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    Plan détaillé Texte intégral La trajectoire malouine aux temps modernes : un mouvement conjoncturel spécifique A contre-courant ? Dynamique malouine et conjoncture économique générale

    Messieurs de Saint-Malo

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre IV. Le poids de la conjoncture : Avec ou contre le courant ?

    p. 167-198

    Texte intégral La trajectoire malouine aux temps modernes : un mouvement conjoncturel spécifique Un paradoxal XVIIIème siècle L’apport des sources portuaires L’appoint des rôles d’armement : une confirmation nuancée En deçà du XVIIIe siècle : essai de reconstitution de la trajectoire de longue durée du centre marchand malouin aux Temps Modernes A contre-courant ? Dynamique malouine et conjoncture économique générale Conjoncture internationale ou conjonctures régionales ? En marge du Royaume profond Conjoncture bretonne et conjoncture malouine Dynamique conjoncturelle malouine et conjoncture internationale au XVIIe siècle

    Texte intégral

    1S’il s’inscrivait dans un espace donné et dans des cadres structurels relativement stables, le développement du pôle marchand malouin se déployait également dans le temps : entendons ici non seulement la durée, ce qui est une évidence, mais une période historique précise, marquée par un certain “climat” économique d’ensemble soumis à des variations lentes ou brusques, que les historiens désignent depuis un demi-siècle par le terme de conjoncture, emprunté au vocabulaire des économistes.

    2Ce climat d’ensemble pesait nécessairement sur l’activité des négociants du port breton, sur leurs résultats et leur réussite, mais d’abord, en amont sur leurs choix et leurs décisions, qui ne pouvaient s’abstraire de cet environnement extérieur. Seuls quelques – rares – pôles dominants de l’économie-monde – Anvers et Séville au XVIe siècle, Amsterdam au XVIIe siècle – ont pu, pour un temps, imprimer leur rythme propre et transmettre leurs impulsions à leur environnement, et encore, dans certaines limites.

    3Saint-Malo n’avait pas, à l’évidence, cette envergure et ce statut de pôle dominant capable de commander les rythmes de la conjoncture internationale, pas plus, au demeurant, qu’aucune autre place portuaire française des Temps Modernes, fut-ce Marseille ou le Bordeaux triomphant de la seconde moitié du XVIIIe siècle. L’activité de ses négociants lui donnait, il est vrai, une certaine autonomie, une marge de dynamisme endogène lui imprimant un rythme propre, que traduit précisément la trajectoire spécifique de son développement. Mais cette activité s’inscrivait dans un environnement international et dans un climat conjoncturel que les négociants bretons ne maîtrisaient pas et dont ils devaient subir les rythmes, quitte à s’y adapter de la manière la plus dynamique possible.

    4La réussite des grandes places portuaires françaises au XVIIIe siècle s’appuiera sur un environnement conjoncturel international favorable, que les grandes études qui leur ont été consacrées pouvaient considérer – à juste titre – comme un postulat n’impliquant guère de démonstration, ce qui en facilitait d’autant l’analyse. Malgré des rythmes différenciés et des périodisations décalées, les réussites nantaises ou bordelaises, havraises ou marseillaises, constituent autant de modalités spécifiques de la grande croissance commerciale du XVIIIe siècle ; et cette “corrélation positive” évidente, constitue, pour une part au moins, un facteur d’explication.

    5Le choix du “cas malouin” – au sens clinique du terme – nous place devant un autre cas de figure et dans une situation toute différente. Pour le XVIIIe siècle, compte tenu de la discordance manifeste entre la trajectoire du centre portuaire breton et les rythmes de la conjoncture nationale et internationale ; et plus encore pour la période sur laquelle nous avons choisi de centrer notre analyse : le XVIIe siècle, et plus spécifiquement la période “louis-quatorzienne”, des années 1650 aux environs de 1720-1725. Ce choix nous place devant un double problème, de nature différente et d’inégale difficulté.

    6Le premier temps de la démarche – la tentative de reconstruction de la trajectoire du centre marchand malouin aux Temps Modernes – soulève évidemment des problèmes de sources, si nous voulons essayer de reconstituer, au moins grossièrement, ce mouvement dans la longue durée, en remontant en deçà de l’ère des grandes sources sérielles administratives exploitables (et déjà largement exploitées). Mais une telle tentative soulève aussi des problèmes de méthode, c’est-à-dire de critique des données et de choix des indicateurs pertinents susceptibles de nous permettre d’approcher au plus près le “mouvement réel” des activités du négoce malouin lui-même, qui ne coïncidait pas exactement avec le mouvement global du trafic portuaire.

    7Mais les vrais problèmes de fond se poseront lorsque nous essaierons de situer cette trajectoire malouine dans son environnement conjoncturel global, pour tenter d’apprécier l’impact de celui-ci, de repérer les corrélations, et surtout peut-être les discordances éventuelles. Car on peut s’interroger sur l’existence même d’une conjoncture “mondiale” (entendons ici de l’“économie-monde européenne” désormais élargie à l’espace atlantique) en ce problématique XVIIe siècle, si l’on rappelle la vigueur des débats qui ont opposé depuis plus d’un quart de siècle les historiens sur ce point, et tout particulièrement pour la période 1650-1725 qui est au centre de notre réflexion. Et si cette “unicité” conjoncturelle peut être remise en cause dans cette phase du développement de l’économie internationale, il restera à déterminer l’espace conjoncturel dont la place bretonne a pu subir l’influence dominante et recevoir les impulsions majeures, positives ou négatives.

    La trajectoire malouine aux temps modernes : un mouvement conjoncturel spécifique

    8En préalable à toute discussion approfondie sur le rôle de la conjoncture dans le destin historique du centre marchand malouin, il convient d’établir avec le maximum de précision possible quelle a été sa trajectoire spécifique pendant la période moderne, en utilisant – et confrontant – à cet effet le maximum d’indicateurs quantitatifs, directs ou indirects, susceptibles de nous éclairer.

    9Il ne s’agit pas, en ce domaine, d’une reconstruction ex nihilo, dans la mesure où nous pouvons nous appuyer pour ce faire sur l’acquis inestimable des travaux d’histoire quantitative menés dans les années 1956-1970 sous la direction de Jean Delumeau, qui ont “mis en exploitation” les grandes sources sérielles disponibles, registres portuaires et registres paroissiaux.

    10Mais ces sources ne sont pas sans faiblesses ni limites, notamment la série majeure des registres portuaires dont l’utilisation requiert un sérieux examen critique, et la confrontation avec des séries complémentaires plus partielles mais plus fines. En tout état de cause, le grand fonds de l’Amirauté n’est exploitable qu’à partir de 1681 : c’est déjà un privilège par rapport à d’autres ports français moins bien lotis, et c’est suffisant pour nous éclairer sur le dernier siècle de l’Ancien Régime, mais non pas pour nous donner une vision globale de la trajectoire de Saint-Malo aux Temps Modernes. Si nous voulons atteindre, au moins de manière approchée, cette vision de longue durée, ne serait-ce que pour remettre en perspective les données plus sûres dont nous disposons pour la fin du XVIIe siècle, il nous faudra faire flèche de tout bois en mettant à contribution toutes les sources, tous les indicateurs, mêmes indirects, susceptibles de nous aider à appréhender cette dynamique de longue durée du port de la Rance, et à en repérer, fut-ce grossièrement, les rythmes majeurs.

    Un paradoxal XVIIIème siècle

    L’apport des sources portuaires

    11La magnifique série des registres portuaires de l’Amirauté constitue, bien évidemment, la source de base pour toute reconstitution du mouvement conjoncturel de la place malouine à partir de la fin du XVIIème siècle.

    12Il est à peine besoin de rappeler que nous bénéficions en la matière d’une double chance exceptionnelle. Une chance documentaire tout d’abord, dans la mesure où a été conservée aux Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine la double série de registres tenus sous l’autorité des officiers de l’Amirauté du siège de Saint-Malo, où étaient enregistrés dans l’ordre chronologique des entrées et des départs, à la fois les congés que devaient prendre capitaines de navires ou maîtres de barques quittant le port, et les rapports de mer que les capitaines et maîtres de tous les bâtiments, malouins ou forains, étaient tenus de faire à leur arrivée dans le port, selon des normes en principe fort précises formulées par l’Ordonnance de la Marine d’août 1681 dans son Titre X.

    13Tenus selon ces stipulations de l’Ordonnance, les registres portuaires malouins ne présentent par eux-mêmes aucune particularité qualitative notable. Comme ailleurs on peut y observer les flottements habituels dans l’enregistrement des tonnages, qui se prolongeront jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Mais on doit souligner aussi la progression sensible et assez précoce de la précision de l’enregistrement, par exemple pour la destination déclarée à la sortie (avec passage d’une destination vague – “Terre-Neuve”, “Espagne” – à une zone ou un port précis), ou, pour la composition de la cargaison transportée, désormais détaillée et parfois quantifiée à partir de 1698, ce qui en faisait une source économique de tout premier ordre.

    14Mais au-delà des qualités de la source, c’est sa dimension sérielle qui lui confère une valeur tout à fait exceptionnelle, puisque l’amplitude chronologique de la série des registres portuaires est plus que séculaire, allant de 1678 à 1788 dans ses limites extrêmes, et de 1681 à 1787 pour ne retenir que les années complètes effectivement exploitables.

    15Cette grande série séculaire présentait, il est vrai, des lacunes nombreuses, soit partielles – comme en 1685 ou 1699-1700 –, soit complètes pour certaines années, notamment dans le second quart du XVIIIe siècle (entre 1725 et 1731, puis dans les années 1740), et dans la période 1777-1784. Néanmoins, avec des données complètes – ou reconstituables par extrapolation partielle – pour 61 années sur 108 entre 1681 et 1787, on dispose d’une base documentaire suffisante pour permettre la construction d’une courbe de longue durée du mouvement portuaire global. Il s’agit là assurément d’un véritable “privilège” documentaire pour l’historiographie malouine, qui ne se retrouve à ce degré pour aucun autre grand port français de l’époque.

    16Il faut cependant prendre la mesure de l’effort qu’exigeait l’exploitation d’une source aussi massive, enregistrant sur plus d’un siècle sans doute près de 250 000 mouvements d’entrées ou sorties de navires, à raison de 2 à 3 000 mouvements par an ! C’était là une tâche dépassant les capacités d’un chercheur individuel, et nous ne pouvons en tirer profit qu’à la faveur d’une seconde chance, d’ordre historiographique cette fois. Cette grande série des registres de l’Amirauté, signalée dès avant la guerre par ce pionnier de l’histoire économique malouine que fut Léon Vignols, a été “mise en exploitation” à partir de 1956 à l’initiative et sous la direction de Jean Delumeau, dans le cadre d’un grand effort de recherche collective qui a impliqué plusieurs dizaines d’étudiants de maîtrise rennais pendant quinze ans, les dépouillements finaux pour la période 1771-1788 ayant été achevés par une collaboratrice de l’Institut Armoricain de Recherches Historiques, Mlle Y. Grimault.

    17Au fur et à mesure de l’avancement des dépouillements, ce travail de longue haleine a débouché sur des synthèses partielles de plus en plus larges exploitant ces données, en 1961 pour la période 1681-1700, en 1966 pour la période 1681-1720, en 1970 enfin – sous la forme de mémoires de maîtrises – pour la période 1681-1770. Notre apport personnel en la matière s’est borné à l’exploitation des dernières données dépouillées, couvrant la période 1771-1787, pour prolonger jusqu’à son terme cette magnifique série d’ampleur plus que séculaire, l’une des plus belles dont on dispose en matière de trafic maritime pour la France d’Ancien Régime.

    18Cette grande série ainsi reconstituée du mouvement portuaire nous offre à l’échelle d’un siècle – 1681-1787 –, fut-ce avec quelques lacunes, un indicateur tout à fait essentiel de l’évolution de l’activité commerciale du centre malouin à partir des années 1680.

    19Un indicateur ou plutôt un ensemble d’indicateurs différenciés – nombre et tonnage des navires, trafic de sortie et d’entrée –, et par décomposition de l’indicateur global du mouvement portuaire d’ensemble, une série d’indicateurs partiels modulés selon les aires de relation (“petit cabotage”, “moyen commerce français”, “grand commerce” avec l’étranger et l’outremer, pour reprendre la distinction ternaire de l’enquête Delumeau...), voire, de manière plus fine encore, selon des secteurs d’activité comme la pêche morutière à Terre-Neuve par exemple.

    20Précisons cependant que tous ces indicateurs partiels que l’on peut construire à partir de la grande série portuaire ne sont pas d’égale valeur, ni d’égale pertinence pour notre propos. L’indicateur du nombre de mouvements de navires présente évidemment un certain intérêt intrinsèque, mais il ne saurait constituer un indicateur-clé pour une appréciation correcte de l’évolution du mouvement portuaire d’ensemble, comme l’illustre une simple comparaison des données du trafic à un siècle de distance :

    PériodeNombre total mouvementsIndiceTonnage totalIndiceTonnage unitaire moyenIndice
    1686-16882959 navires10092 895 tx10031,4100
    1785-17872304 "77,811 637 "12048,45154

    21Loin de refléter une régression du trafic maritime, le recul sensible – 22 % – du nombre des mouvements de navires fréquentant le port de la Rance ne faisait que traduire la progression très nette – plus de 50 % – du tonnage unitaire moyen des bâtiments, alors que le trafic tonnage progressait de 20 %.

    22Soulignons d’ailleurs que cette progression du tonnage unitaire était à mettre au compte des caboteurs naviguant dans les eaux françaises plus encore que des navires pratiquant le commerce international et colonial :

    Evolution du tonnage unitaire des navires fréquentant Saint-Malo :

    PériodeTous traficsIndiceGrand commerceIndiceCabotage côtes françaisesIndice
    1686-168831,40 tx10063,02 tx10019,2 tx100
    1785-178748,45 "15489,95 "142,736,5 "190

    23A l’évidence, compte tenu de cette évolution du tonnage unitaire, seul l’indicateur du tonnage peut avoir vraiment valeur probante pour nous permettre d’apprécier l’évolution dans la longue durée du mouvement portuaire.

    24L’analyse attentive des séries portuaires, pour la période initiale 1680-1715 révèle cependant d’autres faiblesses ou disparités qui imposeront là aussi des choix dans l’utilisation des données. Observons en effet les données du mouvement portuaire aux entrées et aux sorties pour la période 1681-1688, ventilées selon les aires de trafic distinguées dans l’enquête Delumeau :

    SORTIESENTREES
    ZONE DE TRAFICNombreTonnageNombreTonnage
    (moyennes annuelles)(Moyennes annuelles)
    Zone du Petit Commerce (entre orne et Vilaine266 nav.3525 tonneaux910 nav.10 835 tonneaux
    Zone du moyen commerce (autres ports français)193 "6422 "450 "12 802 "
    Zone du grand commerce (étranger et colonies)387 "24 808 "385 "24 386 "
    TRAFIC TOTAL836 "34 775”1745 "48 022 "

    25Alors que pour le grand commerce avec l’étranger et l’outre-mer colonial flux d’entrée et de sortie s’équilibrent pratiquement, comme il est normal, on ne peut qu’être frappé de l’énorme disparité entre flux d’entrées et de sorties pour les relations avec les ports français, proches ou plus lointains.

    26Un déficit aussi considérable des sorties de navires - qui dépassait les 2/3 pour les relations avec les zones les plus proches d’entre Orne et Vilaine, ne peut évidemment s’expliquer par la seule fraude des capitaines ou l’inattention des greffiers de l’Amirauté, et encore moins par la “rétention” de ces centaines de caboteurs entrés à Saint-Malo, qui eussent vite transformé l’estuaire de la Rance en un cimetière de navires, hypothèse évidemment absurde. Ce déficit des sorties fin XVIIe siècle correspondait à un sous-enregistrement des départs dont on peut identifier les raisons institutionnelles. Il s’agissait, pour une part, d’une dérogation générale à la règle concernant les congés : “ne seront néanmoins les maîtres tenus de prendre aucun congé pour retourner au port de leur demeure, s’il est situé dans le ressort de l’Amirauté où ils auront fait leur décharge”. Or, précisément, une part notable du trafic de Saint-Malo avec les côtes françaises de la Manche et de la façade atlantique était assuré par des barques de ports satellites voisins situés dans le ressort du siège de l’Amirauté (entre le Couesnon et l’Arguenon), surtout Cancale pour le trafic d’importation du cidre et Saint-Briac pour le trafic du sel, caboteurs qui pouvaient entrer à leur port d’attache sans prendre de congé et donc en échappant – légalement – à l’enregistrement à l’Amirauté.

    27Mais ce déficit d’enregistrement des sorties tenait plus encore à une dérogation spécifique des Amirautés bretonnes, tardivement intégrées à l’Amirauté de France (1691), qui devaient conserver même au-delà le privilège de délivrer aux caboteurs bretons des congés annuels qui n’avaient à être présentés – et enregistrés – que lors de la première sortie et non plus lors de leurs sorties ultérieures éventuelles au cours de l’année. A titre d’exemple, la barque le RENEJOSSELIN de 18 tonneaux, capitaine Guillaume Ricordel, sortie le 4 février 1682 avec un congé annuel, n’effectua pas moins de 18 rotations au cours de l’année, d’après les rapports de mer successifs du maître : comptabilisée 18 fois pour 324 tonneaux aux entrées, la barque ne comptait que pour un mouvement et 18 tonneaux dans les statistiques de sortie.

    28Sans que ces dérogations concernant la délivrance des congés fussent remises en cause, l’Amirauté resserra cependant progressivement son contrôle sur l’enregistrement des sorties de barques : dès 1686-88 le nombre des sorties de barques enregistrées quadruplait presque par rapport aux années 1681-83 ; et à partir de 1716 les maîtres de barques bénéficiant des dérogations évoquées plus haut furent néanmoins tenus de présenter systématiquement leur congé – fut-il annuel – à l’Amirauté pour enregistrement, ce qui entraîna un rééquilibrage complet des sorties par rapport aux entrées pour ce secteur du petit et moyen cabotage, qui n’avait rien de marginal dans l’ensemble du mouvement portuaire malouin.

    29Cette critique interne de la source – déjà amorcée par les auteurs de l’enquête – n’a d’autre fin que sa conclusion pratique : compte tenu de l’importance de ce sous-enregistrement des départs – qui représentait près de 40 % du tonnage total enregistré dans les années 1681-88 – la série globale des départs ne peut à l’évidence servir d’indicateur fiable pour l’appréciation du mouvement de longue durée du trafic portuaire, et cette conclusion invalide de même la représentativité de l’indicateur global du trafic total, qui souffrait d’un déficit d’enregistrement de l’ordre de 10 à 20 % des tonnages pour la période initiale de la série, entre 1680 et 1715.

    30Dans ces conditions les 81 172 tonneaux de trafic maritime total (sorties + entrées) enregistrés en 1681 ne peuvent être considérés comme équivalents aux 81 241 tonneaux enregistrés en 1720, ni comparables aux 111 173 tonneaux enregistrés en 1787, date ultime de la grande série de l’Amirauté, compte tenu de la modification des conditions de l’enregistrement des sorties survenues à partir de 1716. En pratique, cet indicateur global ne peut être utilisé de manière fiable que pour le XVIIIe siècle, entre 1717 et 1787, ce qui n’est déjà pas négligeable.

    31Mais il faut se garder de l’hypercriticisme. Malgré les faiblesses de la source analysée ci-dessus, la grande série des registres portuaires de l’Amirauté nous permet bel et bien de construire dans la longue durée séculaire (de 1681 à 1787) deux indicateurs tout à fait fiables et présentant une base suffisamment large pour refléter de manière significative le mouvement des activités du centre portuaire.

    32Le premier indicateur concerne le trafic total d’entrée, apprécié d’après le tonnage enregistré, tous courants sectoriels de trafics additionnés, du trafic de petit cabotage avec les zones littorales proches jusqu’aux relations les plus lointaines avec Terre-Neuve, les Iles ou l’Océan Indien. Compte tenu de la netteté de la réglementation définie par l’Ordonnance de la Marine en 1681 en matière d’obligation de faire rapport pour tout capitaine ou maître entrant au port, et de la stricte observance de cette disposition, cette série des entrées nous paraît présenter une validité certaine pour l’ensemble de la période 1681-1787 ; elle nous offre ainsi la représentation fiable la plus globale du mouvement portuaire de Saint-Malo de la fin du XVIIe siècle à la fin du XVIIIe siècle, sous la seule réserve des lacunes documentaires, hélas assez nombreuses après 1725.

    33Précieux par sa globalité, cet indicateur du trafic d’entrée pêche évidemment, à l’inverse, par son manque de sélectivité : il additionne sans discrimination les caboteurs acheminant vers la ville pierre à bâtir et bois de chauffage, et des longs-courriers ramenant des quatre coins du monde savons et aluns, vins et huiles, sucres et cafés, c’est-à-dire des courants de trafic qui n’impliquaient pas de la même façon la place marchande et le négoce malouin lui-même. Or les relations à court et moyen rayon du port malouin avec les ports français de la Manche et de l’Atlantique représentaient une part tout à fait importante du trafic total d’entrée, au XVIIIe siècle, comme le montrent les chiffres ci-après :

    Trafic Total d’entréeTrafic d’entrée depuis les ports français % du trafic total d’entrées
    1681-168848 022 tonneaux23 636 tonneaux47 %
    1713-174138 224 "22 370 "56 "
    1763-177641 059 "22 541 "55 "
    1785-178753 675 "28 376 "54 "

    34Certes, ces courants de trafic en provenance des ports français n’étaient pas nécessairement médiocres compte tenu du rôle essentiel du cabotage maritime comme moyen de relation privilégié de Saint-Malo avec son hinterland. Ces courants étaient pour une part articulés à des trafics de plus grande ampleur, soit qu’ils contribuent aux approvisionnements (en blé, cidre, sel, etc.) des navires long-courriers en armement, soit qu’ils assurent le regroupement de marchandises destinées à l’exportation, comme pour ces barques arrivant de Morlaix ou Rouen chargées de ballots de toile. Il est certain cependant qu’une large partie de ces courants de trafic d’entrée à court ou moyen rayon étaient destinés à l’approvisionnement du marché urbain en matériaux de construction, combustibles, denrées alimentaires – et ne peuvent témoigner que de manière bien indirecte sur la conjoncture spécifique du port dans sa dimension internationale.

    ***

    35Le choix d’un second indicateur plus sélectif s’impose par conséquent pour essayer de saisir au plus près, dans la longue durée, le dynamisme propre de la place internationale : l’indicateur “Grand Commerce”, pour reprendre la terminologie utilisée dans l’enquête Delumeau – qui regroupe l’ensemble des relations maritimes du port breton avec les pays étrangers européens (l“étranger” commençant, rappelons-le, fort près : à Jersey...) et l’outre-mer, de Terre-Neuve à la Chine. Précisons cependant que, pour ces relations “extérieures”, nous disposons de données fiables non seulement pour les entrées, mais pour les sorties, dont l’enregistrement échappe à la critique effectuée plus haut et dont les données peuvent être utilisées avec confiance dès les années 1680. Un indicateur global “grand commerce” (étranger et colonial) - additionnant entrées et sorties, nous paraît dès lors l’indicateur le plus représentatif de l’activité internationale du port breton que l’on puisse construire à partir de ces massives séries des registres portuaires.

    ***

    36Les tables publiées en annexe présentent ces données ainsi rassemblées, à l’échelle d’un siècle, de 1681 à 1787, tandis que le graphique page 173 nous permet de visualiser le mouvement séculaire de ces indicateurs globaux que nous avons ainsi privilégiés. Avec cette précision essentielle que nous avons pour l’instant “éliminé” les périodes de guerre maritime qui, à partir de 1689, scandent de manière profonde le mouvement portuaire d’un port aussi exposé que Saint-Malo. Cela ne signifie aucunement que nous tenions la guerre pour un phénomène exogène, et moins encore marginal. Bien au contraire. Mais son impact sur le mouvement portuaire nous paraît justifier une analyse spécifique que nous développerons plus loin, et qui explique cette “mise entre parenthèses” toute provisoire.

    37Considérons donc l’évolution du trafic portuaire dans les conditions “normales” d’exercice du commerce maritime en période de paix sur mer, des années 1680 aux années 1785-87. La conclusion globale, évidente, est celle d’une stagnation séculaire du trafic portuaire malouin, comme le confirme montre l’évolution de l’indice-tonnage par période pour chacun des deux grands indicateurs retenus : c’est seulement à la veille de la Révolution que le trafic total d’entrée dépassera de manière infinitésimale – 112 contre 109 en 1686-1688 – le niveau atteint un siècle plus tôt à la veille de la guerre de la Ligue d’Augsbourg. Plus significativement encore, l’indicateur sectoriel du trafic “grand commerce” nous démontre que dans ce domaine essentiel qui impliquait directement le négoce, les niveaux atteints dès le début des années 1680 (1681-1683) n’ont pu être retrouvés au cours du XVIIIe siècle, même lors du “boom” terminal qui suivit la fin de la guerre d’Amérique.

    38On saisit ici d’entrée de jeu, au moins en partie, l’originalité fondamentale de la trajectoire malouine par rapport à tous les autres grands ports français des Temps Modernes : la “non-croissance” du XVIIIe siècle, si l’on peut ainsi s’exprimer par anti-phrase, contrastant de manière flagrante avec les réussites nantaises, bordelaises ou marseillaises au Siècle des Lumières... A cette nuance près cependant qu’il s’agit d’une stagnation séculaire à partir d’un haut niveau d’activité atteint dès la fin du XVIIe siècle, qui faisait du port breton, à cette date, l’un des tous premiers ports du Royaume : les 52 000 tonneaux de trafic total d’entrée annuel enregistrés à Saint-Malo vers 1686-1688 se comparaient honorablement aux 63 370 tonneaux enregistrés à Rouen en 1700 ou avec les 65 810 tonneaux enregistrés à Nantes... en 1743 ; et les 98 056 tonneaux de trafic total officiellement enregistrés à Saint-Malo en 1687 (avec un déficit de près de 20 % pour les sorties) situaient le port de la Rance à un niveau très voisin de Bordeaux, dont Malvezin évaluait le trafic global en 1700 à 114 795 tonneaux.

    39Une analyse plus fine de ces indicateurs du trafic portuaire nous permet de dégager trois grandes phases dans ce que l’on ose à peine appeler une évolution séculaire.

    40Du début des années 1680 jusqu’en 1714-1715, le trafic portuaire s’est maintenu sur un haut plateau d’activité dont les points culminants ont été atteints dès 1686-87. Non sans quelques oscillations et fléchissements, comme en 1684-85 ou en 1698-1701, sans même prendre en compte les effondrements provoqués par les deux grandes guerres successives, qui relèvent d’une autre analyse. Mais on peut constater qu’au lendemain de la paix d’Utrecht l’indicateur le plus global, celui du trafic total d’entrée, retrouvait et dépassait les niveaux enregistrés au début des années 1680.

    41C’est à partir de 1716 que plongent vraiment les indicateurs du trafic, et que s’amorce une phase de régression de longue durée de l’activité portuaire ; entrecoupée de quelques rémissions temporaires il est vrai – comme en 1719 ou 1723-24 – elle s’approfondira jusqu’au point bas atteint en 1735-1736 où le trafic total d’entrée marquait un recul de 40 %, et plus significativement encore le trafic “grand commerce” une chute de 48 % par rapport au point haut atteint en 1687. Les chiffres et les courbes du trafic portuaire confirment ainsi la réalité et la profondeur d’une “crise malouine” du début XVIIIe siècle – 1715 – 1740 – dont on a par ailleurs bien d’autres indices et témoignages ; soulignons notamment que cette régression a touché au premier chef le trafic international, mettant ainsi en cause le statut de port de premier rang de Saint-Malo, à l’heure même où s’amorçait la croissance vigoureuse de ses principaux concurrents.

    42Troisième temps enfin, à partir de 1740 s’amorce une phase de reprise incontestable de l’activité portuaire, y compris du grand commerce, hachée cependant par les effets des guerres maritimes, et notamment de la guerre de Sept Ans, qui fut particulièrement dramatique à Saint-Malo. Mais cette reprise de la seconde moitié XVIIIe siècle (1740-1787) n’a constitué, au mieux, qu’une récupération des niveaux de trafic de la fin du XVIIe siècle, qui n’ont même pas été retrouvés pour le secteur essentiel du grand commerce international.

    43L’analyse des séries portuaires nous fournit ainsi une première image de la trajectoire historique du centre portuaire malouin qui met bien en évidence son originalité conjoncturelle au sein de l’ensemble de l’économie maritime française : le port breton n’a pas participé à la “grande croissance” du commerce maritime français – et international – au XVIIIe siècle ; c’est dans une période antérieure que s’est située son ascension et son point d’apogée, vraisemblablement dans les dernières décennies du XVIIe siècle, et à coup sûr avant 1715/1716.

    44Il ne s’agit encore ici cependant que d’une image grossière, et à plus d’un titre discutable. Au-delà des faiblesses intrinsèques de la source évoquées plus haut, on peut s’interroger sur ce que désigne et mesure réellement l’indicateur du trafic portuaire, même lorsque l’on a toutes garanties que les données établies cernent au plus près le phénomène observé.

    L’ÉVOLUTION DE LONGUE DURÉE DE L’ACTIVITÉ MARITIME DE SAINT-MALO (1681-1792)

    L’évolution du trafic total d’entrée
    (en tonnage, pour les années de paix 1681-1787)

    L’évolution du trafic grand commerce
    (en tonnage d’entrées et sorties pour les années de paix 1681-1787)

    L’évolution de l’armement pour le grand commerce
    (d’après le tonnage armé, petit cabotage exclu, pour les années de paix 1681-1792)

    45Rappelons tout d’abord que les indicateurs du trafic construits à partir des données fournies par les registres portuaires mesuraient un trafic maritime, un ensemble de mouvements de navires, petits et grands, et non pas un trafic marchand portant sur des cargaisons effectivement identifiées et mesurées.

    46Le tonnage effectivement mesuré – avec toutes les approximations que l’on sait – à partir des déclarations de maîtres et capitaines, et utilisé dans nos tableaux et courbes, est en effet un tonnage-navire exprimant la capacité de transport potentielle des bâtiments fréquentant le port, et non le tonnage-marchandises effectivement transporté et chargé ou déchargé. Il incluait ainsi le tonnage des navires effectuant simplement une relâche technique, sans mouvement de marchandises, et le tonnage “mort” des bâtiments naviguant avec une cargaison partielle, et surtout de ceux entrant ou sortant “sur lest”, c’est-à-dire à vide. Cette discordance entre trafic maritime et trafic marchandise existe évidemment pour tout organisme portuaire ; mais il est certain qu’elle prenait une ampleur particulière en raison des spécificités du port breton, port de façade maritime propice aux relâches, port d’armement dont les longs courriers revenaient fréquemment sur lest à leur port d’attache, port marchand recevant de puissants courants d’approvisionnements sans avoir en contrepartie de fret pondéreux à offrir à la sortie, à la différence des grands ports de la façade atlantique. A la faveur d’une amélioration des déclarations de cargaison à l’Amirauté à la fin du XVIIe siècle, certains mémoires réalisés dans le cadre de l’enquête Delumeau ont tenté d’apprécier la part de ce “tonnage mort”, qui aurait représenté 21,4 % du tonnage-navires enregistré en 1698 et 24,10 % en 1699, et il s’agit ici de chiffres partiels ne prenant pas en compte les navires naviguant avec une cargaison incomplète. Ces sondages nous montrent en même temps que ce pourcentage du “tonnage mort” constituait une variable dont il est bien difficile d’apprécier l’évolution exacte à l’échelle du siècle.

    47A fortiori doit-on rappeler que le dépouillement des registres portuaires permet de construire exclusivement des indicateurs “physiques” du trafic – nombre de mouvements et tonnage-navire – qui ne représentent que de manière grossière le mouvement commercial réel. Il est à peine besoin d’insister sur les limites de l’indicateur du nombre de mouvements, qui mettait sur le même plan une barque de 5 tonneaux et un vaisseau de 500 tonneaux revenant des Indes ou de la Mer du Sud.

    48Mais il faut souligner aussi la relativité de l’indicateur-tonnage, qui ne prend pas en compte la nature et donc la valeur des marchandises acheminées. Même à tonnage égal une barque venant de l’Avranchin chargée de cidre et une barque arrivant de Morlaix avec une cargaison de ballots de toiles du Léon destinées à l’exportation constituaient le support de flux commerciaux d’ampleur très inégale, compte tenu de la valeur relative des produits transportés. Cette observation vaudrait plus encore pour les trafics du secteur grand commerce, compte tenu de la diversité de nature – et de valeur – des cargaisons transportées, particulièrement évident pour des trafics comme le “commerce de Cadix” et celui de Terre-Neuve : une frégate de 300 tonneaux partant pour Cadix chargée de toiles et autres textiles de luxe et la même frégate expédiée pour le Petit Nord avec son sel et ses vivres pesaient du même poids dans les statistiques portuaires, mais représentaient en réalité des flux commerciaux de valeur bien différente ; et ce d’autant plus que les navires terre-neuviers, d’un strict point de vue économique, n’emportaient avec eux à la sortie aucun flux de marchandises destinées à la vente mais seulement des facteurs de production. Ainsi fin 1687, quatre frégates – d’un port global avoisinant les 1 200 tonneaux – partaient pour Cadix “avec trois millions de marchandises” d’après La Lande Magon : c’était près du triple de la valeur à laquelle nous pouvons estimer la mise-hors globale des 76 morutiers, d’un port de plus de 10 000 tonneaux, expédiés par les armateurs malouins au printemps 1688.

    49Il faudra se garder de s’appuyer exclusivement sur ces indicateurs “physiques” pour apprécier la hiérarchie réelle des différentes branches du trafic à un moment donné, en essayant de prendre la mesure des flux commerciaux dont ces mouvements de navires constituaient le support. Et il faudra aussi prendre en compte cette donnée pour apprécier exactement les oscillations du trafic dans le court terme, notamment dans les phases de guerre qui pesaient de manière différentielle sur les branches du trafic : ce n’était pas nécessairement aux dépens des commerces “riches” entraînant les flux commerciaux les plus importants.

    50L’idéal serait évidemment de pouvoir saisir, au-delà de ce “mouvement apparent” du trafic exprimé en termes physiques, le “mouvement réel” des flux commerciaux, exprimé à travers la seule unité de mesure qui puisse en donner une appréciation exacte, la valeur monétaire. Cette mesure du mouvement commercial global a pu être calculée pour le XVIIIe siècle pour un certain nombre de grands ports français comme Bordeaux ou Marseille, à partir principalement des “états de la Balance du Commerce”. Nous n’avons pas cette chance pour Saint-Malo : les états dressés par l’administration des fermes, comme ceux de la Balance du Commerce, noyaient le trafic malouin dans une “Direction” de Rennes recouvrant les trois-quarts de la province de Bretagne, du Couesnon à la Vilaine, et englobant d’autres ports aussi peu négligeables que Morlaix et Lorient. Au demeurant, ces “états”, conservés essentiellement pour la seconde moitié XVIIIe siècle – 1746 à 1780, l’état le plus utilisable concernant l’année 1770 –, ne nous eussent pas permis d’apprécier le mouvement séculaire du trafic commercial malouin. C’est seulement de manière sectorielle, pour certains trafics particuliers, que nous pourrons tenter d’opérer cette mesure en valeur du commerce maritime malouin dès la fin du XVIIe siècle, non sans difficulté ni marge d’approximation d’ailleurs.

    51Mais au-delà de la remise en perspective critique de cet indicateur du mouvement portuaire exprimé en tonnage, dont il faut voir les limites, il reste une dernière interrogation sur la “nature” du trafic que nous saisissons ainsi, fut-ce grossièrement. Les registres portuaires – et c’est leur intérêt – nous permettent de recenser et de mesurer l’ensemble des mouvements de navires fréquentant le port, quel qu’en fût le port d’attache et les propriétaires. Mais il s’en faut que tous ces navires aient été malouins et mis en mouvement par des négociants locaux. Comme partout se combinaient dans ce trafic global “commerce passif” assuré par des navires “forains”, et “commerce actif” directement impulsé par des navires du port armés par les négociants locaux. Ce rapport entre “commerce actif” et “commerce passif” variait très sensiblement selon les secteurs, en fonction des choix des négociants, avec une progression de la part du “commerce actif” depuis les trafics à court rayon jusqu’aux trafics les plus lointains ; il variait aussi dans le temps, en fonction de l’évolution des stratégies négociantes en matière de trafic. C’est évidemment ce “commerce actif” qu’il nous importe de connaître au premier chef.

    52D’autres approches, d’autres sources plus légères à manier que les massives séries portuaires peuvent nous permettre de le savoir plus directement.

    L’appoint des rôles d’armement : une confirmation nuancée

    53Une seconde grande source sérielle – les rôles d’armement – peut nous permettre en effet de saisir de plus près le mouvement du “commerce actif” impulsé par le négoce malouin dans cette même période.

    54Dans une place portuaire originale comme Saint-Malo, le commerce propre des négociants revêtait comme forme principale l’équipement et l’expédition de navires pour différents trafics, même s’il ne se réduisait pas à cette activité d’armement.

    55Le dépouillement systématique des registres portuaires pourrait, il est vrai, nous permettre de saisir ce mouvement de l’armement, dans la mesure où ceux-ci enregistraient – en principe – le port d’attache des navires fréquentant le port. Nous y aurons recours à l’occasion – ainsi pour les années 1680, ou 1699, à défaut d’autre solution. Mais la reprise systématique de la série des registres à cette seule fin constituerait un travail énorme, qui s’impose d’autant moins que nous disposons d’une voie d’accès plus directe... et plus rapide, grâce à un second type de source.

    56L’instauration du système des classes par Colbert autour de 1670 impliquait, pour être efficace, la mise en place d’un contrôle serre de l’administration de la Marine sur l’ensemble de la population maritime du Royaume. C’est pour renforcer celui-ci qu’une Ordonnance royale prise en avril 1689 – date significative – fit obligation à tout armateur et capitaine de prendre au bureau des classes du port où leur navire était en armement un “rôle” où étaient inscrits les noms de tous les hommes embarqués, du mousse au capitaine. Ces “rôles des classes”, désormais régulièrement tenus – en quatre exemplaires – dans tous les ports du Royaume à partir de la fin du XVIIe siècle, constituent en premier lieu une magnifique source d’histoire sociale pour l’étude des populations maritimes, comme Marc Perrichet l’avait signalé dans un article de 1959, que nombre d’historiens depuis lors - tels Alain Cabantous et T. Le Goff – ont utilisée dans cette perspective. Nous ne manquerons pas, pour notre part, d’utiliser ces rôles pour mesurer les effectifs de main-d’œuvre maritime employés par l’armement malouin, en analyser la composition et les sources de recrutement.

    57Mais les rôles des classes, enregistraient également un certain nombre d’indications concernant le navire lui-même (nom, tonnage, armement, type, et parfois lieu et date de construction), ses armateurs et propriétaire(s), le type de trafic et la destination projetée, qui en font, aussi, une source précieuse pour l’histoire de l’économie maritime, permettant de saisir au sein du mouvement portuaire global la part du trafic directement commandée et financée par le négoce local, et la ventilation de ces navires selon les secteurs d’activité et les directions.

    58A l’exhaustivité des registres portuaires de l’Amirauté s’oppose en effet la sélectivité des archives des classes, qui conservaient sous la forme de rôles d’armement la trace documentaire des seuls navires armés dans le port, c’est-à-dire équipés par les négociants locaux ; avec quelques exceptions, il est vrai, de navires armés à Saint-Malo pour compte de propriétaires extérieurs – morutiers armés pour compte de propriétaires de Granville ou de la baie de Saint-Brieuc, longs-courriers armés pour compte de Compagnies de Commerce privilégiées..., mais qu’il est assez facile de repérer et d’isoler pour reconstituer de la manière la plus précise possible le mouvement réel de l’armement malouin, au sens exact du terme, c’est-à-dire défini par la “domiciliation du capital”, pour reprendre l’heureuse formule de Louis Dermigny.

    59Ajoutons enfin un dernier avantage – pratique – de ce type de source : en raison de leur sélectivité, les archives des classes constituaient une source relativement “légère”. Pour 2 à 3 000 mouvements de navires enregistrés chaque année à l’Amirauté de Saint-Malo, les bureaux des classes ne rédigeaient et ne conservaient que 100 à 200 rôles d’armement par an, soit 10 à 15 fois moins, ce qui met leur dépouillement systématique à la portée d’un chercheur individuel, du moins lorsqu’il est effectué dans une perspective économique, ainsi que J. Meyer en avait démontré la possibilité dans son étude sur l’armement nantais au XVIIIe siècle.

    60Encore faut-il que ces précieux rôles d’armement aient été conservé de manière continue, dans la longue durée. La “chance documentaire” de Saint-Malo, ici encore, n’est pas moindre que pour le fonds de l’Amirauté. L’essentiel des “rôles de bureau”, ont été conservés aux Archives de la Marine du port de Brest, des années 1690 à la Révolution ; et cette première série, presque complète, peut être contrôlée à partir de 1734 par une seconde série de rôles déposés au greffe de l’Amirauté et conservés avec ce fonds aux Archives Départementales d’Ille-et-Vilaine. Il faut ajouter à ces deux séries “primaires” une série “secondaire” qui les redouble : les commis des classes du bureau de Saint-Malo ont en effet dressé à partir des rôles, pour certaines périodes des tables recensant année par année les armements effectués dans le port, avec les données essentielles nécessaires pour leur exploitation à des fins d’analyse économique, tables qui couvrent la quasi-totalité du XVIIIe siècle, et notamment pour la première d’entre elles, particulièrement précieuse, qui couvre la période 1706-1739.

    61Si l’on excepte le secteur – secondaire – du petit cabotage, pour lequel les données nous manquent pour le premier quart du XVIIIe siècle, nous disposons ainsi d’une seconde série séculaire, exploitable pratiquement de 1698 à 1792, avec de très rares lacunes (dont une seule irrémédiable : 1740), qui nous permet de construire un second type d’indicateur de longue durée : le mouvement de l’armement malouin dans le domaine du grand commerce, c’est-à-dire l’ensemble des trafics internationaux européens, de la Baltique à la Méditerranée, la grande pêche morutière, et les trafics au long-cours en direction de l’outre-mer américain, africain ou asiatique.

    62Il est à peine besoin de souligner l’intérêt d’un tel indicateur qui, au moins en termes physiques – nombre de navires et tonnage armé –, cerne au plus près les initiatives propres du négoce malouin dans le champ du commerce maritime.

    63Que nous apporte l’examen de cette seconde grande série d’ampleur séculaire, que visualise le graphique présenté page 173 ?

    64Disons-le d’une phrase : elle nous offre une image globalement homologue de celle que dessinaient déjà les indicateurs du trafic portuaire (tout particulièrement l’indicateur “grand commerce”), mais qui accentue encore les tendances majeures de cette trajectoire problématique.

    65Il ne s’agit plus simplement d’une tendance à la stagnation séculaire, mais d’une véritable contraction de longue durée de l’armement maritime au cours du XVIIIe siècle, par rapport aux niveaux atteints à la fin du XVIIe siècle. Une comparaison des tonnages armés annuellement par le négoce malouin pour le grand commerce international et colonial à un siècle de distance nous permet de prendre la mesure d’un recul qui ne fut pas seulement relatif, mais absolu, de l’ordre du quart en un siècle.

    Tonnage annuel arméIndice
    Période 1698-170121 250 tonneaux100
    Période 1783-179316 078 tonneaux75,6
    “années maximales”
    1698-169923 954 tonneaux100
    1785-178618 834 tonneaux78,6

    66Au-delà de cette vision globale à l’échelle séculaire, la courbe longue des armements et le tableau ci-dessous, qui nous présente les niveaux moyens de tonnage armé par périodes (grossièrement) quinquennales, nous permettent d’apprécier les points d’inflexion majeurs et les rythmes d’un mouvement qui ne fut pas linéaire.

    L’EVOLUTION SECULAIRE DE L’ARMEMENT MALOUIN (a) 1698-1792

    Nombre annuel d’armementsTonnage annuel arméIndice tonnage
    (1698-1699)160(23 954 tonneaux)(112,7)
    1698-1701140 21 250 tonneaux100
    1713-171411617 965 "84,5
    1715-17198213 502 "63,5
    1720-17248311 853 "55,7
    1725-17298512 337 "58
    1730-17349313 717 "64,5
    1735-17398012 009 "56,5
    1741-17438212 355 "58,1
    1749-17558914 931 "70,3
    1763-176710113 435 "63,2
    1768-177210913 760 "64,7
    1773-177711614 565 "68,5
    1783-178712517 255 "81,2
    1788-179210514 735 "69,3
    (1715-1743)82 12 796 "60,2
    (1749-1792)106 14 715 "69,25

    (a) Petit cabotage exclu.

    67Alors que les niveaux élevés de l’armement atteints autour de 1700 ont été pratiquement retrouvés au lendemain de la Paix d’Utrecht – avec plus de 20 000 tonneaux expédiés en 1714 – c’est à partir de 1715-1716 que s’effectue le décrochement brutal de l’activité d’armement, de l’ordre du tiers dès 1715-1719. Et malgré quelques inflexions secondaires, l’armement maritime malouin s’installe dans une phase de contraction de longue durée, pour trois décennies, à un niveau inférieur de 40 % à ceux atteints en 1698 - 1701. Le point bas de cette véritable dépression de l’activité d’armement fut atteint en 1735, où les 10 200 tonneaux armés représentaient tout juste 42 % du tonnage armé en 1698-99, au lendemain de Ryswick.

    68Une certaine “reprise” s’amorça, il est vrai, dans la seconde moitié du siècle, mais trop molle et trop incertaine pour que l’on puisse parler de récupération, et a fortiori d’une quelconque reprise de la croissance : même au point haut de cette semi-récupération, au lendemain de la guerre d’Amérique, le tonnage armé par le négoce malouin était encore inférieur de près d’un cinquième aux niveaux atteints près d’un siècle plus tôt autour de 1700. Le niveau des 20 000 tonneaux armés, largement dépassé en 1698-1699, et à nouveau retrouvé en 1714 au lendemain de la paix d’Utrecht, ne sera plus atteint au cours du XVIIIe siècle.

    69Cette contraction de l’armement maritime malouin au-delà de 1715 serait, il est vrai, à nuancer selon les types de trafic, comme le montre une évolution sectorielle des différentes branches de l’armement entre la fin du XVIIe siècle et les années du boom de reprise qui suit la guerre d’Amérique :

    Commerce international européenIndicePêche morutièreIndiceLong-coursIndice
    1698-1701(6 930 tonneaux10013 043 tonneaux1001 277 tonneaux100
    1783-17872106 "30,312 354 "963191 "250

    70L’armement morutier récupère presque, on le voit, au lendemain de la guerre d’Amérique ses niveaux de la fin XVIIe siècle, et l’armement au long cours pour l’outre-mer - les Iles, la traite, l’Océan Indien et la Chine – connaît lui une véritable croissance à partir des années 1740, au moins en chiffres absolus, car elle demeure assurément bien modeste lorsqu’on compare ces chiffres aux niveaux d’armements réalisés à la fin XVIIIe siècle par de véritables ports coloniaux comme Bordeaux, ou le voisin nantais qui armait en cette même période chaque année plus de 100 navires vers les Iles et 35/40 négriers.

    71Mais à l’inverse, il y a eu au XVIIIe siècle un quasi-effondrement – de l’ordre de 70 % – des armements malouins dans le secteur du grand commerce international européen, et notamment en direction de l’Europe du Sud, de la péninsule ibérique et du monde méditerranéen, qui avaient été dans la période précédente une des bases essentielles du “commerce actif” du port breton. Certes, en cette matière, la mesure en termes “physiques” – nombre et tonnage – des armements vers Cadix constituait un indice bien trop grossier pour permettre à lui seul d’apprécier la dynamique de l’engagement du négoce malouin dans un trafic majeur aussi complexe que le commerce hispano-américain. D’autres indicateurs, plus fins et plus pertinents – tel celui des exportations de toiles “bretagnes” de Saint-Malo vers l’Andalousie nous suggèrent fortement que certains pans essentiels du “commerce d’Espagne” des Malouins ont fait mieux que résister, notamment dans la période 1740-1775, malgré le recul considérable des armements vers Cadix dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

    72Globalement cependant, l’analyse quantitative du mouvement de l’armement confirme pleinement le diagnostic déjà formulé sur la “crise malouine” du XVIIIe siècle ; elle en aggrave même la portée en soulignant le caractère très partiel de la récupération de la seconde moitié du siècle. A fortiori pouvons-nous prendre la mesure du déclin relatif du port de la Rance lorsque l’on confronte ces séries malouines à la vigoureuse croissance que l’on a pu mesurer parallèlement dans les grands ports concurrents du Ponant, comme Le Havre, Nantes ou Bordeaux. Ce constat n’a évidemment rien de secondaire dans cette place portuaire où l’armement maritime avait constitué de tout temps une modalité majeure de l’activité négociante.

    73Pour le XVIIIe siècle, entendu ici dans un cadre chronologique classique, presque de type politique – 1715-1792 – les choses semblent claire pour l’essentiel, même si l’activité et le rayonnement international du négoce malouin ne peuvent se réduire entièrement à ceux de l’organisme portuaire. Nous ne prétendons du reste ici à aucune découverte : il ne s’agit que d’une confirmation chiffrée, plus précise et solidement étayée de ce qu’ont avancé nombre d’historiens, et de ce qu’affirmaient déjà les contemporains, parmi lesquels, au premier rang, les Malouins eux-mêmes, dans leurs lamentations périodiques sur le déclin irrémédiable de leur place et de leur port.

    74Le problème historique n’est donc pas – ou n’est plus – de démontrer la réalité de la crise malouine du XVIIIe siècle, même s’il convient d’en préciser les rythmes et d’en apprécier les nuances, et, surtout, s’il reste à en inventorier les causes et à en dégager les ressorts profonds, qui ne sont pas exclusivement d’ordre économique. Nous nous y emploierons dans la dernière phase de notre travail.

    75Mais c’est en amont que se situent les interrogations essentielles.

    En deçà du XVIIIe siècle : essai de reconstitution de la trajectoire de longue durée du centre marchand malouin aux Temps Modernes

    76Qu’en était-il en effet en deçà des années charnières 1715-1716 ? Ces séries nous attestent, bien sûr, les hauts niveaux d’activité atteints à la fin XVIIe siècle, vers 1698-99 pour l’armement, dans les années 1680 pour le trafic. Mais elles nous laissent sur notre faim, parce que démarrant trop “tard” pour nous éclairer suffisamment sur les mouvements antérieurs, sur les tendances fondamentales et la périodisation du XVIIe siècle malouin.

    77Si nous voulons vraiment saisir la dynamique de longue durée du port breton aux Temps Modernes, il nous faut absolument remonter le temps, en deçà des dernières années du XVIIe siècle, en utilisant – avec les précautions critiques nécessaires – toutes les sources “quantitatives”, ou quantifiables, fussent-elles ponctuelles et indirectes, susceptibles de nous éclairer quelque peu sur son évolution pendant la “première Modernité”.

    78A défaut de véritables sources économiques sérielles antérieures à 1680, nous ne sommes pas totalement démunis de ressources documentaires pour tenter cette reconstitution régressive de la trajectoire malouine, qui nous paraît possible, au moins “en pointillé”, pour les XVIe-XVIIe siècles, et de manière beaucoup plus solide pour cette période décisive que constitue la seconde moitié du XVIIe siècle.

    ***

    79Nous avons en effet la chance de disposer d’une véritable source sérielle couvrant l’ensemble des Temps Modernes : les registres paroissiaux.

    80Il s’agit certes d’une source “sociale”, et donc indirecte pour notre propos ; mais l’historien ne saurait faire fi de son témoignage, compte tenu de son amplitude chronologique exceptionnelle. La série majeure, celle des baptêmes, commence dès 1454, et présente un caractère continu à partir des années 1520, jusqu’à la Révolution ; les registres de mariages, tenus eux aussi depuis la fin XVe siècle (1464), semblent exploitables à partir du début XVIIe siècle.

    81Et ici encore, cette chance documentaire se double d’une chance historiographique : cette grande source massive a déjà été dépouillée et exploitée de manière quasi exhaustive par une série de travaux remarquables. Une équipe d’étudiants de maîtrise rennais a réalisé en 1969-1970 le dépouillement et l’exploitation de la série pour la période 1600-1800, sous la direction de J. Delumeau, qui en dégagea une première synthèse. Parallèlement Alain Croix, dans le cadre de ses études d’ensemble sur la démographie bretonne, et plus récemment J.N. Biraben, dans le cadre de la grande enquête lancée par l’I.N.E.D. sur le mouvement naturel de la population française avant 1670, ont travaillé sur la série majeure des baptêmes, du XVe siècle à la fin du XVIIe siècle.

    Le mouvement de la population de Saint-Malo aux temps modernes d’après l’évolution des baptêmes et des mariages.

    N.B. — Les données ici représentées sont des moyennes quinquennales des baptêmes et mariages enregistrés dans la cité intra-muros, Saint-Servan exclu.

    82En nous appuyant sur ce précieux acquis historiographique nous avons pu construire le graphique ci-contre, qui nous permet de visualiser sous une forme simple le mouvement de ces indicateurs majeurs des baptêmes et des mariages dans la longue durée des Temps Modernes.

    83Certes, nous nous garderons bien de prétendre que le mouvement démographique d’une ville reflète directement sa dynamique économique, trop d’exemples contemporains nous démontrent presque le contraire dans les pays du Tiers-Monde actuel... Cependant, à l’époque que nous considérons, les orientations majeures du mouvement de la population, grossièrement appréhendées à partir du nombre des baptêmes (et secondairement des mariages), nous disent bien “quelque chose”, sur les tendances profondes de l’économie urbaine à moyen et long terme. Cette hypothèse nous paraît tout particulièrement fondée pour une ville comme Saint-Malo qui, si l’on met à part sa fonction “religieuse” de cité épiscopale, présentait une structure économique presque monofonctionnelle, centrée sur le “commerce de mer”, qui commandait les rythmes de l’accumulation mais aussi ceux de l’emploi de main-d’œuvre (masculine) en fonction des besoins de l’armement maritime et des “industries” liées (construction navale, corderie, etc.).

    84C’est ce que l’on peut vérifier précisément, en confrontant ces données démographiques à des indicateurs plus directs de l’activité économique du port et de la place, à partir de la fin du XVIIe siècle. Comme Jean Delumeau le soulignait en conclusion de ses articles de synthèse sur la démographie malouine, il y a une large corrélation entre le mouvement de la population (exprimé par la courbe annuelle des baptêmes) et le mouvement du trafic portuaire, qui se dégage à l’oeil nu de la seule confrontation des courbes..

    85Non sans quelques nuances il est vrai : il y a une certaine viscosité du mouvement de la population, qui se traduit par exemple par un décalage d’une décennie entre le premier décrochement significatif des indicateurs économiques (trafic et armement) qui s’opère en 1715-1716, et le déclin démographique qui ne s’amorce de manière nette qu’à partir de la décennie 1725-1734 ; de même, ce déclin démographique ne sera enrayé qu’à l’extrême fin du siècle, dans la décennie 1781-1790, alors que des signes de reprise de l’activité maritime s’étaient manifestés dès les années 1740, ce décalage s’expliquant, il est vrai, en partie par le déplacement d’une part croissante de la population active vers le faubourg de Saint-Servan, dont la population totale rejoignait pratiquement celle de la ville à la veille de la Révolution.

    86Mais ces réserves étant faites, les tendances majeures apparaissent globalement homologues. Le déclin de la population de la ville intra-muros – de près de moitié entre 1691-1700 et la période 1750-1780 – a accompagné, en l’amplifiant, la grande contraction des activités maritimes et marchandes enclenchée dans la décennie 1715-1725. Il n’est pas sans intérêt d’observer qu’il y a pratiquement coincidence entre l’apogée démographique de la ville – 1695-1700 d’après le nombre annuel des baptêmes, 1701-1710 d’après les mariages – et l’apogée des activités maritimes, apprécié à partir de l’indicateur le plus directement représentatif des initiatives du négoce local, celui de l’armement pour le grand commerce. Fait symbolique, le point le plus haut de la courbe multi-séculaire des baptêmes – 1698, 878 baptêmes – coincide exactement avec le point d’apogée de l’armement, mesuré en tonnage, qui se situe précisément en 1698-1699.

    87Dès lors, au vu de ces larges corrélations vérifiées pour le dernier siècle de l’Ancien Régime, comment ne pas être tenté de tirer quelques enseignements de ce que nous donnent à voir les courbes démographiques longues, en amont de ce point d’apogée probable de la fin XVIIe siècle, pour autant que ces données d’ordre démographique soient corroborées par les quelques indications d’ordre économique (mêmes ponctuelles ou qualitatives) dont on peut disposer avant 1680.

    88La courbe longue des baptêmes – la seule utilisable dans la très longue durée – nous offre l’image d’une croissance démographique tout à fait impressionnante à l’échelle de deux siècles, la plus forte de Bretagne (si l’on met à part une création ex nihilo comme Brest) et sans doute l’une des plus fortes du Royaume dans cette même période. Dans son amplitude maximale, la croissance du nombre annuel des baptêmes a approché le décuplement entre 1500 (97) et 1698, point haut de cette courbe longue (878). Si l’on prend comme point de comparaison, ainsi qu’il est plus raisonnable d’un point de vue méthodologique, les niveaux moyens de baptêmes dans le premier tiers du XVIe siècle (1518-1537) calculés par Alain Croix et ceux de la dernière décennie du XVIIe siècle, on voit que la croissance de la population malouine a été en deux siècles, au minimum, de l’ordre du quadruplement.

    89Si l’on tient pour acquis qu’il y a une corrélation positive dans la longue durée entre la croissance de la population urbaine et celle des activités maritimes du port, on peut affirmer que le haut niveau des activités portuaires – trafic et armement – observé et mesuré à la fin du XVIIe siècle constituait le couronnement d’une phase longue d’expansion bi-séculaire du port et de la place, amorcée au début XVIe siècle, au plus tard dans les années 1520.

    90Il n’est pas interdit de penser que cette croissance économique a pu être d’un ordre de grandeur au moins comparable à celle de la population, si l’on en juge par les rares indices chiffrés d’ordre économique – le nombre des armements morutiers entre 1541 et 1699, ou le bail des devoirs d“ancienne coutume” entre 1565 et la fin XVIIe siècle – qui peuvent nous offrir quelques éléments d’appréciation.

    CROISSANCE DEMOGRAHIQUECROISSANCE COMMERCIALE
    Nbre annuel baptêmesIndiceNbre d’armements morutiersIndiceBail des devoirsIndice
    1518-1537168100154124100
    1551-15752611551565-68-2 380 livres100
    1601-16104272541601-09-6 430 "270
    1651-16605303151655421758 550 "359
    1668-9410500 "441
    1691-1700701417169992383

    91Ces maigres indices à caractère économique corroborent ainsi l’hypothèse d’une croissance prolongée et de grande ampleur de la place malouine, à l’échelle bi-séculaire des XVIe et XVIIe siècles. Mais cela ne signifie évidemment pas croissance linéaire et continue, sans paliers ni rupture de rythmes. Le second apport majeur des séries démographiques est sans doute de nous permettre de conforter les hypothèses déjà émises, à partir de données économiques fragmentaires, quant aux rythmes de cette croissance bi-séculaire de la place bretonne pendant la “première Modernité”.

    92Globalement cette croissance démographique a été nettement plus vive au XVIe siècle qu’au siècle suivant : 374 % entre les valeurs extrêmes des baptêmes, de 1500 à 1595, et, plus raisonnablement, une croissance de l’ordre de 173 % entre le niveau moyen des années 1508-1537 calculé par Alain Croix (168 baptêmes annuels) et le point haut de 1595 (460) ; alors que pour le siècle suivant la croissance du nombre annuel moyen des baptêmes se chiffre à 72 % entre 1600-1604 et 1695-1699... Mais cette différence de rythme entre les deux siècles doit être pondérée par une prise en compte des chiffres absolus : avec une population d’à peine 3 000 âmes vers 1500, Saint-Malo n’était encore qu’une toute petite ville qui a connu, à partir de ce très bas niveau, une croissance de “ville champignon” au cours du XVIe siècle, lui permettant d’accéder au rang de ville moyenne de bonne dimension, avec sans doute près de 12 000 habitants vers 1600.

    93Partant d’un niveau aussi substantiel, la croissance démographique probable de 70 à 75 % enregistrée au cours du XVIIe siècle représentait une progression remarquable, et ce d’autant plus qu’elle s’est accompagnée, de la croissance plus vive encore du faubourg de Saint-Servan, en procès d’urbanisation au cours du siècle, qui voit sa population progresser de 77 % entre 1601-1610 et 1650-1660, et presque tripler en un siècle. Si l’on prend en compte cette progression du faubourg, comme il apparaît logique de le faire dans notre perspective, dans la mesure où celui-ci abritait une partie désormais essentielle des activités portuaires (chantiers, corderies, boulangeries...), on peut estimer que la croissance globale de la population de l’agglomération malouine – ville plus faubourg – a sans doute approché le doublement au cours du XVIIe siècle : c’est là une évolution aussi remarquable que celle du siècle précédent, du moins en termes relatifs, si on la situe dans l’évolution du Royaume à cette époque.

    94Mais il importe tout autant de repérer, au sein de cette tendance bi-séculaire globalement ascendante, les rythmes et les temps forts de cette croissance, en identifiant les moments décisifs qui ont permis à la cité bretonne de s’imposer à l’échelle internationale et de se hisser à la fin du XVIIe siècle au tout premier rang des grandes places portuaires françaises.

    ***

    95L’examen attentif de la courbe des baptêmes, complété par celui des quelques données à caractère économique disponibles, notamment, à partir de 1565, la série des baux d’affermage des “devoirs d’ancienne coutume”, où “deniers patrimoniaux” conservés dans les registres de délibération de la Communauté, nous permet de soutenir l’hypothèse que cette expansion malouine des XVIe-XVIIe siècles s’est faite en deux temps essentiels : le dernier tiers du XVIe siècle, la seconde moitié du XVIIe siècle, séparés par un long palier d’un demi-siècle.

    96Cet ensemble de données nous permet tout d’abord de mettre en évidence l’importance décisive de la seconde moitié du XVIe siècle – ou plus précisément des années 1560-1590 – dans l’expansion malouine aux Temps Modernes.

    97Certes le mouvement était déjà amorcé avant 1550, comme en témoignent les données démographiques, et c’est dès le début XVIe siècle que les Malouins se lancèrent dans l’aventure maritime et commerciale de la grande pêche morutière à Terre-Neuve. Pourtant, l’allure de la courbe des baptêmes telle que l’a reconstituée J.N. Biraben, ne suggère pas l’idée d’un décollage irrésistible dans ces années 1520-1550, même si le port breton a pu dès cette période élargir sa participation aux grands courants d’échange ouest-européens et à l’exploitation des richesses poissonnières de l’Amérique du Nord, puisqu’il armait, au minimum, 24 morutiers pour Terre-Neuve dès 1541.

    98Mais c’est à partir de 1550/1560 que le mouvement de croissance s’accélère en même temps que s’élargissaient les horizons maritimes et commerciaux du port de la Rance, qui accède véritablement dans le dernier tiers du XVIe siècle au statut de port d’envergure internationale.

    99L’indicateur démographique nous en fournit un premier témoignage puisque, malgré la virulence des poussées épidémiques qui n’ont pas épargné la ville à cette époque (ainsi en 1554, 1563 et surtout en 1582-83 où la crise de mortalité s’est répercutée de manière très sensible sur le mouvement des conceptions ainsi qu’en témoigne la courbe des baptêmes), le nombre annuel des baptêmes progresse de 50 % entre les niveaux moyens de 1551-1575 et 1601-1610, et de 100 % si l’on compare les niveaux de 1550 et le sommet de cette poussée démographique en 1595 (460 baptêmes). Cette forte croissance démographique de la seconde moitié du XVIe siècle n’a fait que traduire et accompagner une croissance commerciale sans doute plus vive encore, si l’on suit le témoignage de la courbe des baux des “devoirs d’ancienne coutume”, dont la valeur progresse de 200 % entre 1565-1568 et 1600-1603. Il s’agit certes là d’un indicateur grossier qui nous renseigne sans doute autant sur l’évolution de la consommation urbaine que sur celle du trafic international des marchands, mais il nous paraît néanmoins témoigner sans ambiguité de la vigueur de la croissance des flux commerciaux transitant par la place...

    100Mais cette croissance quantitative ne faisait elle-même que traduire une mutation qualitative du trafic malouin et du statut international de la place. Ainsi qu’on peut l’appréhender à travers diverses sources indirectes ou ponctuelles, il apparaît clairement que c’est dans cette période 1560-1600 que les Malouins ont mis en place les trafics fondamentaux qui devaient leur permettre de s’insérer, pour deux siècles, dans les circuits du grand commerce international. C’est alors, sans doute au lendemain de la paix de Cateau-Cambrésis, qu’ils réussissent à s’ancrer en Andalousie, en y installant des colonies marchandes, et en parvenant à opérer leur articulation avec une “Carrera de Indias” en pleine phase d’expansion, ainsi que le démontrait indirectement, à l’autre bout de la chaîne, le gonflement brutal des frappes monétaires d’argent à l’Hôtel des Monnaies de Rennes entre 1560 et 1590, qu’avait repéré et souligné en 1956 l’ouvrage pionnier de Frank Spooner. Dans “l’état des pertes que les habitants de la ville de Saint-Malo ont recues pendant qu’ils ont tenu le party de la Ligue”, dressé à la fin de 1594, on pouvait ainsi recenser en 1593 celle du “navire appelé le MARSOUYN du port de 250 tonneaux, chargé de vins d’Espaigne et de 20 mil escus en or et argent, vallant le tout 96 000 escus”... et celle “ du navire appellé la MOTTE LEGLEE apartenant à Jean Picot et consors chargé de thoilles allant en Espaigne... qui valloit 10 000 escus ” : simples confirmations ponctuelles de la mise en place d’un courant d’échange fondamental – le “commerce d’Espagne” – qui liait pour longtemps le destin de Saint-Malo à celui du commerce hispano-américain.

    101De même est-ce précisément dans cette période 1560-1600 que les Malouins effectuèrent leur entrée en scène en Méditerranée, en participant, eux aussi, à cette grande irruption des “Nordiques” dans la Mer Intérieure dans le dernier quart du XVIe siècle sur laquelle Fernand Braudel a tellement insisté, en y voyant un symptôme majeur du renversement du rapport de forces entre Sud et Nord de l’Europe. C’est en prolongeant les circuits de livraison de leurs morutiers “au-delà du Détroit”, pour aller livrer leur poisson sur les marchés espagnols, italiens, provençaux, que les marchands bretons ont fait leur percée dans l’espace de la Méditerranée occidentale : on les repère ainsi sur la côte du Levant espagnol, à Malaga en 1570 (où le BARON, capitaine Potier, venait livrer toiles et poissons), à Alicante en 1567, à Valence en 1586-91 ; et bientôt sur la côte occidentale de la péninsule italienne, à Civita-Vecchia dès 1571, à Livourne en 1593 puis 1607, avant même semble-t-il que d’apparaître – timidement encore – à Marseille en 1612. Dans leur “estat des pertes” déjà cité, les bourgeois malouins signalaient ainsi la capture par la flotte anglaise “en juillet dudit an 1593 du navire nommé le LEVRIER du port de 200 tonneaux retournant d’Italye et d’Espaigne, chargé de soieries, aultres marchandises et deniers a la valleur de 70 000 escus...”.

    102C’étaient là autant d’indices de la mise en place dans le dernier tiers du XVIe siècle de trafics complexes – “triangulaires” et autres – prolongeant les circuits des morutiers, grâce auxquels les Malouins, de manière moins spectaculaire que d’autres mais peut-être plus durable, allaient pouvoir s’intégrer pendant deux siècles dans les rouages de l’économie marchande méditerranéenne et participer à la mise en relation de l’Europe du Sud et du Nord, selon des modalités que nous analyserons longuement plus loin.

    103On trouverait bien d’autres signes dans le dernier tiers du XVIe siècle, de l’élargissement des horizons maritimes et commerciaux des Malouins dans toutes les directions, y compris les plus lointaines, puisque l’on pouvait repérer leurs navires aussi bien dans les ports du Levant (à partir de 1573) que dans la Baltique (à partir de 1580 et surtout 1595), dans l’estuaire du Saint-Laurent, où ils développent à partir de 1580 la traite des fourrures avec les Indiens du Canada, et jusque dans l’Océan Indien où ils lancent en 1601 les deux vaisseaux le CORBIN et le CROISSANT, pour tenter de prendre part à la grande lutte pour le contrôle – ou le partage – du commerce des épices, au moment où s’effondre le monopole portugais. Certaines de ces tentatives, trop aventurées ou menées avec des moyens trop faibles face à des concurrents redoutables, échoueront rapidement (telle la première tentative de percée en Asie, brisée par la puissance hollandaise), ou s’effaceront dans les premières décennies du XVIIe siècle, comme la traite des fourrures canadiennes. Mais elles constituaient autant de symptômes de la montée en puissance de la place bretonne, d’un élargissement des horizons et des ambitions de ses marchands.

    104Courbes démographiques, indicateurs économiques indirects (baux des devoirs ou frappes monétaires à Rennes...), indices ponctuels plus directs, paraissent ainsi converger et concorder suffisamment pour que l’on puisse situer presque avec certitude dans cette période 1560-1600 la phase “fondatrice” du grand Saint-Malo, le moment décisif où la place bretonne a jeté les bases des trafics qui lui confèreront pendant deux siècles un statut de pôle marchand d’envergure internationale.

    105La grave crise politico-religieuse des années 1589-1594 - le “temps des troubles”, à la fois internes et internationaux – devait évidemment entraîner, à Saint-Malo comme ailleurs, de graves perturbations qui ne pouvaient manquer de peser sur l’activité maritime et commerciale. Elle provoqua notamment de sévères pertes de navires et cargaisons sous les coups des corsaires “royalistes” et des alliés anglais, dont les Malouins eux-mêmes dans leur “estat” de la fin 1594 chiffraient le montant total à 264 766 écus, soit près de 800 000 livres tournois. Mais la crise politique aiguë fut suffisamment contrôlée par la bourgeoisie marchande catholique, maîtresse exclusive de la ville pendant les quatre années de la “République malouine”, et la “sortie de crise” négociée avec suffisamment d’habileté pour ne point remettre en cause les acquis de la période antérieure, et surtout pour éviter l’implosion qui brisa définitivement l’élan économique du pôle vitréen voisin, dans un contexte il est vrai tout différent.

    106Cependant, la crise des années 1590-1594 a sans nul doute freiné l’élan de la croissance, et elle inaugure en fait une phase sinon de recul, mais du moins de piétinement pendant la première moitié du XVIIe siècle, au moins jusqu’en 1645-1650. L’indicateur démographique le suggère, puisque la croissance des baptêmes ne dépasse pas les 20 % en un demi-siècle (1601-1610 à 1641-1650), et moins encore – 12 % – si l’on prend comme base de départ le point haut atteint en 1595. Et l’indicateur du bail des “devoirs d’ancienne coutume” le confirme pleinement avec un montant qui stagne entre 6 000 et 6 800 livres pendant un demi-siècle, entre 1590 et 1645.

    107Sans présenter véritablement de caractère dramatique, ce “premier XVIIe siècle” malouin, assez mal connu au demeurant en l’état de la documentation économique disponible, nous paraît marquer nettement un temps de pause, un palier dans le processus de croissance de longue durée enclenché au XVIe siècle. A en juger par le fléchissement de la courbe des baptêmes observable à partir de 1635, on peut penser que le déclenchement de la grande guerre franco-espagnole a eu sa part de responsabilité dans ce piétinement prolongé, en perturbant durablement des relations commerciales devenues vitales pour la place bretonne avec la péninsule ibérique et ses prolongements américains (ainsi qu’en témoigne, en aval, le fléchissement très net des frappes monétaires à l’Hôtel de Rennes, qui interrompt pratiquement ses activités pendant un temps...), mais aussi avec le Nord baltique, si l’on en observe que c’est à partir de 1635 que s’interrompent pratiquement les passages de navires malouins dans le Sud.

    108Certes, il ne s’agit nullement d’un effondrement, dans la mesure où purent se maintenir les relations commerciales avec l’Angleterre et la Hollande, et la pêche morutière à Terre-Neuve, les Malouins ayant pu conserver l’accès aux marchés méditerranéens, en Italie (Civita-Vecchia), et surtout au marché marseillais où se multiplient précisément à partir de 1635-1636 les passages de morutiers bretons, désormais refoulés en Espagne. Saint-Malo a donc assez bien résisté aux secousses d’une conjoncture difficile, et même posé quelques jalons dans des directions nouvelles, vers les Antilles par exemple, comme le notait Dubuisson-Aubenay en 1636, dont le ton général de la description de la ville et de son commerce n’a rien de “catastrophiste”, bien au contraire.

    109Mais il est non moins certain qu’en l’état de la documentation existante, on ne trouve pas de signe d’un véritable élan durable dans ce demi-siècle qui s’écoule des années 1590 au milieu du XVIIe siècle.

    110Le second temps fort de la trajectoire malouine, la grande croissance de la seconde moitié du XVIIe siècle, qui portera le port et la place à leur point d’apogée, n’en ressortent qu’avec plus de netteté de cette mise en perspective dans la longue durée.

    111L’utilisation conjointe des séries démographiques et de diverses sources économiques, plus ponctuelles mais plus directes, peuvent nous permettre de faire la “soudure” avec les grandes séries du trafic portuaire et de l’armement pour prendre la mesure réelle de cette croissance globale du centre portuaire malouin au temps du Roi-Soleil. Outre la série des baux des deniers patrimoniaux – utilisable jusqu’en 1694 –, nous disposons en effet à partir des années 1660 de sources ponctuelles mais précieuses comme les grandes enquêtes menées à l’échelle du Royaume sur les flottes marchandes, en 1664, 1686, 1704 ; particulièrement riche pour notre propos est l’Inventaire des “Vaisseaux” de 1664, qui nous permet de mesurer à cette date précoce, non seulement le potentiel naval global de la place, mais son utilisation, c’est-à-dire l’importance et la ventilation des armements à la date où a été effectuée l’enquête.

    112L’existence de ce solide point de départ nous a incité à utiliser toutes les ressources des archives de l’Amirauté – registres portuaires, registres de déclaration de propriété de navires, notamment le premier d’entre-eux, ouvert en décembre 1681 – pour essayer de construire sinon une véritable série, du moins un indicateur – fut-il en pointillé – de l’évolution de la flotte marchande malouine à partir de 1664, et pour prolonger en amont de 1698 la grande série de l’armement.

    113Le tableau ci-dessous essaie de rassembler ces divers indicateurs, d’inégale solidité et d’inégale pertinence ; mais leur diversité et leur complémentarité peuvent renforcer les conclusions que l’on peut tirer de leur éventuelle concordance pour apprécier les mouvements d’ensemble du centre portuaire malouin à l’époque louis-quatorzienne.

    LA CROISSANCE MALOUINE dans la seconde moitié du XVIIe siècle d’après quelques indicateurs

    POPULATIONFLOTTE MARCHANDEARMEMENT GRAND COMMERCEARMEMENTS MORUTIERS
    PériodeNombre annuel moyen de baptêmesIndicePériodeNombre de navires ≥ 100 txTonnageIndicePériodeTonnage arméIndicePériodeNombreIndice
    1650-54520100
    1655-59165542100
    1660-6454710516645110 395 tx10016649160 tx100166459140
    1665-69
    1670-74
    1675-79
    1680-84659126,71681-8310420 810 tx2001681-83(18 685 tx)1981681-8378185
    1685-896801301686117 ?1686-88(19 330 tx)2111686-8868162
    1695-99737141,7169912427 500 tx264,51698-9923 954 tx261,51698-9988209,5

    114Trois conclusions principales peuvent être dégagées de cet ensemble de données.

    115En premier heu une certitude sur un point important : la phase de croissance du “second VIIe siècle” s’est déclenchée assez tôt, dès les années 1650 pour le mouvement démographique, quoique à un rythme modéré, dès les années 1655-1668 pour les activités maritimes et commerciales, à en juger par ces indicateurs partiels mais significatifs que constituent les armements morutiers (qui progressent de 40 % entre 1655 et 1664) et le bail des devoirs, relevé de 26 % en 1668...

    116Second constat majeur, la croissance des activités maritimes s’est accélérée dans les années 1664-1683, à en juger par les indicateurs directs essentiels que constituent la flotte marchande possédée par les négociants locaux et le volume annuel des armements, qui doublent pratiquement en deux décennies. C’est au temps de Colbert que Saint-Malo, encore au second rang en 1664 derrière Le Havre, s’est imposé pour un temps comme le premier port d’armement français, devant son rival normand et tous les autres ports de la façade atlantique, Nantes compris, ainsi que devait le confirmer l’enquête nationale sur la flotte marchande française réalisée en 1686 à l’instigation de Seignelay.

    117Soulignons aussi que cet essor du potentiel naval malouin s’est effectué principalement de manière endogène, puisque c’est précisément dans cette période – entre 1664 et 1682 – que l’on peut observer que le décollage des “industries navales” locales, qui fournissent désormais l’essentiel des navires neufs intégrés à la flotte malouine, ainsi que nous l’avions signalé précédemment. L’essor de ces activités – armement et industries navales – fortement créatrices d’emploi contribue à rendre compte du rythme soutenu de la croissance démographique, si l’on en juge par le nombre annuel des baptêmes qui progresse de 20 % en vingt ans entre 1660/1664 et 1680/1684...

    118Cette phase de croissance “colbertienne” – dont nous nous garderons bien d’attribuer la responsabilité au ministre, même si certains aspects de sa politique ont pu y contribuer – s’est prolongée jusqu’en 1689, par-delà la secousse de la “petite guerre” du Luxembourg en 1683-84, comme le montre la progression générale de tous les indicateurs, et notamment désormais ceux du trafic portuaire qui atteignent en 1687 des niveaux records qui ne seront pas dépassés de sitôt, sinon jamais pour ce qui concerne le trafic grand commerce.

    119Dernière observation enfin, cette phase de croissance du centre portuaire se prolonge jusqu’aux toutes dernières années du siècle, par delà les perturbations apportées par la guerre de la Ligue d’Augsbourg, dont les effets, nous le verrons, furent loin d’être univoques. Certes, les indicateurs du trafic portuaire marquent un certain tassement au lendemain de la paix de Ryswick, notamment celui du trafic d’entrée, signe probable d’une amorce de crise de la fonction d’entrepôt. Mais les autres indicateurs économiques majeurs – la flotte et le volume des armements – atteignent leurs niveaux records en 1698-1699, de même que l’indicateur démographique des baptêmes, le mouvement des mariages continuant lui sa progression jusqu’aux années 1706-1710...

    120Peut-on estimer l’ampleur de cette croissance à l’échelle du demi-siècle ? Dans la mesure où les deux indicateurs les plus globaux – trafic portuaire, bail des devoirs – n’embrassent pas l’ensemble de la période, il serait hasardeux de prétendre avancer un chiffre exprimant réellement la croissance commerciale de la place. Bornons-nous à donner deux chiffres sûrs qui peuvent fournir une fourchette d’estimation : en un demi-siècle, de 1650-1654 à 1695-1699, le nombre annuel moyen des baptêmes dans la ville a progressé au total de 42 %, et si l’on prend en compte le faubourg de Saint-Servan on peut tenir pour certain que la croissance de la population de l’agglomération a dépassé les 50 % durant cette seconde moitié du XVIIe siècle ; seconde base de référence, et limite haute de notre fourchette, en un tiers de siècle seulement – de 1664 à 1698/99 – le potentiel naval malouin et le tonnage annuel armé par les négociants de la place ont progressé de 165 %.

    121C’est entre ces deux chiffres – et sans doute plus près du premier que du second – que l’on peut, nous semble-t-il situer l’ordre de grandeur de la “croissance malouine” dans la seconde moitié du XVIIe siècle, avec toutes les réserves qui s’imposent quant au caractère grossier et partiel des indicateurs utilisés, et aux fluctuations à court terme qui ont pu résulter de l’impact des guerres maritimes. Observons cependant, pour conclure sur ce point, que ces ordres de grandeur sont pleinement compatibles avec une donnée “sociale” que nous avions mise en évidence plus haut : le doublement probable des effectifs du groupe marchand opérant à l’échelle internationale entre 1665 et 1701.

    122Cette croissance malouine n’avait pas, il est vrai, l’ampleur d’une croissance “à la bordelaise”, comme on pourra en observer dans les grandes places portuaires au siècle suivant : mais, et c’est là son originalité, et tout le problème historique qu’elle pose, elle se situait au temps du Roi-Soleil et non au siècle de la formidable croissance du commerce colonial transatlantique.

    ***

    123Essayons de résumer en quelques phrases les conclusions majeures qu’il nous paraît possible de dégager de la confrontation et de l’analyse de ces diverses séries et données ainsi rassemblées.

    124Dans la longue durée tri-séculaire des Temps Modernes tout d’abord, la trajectoire d’ensemble du pôle marchand malouin a décrit une courbe grossièrement parabolique, amorcée par une phase de croissance bi-séculaire qui culmine autour de 1700, avant de retomber lourdement au-delà de 1715 dans une contraction durable dont il ne réussira pas à émerger vraiment, malgré quelques symptômes de reprise dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

    125Saint-Malo se présente ainsi en premier lieu comme un port de la “première modernité”, qui a amorcé sa croissance dès l’aube des Temps Modernes et réussi à s’insérer dans les courants majeurs de l’économie internationale dans le dernier tiers du XVIe siècle, au moment où l’économie-monde européenne s’élargissait aux dimensions de l’Océan pour intégrer l’espace atlantique, jusqu’aux eaux de Terre-Neuve et aux portions du continent américain saisies par les Ibériques.

    126Mais le port breton a prolongé au siècle suivant la croissance ainsi lancée, qui connaît sa poussée maximale dans la seconde moitié du XVIIe siècle pour atteindre son point d’apogée autour de 1700, avant de retomber au-delà de 1715-1725, selon une trajectoire que le graphique du mouvement de l’armement visualise de la manière la plus expressive. Saint-Malo peut ainsi apparaître comme un port et plus largement un pôle capitaliste “louis-quatorzien”, si l’on veut bien nous pardonner cette expression littérairement discutable qui ne vise qu’à qualifier chronologiquement la période centrale de son histoire, sans attribuer pour autant au Roi-Soleil une responsabilité autre que celle qu’il mérite – c’est-à-dire marginale – dans le tempo de cette réussite et de cet apogée.

    127Ce repérage, qui constitue une confirmation plus qu’une découverte, nous permet cependant de préciser – et justifier – le cadre chronologique fondamental dans lequel nous situons notre étude : les “années Louis XIV”, celles de l’apogée malouine entendue au sens large du terme, des premiers frémissements de la nouvelle phase de croissance du centre portuaire dans les années 1650-1665 jusqu’au renversement de tendance des années 1715-1725, même si l’analyse explicative exigera fréquemment, en fonction des thèmes abordés, d’embrasser une durée plus longue, en amont comme en aval de cette période décisive sur laquelle nous focaliserons notre réflexion.

    128Mais cette reconstitution de la trajectoire spécifique de la place bretonne aux Temps Modernes nous met en évidence une réalité problématique, au sens premier du terme, qui amène à s’interroger sur les rapports de cette dynamique malouine avec les mouvements d’ensemble de la conjoncture internationale.

    A contre-courant ? Dynamique malouine et conjoncture économique générale

    129La trajectoire que nous venons de reconstituer ci-dessus suggère en effet fortement l’idée d’un “paradoxe conjoncturel”, du moins au-delà de 1620. Si au XVIe siècle Saint-Malo s’est développé “au rythme du monde atlantique”, “en phase” avec le mouvement d’expansion de l’économie-monde européenne, sa trajectoire semble au contraire s’inscrire au-delà de 1650 à contre-courant des mouvements d’ensemble de la conjoncture internationale tels que nous les présentait l’historiographie dominante depuis un demi-siècle.

    130La discordance la plus éclatante, perçue et proclamée par les comtemporains eux-mêmes, concerne évidemment le XVIIIe siècle, tant le contraste apparaît flagrant entre la contraction des activités malouines et le puissant mouvement d’expansion qui soulève le commerce maritime français et international au long de ce siècle qui fut par excellence celui des négociants. Il y a bien une crise spécifique de Saint-Malo au XVIIIe siècle qui appelle une analyse et des éléments d’explication non moins spécifiques.

    131Mais n’y a-t-il pas eu également discordance – de signe inverse – dans la phase précèdente, si l’on rappelle que la phase maximale de la croissance malouine dans la seconde moitié du XVIIe siècle coincide presque exactement avec cette phase B dépressive de la conjoncture européenne et mondiale, avec cette couleur sombre d’un XVIIe siècle de crise, maussade et parfois “tragique” à laquelle nous a accoutumé l’historiographie internationale, depuis Hamilton et Simiand, Braudel et Romano, et combien d’autres. Et, comble du paradoxe, l’apogée de Saint-Malo ne se situe-t-il pas précisément dans ces années 1685-1715 que Pierre Léon, en résumant le point de vue dominant de l’historiographie, nous présentait il y a trente ans comme celles de “la crise de l’économie française à la fin du règne de Louis XIV”, d’une “crise aiguë dans tous les domaines de la production et de l’activité économique”...

    132Mais s’agit-il vraiment d’une exception malouine, d’une tendance structurelle au “cavalier seul” de la place bretonne, qui témoignerait d’une capacité d’autonomie tout à fait étonnante par rapport à son environnement économique ? Ne s’agit-il pas plutôt d’une question mal posée ? Essayons tout au moins d’en éclairer les termes, à la lumière des débats qui ont agité les historiens depuis un quart de siècle à propos précisément des problèmes d’interprétation de la conjoncture économique de ce XVIIe siècle complexe et passionnant.

    Conjoncture internationale ou conjonctures régionales ?

    133On peut, on doit s’interroger sur l’unicité de “la” conjoncture économique internationale au XVIIe siècle.

    134Avant même que Michel Morineau ne remette radicalement en cause les fondements théoriques “monétaristes” qui sous-tendaient le modèle d’interprétation de la conjoncture proposé par Hamilton et Simiand dans les années 1930, de multiples travaux partiels avaient contribué à partir de 1965-1968 à restreindre toujours plus le champ de la fameuse “crise du XVIIe siècle”. En amont tout d’abord, si nous rappelons les débats relatifs à la détermination du “point de retournement de la tendance majeure”, entre la phase A du XVIe siècle et la phase B dépressive du XVIIe siècle, que nombre d’historiens tendent à décaler toujours plus avant dans le siècle, bien au-delà de la fameuse crise de 1619-20 considérée comme décisive par R. Romano, F. Braudel et d’autres, jusqu’en 1640, 50 ou 60, notamment dans toute la moitié nord de l’Europe. Mais simultanément, en aval, une série de travaux convergents menés sur des espaces aussi éloignés que le Brésil minier (F. Mauro) et l’Extrême-Orient (vu de Canton par Louis Dermigny ou de Manille par P. Chaunu), l’Angleterre et la Catalogne (P. Vilar), suggéraient fortement l’idée d’un “redressement international de la conjoncture dès les années 1680-85” comme l’exprimait Pierre Vilar dès 1966-1967, qui avançait l’hypothèse d’un “intercycle de reprise de l’économie mondiale entre 1680 et 1715”.

    135Une telle rectification de l’amplitude chronologique de la phase de contraction présumée du XVIIe siècle et du point d’inflexion “en aval” de la tendance majeure, qui sera confortée par nombre de travaux postérieurs – tels ceux de C. Frostin sur le démarrage de Saint-Domingue, ou de C. Carrière sur celui de Marseille – ne manque évidemment pas d’intérêt pour notre propos, compte tenu de la périodisation de la croissance malouine que nous avons proposée ci-dessus.

    136L’apogée de la place bretonne dans les années 1685-1715 coincide ainsi largement avec ces symptômes multiples de redressement de la conjoncture économique internationale que l’on peut observer en plusieurs points de l’économie-monde, souvent fort éloignés. Et il faut préciser qu’il ne s’agit pas d’une simple simultanéité temporelle, car les négociants bretons, dans cette période précise, ne resteront insensibles ni à l’appel du nouveau “Trésor Américain” qu’on venait de découvrir au Minas-Gérais (qu’ils tenteront d’atteindre par tous les moyens, directs et indirects, du commerce légal ou illégal jusqu’à la pénétration en force à Rio...), ni à l’éveil des marchés asiatiques, qu’ils tenteront d’atteindre systématiquement, dans ces années 1701-1720, de Moka à Manille, du Bengale à Canton...

    137Cette révision chronologique partielle ne règle cependant qu’une partie du problème posé car la croissance malouine avait démarré bien avant 1690.

    138Mais il y a eu aussi, simultanément, remise en cause de l’unicité dans l’espace de cette “conjoncture du XVIIe siècle”. L’exemple – central – de la Hollande était déjà là pour suggérer bien des doutes. Le développement des travaux “régionaux” devait multiplier ces interrogations, en mettant en évidence les diversités conjoncturelles observables au XVIIe siècle au sein d’un Royaume de France qui était encore fort loin de constituer un espace économique unifié, malgré la politique volontariste amorcée par Colbert. “Il faut me semble-t-il détacher au moins partiellement la France du XVIIe siècle de la conjoncture méridionale et... ne pas considérer systématiquement le Royaume comme un tout” suggérait dès 1966 Jean Delumeau, en conclusion d’un article de synthèse sur le commerce extérieur français au XVIIe siècle, en s’appuyant notamment sur les symptômes évidents d’un démarrage précoce du commerce maritime de la France atlantique dès la seconde moitié du XVIIe siècle, largement déconnecté des difficultés de l’économie céréalière du “Royaume profond”.

    139Dans sa conclusion d’une étude “révisionniste” sur le commerce français (et marseillais) en Méditerranée, Michel Morineau élargissait la portée de ce type de remarque : “La conjoncture générale d’un continent, d’un espace maritime durant tout un siècle n’est pas monoxyle. Elle est composée de conjonctures particulières qui s’emboîtent, s’articulent ou jouent de manière autonome. Des conjonctures individuelles, des conjonctures de groupes sociaux, des conjonctures de secteurs économiques, des conjonctures régionales, des conjonctures nationales...”. Une telle conception “plurielle” de la conjoncture économique semble s’être aujourd’hui largement imposée, au moins pour ce complexe XVIIe siècle, en se substituant à la vision moniste d’une conjoncture unique imposant sa loi impérieuse et quasi transcendante à tous les espaces, les secteurs, les trafics, les places de l’économie-monde. Cette vision pluraliste peut plus aisément rendre compte des décalages conjoncturels multiples observables entre espaces économiques, qu’il s’agisse du décalage majeur abondamment étudié entre Europe du Sud et Europe du Nord, des décalages entre façades maritimes et zones continentales (comme en France), ou des décalages ponctuels entre places ou ports d’une même zone, en fonction de leur capacité d’adaptation et de la nature de leurs trafics et fonctions économiques dominantes.

    140Une telle approche plus complexe nous permet ainsi sans doute d’éliminer un faux problème, en réduisant la portée du “paradoxe conjoncturel” malouin. Le dynamisme de la place bretonne au temps du Roi-Soleil n’a rien eu d’une navigation isolée à contre-courant du flot de jusant d’une conjoncture internationale uniforme : d’autres places, d’autres régions, d’autres espaces ont pu connaître une évolution homologue dans cette seconde moitié du XVIIe siècle, alors que certaines parties de l’espace économique européen s’enfonçaient effectivement dans la crise.

    141Mais cette clarification du problème ne suffit pas à fournir toutes les réponses. S’il n’est de conjoncture qu’inscrite dans un espace, encore faut-il identifier les espaces dominants dont les oscillations conjoncturelles ont pu peser sur la place bretonne et se réfracter dans sa conjoncture spécifique.

    142La réflexion sur l’originalité conjoncturelle de Saint-Malo au XVIIe siècle nous amène ainsi à reposer sous un autre angle un problème déjà abordé, celui de la position malouine, de son espace commercial et de son insertion dans l’économie-monde occidentale. Sur quels espaces régionaux la place bretonne at-elle pu appuyer sa croissance au XVIIe siècle et en recevoir des oscillations conjoncturelles positives, dans cette période qui, à défaut d’une crise générale et universelle, a néanmoins vu nombre de régions européennes connaître des difficultés sérieuses et durables ?

    En marge du Royaume profond

    143La conclusion la plus nette peut se formuler par la négative. La trajectoire malouine au XVIIe siècle a été très largement indépendante du destin du Royaume profond, et notamment de l’évolution conjoncturelle de cette France rurale du bassin Parisien dont Pierre Goubert, dans sa thèse exemplaire sur le Beauvaisis, a dégagé jadis les lignes de force, sombres et parfois tragiques, au sens plein de ce mot.

    144La discordance apparaît presque totale entre le dynamisme malouin du XVIIe siècle et le marasme où s’enfonce alors cette France septentrionale, rurale et même urbaine (cf. Beauvais ou Amiens...), aussi bien dans la longue durée séculaire – si l’on en juge par la courbe longue des baptêmes – que dans le moyen terme, et tout particulièrement dans les années 1685-1715 où l’apogée malouine coincide avec le paroxysme de la crise dans cette France continentale terrienne. Mais c’est dans le court terme, lors de ces terribles crises – crises frumentaires et “crises de mortalité” - qui accablèrent le cœur du Royaume, du temps de la Fronde au “grand hyver” de 1709, que s’accusa au maximum la discordance conjoncturelle entre les zones intérieures terriennes et une cité portuaire ouverte sur l’Océan.

    145Cela ne veut certes pas dire que Saint-Malo ait été un oasis épargné par les crises démographiques, d’origine épidémique surtout. Comme l’ont souligné les travaux d’Alain Croix et J.-N. Biraben, la cité de la Rance a elle aussi connu pendant la première moitié des Temps Modernes, jusqu’aux années 1660, les assauts de la peste, dont les principales poussées – en 1533, 1563, 1582, 1606-1622 et 1663 – apparaissent largement synchrones avec celles qui frappèrent de larges régions du Royaume.

    146De même serait-il exagéré de prétendre que la ville n’a aucunement ressenti les effets des crises frumentaires qui frappèrent l’économie agraire du Royaume sous Louis XIV. Malgré le caractère très déficient de l’enregistrement à cette date, une poussée des sépultures peut s’observer en 1661, ainsi qu’un recul des conceptions en 1661-1662, symptômes – atténués il est vrai – d’une “crise de l’avènement” qui prépara le terrain à la dernière poussée épidémique de 1663. Surtout Saint-Malo a incontestablement ressenti le choc de la terrible crise de 1693, la plus sévère du siècle. Celle-ci se traduisit par une forte poussée des sépultures – de l’ordre de 60 % par rapport à 1692 – qui dépassèrent sensiblement le nombre des baptêmes, signe minimum de la réalité d’une crise démographique. On ne peut manquer de la relier à la crise frumentaire qui frappa le Royaume, y compris la Bretagne, même si le paroxysme des décès fut enregistré en août-septembre, peu après la soudure, ce qui suggère le rôle final d’une épidémie dans la poussée des décès.

    147Mais cette alerte de 1693, qui constitue au vrai la seule véritable crise démographique subie par la cité bretonne entre 1660 et 1740, présente une allure singulièrement atténuée, sinon aberrante, par rapport au modèle “goubertien” de la crise démographique d’Ancien Régime, comme le montre la lecture des chiffres de baptêmes et sépultures dans les années 1690-1695 :

    16911692169316941695
    Sépultures356474774555433
    Baptêmes622677681702713
    Mariages140206222193195

    148Non seulement on est loin du doublement du nombre annuel des décès, mais la crise de mortalité n’a aucunement interrompu la croissance des conceptions (et celle, consécutive, des baptêmes) qui se prolongera jusqu’en 1698, permettant ainsi d’effacer très rapidement le déficit enregistré en 1693. Et comment ne pas souligner que cette crise de mortalité a coïncidé avec une poussée des mariages, qui atteignent cette année-là leur niveau record pour tout le XVIIe siècle, signe évident – et condition – du maintien d’un dynamisme démographique et d’une confiance en l’avenir au point de vue économique.

    149C’est en 1709 cependant que la déconnection apparaît la plus flagrante entre la conjoncture malouine – démographique et économique – et celle du Royaume : à l’heure où la France subissait, au sortir du “grand hyver” ; la terrible crise frumentaire et démographique que l’on sait, les courbes démographiques malouines ne marquaient aucune oscillation significative... sinon, encore une fois, une poussée sensible du nombre des mariages en 1709-1710 !

    170817091710
    Sépultures544549513
    Baptêmes625625679
    Mariages234255260

    150Loin de toute crise, malgré la misère qui frappait le cœur du Royaume et la guerre omniprésente sur mer, Saint-Malo vivait durant cette “année terrible” dans l’euphorie des retours massifs d’argent de la Mer du Sud ramenés à Port-Louis sous l’escorte de Chabert en mars 1709, et à partir de l’automne, dans la fièvre de la préparation de nouveaux armements massifs pour le Pérou et les Indes Orientales, engageant des millions de livres d’investissement et mobilisant des centaines d’hommes – volontaires – pour ces voyages vers l’Eldorado.

    151Cette large autonomie conjoncturelle de la cité bretonne par rapport aux crises frumentaires qui assaillent alors la France septentrionale constituait pour une part un privilège propre aux cités portuaires. Si les approvisionnements en céréales qu’elle tirait de son arrière-pays immédiat, par voie de cabotage depuis les zones littorales du Penthièvre et du Trégor, venaient à manquer, Saint-Malo pouvait, tout comme Venise ou Amsterdam, s’approvisionner en “bled de mer” à l’étranger, y compris aux sources les plus lointaines.

    152Jusqu’aux années 1680 le port breton pouvait, lorsque de besoin, s’approvisionner auprès de l’Angleterre méridionale voisine, comme on peut l’observer en 1686, année de tension frumentaire (qui se traduisit par une pointe de la courbe des décès) où Saint-Malo reçut 52 barques anglaises chargées de “bleds” en provenance de la grande île (à comparer aux 211 barques en provenance de la côte nord de Bretagne). Mais il pouvait s’approvisionner beaucoup plus loin encore, jusque dans ce grand “grenier de l’Europe” que constituait alors le “Nord” baltique, soit indirectement, soit directement. Cette même année 1686 le port breton avait reçu six cargaisons de céréales en provenance de Hollande, et neuf cargaisons (complètes ou partielles) de puis les ports baltes, Dantzig et Koenigsberg. De même en 1694, dans une situation alimentaire tendue, à défaut d’être dramatique, le port de la Rance réussissait à obtenir quelques approvisionnements complémentaires de “bleds du Nord”, malgré les difficultés créées par la situation de guerre et la tentative de blocus des Anglo-Hollandais : deux cargaisons de seigle arrivèrent depuis le relais de Bergen, acheminées par des navires (neutres) danois affrétés par des négociants malouins, tandis qu’en décembre 1694 le vaisseau le BERNARD de 300 tonneaux, armé par Danycan, apportait directement depuis Dantzig une pleine cargaison de froment qui achevait de détendre la situation en matière de ravitaillement. Cas limite, à l’occasion de la nouvelle crise frumentaire de 1698-1699, qui toucha quelque peu la Bretagne, comme la plus grande partie de l’Europe, Saint-Malo recevait en avril 1700 deux cargaisons de céréales de Méditerranée, ramenées depuis Gênes et Tunis par les morutiers SAINT-AARON et l’ESPERANCE !

    153Compte tenu de sa position géographique, de la capacité de transport potentielle de sa flotte marchande, de l’envergure de ses négociants qui disposaient de réseaux commerciaux depuis la Baltique jusqu’à la Méditerranée, la cité maritime possédait le maximum d’atouts pour échapper aux conséquences les plus dramatiques des crises frumentaires qui touchèrent la France septentrionale au temps de Louis XIV, même si ses classes populaires ne purent pas complètement échapper aux conséquences de la cherté des grains, comme on le devine en 1661-63, 1693 ou 1698-99 à travers les mouvements des courbes démographiques, à défaut de pouvoir le mesurer exactement à travers une mercuriale.

    154Mais il faut aller plus loin, car si l’on se place du point de vue de nos négociants et armateurs, ces temps de crise frumentaire aiguë dans la moitié nord du Royaume n’étaient pas nécessairement des temps de catastrophes pour leurs affaires. Comme dans l’espace méditerranéen, où ils en tirèrent parti durant tout le XVIIe siècle, nous y reviendrons, ces périodes de pénurie aiguë pouvaient être ponctuellement l’occasion d’affrètements profitables pour leurs navires, voire de véritables spéculations commerciales sur le blé en jouant des dénivellations de prix entre des espaces éloignés.

    155C’est bien dans cette perspective que Danycan, malgré les risques considérables encourus en pleine période de guerre, avait expédié deux vaisseaux charger du blé à Dantzig dans l’été 1694, dont l’un revint faire sa décharge à Saint-Malo (le BERNARD), et l’autre le ROYAL-GUILLAUME à Bordeaux puis Lisbonne.

    156Et la participation des grands négociants malouins à l’énorme effort de ravitaillement en grains du Royaume lors de la terrible crise de 1709-1710 ne fut certes pas pour eux sans retombées positives, même s’il est vrai que c’est “gratis pro deo”, sur les instances pressantes de l’Evêque François Desmaretz, qu’ils acceptèrent de faire des avances de fonds considérables pour l’achat de blés bretons et pour l’envoi de navires “à la traite des blés” en Méditerranée, en s’engageant à vendre les cargaisons au prix coûtant dans les ports de la France du Nord. Du moins plusieurs d’entre eux en retirèrent-ils des frets fort conséquents payés par le Roi, tels les armateurs des morutiers DEUX AMIS, MARQUIS de MAGNY et LE RUBIS qui ramenèrent en juillet 1710 au Havre et à Dunkerque des cargaisons de blé chargées dans l’Archipel et à Smyrne, et plus encore F. Baillon de Blancpignon qui anima à deux reprises en 1709 et 1710 de grandes opérations d’importation de blé depuis Gênes jusqu’au Havre, et au-delà, jusqu’au marché parisien.

    157Au-delà de cet épisode exceptionnel, où le caractère dramatique de la crise permit au Roi, soutenu par l’Eglise, d’organiser les secours en contenant dans des limites strictes la spéculation marchande, la récurrence des crises frumentaires dans la France septentrionale dans le premier tiers du XVIIIe siècle devait encore offrir aux grands négociants maintes occasions de s’adonner à la spéculation sur les blés à grande échelle, comme on peut le constater en 1724-1726 à partir du fonds Magon de la Balue : ce dernier participa ainsi au printemps 1725, en société avec Joseph Baude et le négociant nantais Germain Laurencin à l’achat de 180 000 livres de froment à Rotterdam, qu’ils importèrent à Nantes pour écouler dans l’intérieur du Royaume ; et à l’automne suivant, en société avec Joseph Baude et son frère La Lande Magon, il commandait à son correspondant à Marseille Le Gobien l’achat de 3 000 “charges” (de 3 quintaux chaque) de “blé du Levant” qu’il fit importer à Nantes par des morutiers affrétés à son confrère Baillon. Ce ne sera pas le dernier épisode : en 1734 encore les Malouins devaient participer à des opérations massives d’importation de blé depuis Gênes et la Méditerranée, vers la France septentrionale en proie à une crise de subsistance.

    ***

    158Les temps de crise frumentaire, de disette et de “mortalité” dans l’espace français pouvaient ainsi constituer, selon un paradoxe qui n’est que d’apparence, des conjonctures favorables à la spéculation pour des négociants de l’envergure des Malouins, qui ne manquèrent pas d’en tirer profit, même s’il ne s’agissait que d’opérations ponctuelles qui ne pouvaient servir de base stable à l’accumulation.

    159Cela ne signifie pas cependant que le port breton et l’activité de ses négociants n’aient aucunement ressenti, à moyen terme, l’effet de ces crises répétées qui frappèrent l’économie de cette France septentrionale proche, qui constituait aussi une part notable de son hinterland, notamment pour la redistribution (directe ou indirecte) de ces denrées méridionales – huiles et vins, savons et aluns... – que les navires malouins ramenaient de Méditerranée et d’Andalousie durant tout le XVIIe siècle. Parce qu’elles pesaient nécessairement sur la consommation des biens autres que de première nécessité, ces crises de subsistances récurrentes de la France du nord ne pouvaient manquer de resserrer les marchés qu’approvisionnaient les négociants bretons, et de peser négativement, de manière indirecte, sur leur activité de transporteurs et de marchands, même s’il nous est très difficile de l’apprécier et de mesurer exactement.

    ***

    160En tout état de cause cependant, cet impact demeura marginal dans la mesure où ces marchés du Royaume “intérieur” – les Cinq Grosses Fermes –, pour des raisons institutionnelles évoquées précédemment ne constituaient pas les marchés primordiaux du négoce malouin pour l’exportation de ses produits-clés, ni ses marchés exclusifs pour l’écoulement des denrées méridionales et coloniales.

    161La fortune de Saint-Malo au XVIIe siècle ne dépendait pas fondamentalement de la prospérité du Beauvaisis...

    Conjoncture bretonne et conjoncture malouine

    162Est-ce à dire que la trajectoire malouine ait directement reflété les tendances fondamentales d’une conjoncture bretonne spécifique, distincte de celle de la France septentrionale proprement dite ? Oui et non.

    163Il y a un large consensus entre les historiens qui ont travaillé sur l’économie de la province ces dernières années pour considérer qu’il y a bien une modalité bretonne de la conjoncture nord-européenne aux Temps Modernes.

    164Cette autonomie conjoncturelle relative reposait en premier lieu sur l’existence d’une agriculture céréalière littorale, utilisatrice précoce d’engrais naturels marins (goëmon, maërl), et capable de dégager de manière régulière des excédents commercialisables de grains (du froment essentiellement) qui pouvaient être aisément expédiés par voie de mer à partir des multiples petits ports du littoral péninsulaire, et notamment les ports de fonds de ria enfoncés dans les terres comme Pontrieux ou Tréguier, Hennebont ou Auray. Cette agriculture littorale excédentaire pouvait ainsi approvisionner régulièrement les grandes cités portuaires en développement, Nantes au sud à partir du Vannetais et de la Basse-Cornouaille, Saint-Malo au nord à partir du Penthièvre et du Trégor ; et au-delà, dégager des excédents exportables, soit vers l’intérieur du Royaume (par le relais nantais et la Loire..), soit directement par voie de mer vers la péninsule ibérique, comme on pouvait l’observer depuis le XVe siècle.

    165Grâce à sa localisation littorale et plus largement à la situation océanique de la péninsule, cette agriculture céréalière bretonne put échapper dans une large mesure aux rigueurs climatiques des années 1685-1715 qui provoquèrent les crises agricoles que l’on sait dans la plus grande partie du Royaume. Si bien que la Bretagne, climatiquement privilégiée, put contribuer puissamment au ravitaillement du Royaume affamé lors des plus graves famines, en 1693-1694 et plus encore en 1709-1710, ainsi que l’ont étudié en détail jadis J. Le Taconnoux et Henri Fréville ; l’Intendant Antoine Ferrand lui en rendait l’hommage – un peu emphatique et politiquement intéressé – dans son discours d’ouverture de la session des Etats en novembre 1709 : “Si la Sicile se vantait autrefois d’être la nourrice de Rome et de l’Italie, la France est trop reconnaissante pour ne pas honorer la Bretagne du même nom. Deux fois depuis seize ans la fécondité de vos terres a sauvé le cœur du Royaume des alarmes de la famine et réparé l’injustice des saisons”.

    166Ce n’est donc pas seulement en raison de sa situation portuaire, mais aussi grâce à son enracinement provincial dans une Bretagne où l’économie agraire semble avoir échappé aux catastrophes majeures, que Saint-Malo – comme Nantes du reste – a pu connaître un long XVIIe siècle aux couleurs sensiblement moins sombres que dans le reste du Royaume, notamment dans la seconde partie du règne de Louis XIV.

    167Mais l’influence de la conjoncture bretonne sur la dynamique malouine ne se limitait pas à cet aspect “frumentaire”, somme toute secondaire, pour le négoce lui-même, dans la mesure où les négociants malouins, à la différence de leurs confrères nantais (et des marchands des petits ports de la côte sud...) ne nous apparaissent avoir pratiqué le “commerce des blés” que de manière marginale ou très conjoncturelle.

    168L’enracinement provincial de Saint-Malo lui a surtout permis de bénéficier des avantages que la Bretagne retirait d’une position institutionnelle et économique très spécifique pendant toute la première partie des Temps Modernes.

    169Bien qu’intégrée politiquement au Royaume dès 1532, la grande province avait pu, on le sait, conserver pendant un siècle et demi encore une large marge d’autonomie en matière institutionnelle et économique. Grâce à son régime d’imposition particulier – exemption de la gabelle, droit de consentement à l’impôt des Etats provinciaux – elle avait pu ainsi échapper, pour l’essentiel, au premier grand “tour de vis” fiscal imposé par la Monarchie au temps de Richelieu et Mazarin, ce qui n’était évidemment pas sans conséquence sur l’évolution du pouvoir d’achat de la population et de la demande intérieure. Et surtout, fait plus essentiel encore pour notre propos, la Bretagne avait pu conserver jusqu’au tournant des années 1667-87 son statut douanier de province “réputée étrangère” qui lui avait permis de rester pleinement ouverte sur l’économie-monde européenne, en évitant l’enfermement dans le cadre d’un marché national français en voie de construction. Elle avait pu ainsi conquérir une place enviable dans la division internationale du travail à l’œuvre au sein de l’économie européenne depuis le milieu XVe siècle, et développer ses échanges tant vers le Nord que vers le Sud de l’Europe (et ses prolongements d’outre-atlantique), à partir de l’exportation de ses productions, fruit du travail de ses paysans et paludiers, pêcheurs et artisans : les blés, le sel, les poissons, les toiles surtout, de chanvre et de lin, fines et grossières. C’est le dynamisme du commerce extérieur, structurellement excédentaire et source d’un apport constant de métaux précieux venant irriguer l’économie provinciale, qui constitue le moteur principal d’une croissance indéniable, justifiant la réputation de province prospère qu’elle avait aux yeux des contemporains au temps de Colbert, jusqu’aux premières années du XVIIIe siècle.

    170Certes, il faut se garder d’idéaliser le passé et de simplifier une réalité complexe. La Bretagne de la “première modernité” n’était pas un espace économique homogène, elle juxtaposait des zones dynamiques – surtout littorales (l’Armor) mais pas seulement – ouvertes sur l’économie de marché internationale, et de vastes zones intérieures archaîques, repliées sur elles-mêmes, vouées à une agriculture de subsistance médiocre ; et les premières ont été mieux étudiées que les secondes, ce qui fausse parfois les perspectives. Et la dynamique de son développement n’a pas été linéaire, elle a connu, elle aussi, dans cette période des moments difficiles, marquant un temps d’arrêt voire de régression temporaire. Ce fut le cas notamment à la fin du XVIe siècle, dans la terrible décennie 1588-1598 où, troubles intérieurs nés des conflits religieux (mais souvent aiguisés par des affrontements sociaux) et interventions étrangères directes (espagnoles et anglaises) conjuguèrent leurs effets pour ravager une bonne partie de la province, et provoquèrent l’effondrement irrémédiable de deux des pôles les plus dynamiques de l’économie bretonne, Vitré et Penmarch.

    171Ces nuances étant posées, il faut souligner que l’énorme effort de recherche historique consacré à la population et à l’économie bretonne entre le XVIe et le XVIIe siècle depuis trois décennies débouche sur une conclusion incontestable, esquissée dès 1966 dans la synthèse élaborée par Jean Delumeau et Jean Meyer, et renforcée depuis par la grande thèse d’Alain Croix sur la population bretonne et les travaux de Jean Tanguy sur l’économie toilière : la Bretagne a connu une phase de croissance bi-séculaire, de la fin du XVe siècle (dès 1475-80 d’après les courbes d’exportation de toiles léonardes) aux années 1665-1675, la croissance enclenchée au XVIe siècle reprenant de plus belle au siècle suivant, après le temps d’arrêt des années 1588-1598... Il s’agit ici d’un processus d’expansion globale, où la croissance économique – appréciée surtout à partir d’indices d’activité portuaire et d’exportations toilières – s’accompagne d’une croissance parallèle du nombre des hommes, démontrée par Alain Croix et Ronan Le Prohon, et, sur un autre plan, d’un épanouissement de l’architecture religieuse – la floraison des enclos paroissiaux – qui lui est directement lié, dans la mesure où, comme Jean Tanguy l’a parfaitement démontré pour le Léon toilier, il était directement financé par les offrandes des paysans-tisserands et marchands toiliers. Et il faut évidemment souligner ici la continuité de cette croissance, par delà le palier du temps de la Ligue, du XVIe au XVIIe siècle “où éclate l’originalité de la Bretagne”, pour reprendre l’expression de Jean Tanguy. Du moins jusque vers 1670-1675.

    172C’est donc pleinement “en phase” avec la croissance d’ensemble de la province que Saint-Malo a connu l’expansion que l’on sait, non seulement au XVIe siècle (avec l’accélération décisive des années 1560-1590, qui s’observe aussi à Nantes), mais au XVIIe siècle, jusqu’à la décennie 1670/80. Et il ne s’agit pas ici d’une simple “coincidence” temporelle, d’une homologie accidentelle des courbes, mais d’une véritable corrélation positive. Car Saint-Malo, on l’a dit, malgré sa devise orgueilleuse, son site insulaire et sa position quelque peu périphérique par rapport à la masse péninsulaire, était bel et bien une ville bretonne, vivant largement en symbiose avec l’économie provinciale qui constituait son premier marché pour l’écoulement de ses produits importés, et lui fournissait l’un des produits-clé de son commerce d’exportation, la toile, dont elle était depuis la fin XVe siècle l’un des principaux exutoires.

    173La trajectoire malouine aux XVIe-XVIIe siècles, ainsi replacée dans son contexte régional, paraît donc se réduire largement en simple variante d’une modalité conjoncturelle bretonne, elle-même nettement individualisée au sein de l’économie-monde occidentale.

    174C’est vrai pour l’essentiel, mais avec une forte divergence à partir du dernier quart du siècle. “L’élan qui animait la Bretagne depuis deux siècles se brise à partir des années 1680” souligne avec netteté Jean Tanguy, en s’appuyant notamment sur l’exemple du Léon toilier. Et comme on l’a souvent suggéré, l’explosion des révoltes – urbaines et rurales – qui secouent la Bretagne en 1675 n’était sans doute pas sans rapport avec un malaise économique diffus qui commençait à se faire sentir dans la province...

    175Or, malgré ces symptômes évidents de renversement de tendance à l’échelle de la province, l’expansion malouine continue sur son erre jusqu’à la fin du siècle, sinon au-delà, tandis que parallèlement d’ailleurs s’amorçait dans ces années 1680-1688 le démarrage du commerce colonial nantais en direction des Iles, premier acte, peut-être décisif, de la grande croissance du port ligérien au siècle suivant. Portées dans un premier temps par la conjoncture ascendante de la province pendant un siècle et demi, les grandes places portuaires de Haute Bretagne possédaient désormais un dynamisme endogène suffisamment fort et un horizon extérieur suffisamment large pour pouvoir prolonger leur propre croissance autonome, en divergence avec les tendances lourdes de l’économie provinciale à partir des années 1670. Pour un temps du moins pour Saint-Malo, et sous condition de pouvoir se placer dans quelques-uns des flux porteurs d’une conjoncture internationale complexe, désarticulée voire chaotique.

    Dynamique conjoncturelle malouine et conjoncture internationale au XVIIe siècle

    176Etroitement liée à une économie provinciale dont il constituait un des exutoires majeurs, Saint-Malo n’y trouvait pas la source exclusive de sa prospérité. Bien au contraire, puisque son appartenance à cette province “réputée étrangère”, non intégrée à l’espace économique français jusqu’au temps de Colbert, et ouverte sur le grand large de l’économie européenne, avait facilité l’insertion du port de la Rance et de ses marchands dans les courants d’échange internationaux depuis trois siècles. Il était dès lors inévitable que la place malouine ressente fortement les vibrations, les oscillations conjoncturelles de cet environnement international très large dans lequel elle baignait aux XVIe-XVIIe siècles.

    177Encore faut-il pouvoir préciser lesquelles, si l’on admet comme fondée la vision aujourd’hui dominante d’une conjoncture plurielle au sein de l’économie euro-atlantique, durant ce “long XVIIe siècle” qui s’écoule de 1600 à 1730. Cet examen suppose une analyse préalable de l’espace commercial de Saint-Malo et de la ventilation et hiérarchisation des espaces économiques avec lesquels étaient en relation ses négociants, que l’on peut espérer atteindre au moins grossièrement pour la fin du XVIIe siècle à partir des registres portuaires ou des rôles d’armement.

    178Rappelons tout d’abord la ventilation par grandes masses du trafic portuaire, telle qu’on peut l’extraire des résultats établis par l’enquête Delumeau dans les années 1680, que visualisent les schémas ci-contre. Le trafic “grand commerce”, pour reprendre cette classification de l’enquête qui désignait l’ensemble des relations du port avec l’étranger et l’outremer représentait dans les années 1681-88 50,8 % du tonnage total d’entrée, seul indicateur global fiable pour cette période. Sans méconnaître l’importance des relations à court et moyen rayon avec les ports de la France atlantique, qui représentaient près de la moitié du trafic d’entrée et constituaient pour une part aussi des prolongements, en amont ou en aval, des grands trafics internationaux, c’est évidemment ce secteur “grand commerce” qui va ici retenir notre attention, non seulement parce qu’il concernait plus directement le milieu négociant, mais parce qu’il exprimait l’insertion du port et de la place dans l’économie internationale et peut nous fournir une première image de son espace commercial à l’échelle de l’économie-monde.

    179Au sein de ce trafic “grand commerce”, que l’on peut apprécier de manière fiable pour les sorties aussi bien que pour les entrées, le trafic avec l’outre-mer - un outre-mer essentiellement américain, Terre-Neuve et les Iles – pesait un peu plus lourd que le trafic international européen, à raison de 52,5 % du tonnage contre 47,5 %, pourcentage qui marque bien le degré d’insertion du port breton dans l’économie atlantique en voie de construction depuis le début du XVIe siècle. Mais ce primat quantitatif du trafic avec l’outre-mer doit être quelque peu pondéré dans la perspective qui est ici la nôtre. Le trafic avec les Iles antillaises ne représentait encore que 6,3 % du trafic grand commerce (et à peine plus de 3 % du trafic portuaire total), et celui avec Terre-Neuve, beaucoup plus massif – 46 % du trafic grand commerce, plus du quart du mouvement portuaire total exprimé en tonnage, était d’une nature économique très particulière : Terre-Neuve n’était pas, stricto sensu, un “marché”, mais un “gisement” de ressources naturelles (halieutiques en l’occurrence), dont le développement dépendait fondamentalement de la demande, c’est-à-dire des marchés d’écoulement situés en Europe, touchés à partir des multiples ports où les morutiers allaient faire leur décharge. Et l’on pourrait faire des remarques presque homologues pour le trafic antillais naissant, dans la mesure où les navires malouins expédiés pour les Iles devaient, pour des raisons institutionnelles évoquées plus haut, faire leur retour dans des ports extérieurs, français et souvent étrangers.

    180Sans minimiser l’importance de ces trafics transatlantiques, il importe surtout de mettre en évidence l’espace commercial de Saint-Malo au sein de l’économie européenne elle-même, tel qu’on peut l’appréhender – très grossièrement – à partir de ses relations maritimes, que visualisent les graphiques ci-contre. On voit ainsi se dégager de la manière la plus nette l’ambivalence – ou l’ambiguité – de la position internationale de Saint-Malo dans le dernier quart du XVIIe siècle, qui apparaît comme un port “intermédiaire”, inséré simultanément dans les deux moitiés de l’espace économique européen : l’Europe du Nord ou plutôt du Nord-Ouest (Provinces-Unies, Iles Britanniques), légèrement prépondérante pour le trafic de sortie (51,8 % de tonnage), et l’Europe du Sud (Péninsule Ibérique, Méditerranée), qui l’emporte plus nettement pour le trafic d’entrée, dans un rapport 60/40.

    181De quel espace la place bretonne a-t-elle pu recevoir au cours de ce XVIIe siècle complexe des influences conjoncturelles prépondérantes ?

    182On ne saurait minimiser, au moins jusqu’en 1689, l’importance des relations que Saint-Malo a entretenu au XVIIe siècle avec l’Europe septentrionale, en entendant par là sinon le vrai “Nord” baltique, scandinave ou hanséatique, avec lequel ses relations directes demeurent marginales, mais les grandes puissances maritimes, commerciales et manufacturières de l’Europe du Nord-Ouest, l’Angleterre (et sa possession insulaire l’Irlande) et les Provinces-Unies.

    183L’intensité des relations maritimes avec les Iles Britanniques, que l’on peut mesurer précisément dans les années 1680 – 200 mouvements et près de 4 000 tonneaux par an dans l’un et l’autre sens, atteste de l’importance que revêtait encore le “commerce d’Angleterre”, le plus ancien de tous les trafics internationaux du port breton, pour des raisons de proximité géographique évidentes. A travers les registres portuaires, mais plus encore grâce à des sources qualitatives plus explicites – descriptions d’observateurs bien informés comme Colbert de Croissy et Béchameil de Nointel, mémoires et témoignages directs de négociants – on peut saisir assez bien le contenu économique de ce trafic dans la seconde moitié du XVIIe siècle, fondé sur une division du travail assez équilibrée entre les partenaires. Saint-Malo importait des produits agricoles anglais (blé, poissons) et surtout irlandais (viande salée, beurre, cuirs), des produits du sous-sol (plomb, étain, “charbon de terre”), et des “menues draperies d’Angleterre et d’Irlande... dont le matelot et les pauvres gens s’habillent... étant une étoffe de bas prix, légère, chaude et propre” précisait La Lande Magon. En contrepartie le port breton réexpédiait vers les Iles Britanniques une large gamme de denrées méridionales (vins, huile, sel) et surtout y exportait massivement des toiles de son arrière-pays, de chanvre principalement, comme le confirmait le négociant, notant que “les Anglais... enlèvent presque toutes nos grosses toiles”.

    184Par son volume global – autour de 2 millions de livres pour les seules exportations de toiles bretonnes dans les années 1680 – et par son caractère structurellement excédentaire (“les Anglais... remportent trois fois plus de la valeur de nos toiles et fournissent le surplus en lettres de change sur Londres” précisait La Lande Magon), ce “commerce d’Angleterre” constituait de toute évidence un trafic majeur pour la place bretonne. L’appel des marchés anglais – et à moindre degré irlandais – a ainsi constitué tout au long des XVIe-XVIIe siècles un puissant stimulant positif pour la croissance malouine, et tout particulièrement dans la période 1650/60-1688, où la conjoncture malouine n’a pu que bénéficier du redressement de la conjoncture anglaise qui s’amorce alors. Tant du moins que ce marché anglais est demeuré ouvert, bien évidemment.

    185Cependant, dès avant ce tournant décisif des années 1687-89, une analyse plus fouillée des modalités de ce trafic doit nous amener à pondérer quelque peu cet effet d’entraînement de la conjoncture anglaise sur le commerce malouin, au moins à partir de 1650. Comme on peut le mesurer précisément dans les années 1680-1700 les relations maritimes avec les Iles Britanniques – et surtout avec l’Angleterre – étaient désormais assurées très majoritairement par des navires sous pavillon du Roi d’Angleterre, anglais et plus encore anglo-normands, comme on peut le voir par exemple en analysant le trafic de sortie de Saint-Malo en 1699 :

    IrlandeGrande-BretagneIles anglo-normandesTotal Iles Britanniques
    Total départs22 nav. 915 tx20 nav. 855 tx158 nav. 789 tx202 nav. 2 559 tx
    Navires
    malouins12 " 658 "022 " 65 "34 " 713 "

    I. – LE TRAFIC PORTUAIRE DE SAINT-MALO EN 1681-1688

    A. — Ventilation par secteurs du trafic d’entrée (Tonnage)

    B. — Le trafic international et colonial : Répartition par zones (Tonnage entrées plus sorties)

    C. — Ventilation du trafic européen de Saint-Malo (1681-1688)

    II. — LES ARMEMENTS MALOUINS VERS LES PAYS EUROPÉENS EN 1698-1699

    186Si les Malouins – ou les “malouino-irlandais” – conservaient encore largement le contrôle du trafic maritime et commercial avec l’Irlande, le commerce avec la Grande-Bretagne était très largement devenu, dans la seconde moitié du XVIIe siècle un “commerce passif”, ainsi que l’avait souligné Colbert de Croissy en 1665. Certes, il serait erroné de croire que les Malouins aient été complètement éliminés du commerce avec l’Angleterre, comme en témoignent les vigoureuses “réactions des marchands engagés dans ce trafic contre les pressions anglaises dans les années 1680 que nous avons déjà évoquées. Il est certain néanmoins qu’une grande partie de ce trafic s’effectuait désormais par l’intermédiaire – maritime et marchand – des anglo-normands de Jersey et Guernesey, bien placés pour servir d’“entremetteurs” en cette affaire.

    187Dès lors, sans que nous puissions le mesurer vraiment, il nous paraît que l’effet d’entraînement du marché anglais a pu jouer plus fortement sur l’économie profonde de la province, ses régions et places toilières de l’intérieur, ou sur une place maritime comme Morlaix qui était orientée de manière essentielle vers ce marché, que sur le commerce des Malouins eux-mêmes, qui, pour nombre d’entre eux – tels les Magon ou J. Des Ages – ne paraissent pas y avoir été directement mêlés, avant même que la conjoncture politique internationale ne vienne remettre en cause ce courant de trafic.

    188Serait-ce du côté de la Hollande qu’il nous faudrait chercher l’influence conjoncturelle prépondérante ? Saint-Malo a-t-elle été l’une des ombres portées d’Amsterdam, comme pourrait à première vue le suggérer la large homologie des courbes dans la longue durée, tant dans l’ascension continue du XVIIe siècle que dans la retombée du XVIIIe siècle, au-delà de 1725-1730, qui peut permettre de parler, à la limite, d’une dynamique conjoncturelle de type hollandais ?

    189Les relations maritimes directes entre le port breton et les Provinces Unies étaient, il est vrai, régulières et importantes (35 navires aux entrées, 25 aux sorties par an dans les années 1680), et elles supportaient un trafic commercial fort diversifié, que Béchameil décrivait avec précision et exactitude en 1698 : en échange de toiles et miels bretons exportés et de denrées méridionales réexportées (savons et huiles surtout), Saint-Malo recevait de Hollande une gamme extrêmement variée de marchandises, des “naval stores” du Nord (planches, brai, goudron, fer, chanvre, cordages) aux “drogueries et épiceries” d’Asie, des armes et munitions aux fromages...

    190Comme pour le trafic avec l’Angleterre, ce “commerce de Hollande” tendait à glisser vers une forme de “commerce passif”, au moins pour ce qui concerne le transport maritime, dans le dernier tiers du XVIIe siècle. “Ils le font directement” notait encore Colbert de Croissy en 1665 ; trente ans plus tard Béchameil de Nointel précisait le contraire, ce que confirme l’analyse des registres portuaires et rôles d’armements : en 1698-1699 Saint-Malo n’expédiait aucun de ses navires en droiture vers la Hollande.

    191Mais il faut y apporter une nuance importante, une dimension essentielle du point de vue du négoce malouin. Ce “commerce de Hollande” était sans doute inférieur en valeur au “commerce d’Angleterre”, si l’on en juge par le volume des relations maritimes (tonnage) et l’opinion d’observateurs bien informés comme Colbert et Béchameil. Mais il semble avoir impliqué de manière beaucoup plus directe les négociants bretons, non seulement comme “consommateurs” (acheteurs de “naval stores” venant de Hollande pour la mise sur pied de leurs armements), mais surtout comme spéculateurs marchands qui ressentaient, comme tant d’autres en Europe, l’attraction irrésistible du marché d’Amsterdam. Non contents d’y réexporter à l’occasion des denrées méridionales sur des navires hollandais comme le notait Béchameil, ils y envoyaient aussi bon nombre de leurs vaisseaux pour y décharger – et vendre pour leur compte – des cargaisons d’huiles d’Italie et de laines espagnoles, de cochenille du Mexique et de sucre des Antilles, voire de métaux précieux américains, afin de tirer le meilleur parti des potentialités spéculatives qu’offrait alors aux négociants de toute l’Europe ce marché d’exception.

    192Comme d’autres, le centre marchand malouin a donc en partie gravité dans l’orbite d’Amsterdam, et il en a réfracté le rayonnement durant la plus grande partie du XVIIe siècle. Mais il serait hasardeux d’en exagérer l’influence positive sur la dynamique malouine, d’autant que l’attraction de la métropole hollandaise sur les négociants bretons avait aussi des effets pervers en détournant certains trafics aux dépens de leur propre place. Saint-Malo n’était pas une simple ombre portée d’Amsterdam. Ses négociants avaient su résister à l’emprise directe des Hollandais chez eux tout au long du XVIIe siècle, on l’a vu. Et la longue rupture avec les Provinces-Unies, amorcée fin 1688, ne brisa pas le dynamisme de la place bretonne, même si ses effets ne furent pas négligeables.

    193Mais en tout état de cause, ainsi que le suggère l’analyse de la période 1688-1713, on ne saurait voir la conjoncture malouine au XVIIe siècle comme une simple modalité de la conjoncture nord-européenne, d’inspiration anglaise ou hollandaise. Et ce pour une raison majeure : malgré leur importance, ces marchés du nord-ouest européen n’étaient pas, même avant la rupture de 1687-1689, les marchés primordiaux du commerce malouin.

    194C’est vers le sud – péninsule ibérique et Méditerranée – que regardait prioritairement le port breton au XVIIe siècle, comme le montre l’analyse des entrées (où le trafic en provenance de l’Europe méridionale représente plus des deux tiers du grand trafic européen si l’on y intègre les retours depuis Marseille et autres ports français de Méditerranée), et plus encore celle des armements, c’est-à-dire le “commerce actif” impulsé par les négociants : en 1698-99 plus de 80 % du tonnage armé par les Malouins était expédié au-delà du Cap Finisterre...

    LE PORT D’AMSTERDAM, cœur de l’économie européenne au xviie siècle

    Dessin de Rembrandt vers 1660.

    FLÛTES AU MOUILLAGE. Ces navires pansus et lents, mais gros porteurs et à faible coût d’exploitation ont constitué l’outil maritime qui a permis aux Hollandais de s’imposer comme « rouliers des mers » dans les eaux européennes aux xvie – xviie siècles.

    Estampe de W. Hollar, 1647.

    195Ces flux de navires ne faisaient que traduire des flux commerciaux non moins nettement orientés. C’est en direction des marchés du “Sud” - Méditerranée, Maroc, Péninsule Ibérique et ses essentiels prolongements américains - qu’étaient exportés majoritairement depuis le dernier tiers XVIe siècle, les produits-clé du commerce des Malouins, la morue et la toile, ainsi que nous l’analyserons de manière détaillée plus loin ; et c’est depuis cette Europe du Sud que partaient les complexes trafics de retour qui nourrissaient la “navigation” et le commerce international des négociants bretons en direction des places marchandes de l’Europe du Nord-Ouest, jusqu’à Amsterdam et Hambourg.

    196Compte tenu de ce “tropisme” méridional – qui restera à expliquer et analyser - on peut affirmer que la dynamique du pôle marchand malouin aux Temps Modernes a été liée de manière beaucoup plus fondamentale au destin de l’espace économique de l’Europe du Sud, de ses grandes places - Gênes et Marseille, Cadix et Lisbonne - et des marchés proches ou lointains (Levant, Amérique...) que celles-ci dominaient, bien plus qu’à la fortune éclatante d’Amsterdam ou à celle, à peine naissante, de Londres...

    197Mais cette dernière conclusion, qui sera étayée plus loin par des analyses sectorielles détaillées portant sur les trafics fondamentaux animés par les négociants malouins (les trafics “triangulaires” morutiers, le “commerce de Cadix”...), nous ramène ainsi, au terme d’un long détour, presque à notre point de départ : la croissance malouine du XVIIe siècle s’est appuyée principalement sur des marchés, des espaces économiques dont l’évolution conjoncturelle a permis précisément de fonder la thèse classique de la “crise” du XVIIe siècle, même réduite à son noyau central d’un affaissement séculaire des économies méditerranéennes et d’une forte régression du trafic sur l’axe majeur de la “Carrera de Indias”.

    198Comment rendre compte dès lors de ce qui apparaît effectivement un paradoxe conjoncturel ? Trois pistes, trois réponses partielles – mais complémentaires – nous paraissent pouvoir aider à comprendre cette spécificité de la trajectoire malouine au XVIIe siècle.

    199Le “test” malouin, même s’il faut se garder d’en surestimer la représentativité, incite à reconsidérer quelque peu la chronologie et l’amplitude de la “crise” des économies de l’Europe du Sud au XVIIe siècle, qui n’a pas pris l’allure d’un effondrement général et irrémédiable en tous lieux. A côté de la régression majeure qui frappe des régions entières d’Espagne et d’Italie (et encore pas toutes : Gênes et la Ligurie nous paraissent fort vivaces dans la seconde moitié du XVIIe siècle), il faudrait aussi prendre en compte l’évolution spécifique de la façade méditerranéenne française, dont un certain nombre de travaux radicalement ou modérément “hérétiques” (ceux de René Baehrel sur la Basse-Provence rurale, de Michel Morineau sur le trafic marseillais, d’Emmanuel Leroy-Ladurie sur le Languedoc) ont bien montré la résistance prolongée à la crise, jusqu’aux années 1660-1670, sinon 1680... alors que se manifestaient dès la fin du siècle des symptômes de redressement en Catalogne, dans le Languedoc drapier ou le trafic marseillais !

    200Fernand Braudel lui-même s’engageait – avec prudence – dans une révision partielle des perspectives dans la seconde édition de “la Méditerranée” en 1966, “en reportant à une date tardive, 1650 ou même 1680... la grande rupture qui marque la fin de sa primauté...”. La conjoncture méridionale, elle non plus, n’était donc pas univoque et le trafic malouin a pu trouver jusqu’en 1680 des môles de résistance, des marchés porteurs, notamment à Marseille avec laquelle il a noué une relation fondamentale à partir de 1635-1640... A contrario d’ailleurs, une analyse fine de la conjoncture morutière malouine à la fin du XVIIe siècle permettra de sentir les effets des difficultés des économies rurales méditerranéennes à partir de 1685-1690...

    201De même, la vigueur du “commerce de Cadix” des Malouins dans la seconde moitié du XVIIe siècle et leur percée directe et spectaculaire sur les marchés hispano-américains autour de 1700 s’accommode-t-elle mieux de la nouvelle vision de l’état du commerce hispano-américain, apportée par M. Morineau pour cette période 1650-1715, que du schéma traditionnel “pessimiste” hérité moins des travaux d’Hamilton que de leur inachèvement, de la prolongation par extrapolation de ses courbes au-delà de 1660 !

    202Mais le “cas” malouin s’explique aussi, nous semble-t-il, en raison de la configuration spécifique de son espace commercial au XVIIe siècle, tel que nous l’avons grossièrement caractérisé plus haut. L’attraction prépondérante des marchés d’Europe du Sud s’est accompagnée en effet tout au long du XVIIe siècle du maintien de liaisons étroites avec les marchés de l’Europe du Nord-Ouest, surtout si l’on adjoint le marché français du Bassin Parisien aux marchés britanniques et hollandais. L’espace commercial des Malouins a été ainsi, tout au long du XVIIe siècle (jusqu’en 1689 au moins), “à cheval” entre les zones majeures de l’espace économique européen à cette époque. Cela n’a sans doute pas été conséquences. “On n’a pas tiré toutes les leçons possibles des décalages chronologiques entre nuances conjoncturelles des différents espaces”, écrivait Pierre Chaunu en 1962, dans son article sur “le renversement de la tendance majeure”, en poursuivant : “L’extraordinaire et “scandaleuse” fortune hollandaise est en partie justiciable de ce type d’explication”

    GÊNES EN 1685. Port de déchargement des morutiers et port de réexpédition de l’huile ou des blés, point d’arrivée des piastres espagnoles en temps de guerre, Gênes demeure l’une des plaques tournantes du trafic malouin en Méditerranée fin xviie siècle.

    D’après Dummer « Voyage in the Mediterranean Sea ».

    203A une échelle ô combien plus modeste, la réussite indéniable de Saint-Malo au XVIIe siècle en est peut-être aussi quelque peu justiciable. Grâce à leur insertion simultanée depuis le XVIe siècle dans les espaces économiques de l’Europe méridionale (et ibéro-américaine) et de l’Europe du Nord-Ouest les négociants malouins ont pu jouer de ces décalages conjoncturels au sein de l’économie européenne pour compenser l’affaissement de tel marché (Andalousie ou Italie) par le dynamisme porteur de tel autre (Hollande, Angleterre... ou Provence). Sans doute même ont-ils pu tirer profit de ces décalages, dans la mesure où certains de leurs trafics spécifiques – les trafics triangulaires des morutiers, le tramping international de leurs frégates à leur retour de Cadix - leur permettaient, comme nous l’analyserons en détail plus loin, d’articuler ces espaces aux conjonctures différenciées en assurant une fonction d’intermédiaires entre Europe du Sud et Europe du Nord-Ouest, à la fois comme rouliers et comme marchands opérant à leur compte sur les grandes places européennes, de Gênes à Hambourg...

    204Un dernier facteur explicatif tient enfin aux caractères de l’objet analysé. La dynamique conjoncturelle de cet objet “ponctuel” que constituait un port (ou une place) n’avait pas la même lourdeur et viscosité que celle d’un espace véritable, qu’il s’agisse d’un “pays”, d’une province, et a fortiori d’un espace “national”. La marge d’autonomie conjoncturelle d’un port et d’une place de dimension internationale était assurément plus grande, pour peu qu’elle dispose de relations suffisamment diversifiées, pour peu aussi que ses fonctions dominantes privilégient le “commerce actif” : une place comme Saint-Malo, qui avait comme fonction première l’armement, disposait a priori d’une marge de manœuvre plus grande qu’une place d’entrepôt vouée au “commerce passif” (tel le Bordeaux du XVIIe siècle) ou un port d’exportation mono-fonctionnel comme pouvait l’être Morlaix à la même époque.

    205Beaucoup en fait – mais non pas tout – dépendait de son dynamisme endogène, de la capacité de son noyau marchand à s’adapter à la conjoncture, ou plutôt à l’utiliser pour mieux rebondir, en prenant au moment opportun la risée favorable pour remonter à contre-courant.

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    Lespagnol, André. « Chapitre IV. Le poids de la conjoncture : Avec ou contre le courant ? ». In Messieurs de Saint-Malo. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 1997. doi:10.4000/14bq6.
    Lespagnol, André. « Chapitre IV. Le poids de la conjoncture : Avec ou contre le courant ? ». Messieurs de Saint-Malo, Presses universitaires de Rennes, 1997, https://doi.org/10.4000/14bq6.

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