier cinq points. D’abord, comme je l’ai déjà évoqué, il y a le risque d’étendre à une multiplicité de situations des résultats expérimentaux pourtant circonscrits. Ensuite, la prétention de certains à l’objectivité est erronée car le sujet d’expérimentation n’est pas neutre, il répond à une lecture d’un sujet entrepreneur de soi néolibéralisé et en outre, les expériences sont souvent commandées par des entreprises ou des gouvernements. Puis, l’application directe, sans adaptation, dans les politiques publiques de certains mécanismes dégagés en laboratoire (ou à partir d’une situation réelle circonscrite) peut poser question. En outre, l’économie expérimentale peut servir à rejeter toute autre économie, qui hors du laboratoire ou des chiffres ne serait pas à considérer. Enfin, le dernier point qui est un élément fondamental est la pauvreté de la production théorique. En fait, l’effet que l’on souhaite étudier est observé (sur terrain naturel ou non), calculé et le travail peut s’arrêter là, sans tenter de comprendre ce qui se cache derrière ce phénomène ; l’économiste pur-expérimentaliste ne s’inscrit plus dans la Verstehung (la compréhension), mais uniquement dans l’Erklärung (l’explication). En bref, il ne s’agit plus de réfléchir à pourquoi les phénomènes sont liés de telle ou telle manière, dans une construction théorique s’inscrivant toujours dans une certaine interprétation, mais plutôt de voir comment l’élément 1 agit sur l’élément 2 et le mettre en formule mathématique. D’ailleurs, la théorie en économie tend à être moins présente dans les articles ; ainsi en 2011, 20 % des articles sont purement théoriques et environ 8 % sont empirico-théoriques (contre 0,8 % en 1983 et 3,7 % entre 1993 et 2003)21. À ce sujet, on peut aussi faire l’hypothèse que la logique du publish or perish, qui pousse les chercheurs à produire sans cesse de nouveaux articles, favorise ce type d’approche qui permet de multiplier les expériences sur le même modèle en changeant juste d’échelle ou de population d’études. Parfois, le protocole de recherche en tant que tel, une spécificité de l’outil, etc., peuvent être étudiés isolement, ce qui permet de multiplier les articles pour la même proposition. Enfin, et c’est assez évident, un chercheur n’a pas forcément une idée géniale ou même originale tous les quatre matins et de ce fait, si c’est ce qui était attendu pour un article, la production serait plus raisonnable.
28C’est surtout ce glissement de l’expérimentation comme seule garantie de scientificité qui pose problème et encore davantage quand les décisions des politiques publiques qui en découlent sont présentées comme incontestables car s’appuyant sur « La » science. Et on assiste alors à une instrumentalisation de la science qui se constitue en véritable tyrannie qui détruit toute possibilité d’opposition.
29Je présenterai rapidement la pratique même de l’économie expérimentale qui tend à comparer au sein d’un cadre délimité les effets que produit le changement d’une variable (effectué par l’expérimentateur) sur les choix des sujets. Le schéma le plus fréquent est celui véritablement d’un laboratoire avec des sujets qui sont isolés les uns des autres et interagissent via l’informatique bien souvent. Mais il existe aussi des tentatives récentes sur le terrain. Les expérimentateurs disent pouvoir contrôler différentes variables en vue d’établir un environnement stable et simplifié. Tout cela permettrait d’atteindre, en théorie, une certaine reproductibilité de l’expérience, ce qui, si nous nous en tenons à la définition réductrice de la science telle qu’elle est proposée par Popper, participerait à faire de l’économie une « vraie » science. Pourtant, la reproductibilité des expériences n’est pas très bonne. Selon Sylverie Herbert et al.22 qui ont relevé que le taux de réussite de reproduction des expériences parues dans le American Economics Journal: Applied Economics entre 2009 et 2018 est seulement de 38 %. D’autres auteurs ont étudié d’autres revues et trouvent toujours un taux de reproductibilité très bas. C’est par exemple le cas de Gertler et al.23 qui ont tenté de reproduire le résultat de 203 articles basés sur des données empiriques et publiés dans les neuf plus grandes revues d’économie et ont abouti à un taux de 14 %. On ne peut pas en conclure que les études sont nécessairement fragiles, notamment parce qu’un grand nombre de chercheurs ne fournissent pas leurs données (pour des raisons de confidentialité, de manque d’intérêt, et peut-être parfois de manque de confiance dans leur interprétation), mais dans tous les cas, leur prétention à « être scientifique », souffre ici.
30Par ailleurs, on peut dégager quelques failles relatives au fonctionnement même des protocoles expérimentaux. Daniel Serra, économiste comportemental, et plutôt favorable à l’expérimentation en économie, reprend trois facteurs parasites à considérer dans les constructions expérimentales : des facteurs d’omission, de contamination et d’altération. Le premier est lié au fait que le laboratoire peut omettre des facteurs influant dans la réalité. Le deuxième facteur, pose que l’observateur peut modifier les résultats involontairement. Enfin, pour le troisième facteur, c’est l’idée que le laboratoire en créant son propre contexte, en mettant en place une observation altère forcément le phénomène qu’on souhaite observer24.
31À ces facteurs parasites, on peut ajouter également que les participants étant volontaires, cela entraîne une certaine position particulière par rapport à l’expérience en elle-même (envie de participer à quelque chose qui fonctionne par exemple) : c’est « l’effet de volontariat ». De plus, la constitution des groupes pose un problème de représentativité. De fait, les participants aux expériences sont très majoritairement des étudiants (plus rarement des professionnels, comme des actuaires par exemple), partageant donc un certain profil socioculturel, ayant peu de responsabilités économiques, contrairement aux acteurs de la réalité.
32Pour que les participants soient plus engagés en tant qu’agents économiques, les expérimentateurs proposent souvent d’utiliser de l’argent réel. Le sujet doit alors gérer ses choix en sachant qu’il pourra, selon son comportement, gagner plus ou moins d’argent. Cependant, cette décision ne peut pas véritablement simuler les investissements d’un sujet dans la réalité. En effet, les gains ne sont jamais vraiment élevés et les pertes ne sont jamais vraiment effectives : ce sont des pertes en tant que non-gain, qui n’inscrivent en aucun cas le sujet dans la précarité et de ce fait, leur impact n’est pas autant marqué que dans la réalité économique. Ainsi, comme le montrent par exemple Schoemaker et Kunreuther en 1979, les sujets étudiants, ayant peu de revenus et de responsabilités financières, ont tendance à peu considérer les risques, ou même à être davantage joueurs que la population générale.
33Ces groupes uniformes, non représentatifs, ignorent forcément les réalités vécues d’autres sujets. Par exemple, tenter d’étudier seulement à partir d’un tel protocole de recherche les mécanismes des choix d’un sujet précaire, père ou mère de famille, angoissé pour sa survie et celle de sa famille n’est pas vraiment possible.
34L’exemple donné par Willinger et Eber pour montrer le fonctionnement de l’économie expérimentale est intéressant à reprendre pour illustrer justement comment celle-ci, sans recours à d’autres lectures, peut être une impasse. Les deux auteurs proposent de revenir sur une expérience autour de la contribution volontaire à un bien public (une simulation de l’impôt). Chaque sujet est séparé des autres, dans un box, avec des instructions données par ordinateur et aussi à voix haute afin que chacun puisse savoir que l’ensemble des participants ont eu les mêmes consignes. Chaque sujet a 10 jetons et on lui propose de les mettre ou non à la cagnotte commune. Si le jeton est conservé, il représente deux euros dans la poche du participant, et s’il est mis au pot commun, il ne vaut qu’un euro, reversé à tous les participants. Dans cette expérience, on veut observer les comportements altruistes ou égoïstes des participants, et à partir de là, conclure sur le comportement face à l’impôt. Il apparaît finalement que les participants mettent entre 40 et 60 % de leurs jetons à la cagnotte globale. Selon Willinger et Eber, l’intérêt de cette expérience est de voir que les participants ne répondent pas à une logique égoïste individuelle en gardant tous les jetons pour eux-mêmes. Néanmoins, on peut faire plusieurs remarques autour de ces résultats et les conclusions qu’on peut en tirer dans la réalité.
35D’abord, les sujets, même s’ils sont anonymes, savent tout de même que les résultats seront étudiés par des chercheurs et il n’est pas impossible de considérer que cela peut influencer leur réponse, faisant d’eux des personnes plus altruistes que dans la réalité. Ensuite, pour ce qui concerne les vrais impôts, le fraudeur peut toujours espérer ne pas se faire attraper (ou même sans être fraudeur, il peut défiscaliser, utiliser des niches fiscales, etc.) et de ce fait, mener un comportement plus audacieux, avec éventuellement l’idée qu’il est plus intelligent que l’État et ainsi peut être encouragé à poursuivre sa conduite pour une raison narcissique. De plus, ici les participants ont immédiatement un retour de leur investissement, mais pour les impôts, le retour est moins direct, moins évident et en outre, si le contribuable trouve que l’État utilise mal l’argent public, il est peut-être moins volontaire à participer. Je m’arrête ici pour les différentes limites de cette expérience, mais il y en a sûrement d’autres. Dans tous les cas, avec seulement ces résultats, on ne peut véritablement pas conclure grand-chose.
36On pourrait m’opposer à cette critique qu’à l’heure actuelle, sont aussi réalisées des études sur le terrain, ou « naturelles », en économie expérimentale. Cependant, comme on a pu le voir avec Card et Krueger, il est impossible d’obtenir un échantillon représentatif qui vaudrait pour toutes les situations économiques. De plus, la possibilité d’affirmer qu’on peut isoler et modifier une seule variable paraît bien complexe, si ce n’est impossible (car la démographie, l’équilibre de l’économie entre la stagflation, l’inflation, récession ou encore le taux de travailleurs étrangers, la géographie, les imports-exports, etc., ne peuvent pas être ignorés). D’ailleurs, des études ultérieures ont montré par exemple que l’augmentation du salaire minimum au niveau fédéral a plutôt des effets négatifs sur l’emploi (des jeunes en particulier), contrairement à l’augmentation qui passe directement par l’État (comme c’est le cas dans l’étude dont j’ai parlé plus haut). Ainsi, il n’est pas possible à la suite des travaux de Card et Krueger d’affirmer que quelle que soit la situation, l’augmentation du salaire minimum ne produit aucun recul de l’emploi25.
37Ainsi, ce qui peut être vrai pour une population, une organisation socioculturelle ne l’est pas forcément pour toutes. C’est ce que vont pouvoir pointer par exemple Steven Levitt et John List : « Les actions que prennent les personnes sont affectées par un ensemble de situations relationnelles, de normes sociales, de cadres, d’expériences passées et de leçons tirées de ces expériences […]. Par conséquent, le chercheur expérimental perd souvent une partie du contrôle de l’ensemble du contexte dans lequel le sujet prend des décisions26. » De ce fait, certains économistes critiques vont jusqu’à évoquer l’impossibilité de pouvoir même conclure à la réfutation d’une théorie économique par ces expériences. Ils estiment que, manquant une somme importante de points de détermination chez les sujets de la réalité, les conclusions sont peu valables. C’est par exemple le cas du microéconomiste Angust Deaton, pourtant récipiendaire du prix de la Banque de Suède : « Je soutiens que les expériences n’ont pas de capacité particulière à produire des connaissances plus crédibles que d’autres méthodes, et que les expériences réalisées sont souvent sujettes à des problèmes pratiques qui minent toute prétention à une supériorité statistique ou épistémologique27. »
38Enfin, le sujet même de l’économie expérimentale n’est pas neutre. La notion même de risque, de la prise de décisions individuelles qui sont centrales dans cette méthodologie tendent à montrer une certaine vision de l’homme, où il n’apparaîtrait qu’en tant qu’entité individuelle, séparée du groupe et de ses mouvements internes. L’homme de l’économie expérimentale, même s’il peut parfois interagir avec d’autres sujets dans l’expérimentation, est un homme isolé, qui fait un choix, autour d’une donnée quantitative, l’argent. Les autres dimensions du sujet sont supprimées : par exemple le travailleur qui peut faire des choix économiques par solidarité (à sa classe par exemple) ou motivé par des identifications, des affects qui ne seraient pas seulement des biais (cognitifs ou non). Et même, ces différentes dimensions peuvent constituer de véritables points de décision, qui ne peuvent prendre sens que dans l’expérience vécue et les constructions subjectives du sujet. C’est une lecture du sujet comme purement quantitatif, qui doit se débrouiller pour enrichir son capital. Et d’ailleurs, ce qui apparaît souvent dans les expériences est que justement les sujets ne répondent pas seulement à la logique financière, ce qui a conduit un certain nombre d’économistes à abandonner le fait de donner de l’argent réel aux participants.
39Au-delà de la pratique expérimentale en elle-même, certains économistes rejettent de manière plus directe les lectures qui font plutôt de l’économie une science sociale. C’est le cas d’André Zylberberg et Pierre Cahuc, qui dans un ouvrage polémique, à l’expression violente (qui apparaît dès son titre Le négationnisme économique), viennent proposer la nécessité de l’inscription de l’économie dans la science expérimentale. Cet exemple est assez caricatural mais il laisse transparaître de manière non filtrée une certaine approche d’économistes, parfois soutenue par des instances reconnues, qui tend à effacer les économistes hétérodoxes.
40L’étude du livre de Cahuc et Zylberberg permet de voir que dans leur positionnement « scientifique », il semble exister une vérité donnée puisqu’elle est contestée par les « négationnistes » économiques. Les auteurs précisent qu’il ne s’agit pas d’une référence au négationnisme de l’Holocauste, mais au négationnisme scientifique utilisé par exemple par les cigarettiers en vue de cacher les effets de leurs produits sur la santé ou celui utilisé par les climatosceptiques : « suivent la même stratégie négationniste qui fut celle de l’industrie du tabac pour contrer la révélation des dangers de la cigarette sur la santé, celle des climatosceptiques pour nier la responsabilité des activités humaines dans le réchauffement climatique28 ». Les profits qu’offrent ces positionnements pour les acteurs des exemples donnés sont très clairs ; mais pour ce qui concerne les économistes « négationnistes » (exilés des universités et éloignés du pouvoir), nous les cherchons toujours.
41Ce qui frappe également dans l’ouvrage des deux auteurs est leur violence contre les « faux savants », les « obscurantistes », qui sont à considérer de la même manière que les lobbies du tabac ou les climatosceptiques qui rejettent toutes les preuves scientifiques et dont il faudrait « se débarrasser ». Ils rejettent également toutes les études qui ne répondent pas à un consensus : « [U]n livre qui se glorifie de présenter des résultats s’opposant au consensus, ou à la pensée unique ou à l’idéologie dominante, a toutes les chances d’être une imposture scientifique29 », comme si aucune remise en question des dogmes n’était possible, presque comme si la vérité unique de l’économie était déjà dégagée. Et ils vont même finalement jusqu’à affirmer : « La démarche scientifique est indispensable pour contrer toute tentative d’ériger un mensonge en vérité30. »
42Cahuc et Zylberberg répètent sans relâche que leurs données sont sérieuses car retenues dans des revues scientifiques à comité de lecture. Mais cet argument est fallacieux et pourrait leur être retourné. D’abord, les économistes hétérodoxes publient tout de même dans des revues à comité de lecture, ce qui montre, selon le raisonnement des auteurs, que ce ne sont pas que des idéologues hors de toute dimension scientifique. De plus, ces deux auteurs n’utilisent pas eux-mêmes de méthode expérimentale à proprement parler dans leurs articles ; il paraît alors difficile de valider cette approche à partir de leurs travaux. Enfin, l’ensemble de l’ouvrage qu’ils proposent, écrit à destination du grand public (car il est produit comme moyen de disqualifier les hétérodoxes) n’est pas passé par un comité de lecture : « Les éditeurs n’ont évidemment pas la capacité d’expertise du monde académique et leur premier souci est plus de s’assurer du potentiel de vente d’un livre que de la parfaite légitimité scientifique des arguments que l’on y trouve31 » et de ce fait, est-il même raisonnable et scientifique d’en tenir compte ? En sus, selon eux, les hétérodoxes accuseraient les économistes orthodoxes d’être des pantins directement soumis à la finance et qui manipuleraient leurs résultats dans une volonté de tromper l’ensemble de la population.
43De surcroît, Cahuc et Zylberberg vont jusqu’à affirmer que les dirigeants tentent de fuir le réel en appliquant les recettes ou les « croyances » des économistes non scientifiques : « On peut comprendre que nos dirigeants ou ceux qui aspirent à le devenir répugnent à affronter le réel32. » Pourtant ce ne sont que les recettes toutes faites du néolibéralisme qui sont appliquées presque partout. Ce ne sont guère les prescriptions apportées par les hétérodoxes, à savoir la réduction du temps de travail, la baisse des impôts pour les plus pauvres et l’accroissement de ceux des plus riches, la recherche de davantage de solidarité, un encadrement accru des marchés, etc., qui sont à l’œuvre dans les gouvernementalités contemporaines.
44Se dessine déjà une certaine orientation économique, même si ces auteurs justifient leur positionnement par l’utilisation de « la science ». Ils écrivent : « Mais surtout, depuis plus de trois décennies, grâce à l’accès à d’immenses bases de données, à une démultiplication des capacités de traitement de l’information et à un profond renouvellement méthodologique, l’économie est devenue une science expérimentale dans le sens plein du terme33. » Pourtant, ce qui apparaît est que la part d’études reposant directement sur la logique expérimentale est très faible finalement. Selon le compte d’André Orléan, il n’y aurait eu par exemple que sept articles utilisant les méthodes expérimentales sur 187 dans l’American Economic Association en 2013. Ainsi, dans les faits, la prise de l’économie expérimentale n’est pas encore majoritaire dans le monde académique. Cependant, les articles relevant d’une analyse empirique représentent à peu près la moitié des publications, ceux théorico-empiriques 30 %, et ceux purement théoriques sont les 20 % restants. Cette optique expérimentale prend racine et cela peut se voir dans la manière dont le livre de Cahuc et Zylberberg a été reçu dans les médias, avec grand enthousiasme, porté notamment par des journalistes et éditorialistes, à l’image de Franz-Olivier Giesbert34 par exemple.
45Cahuc et Zylberberg justifient alors la scientificité de l’économie dans sa capacité à dégager à partir d’expériences en laboratoire, ou d’observations de populations (qui sont déjà deux réalités différentes mélangées) des données chiffrées en vue de dégager un lien de causalité. Ils expliquent recourir aux mêmes méthodes que la médecine (qui leur sert manifestement de point étalon de la scientificité, ce qui peut être d’ailleurs sujet à débat) en appliquant une certaine solution à un groupe et le comparant à un « groupe témoin ». À cela, j’oppose plusieurs remarques. D’abord, le niveau de preuve requis en médecine demande une certaine randomisation de l’échantillon, or lorsque les économistes cherchent à étudier des effets sur une population précise, ils se retrouvent dans une simple description concernant ce groupe. Ils peuvent donc dégager des effets, mais uniquement sur un échantillon précis, dans une situation donnée. Deuxièmement, ils cherchent à isoler, en vain, une causalité unique. Ainsi les auteurs évoquent une étude destinée à voir les effets des 35 heures sur l’emploi. Pour cela, ils comparent la population française générale et la population alsacienne car en ce qui concerne la deuxième, la réduction du temps de travail a été répercutée sur les jours fériés supplémentaires dont ils profitent (le Vendredi saint et le 26 décembre). Les auteurs notent alors qu’il n’y a pas eu de création d’emploi supplémentaire dans l’ensemble de la France, par rapport à l’Alsace et ils en concluent que la seule réduction du temps de travail n’a pas permis la création d’emplois. Cependant, et c’est là que la dimension expérimentale échoue, les populations ne sont pas homogènes, en termes de densité de population. En sus, la présence d’un nombre assez marqué de travailleurs frontaliers (environ 1 sur 12) en Alsace, est laissée de côté. La causalité unique est alors difficile à établir. D’ailleurs, Cahuc et Zylberberg vont présenter, à partir de cette seule étude, leur avis sur les 35 heures devant l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS). L’IGAS va alors rendre un avis plus que critique sur ce qu’ils avancent : « Les études mobilisées pour affirmer que les 35 heures n’ont pas créé d’emplois ne permettent pas d’aboutir à de telles conclusions du fait qu’elles portent sur des processus de RTT peu comparables et qu’elles s’appuient dans certains cas sur des hypothèses fragiles35. » Le rapport de l’IGAS ne paraîtra finalement jamais officiellement, du fait du refus du directeur de l’Institut. Je pourrais ajouter d’autres éléments car d’autres études montrent un véritable lien entre les 35 heures et une réduction du chômage, comme « plusieurs études publiées dans des revues prestigieuses, notamment celle de l’Insee (Économie et statistique), aboutissent au contraire, précisément en comparant avec rigueur les entreprises passées aux 35 heures aux autres, à des évaluations concordantes autour de 350 000 emplois créés entre 1998 et 200236 ». Pourtant ces études ne sont pas prises en compte par les deux auteurs, et il est difficile de voir sur quelle base scientifique cela peut se justifier car elles répondent pourtant à leurs critères. De plus, dans la plupart des exemples qu’ils utilisent, comme l’étude de Card et Kruger sur le salaire minimum aux États-Unis, il ne s’agit que d’établir des comparaisons entre deux situations (ici la différence de salaire minimum entre deux États), donc faire des observations « expérimentales » en dehors de tout véritable cadre expérimental constitué.
46Ainsi, l’économie expérimentale va être considérée par certains de ses défenseurs somme une science dure, qui n’a pas besoin d’autres lectures, d’autres disciplines (à l’exception du neurocomportementalisme) ou de considérations historiques, de réflexions épistémologiques. C’est par l’observation et la « réalité objective » que les préconisations économiques doivent se dégager.
47L’ouvrage de Cahuc et Zylberberg est certes très caricatural, comme le note par exemple un de leur proche collègue : « [l’ouvrage] est trivial et naïf […] l’objectif de l’économie politique est de comprendre le fonctionnement de l’économie mondiale […]. Et cela est bien plus compliqué […]. Je leur suggère de relire leurs classiques, Adam Smith, John Maynard Keynes et d’y ajouter Robert Schiller et Hyman Minsky37 ». Mais si je choisis d’y revenir, c’est parce qu’il traduit un mouvement plus global dans la science économique actuelle. Ainsi, même si ce qu’ils préconisent ne reste qu’une petite partie de la discipline économique, ils s’appuient sur une rhétorique, sur des démonstrations et des outils produisant un totalitarisme scientiste, qui se déploie de plus en plus. Et comme je l’ai montré, même si l’approche de ces deux auteurs est minoritaire, il n’empêche que les hétérodoxes perdent petit à petit leur place dans la recherche académique. Les insignes et les marques d’autorité sont portés par ces mêmes néolibéraux, ce sont leurs voix qui émergent dans la majorité des médias, ce sont eux qui conseillent les gouvernements en offrant une justification absolue du modèle néolibéral, via une affirmation de scientificité totale qui est supposée ne pas prendre parti. Georges Debreu, mathématicien, économiste ayant reçu le prix de la Banque de Suède en 1983, en est un exemple frappant. En effet, à la suite de l’obtention de son prix, il donne une interview au Figaro (le journal n’est pas choisi au hasard) dans laquelle il pose que l’économie ne relève pas de l’opinion et va jusqu’à affirmer que : « La supériorité de l’économie libérale est incontestable et mathématiquement démontrable, en utilisant des modèles informatiques, qui sont parfaitement maîtrisés38. » Ou encore : « C’est l’économie de marché, c’est-à-dire la liberté de produire et de commercer qui, dans tous les cas, aboutit aux meilleurs résultats mathématiques. À l’inverse, je peux prouver de manière tout aussi scientifique, comment les interventions de l’État perturbent le marché ou nuisent à la croissance. » Ces quelques mots sont intéressants à plus d’un titre. D’abord, on voit tout à fait, de manière caricaturale il faut l’avouer, comment la mathématisation de l’économie peut servir à éliminer les critiques sur le fond de la recherche : « Il a raison, c’est prouvé par la science. » Pourtant, et c’est le deuxième point qui me semble caractéristique des « scientistes », Debreu part ainsi du principe que ce qui est bon est le développement du marché et de la croissance, c’est donc idéologique. Et il va renverser la chaîne de causalité en pointant que l’économie de marché est à favoriser car « elle fournit les meilleurs résultats mathématiques ».
48Je propose de reprendre les critiques que Gunnar Myrdal, un des économistes ayant assuré le lobby auprès de la fondation Nobel en vue d’obtenir le nom de Nobel (et qui en a été lauréat), apporte. Il explique que l’économie (à l’instar de toute science, sociale précise-t-il) ne peut pas être objective et repose sur des valeurs subjectives qu’il est nécessaire d’évaluer et de déclarer. Pour cette raison, il reviendra sur sa position de lobbyiste pour le Nobel et notera qu’il n’est pas adapté de s’appuyer sur une fondation remettant des prix de physique et de chimie pour la science économique. Il pose que les « faits ne s’organisent pas eux-mêmes en connaissance systématique, si ce n’est d’un point de vue particulier. Ce point de vue revient à exprimer une théorie », c’est-à-dire « un système logique cohérent de questions sur la réalité sociale que nous étudions ». Il regrette par exemple que Hayek (ayant reçu le prix en même temps que lui) ait été reconnu malgré « ses positions réactionnaires » et pose encore plus de réserves quant à la remise du prix de Milton Friedman.
49Dès 1930, Myrdal pose que de nombreux faits économiques ne sont en réalité que des « political speculation39 » issus des chercheurs de la théorie économique dominante et que les valeurs subjectives sont « supprimées et n’apparaissent qu’implicitement dans les recommandations politiques présentées comme résultats de l’analyse économique40 ». Myrdal pose que la théorie économique, qui se dit scientifique sans préciser les biais à partir desquels elle est produite, apparaît comme une rationalisation des intérêts conservateurs de la société. Dans La théorie économique, il présente l’existence de quatre « prédilections conservatrices » majoritaires dans la théorie économique des amoureux du marché, qui ont été nécessaires pour développer l’idée que la santé économique correspond à celle des marchés. Ces quatre prédilections sont : « l’harmonie des intérêts, le laisser-faire, la doctrine du libre-échange et le concept de l’équilibre41 » et celles-ci vont traverser nombre d’études et d’expériences, sans remise en question, les posant finalement comme cadre a priori des travaux. Myrdal note dans les années 1970, une aggravation de cette tendance à dissimuler les valeurs guidant la recherche, dans une optique d’objectivité absolue. Il souligne aussi en quoi le recours à un formalisme forcené nuit à l’exploration, théorique, notamment.
50Myrdal accorde beaucoup d’importance à l’interdisciplinarité et à l’extension des domaines de recherches, en posant qu’il n’existe pas de problèmes économiques, psychologiques ou sociaux, mais seulement des problèmes à traiter. Il évoque également l’ignorance du travail épistémologique, ce qui pour moi apparaît par exemple par l’abandon, presque total, des tentatives de définir le néolibéralisme en procédant à une étude de son apparition et de ses modes d’action. Ce manque de travail épistémologique et de dévoilement des valeurs subjectives est présent dans de plus en plus de domaines, en psychiatrie neurobiologique par exemple, et peut s’expliquer par l’affirmation d’une supposée objectivité totale, venue des chiffres (et/ou de l’imagerie médicale pour les neurosciences) et des mesures expérimentales. Et si ces chercheurs prétendent atteindre cette neutralité absolue d’une science sans scientifique, porteuse de vérité, ils estiment ne pas avoir besoin d’historicisation de leur pratique et de réflexion sur la place de l’observateur.
51Myrdal décrit en particulier le rôle de la mathématisation scientifique et du quantitatif forcené dans le renforcement de cette ignorance des valeurs subjectives, là où les formules algébriques complexes facilitent leur dissimulation42.
52Ainsi, on se retrouve devant les fonctions de la pure science quantitative dégagées par Hannah Arendt, c’est-à-dire la circonscription de la réalité à l’intérieur d’une structure fermée :
« Le schéma de l’esprit humain qui se donne réalité et certitude à l’intérieur d’un cadre de formules mathématiques qu’il produit lui-même. Cette fois la fameuse reductio scientae ad mathematicam permet de remplacer ce qui est donné dans la sensation par un système d’équations mathématiques où toutes les relations réelles se dissolvent en rapports logiques entre des symboles artificiels43. »
53C’est également en cela, entre ce cercle ininterrompu de mathématisation et les quatre principes dégagés par Myrdal, que la question de la Weltanschauung de l’économie toute quantitative apparaît.
54Je peux souligner une réduction des faits économiques à des logiques mathématiques, des modélisations détachées des réalités rencontrées par différents agents. Il est véritablement impossible de pouvoir isoler précisément une causalité dans un comportement social défini par des biais collectifs et individuels. Tenter d’effacer par une pure formule, une histoire marquée par plus ou moins de violence (pouvant entacher la confiance des sujets envers les gouvernements), de supprimer les conflits internes à chacun, les caractéristiques identificatoires, les effets de mimétisme, de comparaison avec les autres sujets, etc., ne peut que rencontrer l’échec. Frédéric Lordon va même plus loin dans un article de 1997, où il réinterroge le caractère de scientificité de l’économie et les tendances de mathématisation ayant cours. Lordon va d’abord montrer la fonction d’autorité qu’apporte une mathématisation poussée à l’extrême :
« D’instrument qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, maniée à des fins imposées d’ailleurs, la mathématique est devenue un emblème, un signe de science dont la réaffirmation s’est subordonnée l’élaboration théorique là où on aurait attendu de lui qu’il ne fît que la servir. Brandi à la face des profanes et des mécréants, le signe doit impressionner au-dehors autant qu’il a vocation à rassurer au-dedans44. »
55Et même, la mathématique quitte la pure fonction d’outil pour devenir un objectif à atteindre ; il ne s’agit plus d’utiliser le pinceau mathématique pour peindre un tableau théorique, mais bien davantage de partir en quête de l’outil idéal, la couleur idéale au point d’en abandonner la réalisation de l’œuvre. Ainsi comme poursuit Lordon, la mathématisation à outrance produit ses propres difficultés et permet de rejeter la réalité socio-économico-culturelle pour aboutir à des modèles généraux déclinables à l’envi, à appliquer dans le cadre déjà existant, celui du néolibéralisme.
56Finalement, après ce retour sur l’économie expérimentale et certaines critiques de la mathématisation à outrance que j’ai pu relever, on peut se poser ces questions (auxquelles j’ai déjà pu partiellement répondre) : pourquoi tendre à faire de l’économie une science « naturelle » ? Est-ce possible ? Faut-il même le faire ?
57Pour répondre à la première question, on peut évoquer peut-être un sentiment de déclassement scientifique que la « scientifisation » pourrait soulager. Pour préciser, selon des auteurs dont par exemple Edmond Malinvaud (que je vais présenter brièvement ci-dessous), aucune théorie économie, aucune recommandation aux gouvernants n’a vraiment pu résoudre ou prédire directement une crise. Il est effectivement possible de songer aux crises des années 1970 (pétrolière notamment), celle de 2008, et à d’autres situations complexes. Malinvaud écrit que « la profession des économistes, d’ailleurs flattée par la compétence qui lui était attribuée, n’a su ni prendre ses distances vis-à-vis d’une vision trop simpliste dont elle aurait dû se méfier, ni avertir les opinions publiques et les gouvernements de la profondeur de la crise qui apparut dans les années 1970, ni proposer une stratégie cohérente pour y faire face45 ». Il ajoute cependant que certains chercheurs avaient pu porter des messages justes, mais non relayés par les pairs ; cela tend à pointer l’absence d’homogénéité de la création du savoir économique. On saisit alors ici l’impossibilité à produire une prédiction économique, à produire des solutions efficaces sur le moment et même a posteriori, les diagnostics sur les crises et leurs solutions ne sont pas identiques selon les auteurs. Malinvaud montre en vérité l’échec des économistes à pouvoir encadrer, limiter le marché.
58Dans ce contexte, les économistes qui tendent à s’inscrire comme conseils ou guides de l’action publique se trouvent alors en difficulté. Ils sont pris entre deux positions : soit, ils avouent humblement ne pas avoir de réponse absolue mais peuvent proposer des pistes, des axes larges de réflexion ou des points de fragilité à surveiller, soit ils essaient à tout prix de produire un discours incontestable, dont la mathématisation et les artefacts de « scientificité » naturelle sont des outils parfaits. Et malheureusement, cette seconde position est plus favorable aux invitations dans les médias et aussi pour se positionner comme détenteur absolu du savoir, capable d’orienter, avec assurance, les politiques publiques.
59Je propose de poursuivre plus longuement sur les réflexions méthodologico-épistémiques proposées par l’économiste français Edmond Malinvaud. Il a développé la théorie du déséquilibre (distinguant notamment chômage keynésien, issu d’une insuffisance de la demande et chômage classique), faisant lien entre éléments keynésiens et économie néoclassique et interroge à la fin de sa carrière, les méthodologies de l’économie.
60Il est assez critique de l’approche expérimentale employée seule et d’un certain mouvement de « naturalisation » de la science économique. Il sera repris et soutenu a posteriori par un certain nombre d’économistes hétérodoxes, bien qu’il n’en fasse pas partie. De fait, ses propos ont trouvé un écho auprès d’eux car ils relèvent d’une remise en question d’une mathématisation totale, d’une économie qui serait uniquement « objective », autour des chiffres. En sus, il reproche aux économistes une certaine arrogance ou maladresse, mêlée à une somme d’échecs, là où ils n’auraient rien pu prévoir de différentes crises.
61En 1996, il affirme dans « Pourquoi les économistes ne font pas de découvertes ? » l’impossibilité pour la science économique de devenir science naturelle. Il marque certes l’intérêt d’une certaine mathématisation dans la recherche économique car cela permet d’accéder à une certaine rigueur, mais il pointe dans le même temps que : « La fonction de l’analyse mathématique est d’apporter de la rigueur là où il y en a besoin. Elle n’est pas de produire des modèles abstraits pour des économies imaginaires46. » Et rapidement, il dégage des différences avec les sciences naturelles et rappelle l’intérêt de s’appuyer sur l’économie littéraire. Surtout, ce qui l’anime est le rejet d’une vision unifiée de la science économique et il revendique le nécessaire éclectisme, en soulignant le risque d’aveuglement auquel peut conduire la concentration de l’intérêt sur la méthodologie seule. Il réfute l’idée de qualifier une discipline de scientifique car elle utiliserait une certaine méthodologie ; ce n’est pas la méthodologie qui fait science :
« Paradoxalement certains semblent ambitionner la construction d’une méthodologie économique unifiée. Mais la méthodologie ne précède jamais la science ; elle ne fait que l’accompagner, en l’aidant à être plus lucide sur sa démarche et donc plus efficace dans la conduite et l’orientation de cette démarche, plus juste dans l’interprétation de ses résultats. La méthodologie économique doit donc accepter la possibilité de l’éclectisme et considérer individuellement chacune des branches de la discipline47. »
62Pour répondre à ma deuxième question, « Est-ce qu’il est possible pour l’économie de devenir une pure science expérimentale ? », il me semble à nouveau qu’il n’est pas possible de répondre par l’affirmative. D’abord, je peux souligner l’absence de force véritablement prédictive, de théorème applicable dans toutes les situations. On peut penser par exemple à l’enthousiasme pour la courbe de Phillips (même si les économistes ne s’y attachent pas en majorité aujourd’hui). Cette courbe dégagée par l’économiste A. W. Phillips en 1958 démontre une relation, statistique, entre le taux de croissance des salaires nominaux et le taux de chômage, l’idée étant, comme je l’ai détaillé plus haut, que l’augmentation des salaires conduirait à une diminution de l’emploi. En 1960, Samuelson et Solow notent l’échec de la relation de Phillips pour les États-Unis (entre 1900 et 1958). Ils vont reprendre cette courbe et la modifier afin de pouvoir établir la relation entre inflation et chômage, en remplaçant le taux de croissance des salaires nominaux par le taux d’inflation. Ils pointent que si les prix augmentent plus que les salaires nominaux, la hausse de l’inflation provoque une diminution des salaires réels. Une telle diminution entraîne une hausse de l’emploi par les entreprises, soit la diminution du chômage. Dans les années 1960, c’est ce qui apparaît : une inflation forte mais contrôlée, vient s’accompagner d’un taux de chômage faible. Mais, cela se gâte dans les années 1970 et la relation qu’ils mettent en avant n’est plus valable dans la nouvelle situation. Plusieurs explications peuvent être proposées : la stagflation américaine produit à la fois une augmentation des prix et une augmentation du chômage, là où la mondialisation intervient (par exemple en 1973, se produit la crise pétrolière : on achète plus cher le pétrole à l’extérieur et de ce fait les industries qui en dépendent augmentent leurs prix et licencient dans le même temps). On peut aussi citer Friedman et son hypothèse d’illusion monétaire qui tend à montrer que lorsque les salaires augmentent, et que les prix augmentent de la même façon, il existerait pendant un court laps de temps l’impression pour les sujets que leur pouvoir d’achat augmente. Je ne développerai pas davantage sur ce sujet, cependant, ce que je souhaite montrer à travers ces évolutions de la courbe de Phillips c’est qu’on peut produire de belles relations mathématiques, mais qu’elles ne peuvent jamais fonctionner pour toutes les situations. La relation peut être intéressante pour déterminer ce qui se produit dans un cadre précis, mais rien n’indique que la loi fonctionnera pour une situation inédite, ce qui ne manque pas de se produire en économie réelle.
63La science économique ne sait donc pas prévoir de lois générales à partir d’une situation donnée, ne sait pas véritablement empêcher des catastrophes économiques dans le présent. Mais cela ne signifie pas que c’est une non-science, ou qu’elle est inutile. C’est justement le fait qu’elle propose d’ouvrir des questions, de réfléchir au fonctionnement global du système économique qu’elle est intéressante ; c’est par l’énigme et le doute qu’elle peut produire qu’elle agit. Ce qui est riche dans la science économique, c’est qu’elle ouvre des possibles, et non pas des savoirs assurés, voire elle permet de ne pas céder à la tentation de fournir une réponse unique et totalisante. Ainsi que le note Keynes, c’est l’économie comme une éthique précise qui importe. Et dans les débats économiques, ce sont essentiellement des visions éthiques de l’humain, ce sont les natures même des institutions, de l’État et de la société qui s’affrontent, et même c’est une certaine lecture ontologique qui est engagée. Bien sûr, ce n’est pas simplement des oppositions d’opinions qui se manifestent dans les travaux économiques ; c’est parce que des modèles théoriques se sont affrontés à la réalité, avec des accords ou des désaccords, se sont modifiés, qu’ils ont une certaine valeur.
64On peut peut-être bien lire l’économie comme une praxis. C’est une praxis car c’est une science qui par ses théorisations et ses modèles modifie l’objet qu’elle étudie et se détache en cela des sciences de la nature. Certains économistes évoquent un « façonnage mutuel » entre la société et la représentation que l’économie peut produire. De fait, on peut penser à l’influence des théories sur la gestion des entreprises, sur les réponses contracycliques, à partir d’une certaine lecture de la fonction d’État. L’économiste Jean-Paul Maréchal rappelle dans un article la double origine de la science économique avec d’un côté une source mécaniciste et de l’autre une source éthique, ou encore économie appliquée et économie sociale48. Pour Maréchal, l’oubli épistémique de l’une des deux origines est un problème majeur pour qui veut être pleinement économiste et il précise que l’éthique doit être saisie au sens de Paul Ricœur, c’est-à-dire en vue de viser la « vie bonne », pour autrui comme pour soi, dans des institutions justes. Dans cette conception, c’est l’ensemble du sujet humain qui doit être saisi, pas seulement sa fonction dans la mécanique économique. Par ailleurs, apparaît clairement dans cette volonté de restaurer une vie bonne dans des institutions justes, que la dimension subjective de l’économiste est engagée car il doit déterminer, ce qui peut constituer une vie bonne, ce que sont des institutions justes. Maréchal écrit par exemple que l’approche actuelle, objectiviste et néolibérale, n’est plus préoccupée par le système économique global mais porte une vision qui ne s’attache qu’à l’équilibre du marché, sans référence aux besoins économiques, mais aussi sociaux, des travailleurs49.
65Et même, pourrait-on considérer que la science économique relève d’une dimension clinique, où l’économiste est au chevet de l’État, des institutions, des entreprises éventuellement ? L’économiste se doit de maîtriser des éléments historiques et littéraires (une anamnèse), doit tenir compte des données sur le terrain en tant que tel (les signes cliniques), mais aussi des conditions socioculturelles, de la manière dont la population, le gouvernement se présentent (la « maladie » telle qu’elle est vécue par le malade).
66Finalement, c’est ici que je pense pouvoir répondre à ma dernière question : « Est-ce qu’il est souhaitable que la science économique tende à devenir complètement expérimentale et mathématique ? » À mon sens, ce qui constitue l’intérêt majeur de l’économie s’oppose totalement à cette « scientificité » économique nouvelle qui proposerait une vérité applicable, copulant avec un savoir mathématique, chiffré. Dans cette naturalisation, on perd la spécificité de l’économie comme science sociale, en tant qu’elle opère sur des éléments (discours, rapports humains) qui portent une signification selon l’interprétation qui peut lui être donnée. Malinvaud lui-même rappelle l’importance des « inférences interprétatives » en économie. Il entend par cela, des assertions, non formalisées, issues de l’histoire économique, d’événements contemporains, de l’activité économique en tant que telle50.
67Et c’est parce que les objets de l’économie sont nécessairement pris dans une toile interprétative, qu’il faut procéder à une herméneutique, qui accepte le postulat de l’absence d’une vérité unique et démontrable, afin de s’interroger sur le sens des phénomènes. Dans l’économie scientiste, on quitte le travail autour de la signification des phénomènes, pour ne s’intéresser plus qu’à leur supposée nature absolue, qui ferait d’un objet pris dans une certaine interprétation, un objet figé qui existe comme « déjà-là ». On se trouve alors dans une situation antiscientifique, telle que les psychanalystes Christian Hoffmann et Roland Gori le présentent : « Le pire ennemi de la science, à un moment historique donné, c’est la science elle-même du fait de la dogmatisation à laquelle le scientifique cède au bénéfice d’une idéologie pour promouvoir ses résultats au rang d’entités ontologiques51. »
68Henri Bartoli, économiste spécialisé dans l’histoire de la pensée économique, écrit que le but de l’économie est : « La recherche pleine de la couverture des besoins du statut humain de la vie tels qu’ils s’expriment et croissent dans la communauté historique au gré de la civilisation et de la culture, pour tous et, prioritairement pour les plus pauvres, aux moindres coûts […] matériels et financiers52. » D’aucuns pourraient ne pas être d’accord avec lui, mais dans tous les cas, il rappelle qu’il est nécessaire d’aborder les problèmes économiques avec, en toile de fond, une certaine intentionnalité (et même sans cela, les économistes se trouvent de toute façon dans un certain cadre personnel et dans une idéologie propre). Le nier, considérer que par nature l’économie doit permettre la croissance ou encore la solvabilité de l’État organise d’une part l’axe de la recherche, offre un certain regard prédéfini et d’autre part, annule par principe toutes les autres modélisations et réflexions.
69Quelque part, cette tendance de pseudo-scientification de l’économie, qui tend à quantifier, à (tenter de) réduire à zéro les « biais » et la vision de l’expérimentateur, de procéder sans théorie préformée n’est pas isolée ; on la retrouve dans nombre de sciences sociales à partir des années 198053. Par exemple, en sociologie, ce qui peut aboutir à une essentialisation, biologique, de phénomènes socioculturels. Ou encore, en psychiatrie où l’effet est direct sur les patients. On observe que le travail relationnel, la réflexion sur le sens des symptômes, la rencontre avec le patient en souffrance sont abandonnés au profit d’une approche plus quantitative, à partir du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). Ce manuel est présenté comme athéorique et ne travaille que sur ce qui peut être observé et s’associe fréquemment à une lecture toute biologique qui cherche à trouver par « la » science, les solutions aux maladies psychiques (sans beaucoup de succès en vérité). Et dans cette psychiatrie, le clinicien s’efface, devient exécutant d’une science quantitative ; le chercheur travaille sur les chiffres (biologiques, statistiques) et les résultats d’imagerie qu’il va s’agir d’appliquer ensuite au patient dans la réalité clinique.
70À cette quête d’objectivité par les chiffres et les modèles mathématiques s’ajoute une nouvelle approche : l’économie d’abord comportementale puis la neuroéconomie (également ce qu’on peut retrouver en psychiatrie d’ailleurs). Ces deux nouveautés, qui s’inscrivent dans le mouvement général de l’économie expérimentale proposent un nouveau cadre, qui permettrait d’avoir des modèles susceptibles d’objectiver (toujours plus) les résultats. Cette fonction de « scientifisation » que peut revêtir la neuroéconomie (et les autres formes expérimentales) apparaît de manière nette dans ces propos de Christian Schmidt, chercheur en neuroéconomie : « [A]ucune jonction n’avait, jusqu’à ce jour, été véritablement entreprise entre la science économique, dont l’objet est éminemment social, et une science de la nature. La possibilité d’une telle jonction semble désormais offerte grâce aux développements récents des sciences du cerveau, appelées communément neurosciences54. » Ainsi, parce qu’on montre que le cerveau intervient de telle ou telle façon dans la prise de décision économique (comme dans toute action, pensée ou mouvement humain), on peut coller l’étiquette « scientifique » à l’économie, qui serait alors devenue science naturelle.
71Ces deux types d’économie, économie comportementale et neuroéconomie, s’appliquant d’abord à la microéconomie (puis étendue à la macro parfois), s’intéressent à la prise de décision individuelle et tentent d’expliquer les comportements des agents économiques par la cognition. Certains écocomportementalistes affirment que la grande nouveauté de leur discipline est d’avoir montré que le sujet n’est pas tout rationnel dans les choix économiques. Pourtant, ce n’est pas très nouveau ; Hayek l’avait déjà noté (et d’ailleurs il a fait un ouvrage de psychologie cognitive, The Sensory Order, paru en 1952), Keynes de même (à partir des pulsions et de l’inconscient) et même avant eux, Adam Smith note déjà l’implication de la psychologie dans les décisions économiques, comme il l’écrit dans The Theory of Moral Sentiments.
72L’économie comportementale (behaviorist economics) apparaît dans les années 1960 et surtout vers le milieu des années 1970. C’est un courant de l’économie, intégrant une approche et des outils des sciences comportementales qui a été conceptualisée notamment par deux psychologues israéliens, Daniel Kahneman et Amos Tversky puis développée comme application possible au politique à partir des années 1980 avec les travaux de Richard Thaler entre autres. Ces trois chercheurs ont reçu le prix de la Banque de Suède pour leurs travaux.
73Daniel Kahneman (associé à Amos Tversky) est un de ses représentants parmi de nombreux autres, qui a inspiré par exemple Thaler, spécialiste de finance comportementale. Kahneman, psychologue cognitiviste, a reçu le prix de la Banque de Suède en 2002 pour « avoir intégré les trouvailles de la recherche en psychologie dans la science économique et en particulier en ce qui concerne le jugement humain et la prise de décision dans des conditions incertaines55 ». Kahneman a construit la théorie des perspectives à partir d’expériences en laboratoire. Cette théorie pointe que la décision du sujet face au risque ne sera pas identique selon qu’il se trouve devant une perte ou un gain potentiel. La théorie a ensuite été utilisée pour fournir des modèles pouvant expliquer les comportements économiques de la population générale, quelle que soit la situation à laquelle elle a affaire.
74Kahneman et Tversky ont ainsi travaillé sur la question de l’aversion à la perte et son rapport avec la prise de risque en 1979. Ils montrent que les individus évaluent les situations de manière relative, par rapport à un point de référence qui peut leur est subjectif. Et les deux chercheurs vont étudier l’impact du risque dans la prise de décision. Pour cela, ils proposent deux problèmes à des étudiants de plusieurs universités56. Ils sont placés face à un choix dans le contexte de l’arrivée (tout à fait fictive…) d’un virus asiatique sur le sol américain. Dans le premier problème, il leur est proposé deux choix. Le premier permet de sauver à coup sûr 200 vies mais pas plus tandis que l’autre a une chance sur trois d’en sauver 600. Dans le deuxième problème, la première solution garantit la mort de 400 personnes, tandis que la deuxième offre une chance sur trois que personne ne décède et deux chances sur trois que 600 personnes meurent. Les résultats expérimentaux montrent que les sujets placés devant la première situation choisissent préférentiellement (à 72 %) l’option qui présente le moins de risque (certitude de sauver 200 vies). Ceux placés devant le deuxième problème préfèrent l’incertitude (possibilité de sauver 600 vies à 78 %). Ainsi, dans les deux cas, ce sont les mêmes données du problème, mais exprimées autrement. À partir de ces expériences, les auteurs concluent que toutes les décisions (économiques ou non) ne répondent pas à la logique, la rationalité pure mais sont issues de biais cognitifs, qu’il serait possible d’identifier et peut-être de changer : c’est la création de l’économie comportementale, qui sera suivie par la neuroéconomie.
75Pourtant, les auteurs décriront plus tard (en 1992), la difficulté à mettre directement en application ces travaux effectués en laboratoire :
« Les théories du choix sont au mieux approximatives et incomplètes. Une raison qui pousse à cette affirmation pessimiste est que le choix est un processus contingent de construction. Devant un problème complexe, les personnes utilisent une variété de procédures heuristiques afin de simplifier la représentation et l’évaluation des perspectives57. »
76En bref, selon eux, il est impossible de pouvoir prévoir totalement les choix effectués par un sujet spécifique, dans une certaine situation donnée, car la prise de décision est toujours contingente. En sus, d’autres données sont importantes à prendre en compte. Par exemple, un sujet est amené à prendre des décisions plus audacieuses dans ses investissements financiers lorsqu’il a déjà un capital très important, précisément parce que son risque ne va concerner qu’une petite part de sa fortune et est finalement assez limité. Enfin, la volonté de tirer une conclusion directe pour toute une population à partir du comportement individuel de quelques-uns en laboratoire, qui seront ensuite agrégés pour penser le comportement du groupe semble toujours assez hasardeuse.
77Ce qui donne une certaine popularité à l’économie comportementale, (en plus d’être caution scientifique) c’est qu’elle est supposée être simple et facilement reproductible : dans ce cadre, l’analyse économique est à penser comme la relation entre trois termes avec un environnement qui produit des stimuli sur les individus (1), ceux-ci produisent certains comportements en réaction (2) et l’économiste serait un pur agent externe dont le travail serait de produire la meilleure expérimentation (3) qui permettrait de quantifier les relations humaines telles qu’elles ont été précédemment décrites, tout cela sans théorie préétablie. Il faut préciser qu’aujourd’hui nombre de travaux de comportementalistes se réalisent en dehors du laboratoire, avec une méthode proche de l’expérience en médecine, à partir de comparaisons placebos/produit actif. Je peux faire plusieurs remarques sur cette conception en trois points de la méthode comportementaliste.
78D’abord, la possibilité de reproduire exactement la même expérimentation dans d’autres contextes peut être très discutable, du fait qu’un certain nombre d’éléments (que j’ai déjà présentés comme le contexte expérimental, le type de sujets, l’état même de l’économie…) varient et peuvent grandement changer les résultats. Ensuite, l’économie comportementale promeut une certaine lecture du sujet, qui sous-tend déjà une vision du monde spécifique. Ce sont de purs individus isolés dont le comportement est étudié dans le but, plus ou moins assumé, de dégager un comportement généralisable et universel. Certains auteurs, par exemple Joseph Henrich, Steven J. Heine et Ara Norenzayan58, ont montré que les populations servant d’échantillons présentent des caractéristiques économiques et socioculturelles communes : ce sont à 90 % des Occidentaux (le plus souvent des Nord-Américains), vivant donc dans des pays riches et démocratiques, et instruits (car comme dans l’économie expérimentale, un grand nombre sont des étudiants). Les trois auteurs ont ainsi créé l’acronyme WEIRD pour qualifier ces échantillons (western, educated, industrialized, rich, democratic). Pour résoudre ce problème, les nouveaux comportementalistes tentent d’appliquer leur étude à un point précis, un comportement particulier réel (par exemple, l’évolution de telle ou telle consommation, selon telle ou telle variable modifiée), ce qui aboutit à conserver l’idée que n’importe quel comportement du sujet peut être mesuré, modifié et peut être lu selon le bon ou « mauvais » investissement du sujet. Ce qui frappe également c’est que la dimension collective, présent dans toute société, n’apparaît que comme un agrégat des individus, il n’y a pas de réflexion sur les effets même de la production du groupe. Par ailleurs, cette lecture du sujet isolé ne peut que nuire à l’articulation avec d’autres champs de recherche car à quoi pourrait servir par exemple la sociologie là où aucune construction sociale, aucun habitus n’est considéré ?
79Ensuite, la réflexion comportementale définit un sujet et une conception du monde déjà constituée ; cela est tout à fait normal dès lors qu’il s’agit d’étudier un champ, mais ce qui est essentiel est de le garder à l’esprit, ce qui n’est que rarement le cas en économie comportementale. Ainsi, il n’y a pas de réflexion sur le mode existant de l’économie ; pas de « est-ce qu’il y aurait un progrès en changeant le cadre » mais seulement comment faire en sorte que les sujets participent, s’adaptent au mieux au cadre, aujourd’hui néolibéral.
80Mais comme le montre Teppo Felin59, professeur de stratégie et d’entrepreneuriat, de grandes conclusions comportementalistes généralistes peuvent être complètement influencées par l’expérimentateur, voir par la vision du sujet humain. Il s’appuie pour cela sur la reprise de Kahneman dans Thinking Fast and Slow (paru en 2011) de l’expérience « Gorillas in Our Midst » (qu’on pourrait traduire par « Le gorille au milieu/sur le terrain »). Cette expérience, réalisée en 1999, porte sur l’attention visuelle et est proposée par Daniel Simons et Christopher Chabris, deux psychologues américains. Pour résumer rapidement, il est demandé aux sujets de compter le nombre de passes entre joueurs de basket habillés en blanc alors qu’il y a une autre équipe en noir. Et l’originalité de l’expérience tient au passage d’un homme déguisé en gorille en plein milieu du terrain. Ce qui frappe alors les expérimentateurs et les commentateurs est qu’environ 70 % des sujets manquent complètement le gorille. Cette expérience permet à Kahneman de conclure que nous sommes « aveugles à l’évidence et également aveugles à notre aveuglement ». Cependant, sans l’instruction de compter les balles, il est presque sûr que les sujets voient le gorille. En outre, les expérimentateurs posent que le gorille est l’évidence, mais une somme de choses sont évidentes (la couleur de cheveux des participants, leur genre, leur âge, etc.), si le sujet les note, on ne peut pas dire qu’ils ne voient aucune évidence ; c’est Kahneman et les autres qui pointent le défaut du rapport à l’évidence, seulement sur le gorille. Je peux ajouter à cela que la consigne étant de se concentrer sur les passes, l’évidence peut être considérée comme ce sur quoi le sujet concentre son attention, quelle que soit la situation. Et on a alors une autre vision du sujet : au lieu de celui de Kahneman qui n’est qu’un centre de gestion de données « objectives » venues de l’extérieur, et qui ne peut que manquer l’entièreté de données du fait des limitations humaines, on a au contraire un sujet qui crée le monde avec lequel il interagit, qui produit son propre vécu et analyse, agit à partir de sa position spécifique, vécue. Et l’évidence est alors ce sur quoi le sujet attire son attention.
81À partir de ce premier exemple, Felin montre donc qu’il est absurde de poser qu’il existe un comportement purement rationnel, qui peut être défini objectivement. Et pour renforcer son propos, il revient sur l’expérience de l’ultimatum. L’expérience s’appuie sur une paire de sujets. Le sujet 1 a 10 dollars et il doit en proposer une partie au sujet 2. Si le sujet 2 accepte la somme que lui donne le sujet 1, alors les deux partent avec l’argent et si le sujet 2 refuse parce que le partage ne lui convient pas, aucun sujet n’a d’argent. Selon les économistes comportementalistes, le sujet rationnel est celui qui maximise ses gains donc qui parvient à conclure l’échange, tout en conservant son intérêt au maximum (la moyenne des réponses tend à environ 40 à 50 % de la somme partagée). Or, selon le contexte culturel et nombre d’autres variables, le résultat peut varier et même si quantitativement les résultats peuvent être proches (les études ne sont pas toutes concluantes à ce sujet), il faudrait connaître le raisonnement derrière l’échange. Ainsi, il peut être rationnel de vouloir une certaine équité, de viser à ce que l’échange se fasse à tout prix (par exemple pour éviter un sentiment d’échec si l’expérience « échoue »), etc. C’est ici qu’on peut voir que le sujet de l’expérience écocomportementale tient du pur sujet libéral et que par essence, un sujet qui s’ancre dans le partage ou une recherche de réduction des inégalités ne peut que paraître irrationnel. Je peux revenir ici à ce que décrit Hannah Arendt autour des sciences comportementales qui
« visent à réduire l’homme pris comme un tout au niveau d’un animal conditionné à comportement prévisible […]. Ce qu’il y a de fâcheux dans les théories modernes du comportement, ce n’est pas qu’elles sont fausses, c’est qu’elles peuvent devenir vraies, c’est qu’elles sont, en fait, la meilleure mise en concepts possible de certaines tendances évidentes de la société moderne60 ».
82D’une part, le comportementalisme s’associe à la gouvernementalité, et en cela, renforce les tendances qui paraissent « évidentes ». D’autre part, si on considère que le sujet économique est dans le vrai, le bon dès lors qu’il maximise ses gains, cela finit par forger un tel sujet comme seul sujet à étudier dans les applications économiques qui en découlent. Et finalement, ils promeuvent simplement une adaptation des individus à ce qui est (ou à ce qui semble être dans le pseudo-caractère naturel du néolibéralisme) plutôt que de tâcher à travailler à modifier les institutions, mettre en lumière ou interroger les rapports de domination à l’œuvre. Ils tentent pourtant de s’en défendre, rejetant l’homo œconomicus traditionnel, celui du libéralisme. Ils incluent la psychologie, l’idée que la rationalité totale ne peut pas être atteinte. Mais, en réalité, les analyses des nouveaux comportementalistes posent par défaut un grand nombre de données, d’éléments et ce faisant, entérine sans forcément même le savoir, la norme néolibérale. Par exemple, ils considèrent que ce qui touche à la circulation des biens et des services est un fait acquis sans s’interroger sur le fonctionnement des marchés. Ou encore, ils prennent certes en compte des éléments culturels, des rapports sociaux mais toujours dans le cadre d’un comportement qui produit nécessairement des profits ou des pertes, de l’utile ou de l’inutile ; c’est l’homme entrepreneur de soi (comme Foucault le développe) qui apparaît dans ces tests. Ainsi, l’économiste Jean-Michel Servet, dont je reprends juste en dessous les critiques principales de la nouvelle économie comportementale note par exemple que pour ces néocomportementalistes : « L’épargne est mesurée dans sa forme monétaire en occultant tant les éléments d’accumulation matérielle à caractère plus ou moins liquide que les dépenses sociales de soutien à autrui qui apportent solidarité et protection. Sont ignorés les éléments collectifs des rapports à la monnaie comme élément souverain des sociétés61. » En bref, l’argent n’est pensé que comme une donnée objective, en dehors de toute autre considération, contrairement à ce qu’ont pu montrer la psychanalyse et nombre d’anthropologues.
83Je propose donc de reprendre certaines remarques de Jean-Michel Servet qu’il présente dans son ouvrage L’économie comportementale en question62. Ses critiques vont surtout porter sur ce qu’il nomme les néocomportementalistes, c’est-à-dire ceux qui ont émergé dans les années 1990 et suivantes, procédant principalement par randomisation. D’abord, il note en quoi le caractère scientifique, présenté surtout avec des chiffres et la promesse d’une utilisation rapide, précise et efficace, tend à se constituer comme vérité directement utilisable par les gouvernants et dont le caractère est intouchable, car scientifique (malgré des failles, par exemple de reproductibilité). Mais il va plus loin en montrant que les promoteurs de la nouvelle économie comportementale, se posent comme prescripteurs des modalités même de gouvernance ; ils exigent la généralisation de leur méthode comme condition préalable à leur soutien ou à la mise en place d’un programme financé ou cofinancé par le public. Et d’ailleurs, nombre d’économistes comportementalistes rejoignent les gouvernements. Par exemple, Cass R. Sustein, professeur de droit à l’université de Harvard, a officié de septembre 2009 à août 2012 comme administrateur du White House Office of Information and Regulatory Affairs, chargé de cette guidance comportementaliste. Dans la poursuite de son action, Obama a signé un décret en vue de favoriser grandement l’usage des expérimentations comportementalistes au sein de l’administration américaine. Et selon un rapport de l’Economic and Social Research Council, organisme de financement de la recherche en sciences sociales au Royaume-Uni, en 2014, on dénombrait 136 pays où des interventions publiques avaient eu recours à des chercheurs soutenant l’actuel courant comportementalisme, dont 51 pays où ont été développées des initiatives de ce type à un niveau gouvernemental.
84Un deuxième point que critique Servet est, paradoxalement à la recherche de l’efficience néolibérale, le coût très important que revêt l’utilisation systématique du comportementalisme, en ôtant d’ailleurs les financements à d’autres méthodes ou recherches semblant moins utiles dans l’immédiat (et qui risquerait en plus d’avoir le mauvais goût de remettre en question le modèle économique dominant, par exemple en pointant que pour que les pauvres soient moins pauvres, il ne faudrait pas leur apprendre à mieux faire leurs courses, mais plutôt leur donner plus d’argent). Il montre qu’en 2004, la Banque mondiale a évalué entre 200 000 et 900 000 dollars le montant moyen des expérimentations de ce type, et que depuis, avec des tests de bien plus grande ampleur et des financements divers, on atteint des tests coûtant en moyenne 2 millions de dollars. Servet pointe que cela constitue un risque double de survalorisation de l’expérience : avec d’un côté le demandeur qui paie cher et de ce fait pense avoir un résultat intéressant et de l’autre côté, l’expérimentateur qui souhaite éviter (plus ou moins consciemment) de déprécier sa méthode.
85Puis, Servet critique une certaine tendance à faire de simples corrélations, des causalités directes, parfois même a contrario des réalités historiques63. Ce qui pose également problème est qu’aucune réflexion sur les faits, sur le sens qu’ils peuvent revêtir ou sur les spécificités de leur mode d’apparition ne peut se constituer ; ils constatent, ils ne réfléchissent pas. À partir d’un constat chiffré dans une situation donnée (dont souvent les limites ne sont pas dégagées), on aboutit à une généralisation, qui devient prescriptive, sans qu’aucune réflexion sur le pourquoi ou le comment ne soit dégagée. Esther Duflo affirme, dans la conférence annuelle de la Royal Economic Society le 21 mars 2016 à l’université du Sussex64, que sa recherche s’intéresse aux « effets des causes » et non sur les causes elles-mêmes.
86Enfin, Servet interroge parfois l’utilité même des recherches des néocomportementalistes, qui pêchent notamment de par leur fermeture aux autres disciplines. En fait, Servet montre qu’ils ont tendance à retrouver par leurs expériences des résultats obtenus il y a bien longtemps. On peut penser à des résultats de recherche qu’Esther Duflo et Banerjee ont présentés dans leur livre Repenser la pauvreté. Par exemple :
« Souvent, [les pauvres] agissent comme s’ils pensaient que tout changement assez significatif pour justifier des sacrifices prendrait simplement trop de temps. Cela pourrait expliquer pourquoi ils se focalisent sur l’ici et maintenant et semblent d’abord préoccupés à vivre leur vie de façon aussi agréable que possible et de faire la fête quand l’occasion se présente65. »
87On peut aisément renvoyer ce résultat à ce que montre Bourdieu dans son étude de l’Algérie rurale où la question de la projection dans le futur et plus généralement, la question du rapport au temps des pauvres, est déjà bien explorée. La découverte de Duflo et Banerjee n’est pas très novatrice. Mais si on en reste à la dimension psychologique, puisque c’est en grande partie ce que cette forme d’économie est censée considérer, ce n’est guère plus brillant pour la simple raison qu’ils considèrent une psychologie décontextualisée, qui serait généralisable. Comme le montre Servet, ce type de recherche ne peut qu’être décevant par rapport à l’ethnopsychiatrie par exemple, qui prend le temps de s’intéresser longuement à un terrain clinique et ce dans un grand nombre de ses dimensions (familiale, langagière, identificatoire, les rapports à l’alimentation, aux éléments d’hygiène, etc.). Et certains d’affirmer qu’une connaissance théorique élevée suffit à s’acquitter du contexte : « Mieux on connaît la théorie économique, mieux on est capable de concevoir des expériences qui sont intéressantes, qui dépassent les questions de contexte66. » Par ailleurs, et c’est là un point commun avec les TCC (thérapies cognitivo-comportementales), la dimension inconsciente est totalement absente de leurs considérations, ce qui n’est guère étonnant quand l’inconscient est nécessairement à entendre comme transindividuel et donc forcément inexistant quand on considère un individu isolé. Et d’ailleurs, il n’y a pas de réflexion sur les résultats collectifs des actions individuelles : le « bon » sujet est celui qui épargne, ne dépense pas son argent dans des choses inutiles, or si toute la population fait la même chose, on peut arriver à un ralentissement massif de la consommation et des investissements. Finalement, il ne reste alors à ce type d’économistes qu’à mesurer ce qui est observable dans le comportement manifeste et surtout à le mettre en chiffre. Les causes du sujet psychologique sont, pour eux, uniquement à rechercher dans la dimension close et étanche de l’individu et même s’ils évoquent les collectivités, les motivations sociales, etc., elles n’apparaissent que comme données à considérer malgré l’individu ; la manière dont le sujet peut en tirer profit ou en subir des coûts et pas comment le sujet est forgé par ces données.
88Pour saisir les effets politiques réels de la logique de l’économie comportementale, je vais présenter le nudge et sa mise en place effective.
Le nudge : l’économie comportementale comme application politique
89Avant de développer le concept de nudge inventé par Richard Thaler, il me semble intéressant de revenir aux travaux d’Edward Bernays, neveu de Freud, un publicitaire et propagandiste dont les méthodes ressemblent fort à ce qui apparaît dans le nudge. Bernays est donc un des premiers auteurs à avoir associé gestion politique et manipulation de comportements sociaux, à travers l’utilisation novatrice des outils de communication et sa reprise de la théorie de l’engineering consent (l’ingénierie du consentement). Il a conceptualisé la manipulation du comportement du peuple, que ce soit à des fins de santé publique, pour soutenir un politicien ou encore vendre des produits, et ce à grande échelle. Par ailleurs, il a pensé à utiliser, conjointement aux sciences sociales, les statistiques et l’expérimentation. En cela, il se rapproche de la psychologie concrète, et la psychologie comportementale, prétendument « plus scientifique ». En tant que neveu de Freud, chargé pour une part de propager la psychanalyse aux États-Unis (malgré des réticences de Freud lui-même par rapport à la capacité des Américains à saisir la psychanalyse), il en a également utilisé des éléments dérivés ou plutôt dévoyés.
90Par exemple (même si le poids de son action dans cet épisode, a été remis en cause assez récemment) lorsqu’il travaillait pour une société de tabac, il aurait poussé les femmes américaines à fumer, en s’appuyant sur une interprétation de la cigarette comme un élément phallique. Après avoir prévenu les médias que des suffragettes allaient faire un mouvement de protestation au cours d’une parade, il aurait décidé de demander à ces femmes de se mettre à fumer en disant que les cigarettes étaient des flambeaux de la liberté (torches of freedom). Finalement, les femmes américaines auraient associé la cigarette et le fait de fumer en public à une contestation du patriarcat.
91Cependant, pour Bernays, la psychanalyse n’était qu’un outil comme un autre pour manipuler les foules et augmenter leur désir de consommation. Il fut décrit ainsi dans le journal Atlantic Monthly en 1932 : « Le génial docteur viennois [Freud] s’est intéressé à libérer la libido refoulée de l’individu ; son neveu américain s’est engagé à libérer (et diriger) les désirs réprimés de la foule67. »
92Sa première participation active en tant que propagandiste, ou comme il était nommé, « chargé de relations publiques », se produit en 1917, au sein de la « commission Creel », du nom du journaliste qui la dirige. L’objectif de la commission est de convaincre le peuple américain, jusqu’alors réticent, de la nécessité d’entrer en guerre après que le président, ayant pourtant été élu sur le refus de l’entrée en guerre, a finalement décidé d’y prendre part. Cet objectif fut brillamment atteint. On peut aussi évoquer sa campagne menée dans les années 1950 pour la CIA qui voulait présenter le coup d’État militaire qu’elle préparait au Guatemala comme une victoire de la liberté et de la démocratie (« victoire » qui fera plus de 100 000 morts).
93Dans son livre Propaganda paru en 1928, Bernays décrit, dans son chapitre « Organiser le chaos », comment, à son sens, fonctionne une démocratie : « la manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays68 ». Ce gouvernement invisible n’est pas constitué selon lui, comme un complot organisé ; il s’agirait plutôt d’actions entrant en convergence produites par ce que nous appellerions aujourd’hui des leaders d’opinion, comme il poursuit dans son texte : « Le plus souvent, nos chefs invisibles ne connaissent pas l’identité des autres membres du cabinet très fermé auquel ils appartiennent. Ils nous gouvernent en vertu de leur autorité naturelle, de leur capacité à formuler les idées dont nous avons besoin, de la position qu’ils occupent dans la structure sociale. » Il se veut créateur de ce qu’il nomme l’ingénierie du consentement, finalement une voie pour manipuler, sans coercition, les masses, à partir, déjà, d’une justification « scientifique ». Il écrit ainsi que « l’utilisation d’une approche d’ingénierie, c’est-à-dire une action basée uniquement sur une connaissance approfondie de la situation et sur l’application de principes scientifiques et de pratiques éprouvées pour amener les gens à soutenir les idées et les programmes69 ». Bernays pense donc son action dans une dimension de gouvernance, devant être utilisée directement à des fins politiques. Il pense l’engineering comme une somme d’outils de communication, devant être utilisée par les dirigeants pour obtenir le soutien de la population. Ainsi l’ingénieur du consentement doit étudier le peuple sur lequel il va agir : « Quelles sont leurs attitudes actuelles par rapport à la situation qui occupe l’ingénieur du consentement ? Quelles sont les impulsions qui gouvernent ces attitudes70 ? » À travers des sondages et des enquêtes d’opinion, il va déterminer sur quels points l’opinion est plus susceptible de changer et va travailler avec les leaders d’opinion, les chefs d’entreprise, certains responsables politiques pour produire ces changements. Et finalement, à son sens c’est ainsi que doit fonctionner la démocratie : « Notre démocratie ayant pour vocation de tracer la voie, elle doit être pilotée par la minorité intelligente qui sait enrégimenter les masses pour mieux les guider71. »
94Je propose de revenir à présent sur le nudge, que nous pouvons traduire par « coup de pouce », très proche de ce que promeut Bernays. Le nudge est une stratégie d’orientation des comportements mise en place par des autorités, des gouvernants. Elle constitue une incitation « positive », qui ne passe pas par la coercition. Le co-inventeur du nudge, Richard Thaler, professeur d’économie comportementale à Chicago, a reçu le « prix Nobel » d’économie pour ses apports à l’« économie comportementale ». L’idée principale étant que les sujets économiques sont irrationnels, remplis de biais cognitifs et qu’il est possible de travailler sur ces biais pour viser une amélioration des comportements. Cela peut concerner des stratégies en vue de réduire l’obésité des citoyens, permettre de limiter la consommation de tabac ou d’alcool, etc.
95En 2008, paraît Nudge: Improving Decisions about Health, Wealth, and Happiness, un livre rédigé par Thaler, et Cass Sunstein, professeur de droit à Harvard. La traduction du titre en français, Nudge. La méthode douce pour inspirer la bonne décision, introduit deux éléments essentiels. D’une part, elle met en lumière le caractère « doux » de l’approche (présentée comme équivalent à l’absence de contrainte) et d’autre part, elle sous-entend l’existence de la « bonne décision » qui serait à prendre, introduisant de ce fait, le caractère normatif de cette vision. Et il faut s’interroger pour quoi ou pour qui, la décision vers laquelle le sujet est orienté, est la bonne, et il apparaît rapidement que c’est la logique de production-consommation qui va être recherchée. Ces nouvelles pratiques économiques vont être reprises par les médias et elles intéressent particulièrement les gouvernants.
96Ainsi, avec le nudge, il ne s’agit plus de contraindre, mais d’encourager subtilement, de faire adhérer volontairement les sujets aux nouveaux comportements :
« Le nudge […] est un aspect de l’architecture du choix qui modifie le comportement des gens d’une manière prévisible sans leur interdire aucune option […]. Les “coups de pouce” ne sont pas des règles à appliquer. Mettre le fruit directement sous les yeux [dans une cafétéria] est considéré comme un coup de pouce. Interdire la malbouffe ne l’est pas72. »
97À travers cet exemple de la malbouffe, on voit que le nudge est supposé aider à atteindre des objectifs vertueux et des naïfs pourraient être tentés de se dire : « Si des gouvernants pensent à mettre en avant les fruits dans les cafétérias plutôt que les hamburgers, ce ne peut être que bénéfique, pourquoi lutter contre ? » Pourtant, je peux apporter deux critiques fondamentales. D’une part, cela rejoint l’idée que le sujet n’est pas capable de prendre ses propres décisions, quand bien même elles ne seraient pas optimales pour sa santé ou pour son intégration sociale. Or, certains comportements « nocifs » peuvent avoir une fonction pour les sujets : aider à maintenir l’équilibre psychique, constituer un trait d’identification ou autre, et il n’est pas forcément bienvenu de les supprimer brutalement. Et d’autre part, ces objectifs qui se présentent comme bénéfiques ne sont pas posés que pour la santé ou l’équilibre des citoyens. Ainsi, il apparaît clairement que les objectifs que se fixe l’économie comportementale sont multiples et s’inscrivent rapidement dans le néolibéralisme. Il va notamment s’agir de comprendre comment jouer sur les biais cognitifs des travailleurs-consommateurs, pour les faire accéder à la bonne manière de consommer, de gérer au mieux leurs investissements et créer le moins de dette publique possible. Et même, il peut s’agir de chercher à garantir une meilleure « santé mentale » en vue de limiter les absences au travail ou les pertes de pouvoir d’achat.
98Thaler et Sunstein s’inscrivent dans ce qu’ils nomment le « paternalisme libéral » : « Les paternalistes libertariens veulent aider les gens à faire ce qu’ils veulent vraiment et non imposer un carcan à ceux qui souhaitent exercer leur liberté73. » Ce discours, associé au nudge, est particulièrement paradoxal car il s’agit d’orienter le désir des sujets, leur proposer des voies de consommation particulière, et on peut se demander si dans ce cas, les gens peuvent vraiment faire ce qu’ils veulent. Pour répondre à cela, les défenseurs des nudges évoquent l’idée que les sujets ont des préférences de second ordre, des comportements que les personnes aimeraient préférer faire (Thaler et Sustein parlent de « moi prévoyant ») et donc finalement par le nudge ils aideraient à réaliser le véritable désir des sujets, qu’ils n’arriveraient pas, seuls, à atteindre. En bref, ceux qui mettent en place les nudges sauraient mieux que le sujet lui-même ce qu’il veut.
99Les résultats négatifs du nudge sont également d’individualiser les comportements : si certains consomment ou se comportent mal c’est à cause de leurs biais cognitifs, et si dans l’ordre néolibéral, on peut dépenser de l’argent public pour les économistes produisant les nudges, en « responsabilisant » les individus, on préfère éviter de le faire pour améliorer le contexte général. Notamment, pour deux raisons, avec d’un côté, le pari que cela pèse moins sur les finances publiques et de l’autre côté, c’est une solution qui n’oblige pas à entrer dans des rapports de force avec des lobbies ou des entrepreneurs. Et ici, le nudge n’est qu’un obstacle à une action systémique. Nick Chater et George Loewenstein fournissent plusieurs exemples74 mais le schéma d’action est toujours le même. D’abord, les entreprises qui ont intérêt à ce que la législation ne change pas et l’État qui ne souhaite pas les contrarier (ou qui y croit réellement) diffusent des messages selon lesquels le problème qui se pose (par exemple la production d’émissions carbone) est celui de la responsabilité individuelle et que les gens ont besoin d’aide pour exercer cette responsabilité de manière plus efficace. Deuxièmement, les comportementalistes s’engagent (aidés en cela par des financements importants) dans l’optique d’améliorer les comportements individuels et se concentrent alors à modifier les biais cognitifs. Puis, ces interventions (nudges, incitations au niveau individuel, informations éducatives…), sont présentées comme des alternatives, peu coûteuses et efficaces, à des actions plus globales via la législation et la fiscalité. Elles promettent que ces dernières peuvent être évitées au profit de mesures légères, peu coûteuses et souvent politiquement acceptables (par exemple ne pas limiter les vols intérieurs, mais supprimer les touillettes en plastique…). Ensuite, ces résultats individuels sont assez faibles et détournent l’attention et les efforts des réformes globales, pourtant indispensables, en renforçant le statu quo. Enfin, les entrepreneurs attaquent sans relâche, mettent une pression importante sur les pouvoirs gouvernementaux qui pourraient sans cela engager de vraies décisions entravant ou limitant leurs profits, font publicité de leurs actions de façade dans les médias ou auprès du public (comme la plateforme Planète Énergies proposée par Total, promouvant leur participation minime aux énergies renouvelables à destination des enseignants et de leurs élèves) et engagent des projets de recherche privé-public pour s’assurer que les recherches ne s’engagent pas trop dans des directions qui pourraient leur porter préjudice.
100Le deuxième élément que mettent en avant Chater et Loewenstein est que l’individu intègre que la responsabilité est à son niveau, qu’il peut agir directement et de ce fait, demande moins d’interventions à l’état et du gouvernement. La manière dont l’école a été gérée pendant la pandémie de Covid-19 par l’État français en est un bon exemple : la responsabilité des contaminations à l’école a été placée sur les enfants qui ne mettaient pas ou mal leur masque, les parents qui emmenaient leur enfant malade à l’école (s’il ne le testait « pas assez » par exemple), les enseignants qui n’arrivaient pas à systématiquement en imposer le port… Mais les demandes issues du terrain d’avoir un investissement de l’État, à travers des purificateurs d’air dans les salles de cours par exemple, sont restées lettre morte (contrairement à ce qui a pu se faire en Allemagne par exemple). Dans cet exemple, ce qui est aussi frappant c’est que, mis à part un bon nombre d’enseignants et quelques parents, aucune pression populaire n’est intervenue à ce sujet.
101Ces deux auteurs évoquent l’exemple des inégalités scolaires. Ils montrent que les recherches en comportementalisme destinées à améliorer la situation se sont surtout concentrées sur le moyen d’améliorer l’attention des élèves ou plutôt leur état d’esprit, leur approche de la « réussite » (ils soulignent le travail de la psychologue Carole Dweck qui promeut le passage du fixed mindset au growth mindset chez l’élève, c’est-à-dire un état d’esprit où le sujet est plus positif, renforce sa confiance en lui et croit pouvoir améliorer sa situation par lui-même). Cela peut produire l’idée qu’il n’est pas utile de remettre de l’argent public dans les écoles, peut-être remettre en avant la mixité, améliorer les conditions de travail des enseignants, etc.
102Mais ce qui frappe alors dans cette approche est l’idée que les sujets sont dans l’erreur, sont pauvres ou en dehors de la production-consommation correcte, car ils sont déviants. Et le rôle même de ce paternalisme « faible », « bienveillant » est de rééduquer par les recommandations comportementalistes qui, si elles fonctionnent dans un milieu précis pour une problématique précise peuvent s’appliquer partout ; en fait, cette approche est effectivement assez proche des TCC. Ces « thérapies » tendent à supprimer le trouble empêchant la bonne intégration du sujet dans son milieu, sans remise en question de ce milieu et des effets néfastes qu’il peut avoir sur le sujet même (je le développe plus bas). Et ce qui s’ajoute à cette lecture « bienveillante » c’est en réalité une forme de mépris, des pauvres ou des « mauvais consommateurs » comme présentant des fautes morales à corriger, c’est par exemple ce qu’on peut voir dans les propos de Duflo et Banerjee : « Le monde des pauvres nous apparaît souvent comme une série d’occasions manquées : nous nous demandons pourquoi ils ne renoncent pas temporairement à des dépenses comme celles-ci au profit d’investissements qui amélioreraient vraiment leur vie75. » Servet résume ainsi cette posture : « Et les sujets des tests qui ne se conforment pas à la nouvelle rationalité économique, supposée universellement positive, n’apparaissent-ils pas, tant qu’ils persévèrent dans leurs mauvaises pratiques, comme des malades, peut-être des déviants, en tout cas des sujets à traiter76. »
103Comme je l’ai déjà développé, cette nouvelle forme d’économie va attirer l’intérêt de plusieurs chefs d’État et des économistes comportementaux vont alors être associés aux décisions politiques budgétaires. Par exemple, Thaler conseille les gouvernements Cameron et Obama (tout en dirigeant un fonds d’investissement spécialisé dans la finance comportementale, marquant, de ce fait, un fort lien d’intérêt avec les marchés financiers). En 2009, Thaler est à la tête de la « Nudge Unit » fondée au sein du gouvernement Cameron. Sa mission est la suivante : « Atteindre des objectifs progressistes d’une manière qui soit compatible avec la réduction des dépenses du gouvernement et les charges que représente la régulation pour les entreprises et la société77. » Thaler n’est pas le seul conseiller gouvernemental comportementaliste à être un participant actif du marché souhaitant un État capable de soutenir les dérégulations financières. Ces économistes pensent l’État comme un incitateur utile aux marchés, mais devant s’éloigner de toute tentative de régulation. Kent, Hirshleifer et Siew Hong Teoh notent ainsi que le marché, même s’il échoue, doit être respecté par l’État : « Même si les investisseurs ne sont pas parfaitement rationnels et que les titres sont systématiquement mal côtés, les responsables politiques doivent toujours montrer de la déférence aux prix du marché78. » Ainsi que le note Christian Laval :
« C’est ainsi que dans le champ économique, peuvent s’intégrer des pratiques, techniques et discours psychologiques, du behaviorisme aux neurosciences aujourd’hui. La nouvelle forme de normalisation peut s’articuler finement, dans les entreprises, les administrations et toute la société, avec des techniques […] de régulation, de contrôle, d’évaluation et surtout d’incitation et de stimulation79. »
104Toutefois, il n’y a peut-être pas tant à s’inquiéter des effets réels des nudges. Cass Sustein a ainsi rédigé un article en 2016 sur les causes de l’échec de certains nudges80. Il pointe notamment deux causes : la forte opposition au choix proposé du consommateur et des « contre-nudges » trop efficaces. Pour le premier cas, il évoque par exemple les recommandations de l’OCDE de baisser le chauffage d’un ou deux degrés pour limiter la consommation dans les entreprises ; mais il apparaît que si on baisse de deux degrés, les employés remontent manuellement le chauffage et au final consomment au moins autant. Ou encore, il revient sur l’exemple des incitations à la cafétéria. Ainsi, un nudge tend à mettre en avant le pain complet, mais en fait, bon nombre de personnes continuent à choisir le pain qu’ils préfèrent. En bref, ils choisissent de prendre un certain coût personnel à rechercher le pain qu’ils souhaitent plutôt que de prendre le pain complet. Pour le deuxième cas, celui des contre-nudges, ce sont plutôt des réponses fermées d’entreprises ou de gouvernants qui tendent à produire un nudge contraire. Il donne l’exemple de la gestion de la vie privée sur Internet. Il montre que des lois supposées limiter, par défaut, la récupération d’informations privées lors de la consultation des sites Web, vont se trouver annulées du fait d’un grand nombre de sites qui n’autorisent la consultation que si l’utilisateur enlève l’option par défaut.
105L’espoir de David Cameron qui voulait mettre en place la Big Society (une société où la population d’individus sous nudge pouvait se gérer en limitant ensuite les interventions de l’État) a été déçu comme le montre l’évaluation par la Chambre des lords (parue dans le Guardian en juillet 2011) qui s’est appuyée pendant un an à faire des recherches, auditionner des chercheurs… Ce qui apparaît finalement est que le nudge seul n’est pas suffisant, et qu’il faut y joindre des règles et des mesures fiscales (et on peut se demander si ces dernières ne pourraient pas suffire). Ce que montrent ces limites du nudge est que, heureusement, le sujet humain ne peut pas être réduit à un simple gestionnaire de données, plus ou moins défaillant, qu’on peut corriger plus ou moins subtilement.
106Ainsi, j’ai pu montrer comment l’économie comportementale peut tenter de se « scientificiser », ce qui lui permet ainsi de prendre plus d’importance, jusqu’à justifier sa présence dans nombre de comités de décisions politiques et tenter d’effacer les autres courants l’économie. Cela lui permet de prétendre quitter l’idéologie et la théorie pour du pragmatisme et des faits. Pourtant, l’absence de réflexion sur les causes, d’explication des phénomènes, ainsi que le peu de résultats directement applicables par les gouvernements ne suffisent toujours pas à lui donner assez de crédit. C’est là que la neuroéconomie peut jouer un rôle complémentaire, même si beaucoup d’écocomportementalistes ne l’utilisent pas. Mais, selon moi, la neuroéconomie introduit un autre risque : celui de biologiser et de naturaliser les comportements et les sujets. C’est un risque, car cela peut contribuer à ôter encore davantage le sujet de son contexte : il est agi par son cerveau (et ses hormones) et donc indépendant de ses conditions socio-économiques. Ainsi (je vais y revenir), quand l’expérimentateur montre que telle zone du cerveau est activée et qu’il en déduit, souvent un peu rapidement d’ailleurs, que le sujet a tel comportement du fait de cette activité, il manque le motif du comportement. Pourtant, il serait intéressant pour mieux saisir la décision du sujet de s’attacher à savoir ce qui, chez lui spécifiquement, la motive.
107La neuroéconomie (ou plutôt les neuroéconomies car il n’y a pas de véritable courant unifié), est très récente. Il y a peu d’éléments véritablement applicables à des fins économiques, et les quelques résultats ont tendance à être survalorisés. On peut comprendre que dans un domaine de recherche encore neuf, il soit nécessaire de présenter des résultats qui ont l’air vraiment novateurs, afin qu’il puisse se développer. On peut définir la neuroéconomie comme une discipline qui étudie les prises de décisions et les comportements économiques via des méthodes expérimentales permettant d’observer directement les activités cérébrales par des techniques d’imagerie entre autres. Comme je le note, le champ de la neuroéconomie est restreint : selon le compte d’Emmanuel Monneau et Frédéric Lebaron81 effectué en 2011 à partir de Econlit, la référence de revues économiques qui comporte plus de 800 revues académiques d’économie et de gestion, seules 5 % de ces revues ont publié au moins un article (123 en tout, contre plus de 16 000 entre 1991 et 1998, pour ce qui concerne l’économie industrielle) traitant de neuroéconomie. Le (neuro)sociologue Warren D. TenHouten, le premier à avoir utilisé le terme « neuroeconomics » en 1991, renvoie à quelques articles de la fin des années 1970 et 1980 qu’il désigne comme faisant de la neuroéconomie, c’est-à-dire que les auteurs (Kahneman et Tversky, Dumas et Morgan…) s’intéressent aux dimensions biologiques des comportements économiques. Selon Monneau et Lebaron, le deuxième véritable article de neuroéconomie est écrit en 2002 par Kip Smith, John Dickhaut, Kevin A. McCabe, économistes et José V. Pardo, psychiatre. Ils fournissent la première expérience, dont les modalités seront reprises par la suite, en utilisant à la tomographie par projection de positons afin de cerner les prises de décisions économiques dans le cerveau. Selon d’autres sources, d’ailleurs citées par Lebaron et Monneau, les articles fondateurs seraient publiés à la fin des années 1990-début 2000, mais dans tous les cas ce domaine a seulement entre vingt-cinq et trente ans d’existence. En 2004, les neurosciences commencent à s’institutionnaliser à travers la création de la Société de neuroéconomie (Society for Neuroeconomics). En 2007, il semblerait y avoir une impulsion, avec une multiplication d’articles, une certaine internationalisation qui quitte les États-Unis, accompagnée de la mise en place timide de premiers cursus universitaires, qui se sont multipliés dans le monde entier par la suite.
108Cette discipline a beau être jeune, un certain nombre d’interrogations ou de réserves sur la pratique, ainsi que sur les représentations et le discours qu’elle peut tenir m’apparaissent. D’abord, on peut voir une certaine utilisation de la neuroéconomie comme voie de justification de scientificité. D’ailleurs, l’utilisation d’images du cerveau obtenues à l’IRM ou autre permet de renforcer la crédibilité de l’expérience comme le notent plusieurs auteurs. Par exemple, David McCabe et Alan Castel ont pu montrer que le recours à des données chiffrées et encore davantage à des images du cerveau, permet de faire considérer comme plus scientifique un certain article, quand bien même les informations qu’elles apporteraient seraient redondantes. Ils ont procédé à trois expériences afin d’étudier l’effet respectif de la présentation d’un graphique, d’une carte topographique du cerveau et d’images cérébrales sur la perception du caractère scientifique d’un article par des lecteurs82. Ils pointent que les graphiques simples et même les représentations de points d’activité du cerveau n’influent que peu sur l’appréciation des lecteurs. En revanche, les images du cerveau augmentent grandement cette perception de scientificité. Et c’est lorsqu’il s’agit de faire de ces images le préalable fondamental à tout raisonnement et le seul point d’orientation de la recherche, sans raisonnement supplémentaire ou sans interroger les conditions de l’observation que les problèmes se présentent. Enfin, un dernier point que relèvent les auteurs, encore plus inquiétant, est que même si l’article comprend des erreurs de raisonnement, s’il comporte des images du cerveau, il serait plus « scientifique » pour les lecteurs qu’un article sans image mais exact. Et c’est encore plus vrai pour la neuroéconomie où la majorité des économistes, sans formation en neurobiologie et neurophysiologie, ne peuvent que faire confiance aux auteurs biologistes, et peuvent être impressionnés par les images et les données, sans véritablement pouvoir exercer un retour critique, sur cette question de la validité scientifique de ces données.
109Cette affirmation d’être véritablement « scientifique » s’inscrit dans une volonté de relever davantage d’une science expérimentale, exacte que d’une science humaine (même si les auteurs disent parfois qu’ils s’inscrivent dans les deux conjointement). Elle s’accompagne aussi d’un discours, presque publicitaire, pour les résultats ; les neuroéconomistes se positionnent comme des chercheurs novateurs qui vont bouleverser la science économique dans son ensemble et ringardiser les autres courants. Je pense par exemple, avec agacement, à la manière dont ils se présentent : ils prétendent être les seuls à être allés au-delà de l’homo œconomicus, à avoir innové en considérant que le sujet n’est pas rationnel dans ses prises de décisions économiques. Pourtant, dès le départ de la science économique, l’absence de rationalité totale est notée, à part chez certains utilitaristes forcenés ou certains précurseurs de l’économie comportementale ; certes, l’irrationalité pouvait être davantage pensée en lien à la psychologie, à la pulsion, à la moralité parfois, mais elle était considérée. Ce qui m’amène à un deuxième point, là où les neuroéconomistes posent qu’ils sont utiles car ils s’intéressent à la « subjectivité » du participant à l’expérience. Or, cela peut se discuter, là où ils ne vont pas plus loin qu’identifier (au mieux) l’affect mobilisé et son intervention dans la décision. En sus, il existe une discipline qui traite déjà de ces questions : la psychologie (et la psychanalyse). Mais il est vrai qu’un entretien, un dialogue avec chaque sujet afin de comprendre ce qu’on peut identifier dans son choix, prend plus de temps et fait moins sérieux : il n’y a pas de belles images, ni même de chiffres.
110Un deuxième point, qui me semble important à dégager porte sur la validité externe des expériences de neuroéconomie. Les échantillonnages sont souvent très faibles (une dizaine de participants), même si aujourd’hui les échantillons sont parfois plus importants. Certains neuroéconomistes répondent à cela qu’ils analysent des temps d’activation de zones spécifiques du cerveau et que par conséquent il n’est pas nécessaire d’avoir beaucoup de cerveaux à disposition. Mais cela peut toutefois rester discutable. Par ailleurs, comme le souligne l’économiste expérimental Glenn W. Harrison, on peut noter un certain nombre de réserves sur les pratiques méthodologiques en tant que telles. D’abord, les chercheurs fournissent très rarement leurs données brutes, ce qui rend forcément les vérifications externes plus compliquées83. Ensuite, après avoir traduit et transformé les images pures, on obtient une sorte de résumé numérique, visuel des cerveaux qui va servir de base pour les inférences. Et ce qui apparaît est qu’il y a des différences significatives dans les conclusions selon la méthode sélectionnée84, avec parfois même des défauts de validité interne85. Même sous l’angle purement « scientifique », il semblerait que la méthodologie utilisée puisse être critiquable.
111Un autre point qui peut causer problème dans l’approche neuroéconomique, et en fait dans toute discipline neuro-, c’est qu’il y a souvent confusion entre corrélations et causalités. En sus, certains auteurs, comme Daniel Kahneman, montrent que l’interprétation univoque d’un signal cérébral est souvent inadaptée :
« Dans la plupart des expériences, la correspondance entre traits psychologiques et mesures neuronales est plus équivoque et l’interprétation des résultats d’imagerie est délicate […]. [Dans une étude] l’activité dans le striatum dorsal est interprétée comme une indication que les gens aiment punir les étrangers qui se sont comportés injustement. Il y a en effet un problème, car l’activité dans le striatum ventral n’est pas parfaitement corrélée avec le plaisir : de nombreuses autres circonstances produisent de l’activité dans cette région86. »
112Cela prouve que les résultats découlent d’une interprétation orientée des chercheurs. Loewenstein, Camerer et Prelec représentent un bon exemple de l’exagération des capacités en neuro : ils affirment que « les sentiments et les pensées peuvent être mesurés directement grâce à la percée récente des neurosciences87 », pourtant comme ils le soulignent eux-mêmes, chaque partie du cerveau et chacun des signaux biologiques peuvent être impliqués dans variété de réponses, recouvrir diverses significations. On assiste alors à la construction d’une hypothèse sur l’intentionnalité du sujet, que rien ne peut vraiment valider (à moins de directement interroger les sujets, ce qui pourrait d’ailleurs en soi peut-être suffire pour déterminer ce qui les mènent à la décision).
113En outre, pour les recherches réalisées en laboratoire qui dégagent certains mécanismes neurocognitifs, il est impossible de les généraliser sur le terrain, là où dans des situations « réelles », d’autres dimensions peuvent intervenir (à travers l’angoisse si le choix est vraiment important pour le sujet, l’habitude plus ou moins marquée à se trouver dans des situations de choix, etc.). Pourtant, certains, par exemple Dubreuil et Hardy-Vallée, souhaiteraient que la neuroéconomie devienne une « science naturelle de la décision ». En effet, ils espèrent que : « Cette théorie offrirait un modèle descriptif de la prise de décision. L’optimalité, dans ce cas, ne serait pas dérivé des axiomes de la TCR, mais plutôt présentée comme l’effet de mécanismes neurologiques de contrôle de l’action, évalués dans un environnement de référence88. » Cependant, même si un jour il est possible de décrire précisément comment se produit la prise de décision économique dans le cerveau, s’il devient possible de saisir l’ensemble des coordonnées neurophysiologiques intervenant dans le rapport au risque, ou dans la coopération, il persiste deux difficultés.
114La première est donc l’idée que si on voit le fonctionnement du cerveau en laboratoire, ainsi que les mécanismes qui peuvent se manifester, cela reste dans un milieu contrôlé, avec une simulation de situations variées (même si certaines expériences se font in vivo) ; on ne peut jamais trouver le cerveau du laboratoire dans la réalité. D’autres modalités peuvent intervenir et en cela influencer de diverses manières le cerveau, il n’est pas réellement possible de prévoir ce qui va précisément se produire dans une situation donnée, originale.
115Le second point qui resterait un problème concerne plutôt les « mauvaises décisions économiques » et je souhaite alors présenter deux remarques. D’un côté, si on considère que le sujet fait un mauvais choix par exemple parce qu’il est colère, s’agit-il forcément d’un mauvais choix à tous les niveaux ? Par exemple, je propose de revenir au test de l’ultimatum décrit plus haut. Si le sujet 2 refuse une offre faite par le sujet 1, qu’il juge trop basse, il récupère un gain nul, plutôt qu’inférieur à ce qu’il pouvait espérer. Mais le fait même que cette décision prive de son gain celui qu’il perçoit comme ayant été injuste peut lui faire éprouver de la satisfaction. Ainsi, on peut considère que même sous l’effet de la colère, on peut faire un « bon » choix.
116De l’autre côté, si on repère un « défaut » cérébral dans la prise de décision, quel serait le rôle du neuroéconomiste ? Devrait-il trouver une remédiation cognitive quelconque afin que le comportement soit conforme à ce qu’attend l’expérimentateur ? Ou bien devrait-il servir à valider ou non le « bon » fonctionnement du cerveau des décideurs ou des populations avant la décision économique ? Ou ne resterait-il que des applications neuromarketing ou de la propagande politique qui s’adresserait au « niveau cérébral » afin de pousser plus subtilement à consommer ?
117En outre, comme c’est toujours le cas dans les neurosciences et toutes les disciplines associées, on peut voir un certain risque se dégager, celui du réductionnisme biologique. On peut déjà commencer à voir quelques exemples, par exemple avec le développement du neuroentrepreneurship. Cette notion tend à construire sur des bases neurales, émotionnelles, cognitives, la figure de l’entrepreneur, celui qui peut saisir davantage de données que les autres, trouvent des occasions qui échappent aux autres individus, etc. Cette lecture tendrait alors à considérer que ceux qui s’inscrivent avec succès dans le néolibéralisme, dans l’enrichissement personnel, seraient capables par nature de se développer, là où « l’exercice de l’entrepreneurship semble relever de contraintes cognitives89 » et émotionnelles. Cette position permet d’éliminer les interrogations sur le contexte socio-économique, sur les habitus, sur les possibilités initiales pas forcément identiques. Cela permet de pointer que les « entrepreneurs » se font tout seuls, naturellement. Cela n’est pas très nouveau, mais cette fois, c’est certifié par « La » science.
118Les applications assez limitées pour le moment rapprochent la neuroéconomie de ce que certains appellent « l’économie comportementale sous le scanner90 » en tant que la discipline ne fait rarement plus que d’identifier par l’imagerie des phénomènes déjà identifiés auparavant. Finalement, est-ce que la neuroéconomie permet de faire avancer l’économie ? Rien ne me paraît moins sûr. On peut reprendre par exemple les travaux de Sanfey et al. (2003) sur le jeu de l’ultimatum et en particulier sur les offres injustes. Ils ont identifié que la réception d’offres injustes active trois aires cérébrales : l’insula antérieure, le cortex cingulaire antérieur et le cortex préfrontal dorsolatéral. Tout cela est très bien, mais vient ensuite la question : qu’est-ce que cela peut nous apprendre au niveau économique et au-delà, alors que nous savons déjà qu’une offre injuste aboutit le plus souvent à un refus ? Et là-dessus la neuroéconomie ne semble pas capable de vraiment répondre. De même, des études montrent que l’aversion au risque et l’aversion à l’ambiguïté sont produites par des mécanismes neuronaux distincts. Très bien, mais qu’est-ce que cela apporte quant à l’étude de la fonction d’utilité ?
119Même si on obtenait la cartographie complète du cerveau d’un sujet, nous serions incapables de déterminer avec les neurosciences comment les interactions passées de celui-ci, dans et avec son environnement ont mené à l’attribution par son cerveau des probabilités à donner aux événements. Ou encore, on ne peut pas dégager la manière dont des liens ont été établis entre des prédictions et les affects, la motivation. Par exemple, comme le souligne Benoît Dubreuil, on sait que le cortex cingulaire antérieur est impliqué dans la détection de l’erreur, mais on ne peut pas lire dans les connexions synaptiques de cette région les événements qui seront jugés inattendus91. La valeur prédictive de la neuroéconomie n’est ainsi pas très développée. De même, pour la dimension herméneutique, on ne peut pas véritablement avoir une interprétation, un sens à donner aux phénomènes ; la neuroéconomie ne permet que d’éclairer comment les mécanismes neuronaux se mettent place en lien avec une situation donnée. Elle ne permet pas d’orienter ou de changer de comportement économique, elle ne permet pas de penser une alternative ou un projet de société, de réduire les inégalités, limiter le chômage ou même augmenter la croissance.
120Ce qui est alors peut-être à retenir de la neuroéconomie, jusqu’ici en tout cas, est à mon sens moins du côté de « l’avancée » de la science économique, que du côté de l’idéologie et d’une certaine vision de l’économie et de « La » science en général. D’une part, on voit qu’un intérêt est très marqué du côté de la nouveauté technique (nouveauté pour les économistes en tout cas), plus que du côté vraiment utile ou pour les avancées majeures qu’elle propose. C’est ce que souligne Ariel Rubinstein qui note qu’après de nombreux échanges avec des neuroéconomistes, il peine à avoir eu de leur part des exemples où la neuroéconomie a permis d’apprendre quelque chose d’intéressant pour l’économie : « Des diagrammes colorés, qui ne signifient rien pour les économistes, sont présentés comme des évidences claires. Pour moi, cela ressemble à une astuce marketing, comme celles utilisées pour vendre un nouveau produit au supermarché92. » D’autre part, et c’est là que se trouve le point le plus important à mon sens, la neuroéconomie infiltre et va infiltrer encore davantage les travaux économiques, du moins au point de vue culturel. Et cela peut être source d’inquiétude, si les chercheurs eux-mêmes ne réfléchissent pas à l’usage qu’ils veulent faire de ses apports. Ils risquent de tomber dans la biologisation à outrance, et d’interroger uniquement les causes organiques, de se laisser mystifier et de justifier les faits ou les comportements pourtant socioculturellement construits, par le pur neuro (qu’ils ne saisissent pas forcément, car ce n’est pas leur spécialité). Ce faisant, ils peuvent laisser tomber les désirs et les motivations des sujets et ainsi nombre d’objectifs, d’analyses des phénomènes économiques, socioculturels et relationnels peuvent être abandonnés dans l’ombre.
121J’ai donc pu montrer précédemment la constitution du régime de véridiction produite par le néolibéralisme, ainsi que la tentative de transformation de l’économie en science naturelle qui s’y rattache. Mais je propose d’aller plus loin en considérant que le néolibéralisme constitue une Weltanschauung, allant jusqu’à produire une réalité close, rendant d’autant plus difficile la lutte.
Une Weltanschauung néolibérale
122En effet, même si, comme nous l’avons vu plus haut, il est difficile de parler d’une unité véritable d’un néolibéralisme (et qu’il serait peut-être préférable de parler « des néolibéralismes »), nous avons pu voir ensemble qu’est proposée une vision totalisante du sujet et de l’économie. Ce n’est pas une simple grille de lecture appliquée à la réalité, mais cela s’inscrit plutôt comme une construction totale de celle-ci qui produit une idéologie qui est présentée et comprise comme une unité sans faille, inattaquable. Le néolibéralisme est présenté comme la seule lecture valable du monde, avec des objectifs précis, répondant à une approche « scientifique » et non idéologique ; en bref, il se construit en tant que base de la réalité et surtout comme vérité totale, là où le TINA (« There is no alternative ») thatcherien devient performatif.
123La Weltanschauung peut être traduite (même si certains auteurs, comme Jung, évoquent une difficulté pour traduire toutes les nuances du mot) par « vision du monde » ou « conception du monde », construit sur Welt (le monde) et Anschauung issu de schauen (regarder). La notion en tant que telle est difficile à définir car son sens varie, de façon plus ou moins importante, selon les philosophes. En outre, un certain nombre de traductions font disparaître le terme et le retranscrivent comme « vision du monde », « conception du monde », « conception philosophique », « intuition du monde », etc. Je vais développer très brièvement la conception kantienne qui relève davantage du rapport au monde de l’individu, avant de revenir sur les visions de Hegel, puis de Jaspers. Ces deux derniers introduisent une dimension collective à la Weltanschauung, plus proche de ce que j’entends quand j’affirme que le néolibéralisme s’y inscrit. Enfin, je présenterai l’analyse freudienne qui explique l’attirance des sujets pour la constitution d’une Weltanschauung, ainsi que les conséquences qui en découlent.
124La notion apparaît pour la première fois chez Kant, dans sa Critique de la faculté de juger, où elle s’inscrit particulièrement dans l’ontologie et la métaphysique. En cela, la Weltanschauung kantienne est bien différente de ses reprises critiques du xxe siècle. Dans son ouvrage, la notion concerne davantage le mode d’apparaître du (ou d’un) monde au sujet, un mode d’individuation qui se produit dans une dimension marquée par l’intuition. Ce n’est pas une conceptualisation théorique ou une explication totalisante qui offre une grille de lecture sans faille à un ensemble de sujets, voir à une discipline :
« [C]’est seulement par cette faculté et son Idée d’un noumène, qui lui-même n’autorise aucune intuition, mais qui est toutefois en tant que substrat mis au fondement de l’intuition du monde [Weltanschauung] comme simple phénomène, que l’infini du monde sensible est entièrement compris sous un concept dans l’évaluation intellectuelle pure de la grandeur, bien qu’il ne puisse jamais être entièrement pensé par des concepts numériques dans l’évaluation mathématique93. »
125Ainsi, pour Kant, la Weltanschauung apparaît d’abord comme une appréhension du monde, par le sensible, qui s’appuie sur l’intuition et est coupée des réalités physiques ainsi que de la mesure. Il s’agit de « l’intuition d’un tout, ouvrant sur une idée du monde à laquelle ne correspond aucune connaissance théorique94 », en bref, il s’agit de la perception phénoménale du monde des noumènes (voir glossaire), propre à l’intériorité d’un sujet. Dans cette lecture, le philosophe et historien de la philosophie Rémi Brague note que : « Kant réalise de la sorte un découplage capital : l’idée de monde est libérée de la physique. Le monde entre dans le domaine éthique sous la figure du monde intelligible95. » Cette Weltanschauung ne s’inscrit pas comme un cadre fermé proposant un savoir tout construit et des références closes : elle tient davantage à la mise en rapport avec le sensible, qui offre l’intuition du noumène qui ne peut être jamais être complètement saisi et conserve une part d’irréductible qui ne peut être objectivée. Dans cette vision n’intervient pas la notion de discours, qui devrait se constituer en vue d’être partagé ; ici il s’agit de l’expérience vécue d’un sujet, qui ne peut être rationalisée. Cette approche permet de faire la séparation entre un savoir construit et une vérité du monde qui lui échappe toujours. C’est justement cette séparation entre savoir et vérité qui tend à s’effacer dans la Weltanschauung moderne, qui aboutit à un mode de réflexion clos et à l’établissement d’un régime de véridiction qui coupe les possibilités de création d’un savoir insu et l’émergence d’une vérité autre.
126Avec Hegel, la Weltanschauung n’est plus propre à l’expérience d’un sujet, elle devient collective, mais conserve sa part ontologique, qui définit le rapport au monde de tout un chacun. Elle est constituée et évolue selon le contexte social, ethnique ou religieux. Hegel va notamment évoquer la Weltanschauung morale :
« À partir de cette détermination, il se développe une vision morale du monde [moralische Weltanschauung] qui consiste en la relation de l’être en soi et pour soi moral et de l’être en soi et pour soi naturel. Au fondement de cette relation, il y a tout aussi bien la complète indifférence et l’autonomie propre réciproques de la nature et des fins et actions morales, que d’autre part la conscience de l’essentialité totalement unique du devoir et de la complète inautonomie et inessentialité de la nature96. »
127La Weltanschauung morale peut être considérée comme une forme supérieure de l’esprit (et de la conscience) qui fait une médiation entre l’être naturel, objectif (formé par son environnement socio-historique) et une part de l’esprit absolu (religieux et philosophique) qui tend à s’approcher de l’essence des choses. Hegel considère donc plus loin dans ce même livre qu’une Weltanschauung se construit selon les coordonnées géographiques, sociales, culturelles d’une nation et peut être partagée par les membres du peuple. Il écrit ainsi : « On dit à ce point de vue que chacun peut avoir sa conception philosophique particulière, et donc aussi sa religion particulière97. » Le philosophe Vincent McCarthy résume la position hégelienne sur la Weltanschauung : « Ainsi une vision-du-monde est une vision générale et partagée, que l’on acquiert automatiquement par la participation à l’époque et à la société que l’on forme avec ses semblables… La vision du monde, à la Hegel, est la compréhension à partir de l’appréhension du déploiement de l’Esprit dans le monde extérieur98. » En effet, une autre part importante de la lecture hégélienne de la Weltanschauung est que celle-ci n’est pas unique pour le sujet. Pour Hegel, les sujets ne sont en effet pas cantonnés à une Weltanschauung unique ou définitive. Les Weltanschauungen peuvent être dépassées par l’art car une vision du monde n’est toujours qu’au passé pour l’artiste d’aujourd’hui. En effet, l’art, créateur de vérité, permet d’ouvrir de nouvelles Weltanschauungen et en cela il dépasse le savoir philosophique : « l’art représente ce qui est le plus élevé de façon sensible99 » et même si l’art se déploie dans une représentation, il ajoute que « l’apparence même est essentielle à l’essence ; la vérité ne serait pas si elle ne paraissait pas ».
128Toutefois, même si je laisse de côté les différences que fait Hegel entre les divers types d’arts (classique, symbolique et romantique) qui s’accordent de manière différente à la réalité et à la vérité, il faut souligner qu’il présente une certaine réserve à l’action de l’art. Il pose en effet une limite fondamentale à l’Art, en ce qu’il reste cantonné au sensible : « par cela même qu’il est obligé de revêtir ses conceptions d’une forme sensible, l’art est limité à un contenu déterminé100 ». Cependant, ce qui prime est que le pouvoir de changer la vision du monde ne va pas s’appuyer sur le savoir accumulé et sur un discours quelconque : c’est au niveau de la vérité de l’art que cela peut advenir. Ainsi que Hegel l’affirme, une œuvre d’art est « une question, une apostrophe, adressée à un cœur qui lui répond, un appel lancé à l’âme et à l’esprit101 » et non pas une réponse définitive.
129Après Hegel, la Weltanschauung est un peu mise de côté et revient au xxe siècle, dans une lecture souvent plus critique et surtout fondamentalement différente. Ainsi, il ne s’agit plus d’une conception intuitive, sensible du monde, mais c’est au contraire une construction intellectuelle de celui-ci, qui peut reposer sur la philosophie ou la science. Il me semble important de revenir sur les développements du psychologue et philosophe Karl Jaspers, qui constitue en quelque sorte l’étape entre ces deux conceptions. Pour lui, la Weltanschauung est fondamentale pour le sujet, mais peut être modifiée, par le travail clinique par exemple. Il pose la nécessité pour les philosophes et les chercheurs de réfléchir et d’explorer leur propre vision du monde, hors d’une logique d’évaluation, en montrant notamment que chacune de leur découverte est influencée par leur Weltanschauung.
130En 1919, Jaspers revient dans Psychologie den Weltanschauungen (non traduit en français ou en anglais) sur sa définition de la Weltanschauung et pointe notamment la nécessité de procéder à une psychologie des Weltanschauungen afin de libérer la philosophie et les philosophes de leur propre Weltanschauung. Pour lui, c’est quelque chose de total et universel, qui n’est pas pur savoir mais passe aussi par les outils d’évaluation, le choix des valeurs. La Weltanschauung s’inscrit à la fois comme caractérisant l’expérience vécue du sujet unique, mais aussi la mesure et la considération « objective » du monde102.
131Ce qui frappe dans cette définition est que d’une part, celle-ci porte sur l’ensemble des sujets et se présente comme absolue et que d’autre part, la Weltanschauung englobe et détermine toute la dimension personnelle, interne du sujet, en interaction avec le monde objectif, également constitué par cette Weltanschauung. Ainsi, la vision du monde intervient comme cadre de l’expérience subjective individuelle, mais aussi comme garantie de la réalité objective. Jaspers va inclure dans celle-ci tous les aspects de l’âme, les théories, les recherches scientifiques, voire la question de la morale : « Nous appelons vision du monde aussi bien l’existence facticielle de l’âme considérée dans sa totalité, que les doctrines formées rationnellement, les impératifs, les images objectives que le sujet exprime, applique, utilise comme justifications, etc.103. » Il apparaît donc qu’il ne rejette pas la Weltanschauung en tant que telle, mais qu’il souligne le besoin absolu de s’en détacher par moments pour pouvoir produire un savoir indépendant de la figure du chercheur.
132À mon sens, l’élément le plus intéressant dans ses développements sur la Weltanschauung tient en deux points. D’une part, il la présente comme une construction, rationnelle et attachée avec ses spécificités à un sujet précis, intervenant dans l’ensemble de la vie de l’individu et aussi dans la recherche de la vérité. D’autre part, et c’est la nouveauté principale, il avance qu’une Weltanschauung doit être mise à distance, réfléchie par le sujet lui-même et qu’il est donc en cela, possible et souhaitable de s’en construire une nouvelle, de la dépasser ou du moins pouvoir la mettre en suspens (et c’est là la fonction que Jaspers va donner à la pratique clinique de la psychologie). Jaspers note ainsi qu’il est nécessaire de ne pas se tenir en une Weltanschauung faisant système, mais au contraire tenter d’alterner entre plusieurs visions du monde, plusieurs modèles : « Chaque approche systématique fait apparaître certaines choses plus clairement : chacune a raison d’un certain point de vue, mais tort aussitôt qu’elle se fait passer pour la seule légitime104. » Il ne s’agit donc pas de refuser l’utilisation d’une certaine vision du monde, il est impossible de s’en séparer totalement mais il est nécessaire de tenter de la circonscrire à l’étude d’un objet ou d’un aspect de l’objet et ne pas la généraliser à toutes les études. Cela permet de conserver les séparations entre les disciplines (le regard sera en partie différent selon que nous étudions l’objet, par exemple l’humain, avec une approche sociologique, économique, etc.), tout en les faisant interagir en changeant de Weltanschauung.
133À la suite de Jaspers, de nombreux auteurs (Heidegger au début de son enseignement, avant qu’il ne reprenne la Weltanschauung pour justifier la supériorité aryenne, Husserl, Freud…) rejettent la notion sous sa forme de construction intellectuelle intervenant dans la philosophie ou en science de manière générale. En effet, nous pouvons noter avec Élodie Boublil que la notion, telle qu’elle a été reprise par ces auteurs, a perdu de son éclat. En effet, la Weltanschauung moderne constituerait un cadre a priori, aliénant la conscience et le monde et elle « est perçue comme la résultante de l’idéalisme philosophique qui consacre la toute-puissance du sujet et de ses représentations tout en révélant paradoxalement sa finitude, car il ne peut sortir du cadre de ces dernières105 ».
134En effet, à la suite du romantisme allemand, où la Weltanschauung pouvait être utilisée comme valorisation d’une nature qui serait par essence mythique, et après les développements métaphysiques et ontologiques de Kant et Hegel, la notion va être davantage considérée comme un cadre limitatif qu’une voie de développement de l’être ou qu’une caractéristique de l’appréhension du réel. Jean Greisch note que la Weltanschauung émerge alors comme une construction qui prétend « déterminer aussi bien subjectivement comme vécu, ou objectivement en tant que monde ayant reçu une configuration réelle106 ». C’est ici qu’opère un glissement entre savoir et vérité, alors que la science tend à se constituer comme Weltanschauung.
135Freud la critique également. Il perçoit assez rapidement le risque que consisterait une doxa psychanalytique figée, suivie par des fidèles l’utilisant sans réflexion, comme Weltanschauung. Il donne à voir les failles de cette « vision du monde », en l’opposant à la science. De fait, ses attaques s’axent principalement sur le caractère antiscientifique qu’elle introduit, ainsi que la valeur de renforcement narcissique qu’elle produit. À mon sens, ces critiques peuvent être étendues à toutes les conceptions du monde fermées, qui s’appuient sur un savoir total ayant réponse à tout. Ainsi, dès 1926 dans Inhibition, symptôme et angoisse, Freud s’oppose aux Weltanschauungen, en les inscrivant du côté de la philosophie :
« Je ne suis absolument pas pour la fabrication de visions du monde. Qu’on les laisse aux philosophes qui de leur propre aveu trouvent que le voyage de la vie ne peut s’effectuer sans un tel Baedeker [libraire et éditeur de guides de voyage détaillés], qui donne des renseignements sur tout […]. [M]ême les plus modernes de ces Baedeker sont des tentatives pour remplacer le vieux catéchisme, si commode et si complet. […] seule une continuation patiente du travail qui subordonne tout à l’unique exigence de certitude peut lentement créer un changement107. »
136La mention de la Weltanschauung philosophique comme catéchisme, permet d’établir un parallèle entre celle-ci et la religion. Et là, où les discours religieux définissant le monde comme un ordre géré par un pouvoir total ont reculé pour partie, cette dimension se retrouve dans la recherche du scientisme s’appuyant sur un ensemble de présupposés théoriques (et méthodologiques). Dans L’avenir d’une illusion, Freud dégage le caractère d’illusion que revêt la Weltanschauung religieuse : « Elles [les doctrines religieuses] sont toutes des illusions, indémontrables, nul ne serait contraint de les tenir pour vrai, d’y croire […]. Tout comme elles sont indémontrables, elles sont irréfutables108. » La religion va donc présenter trois intérêts pour les sujets : c’est une réponse infaillible à un désir de connaissance, une voie d’être réconforté et protégé face aux vicissitudes de la vie et enfin la mise en place des régulations et des lois qui guident les conduites. Cette fonction de règlement des conduites pourrait aussi être retrouvée dans le néolibéralisme, où le sujet est certes assigné à être responsable de lui-même, mais toujours dans le cadre du développement utilitariste de soi qui lui est imposé. Et de ce fait, il n’a pas à se positionner comme sujet qui pourrait s’opposer ou critiquer les fondements de l’ordre global.
137Freud ajoute que ce qui spécifie la question de l’illusion qu’il voit dans la Weltanschauung tient en ce que la croyance résiste à la rencontre de la réalité, afin de satisfaire le sujet et lui donner un sens qui permet de tenter de combler son manque : « Nous appelons illusion une croyance quand, dans la motivation de celle-ci la réalisation d’un désir est prévalente, et nous ne tenons pas compte, ce faisant, des rapports de cette croyance à la réalité, tout comme l’illusion elle-même renonce à être confirmée par le réel109. » Cette abstraction du rapport à la réalité se traduit dans un certain nombre de pratiques gouvernementales néolibérales qui sont appliquées encore et encore malgré le peu de résultats obtenus ou bien dans l’absence totale de régulation du marché, qui ont pourtant produit une forme d’effondrement dans la crise financière de 2008. Freud montre que la Weltanschauung offre la tentation de combler tous les manques et les incertitudes : « l’humanité, en effet, savait qu’elle était dotée d’esprit, je devais lui montrer qu’il existe aussi des pulsions. Mais les hommes sont toujours insatisfaits, ils ne peuvent plus attendre, ils veulent toujours quelque chose d’entier, d’achevé110 ». Nous retrouvons en quelque sorte ici la possibilité illusoire de rejoindre un état de régression totale où rien ne manque.
138Freud revient à nouveau sur la Weltanschauung en 1933 dans Les nouvelles conférences sur la psychanalyse et rappelle en quoi celle-ci produit un écrasement des questions et repose en cela sur un certain positionnement antiscientifique, là où ne subsiste qu’une hypothèse unique qui ne peut pas être discutée. De cette hypothèse, est constituée une réponse unique qui résout toutes les interrogations, ne laisse pas de place au doute ou à la possibilité d’un autre cadre et finalement, tout se trouve à sa place, ce qui est rassurant111.
139Cependant, pour que se constitue une Weltanschauung il est nécessaire que se déploient des signifiants maîtres qui s’articulent à des pratiques, des rites qui aboutissent à une interdiction de penser, via une hégémonie totale (ce que je déploierai plus bas avec les travaux de Gramsci sur l’hégémonie culturelle, appliqués au néolibéralisme). Et comme l’indique Lacan dans Télévision, « l’éthique est relative au discours » et c’est alors que nous pouvons voir, à partir de ces signifiants maîtres, une éthique se dessiner ; une éthique qui ne serait plus de ne pas « céder sur son désir » mais au contraire de ne pas céder sur sa jouissance.
140Freud présente la psychanalyse comme science dans l’optique justement de l’opposer à cette lecture toute faite du monde et de l’environnement. Il rejette donc le principe de plaisir qui se manifesterait dans une Weltanschauung et qui viendrait répondre au fantasme de toute-puissance infantile, n’admettant pas que le pouvoir-savoir humain peut être limité. Freud indique que : « La science est justement le plus parfait désengagement d’avec le principe de plaisir qui soit accessible à notre travail psychique112. » Cependant, la Weltanschauung néolibérale qui s’appuie sur la raison scientiste vient s’opposer à cette vision, du fait de la supposée garantie d’avoir toutes les réponses et d’atteindre la vérité, hors idéologie. Mais il faut noter qu’il ne s’agit pas de la même conception de la science que Freud évoque par rapport à la Weltanschauung : elle en est même l’opposé. Malgré les affirmations répétées des chercheurs néolibéraux, il s’agit ici d’une science de confirmation. Elle ne cherche pas à mettre à l’épreuve une hypothèse parmi d’autres, mais plutôt de confirmer volontairement des présupposés initiaux figés (voir les travaux caricaturaux de Debreu, Cahuc et d’autres). Ceux-ci étant que le néolibéralisme est la seule solution valable, sans d’ailleurs tenter de savoir si l’objectif des économiques orthodoxes qui est de tenter d’atteindre le niveau maximal de croissance, pourrait être remplacé par autre chose.
141Cette dimension de croyance illusoire dans le néolibéralisme était déjà présente dans l’œuvre d’Alexander Rüstow, qui s’exprimait à propos du libéralisme et de la Main invisible du marché (bien que cela soit un peu différent pour le néolibéralisme actuel) : « [O]n considéra les lois du marché (d’après l’équation deus sive natura) comme des lois naturelles et divines, auxquelles on conféra la même dignité et la même universalité que celles des mathématiques113. » Il cite deux éléments qu’on retrouvera plus tard dans le néolibéralisme : d’une part, la notion de croyance qui oriente les décisions économiques et sociales, qu’il relie à la dimension religieuse se déployant dans l’idée d’un marché tout puissant. D’autre part, il montre une certaine revendication de son caractère « scientifique », qui permet de faire taire ses détracteurs en leur reprochant d’être déraisonnables.
142Plus récemment, Laval et Dardot évoquent une « raison-monde » néolibérale. Ce qui la caractérise est sa globalité, qu’il faut entendre de deux manières simultanées. D’un côté, ils évoquent son action mondiale qui introduit une uniformisation des modes et des objets de consommation néolibérale. De l’autre côté, ils présentent une prise totale du sujet, bien au-delà de la sphère économique114. Il s’agit véritablement de constituer des objectifs de développement (collectif, social, institutionnel et individuel) qui s’inscrivent dans une certaine réalité constituée par la logique néolibérale et qui ne peuvent se déployer que dans celle-ci. Cette réalité rendue possible et validée par l’évaluation quantitative et une science raisonnable, hors idéologie, constitue une réponse totale pouvant répondre à toutes les problématiques que le sujet est amené à rencontrer. Que les problématiques soient économiques, relationnelles (avec la généralisation de la logique concurrentielle) ou liées à la santé (psychiques comme physiques avec la multiplication des solutions qui passent par la consommation accrue de médicaments ou d’applications et autres outils technologiques divers), on retrouve la même solution unique. Celle-ci étant la consommation et l’assimilation du sujet à un agent productiviste et consommateur, et ce dans tous les domaines de l’existence.
143Ici, apparaît donc encore une fois la nature de Weltanschauung du néolibéralisme qui repose sur une lecture scientiste qui tendrait à imposer « la vérité » et être même fondateur de sa propre réalité. À présent, je vais développer la manière dont cette prise du néolibéralisme, en tant que vérité absolue, agit sur la subjectivité, jusqu’à obtenir un sujet néolibéralisé, devenant dépolitique.
Notes de bas de page
1Foucault Michel, La naissance de la biopolitique, op. cit., p. 35.
2Foucault Michel, « La fonction politique de l’intellectuel » (1976), Dits et écrits, t. III, Paris, Gallimard, 1994, p. 112.
3Foucault Michel, La naissance de la biopolitique, op. cit., p. 33-34.
4Lacan Jacques, Le Séminaire, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre (1976-1977), séance du 19 avril 1977, inédit.
5Lebaron Frédéric, « Le “Nobel” d’économie. Une politique », Actes de la recherche en sciences sociales, no 141-142, 2002, p. 62-66.
6Peter Nobel cité par Henderson Hazel, « Prix Nobel d’économie. L’imposture », Le Monde diplomatique, février 2005, p. 28.
7Hayek Friedrich A., Friedrich August von Hayek’s Speech at the Nobel Banquet, 10 décembre, 1974, [https://www.nobelprize.org/prizes/economic-sciences/1974/hayek/speech/], consulté le 10 août 2020 (ma traduction).
8Weber Max, « Essai sur le sens de la “neutralité axiologique” dans les sciences sociologiques et économiques » (1917), in Essais sur la théorie de la science, traduciton de Julien Freund, Paris, Presses Pocket, 1992, p. 371.
9Lebaron Frédéric, op. cit., p. 63.
10France Ingrid, « Le discours capitaliste libéral : fondements et portée sociale », Cliniques méditerranéennes, no 75, janvier 2007, p. 57.
11Orlean André, « Messieurs Cahuc et Zylberberg découvrent l’épistémologie », in Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Anne Eydoux, Agnès Labrousse et André Orléan (dir.), Misère du scientisme en économie. Retour sur l’affaire Cahuc-Zylberberg, Vulaines-sur-Seine, Éditions du Croquant, 2017, p. 38.
12Raim Laura, « Discrètes manœuvres contre l’(éco)diversité », Manuel d’économie critique, HS, Le Monde diplomatique, 2016, p. 24-25.
13Ibid.
14Tirole Jean, Lettre à Geneviève Fioraso, janvier 2015, [http://pinguet.free.fr/tirolettre.pdf], consulté le 21 octobre 2022.
15Angrist Joshua D. et Pischke Jörn-Steffen, « The Credibility Revolution in Empirical Economics: How Better Research Design is Taking the Con out of Econometrics », Journal of Economic Perspectives, vol. 24, no 2, mai 2010, p. 3-30.
16Ibid.
17Roth Alvin E., « Laboratory Experimentation in Economics », Economics and Philosophy, no 2, 1986, p. 245-273.
18Card David et Krueger Alan B., « Minimum Xages and Employment: A Case Study of the Fast-food Industry in New Jersey and Pennsylvania », The American Economic Review, vol. 84, no 4, septembre 1994, p. 772-793.
19[https://www.nobelprize.org/prizes/economic-sciences/2002/smith/facts/], consulté le 20 février 2023.
20Levitt Steven D. et List John A., « What Do Laboratory Experiments Measuring Social Preferences Reveal About the Real World? », Journal of Economic Perspectives, vol. 21, no 2, 2007, p. 153-174 (ma traduction).
21Hamermesh Daniel S., « Six Decades of Top Economics Publishing: Who and How? », Journal of Economic Literature, vol. 51, no 1, 2013, p. 162-172.
22Herbert Sylverie, Kingi Hautahi, Stanchi Flavio et Vilhuber Lars, « The Reproducibility of Economics Research: A Case Study », Working Papers series, no 853, 2021, [http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.4325149], consulté le 10 mars 2025.
23Gertler Paul, Galiani Sebastian et Romero Mauricio, « How to Make Replication the Norm », Nature, vol. 554, no 7693, 2018, p. 417-419.
24Serra Daniel, « Principes méthodologiques et pratiques de l’économie expérimentale : une vue d’ensemble », Revue de philosophie économique, vol. 13, no 1, 2012, p. 21-78.
25Bazen Stephen, « Do Minimum Wages Have a Negative Impact on Employment in the United States? », Économie publique, vol. 17, no 2, 2005, p. 41-58.
26Levitt Steven D. et List John A., art. cité.
27Deaton Angus, « Instruments, Randomization, and Learning About Development », Journal of Economic Literature, vol. 48, no 2, 2010, p. 424-455.
28Cahuc Pierre et Zylberberg André, Le Négationnisme économique et comment s’en débarrasser. Comment il envahit les esprits et paralyse le pays, Paris, Flammarion, 2016, p. 38.
29Ibid., p. 96.
30Ibid., p. 92.
31Ibid., p. 96.
32Ibid., p. 93.
33Ibid., p. 7.
34Voir son éditorial « Le négationnisme économique et les autres », Le Point, 22 septembre 2016.
35Rapport de l’IGAS (Inspection générale des affaires sociales), Évaluation des politiques d’aménagement réduction du temps de travail dans la lutte contre le chômage, mai 2016, [http://goo.gl/Mn03i4], consulté le 12 juin 2023.
36Cités par Coutrot Thomas, « Le partage du travail et les frères Bogdanov », in Misère du scientisme en économie. Retour sur l’affaire Cahuc-Zylberberg, op. cit., p. 106.
37Ibid., p. 99.
38Debreu Gérard, « La supériorité du libéralisme est mathématiquement démontrée », Le Figaro Magazine, no 12293, 10 mars 1984, p. 80.
39Myrdal Gunnar, The Political Element in the Development of Economic Theory, Londres, Routledge/Kegan Paul (1re éd. suédoise, 1930 ; 5e éd. traduite, 1971), p. ix.
40Ibid., p. 13 (ma traduction).
41Myrdal Gunnar, Théorie économique et pays sous-développés, Paris, Présence africaine, 1959, p. 157-163.
42Myrdal Gunnar, Objectivity in Social Research, New York, Pantheon Books, p. 59, cité in Ferraton Cyrille, « L’objectivité en économie politique selon Gunnar Myrdal. Un rapprochement avec la méthodologie wébérienne », Revue de philosophie économique, vol. 12, no 2, 2011, p. 29-52.
43Arendt Hannah, La condition de l’homme moderne (1958), in L’humaine condition, Paris, Gallimard, 2012, p. 290.
44Lordon Frédéric, « Le désir de “faire science” », Actes de la recherche en sciences sociales, no 119, septembre 1997, p. 32.
45Malinvaud Edmond, « Progrès et écueils de la science économique », L’Actualité économique, vol. 66, no 1, 1990, p. 5-13.
46Malinvaud Edmond, « Pourquoi les économistes ne font pas de découvertes ? », Revue d’économie politique, vol. 106, no 6, 1996, p. 939.
47Malinvaud Edmond, « Microéconomie et macroéconomie relèvent-elles des mêmes principes méthodologiques ? », in Association française de science économique, La méthodologie de l’économie théorique et appliquée aujourd’hui, Paris, Nathan, 1990, p. 3-13.
48Maréchal Jean-Paul, « Critique d’un lieu commun : l’économie comme science », Esprit, no 276, 2001, p. 129-140.
49Maréchal Jean-Paul, Humaniser l’économie, Paris, Desclée de Brouwer, 2000.
50Malinvaud Edmond, « Pourquoi les économistes ne font pas de découvertes ? », art. cité.
51Gori Roland et Hoffmann Christian, La science au risque de la psychanalyse, Toulouse, Érès, 1999.
52Bartoli Henri, L’économie, service de la vie, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1996, p. 150.
53Lemerle Sébastien, Le singe, le gène et le neurone. Le retour du biologisme en France, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Sciences, histoire et société », 2014.
54Schmidt Christian, Neuroéconomie. Comment les neurosciences transforment l’analyse économique, Paris, Odile Jacob, 2010, p. 8.
55[https://www.nobelprize.org/prizes/economic-sciences/2002/kahneman/facts/], consulté le 13 mars 2023 (ma traduction).
56Kahneman Daniel et Tversky Amos, « The Framing of Decisions and the Psychology of Choice », Econometrica, vol. 47, no 2, 1979, p. 263-291.
57Kahneman Daniel et Tversky Amos, « Advances in Prospect Theory: Cumulative Representation of Uncertainty », Journal of Risk and Uncertainty, no 5, 1992, p. 297-323 (ma traduction).
58Henrich Joseph, Heine Steven J. et Norenzayan Ara, « The Weirdest People in the World? », Behavioral and Brain Sciences, vol. 33, no 2-3, 2010, p. 1-23.
59Felin Teppo, The Fallacy of Obviousness, 5 juillet 2018, [https://aeon.co/essays/are-humans-really-blind-to-the-gorilla-on-the-basketball-court], consulté le 15 mai 2023.
60Arendt Hannah, La condition de l’homme moderne, op. cit.
61Servet Jean-Michel, L’économie comportementale en question, Paris, Charles Léopold Mayer, 2018, p. 123-124.
62Ibid.
63Voir par exemple la traite négrière en Afrique subsaharienne, Servet Jean-Michel, L’économie comportementale en question, op. cit., p. 145.
64Duflo Esther, conférence annuelle de la Royal Economic Society, le 21 mars 2016, vidéo mise en ligne le 18 avril 2016, [https://www.youtube.com/watch?v=nIlEx01O0QY], 14e minute, consulté le 30 juin 2023.
65Duflo Esther et Banerjee Abhijit V., Repenser la pauvreté, Paris, Éditions du Seuil, 2012, p. 72.
66Duflo Esther, interviewée par Florian Mayneris, « L’économie du développement à l’épreuve du terrain », 5 mai 2009, [https://laviedesidees.fr/IMG/pdf/20090505_duflo.pdf], p. 13, consulté le 10 août 2023.
67Flynn John T., « Edward L. Bernays: The Science of Ballyhoo », The Atlantic Monthly, mai 1932.
68Bernays Edward L., Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie, traduction d’Oristelle Bonis, Paris, La Découverte, 2007.
69Bernays Edward L., « The Engineering of Consent », The Annals of the American Academy of Political and Social Science, vol. 250, no 1, 1947, p. 114.
70Ibid., p. 117.
71Bernays Edward L., Propaganda, op. cit., p. 109.
72Thaler Richard H. et Sustein Cass R., Nudge Improving Decisions About Health, Wealth and Happiness, New York, Penguin Books, 2009, p. 6 (ma traduction).
73Ibid., p. 5.
74Chater Nick et Loewenstein George, « The i-Frame and the s-Frame: How Focusing on Individual-Level Solutions Has Led Behavioral Public Policy Astray », Behavioural and Brain Science, septembre 2022, p. 1-60.
75Duflo Esther et Banerjee Abhijit V., Repenser la pauvreté, op. cit., p. 72.
76Servet Jean-Michel, L’économie comportementale en question, op. cit., p. 40.
77Raim Laura, « Pire que l’autre, la nouvelle science économique », Le Monde diplomatique, juillet 2013, p. 18-19.
78Kent Daniel, Hirshleifer David et Teohn Siew Hong, « Investor Psychology in Capital Markets: Evidence and Policy Implications », Journal of Monetary Economics, no 49, 2002, p. 140 (ma traduction).
79Laval Christian, Foucault, Bourdieu et la question néolibérale, Paris, La Découverte, 2018, p. 65.
80Sustein Cass R., « Nudges That Fail », Behavioural Public Policy, vol. 1, no 1, 2017, p. 4-25.
81Monneau Emmanuel et Lebaron Frédéric, « L’émergence de la neuroéconomie : genèse et structure d’un sous-champ disciplinaire », Revue d’histoire des sciences humaines, vol. 25, no 2, 2011, p. 203-238.
82McCabe David P. et Castel Alan D., « Seeing is Believing: The Effect of Brain Images on Judgments of Scientific Reasoning », Cognition, no 107, 2008, p. 343-352.
83Harrison Glenn W., « Neuroéconomie : une relecture critique », Revue française d’économie, vol. 23, no 4, 2009, p. 77-137.
84Crum William R., Griffin Lewis D., Hill Derek L. G. et Hawkes D. J., « Zen and the Art of Medical Image Registration: Correspondence, Homology and Quality », NeuroImage, no 20, 2003, p. 1425-1437.
85Tisserand Danielle J., Pruessner Jens C., Sanz Arigita et al., « Regional Frontal Cortical Volumes Decrease Differentially in Aging: An MRI Study to Compare Volumetric Approaches and Voxel-Based Morphometry », NeuroImage, no 17, 2002, p. 657-669.
86Kahneman Daniel, « Chapter 33. Remarks on neuroeconomics », in Paul W. Glimcher, Colin F. Camerer, Ernst Fehr et Russell A. Poldrack (dir.), Neuroeconomics Decision Making and the Brain, Elsevier, Academic Press, 2009, p. 523-524.
87Camerer Colin F., Loewenstein George et Prelec Drazen, « Neuroeconomics: Why Economics Needs Brains », Scandinavian Journal of Economics, vol. 106, no 3, 2004, p. 555-579 (ma traduction).
88Hardy-Vallée Benoît et Dubreuil Benoît, « Réconcilier le formel et le causal : le rôle de la neuroéconomie », Revue de philosophie économique, vol. 10, no 2, 2009, p. 25-46.
89Aimar Thierry, « La neuroéconomie : quelques éclairages sur un nouveau genre disciplinaire », L’Actualité économique, vol. 92, no 1-2, 2016, p. 446.
90Ross Don, « Two Styles of Neuroeconomics », Economics and Philosophy, no 24, 2008, p. 473-483.
91Dubreuil Benoît, « La neuroéconomie : essentielle, mais pour qui ? », Économie et institutions, no 16, 2011, p. 167-186.
92Rubinstein Ariel, « Comments on Neuroeconomics », Economics and Philosophy, no 24, 2008, p. 485-494 (ma traduction).
93Kant Emmanuel, Critique de la faculté de juger (Kritik der Urteilskraft, 1790), nouvelle traduction d’Alain Renaut, Paris, GF-Flammarion, 2000, p. 236.
94Ibid.
95Brague Rémi, La sagesse du monde. Histoire de l’expérience humaine de l’univers, Paris, Le Livre de poche, 2002 (1999), p. 236.
96Hegel Georg W. F., La phénoménologie de l’esprit (Phänomenologie des Geistes, 1807), traduction de Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Aubier, 1991, p. 400.
97Hegel Georg W. F. Vorlesungen über die Philosophie der Geschichte, Berlin, Dunder & Humblot, 1848, p. 105-106.
98McCarthy Vincent A., The Phenomenology of Moods in Kierkegaard, Boston, Martinus Nijhoff, 1978, p. 136 (ma traduction).
99Hegel George W. F., Esthétique (1818-1829), traduction de Charles Bénard, Paris, Le Livre de poche, 2001, p. 58.
100Ibid., p. 60.
101Ibid., p. 131.
102Jaspers Karl, Psychologie der Weltanschauungen, Berlin, Julius Springer, 1919, p. 1.
103Jaspers Karl, cité par Rickert Heinrich, « Psychologie des visions du monde et philosophie des valeurs (1920) », Philosophie, no 87, 2005, p. 5-38.
104Ibid.
105Boublil Élodie, « La notion de Weltanschauung : généalogie d’un concept et d’un processus », PhaeneEX, vol. 4, no 1, 2009, p. 1-29.
106Greisch Jean, « Analogia entis et analogia fidéi. Une controverse théologique et ses enjeux philosophiques (Karl Barth et Erich Przywara) », Les Études philosophiques, no 3-4, 1989, p. 475-496.
107Freud Sigmund, Inhibition, symptôme et angoisse (Hemmung, Symptom und Angst, 1926), traduction de Joël et Roland Doron, Paris, Presses universitaires de France, 1981, p. 12.
108Freud Sigmund, Avenir d’une illusion (Die Zukunft einer Illusion, 1927), traduction d’Anne Balseinte, Jean-Gilbert Delarbre et Daniel Hartmann, Paris, Presses universitaires de France, 2013 (1995), p. 32.
109Ibid.
110Freud Sigmund, lettre à Ludwig Binswanger (1927), in Binswanger Ludwig, Discours, parcours et Freud, traduction de Roger Lewinter, Paris, Gallimard, 1970, p. 346.
111Freud Sigmund, Nouvelles suites des leçons d’introduction à la psychanalyse (1933), in Œuvres complètes, t. XIX, Paris, Presses universitaires de France, 2004, p. 242.
112Freud Sigmund, D’un type particulier de choix d’objet chez l’homme (1910), in Œuvres complètes, t. X, traduction de Janine Altounian, Anne Balseinte, André Bourguignon et al., Paris, Presses universitaires de France, 2009, p. 191.
113Rüstow Alexander (1938), cité in Audier Serge, Le colloque Lippmann…, op. cit., p. 469.
114Laval Christian et Dardot Pierre, La nouvelle raison du monde, op. cit., p. 6.
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