Introduction à la deuxième partie
p. 233-234
Texte intégral
1Dans le cadre de cet ensemble de conditions ainsi données, qui combinaient contraintes, handicaps et quelques atouts bien réels, le développement du pôle économique malouin aux Temps Modernes a dépendu pour l'essentiel des initiatives créatrices de son élite marchande et de sa capacité à effectuer les bons choix en matière de trafics à deux moments clés.
2Dans les années 1530-1560 tout d’abord, alors que s’amorçait le grand repli du “roulage” breton dans les eaux européennes, les Malouins surent effectuer à un moment décisif les choix qui leur permirent de s’insérer durablement dans la nouvelle économie transatlantique en construction depuis les Grandes Découvertes, et de participer à son développement. Ces options se sont matérialisées par la mise en place de deux trafics fondamentaux, que désignent dans le vocabulaire de l’époque deux expressions – “Terre-Neuve”, “le commerce d’Espagne” – dont le contenu économique était singulièrement plus riche que le sens littéral.
3Tous deux constituaient des formes de “commerce actif” articulant armement maritime et spéculation marchande, et projetaient les navires et les négociants bretons dans un espace complexe joignant les rivages américains aux grandes places de l’Europe du Sud, ibérique et méditerranéenne. Mais ces deux trafics n’étaient pas pour autant identiques et présentaient chacun une dominante fonctionnelle. Avec Terre-Neuve prédominait incontestablement la fonction d’armement, presque à l’état pur dans sa phase initiale, même si l’activité terre-neuvière débouchait aussi, en aval, sur des circuits commerciaux complexes, ouvrant maintes possibilités de spéculation marchande à travers l’espace européen. Dans le “commerce d’Espagne” la fonction de transport (et donc d’armement) constituait un premier maillon, mais la dominante y était la fonction marchande, dans toute sa complexité et au plus haut niveau, dans la mesure où il s’agissait d’un mode d’accès - indirect - au Trésor Américain, d’un mode d’entrée dans le plus “riche” commerce de la première modernité.
4Pendant plus d’un siècle, jusqu’à la fin des années 1680, ces deux trafics majeurs ont constitué les moteurs essentiels de l’accumulation du capital marchand sur la place bretonne. A partir de la fin du XVIIe siècle cependant, les bouleversements de la conjoncture internationale imposèrent aux négociants d’opérer une reconversion profonde de leurs activités, au moins à court terme, s’ils voulaient éviter l’asphyxie complète de leur place. Ils surent l’effectuer de manière dynamique pour chacune de leurs fonctions majeures. En tant qu’armateurs d’abord, en redéployant pour un temps une large partie de leur potentiel naval (matériel et humain) de Terre-Neuve vers la course, substitut d’autant plus “naturel” qu’elle présentait avec l’activité morutière maints traits homologues. Mais aussi, à partir de 1698-1700, en tant que négociants internationaux, en utilisant avec audace les potentialités favorables d’une conjoncture d’exception pour passer d’un style indirect à un style direct d’accès au “Trésor Américain”, en développant l’interlope vers l'Amérique espagnole à une échelle sans précédent, et par toutes les voies possibles, de la Vera-Cruz au lointain Pérou.
5Vers 1710-1715 enfin, l’épuisement progressif de ces formes de reconversion temporaires qu’étaient la course et l’interlope, sans que se dessinent les perspectives d’un “retour à la normale” pour les trafics d’avant-guerre, incita certaines fractions du grand négoce malouin à chercher dans une direction radicalement nouvelle une issue pour poursuivre la dynamique d’accumulation, en jouant la carte de l’Orient et de l’expansion des trafics asiatiques. Avec l’échec final de ce pari ambitieux, mais raisonné, se brisera autour de 1720 la trajectoire éclatante - mais fragile – du “grand Saint-Malo”, aile marchante du capitalisme commercial français à un moment charnière de son histoire.
6Pour comprendre cette dynamique d’accumulation qui a soulevé la place malouine pendant un demi-siècle sous Louis XIV, il faut tenter d’analyser de l'intérieur chacun de ces grands trafics et suivre au plus près les inflexions des stratégies commerciales, tant il est vrai que c’est leur capacité d’adaptation et leur aptitude à saisir les opportunités qui a fait la force des négociants bretons dans cette conjoncture d’exception. C’est à travers cette double analyse des trafics et des stratégies commerciales que nous pourrons saisir concrètement la pratique négociante et tenter d’en apprécier (et si possible mesurer) l’efficacité, à la seule aune qui vaille en la matière, c’est-à-dire celle du profit.
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