Travail de mémoire, devoir de mémoire, devoir d’histoire, travail de l’histoire
p. 53-64
Texte intégral
1Si la notion de devoir de mémoire est aujourd’hui d’un usage massif, d’aucuns diraient abusifs, dans l’espace public et scientifique, celle de travail de mémoire a commencé surtout à être popularisée depuis la publication et la réception de la Mémoire, l’histoire, l’oubli de Paul Ricœur1 qui en a fait l’un des fils conducteurs de son maître-ouvrage. La problématique mémorielle a acquis dans nos sociétés une telle importance depuis le début des années 1980 qu’elle tend à s’inscrire dans un nouveau régime d’historicité2 : « Mémoire a ainsi occupé une nouvelle fonction sociale au cours des années 1980 qui tendrait à le situer dans un véritable “horizon d’attente”, à l’échelle à la fois individuelle et collective3. »
2S’il est nécessaire d’analyser chaque notion pour elle-même, chacune d’elles ne prend cependant sa véritable signification qu’au regard des autres. D’où notre souci de donner la place qu’elles méritent à des notions moins connues, celle du travail de l’histoire et celle du devoir d’histoire dont on va essayer de fixer les contours. L’objectif de notre propos ne consiste pas seulement à distinguer des notions parfois confuses mais vise également à montrer comment elles se rapportent les unes aux autres en essayant de construire ainsi une sorte maillage conceptuel. Le pari de notre contribution, dans la continuité de nos précédents4, vise à la fois à entreprendre une clarification conceptuelle de nature philosophique, à dégager des enjeux épistémologiques sous-jacents et à laisser place en même temps à une analyse historique des usages de ces notions centrée sur le cas français. Sans être exactement une réflexion sur la seule philosophie de Paul Ricœur, notre article accordera une place saillante au « moment Ricœur5 » dans l’épistémologie de la mémoire et de l’histoire pour autant qu’il contribue à déplacer de manière féconde les alternatives qui hantent le débat historiographique contemporain.
Genèse historique de la notion de devoir de mémoire
3Le devoir de mémoire fixe un rapport entre une catégorie morale et un type de souvenir dont on peut faire un usage public et politique. Le devoir de mémoire peut ainsi se définir comme une injonction au souvenir d’un événement malheureux et/ou d’un groupe victime d’un traumatisme historique. À chaque fois, il convient de circonscrire qui enjoint (acteurs politiques, enseignants, médias…), à l’adresse de qui (public scolaire, catégorie de population, société dans son ensemble…) et en hommage à qui (victimes de l’esclavage, de la Shoah…). S’il peut exister des injonctions au souvenir d’événements héroïques, on parlera plus rarement dans ce cas de devoir de mémoire. Il faudrait bien entendu distinguer le mot de la chose6. Dans un sens le plus large, l’injonction au souvenir est un trait anthropologique ou un invariant historique des sociétés humaines pour autant que l’on conjecture qu’il n’existe pas d’identités collectives sans mémoires collectives comme il n’existe pas d’identité personnelle sans mémoire individuelle. L’une des expressions les plus anciennes de cette injonction se trouve dans le fameux « souviens-toi » biblique comme manière de nommer Dieu pour le peuple hébreux, de lui rendre allégeance, de respecter ses commandements : « Souviens-toi, et n’oublie pas comment tu as excité la colère de l’Éternel ton Dieu » (Deut. 9 : 7) ; « Souviens-toi du jour du sabbat pour le sanctifier » (Ex. 20 : 8). Mais toute forme injonctive au souvenir n’équivaut pas à celle qui s’exprimera précisément dans le devoir de mémoire détaché de ce contexte théologique.
4D’où l’importance d’historiciser la notion de devoir de mémoire, c’est-à-dire d’analyser les conditions historiques de sa production et de son attestation. Les conditions les plus générales, très bien analysées par Didier Fassin et Richard Reichtman dans L’empire du traumatisme7, supposent la « fin du soupçon » qui pèse sur les victimes de traumatismes : « La révolution idéologique du traumatisme est d’avoir fait passer le blessé de guerre, le sinistré de l’accident, et plus largement la personne frappée par le malheur, d’un statut de suspect (ce qu’il était depuis la fin du xxe siècle) à un statut de victime désormais pleinement légitime8. » On peut douter cependant que l’invention de la catégorie d’état de stress post-traumatique (Posttraumatic stress disorder) dans le cadre de la psychiatrie américaine ou les travaux inspirés par Charcot, Freud ou Janet et leur lente institutionnalisation dans le champ de la psychiatrie, de la psychologie, de la victimologie, de leurs usages sociaux, médiatiques, politiques aient été les seuls cadres cognitifs déterminants pour faire advenir une nouvelle figure de la subjectivité victimaire. L’invention juridique, plus ancienne, du crime contre l’humanité a joué une fonction tout aussi déterminante pour reconnaître par exemple les victimes de génocides ou de l’esclavage. Dans le cas de l’avènement du régime mémoriel de la Shoah, la théologie et la philosophie juives ont joué – notamment au cours du symposium de 1967 à New York9, un rôle décisif dans le renversement du stigmate (la victime passive qui n’a pas combattu) en valorisation (la victime innocente que l’on persécute) –, sans le support cognitif des transformations internes à la psychiatrie ou à la psychanalyse des traumatismes10. Il faut insister ici, sans sous-estimer l’impact du renversement scientifique opéré par la psychiatrie américaine au sujet du traumatisme et sa lente diffusion dans l’espace social et politique, sur la pluralité des registres d’enquête (théologiques, juridiques, psychiatriques…) et de reconnaissance du statut de la victime.
5L’affirmation du devoir de mémoire, dans le contexte français, est indissociable de la reconnaissance d’une dette nationale à l’égard d’une catégorie particulière de victimes autrefois déniée, à savoir les victimes et les descendants de victimes de l’holocauste11. Il n’est pas possible ici de retracer la longue gestation de cette reconnaissance. L’essentiel étant de montrer qu’à partir des années 1980 et surtout du début des années 1990, l’on assiste en France à un changement de paradigme12 : les politiques de la mémoire se concentraient essentiellement jusqu’alors sur la reconnaissance des héros morts pour la France et dans le cadre de victoires françaises : l’archétype étant la figure de l’ancien combattant de la Grande Guerre. Il ne s’agit pas de dire que ce référentiel aurait soudainement disparu mais il s’est trouvé contrarié par une autre catégorie de politique de reconnaissance mémorielle à l’adresse de victimes non pas mortes ou persécutées pour la France mais à cause de la France. On est donc passé pour reprendre la distinction de Serge Barcelini du « droit au souvenir » au « devoir de mémoire13 ». Dans le contexte français, l’enjeu consistait clairement dans la reconnaissance de la responsabilité de la France dans la déportation des juifs de France, reconnaissance qui culmine dans le discours de Jacques Chirac de juillet 1995 commémorant la rafle du Vel’ d’hiv’ et dans l’adoption d’une journée de commémoration nationale en souvenir des crimes antisémites commis par l’État français en 2000. L’affirmation du devoir de mémoire constitue assurément une rupture dans les politiques publiques de la mémoire et vaut comme une blessure narcissique du roman national traditionnel qui ne célébrait que les grandeurs et les gloires nationales. On peut donc dire avec Sébastien Ledoux14 que la promotion du devoir de mémoire a contribué à l’écriture de ce qu’il appelle « un roman post-national », à ceci près (en cela notre interprétation diffère de la sienne) qu’il ne vient pas supprimer le précédent mais le contrarier dans sa position dominante.
6Originairement coextensive de la reconnaissance des victimes et des descendants de victimes du judéocide, la notion de devoir de mémoire a acquis par la suite une extension de plus en plus importante de ses cadres d’application suite à la mobilisation de nouveaux entrepreneurs de mémoire soucieux de faire reconnaître d’autres catégories de victimes à cause de la France et à traduire cette reconnaissance dans le langage juridique du crime contre l’humanité15. L’extension la plus emblématique a été la reconnaissance de l’esclavage et de la traite négrière comme crime contre l’humanité dans le contexte conjoint de la montée en puissance des études post-coloniales. Des groupes minoritaires, anciennement colonisés, ne se reconnaissent plus dans le roman colonial traditionnel : « Ce sont des élites des populations ultramarines qui se saisissent dans un premier temps de ces voix pour en discuter publiquement et les représenter politiquement. Or, comment parlent-elles ? En faisant usage de la formule “devoir de mémoire”, c’est-à-dire en s’appropriant le discours des pouvoirs publics, devenu alors hégémonique en France, pour évoquer le rapport à son propre passé. Le terme devient un outil de leur agency, ainsi définie comme la capacité d’acteurs minorés à entreprendre une action politique auprès du pouvoir16. »
Le travail de mémoire en contrepoint du devoir de mémoire
7En première analyse, si l’on se fie à la réception critique de La mémoire, l’histoire, l’oubli de Ricœur selon un large spectre qui va de Bernard-Henry Lévy17 à Alain Badiou18, la promotion de la notion de travail de mémoire s’oppose clairement au devoir de mémoire, la seconde visant à liquider la première. Cette lecture nous semble erronée lorsque l’on lit le texte du philosophe de près, même s’il y a indéniablement certaines formulations dans le maître-ouvrage de Ricœur qui peuvent porter à confusion comme lorsqu’il avoue sa proximité avec les thèses de Todorov sur le privilège contemporain accordé au statut de victimes, ou lorsqu’il parle de certaines communautés repliées sur leur souffrance : « Le devoir de mémoire est aujourd’hui volontiers convoqué dans le dessein de court-circuiter le travail critique de l’histoire, au risque de refermer telle mémoire de telle communauté historique sur son malheur singulier, de la figer dans l’humeur de la victimisation, de la déraciner du sens de la justice et de l’équité19. » Mais ce serait en revanche un contresens de penser que Ricœur, à travers ces affirmations, chercherait à liquider le devoir de mémoire en soi ou chercherait simplement à restaurer le roman national. En d’autres termes, l’injonction au souvenir de victimes de crimes de masse a toute sa place dans l’architecture de La mémoire, l’histoire, l’oubli, place centrale notamment dans la section consacrée à la représentation de la Shoah. Ce n’est pas le devoir de mémoire en soi qui est dénoncé, mais ses abus au titre précisément de ce qu’il appelle un « trop de mémoire » qui peut produire des effets pathogènes sur trois niveaux.
8D’une part, les abus du devoir de mémoire peuvent, même s’il n’y a aucune nécessité, provoquer en retour des abus d’oubli pour d’autres victimes. Trop de mémoire d’un côté peut rimer avec trop d’oubli de l’autre.
9D’autre part, les abus du devoir de mémoire, a fortiori lorsqu’ils sont instrumentalisés par le pouvoir politique, peuvent contribuer à court-circuiter la recherche historique au titre de ce qu’il faudra appeler tout à l’heure le devoir d’histoire et le travail de l’histoire. Lorsqu’un devoir de mémoire abusif dicte les orientations de l’enquête historique, c’est la liberté même du métier d’historien qui est en jeu. Ce qui n’empêche pas un « juste » devoir de mémoire, à supposer que ce « juste » soit aisé à déterminer, de permettre au contraire de promouvoir de nouvelles recherches historiques. Il en est ainsi par exemple du rôle central joué en France par le Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage qui, sous couvert de devoir de mémoire, a contribué à valoriser de manière importante la recherche historique en la matière. En ce sens, l’injonction au souvenir des victimes de crimes de masse n’équivaut nullement en soi à un parasitage de la recherche historique. Tout dépend de ses usages.
10Enfin, les abus du devoir de mémoire, sans l’économie d’un travail de mémoire, peuvent déboucher selon Ricœur sur une mémoire à jamais apaisée, conflictuelle, malheureuse.
11Comment définir alors le travail de mémoire ? C’est dans la lignée de Freud, notamment de l’essai Deuil et mélancolie, que Ricœur tente de fixer les contours de cette notion. Freud parle lui-même de « travail de deuil » lorsque le patient met en place des dispositifs pour se détacher de l’objet d’amour ou de haine perdu (à la différence de la mélancolie dont la pathologie consiste à ne pouvoir consentir à la perte de l’objet). Si les notions de travail de mémoire et de travail de deuil viennent initialement de la psychanalyse, Ricœur n’ignore pas les difficultés épistémologiques qu’il y a à les transposer au plan de la mémoire collective. Il avance donc avec prudence. Le travail de mémoire et le travail de deuil se présentent comme l’ensemble des efforts et des dispositifs qui visent à rappeler le souvenir tout en le mettant à distance réflexive : rappeler le souvenir en mettant à distance les affects qui vulnérabilisent les sujets (mélancolie, ressentiment, vengeance…)20.
12Paul Ricœur reste conscient bien entendu qu’il s’agit d’une tâche plus ardue lorsque les individus et les groupes ont été victimes de crimes contre l’humanité. Ainsi le travail de mémoire et le travail de deuil ne sont jamais vraiment terminés et peuvent se poursuivre sur une vie entière, voire sur plusieurs générations ; ils peuvent également échouer et virer à la mélancolie. À ce titre, l’histoire comme science sociale, comme travail critique, participe directement à ce travail de distanciation. Mais elle n’en a pas le monopole. D’autres dispositifs peuvent être mis en place au sein d’associations ou de dispositifs thérapeutiques. Que l’on songe par exemple aux actions menées par le Comité devoir de mémoire aux Antilles qui travaille sur la notion de résilience21 ou celles menées par le CM98 sur les ateliers généalogiques22 qui visent pour les descendants d’esclaves à se réinscrire dans une filiation, à retrouver le nom de leurs ancêtres, à se réconcilier avec eux-mêmes et aujourd’hui avec une République qui les a pourtant murés dans l’oubli.
13Peut-on dire pour autant que le travail de mémoire et le travail de deuil pourraient se substituer au devoir de mémoire ? Il n’en est rien. C’est de manière dialectique que Ricœur cherche à les articuler. Ce qui manque précisément au travail de mémoire et au travail de deuil, c’est l’élément de l’impératif a fortiori lorsque des crimes ont été passés sous silence sur de longues périodes. Ce qui fait défaut au seul travail de mémoire, c’est le double aspect du devoir, comme s’imposant du dehors du désir et des manipulations du politique et comme exerçant une contrainte ressentie comme obligation. Il y a donc une exigence de justice et de réparations dans le devoir de mémoire qui donne une hauteur au travail de mémoire. Travail de mémoire, travail de deuil, et devoir de mémoire doivent donc s’épauler mutuellement : « On peut alors suggérer, écrit Ricœur, que le devoir de mémoire, en tant qu’impératif de justice, se projette à la façon d’un troisième terme au point de jonction du travail de deuil et du travail de mémoire. En retour, l’impératif reçoit du travail de mémoire et du travail de deuil l’impulsion qui l’intègre à une économie des pulsions23. »
Devoir d’histoire et travail de l’histoire
14Pourquoi vouloir ajouter, comme un effet de miroir, au couple travail de mémoire/devoir de mémoire le couple devoir d’histoire/travail de l’histoire, au risque de compliquer le puzzle conceptuel ? Si nous avons le souci constant de distinguer chacune de ces notions, nous restons en même temps attentifs au fait que non seulement elles ne peuvent se penser les unes sans les rapporter aux autres, mais en outre qu’elles peuvent, sous certaines conditions, s’impliquer mutuellement. C’est pourquoi nous avons pu dire que le travail de l’histoire, sous une modalité très spécifique, participait au titre du travail de mémoire.
15Il faut d’abord s’attarder sur le débat épistémologique qui fait de la mémoire, par son renvoi au témoignage, une matrice de l’histoire et l’opération qui attribue à l’histoire, comme science sociale, toute une série de ruptures épistémologiques qui l’éloignent de la mémoire. C’est au niveau de l’opération documentaire que la dialectique de la « dérivation et de la rupture » entre histoire et mémoire se laisse le mieux appréhender. Que l’opération documentaire conserve des liens avec la mémoire vive, cela tient à la fonction intermédiaire jouée par le témoignage. Le témoignage se déploie en effet le long d’une chaîne qui commence par la perception d’un événement ou d’une situation, se prolonge dans la fixation du souvenir, et s’achève dans la phase déclarative et narrative de restitution de l’événement. Le témoignage a ceci de spécifique que l’assertion d’une réalité passée est indissociable de l’auto-désignation du sujet témoignant, comme le montre Renaud Dulong24. Dire « j’y étais » atteste à la fois de l’existence de quelque chose de passé et de la présence du sujet sur les lieux de l’événement. S’il n’y a pas de témoignage sans mémoire-souvenir, le témoignage est déjà plus que la mémoire, du fait de sa phase déclarative : « C’est devant quelqu’un que le témoin atteste de la réalité d’une scène à laquelle il dit avoir assisté, éventuellement comme acteur et comme victime, mais, dans le moment du témoignage, en position du tiers, à l’égard de tous les protagonistes de l’action. Cette structure dialogale du témoignage en fait immédiatement ressortir la dimension fiduciaire : le témoin demande à être cru. Il ne se borne pas à dire : “j’y étais”, il ajoute : “Croyez-moi”25. »
16Si le témoin demande à être cru, l’historien, au cours de son enquête, doit adopter, comme un juge, une attitude de soupçon à toutes les phases du témoignage : soupçon quant à l’étroitesse de la réalité perçue par le témoin, soupçon quant à la déformation de la réalité conservée dans la mémoire, soupçon quant à la falsification déclarative de ce qu’il dit avoir vécu (vu, entendu…). Cette attitude de soupçon, confortée par la confrontation entre les témoignages qui autorise à construire un récit plausible, marque déjà une forte distance de l’histoire sur la mémoire du témoignage. À cela s’ajoute que l’historien, à l’exception du cas problématique de « l’histoire du temps présent », n’est pas directement en relation avec des témoignages oraux. Éloigné dans le temps de la mémoire vive, survivant au sujet témoignant, le témoignage peut ainsi se faire archive (s’il est conservé) et, transformé en archive, devenir écriture. Détaché de son narrateur originaire, le témoignage se transforme en texte à déchiffrer : « Comme toute écriture, un document d’archive est ouvert à quiconque sait lire ; il n’a donc pas de destinataire désigné, à la différence du témoignage oral adressé à un interlocuteur précis ; en outre, le document dormant dans les archives est non seulement muet, mais orphelin ; les témoignages qu’il recèle se sont détachés des auteurs qui les ont “enfantés”26. » L’attitude de soupçon n’en reste pas moins de mise dès lors que l’archive (privée ou publique) est instituée (et peut être falsifiée, tronquée…) et conservée par un tiers. Ce tiers lui-même, le dépositaire de l’archive, doit faire partie intégrante de l’interrogation et de la vigilance historienne. Comme le témoignage originaire, le témoignage archivé doit être soumis à la critique de l’historien. Cette opération nous éloigne une seconde fois de l’expérience vive du souvenir. C’est la raison pour laquelle l’archive n’est jamais en soi une preuve. L’archive se meut en preuve documentaire lorsque l’historien l’a forcée à parler en fonction d’une batterie de questionnements et de questionnaires, lorsque l’historien a testé la faillibilité du dépositaire de l’archive, lorsque l’historien a comparé et confronté des archives différentes entre elles.
17Malgré cet éloignement, malgré cette distance critique entre la preuve documentaire et le souvenir du témoin, l’histoire, avec Ricœur, n’a jamais rompu toute attache avec la mémoire et avec la dimension fiduciaire du témoignage. Mais ce sont ces opérations historiographiques (critique interne et externe du document, recoupement des sources, opération de mise en récit, opération d’imputation causale…) qui permettent un travail de distanciation critique. L’histoire-science a sa logique propre dans son champ propre mais, en tant qu’elle met à distance le passé, elle a des effets directs, par sa publicisation et son enseignement, sur le travail de mémoire qu’une société ou des groupes peuvent faire sur eux-mêmes. En retour, on l’a vu, un juste devoir de mémoire peut contribuer à stimuler la recherche historique, seuls certains abus peuvent en inhiber la dynamique. Même si l’expression « juste devoir de mémoire » est séduisante, reste que la démarcation entre le « pas assez » ou le « trop de mémoire » profondément variable selon les groupes, les sensibilités politiques, les époques historiques.
18Comment définir plus précisément le devoir d’histoire et le travail d’histoire, bien que nous ayons déjà anticipé certaines de leurs propriétés ? L’expression devoir d’histoire pourrait paraître assez incongrue27. Il ne s’agit pas de dire que se poserait à l’histoire une injonction similaire au souvenir des victimes qui se pose à la mémoire. Il y a une autonomie relative à l’enquête historique qui la soustrait au moins en partie à ce type d’injonction, en dépit des liens que l’on peut tisser entre les deux logiques.
19Le devoir de l’histoire qui se présente d’abord comme une requête épistémologique n’est pas directement de rendre hommage aux victimes mais, pour reprendre la formule de Ranke, de restituer les faits tels qu’ils se sont passés. En cela consiste l’objectivité propre à la démarche historique. Il faudrait ici mettre en perspective une épistémologie qui pourrait apparaître trop naïvement réaliste et qui passerait à la trappe les débats épistémologiques contemporains sur la représentation du passé historique. Car l’avoir-été du passé qu’il s’agit de restituer ne peut se faire par observation directe : l’avoir-été se donne d’abord comme absent. C’est seulement en fonction de traces (documents, vestiges, archives…) qui persistent dans le présent, quand elles persistent, que l’histoire savante peut reconstruire une chaîne historique. Pour reprendre une expression de Levinas que Ricœur transpose dans le champ historiographique : la trace signifie sans faire apparaître, encore qu’elle ne signifie rien par elle-même, mais en fonction des questions que lui pose l’historien. La trace ne se confond nullement avec l’avoir-été, et ne saurait s’y substituer. La trace est toujours quelque chose du présent et préserve ainsi l’altérité du passé. Ce pourquoi la trace ne peut faire apparaître quelque chose du passé comme tel. Mais, dans la mesure où la trace témoigne que quelque chose ou quelqu’un a laissé une empreinte, elle peut signifier précisément quelque chose de ce quelque chose ou de ce quelqu’un, et atteste corrélativement d’une existence passée. C’est dans ce sens précis que Ricœur peut affirmer cette fois-ci avec Marc Bloch que la connaissance historique n’est pas une connaissance directe mais « une connaissance par traces ».
20Le passage obligé par la phénoménologie de la trace permet d’éclairer sous un jour nouveau le rapport entre les reconstructions historiques et l’avoir-été. Ce rapport, Ricœur le définit par le genre aristotélicien de l’Analogue, lequel récapitule et dépasse en même temps les grands genres platoniciens du Même et de l’Autre. Parler de rapport analogique au passé est une autre manière de reconsidérer le tel que dans la proposition de Ranke selon laquelle l’historien doit rapporter les faits tels qu’ils se sont passés (« montrer comment cela a réellement été »). Cette proposition, Ricœur l’interprète comme suit : « les choses ont dû se passer comme il est dit dans le récit que voici28 ». Cette interprétation témoigne d’une distance plus grande à l’endroit de la proposition de Ranke, si on la tire en première approximation du côté d’une ontologie réaliste et identitaire29. Tout se joue en fait dans la subtilité interprétative du tel que ou du comme qui caractérise le rapport analogique. En jouant sur l’équivoque du « comme » ou du « tel que », Ricœur donne une assise onto-poétique à une proposition qui s’inscrit originairement dans une ontologie réaliste. Car ce rapport analogique se présente dans l’épistémologie ricœurienne comme un rapport tropologique, et plus précisément métaphorique : « Ce qui donne à la métaphore une portée référentielle, c’est la visée d’un être-comme… corrélatif du voir-comme… dans lequel se résume le travail de la métaphore au plan du langage30. » Tout se passe donc comme si la configuration historique empruntait au trope métaphorique la même structure rhétorique et ontologique : le voir-comme du discours historique vise l’être de l’avoir-été comme être-comme. En cela consiste précisément la fonction de représentance qui définit le rapport analogique : « L’analogue retient en lui la force de la réeffectuation et de la mise à distance, dans la mesure où être comme, c’est être et n’être pas31. »
21Pourquoi cependant employer une catégorie morale – celle du devoir – pour parler de l’exigence d’objectivité attendue du métier d’historien mais que l’on est censé attendre également de tout scientifique ? Au sens certes d’une déontologie scientifique où un principe moral se confond avec une requête épistémologique. C’est d’ailleurs sur la base de cette double facette du devoir d’objectivité que l’historien américain Bernard Lewis a été condamné en février 1994 par le tribunal de grande instance de Paris pour avoir nié l’existence du génocide arménien. Cette catégorie morale du devoir d’objectivité est donc susceptible de rentrer dans le droit lorsque le juge a estimé que Bernard Lewis avait manqué « à ses devoirs d’objectivité et de prudence en s’exprimant sans nuance sur un sujet aussi sensible » en affirmant « qu’il n’y avait pas de preuves sérieuses du génocide arménien ».
22L’interrogation sur le statut de l’objectivité en histoire acquiert une densité particulière si on la replace dans les débats sur l’explication et la compréhension. Si l’on peut prendre initialement un point de vue dyltheyien pour penser ce rapport, c’est à condition de lui faire subir une rectification ricœurienne32. Au rapport dichotomique entre expliquer et comprendre, Ricœur préfère un rapport dialectique : « La compréhension n’est pas l’opposé de l’explication, elle en est tout au plus le complément et la contrepartie33. » Cette dialectique ne revient pas à céder aux pressions du positivisme qui aspire à édifier la discipline historique sur le seul modèle des sciences de la nature. Mais dès lors que l’explication est incorporée dans le procès de compréhension, la méthodologie historienne partage bien avec les autres sciences des pré-requis semblables (ce qui ne veut pas identiques). Exclure l’explication de l’épistémologie historienne, comme le revendique Dilthey, reviendrait à exclure l’histoire du champ de la science. On attend donc de l’histoire, comme pour toute science, une exigence d’objectivité ; objectivité paradoxalement corrélée à des niveaux de subjectivité. Non pas une subjectivité quelconque, non pas un « sujet empirique » qui fait état de ses goûts, de ses préférences, de sa sensibilité, mais une subjectivité qu’il faut bien appeler transcendantale. Il est certes moins question ici des catégories pures de l’entendement et des formes a priori de la sensibilité que des conditions opératoires qui rendent possible la faculté de penser l’expérience historique. Mais une même intention kantienne anime le projet de Ricœur : faire subir à l’histoire la « révolution copernicienne » que Kant a explicitée pour la science physique, faire du « sujet transcendantal » la condition de l’objectivité historique. À chaque niveau d’objectivité correspond un mode différencié de « subjectivité opératoire ».
23D’une part, si l’historien ne peut prétendre observer directement la réalité d’un être qui a été mais qui n’est plus, l’appréhension du passé dans les traces documentaires relève bien d’une observation indirecte. Comme pour toute observation scientifique, il n’est jamais question d’enregistrement passif des faits ou des phénomènes. De même que le physicien questionne la nature, de même l’historien « force à parler » le passé historique : « le document n’était pas document avant que l’historien n’ait songé à lui poser une question et ainsi l’historien institue, si l’on peut dire, du document en arrière de lui et à partir de son observation ; par là même il institue des faits historiques34 ». Le caractère constructiviste de l’histoire est renforcé par ce que Ricœur appelle le jugement d’importance. Autre manière d’attester la subjectivité opératoire de l’historien et de montrer qu’en histoire, comme dans toute science, la théorie précède les faits. Le jugement d’importance intervient dès lors que l’historien est contraint de sélectionner des périodes, des événements, des facteurs, bref, d’opérer des « coupes » dans la réalité historique.
24D’autre part, l’historien cherche, comme tout scientifique, à mettre en relation des phénomènes. C’est ici que se justifie au sens fort l’explication : l’historien doit reconstituer un enchaînement rétrospectif et n’a donc pas d’autre choix que de recourir à des analyses causales. Certes, Ricœur reconnaît que l’historien ne peut espérer faire un usage nomologique de la causalité, les événements historiques n’ayant pas la même reproductibilité que les phénomènes naturels. L’historien mobilise le plus souvent une « conception vulgaire de la causalité » : « L’histoire est condamnée à user, concurremment, de plusieurs schèmes d’explication, sans les avoir réfléchis ni, peut-être, distingués : des conditions qui ne sont pas des déterminations, des motivations qui ne sont pas des causations, des causations qui ne sont que des champs d’influence, des facilitations, etc.35. » Du fait de cette « conception vulgaire » de la causalité, l’histoire demeure par essence dans le champ des sciences inexactes. Mais aussi « vulgaire » soit-elle, la causalité historienne cautionne l’ancrage de l’histoire savante dans le champ de l’objectivité scientifique. En témoigne l’apport original de l’École des Annales qui, par un effort d’abstraction considérable, reconstitue le procès historique en distinguant des séries (série politique, série économique, série culturelle…). L’usage « vulgaire » de la causalité n’est donc pas seulement en défaut par rapport au modèle nomologique des sciences de la nature : un tel usage laisse place à des modèles originaux d’explication comme l’explication par mise en séries de phénomènes.
25Mais si nous employons la catégorie morale du devoir d’histoire, ce n’est pas seulement au nom du souvenir des victimes, mais au nom de ce que Ricœur appelle dans Temps et récit la sorte de dette de l’historien à l’égard des hommes et des femmes du passé : « rendre son dû aux hommes d’autrefois ». Sans doute peut-on reprocher à cette épistémologie historique d’être par trop anthropocentrée : anthropocentrisme historique dans lequel un Emmanuel Le Roy Ladurie36 et son histoire du climat ne se reconnaîtra pas. Mais, comme Marc Bloch, Ricœur flaire de la chair humaine dans toute enquête historique. Et c’est bien la raison pour laquelle sa proposition selon laquelle la mémoire est la matrice de l’histoire suscite encore controverses et désaccords chez les historiens.
26Autant, sous certaines conditions d’abus, devoir de mémoire et travail de mémoire peuvent se contrarier, autant le travail de l’histoire peut apparaître comme un simple dépli du devoir d’histoire dans la mesure où l’enjeu de la distanciation réflexive au passé est la résultante directe des opérations historiographiques constitutives de l’objectivité historique. Si nous avons jugé utile toutefois d’accorder une place singulière au travail de l’histoire, c’est en raison de ses vertus civiques sur la manière dont une société se rapporte à son passé. Ce n’est pas dire pour autant, parce qu’il met à distance les affects, que le travail de l’histoire aurait pour seul objectif civique d’apaiser les mémoires selon un processus qui pourrait conduire à une « idéologie molle ». Le travail de l’histoire s’inscrit lui-même dans un champ de controverses entre historiens qui signe la vitalité de la recherche scientifique.
Notes de bas de page
1Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Éditions du Seuil, 2000.
2François Hartog, Régimes d’historicité, Paris, Éditions du Seuil, 2003, p. 215-216.
3Sébastien Ledoux, « Enjeux d’une écriture historienne du devoir de mémoire », [http://cvuh.blogspot.fr/2013/04/enjeux-dune-ecriture-historienne-du.html]; Josiane Boutet, Le pouvoir des mots, Paris, La Dispute, 2010, p. 16.
4Johann Michel, Gouverner les mémoires, Paris, PUF, 2010 ; Devenir descendant d’esclaves. Enquête sur les régimes mémoriels, Rennes, PUR, coll. « Res Publica », 2015 ; Le devoir de mémoire, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2018.
5François Dosse, « Le moment Ricœur », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 69, 2001/1, p. 137-152.
6Johann Michel,Le devoir de mémoire, op. cit.
7Didier Fassin et Richard Rechtman, L’empire du traumatisme. Enquête sur la condition de victime, Paris, Flammarion, 2011.
8Ibid., p. 407.
9Jean-Michel Chaumont, La concurrence des victimes, Paris, La Découverte. 1997. Il faut souligner également l’impact, bien avant le symposium de New York, du procès Eichmann qui, à la différence du procès de Nuremberg dont l’administration de la preuve s’est construite sur archive, a laissé une place considérable à la parole des victimes : « L’essence du procès Eichmann est la litanie des 111 témoignages qui a permis de libérer la parole des survivants et de créer une demande sociale, comme l’ont fait en France d’autres procès ultérieurs (ceux de Klaus Barbie, de Paul Touvier et de Maurice Papon). Le rescapé des camps et des ghettos acquiert son identité de survivant parce que la société la lui reconnaît » (Annette Wieviorka, « Shoah : les étapes de la mémoire en France », in Pascal Blanchard et Isabelle Veyrat-Masson [dir.], La guerre des mémoires, Paris, La Découverte, 2008, p. 111).
10Ces registres différenciés de sortie du soupçon n’empêchent pas bien entendu des croisements ou des hybridations entre ces registres. Didier Fassin et Richard Rechtman (L’empire du traumatisme, op. cit., p. 117) montrent très bien par exemple comme la psychanalyse de Bettelheim, construite en partie à partir de son expérience des camps de concentration, a contribué à la sortie du soupçon qui pesait sur les survivants en forgeant notamment l’une des premières hypothèses attenantes à la culpabilité du survivant.
11Olivier Lalieu (« L’invention du devoir de mémoire », Vingtième Siècle, no 69, 2001, p. 83-94) défend cependant la thèse selon laquelle le devoir de mémoire revêt une gestation symbolique plus ancienne. L’idée de devoir de mémoire se serait construite dans le cadre d’associations de déportés (composés majoritairement d’anciens résistants) depuis l’immédiat après-guerre en France, sans exclusive pour la mémoire de la Shoah. Ce n’est que plus tardivement, à partir des années 1970 et surtout les années 1980-1990, que le devoir de mémoire se cristalliserait dans l’espace public, politique et médiatique autour de la mémoire de la Shoah. On peut s’interroger cependant sur la possibilité d’inscrire cette injonction au souvenir dans une matrice de sens initiale dans laquelle la reconnaissance des héros prime sur la reconnaissance des victimes. Parle-t-on vraiment du même devoir de mémoire lorsque les porteurs de mémoire de la Shoah, centrés sur les victimes innocentes persécutées pour ce qu’elles étaient, tendent à s’émanciper des revendications des autres associations de déportés ?
12Johann Michel, Gouverner les mémoires. Les politiques mémorielles en France, Paris, PUF, 2010.
13Serge Barcellini, « Du droit au souvenir au devoir de mémoire », Cahiers français de la Documentation française, 303, 2001, p. 24-28.
14Sébastien Ledoux, « “Le devoir de mémoire”, fabrique du post-colonial ? Retour sur la genèse de la “loi Taubira” », Cahiers d’histoire, revue d’histoire critique, 2012.
15Johann Michel, « L’institutionnalisation du crime contre l’humanité et l’avènement du régime victimo-mémoriel en France », Canadian Journal of Political science, vol. 44, no 3, 2011, p. 663-684.
16Sébastien Ledoux, « “Le devoir de mémoire”… », art. cité, p. 122.
17Bernard-Henry Lévy, « La mémoire infinie », in Thomas Ferenczi (dir.), Devoir de mémoire, droit à l’oubli, Bruxelles, Éditions Complexe, 2002, p. 237.
18Alain Badiou, « Le sujet supposé chrétien de Paul Ricœur. À propos de La mémoire, l’histoire, l’oubli », Élucidation, nos 6 et 7, 2003, p. 19-23. L’interprétation pour le moins douteuse de Badiou consiste à montrer que l’ouvrage de Ricœur vise à faire triompher la vision chrétienne de l’histoire contre l’histoire juive. Pour un état des lieux de la réception de La mémoire, l’histoire, l’oubli, voir François Dosse et Catherine Goldenstein (dir.), Paul Ricœur : penser la mémoire, Paris, Éditions du Seuil, 2013.
19Paul Ricœur, « Mémoire et histoire. L’écriture de l’histoire et la représentation du passé », Annales, no 4, juillet 2000, p. 736.
20Paul Ricœur, Vivant jusqu’à la mort, Paris, Éditions du Seuil, 2007, p. 66-67.
21La résilience est un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l’événement traumatique pour ne plus vivre dans la dépression et se reconstruire.
23Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, op. cit., p. 107.
24Renaud Dulong, Le témoin oculaire. Les conditions sociales de l’attestation personnelle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998.
25Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, op. cit., p. 205.
26Ibid., p. 213.
27Du point de vue de ses usages, l’expression « devoir d’histoire », comme le montre Sébastien Ledoux (« Enjeux d’une écriture historienne du devoir de mémoire », art. cité), est apparue sous la plume d’historiens dans la seconde moitié des années 1990, pour l’opposer à l’usage abusif du « devoir de mémoire ». On la rencontre notamment chez Antoine Prost que cite Sébastien Ledoux : « On fait valoir sans cesse le devoir de mémoire : mais rappeler un événement ne sert à rien, même pas à éviter qu’il ne se reproduise, si on ne l’explique pas […]. Si nous voulons être les acteurs responsables de notre propre avenir, nous avons d’abord un devoir d’histoire » (Antoine Prost, Douze Leçons sur l’histoire, rééd., Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points histoire », 2007, p. 306).
28Paul Ricœur, Temps et récit, t. III, Paris, Éditions du Seuil, 1985, p. 279.
29Parmi les courants de la philosophie critique allemande, Franz Léopold Von Ranke est rattaché à « l’école réaliste ». Dans l’un de ses maîtres ouvrages (Englische Geschichte vornehmlich im siebzehnten Jahrhundert, 7 vol., Leipzig, Duncker/Humbolt, 1859-1869), Ranke plaide pour un « effacement de l’historien » qui doit laisser parler les faits historiques eux-mêmes. Dans la controverse qui oppose Ranke à Droysen, Ricœur, parce qu’il fait de l’opération historiographique une démarche de re-construction, se situerait sans nul doute du côté de Droysen pour lequel « les faits sont muets » ; il revient donc à l’historien de les interpréter, de les construire à partir des traces présentes.
30Paul Ricœur, Temps et récit, t. III, op. cit., p. 281.
31Ibid., p. 281.
32Paul Ricœur, « Objectivité et subjectivité en histoire », in Histoire et vérité, op. cit., p. 23-45.
33Ibid., p. 26.
34Ibid.
35Ibid., p. 29.
36Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire du climat depuis l’an mil, Paris, Flammarion, 2009.
Auteur
-
Johann Michel
Université de Poitiers ; EHESS (CEMS).
Johann Michel, philosophe et politiste, est professeur à l’université de Poitiers, membre honoraire de l’Institut universitaire de France, et chercheur rattaché à l’EHESS (CEMS). Il est notamment l’auteur de Gouverner les mémoires, PUF, 2010 ; Sociologie du soi, PUR, 2012 ; Ricœur et ses contemporains, PUF, 2013 ; Devenir descendant d’esclave. Enquête sur les régimes mémoriels, PUR, 2015) ; Quand le social vient au sens. Philosophie des sciences historiques et sociales, Peter Lang, 2015 ; Homo interpretans, Hermann, 2017 ; La fabrique des sciences sociales, PUF, 2018 ; Le devoir de mémoire, PUF, 2018.
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