Mémoire et tradition au risque de la confusion
p. 75-82
Texte intégral
1Colligés, en 1907, sous une forme amendée, dans Le folklore de France, son imposant précis des savoirs folkloriques, les quatre articles que fit paraître Paul Sébillot dans « sa » Revue des traditions populaires en 1889 et 18901 nous serviront de point d’entrée2. Leader d’un folklorisme hexagonal qui chercha en vain un débouché disciplinaire dans le cadre d’un espace universitaire polarisant de plus en plus les savoirs légitimes, le républicain, auteur de deux opuscules à vocation démopédique3, avait profité de la célébration du centenaire de 1789 pour se pencher sur la question des « souvenirs populaires » nés de la période révolutionnaire. Ses observations valent à la fois pour l’intérêt qu’il porta à la collecte de fragments « assez nombreux, souvent confus, très dispersés et […] [que l’on ne s’est guère donné la peine de […] recueillir, sine studio et ira4 » et pour le « statut » qu’il attribua à la mémoire dans un quatrième volume intitulé Le peuple et l’histoire. La constatation est simple : ni facteur d’explication ni dimension d’une épistémè de la tradition, la mémoire s’enchâsse ici dans le credo des survivances auquel se rattachaient d’autant plus aisément les folkloristes que Primitive Culture (1871), l’ouvrage d’Edward Burnett Tylor (1832-1917), leur avait fourni une justification pratique et théorique. Au même titre que certains objets, les contes ou les chansons, les souvenirs étaient appelés à garnir un herbier des traditions populaires dont l’épaisseur se devait de justifier la qualité de l’entreprise et, surtout, sa scientificité. Ni plus ni moins.
2Cette curiosité pour la mémoire fut communément partagée au sein de la sphère de l’érudition locale. Dans « l’atelier de l’historien de village5 », le miroitement du passé et sa restitution, moteurs de la libido sciendi d’une petite bourgeoisie intellectuelle acharnée à inscrire le récit national dans le périmètre de ses petites patries, conduisirent en effet certains de ses membres à « sonder » la tradition orale6 bien avant que l’apothéose du grand concours de monographies de 1889 n’en approfondît l’intérêt. Outre qu’il contribua in fine à l’accréditation d’une continuité dans certaines pratiques sociales, alors même que les souvenirs sollicités amalgamaient réminiscences personnelles et/ou collectives et connaissances induites par les principales agences d’information (presse, école), l’investissement d’une mémoire de la Révolution, pour des raisons à la fois intellectuelles (chroniquer l’ancien temps) mais aussi politiques (qualifier/disqualifier la période)7, couronna ainsi l’avènement de la mémoire vernaculaire, un matériau perçu dorénavant comme plus ou moins commodément disponible.
3Un tel exhaussement appelle trois remarques. Il confirme tout d’abord la démocratisation d’un intérêt pour une approche, le plus souvent descriptive, de la présence du passé dans le présent, ce qu’avait remarquablement signalé Marx dans Le dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte8 – n’était que, premièrement, plus que la mémoire, c’était davantage la tradition, dans ses dimensions homogénéisatrice et performative9, qui l’intéressa, et que, deuxièmement, il s’attacha à en faire surtout un instrument d’analyse (au service d’une interprétation de l’échec de la révolution de 1848). Dans la France patrimonialiste et antiquaire des sociétés savantes, le goût de l’archivage commua désormais la mémoire populaire en une ressource latente et possiblement mise à contribution. Si elle participa à la valorisation d’un peuple dans sa double majesté (démocratique par le suffrage ; nationale en tant que réservoir des traditions), cette opération de captation s’épanouit d’autant plus aisément que, dans un siècle taraudé par l’écartèlement entre une « détraditionalisation10 » des liens communautaires et un questionnement sur une société entrée dans la modernité11, et soumise à une toujours plus forte conscientisation de son historicité12, la mémoire, surtout à l’épreuve des interrogations sur la Révolution, était susceptible, sous l’égide d’un des épisodes fondateurs d’une histoire nationalisée et communément partageable, d’assembler des souvenirs individualisés à l’heure de « l’empilement des références et des emprunts13 ». La deuxième remarque porte sur l’imputation de cette mémoire. À l’aune de ce que nous ont appris certains anthropologues14, et sauf à vouloir distinguer dans son énonciation érudite le substrat d’une possible contre-histoire du peuple15, il demeure en effet délicat de rendre compte de la qualité intrinsèque des matériaux qui furent consignés par écrit et du sens à leur attribuer compte tenu des dynamiques endogènes de la mémoire dans les milieux populaires ruraux16 et urbains17 où ils furent prélevés. Et si, en d’autres termes, les souvenirs « accouchés » de la Révolution – remarque adaptable à d’autres périodes – n’en disaient pas tout autant sur la production de ces « sémiophores18 » (dans une acception élargie en l’occurrence), et les intérêts de ceux qui les consacrèrent de la sorte, que sur ce qu’ils seraient censés témoigner de la réalité d’un passé ? La dernière remarque concerne enfin le rôle que la plupart des acteurs de la vie intellectuelle, au niveau local et au plan national, accordèrent à la mémoire. Ressource latente, avons-nous écrit (faute de lui trouver une qualification plus adéquate), en attendant qu’elle ne se métamorphose progressivement, à compter des années 1970, en une valeur cardinale sur le marché des biens symboliques (une valeur-objet doublée d’une valeur-principe19). Pour un Aby Warburg (1866-1929) qui, échafaudant une « théorie de la mémoire sociale20 », s’appuya sur la théorie tylorienne des survivances (Nachleben)21 afin de fabriquer un atlas d’images, Mnemosyme (1924-1929), et dimensionna sa relecture de l’histoire de l’art à un examen attentif « des influences invisibles du passé22 », combien de spécialistes qui, à l’instar d’André Siegfried, mobilisèrent implicitement la notion de mémoire sans en faire un outil d’intellection.
4La référence à Siegfried n’est pas fortuite. Au terme d’un lent processus de valorisation de son Tableau politique de la France de l’Ouest sous la Troisième République (1913), qui éclipse dorénavant la plus large partie de son œuvre23, l’ouvrage24 fait figure d’abscisse bibliographique pour qui s’intéresse aux « traditions politiques ». Si l’ombre de la Révolution française plane, surtout dans la conclusion, sur la conformation des préférences électorales à travers la réification d’une opposition de deux France, force est toutefois de constater que son intérêt pour les rémanences, tandis que la notion de mémoire ne fut pas concrètement convoquée25, releva d’un supplément argumentatif au bénéfice d’une interprétation volontariste de la (trop) fameuse stabilité des « tempéraments politiques26 ». Tel un ultime point d’orgue, cette préemption du passé sur un présent avantageusement prédictif sonna pourtant comme un ultime aveu de faiblesse après que le croisement des quatre principaux indicateurs sur lesquels il avait bâti son entreprise d’élucidation des verdicts électoraux (le cadre plus ou moins contraignant de l’échange démocratique, le mode de peuplement, le facteur religieux et l’action de l’État) ne lui eut pas permis d’en percer les « mystères ».
5Ce recours en hâte (une tentative de la dernière chance) à la clé de l’événement n’échappa pas à Paul Bois dont la thèse, publiée en 1960, se construisit pour partie sur le substrat analytique siegfriedien (en gros, une analyse écologique des votes, prélude à un questionnement sur l’énigme des deux traditions politiques antagonistes dans une Sarthe opposant un ouest conservateur et un est républicain), mais aussi contre son ignorance d’un « agir du passé ». Tout cela est suffisamment connu pour ne pas être précisé. L’on retiendra, pour ce qui nous concerne, que cet essai d’histoire régressive, qui articula lentes transformations des structures sociales et cadres mentaux façonnés et refaçonnés par une Révolution française tout aussi initiatique qu’initiatrice de résurgences actualisées au sein de luttes électorales acharnées27, s’arc-bouta à la notion de « survivances idéologiques28 » sans que le terme de mémoire ne vienne, ici non plus, interférer. Deux décennies après, signe de l’obsolescence de certaines « évidences » historiographiques (le trio économie-société-mentalité), balise de la transformation du kit de l’historien, la mémoire se trouva quasiment élevée au rang de monade dans certains travaux publiés dans les années 1980. « Plus que la durée et l’immuabilité de la mémoire, nous avons souhaité la saisir en elle-même29 », écrivait Jean-Clément Martin dans l’introduction du livre séminal qu’il consacra à une région « fabriquée selon une mémoire héritée de 179330 ». Le temps de la mémoire paradigmatique était bel et bien venu.
6De la sélection de ces trois jalons, que retenir ? La question appelle plusieurs remarques. La première porte sur la consécration d’une notion, la mémoire, qui, en s’émancipant peu à peu de sa nébulosité originelle31, ne fut plus condamnée à rester ce supplétif qu’elle avait été pendant longtemps dans la résolution des énigmes d’une « histoire-problème ». Profondément chevillée à un processus social et culturel qui l’hypostasia dans des dimensions polyphoniques32, au point que le projet académique des Lieux de mémoire (1984-1992 pour son aspect éditorial) apparaît dorénavant comme un marqueur de l’avènement d’un nouveau régime d’historicité33, sa majoration la fit advenir doublement comme une catégorie d’analyse et comme une catégorie de pratique. Nulle « grande » entreprise historiographique qui ne pût dorénavant y échapper, la « mémorialisation » du révolu supposant de décliner la mémoire en fonction des objets traités, et, partant, de composer avec un modus operandi chargé de fournir une meilleure intelligibilité à des configurations passées. C’est de cette mémoire, comme ressource « obligée » versée au pot commun des historiens (d’aucuns parleraient de nouvelle « idole »), qu’il est par exemple question dans la volumineuse Histoire des droites en France (six des seize chapitres du tome II34) ou dans le Dictionnaire critique de la République35 (six entrées). La Révolution française n’y coupa évidemment pas, quitte à ce que le nouvel instrument d’analyse ne participe au réenchantement savant de la « crise politique36 » des années 1790 en l’érigeant toujours davantage en un point focal d’un passé soumis à l’attention fiévreuse des historiens pour des événements réputés matriciels. Un exemple suffira à s’en convaincre. Ouvrant le volume des actes des journées d’études d’octobre 1989 que la Société d’histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du xixe siècle avait consacrées au « xixe siècle et la Révolution française », la contribution d’Alain Faure donna le la (« La Révolution ou la mémoire interrompue37 »).
7Voilà donc un fait qui nécessiterait d’être plus largement questionné : au service des intérêts d’une corporation scientifique, la mémoire – cette « notion reposoir », dont la prévalence est fréquemment gagée sur l’élasticité de sa définition, les lectures plus ou moins cursives et réflexives du maître-livre de Maurice Halbwachs38 – s’est, dans certains cas, substituée à d’autres catégories plus routinières (les classes sociales, par exemple) au point d’apparaître comme un artefact offrant d’expliquer comment des groupes se constituent, durent et font communauté. Que la mémoire, comme disposition sollicitée par des acteurs, pour agréger des individus et conforter des solidarités, soit une des dimensions relationnelles de toute vie en société, cela est une chose39 ; que, dans ses utilisations pour scruter et/ou recomposer le passé, elle se mue en un instrument d’accréditation des manières de faire et de penser une société en est une autre. Considérée pour ses effets prescripteurs plus souvent postulés que concrètement objectivés – les cadres sociaux des interactions sont souvent occultés sous la plume de nombreux spécialistes –, la mémoire de la Révolution n’y échappe que difficilement tant elle est le plus fréquemment convoquée sous l’angle des inductions qui accompagnent la construction/pérennisation de certaines traditions : « À bien des égards, la mémoire de la Révolution est inséparable de l’histoire de la gauche, dans la mesure où celle-ci entend rassembler, métaphoriquement tout au moins, les “fils de la Révolution”40 » rappelle Jean El Gammal en ouverture d’un chapitre de l’Histoire des gauches en France. « S’il est enfin une preuve tangible que la mémoire de la Révolution est toujours vivante et continue d’influencer non seulement le destin de notre République, mais aussi l’aventure de la construction européenne, n’est-ce pas cette “grande lueur à l’est”, je veux dire la chute du mur de Berlin en novembre 1989, deux cents ans après la chute de la Bastille, événement symbolique d’immense portée qu’elle réactualise en quelque sorte41 ? », affirme Christian Amalvi de son côté.
8Cette équation qui associe étroitement mémoire et tradition mérite réflexion42. Il n’est pas lieu de revenir ici sur les enjeux définitionnels des deux termes du tandem – nous en sommes incapable. Signalons qu’en distinguant une « tradition sociale pure43 », indexée en partie sur « une mémoire collective consciente [qu’]il faut […] chercher et […] trouver chez les gens qui en ont le secret et le dépôt44 », et une « autre45 » tradition qui s’impose à toute société moyennant quoi cette dernière « escompte le futur par le passé46 », Marcel Mauss a invité à différencier deux réalités dont la concaténation est moins évidente qu’il n’y paraît47. Présence incertaine du passé dans le présent à travers l’avivement et la sélection de traces en situation48 pour ce qui relève de la mémoire collective ; « orchestration sans chef d’orchestre49 » pour ce qui concerne la tradition dont Roger Bastide a souligné combien elle se devait d’être analysée à partir de ses dimensions contraignantes et structurantes50 : offrant toutes sortes de raffinements notionnels – la tradition comme « mémoire autorisée » selon Danièle Hervieu-Léger51 –, les tensions sémantiques qui innervent un jeu de miroirs éminemment dyadique et contribuent à son enrichissement butent toutefois sur des utilisations qui assignent fréquemment aux deux termes la délimitation d’un périmètre similaire.
9Confinant à la confusion, mémoire et tradition, c’est alors presque du pareil au même, l’une activant la sédimentation de l’autre et inversement. Et tandis que le couple mémoire/tradition serait à même de générer un inconfort épistémologique, compte tenu du chevauchement des deux termes, le voici qui, à travers leur redoublement, assure un rendement explicatif des plus profitables. Appliqué à la Révolution française, il dispose d’une redoutable efficacité pour des raisons qui tiennent entre autres à l’effet laboratoire d’une période d’autant plus inventive que les formes de l’activité politique s’y expérimentant demeurent fréquemment sujettes à des analyses valorisant, sous couvert d’une histoire positiviste de l’ordre démocratique, la fallacieuse concordance des temps. Se nourrissant notamment de l’agrégation des données électorales et des discours de certains acteurs justifiant engagements, programmes et décisions en excipant de l’héritage des « grands hommes » (totems révolutionnaires s’il en est) et/ou de la légitimité d’une idéologie conjuguant le passé par l’avenir, cette approche continuiste supposerait d’être questionnée aussi bien pour les lois de l’histoire qu’elle est censée accréditer que pour les outils (les cartes, notamment, et leurs effets de lissage52) qui semblent en garantir la scientificité53.
10Les travaux mobilisant une tradition que l’on qualifiera d’instrumentale (ou de bouée de sauvetage) sont légion. « Recherche d’une cohérence54 » dans la géographie de la commémoration du Bicentenaire « où la cartographie du serment civique n’est pas sans évoquer le noyau d’unanimité commémorative tel qu’il apparaît sur les cartes que nous [Patrick Garcia] avons établies55 », ellipse saisissante à la fin d’une étude récente sur la Mayenne des xixe et xxe siècles où il est signalé que « les communes qui refusent le plus nettement le traité [de Maastricht] sont, une fois de plus, celles qui ont un passé chouan56 », triptyque emblématique – « fixations de la mémoire électorale », « permanences des traditions politiques », « raisons d’une continuité » – charpentant un article de synthèse que Jean-Louis Ormières dédia à la réification du clivage entre les rouges et les blancs de 1789 aux années 198057 : enchevêtrées pour les besoins de la démonstration, plus proches de la toile de fond que de leur utilisation au profit d’une analyse du « savoir qu’une société a d’elle-même et de son passé plus ou moins immédiat58 », mémoire et tradition, restant par trop maintenues dans des rapports ancillaires, éliminent ce faisant tant d’interrogations sur la morphologie et la topographie « [d]es souvenirs transmis et hérités des ancêtres [qui] ne subsistent que dans la mesure où ils peuvent se couler dans les cadres actuels de la société59 ».
11Dans son ouvrage classique (1964) qu’il consacra à la Vendée, Charles Tilly avait pourtant alerté sur les illusions nées de l’opération intellectuelle de « traditionalisation » et de son corollaire, l’attestation des implacables « logiques » du passé là où la quête d’un fil directeur témoigne aussi (d’abord ?) du sens que son énonciateur veut lui octroyer :
« Ne nous laissons pas fasciner par la permanence. Le fait qu’une frontière reste en place ne signifie pas que rien ne change de part et d’autre. […] La présomption que la situation politique de l’Ouest dans les années 1870 ou les années 1950 n’était rien qu’un reliquat pétrifié de la situation de 1789 n’est pas seulement insensée ; elle est dangereuse parce qu’elle encourage des comparaisons rétrospectives entre 1870 – lorsque le clergé avait perdu ses terres, que les héritiers des acquéreurs des biens ecclésiastiques avaient cette propriété à défendre, que la position entière de la noblesse dans la société française avait changé ; lorsque, à la fois, la réalité et le mythe florissant de la grande contre-révolution avaient fait leur œuvre – et l’époque de l’Ancien Régime, 178960. »
12On ne saurait mieux dire.
13L’irrésistible ascension de la mémoire ne cacherait-elle pas en définitive la victoire finale de la tradition ? Dans son « Essai de problématique » qui ouvrait un numéro de Pouvoirs dédié à « la tradition politique » (1987), Raoul Girardet observait : « acceptons très généralement de désigner du terme de tradition politique tout phénomène de permanence à travers le temps d’un système relativement cohérent d’images et de représentations, de souvenirs et de comportements, d’allégeance et de refus61 ». Soulignant que la tradition politique peut relever à la fois d’une entreprise politique de consécration d’un passé aux fins de justifier un cadre d’interprétation du monde (être de gauche, être de droite, par exemple), qu’elle peut tout aussi bien relever des effets d’une socialisation aboutissant à ce que « les vivants sans doute semblent toujours imiter les morts62 », ou du crédit que certains acteurs accordent à la nécessité de faire fructifier un héritage dans le but de préserver ou de solidifier un groupe, l’historien rappelait qu’il était nécessaire de soumettre la notion de « tradition politique » à sa validation par les expériences sociales. Discutant le texte de 1925 de Maurice Halbwachs (Les cadres sociaux de la mémoire), il écrivait enfin :
« La tradition quant à elle, essentiellement définie comme une puissance de l’imaginaire et de l’affectivité, “présence magique” du passé dans les esprits, demeure consubstantiellement dépendante des péripéties, des vicissitudes et des ruptures de la vie sociale : immuable, quand le groupe qui en est le gardien conserve sa cohésion et sa durée, condamnée à l’effacement quand le groupe s’effrite et se disloque63. »
14Voilà peut-être un bon début pour (re)commencer.
Notes de bas de page
1Paul Sébillot, « Le peuple et l’histoire. La Révolution française et les souvenirs populaires », Revue des traditions populaires, no 2, 1889, p. 65-70 ; no 4, 1889, p. 207-211 ; no 10, 1889, p. 522-523 ; no 3, 1890, p. 159-162. Textes repris dans Le folklore de France, t. IV : Le peuple et l’histoire, Paris, Éditions G.-P. Maisonneuve et Larose, 1968 (1907), p. 379-393.
2N’étant ni un spécialiste de la mémoire ni un spécialiste de la Révolution française, le lecteur voudra bien nous pardonner certaines réflexions qui lui apparaîtront vraisemblablement comme frappées au coin du sens commun.
3Paul Sébillot, La République c’est la tranquillité, Paris, Librairie du Suffrage universel, 1875 ; Nouveau Manuel des électeurs, Paris, Librairie du Suffrage universel, 1876.
4Paul Sébillot, « Le peuple et l’histoire. La Révolution française et les souvenirs populaires », Revue des traditions populaires, no 2, 1889, p. 66.
5François Ploux, Une mémoire de papier. Les historiens de village et le culte des petites patries rurales à l’époque contemporaine (1830-1930), Rennes, PUR, 2011, p. 139 et suiv.
6Ibid., p. 140-145.
7Ibid., p. 250-260.
8« La période de 1848 à 1851 fut traversée par le spectre de la vieille Révolution, depuis Marrast, le républicain en gants jaunes qui prit la défroque du vieux Bailly, jusqu’à l’aventurier qui dissimule ses traits d’une trivialité repoussante sous le masque mortuaire de fer de Napoléon », dans Le Dix-huit Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Messidor/Éditions sociales, 1984 (1852), p. 71.
9« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas de leur propre mouvement, ni dans des conditions choisies par eux seuls, mais bien dans les conditions qu’ils trouvent directement et qui leur sont données et transmises. La tradition de toutes les générations mortes pèse comme un cauchemar sur le cerveau des vivants », ibid., p. 69.
10Marcel Gauchet, L’avènement de la démocratie, t. II : La crise du libéralisme, Paris, Gallimard, 2007, p. 108 et suiv.
11Voir Christophe Charle, Discordance des temps. Une brève histoire de la modernité, Paris, Armand Colin, 2011.
12Alain Corbin, « Le xixe siècle ou la nécessité de l’assemblage », in Alain Corbin, Pierre Georgel, Stéphane Guégan et al. (dir.), L’invention du xixe siècle. Le xixe siècle par lui-même (littérature, histoire, société), Paris, Klincksieck, 1999, p. 153-159, ici p. 158.
13Voir François Hartog, Le xixe siècle et l’histoire. Le cas Fustel de Coulanges, Paris, PUF, 1988 ; Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Éditions du Seuil, 2003, p. 144 et suiv.
14Voir Françoise Zonabend, La mémoire longue. Temps et histoires au village, Paris, PUF, 1980, p. 302 et suiv. en particulier ; Daniel Fabre, « Une culture paysanne », in André Burguière et Jacques Revel (dir.), Histoire de France, t. IV : Les formes de la culture, Paris, Éditions du Seuil, 1993, p. 121-216, p. 193-200.
15Voir David Hopkin, Voices of the People in Nineteenth-Century France, Cambridge, Cambridge University Press, 2012 ; position documentée et très nuancée qui est défendue tout au long de l’introduction titrée « Folklore and the historian », p. 1-30.
16Voir Geneviève Bollème, Le peuple par écrit, Paris, Éditions du Seuil, 1986.
17Voir Richard Hoggart, La culture du pauvre. Étude sur le style de vie des classes populaires en Angleterre, Paris, Les Éditions de Minuit, 1970 (1957), p. 57-65.
18Krzysztof Pomian, Collectionneurs, amateurs et curieux. Paris, Venise : xvie-xviiie siècles, Paris, Gallimard, 1987, p. 43-55 en particulier.
19Voir Nathalie Heinich, Des valeurs. Une approche sociologique, Paris, Gallimard, 2017.
20Georges Didi-Huberman, L’image survivante. Histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, Les Éditions de Minuit, 2002, p. 227 et suiv.
21Ibid., p. 32-90.
22Ernst Hans Gombrich, Aby Warburg. Une biographie intellectuelle, Paris, Klincksieck, 2015 (1970), p. 239.
23Voir Pierre Favre, Naissances de la science politique en France (1870-1914), Paris, Fayard, 1989, p. 286 et suiv. ; Michel Bussi, Christophe Le Digol et Christophe Voilliot (dir.), Le Tableau politique de la France de l’Ouest d’André Siegfried 100 ans après. Héritages et postérités, Rennes, PUR, 2016.
24André Siegfried, Tableau politique de la France de l’Ouest, Paris, Imprimerie nationale Éditions, 1995 (1913).
25« Dans ce milieu [l’Ouest rural] ainsi constitué le régime nouveau ne s’implante pas profondément, et la résistance de l’ancien persiste, obstinée, vigoureuse, efficace. Plus d’un siècle après les “grandes guerres” de 1793 les vieux quartiers de la chouannerie et de la Vendée se retrouvent, canton par canton, pour s’opposer à toute conquête, à toute pénétration, à toute affirmation de l’esprit moderne symbolisé par la Révolution et la République », notait André Siegfried, ibid., p. 598.
26Ibid., p. 39.
27Paul Bois, Paysans de l’Ouest. Des structures économiques et sociales aux options politiques depuis l’époque révolutionnaire dans la Sarthe, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 1971 (1960), p. 362-364.
28Ibid., p. 354 et suiv.
29Jean-Clément Martin, La Vendée de la mémoire, 1800-1980, Paris, Éditions du Seuil, 1989, p. 9.
30Ibid., p. 8.
31Sur ce point, voir Joël Candau, Anthropologie de la mémoire, Paris, Armand Colin, 2005.
32Voir Philippe Joutard, Histoire et mémoires, conflits et alliance, Paris, La Découverte, 2013.
33François Hartog, Régimes d’historicité, op. cit.
34Jean-François Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France, t. II : Cultures, Paris, Gallimard, 1992.
35Vincent Duclert et Christophe Prochasson (dir.), Dictionnaire critique de la République, Paris, Flammarion, 2007 (2002).
36D’après la définition de Michel Dobry, Sociologie des crises politiques. La dynamique des mobilisations multisectorielles, Paris, FNSP, 2009 (1986), p. 1.
37Alain Faure, « La Révolution ou la mémoire interrompue », in Société d’histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du xixe siècle, Le xixe siècle et la Révolution française, Paris, Créaphis, 1992, p. 9-13.
38Maurice Halbwachs, La mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997 (1950).
39Voir Roger Bastide, « Psychologie et ethnologie », in Jean Poirier (dir.), Ethnologie générale, Paris, Gallimard, 1968, p. 1625-1654, ici p. 1652-1653.
40Jean El Gammal, « La mémoire de la Révolution au xixe siècle », in Jean-Jacques Becker et Gilles Candar (dir.), Histoire des gauches en France, vol. I : L’héritage du xixe siècle, Paris, La Découverte, 2004, p. 135-151, ici p. 135.
41Christian Amalvi, « Les Mémoires. La Révolution française », in Vincent Duclert et Christophe Prochasson (dir.), Dictionnaire critique de la République, op. cit., p. 559-569, ici p. 568.
42Sur la ténuité des distinctions, voir par exemple Henry Rousso, « La Seconde Guerre mondiale dans la mémoire des droites françaises », in Jean-François Sirinelli (dir.), Histoire des droites en France, t. II, op. cit., p. 549-620, ici p. 551-556.
43Marcel Mauss, Œuvres, t. III : Cohésion sociale et divisions de la sociologie, Paris, Les Éditions de Minuit, 1969, p. 335-338.
44Ibid., p. 336.
45Ibid., p. 337.
46Idem.
47Pour une lecture de la distinction maussienne, voir Marcel Detienne, L’invention de la mythologie, Paris, Gallimard, 1981, p. 76 et suiv.
48Sur la lecture halbwachsienne de la mémoire, Marie-Claire Lavabre : « Usages et mésusages de la notion de mémoire », Critique internationale, vol. 7, no 1, 2000, p. 48-57 ; « De la notion de mémoire à la production des mémoires collectives », in Daniel Cefaï (dir.), Cultures politiques, Paris, PUF, 2001, p. 233-247.
49Pierre Bourdieu, Esquisse d’une théorie de la pratique, précédé de Trois études d’ethnologie kabyle, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points Essais », 2000 (1972), p. 265 ; on songera ici à la notion d’habitus et l’on renvoie sur ce point à l’ouvrage de Jean-Louis Fabiani, Pierre Bourdieu. Un structuralisme héroïque, Paris, Éditions du Seuil, 2016, p. 78 notamment.
50Voir Roger Bastide, Les religions afro-brésiliennes. Contribution à une sociologie des interpénétrations de civilisation, Paris, PUF, 1960, p. 343.
51Danièle Hervieu-Léger, La religion pour mémoire, Paris, Le Cerf, 1993.
52Remarquable exemple dans l’ouvrage de Frédéric Salmon, Atlas électoral de la France, 1848-2001, Paris, Éditions du Seuil, 2001.
53Michel Dobry, Sociologie des crises politiques, op. cit., p. 1-44.
54Patrick Garcia, Le Bicentenaire de la Révolution française. Pratiques sociales d’une commémoration, Paris, CNRS Éditions, 2000, p. 229.
55Ibid., p. 231.
56Jean-Noël Azé, Les blancs, les bleus et les autres… La chouannerie mayennaise et sa mémoire (1789-xxe siècle), thèse d’histoire contemporaine (sous la direction de Roger Dupuy), 2 vol., université Rennes 2, 2004, vol. 2, p. 479.
57Jean-Louis Ormières, « Les rouges et les blancs », in Pierre Nora (dir.), Les lieux de mémoire, vol. III : Les France, t. I : Conflits et partages, Paris, Gallimard, 1992, p. 231-273.
58Marcel Mauss, Œuvres, t. III, op. cit., p. 335 ; « Une Révolution qui a mis tant de soi à se raconter elle-même est donc paradoxalement vouée à faire de l’oubli un projet thérapique et une tâche. Les acteurs comprennent vite que c’est la mémoire qui est implacable, tandis que l’oubli innocente. Si bien que le malheur absolu de la Convention thermidorienne, c’est l’oubli sans oubli, l’oubli sans possibilité d’oublier », souligne ainsi Mona Ozouf, De Révolution en République. Les chemins de la France, Paris, Gallimard, 2015, p. 651-652.
59Roger Bastide, Les religions afro-brésiliennes, op. cit., p. 359.
60Charles Tilly, La Vendée. Révolution et contre-révolution, Paris, Fayard, 1970 (1964), p. 165.
61Raoul Girardet, « Autour de la tradition politique. Essai de problématique », Pouvoirs, no 42, 1987, p. 5-14, ici p. 6.
62Ibid., p. 8.
63Ibid., p. 10.
Auteur
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Laurent Le Gall
Université de Brest.
Laurent Le Gall, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Brest, s’est spécialisé dans la politisation et l’élection dans la France contemporaine (A voté. Une histoire de l’élection, Anamosa, 2017), et s’intéresse par ailleurs aux mobilisations intellectuelles afférentes à la genèse du folklorisme et à l’élaboration d’une ethnologie du proche (Une discipline en trompe-l’œil. La galaxie folkloriste, 1877-1914, CNRS Éditions, 2019).
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