Chapitre III. Le capitalisme malouin à la fin du XVIIe siècle : Les structures et les moyens
p. 119-166
Texte intégral
1Quelques dizaines de marchands/négociants - 200 au plus vers 1700 – animaient l’activité de Saint-Malo, et lui donnaient, par l’ampleur et l’extension de leurs entreprises et de leurs investissements, son statut de port et de place d’envergure internationale.
2Mais ces hommes, ces agents économiques décisifs, ces entrepreneurs – au sens “schumpétérien” du terme – dans quels cadres agissaient-ils et avec quels moyens ? C’est s’interroger sur l’état du capitalisme malouin à la veille des grandes aventures qui devaient amener les négociants bretons pendant deux décennies – 1700-1720 – au tout premier plan de la scène du grand commerce mondial. S’interroger sur les formes structurelles de l’entreprise marchande, son outillage technique, son degré d’efficacité et d’autonomie. S’interroger plus globalement sur le degré de “modernité” et de maturité de ce pôle capitaliste régional, à une époque – la seconde moitié du XVIIe siècle – où le jugement sévère porté naguère par F. Braudel et R. Gascon sur l’archaïsme et la médiocrité du capitalisme français au début des Temps Modernes pouvait paraître présenter encore une certaine pertinence.
3Essayons cependant de mener cette analyse en nous gardant du piège majeur qui guette tout historien en cette matière, l’anachronisme. Les normes du capitalisme contemporain, industriel ou bancaire, anonyme et concentré, ne valent pas pour le capitalisme commercial des XVIe-XVIIIe siècles, fonctionnant selon une autre logique et d’autres besoins, à un autre stade du développement du système, par-delà l’invariant que constitue la logique de l’accumulation à travers le jeu sur le marché.
4Car c’est assurément une image complexe et nuancée que nous renvoie cette analyse globale du capitalisme malouin : celle d’un capitalisme d’apparence encore fruste, et à première vue émietté ; et pourtant aussi, dès cette fin XVIIe siècle, à bien des égards l’image d’un capitalisme majeur, techniquement “à niveau”, pleinement autonome voire extraverti, et capable d’entreprendre à grande échelle, dans le sillage d’une élite de grands négociants qui s’y est d’ores et déjà dégagé.
Une structuration complexe : maisons familiales et association commerciale
5“Le capitalisme est une économie d’entreprise” écrivait sobrement mais fortement François Perroux. Analyser le capitalisme malouin c’est d’abord tenter de cerner cette réalité première, l’entreprise marchande, et d’en caractériser les formes.
6Mais c’est une réalité qui ne se laisse pas saisir si facilement : où l’identifier dans cette pluralité de dénominations – marchand, consors, intéressé, armateur, assureur... – et dans ce foisonnement de groupements divers – “sociétés”, “compagnies”... qui apparaissent dans les sources massives qui nous permettent d'étudier l’activité commerciale à Saint-Malo dans le dernier quart du XVIIe siècle, registres de l’Amirauté et du Consulat, contrôle des actes ou inventaires après décès ?
7Le premier danger est celui de la confusion méthodologique : il faut éviter de prendre la première “société” ainsi désignée dans les textes pour l’entreprise marchande elle-même !
8Disons-le d’emblée, pour comprendre comment s’organise et fonctionne le capitalisme marchand malouin à cette époque, il faut distinguer clairement deux niveaux de la réalité, deux séries de formes d’organisation, complémentaires certes, et liées entre elles, mais qui doivent dans un premier temps être analysées séparément :
- le niveau de l’entreprise marchande, de la firme - termes anachroniques d’ailleurs –, disons plus adéquatement celui de la maison de commerce, cellule-mère disposant d’un capital propre et constituant un centre autonome d'initiative et de décision économique,
- le niveau second, ce qui ne signifie pas secondaire, des “structures opératrices”, généralement à forme sociétaire, par la médiation desquelles s’effectuait une part essentielle de l’activité maritime et commerciale.
9Il restera cependant à s’interroger, au-delà de cette analyse séparée, sur les formes d’articulation entre ces deux niveaux d’organisation et sur les fonctions de ce véritable “dualisme” structurel.
La maison de commerce : forme juridique et réalité sociologique
10L’“entreprise” marchande se caractérise au premier abord par sa quasi-invisibilité dans la documentation économique existante fin XVIIe siècle. Alors qu’abondent dans les registres de l’Amiraute (à partir de 1681) ou le contrôle des actes (à compter de 1693) de multiples références à des “sociétés” de tous ordres - de navires principalement, mais non exclusivement - nous n’en trouvons aucune ou presque qui fasse référence aux “maisons” elles-mêmes, qui constituent à Saint-Malo comme ailleurs les cellules de base. On pourrait bien sûr invoquer les lacunes de la documentation. Mais la consultation des quelques archives notariales disponibles à partir de 1700 ne modifie guère notre impression première : en un quart de siècle (1700-1725), les deux fonds notariaux conservés (Pitot et Leroy) ne nous fournissent guère que quatre actes relatifs à la création, prolongation ou dissolution de maisons de commerce... dont deux à l’étranger ! C’est bien peu, avouons-le, pour une place où opéraient simultanément près de 150 négociants et plusieurs dizaines de marchands en gros !
11Cette absence ne tient donc pas aux insuffisances documentaires, comme le confirment de manière positive les données fournies par une source majeure comme les inventaires après décès (disponibles pour tout le XVIIe siècle), ou, à partir de 1700, les premiers bilans de faillite conservés au greffe du Consulat.
12La quasi-invisibilité de la “maison” de commerce dans les sources écrites, le nombre extrêmement restreint d’actes la concernant, renvoient en fait à sa nature juridique généralement informelle, et au-delà, plus profondément, à sa “base sociale”, personnelle ou étroitement familiale.
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13L’écrasante majorité des maisons de commerce malouines au temps de Louis XIV n’avaient pas de personnalité juridique propre : l’entreprise c’est l’entrepreneur, le marchand ou négociant, opérant avec son capital personnel qui se confond avec son patrimoine, où se mêlent et s’additionnent indistinctement “héritages” immobiliers et intérêts de navires, biens meubles domestiques et stocks de marchandises, contrats de constitution et prêts à la grosse aventure, etc.
14C’est cette réalité dominante d’un capitalisme à base individuelle et patrimoniale que nous confirment aussi bien les inventaires après décès de bons “bourgeois et marchands” des années 1680 comme Jacques Nepveu de la Motte ou Noël Danycan père, parmi vingt autres, que les bilans de Grands Livres de négociants comme Pierre Picot de Clos-Rivière ou Luc Magon de la Balue vers 1710, ou les bilans déposés de Henri Poitevin des Ormes ou de la Veuve du Bourg Onfroy vers 1710-1715.
15Est-ce à dire que ces maisons “individuelles” aient occupé tout le champ de l’entreprise marchande ? Non assurément, car la lecture attentive des sources économiques locales dans la période 1680-1720 nous permet de repérer une bonne vingtaine de “raisons sociales” de maisons désignées par une pluralité de noms qui témoignent de l’existence de maisons à forme sociétaire. Il reste à préciser cependant la nature et les caractères de ces sociétés.
16Les quelques actes de société conservés dans les minutes du notaire Pitot pour le premier quart du XVIIIe siècle, concernant les maisons Veuve Nouail et fils, et Veuve Vincent et fils, nous éclairent sur la forme juridique de ces sociétés. Il s’agit de sociétés de personnes, associant un nombre très restreint de partenaires – deux, trois au plus –, ayant la forme de “sociétés générales”, engageant solidairement les associés sur l’ensemble de leurs biens et pour la pratique de “toute sorte de commerce”.
17On retrouve là une forme classique, définie par l’Ordonnance du Commerce de 1673 et bien étudiée par H. Lévy-Brühl, et largement utilisée sur toutes les grandes places portuaires du Royaume, notamment à Nantes et Marseille au XVIIIe siècle comme l’ont montré J. Meyer et C. Carrière.
18C’était au vrai la forme sociétaire la plus simple, la plus personnalisée qui soit, au point qu’une majorité d’entre elles sans doute demeuraient informelles, conclues par acte sous seing privé, comme le suggère le faible nombre d’actes (moins de 10) enregistrés au contrôle des actes entre 1693 et 1725.
19C’est sous la forme d’un simple papier privé que les deux frères Picot de Clos-Rivière renouvelaient en décembre 1724 leur société, par un texte de quelques lignes fort peu juridique : “Nous soussignés Michel-Julien Picot de Clos-Rivière et Julien Estienne Marie Picot de St Bucq confessons estre génerallement de moitié de toutes choses tant de biens meubles qu’immeubles argent comptant interest de vaisseaux en un mot estre de société de tout ce que nous avons fait jusqu'à présent et de ce que nous pouvons faire par la suitte...”
20On se situait ici aux limites extrêmes de l’informel, et pourtant cette “société générale” Picot frères, constituée semble-t-il fin 1719, avec un capital rien moins que négligeable – “[un] fond de cent mil écus que nous avons mis chacun dans la ditte société”... soit plus de 600 000 livres ( !) – devait se perpétuer telle quelle jusqu’à la mort de Michel Picot en avril 1742, et même au-delà, jusqu’à celle de Julien Picot de St Bucq en 1764, qui assura la gestion de la part de ses neveux mineurs, restée intégrée au capital de la société familiale après la mort de leur père.
21Faut-il y voir un symptôme d’ignorance ou au moins de timidité face à des formes plus élaborées, plus rigides et plus abstraites ? Evidemment non, car les négociants malouins des années 1680-1720 n’ignoraient rien des formes plus complexes, telle la société en commandite, d’usage multi-séculaire dans le grand commerce maritime, notamment méditerranéen. Les Malouins avaient lu, comme tout le monde, l’Ordonnance du Commerce (1673) aussi bien que Jacques Savary (1675), qui en définissaient ou commentaient le statut et les caractères ; et ils fréquentaient d’assez près de grandes places d'Europe du Sud comme Marseille ou Cadix, où la commandite était d’usage général, pour n’en rien ignorer. Du reste ils utilisaient à l’occasion cette forme juridique de société sur ces places extérieures. Ainsi lorsque Guillaume Eon, alors installé à Marseille, participa à la création en 1694 de la société “Eon et Gautier” installée dans les Echelles du Levant (à “Seyde”- Saida, Acre, Tripoli), c’est en recourant à la forme de la commandite, utilisée systématiquement par les Marseillais pour leurs filiales levantines.
22De même pouvons-nous observer qu’au moment précis où ils renouvelaient à Saint-Malo leur propre “société générale” informelle, les frères Picot participaient en septembre 1722, avec plusieurs parents, à la création en bonne et due forme par devant notaire d’une magnifique “société et compagnie en commandite”, au capital de 60 000 piastres (plus de 200 000 livres), qui devait s’installer à Cadix, sous la direction conjointe de leur cousin germain François Picot de la Motte et du négociant “malouino-irlandais” André Hickie. Ce n’était sans doute pas la première création de commandite par les Malouins sur la grande place andalouse.
23Ces quelques exemples de créations de commandites par les Malouins à l’extérieur de Saint-Malo (et il y en eut certainement d’autres dont nous n’avons pas gardé la trace), mettent mieux encore en relief leur inexistence à Saint-Malo même. Ceci confirme bien qu’il ne s’agissait aucunement d’ignorance ou d'archaïsme, mais d’un refus délibéré d'un type de forme sociétaire (ou d’autres plus abstraites encore comme les sociétés de capitaux) qui ne correspondaient pas à leurs besoins, ni surtout à la logique sociale sous-jacente qui suscitait la formation de maisons “en société”.
24C’est ce que suggère l’analyse des quelques sociétés ainsi constituées, non plus sous l’angle de leur forme juridique – assez simple, et à notre avis secondaire – mais sous l’angle “sociologique”, en mettant en évidence la personnalité des associés et les rapports qui les unissaient.
25Même en l’absence d’actes de société, le simple énoncé des “raisons sociales” de ces sociétés en nom collectif que nous pouvons repérer dans des sources diverses entre 1680 et 1720 est tout à fait éclairant pour notre propos : “La Lande Magon père et fils” (1706-1709), “Veuve Vincent et fils” (1692-1708), “Picot frères” (1719-1742), pour ne retenir que les trois cas de figure majeurs. Dans tous ces cas les maisons à forme sociétaire que nous avons pu repérer à Saint-Malo entre 1660 et 1725 ne regroupaient qu’un nombre restreint d’associés, tous apparentés, et plus précisément tous apparentés de manière très proche, comme membres d’une même cellule familiale. Un père chef de maison s'associant à l’un de ses fils, comme le fit Jean Magon de la Lande en 1706 avec son fils François-Auguste, ou encore François Vivien de la Vicomté avec son fils Jean dans les années 1690 ; une veuve devenue chef de maison s’associant à l’un ou plusieurs de ses fils, comme Guyonne Le Pays veuve Vincent des Bas-Sablons avec ses deux fils Jacques et Claude, sans doute depuis la mort de son mari en 1692 jusqu'à son retrait en 1708 ; ou encore, mais il s’agit presque à cette date d’un cas limite, deux frères comme Michel et Julien Picot.
26En l’état de notre documentation, il est vrai non exhaustive sur ce point, on peut compter sur les doigts d’une seule main les maisons “en société” existant à Saint-Malo dans les années 1680-1720 qui reposent sur une base plus large que la famille étroite. Et encore, même dans ces quelques cas, on peut observer, lorsqu’on y regarde d’un peu près, des liaisons de parenté moins apparentes mais en fait assez proches : ainsi l’importante maison “Bourgault et Le Breton”, constituée en 1692, reposait-elle sur des rapports étroits de parenté puisque Alain Le Breton de la Plussinais avait épousé une fille de Pierre Bourgault de la Henrière, contrat de mariage et acte de société semblant avoir été simultanés. De même, la maison “Veuve Nouail et de Gennes” qui fonctionne vers 1685-1695, associait-elle Françoise Cheville, Veuve de Jacques Nouail du Fougeray, au jeune marchand d’origine vitréenne Daniel de Gennes... neveu de son feu mari, lui aussi issu de Vitré ; observons du reste, dans ce cas, que la société se dissoudra dès 1695, dès que la Veuve Nouail pourra associer à ses affaires son fils aîné Pierre-François Nouail du Fougeray. Daniel de Gennes reprenant sa liberté d’action et allant s’installer à son compte – et seul – à Morlaix.
27Ces quelques exemples nous suggèrent clairement quelle était la finalité essentielle du recours à la société. Il ne s’agissait nullement de mobiliser un capital supplémentaire, puisque tous les capitaux venaient d’une même source familiale. Il s’agissait avant tout d’assurer la continuité de la maison familiale pendant une période transitoire. Il pouvait s’agir d’un chef de maison déjà âgé qui s'associait l’un de ses fils à l’expérience déjà confirmée, resté ou revenu auprès de lui pour l’aider dans la direction d’une grande maison, et préparer ainsi sa succession sans solution de continuité, comme Jean Magon de la Lande le fit en 1706 – il avait alors 65 ans – en s’associant son fils François-Auguste, âgé de 27 ans, de retour de Cadix, ou comme semble l’avoir fait également Julien Eon de la Villebague vers 1688-90 en s’associant à son fils cadet Nicolas Eon du Vieux Chastel.
28Mais dans la période que nous considérons, les maisons de commerce à forme sociétaire se constituaient principalement après le décès du chef de maison, lorsque sa veuve, qui reprenait la direction de l’affaire familiale – après accord du conseil de famille – s’associait à un ou plusieurs de ses fils restés auprès d’elle, et devenus suffisamment mûrs et expérimentés pour participer à ses côtés en co-responsabilité à la gestion de la maison familiale. Compte tenu de l’écart d’âge existant dans le couple marchand malouin au XVIIe siècle et du taux de veuvage féminin qu’il induisait, on rencontrerait plusieurs dizaines de sociétés de ce type “Veuve et fils”, dans les années 1660-1720 si nos sources nous permettaient de le mesurer avec précision.
29A l’aide du rôle de capitation de 1701 et de quelques sources annexes on peut en repérer une bonne dizaine à cette date, sur un total de 140 maisons de commerce, dont quelques-unes de premier plan, telles “Veuve Baude et fils”, “Veuve Vincent et fils”, “Veuve Nouail et fils” ; citons de même la maison “Veuve Trouin de la Barbinais et fils”, Marguerite Boscher ayant repris la direction de la maison familiale après la mort de son mari en 1687, en association avec son fils aîné Luc Trouin de la Barbinais, revenu d’Espagne en 1689, et resté à ses côtés, non marié, pour l’aider dans cette tâche de direction (il est recensé comme négociant dans le rôle de 1701, au même titre que sa mère, “négociante”).
30Cette “mise en société” presque systématique des maisons de commerce après la mort de leur chef, sous l’égide de sa veuve, permettait ainsi de maintenir indivis le patrimoine accumulé, qui continuait à fonctionner pour un temps comme capital social unique.
31Car ces sociétés du type “veuve... et fils”, transitoires par principe, pouvaient avoir dans les faits une longévité assez remarquable : constituée vers 1677, après la mort de Pierre Moreau de la Palme, la Société “Veuve Moreau et fils” fonctionna jusqu’en 1692, date de l'installation à son compte – à 38 ans – de Guillaume Moreau de la Primerais. Quant à la société “Veuve Vincent et fils”, constituée vers 1692 à la mort de Guillaume Vincent des Bas-Sablons, elle se prolongea par renouvellements successifs jusqu’à sa dissolution en 1708, après seize années de fonctionnement ; Jacques Vincent avait alors 39 ans, et son frère Claude 37... La société “Veuve Nouail et fils”, d’une longévité comparable – constituée en 1695, elle fonctionnera jusqu’en 1708 – nous montre en même temps le caractère évolutif de ce type de structure, au rythme de ses renouvellements successifs : intéressée initialement pour les trois quarts, Françoise Cheville Veuve Nouail abaisse à partir de 1703 sa participation aux deux tiers “dans tous les profits et pertes... sur toutes les affaires de leur commerce et de leur compte propre”, et même à la moitié “pour les affaires qu’ils ont faittes et firent en commission et correspondance ainsi que pour les assurances qu’ils ont prises et prendrons...”, au profit de son fils aîné et associé Pierre-François Nouail du Fougeray.
32Le terme logique de cette évolution était en effet la dissolution de cette société familiale, avec installation à “compte propre” du ou des fils associés, généralement en liaison avec leur mariage, et retrait de la veuve de la direction de l’affaire, quitte pour elle cependant à gérer son patrimoine personnel comme une rentière avisée, en continuant à prendre des participations dans des affaires maritimes.
33C’est ce que l’on peut observer en toute clarté par l’acte de dissolution de la société “Veuve Vincent et fils”, du 4 juillet 1708, par lequel Guyonne Vincent “reconnaissant leur fidéllité en tout ce qu’ils ont fait et géré... leur donne la liberté à l'avenir de traficquer et négocier pour leur compte particulier comme ils voiront bon, ne voulant désormais la Dame Vincent estre intéressée que dans les entreprises, marchandises et traitté où elle signera”.
34La forme sociétaire constituait ainsi pour l'essentiel une forme conservatoire, une structure de transition, ainsi qu’une rampe de lancement pour une nouvelle génération négociante. Tout en maintenant indivis le capital accumulé par la génération précédente, elle pouvait permettre pour un temps d'en prolonger l’accumulation jusqu’à sa dissolution presque inéluctable, par décès d’un des “anciens”, ou installation des “jeunes” partenaires.
35Mais elle ne contribuait en aucune manière à élargir la base financière de l’entreprise marchande par apport de capitaux extérieurs : ce n’était à l’évidence ni son but, ni sa fonction.
36Dans ces conditions la distinction entre maisons “individuelles” et maisons “en société” se révèle secondaire, et constitue presque une fausse piste. Ces sociétés de type “père et fils”, “veuve et fils” (voire gendre), ne constituaient qu’une variante minoritaire – avec 10 % peut-être des effectifs – d’une même structure de base, dont la maison “individuelle” dirigée par un seul chef de maison travaillant avec son patrimoine constituait la forme dominante, et en quelque sorte “normale”. L’une comme l’autre reposaient en effet sur la même base sociale : non pas simplement la famille, ce serait trop peu dire, mais la famille nucléaire, au sens précis où l’entendent les démographes et sociologues de la famille.
37C’était une évidence pour les maisons individuelles, dont les contours coïncidaient exactement avec ceux de la cellule conjugale. Mais c’était tout autant une réalité, quoique sous des formes plus complexes, pour les maisons “en société”, qui ne regroupaient que des membres d’une même cellule familiale, à de très rares exceptions près, et jamais plus d’un couple marié.
38Même les très rares sociétés formées entre frères que nous pouvons observer à Saint-Malo avant 1725, comme celle constituée entre Jacques et Claude Vincent entre 1708 et 1711 (après la “retraite” de leur mère) et la société Picot frères, associaient des frères non mariés, ce qui constituait une autre forme de “ménage simple”.
39Il y avait ainsi homologie presque absolue entre la forme sociale de la famille nucléaire et la forme économique de la maison de commerce dans le capitalisme malouin du XVIIe siècle : c’était là une de ses caractéristiques fondamentales, dont nous essaierons d’apprécier les conséquences.
40Cela ne signifie pas cependant que le travail marchand pratique ait reposé nécessairement sur un seul individu, même dans les maisons “individuelles”. Car la famille marchande, qui était généralement une famille nombreuse, on l’a vu, pouvait utiliser les services de plusieurs de ses membres. L’épouse y jouait souvent un rôle d’auxiliaire du chef de maison, le suppléant en cas d'absence (notamment lorsque celui-ci naviguait encore, cas de figure assez fréquent) ainsi que l’attestent les “procurations générales” rédigées devant notaires que leur accordaient alors leur mari ; dans certaines maisons l’épouse du négociant pouvait exercer de manière permanente une fonction spécialisée, par exemple pour les achats de toile comme cela avait été la tâche de Guillemette Des Ages, épouse de Jean Des Ages Sr du Houx, qui se vantait de ses compétences en la matière, ou même pour la tenue des comptes comme cela semble avoir été le rôle de Marguerite Chantoiseau, épouse de Danycan. Et les fils – ou du moins certains d’entre eux – dès l’adolescence, à partir de 15-16 ans, apportaient leur contribution à la marche de la maison, soit au comptoir aux côtés de leur père (ou mère) qu’ils assistaient directement, soit comme officiers et capitaines embarqués sur des vaisseaux où la maison “avait intérêt” ; voire – mais sous des formes plus complexes – dans un comptoir étranger.
41Même lorsqu’elle était à base “individuelle”, la maison de commerce constituait ainsi, une unité de travail relativement complexe, le comptoir. Et ce d’autant plus que, dès la fin du XVIIe siècle, les plus importantes d’entre-elles employaient, en sus de la main-d’œuvre familiale, un personnel salarié de techniciens qualifiés – commis, “teneurs de livres” ou caissiers – travaillant au comptoir de manière permanente auprès du chef de maison. Le rôle de capitation de 1701 recensait ainsi au moins une douzaine de ces commis et autres employés permanents de négociants, capités d’ailleurs pour certains d’entre-eux à des cotes élévées – tel François Le Breton, imposé à 15 livres – qui témoignent de leur statut et niveau de rémunération. Plusieurs d’entre-eux étaient logés chez leur patron, ainsi chez Magon de la Chipaudière, Du Breil Gris, Lévêque de la Souctière... Danycan pour sa part employait deux commis, logés chez lui, pour qui il payait une capitation supplémentaire de 18 livres, et Pierre de La Haye, un collaborateur pompeusement dénommé “homme d’affaires”... mais capité à neuf livres !
42A ce niveau “cellulaire” de l’analyse, le capitalisme malouin au temps de Louis XIV se présentait donc fondamentalement comme un capitalisme familial. Ce n’est évidemment pas une originalité radicale dans la France du négoce des Temps Modernes, si l’on observe qu’à la fin du XVIIIe siècle encore sur la grande place marseillaise les maisons de commerce à base familiale (individuelles ou “en société”) représentaient 72,3 % des effectifs des entreprises négociantes !
43Mais la spécificité du capitalisme malouin au XVIIe siècle nous paraît être d’avoir poussé jusqu’à sa limite extrême cette logique de l’entreprise familiale, au sens le plus étroit du terme. Non seulement les sociétés associant des membres non apparentés nous paraissent inexistantes avant 1720, mais il en allait presque de même entre parents éloignés (entre cousins, oncle et neveu...) à Saint-Malo même. Surtout, test décisif pour notre propos, on ne peut qu'être frappé par la rareté des associations commerciales stables entre frères durant le “long XVIIe siècle” malouin, entendons des véritables “frérèches commerciales” associant des frères mariés, gérant conjointement une affaire : fait significatif et riche d’implications.
44Soulignons tout d’abord, en corollaire, que c’est précisément cette absence d’associé masculin à la tête de la maison marchande qui permet de comprendre le rôle éminent des femmes dans la vie du négoce à Saint-Malo à cette époque, comme “chefs d’entreprise” pleinement responsables de l’affaire familiale après le décès de leur mari, sous réserve cependant de l’accord du “conseil de famille” garant de l'intérêt des mineurs.
45Filles de marchands pour la plupart, élevées dans un milieu social et une ville où le commerce était au centre de toutes les préoccupations, souvent associées de leur vivant aux affaires de leur mari, elles avaient pu acquérir une “culture commerciale” suffisante pour exercer efficacement cette responsabilité et occuper pleinement l’espace qui leur était offert par le jeu des structures de la famille et de l'entreprise marchande. Certaines d’entre elles comme Guillemette Jocet, veuve Moreau, Marguerite Boscher veuve Trouin, Guyonne Le Pays veuve Vincent, Françoise Cheville veuve Nouail, Françoise Patard veuve Du Bourg Onfroy, Marie Loret veuve Gautier, figurent par elles-mêmes et à plein titre parmi les grande figures du négoce malouin au temps de Louis XIV.
46L’évolution ultérieure au cours du XVIIIe siècle nous paraît du reste conforter la validité de cette hypothèse “structurelle” quant au rôle économique des femmes dans la cité malouine. Avec la multiplication des maisons à forme sociétaire que l’on peut observer au-delà de 1725, unissant non seulement des frères (mariés) – tels les frères Robert et Bertrand Surcouf qui s’associent en 1727, ou les frères Robert de La Mennais après 1760, mais aussi désormais des parents éloignés – tels Erasme Magon de la Lande et Jean-François Nouail de la Villegille dans les années 1760-1770, et des partenaires non apparentés, on note une diminution sensible du nombre de femmes assurant des fonctions de direction de maisons marchandes ; dans l’Almanach de Gournay de 1788 on n’en recensait plus qu'un nombre infime.
47Changement d’époque, changement de structure et de forme juridique, changement de mentalité peut-être aussi en un siècle où l’air du temps valorisait plutôt le rôle de la femme au foyer... ou au salon plus qu’au comptoir, changement social assurément : l’émancipation économique des femmes n’a rien on le voit, d’un processus historique linéaire.
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48Doit-on pour autant considérer cette base étroitement familiale de la maison marchande malouine comme un symptôme d’archaïsme et un facteur structurel de faiblesse ? Gardons-nous ici d’un jugement trop tranché et du risque d’anachronisme, à l’heure où la recherche historique récente remet en évidence le rôle dynamique de la famille dans le développement du capitalisme industriel au XIXe siècle. Cette structure dominante de l’entreprise marchande produisait des effets complexes et contrastés.
49Première constatation, une telle structure basée sur la famille nucléaire constituait un puissant stimulant à la “création d’entreprise”, pour employer une expression de notre époque. En excluant, sauf pendant une phase transitoire, l’association familiale à base large – y compris entre frères – la logique individualiste qui la sous-tendait poussait l’installation à leur compte, dès que possible, de tous les fils de famille marchande désireux de continuer la pratique du commerce. C’est bien ce que nous constatons pendant toute la période 1660-1720 dans toutes les familles marchandes, des plus prestigieuses dynasties comme les Eon ou Le Fer aux familles plus modestes, comme les Bossinot, Piednoir ou Poitevin.
50Il suffit d’esquisser la généalogie de la plupart de nos familles marchandes au XVIIe siècle pour observer ce processus. Les trois fils de Michel Picot de Clos-Rivière (1620-1663) et Marie Jolif s’installèrent successivement comme négociants travaillant à leur compte vers 1690-1700 : Pierre, Sr de Clos-Rivière, puis Michel, Sr de Beauchesne, enfin Etienne Sr de Laurenais. Les trois fils de Noël Danycan (I) en feront de même, même si les cadets - Louis-Paul, Sr de la Cité (1671-1713) et Joseph, Sr du Rocher (1674-1731), ne devaient pas connaître de réussite comparable à celle de leur aîné. Le choix fut identique pour les fils de Charles Porée de la Touche et Josseline Heurtault, avec Jean, installé en Espagne dès 1680, Charles, Sr de la Touche (1652-1708) installé comme négociant à Saint-Malo vers 1695, Alain enfin, Sr du Breil, (1665-1735), installé ver 1710 après une longue – et brillante – carrière de capitaine.
LA « FIDÉLITÉ AU COMMERCE » - LES MAGON NÉGOCIANTS - 1595-1793

51L’exemple du lignage Magon nous confirme mieux que tout autre la prégnance de ce modèle d’installation “individualiste” durant tout le “long XVIIe siècle”. Dès le début du siècle les trois fils d’Alain Magon de la Gervaisais avaient fondé leur propre maison, Alain, l'aîné, à Cadix, Nicolas Sr de la Lande, et Jean Sr de la Fontaine Roux, tous deux à Saint-Malo, donnant naissance aux deux grandes branches malouines du lignage. Le même mécanisme de développement par scissiparité devait se reproduire au sein des deux branches à chaque génération comme permet de l’observer le schéma ci-contre. On peut l’observer notamment au niveau des fils de Jean Magon de la Lande (1641-1709) et Laurence Eon, qui constituaient la quatrième génération des Magon faisant commerce : Nicolas l'aîné (1670-1698) s’installa à son compte du vivant de son père, dès les lendemains de son mariage en 1693 ; François-Auguste (1679-1761) s’installa d’abord à Cadix dès 1698, puis, après un temps d’association avec son père vieillissant en 1706-1709, il s’installa à son propre compte après son mariage en 1709 ; et lorsque le benjamin Luc, Sieur de la Balue, après un début de carrière dans les offices à Paris en 1706-1710, choisit de revenir vers Saint-Malo et le négoce, c’est “à compte propre” qu’il s’installa en 1711 au lendemain de son mariage, avec sa part d’héritage, et non en société avec son frère de la Lande, avec qui il entretiendra pourtant pendant quarante ans des relations à la fois personnelles et commerciales très étroites. Il ne s’agit pas ici de psychologie ou de rapports interpersonnels mais d’un effet de structure, intériorisée comme une norme. Leurs neveux – la cinquième génération – fils orphelins de leur frère aîné Nicolas, décédé en 1698, choisiront d’aller tenter fortune à Cadix avec leur part d’héritage dans les années 1713-1718, en créant leur propre maison à leurs risques et périls, plutôt que de rester sous la tutelle protectrice de l’un ou l’autre de leurs oncles à Saint-Malo.
52Arrêtons là la liste des exemples, que l’on pourrait multiplier à satiété pour cette période, et essayons d’en dégager les implications pour le développement du capitalisme malouin. Ce mécanisme induisait un mode de développement spécifique des lignages marchands, par bourgeonnement à partir d’une même souche, aboutissant à la multiplication de maisons apparentées tenues par des frères ou des cousins, portant le même nom patronymique à un moment donné : il y avait ainsi quatre ou cinq maisons Magon, Picot, Le Fer, Porée, etc. opérant simultanément à Saint-Malo autour de 1690-1700. Il reste à en apprécier les conséquences.
53La conséquence positive majeure a déjà été notée au chapitre précédent : ce mécanisme sociologique poussait à la multiplication des cellules marchandes, et, partant, à l'élargissement de la base du pôle capitaliste malouin, dont nous avons pu mesurer l’ordre de grandeur dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Il permettait aussi de donner leur chance à tous les fils de famille marchande désireux de continuer le commerce, y compris les cadets, même si les aînés demeuraient peut-être les mieux placés pour réussir.
54On peut voir légitimement dans cette forme structurelle de l'entreprise marchande une des sources du dynamisme du capitalisme malouin au XVIIe siècle.
55Mais il faut se garder de l’exagérer car la médaille avait assurément son revers. Ce modèle “individualiste” constituait aussi un facteur de morcellement du capital marchand. Il limitait par nature le capital propre de chaque “entreprise” aux “facultés” personnelles de chaque marchand/négociant, avec le seul appoint de la dot de son épouse, pour autant qu’il y eut communauté de biens entre les conjoints. Ce n’était pas contradictoire avec une certaine “surface” financière de l’entreprise familiale, qui pouvait entraîner au fil des ans – et des générations – une accumulation interne importante : il y avait à Saint-Malo dès avant 1700 plusieurs maisons marchandes dont le capital effectif se chiffrait en centaines de milliers de livres, nous y reviendrons.
56Observons cependant qu'à chaque génération ce même modèle familial “étroit” imposait un nouveau morcellement du capital accumulé, non seulement, comme partout, par “sortie” des dots des filles, mais aussi, sauf cas de successeur unique, par partage du capital familial entre les fils s’installant à leur compte et créant leur propre maison, avec leur part d’héritage effectif ou potentiel (fourni à titre d’“avancement successif”). Chaque négociant commençait ainsi sa carrière avec un capital sensiblement inférieur à celui dont disposait son père au sommet de la sienne. Nicolas Magon de la Lande (1604-1661) et son épouse Perrine Grout laissèrent au total une succession de plus de 300 000 livres : mais leurs deux fils Jean Magon de la Lande et Nicolas Magon de la Chipaudière, qui devaient perpétuer la tradition de la maison en s’installant – séparément – à Saint-Malo, en 1668 et 1674 respectivement, n’avaient sans doute pas démarré avec plus de 50 000 livres chacun, compte tenu des parts d’héritages et dots revenant à leurs autres frères et sœurs. Et si à la génération suivante Luc Magon de la Balue put commencer sa carrière de négociant en 1711 avec un fonds beaucoup plus conséquent – de l’ordre de 300 000 livres –, ce capital initial était sans commune mesure avec celui dont pouvait disposer son père Jean Magon de la Lande qui, à la fin de sa carrière en 1709, laissait une succession globale avoisinant les deux millions de livres... mais à partager entre sept héritiers.
57S’il n’était pas contradictoire avec une accumulation du capital au niveau global des lignages marchands et de la place tout entière, le modèle de la maison à base “familiale-nucléaire” constituait ainsi sans conteste un facteur de freinage du développement cumulatif de l'“entreprise” marchande, entendue comme réalité stable et durable dépassant la personne et la vie d’un individu. Il n’autorisait, au mieux, qu'une accumulation en ligne brisée, avec redémarrage à un niveau plus bas que celui atteint par la génération précédente, quoique supérieur au niveau auquel celle-ci avait commencé.
58Mais peut-être ces réflexions générales nous entraînent-elles déjà sur la pente glissante de l'anachronisme, en essayant d’apprécier une réalité socio-économique à l'aune de préoccupations qui n’étaient pas les siennes.
59Au total cette analyse de la cellule élémentaire du négoce que constitue la maison de commerce nous livre une première image : celle d'un capitalisme traditionnel assez fruste, presque “jeune”, où l'entreprise s’identifie pratiquement à la cellule familiale définie dans les termes les plus étroits ; celle aussi par conséquent d’un capitalisme émietté, morcelé entre presque autant de maisons que de négociants recensés (130 à 135 sans doute, pour 150 négociants recensés en 1701), agissant avec un capital propre se réduisant à leurs fonds patrimoniaux, variables certes, et parfois fort conséquents (plusieurs centaines de milliers de livres), mais souvent assez modestes, se chiffrant en quelques dizaines de milliers de livres pour ces nombreux négociants capités en 1701 entre 30 et 100 livres.
60Ces premières constatations interrogent évidemment sur la capacité d'entreprendre de ces maisons malouines, et plus précisément sur l'un des traits en principe spécifique de la fonction négociante, par rapport au commerce “ordinaire”, c’est-à-dire la polyvalence.
61Les négociants malouins du temps de Louis XIV revendiquaient cette polyvalence comme une vocation naturelle de leur entreprise, ainsi que l’attestent de manière explicite et formelle les quelques actes de société conservés dans les archives notariales dans les années 1700. Ainsi l'acte de renouvellement de la société “Veuve Nouail et fils” distinguait-il dans le champ de ses activités “commerce de leur compte propre”, “affaires en commission et correspondance” et “assurances sur vaisseaux et marchandises”. Et l'acte de la société créé en 1707 par les deux cousins germains Thomas Thubert et Jean Sébire (pour aller commercer en Espagne) énumérait de manière plus précise encore la gamme d’activités variées qu’ils envisageaient d’assurer, malgré la modestie de leur capital initial (28 000 livres) : “faire commerce et négoce en société de marchandises, risquer sur mer, négocier lettres de change, vendre, acheter et négocier...”.
62On retrouve énumérée dans ces deux actes la gamme quasi-complète (il n’y manque guère que le prêt à la grosse aventure) des formes d’activité que les maisons négociantes avaient vocation à assurer et qu’elles s’efforçaient effectivement de pratiquer, quoique avec une ampleur variable selon l’étendue de leurs facultés et le dynamisme de leur animateur.
63C’est ce que montrait l’inventaire après décès de Jacques Nepveu Sieur de la Motte, effectué en juillet 1683, qui recensait stocks de marchandises diverses en magasin (balles d’alun, caisses de savon, bottes d'huile, amandes) et “connaissements” de marchandises embarquées sur divers navires, comptes d’armement et liste d’“intérêts de navires”(sur 13 bâtiments), actes d’assurances et de prêts à la grosse aventure consentis à d’autres marchands, billets et créances diverses, dont plusieurs “pour vente de marchandises appartenant à d’autres particuliers... où le dit Sr de La Motte n’était que commissionnaire...”.
64On retrouve bien chez ce négociant de premier plan – l’un des dix plus grands de la place au début des années 1680 – tout l’éventail des activités qui relevaient de la vocation du “Parfait Négociant” ; et notamment à côté des spéculations “à compte propre”, avec ses capitaux, l’activité – qualitativement essentielle – de commissionnaire. Journaux et Grands Livres de négociants de premier plan du début XVIIIe siècle comme Jean Des Ages, Magon de la Balue Pierre Picot de Clos-Rivière et ses fils Michel et Julien – nous confirment de manière plus précise encore la réalité de cette polyvalence fonctionnelle du négociant.
65Tous les négociants, sans doute, n’avaient pas une palette d’activités au large, notamment la commission, qui exigeait un “capital” de relations et de réputation qui en faisait l’apanage des plus grands. L’analyse d’inventaires de négociants plus modestes – tel Jean Collet de la Villecollet en 1688, les frères Poitevin ou François Onfroy au début XVIIIe siècle – nous démontre cependant qu’ils s’efforçaient tous de pratiquer – à la mesure de leurs “facultés” - une polyvalence minimale reposant sur trois piliers essentiels : la spéculation sur marchandises, l’armement maritime (comme armateur et/ou intéressés), l'assurance maritime.
66Cette constatation importante – qui justifie d’ailleurs la dénomination de “négociants” que s’octroyèrent la quasi-totalité des “bourgeois et marchands” malouins à la fin du XVIIe siècle – soulève cependant une interrogation. Comment ces maisons pouvaient-elles s’engager dans des directions aussi variées, dans des entreprises souvent importantes, exigeant une immobilisation de capitaux parfois de longue durée, avec des moyens qui, pour beaucoup, demeuraient somme toute limités ?
67Pour comprendre – et résoudre – cette contradiction apparente, il faut changer de point d’observation et de niveau d’analyse.
Les structures opérationnelles : l’association commerciale et ses formes
68Si la maison de commerce – qu’elle fût strictement individuelle ou à forme de société familiale – constituait la cellule de base du capitalisme marchand, tout à la fois noyau financier autonome, centre de décision et d’initiatives, elle ne réalisait pas par elle-même la totalité de l’activité commerciale. Celle-ci se déployait en effet en plusieurs domaines par l’intermédiaire de structures opérationnelles spécifiques, spécialisées dans un secteur d’activité, plus ou moins formelles et stables, reposant sur l’association entre marchands.
69Cela ne signifie pas que l’association ait occupé tout le champ de l’activité commerciale. Une fonction telle la commission l’excluait quasi-totalement presque par nature, puisqu’elle reposait plus que toute autre sur l’“intuitu personae”, sur la “confiance” personnelle d’un correspondant. L’association dans ce domaine n’était ni vraiment nécessaire – puisqu'elle n’entraînait pas en principe d’immobilisation de fonds – ni souhaitable, puisqu’elle eût entraîné le partage de la commission (généralement de 2 %) qui rémunérait le travail effectué pour compte du correspondant.
70Mais une large part des opérations “à compte propre” du négociant s’effectuait également sur une base individuelle, qu’il s’agisse de spéculations sur marchandises – envoi de toiles à Cadix, achat de vin en Espagne ou de savon à Marseille – ou d'une forme de spéculation financière comme le prêt à la grosse aventure qui, fin XVIIe siècle, semble s’être pratiquée essentiellement sur une base individuelle, comme le montre par exemple l’inventaire après décès de Noël Danycan père en 1688. Tel semble bien avoir été encore le cas dans la deuxième moitié du XVIIe siècle pour une forme de spéculation voisine, mais plus fréquente encore et plus essentielle pour la vie de la place : l’assurance maritime. L’inventaire après décès de Jacques Nepveu de la Motte en 1683 recensait 67 actes d’assurance sur vaisseaux ou marchandises passés entre 1676 et 1682, à ses risques, au profit d’autres confrères. Au total 28 “bourgeois et marchands” malouins avaient contribué individuellement à assurer la grosse frégate le GALANT expédiée en septembre 1687 pour une tentative interlope en Amérique Espagnole. Plus significativement encore le dépouillement systématique des actes d’assurance enregistrés au Contrôle des Actes lors de sa première année de fonctionnement entre mai et décembre 1693 permettait de recenser les noms de 92 “assureurs”, soit pratiquement deux négociants sur trois.
71Le champ de l'entreprise “individuelle” demeurait donc largement ouvert et dans de multiples directions. Mais il n’est pas sûr qu’il ait été le plus étendu ni le plus essentiel, notamment pour les opérations majeures du négoce. Le fait dominant dans nombre de secteurs nous paraît en effet, au contraire, la propension à l’action “collective” des négociants, entendons le recours à l'association – des personnes et des capitaux – dès lors qu’il s’agissait de “prendre en risque” au-delà du seul court terme, et de mettre sur pied une entreprise de quelque ampleur.
72Dans ce capitalisme à base familiale, profondément individualiste, où la “société” demeurait l’exception au niveau de la maison de commerce, l’association semble avoir été presque de règle pour certaines formes de la pratique marchande. Contradiction ? Disons plutôt complémentarité nécessaire, correctif indispensable au morcellement des maisons marchandes, parmi d’autres causes que nous évoquerons plus loin.
73Mais il convient d'analyser d’abord concrètement ce recours à l’association qui pouvait prendre plusieurs modalités, diverses par leur forme (plus ou moins souple), leur dimension, leur stabilité, leur degré d'autonomie, en fonction de l’objectif poursuivi, du type d’opération économique pratiqué en commun.
“Les sociétés de marchandises”
74La forme la plus simple, sans doute la plus courante, mais aussi la plus difficile à repérer parce que la plus éphémère, était l’association de quelques marchands pour acheter en commun, “en participation” – “a demi”, “tiers”, etc. – une certaine quantité de marchandises en un lieu donné pour la revendre au meilleur prix sur une autre place, parfois très éloignée. Ces sociétés d’achat de marchandises “en participation” pouvaient se constituer pour spéculer sur les produits les plus variés, des plus courants aux plus précieux, vins d’Espagne et sels de l’Atlantique, blés du Nord et huiles d’Italie, toiles bretonnes et draperies anglaises, cochenille et piastres d’Amérique : énumération non exhaustive qui reprend simplement les produits qui reviennent le plus fréquemment dans les sociétés dont nous avons conservé la trace.
75Les finalités de ces sociétés d’achat de marchandises étaient multiples : diviser les risques bien sûr, mais aussi concentrer les forces pour réunir un lot de marchandises important (une cargaison entière de blé par exemple...) voire peut-être peser plus efficacement sur le marché, à l’achat ou à la vente.
76Les marchands malouins ne pratiquaient pas systématiquement de telles associations, notamment pour leurs spéculations les plus courantes dans le cadre national. Mais les Grands Livres dont nous disposons pour le début XVIIIe siècle – ceux de P. Picot de Clos-Rivière, Magon de la Balue... – nous démontrent la fréquence de ces sociétés pour les spéculations pratiquées à l'échelle internationale : la rubrique “marchandises en société, de compte à demy (ou tiers) avec X ou Y” revient pratiquement toutes les deux ou trois pages, à égalité avec celle des “intérêts sur vaisseaux”. Pour la période antérieure à 1700 nous ne disposons pas de preuves aussi décisives, mais certaines sources occasionnelles, comme ces déclarations “de précaution” faites par des marchands à l’Amirauté en 1688-89 au moment du déclenchement de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, nous laisse à penser qu'il ne s’agissait pas d’une nouveauté.
77Nous sommes cependant ici dans le domaine de l’informel et de l'éphémère. Ces associations méritent en effet à peine le nom de société, juridiquement du moins : sauf rares exceptions, elles se concluaient verbalement entre marchands de la place, ou par simple échange de lettres lorsqu’elles incluaient un partenaire extérieur, sans donner lieu à rédaction d’acte sous seing privé, et moins encore à enregistrement ou déclaration publique, sauf situation exceptionnelle comme en 1689. De ce point de vue il s’agissait bien de sociétés “anonymes” au sens de Jacques Savary, c’est-à-dire inconnues du public et des autorités.
78Mais ceci mis à part, il n’y avait rien de moins abstrait que ce type de “société” qui regroupait un nombre très restreint de partenaires – deux ou trois – se connaissant parfaitement, et habitués à travailler ensemble de longue date, lors même qu’il s’agissait de partenaires extérieurs. Dans nombre de cas l’association concernait un marchand malouin et son correspondant dans la place où s’effectuait l’achat (ou la vente) de la marchandise, comme dans cette société d’achat de laines d’Espagne, constituée en 1688 entre Eon de la Villebague (intéressé pour 2/8) et Pierre Porée et Jean Olmius, marchands à Cadix, qui avaient effectué l’achat à Malaga et l'embarquement pour Amsterdam. L’association était assurée du maximum de garanties lorsqu’elle incorporait à la fois le correspondant chargé de l’achat de la marchandise et celui chargé de sa vente sur une autre place, telle cette société constituée en 1689 par Mathieu Porter, marchand malouin d’origine irlandaise, pour l’achat à Londres et l’expédition vers Cadix d’étoffes anglaises (bayettes, “ras d’Angleterre”, toiles de coton), qui incluait, pour “une tierce partie” chacun, son correspondant à Londres Peter Poor qui avait procédé à l’achat et à l’expédition, et à l’autre bout de la chaîne, son fils et correspondant à Cadix Jacques Porter, chargé de veiller à leur réception et à leur embarquement vers l'Amérique.
79Sociétés informelles, ces sociétés d’achat de marchandises étaient aussi, par nature, des sociétés éphémères dont la longévité était fonction directe de la durée de la spéculation commerciale : quelques mois pour des achats de blé, mais jusqu’à 5 ou 7 ans pour des envois de textiles jusqu’au lointain Pérou. La plupart d’entre elles duraient au-delà d’une année, souvent deux ou trois ans, y compris pour des opérations apparemment simples : conclue dans l’été 1707, la société d’achat de vins d’Espagne qui réunissait les frères Pierre et Etienne Picot et leur correspondant de Cadix André Hickie ne vit ses comptes définitivement soldés que le 2 septembre 1710, trois années pleines plus tard.
80Informelles et éphémères, simples et souples, multiples et diverses, ces sociétés d’achat de marchandises en participation constituaient, en quelque sorte, la forme élémentaire de l’association commerciale, une première modalité de dépassement de l’individualisme marchand.
Des “sociétés d'assureurs”
81Le recours à l’association s’est développé aussi dès la fin du XVIIe siècle dans un autre secteur important de l’activité des négociants : l’assurance maritime, sur vaisseaux ou marchandises transportées par mer.
82Certes, tout négociant pouvait individuellement pratiquer l’assurance, comme c’était le cas presque universel dans les années 1680, et comme on peut le constater encore en 1710-1715 en analysant les actes d’assurance de vaisseaux armés pour la Mer du Sud ou la Chine passés devant le notaire Pitot.
83Mais, à partir de 1685-1690, nous pouvons observer parallèlement la formation de groupements de négociants visant à pratiquer de manière collective cette activité particulièrement risquée qu’était l’assurance maritime, sans doute en liaison avec le développement de l’armement dans des secteurs de plus grande envergure et de plus fort risque comme la course et l’interlope. Ainsi dès 1687, à côté des 28 assureurs ayant participé individuellement à l’assurance de la frégate le GALANT, pour des sommes très modiques variant de 300 à 1 000 livres chacun, nous pouvions noter la participation de M.M. Claude Crosnier de la Bertaudière et Jean Heurtault de Bricourt, qui assuraient pour 18 000 livres sur le navire – contre 15 000 pour les 28 assureurs individuels – avec cette mention significative : “faisant pour eux et compagnie”. Ces deux “assureurs” de premier plan, par ailleurs négociants de bonne stature, étaient de toute évidence les représentants ou animateurs d’un groupe de négociants associés pour pratiquer l’assurance de manière collective, comme le suggère clairement le terme de “compagnie”.
84C’est la première trace documentaire que nous ayons de l’existence de telles associations d’assureurs à Saint-Malo, ce qui ne signifie pas cependant qu’elles n’aient pas existé plus tôt. Ce qui est certain, c’est qu’elles se sont puissamment développées entre 1685 et 1715. Les premiers registres du contrôle des actes en 1693 en fournissent la preuve : à côté de multiples négociants pratiquant toujours l’assurance de manière individuelle, on recensait par exemple Thomas Fauvel et Alain Brisart, signataires respectivement de 84 et 70 actes d’assurances sur navires ou marchandises entre mai et décembre 1693 “pour eux et leurs amis” ; cela suggère qu’ils étaient, eux aussi, les représentants – et animateurs – de collectifs de négociants regroupés pour pratiquer l’assurance maritime.
85Ces collectifs pouvaient d’ailleurs être de taille restreinte : en 1698 Charles Porée de la Touche s’associait avec son beau-père Du Tertre Bezart pour pratiquer “en compagnie” avec lui l’assurance maritime, ce qu’ils feront pendant cinq années au moins – de 1699 à 1704 – comme l’attestent les deux registres d’assurance que nous avons conservés. On peut d’ailleurs ainsi saisir la nature et l’ampleur des opérations de cette petite “société d’assurance” à base familiale : à raison de 600 livres de couverture par navires, la société “Porée, Bezard et compagnie” accorda ainsi au total en 1699 pour 110 000 livres d’assurance, à des taux de prime variant de 3 % (pour le cabotage européen) à 12 % sur les retours de la frégate interlope la GENTILLE.
86Peut-on parler, pour autant, dès ces années 1685-1705, de véritables “sociétés d’assurances” présentant une personnalité juridique et une autonomie réelle ? Ce serait exagéré, disons plutôt des “sociétés d’assureurs”, des regroupements assez lâches et des consortiums temporaires permettant cependant aux négociants qui y participaient d’agir de manière plus efficace et à plus grande échelle.
87La tendance allait pourtant bien dans le sens de la constitution de sociétés plus stables et plus larges, comme Jérôme de Pontchartrain y incitait d’ailleurs les Malouins à la veille de la guerre de Succession. Il n’allait pas tarder à être entendu, car en août 1707 se constituait une véritable “société et compagnie d’assurances”, par acte notarié passé chez Pitot, qui regroupait initialement 26 associés malouins, dont quelques-uns souscrivant pour deux parts “pour eux et amys”, soit 34 parts en tout.
88Cette société fut renouvelée par acte passé devant le notaire Pitot le 10 décembre 1710 : elle regroupait à cette date 35 associés, tous Malouins, tous négociants, parmi lesquels bon nombre de tout premier plan, tels Noël Danycan, Charles Locquet de Grand-ville, Beauvais Le fer, Josselin Gardin, les frères Vincent, Jean Gaubert, etc. Tous étaient “intéressés par égalle et pareille portion dans toutes les sommes qui seront assurées”, avec la garantie de “participer de mesme par égalle portion aux profits et pertes... à la fin de la présente société” ; avec en contrepartie l’interdiction formelle de “bailler assurance” de manière individuelle en concurrence avec la société, sous peine d’amende.
89Conclue par acte notarié pour une durée déterminée – deux ans initialement puis trois ans – mais renouvelable et effectivement renouvelée, cette “Société et Compagnie d’assurances de Saint-Malo” disposait d’une véritable personnalité morale et d’une autonomie réelle par rapport à ses membres, avec une comptabilité particulière (un Grand Livre devait être tenu, et les fonds disponibles placés dans un coffre), des fonds propres résultant de ses premières rentrées de prime, et une direction permanente choisie parmi les associés, constituée de deux directeurs, Jean Goret de la Corbonnais et Jean Guichet de la Villehue, assistés d’un contrôleur général, Pierre-François Nouail du Fougeray, chargé plus spécifiquement de tenir la comptabilité. Ces responsables disposaient d’un large pouvoir de décision délégué par leurs associés pour prendre et signer les polices d’assurance (“pour eux et compagnie”), recevoir les primes, solder les pertes, agir en justice, placer à intérêt les fonds disponibles.
90Bien qu’il ne semble pas y avoir eu d’apport de capital initial, cette société d’assurances malouine disposait cependant d’une “surface financière” et d’une capacité d’action importante, grâce à la solidité et plus encore au nombre de ses associés : les directeurs étaient autorisés par l'acte de société à prendre jusqu’à 3 000 livres d’assurance par intéressé sur un navire donné, soit à partir de 1710 jusqu’à 105 000 livres. C’était plus que suffisant pour couvrir un armement “ordinaire” pour Terre-Neuve ou la course, Cadix ou les Iles, et cela offrait une couverture au moins partielle pour un armement interlope moyen. A titre d’exemple, cette société “Goret-Guichet et Cie” assura pour 75 000 livres le PHELYPEAUX armé par Danycan pour la Mer du Sud en 1707.
91Et cette capacité d’assurance valait pour un nombre de navires a priori illimité, même si la prudence des Directeurs devait les inciter à limiter et à sélectionner leurs choix : on peut penser que la capacité d’assurance d’une telle société, engageant le quart des négociants de la place, dépassait aisément le million de livres autour de 1710.
92On serait bien en peine cependant de qualifier précisément la forme juridique d'un tel type de société. Il ne s'agissait évidemment pas d'une “société générale” en nom collectif, mais pas non plus d’une véritable société de capitaux, puisqu'il n’y avait pas, stricto sensu, de capital social, faute d'apport initial. A cette même réserve près, c’est sans doute de la société en commandite simple qu’elle se rapprocherait le plus, compte tenu de la distinction entre associés et directeurs, ceux-ci étant rémunérés spécifiquement – avec le contrôleur – pour leur travail par une commission de 1 % prélevée sur le montant des primes.
93Mais l’essentiel n’est sans doute pas de tenter de faire entrer plus ou moins artificiellement dans les catégories formelles du droit commercial des formes sui generis nées de la pratique commerciale. Il est d’observer que le négoce malouin pouvait secréter des formes souples d’association permettant de dépasser l’étroitesse de la maison individuelle et d’élargir ses moyens d’action dans ce secteur spécifique mais vital de l’assurance maritime.
94Ce n’était pas le seul domaine, ni le principal.
Une structure fondamentale : la “société de navire”
95 L’armement maritime constituait le domaine par excellence des pratiques d'association du milieu marchand, le terrain où elles s’étaient développées le plus précocement, dès le Moyen-Age peut-être, et celui où elles s’épanouissent avec le maximum d'intensité et de généralité au XVIIe siècle.
96Lorsque l’on rencontre dans un document d’archives relatif au commerce malouin à cette époque le terme de “société”, c’est dans neuf cas sur dix d’une “société de navires” qu'il s’agit. Le riche fonds de l’Amirauté nous permet de prendre la mesure de l’importance du phénomène associatif dans ce domaine de l'armement, grâce à la conservation des registres de déclaration de propriété et de “registrature” des actes de sociétés, qui furent ouverts en application du “règlement de Strasbourg” du 24 octobre 1681. Le premier registre, tenu de décembre 1681 à avril 1686, nous offre les moyens d’une analyse systématique et approfondie des formes et structures de la propriété de navires (le “shipping interest”) et au-delà, de l’armement lui-même, en raison de la globalité et de la précision de l’enregistrement alors effectué.
97Du 18 décembre 1681 au 11 avril 1686 furent ainsi enregistrées 160 déclarations de propriété (effectuées pour les 9/10 en 1682-83), dont 157 relatives à des navires ayant Saint-Malo comme port d’attache, qui concernaient, compte tenu des ventes ou remaniements de sociétés survenus entre 1681 et 1686, 143 bâtiments, de la barque de 25 tonneaux à la frégate de 350 : après recoupement avec d’autres sources (notamment les registres des congés et rapports de capitaines), on peut considérer que l'échantillon recouvrait au moins 90 % des navires composant la flotte malouine à cette date : pourcentage remarquable qui témoigne de l’efficacité de la monarchie administrative en matière maritime, mais qui tient peut-être aussi à la “nouvelleté” de la procédure, car la fréquence de ces déclarations s’atténuera sensiblement au-delà de 1700, et avec elle la “rentabilité” de ce type de source.
98Ajoutons-lui le mérite de la précision, quant aux caractéristiques des bâtiments (nom, tonnage, type, et dans nombre de cas, date et lieu de construction ou d’achat), et surtout quant au mode d’appropriation : ce premier registre semble avoir reproduit in extenso tous les actes de société passés devant notaires, et en leur absence, les déclarations nominatives détaillées de tous les propriétaires, avec leurs qualités et résidence, et bien évidemment leur part exacte de propriété, objet essentiel de la déclaration. C’est là une base documentaire plus que suffisante pour analyser les formes d’appropriation des navires à Saint-Malo, au moment précis où, comme le révélait une enquête officielle menée à l’échelle du Royaume en 1686, le port breton s’affirmait au premier rang des ports d’armement français.
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99La conclusion majeure se dégage d’elle-même à la simple lecture du registre. Seuls 21 bâtiments sur 143, un sur sept, étaient déclarés “appartenir entièrement” à un seul individu. Encore convient-il de noter que les trois-quarts de ces bâtiments ainsi appropriés de manière individuelle – 15 sur 21 – n’étaient que des barques ou bâtiments légers de moins de cent tonneaux. Seuls six navires de plus de cent tonneaux – sur 106 – appartenaient à un propriétaire unique : en quelque sorte l’exception qui confirme la règle.
100Le mode “normal” d’appropriation des navires était donc bien à Saint-Malo dans la seconde moitié du XVIIe siècle (et au-delà, comme nous le suggèrent les registres suivants) le régime de la co-propriété, par association d’un certain nombre de partenaires que les documents désignent par diverses appellations que l’on peut considérer comme synonymes : “propriétaire en partie”, “associé”, “intéressé”, “particeps” – terme plus savant, usité également à Marseille, que l’on trouve dans quelques actes notariés ; et surtout “consors”, terme nous semble-t-il le plus fréquent à cette époque, et le plus significatif en ce qu’il marquait bien l’appartenance à un groupe, ou “consortium”.
101Ces expressions étaient d’ailleurs souvent utilisées simultanément dans un même acte, comme en témoigne à titre d’exemple cette déclaration de société d’avril 1685 : “A Comparu le Sieur Du Demaine Jolif, capitaine et propriétaire en partie du navire LA MADELEINE de 200 tonneaux... A déclaré qu’il a pour particeps et consors dans le dit navire les sieurs...”.
102Ces multiples “sociétés de navires” – plus d’une centaine fonctionnaient en parallèle vers 1682-1683 – constituaient ainsi une des “structures opérationnelles” fondamentales du capitalisme marchand malouin au temps de Louis XIV, exigeant une analyse approfondie. Partons de la description de leurs caractères extérieurs avant de nous interroger sur leur “nature” juridique, et au-delà, sur leurs fonctions économiques.
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103Première caractéristique, si “société” il y avait, il s’agissait en majorité de sociétés “ informelles”, puisque seize d’entre elles seulement sur 136 – moins de 15 % – avaient donné lieu à la rédaction d’un acte passé devant notaire. La formule “déclare au surplus n’y avoir entre les consors aucun acte de société” revient d’ailleurs comme un leitmotiv dans le registre de l’Amirauté. Ce caractère informel témoigne ainsi de la dimension traditionnelle de cette forme d’association, sans doute multi-séculaire, en même temps que de l’importance décisive de la “confiance” entre partenaires qu’impliquait cette absence de contrat écrit. Ce caractère informel tendra à s’atténuer sensiblement dès les années 1690 pour les sociétés de course, qui donneront plus souvent lieu à acte écrit, et au-delà de 1700 pour les sociétés de navires interlopes...
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104Second trait, ces sociétés de navires, formelles ou informelles, telles que nous les observons dans les années 1680 ou dans “l’entre-deux-guerres” 1699-1702, paraissent avoir été majoritairement des sociétés stables, c’est-à-dire durables. Un seul pourtant des actes de société enregistrés à l’Amirauté – celui du JOSEPH, de 200 tonneaux, armé pour Cadix en août 1680, fixait expressément une durée à l’association : “laquelle société s'est faite pour le temps de quatre années qui ont commencé le jour que le navire sortit de ce lieu de Saint-Malo qui fut le 29 août 1680”.
105Quelques sociétés, il est vrai, paraissent avoir été constituées pour un seul voyage et campagne, telle celle de la MERVEILLE, expédiée pour Saint-Domingue et Iles de l'Amérique en février 1682, ou celle du SAINT-FRANÇOIS D’ASSISE, expédié pour les Indes Orientales en janvier 1683 – affrêté par la Compagnie – dont l’acte constitutif déclarait expressément, “que chacun retirera au retour du dit navire du susdit voyage sa part et portion de fret, biens et effets qui en proviendront...”. Il s’agissait cependant ici de “très long cours” car le voyage devrait durer plus de deux ans, et l’acte n’imposait même pas la dissolution complète de la société. Ces sociétés constituées “pour un voyage”, se multiplieront dans la période suivante, après 1689, et surtout 1700, parfois dans l'armement corsaire et de manière systématique dans les entreprises interlopes, nous y reviendrons. Mais elles étaient et devaient demeurer exceptionnelles dans les trafics de base des armateurs malouins, qu’il s’agisse des armements terre-neuviers ou des armements dans les eaux européennes vers Cadix et la Méditerranée.
106La grande majorité des sociétés étaient donc constituées sans limitation a priori de durée, comme on peut le constater à la lecture des actes constitutifs des sociétés “formelles”, et le vérifier dans la pratique pour l’ensemble. Car, de fait, elles durent : sur la centaine de sociétés déclarées pendant la première année de tenue du registre (qui pour nombre d’entre elles avaient été formées avant cette date, souvent vers 1678-1680), une dizaine à peine se sont dissoutes avant avril 1686 – terme du registre –, dont la moitié sous la forme d'un remaniement partiel, avec maintien dans la société “refondue” de la majorité des anciens “consors”. On peut le constater dans le cas de la TRINITÉ, où le remodelage opéré en avril 1684 se traduisit par la sortie d’un seul des sept associés, avec légère redistribution des parts. Certaines de ces sociétés effectivement dissoutes avaient d’ailleurs connu au préalable une longévité importante, telle celle du FRANÇOIS DE LA PAIX, dissoute le 26 mars 1686 après cinq années pleines d’existence et plusieurs campagnes du navire dans divers trafics. On est bien loin, on le voit, du caractère “momentané” que Savary des Bruslons attribue aux sociétés dites “anonymes”, dont les sociétés de navires ne seraient qu’une variante...
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107Troisième élément de description : le mode de répartition du capital entre les associés. Nulle surprise ici : nous retrouvons, comme partout, le système “quirataire” de division de la valeur du navire en “parts”, ou “portions d’intérêts” (ou “intérêt” tout court), réparties entre les consors. Mais non sans quelques nuances : nous sommes loin ici du classique “modèle” marseillais avec l’uniforme division du capital en vingt-quatre parts égales, le véritable “quirat” traditionnel. Dans le cas malouin, les “parts” pouvaient varier considérablement – de 7/8 à 1/32 – avec toute la gamme des fractions intermédiaires, et une fréquence particulière des parts d’1/4, 1/8, 1/12, 1/16... Si l’on trouvait quelques sociétés avec répartition “égalitaire” du capital – telle la société du navire L’EVEILLÉ, de 200 tonneaux, dont la propriété était partagée “par égalle portion” d’1/10 entre ses dix “consors” – c’est le cas inverse qui domine très largement, avec un nombre de cas important – mais minoritaire – où un seul consors “majoritaire” possède 50 % ou plus des parts.
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108Ces “sociétés de navires” regroupaient ainsi un nombre variable d’associés – de deux à quatorze – comme nous le représente l'histogramme ci-dessous :

109Le nombre moyen de “consors” par société apparaît au total assez limité – 5,7 – et n'augmente que faiblement avec la taille du navire, puisqu’il se situe à 6,6 pour les navires de 250 tonneaux et plus. Observons cependant que si 54 sociétés regroupaient un nombre restreint de partenaires – de 2 à 4 –, on en recensait un nombre équivalent regroupant de 7 à 14 “consors”, chiffre déjà fort conséquent, le mode le plus fréquent se situant, à sept consors par société.
110Qu’elles fussent formelles ou informelles, associant un nombre plus ou moins grand de partenaires, ces sociétés possédaient en quelque sorte une double nature, correspondant à une double fonction, l’une permanente, l’autre variable. Elles étaient en premier lieu des sociétés “propriétaires”, possédant un navire – “et ses dépendances” – voire parfois deux ou trois, c’est-à-dire un bien matériel, au même titre qu’un immeuble ou un lot de terrain, que ce capital matériel fonctionne ou non, c’est-à-dire en l'occurrence qu’il navigue ou demeure désarmé. C’est précisément pour régler le prix d’achat – ou de construction, s’il s’agissait d’un bâtiment neuf – de ce bien matériel qu’était appelé et réuni le capital initial de la société, fourni par les consors ou intéressés au prorata de la part qu’il acceptait de prendre, ainsi que l’explicitait – parmi d’autres – l’acte de société du FRANÇOIS en novembre 1681 : “Ont comparu X, Y, Z ... lesquels ont recogneu et sont demeurés d’accord d’estre consorts et associés dans le navire... la vente faite sur le pied de 8 500 livres le total dudit navire, compris ses mâts, cordages, voiles, câbles, ancres, canons, ustencilles, grééments et dépendances dont les dits consors se feront raison les uns aux autres comme en tel cas apartient”. Ce capital initial, correspondant au prix du “navire et dépendances”, constituait en quelque sorte le fonds permanent de la société, immobilisé jusqu’à la dissolution de celle-ci.
111Mais la société de navire n’était pas simplement une société “propriétaire” passive : pour valoriser son capital elle avait vocation à devenir société opératrice, équipant le navire pour tel ou tel trafic. Sauf en cas de location du navire coque nue à un affréteur – cas rarissime à Saint-Malo à cette époque – chaque société de navire se muait ou se prolongeait tout naturellement en société d’armement, responsable de l’équipement du bâtiment, et par voie de conséquence tenue d’engager l’ensemble des frais que cela impliquait pour la mise en état du navire, l’achat de vivres et munitions, l’embauche de l’équipage et que désignait la catégorie comptable pratique de “mise-hors”, utilisée par tous les négociants-armateurs de l’époque.
112Société propriétaire, société d’armement “simple” lorsque le navire était armé pour la “navigation à fret”, la pêche morutière (avec en sus achat d’une cargaison de sel), ou la course, la société de navire prenait aussi dans certains cas une dimension supplémentaire, celle d’une véritable “société de marchandises”, dans tous les trafics – les Iles et plus tard l’interlope, mais aussi parfois fin XVIIe siècle Cadix et la Méditerranée – où le navire emportait une cargaison de marchandises “pour compte de la société”, que l’on appelait l'“emplette”, qui représentait parfois une valeur très importante.
113A chaque armement la société de navire devait ainsi rassembler un capital supplémentaire au-delà de la valeur du navire, correspondant au montant de la “mise-hors” et éventuellement de l’“emplette”, que devaient fournir les associés : “ et contribueront [les dits sieurs consors] pour leurs parts et portions des armements et emplettes suivant les comptes qui en seront rendus par l’armateur, toutefois et quantes que requis sera” précisait ainsi l’acte de société du FRANÇOIS, destiné à un voyage aux Iles. Pour autant qu’elle fût durable – et c’est le cas majoritaire, on l’a dit – la société de navire peut être vue comme une société-gigogne où s’emboitaient, sur le socle permanent de la société propriétaire initiale, une série de sociétés d’armements successives, et parfois de sociétés commerciales (en cas d’achat d’une emplette), réunissant pour chaque campagne de nouveaux capitaux fournis par les associés en fonction de la nature de l’armement projeté, quitte d’ailleurs à en redistribuer le produit aux intéressés après chaque campagne en fonction des résultats.
114Comment dès lors qualifier juridiquement ce type de société, assurément plus complexe qu’il n’y paraît à première vue ? On connaît la variété de réponses qui ont été apportées à cette question, et les conflits d'interprétation entre juristes et historiens, aussi bien qu'entre historiens eux-mêmes. Disons d’emblée que pour le cas malouin, et dans cette période précise, nous penchons nettement vers l’interprétation des contemporains, telle qu’elle a été formulée par Jacques Savary et Savary des Bruslons notamment : des sociétés de personnes, plus précisément selon leur terminologie des “sociétés anonymes en participation”.
115A une réserve près cependant : l’anonymat, le caractère occulte, n’apparaît pas du tout un trait caractéristique à partir du moment où les négociants furent tenus – et acceptèrent – de faire des déclarations détaillées à l’Amirauté, et même de faire enregistrer exhaustivement l’acte constitutif. On peut observer dans certains actes une clause prévoyant l’appel à l’intervention des autorités publiques en cas de défaillance de l’un des consors. Sans avoir pignon sur rue ni raison sociale, ces sociétés de navire n’avaient rien de sociétés secrètes : on voit apparaître dans maints documents non seulement le nom de l’armateur, représentant “public” de la société, mais aussi celui des principaux associés, que la communauté marchande connaissait du reste parfaitement. C'est ce que reconnaissait la veuve du grand négociant Jacques Nepveu de la Motte, en déclarant lors de l'inventaire après décès de celui-ci “qu’elle apprend par la notoriété que le feu Sr de La Motte son mary avait intérêt dans les navires qui suivent”.
116Pour le reste, leur interprétation nous semble fondée pour l’essentiel. Compte tenu de la liaison inévitable entre propriété du navire et armement, chaque consors était responsable même au-delà de son apport initial dans l’achat du navire : un acte de société – celui de la frégate PONTCHARTRAIN, armée pour Faro en août 1693 – précisait d'ailleurs que les intéressés étaient “ responsables sur l’hypothèque de tous et chacun leurs biens présents et futurs”, ce qui marque bien la différence avec une société de capitaux du type société en commandite par actions. Du reste, l'armateur, responsable public de la société de navire – “nommé et estably par ses consors” selon une formule d’usage général en cette fin XVIIe siècle – s’il assumait des fonctions de direction technique dans l'armement, ne semble pas avoir eu de responsabilité financière particulière, au-delà de celle qui lui incombait, comme à tout autre associé, au prorata de sa participation, qui n’était pas toujours la plus importante.
117On se situait donc bien ici dans le champ des “sociétés de personnes”, et plutôt deux fois qu'une, car on ne saurait trop insister sur le caractère fortement personnalisé que présentaient ces “sociétés de navires” malouines de la fin XVIIe siècle. C'est ce que confirment notamment, sur le plan juridique formel, les “clauses de sortie” de société figurant dans les actes passés devant notaire dans les années 1690 : la règle “normale” était la mise en vente du navire en adjudication publique à la demande d'un seul des consors désirant se retirer de la société ; “encore est stipulé qu’après un ou plusieurs voyages ledit navire étant arrivé en le port il sera permis à l’un des consors encore bien qu’il eut le moindre intérêt d’en faire la vente en entier... ” précisait même l’acte de société du VILLE-DAVID. Autrement dit, le retrait d’un des associés entraînait ipso facto la dissolution de la société, sauf si, était-il parfois précisé, ses consors voulaient bien lui racheter sa part. On ne pouvait mieux marquer à quel point la société de navire s'identifiait étroitement au groupe de personnes qui l’avaient constituée.
118La dimension généralement restreinte de ce groupe d’associés – moins d’une douzaine de personnes, sauf exception, dans les années 1680 – contribuait à renforcer ce caractère “personnalisé” de ces sociétés de navires, et plus encore la composition de ce groupe, c’est-à-dire l’origine et la “qualité” des partenaires ainsi réunis.
119Certes, ce type de société n’était pas une structure complètement fermée aux éléments extérieurs, comme le montre le nombre significatif d'intéressés domiciliés hors de Saint-Malo que l'on peut recenser dans l’ensemble des sociétés enregistrées en 1681-1686 : 60 sur 325, près d’un sur cinq. Observons cependant que plusieurs d’entre eux étaient des Malouins installés à l’extérieur, tel François Moreau de Launay à Paris, Pierre Eon de la Baronnie à Cadix, G. Eon à Marseille. La plupart de ces consors extérieurs, cependant, n’étaient pas pour autant des inconnus pour les marchands malouins qui les introduisaient dans leurs sociétés : c’étaient pour la plupart, nous semble-t-il, des partenaires d’affaires, des correspondants, souvent de grands négociants de réputation nationale comme les Rouennais Thomas Le Gendre ou Nicolas Mesnager, le Nantais Des Cazaux, les Marseillais Brousson ou Cherpuis, associés sur la base d’une relation de confiance fondée sur la “réputation” et l’expérience...
120C’était a fortiori le cas pour les partenaires malouins, qui constituaient plus des 4/5 des effectifs de participants à ces sociétés, issus dans leur très grande majorité de la bourgeoisie marchande locale, soit directement pour les négociants en activité, soit indirectement pour les rentiers et rentières, ou les nombreux capitaines de navires intéressés à l’armement des navires qu'ils commandaient, qui étaient eux aussi en majorité issus de ce même milieu social étroit.
121Les sociétés se constituaient donc sur la base d'une connaissance réciproque des partenaires, de leurs “facultés” comme de leur “probité”, pour reprendre ici des mots-clé du langage des négociants. On pourrait même dire dans bien des cas sur la base d’une véritable connivence, dans la mesure où les associations ne s’effectuaient pas au hasard entre les deux cents partenaires locaux possibles, mais semblent avoir été fondées souvent sur des facteurs personnels ou sociologiques. Il pouvait s’agir de simples relations d’affaires entre négociants, de rapports de collaboration réguliers entre partenaires habitués à “faire équipe” pour travailler ensemble, comme on en rencontre maints exemples dans ces années 1680-1700, tels julien Eon de la Villebague et Jean Heurtault de Bricout qui participent ensemble à cinq sociétés de navires en 1682-1683, tels Danycan et Natal Stefanini à partir de 1695, ou La Lande Magon et Athanase Jolif vers 1700-1712, ce dernier apparaissant comme l’armateur en titre de plusieurs grands armements mis sur pied par le précédent. Il s’agissait parfois aussi d’associations fondées sur une communauté d’origine des partenaires, comme la société du JOSEPH, conclue en février 1684, dont quatre des cinq consorts – Raymond Géraldin, Jacques White, Mathieu Porter, Thomas Greffin – étaient d’origine irlandaise.
Les partenaires extérieurs dans les sociétés de navires de Saint-Malo en 1680-1685

122Et l’on ne s’étonnera pas que nombre de ces associations aient été sous-tendues par des rapports de parenté, directs ou plus lointains. Mathieu Porter et son gendre Jacques Trublet de la Herse se partageaient ainsi la propriété de deux navires, cas de figure le plus simple. Mais la présence des réseaux familiaux à la base des sociétés se présentait souvent de manière plus complexe et moins visible à l’œil nu, comme l’illustre la société de la frégate LA MADELEINE, constituée en février 1685, que contrôlaient cinq membres ou alliés de la famille Jolif, avec 11/16 des parts :
| Consors | Part | Lien de parenté |
| Pierre Jolif Sr du Clos (armateur) | 1/4 | |
| Jean Jolif Sr du Limoilou | 1/8 | Frère du précédent |
| Pierre Jolif Sr du Demaine (capitaine) | 1/8 | Fils de P. Jolif du Clos |
| Vve Picot de Clos-Rivière (née Marie Jolif) | 1/8 | Sœur de Pierre et Jean Jolif |
| François Arson Sr de la Villealie | 1/16 | Beau-frère de Pierre Jolif du Clos |
| Pierre Bourgault de la Henriere | 3/16 | Non apparenté aux précédents |
| Josselin Porée du Valéon | 1/8 | idem |

123Simple exemple parmi dix autres, que l’on peut repérer en analysant la composition des sociétés de navires à partir d’une connaissance généalogique minimale des familles et lignages de la bourgeoisie malouine à cette époque.
124Tous ces éléments renforçaient ainsi le caractère “collectif” que présentait l’armement maritime à Saint-Malo dans la seconde moitié du XVIIe siècle, qui se répercutait directement sur le statut et la position de l’armateur, responsable nominal de la société, investi de la fonction technique d’“armer” le navire, c’est-à-dire, pour reprendre l’expression de Savary des Bruslons, “l’équiper de toutes les choses qui lui sont nécessaires”. Cas limite, les onze consors du HYACYNTHE en 1683 déclaraient dans l’acte de société “ qu’ils demeurent tous propriétaires et armateurs du dit navire... pour le faire naviguer par tous les endroits havres lieux et ports que bon semblera à leur Compagnie”. En règle générale cependant, les associés désignaient parmi eux l’armateur – “nommé et estably par les autres ses consors” selon la formule usuelle – qui assumait cette fonction de direction technique de l’armement, fort astreignante du reste, que rémunérait un droit de commission de 2 % calculé sur la mise-hors en contrepartie du travail effectué.
125Lorsque l’armateur ainsi “désigné” était le “principal intéressé”, maître de la majorité des parts de la société, il possédait en fait un contrôle absolu sur l’armement au même titre qu’un “propriétaire en entier” de navire, tel Pierre Le Breton de la Plussinais, propriétaire pour les 3/4 et armateur du St PIERRE d’ALCANTARA. Les consors n’étaient ici que des comparses passifs fournissant des capitaux d’appoint.
126Cette union complète entre propriété de navire et fonction de direction constituait cependant un cas de figure minoritaire à Saint-Malo, à l’époque que nous étudions. En règle générale l’armateur, bien qu’ayant un rôle effectif, était en quelque sorte “l’administrateur-délégué” d’un groupe de négociants associés qui l’avaient désigné ou cautionné, élaboraient collectivement les décisions majeures concernant l’armement du navire et en surveillaient l’exécution par l’armateur. Ainsi l’acte de société de l’AIGLE-VOLANT, armé en course en 1696, énonçait noir sur blanc que l’armateur, Natal Stefanini, “nommé et estably” par ses neuf autres consors, mais ne possédant que 3/16, “n’entreprendra rien que de concert avec les dits consors et leur tiendra bon et fidèle compte du tout en temps et lieu...”. Et en cas de conflit avec certains associés, l’armateur n’était pas certain d’avoir le dernier mot, comme il advint à Michel Le Bouvier de Bellevigne, armateur du GRENEDAN en 1685, en désaccord avec Robert et Julien Pottier, “aussi propriétaires en partie du navire” :“le demandeur [l’armateur] n’étant porteur des ordres que de la moitié des intéressés au dit navire n'est pas en droit au dire des défendeurs de les contraindre à participer à son armement”, ce que reconnurent les juges de l’Amirauté en invitant tous les consors à s’assembler le lendemain chez La Lande Magon, désigné comme arbitre... Incident révélateur (et non exceptionnel) qui montre bien le caractère collectif, non seulement de la propriété, mais de la prise de décision dans ces sociétés d’armement, et les limites du pouvoir de l’armateur, sauf pour celui-ci à posséder – ou contrôler, grâce à l’appoint de parents ou amis – une part majoritaire du capital de la société, comme dans nos modernes sociétés anonymes.
127Du reste, dans le cas d’armements “au commerce”, c’est-à-dire avec achat d’une “emplette” pour compte de la société, la fonction de direction était fréquemment dédoublée entre deux personnes, l’armateur responsable “technique” de l’équipement du navire, et un “directeur” ou “marchand”, responsable commercial chargé de l’achat et de la gestion de l’emplette, comme on peut le voir dans le cas de la frégate la PERLE en 1682 où ces tâches étaient réparties entre Claude Crosnier chargé de [’“armement avitaillement et équipage”, et Jean Magon de la Lande chargé de “l’emplette et cargaison”. Ces quelques développements nous montrent ainsi l’ambiguïté du statut de l’armateur dans la pratique concrète de l'armement maritime à Saint-Malo dans la deuxième moitié XVIIe siècle. S’il était quelquefois un négociant possédant ou contrôlant pleinement “son” navire, il s’agissait plus souvent d’un consors parmi d’autres, exerçant une fonction technique déléguée sous contrôle de ses associés. Ce qui explique – entre autres motifs – notre réticence à utiliser ce terme, pourtant universellement répandu, comme qualificatif social, bien que tout négociant malouin ait pu à un moment ou un autre exercer cette fonction d’armateur.
128Le fait dominant – avec des nuances et des exceptions – nous paraît donc bien le caractère “sociétaire” ou “collectif” tant de la propriété de navires que de la pratique de l’armement maritime lui-même... Ce qui n’excluait d’ailleurs pas que derrière ces sociétés et ces collectifs de marchands on puisse sentir sous-jacente l’influence dominante de quelques leaders.
Fonctions et "vertus" de l’association commerciale
129“Il n’y a guère de lieu qui soit plus ennemi de société que la ville de Saint-Malo” écrivait en 1665 Colbert de Croissy ; et nombre de commissaires de Marine après lui souligneront l'individualisme parfois exacerbé des négociants malouins, individualisme qui trouvait sa source objective dans les structures de base du capitalisme marchand. Or, l’analyse de la pratique négociante nous a révélé simultanément le foisonnement des formes associatives et sociétaires dans presque tous les domaines de l’activité de la place, et même la tendance à l’extension de ces pratiques associatives dans les années 1680-1710.
130Comment rendre compte de cette contradiction apparente, et de l’organisation “dualiste”, relativement complexe qui en découlait ? A quels besoins répondait-elle et pour quels avantages ? Ou, plus profondément, à quelle logique sous-jacente correspondait-elle et avec quels effets ?
Les fonctions “classiques” de l'association commerciale
131La recherche de la minimisation des risques par le morcellement des investissements, qui est l'explication la plus couramment usitée, avait assurément sa part de responsabilité dans ce recours presque systématique à l’association, surtout dans un domaine comme l’armement maritime, compte tenu de l’ampleur des capitaux exigés et des risques encourus dans les trafics de base du port vers Terre-Neuve, Cadix ou les Iles.
132Même les plus grands négociants, capables d’investir 50 000 livres dans un seul armement, préféraient morceler cet investissement sur plusieurs navires, et a fortiori les négociants plus modestes, plus anxieux encore de ne pas “mettre tous leurs œufs dans un même panier” et de risquer leur fortune sur un coup de dé.
133Ce souci de prudence se trouve du reste confirmé par une tendance au morcellement accru du capital des sociétés en fonction de la gradation des risques : les sociétés d’armement en course des années 1690 comptaient un nombre de consors plus élevé que les sociétés d’armement à la pêche et au commerce des années 1680, avec neuf consors en moyenne en 1693-1697, contre 5,5 pour les sociétés des années 1680-1685.
134De même on ne peut nier que l’association commerciale constituait dès la fin du XVIIe siècle, à un certain degré, un moyen de mobilisation des capitaux nécessaires au commerce.
135Les sociétés de marchandises se constituaient assez fréquemment, on l’a vu, en association, avec des partenaires extérieurs, généralement correspondants des négociants sur d’autres places d’achat ou de vente. Surtout les sociétés de navires permettaient effectivement de drainer vers l’armement des capitaux extérieurs au groupe marchand proprement dit, comme le montre l’analyse d’ensemble des consors des sociétés de navires des années 1681-1686 :
| Consors | Nombre | % | Parts de navires | % |
| TOTAL | 325 | 100 % | 788 | 100 % |
| Consors extérieurs | 60 | 18,5 | 97 | 12,3 |
| Consors résidant à St-Malo | 265 | 81,5 | 691 | 87,6 |
| dont | ||||
| – rentiers et divers | (40) | (12,3) | (70) | (8) |
| – capitaines | 75 | 23 | 108 | 13,7 |
| – marchands | (150) | (46,2) | (513) | (65,1) |

136Les sociétés de navire permettaient ainsi d’associer à l’investissement maritime malouin un nombre non négligeable de capitalistes extérieurs, pour l’essentiel d’ailleurs des négociants et marchands des principales places portuaires et commerciales du Royaume (plus Cadix – Port-Sainte-Marie), signe du rayonnement qu’exerçait à cette date la place bretonne.
137De même permettaient-elles de drainer vers l’armement une part non négligeable de l’épargne des couches possédantes de la cité qui n’exerçaient pas directement la profession marchande : rentiers et plus encore rentières, officiers locaux, professions libérales (notaires et procureurs, médecins et apothicaires), et la catégorie intermédiaire des capitaines de navire, dont un sur deux – 75 sur 143 navires – étaient intéressés à une société, et quelques-uns d'entre eux à plusieurs.
138Si les quelques maisons de commerce “en société” ne drainaient, on l’a vu, aucun capital supplémentaire extérieur au milieu marchand stricto sensu, l’association commerciale au second niveau, celui des structures opérationnelles, permettait ainsi d’élargir quelque peu la base financière du capitalisme malouin dans le domaine essentiel de l’armement ; et ce, dès les calmes années 1680, dans ses opérations ordinaires, avant le temps des “affaires extraordinaires” – telles la course et l’interlope – qui élargiront très sensiblement ce recours au financement externe.
139Pourtant, gardons-nous d’exagérer le phénomène, avant 1685, sinon jusqu’en 1705. Les sociétés de marchandises associaient essentiellement les marchands entre eux, comme nous le démontrent après 1700 les archives commerciales de Jean Des Ages, de Pierre ou Michel Picot de Clos-Rivière, ou encore de Luc Magon de la Balue que nous voyons surtout opérer avec des confères, souvent fort proches, tels son frère Magon de la Lande ou son cousin Joseph Baude. Et s’ils constituaient un peu moins de la moitié des consors de navires enregistrés en 1680-1685, les “bourgeois et marchands” malouins contrôlaient néanmoins 65 % du nombre des parts, et finançaient plus des deux tiers de leurs armements à cette date, si l’on prend en compte la valeur des parts elle-même : rentières, notaires ou capitaines participaient généralement aux sociétés pour des “portions” faibles – de 1/8 à 1/16 – alors que nombre de négociants participaient souvent pour 1/4 ou 1/2, sans oublier que certains d’entre eux étaient propriétaires exclusifs d’un navire...
140Malgré un certain recours au financement “externe” que permettait la forme sociétaire, le négoce malouin demeurait très majoritairement propriétaire de “sa” flotte marchande, et principal bailleur de fonds de ses armements en cette fin XVIIe siècle, fait important sur lequel nous reviendrons plus loin.
141Quant au domaine de l’assurance, les choses sont encore plus nettes : si l’on met à part le cas particulier d’Olivier Baillehache, “médecin et négociant” qui apparaît comme l’un des gros assureurs de la place dans les années 1690, en association avec plusieurs membres de sa famille, les sociétés d’assurance dont nous avons connaissance dans les années 1685-1715 paraissent avoir regroupé exclusivement des négociants de la place, excluant par la même toute perspective de financement externe.
142Si l'association commerciale pouvait permettre de drainer des capitaux extérieurs au groupe marchand – et elle y contribua effectivement de manière croissante après 1689 dans un secteur comme l’armement – cela n’était pas sa fonction essentielle, ni sans doute sa finalité initiale..
143La finalité première de l’association commerciale, telle qu’on peut la voir fonctionner à Saint-Malo dans la seconde moitié du XVIIe siècle nous paraît en effet avoir été de permettre la conjonction des forces et la “coagulation” des capitaux au sein du groupe marchand lui-même.
144Elle nous apparaît ainsi comme une réponse logique sinon inévitable, un correctif et un antidote au morcellement des maisons de commerce, à l’étroitesse de leur base strictement enfermée dans les cadres de la famille nucléaire. Mais pour des raisons et avec des effets différents selon que l’on considère la base ou le sommet du groupe marchand, le petit négociant besogneux luttant pour le maintien de son statut ou le grand négociant recherchant l’élargissement maximal de ses entreprises.
Association et accès au négoce
145C’est grâce à l’association que des marchands d’assez modeste envergure pouvaient prendre part au “commerce de mer”, en se groupant à deux ou trois pour expédier une emplette vers Cadix et l'Amérique Espagnole, et en prenant une ou deux participations (de 1/8, 1/12, 1/16...) dans des sociétés de navires, qui leur permettaient de participer avec quelques milliers de livres aux armements vers Terre-Neuve ou la Méditerranée. Surtout, c’est grâce à la généralisation de ces formes sociétaires qu’un grand nombre de négociants de médiocre envergure pouvaient accéder à la fonction d'armateur, qui faisait d’eux des acteurs directs du “commerce de mer”.
146Tout navire équipé pour un voyage quelconque avait évidemment un armateur, ne serait-ce que parce que l’administration de la Marine mise en place à partir de Colbert entendait bien avoir en face d’elle un personnage clairement identifié, juridiquement responsable du respect d’un certain nombre de règles qu’elle édictait quant à l'expédition des navires (pour l’attribution des congés et passeports) et à l’engagement des équipages (et à leur retour...).
147Ce terme d’armateur désignait dès cette époque une fonction précise, dont le contenu est proche de son acception actuelle, recouvrant un rôle technique de direction de l'opération d’armement et un pouvoir de décision économique, celui de “donner les ordres” selon la formule de nombreux actes de société.
148Mais la forme sociétaire de l’armement, et le statut juridique de l’armateur évoqué plus haut, laissaient une grande marge de choix dans la désignation de l’armateur. Certains grands négociants de la fin XVIIe siècle, tels Danycan ou Baillon préféraient assurer eux-mêmes cette fonction de direction dans les navires où ils avaient “gros intérêt”, assumant ainsi au plein sens du terme la fonction de négociants-armateurs. Mais ce n’était pas le cas général ni même dominant, compte tenu du style habituel d’action des négociants issus des grandes dynasties marchandes locales comme les Eon, les Magon, les Grout, intéressés dans de multiples sociétés de navires. Certes, ils assumaient parfois cette fonction d’armateur, pour deux, trois navires, rarement plus. Mais dans un grand nombre de sociétés, même lorsqu’ils y étaient les “principaux intéressés”, ils préféraient déléguer cette fonction technique astreignante à un autre intéressé minoritaire : ainsi Julien Eon de la Villebague, propriétaire des 3/4 de la frégate l’AURORE avait délégué la fonction d’armateur à son co-associé minoritaire, Luc Tréhouard de la Gastinais, par ailleurs capitaine du navire ; de même Jean Magon de la Lande, intéressé pour moitié dans la flute la ROSE en 1683, en avait laissé la direction de l'armement à l'un de ses consors, Antoine Vient Sr du Puis, intéressé pour 1/6 seulement.
149Le morcellement du capital dans une bonne part des sociétés – une cinquantaine avaient plus de six consors en 1682-1685 – ne pouvait qu’amplifier cette tendance : dans près de la moitié des armements l’armateur n’était qu’un associé minoritaire parmi d’autres, “nommé et estably” par ses consors et agissant sous leur contrôle, ne possédant qu’une fraction minime du capital ; tel Pierre Léveillé des Vaux, armateur de L’EVEILLÉ, de 200 tonneaux, dont il ne possédait qu’1/10 comme ses neuf autres partenaires, ou François Gravé de Lompré, armateur du JACQUES de la PAIX, dont il était aussi capitaine, avec seulement 1/16 d’intérêt, comme la plupart de ses douze associés.
150Ces mécanismes de morcellement de la propriété dans les sociétés de navires et de délégation de la responsabilité d’armateur, entraînaient ainsi une dispersion très grande de cette fonction : il y avait près de cent armateurs – au sens littéral du terme défini plus haut – pour 150 navires armés par an dans les années 1680, ou vers 1698-1700.
151 “Tous armateurs”, ou presque, à un moment ou un autre, telle était la vocation “naturelle” de tout négociant malouin. A travers le jeu de ces formes associatives, le capitalisme malouin offrait ainsi un vaste espace à un grand nombre d’entrepreneurs voulant se lancer dans le commerce maritime : non seulement la possibilité de participer financièrement aux armements (il suffisait de 1 500 à 2 000 livres pour “prendre un intérêt” d’1/16 dans un morutier standard de 200 tonneaux fin XVIIe siècle), mais aussi celle d’accéder assez aisément à cette fonction de responsabilité, fut-ce par délégation et sous contrôle de ses consors. Ils devenaient ainsi des acteurs réels de la vie économique de la place, avec en sus la perspective d’une rémunération spécifique, la commission d’armateur, au taux habituel de 2 % sur la mise-hors et les retours.
152Tel est le mécanisme qui permettait à un marchand comme Jean Collet de la Villecollet de participer comme acteur au grand commerce maritime et de prétendre au statut de négociant, malgré la modestie de ses “facultés”, qui, à en juger par son inventaire après décès en septembre 1689 ne devaient sans doute pas dépasser les 50 000 livres. Ancien capitaine navigant, établi comme “bourgeois et marchand” dans les années 1680, on le voit ainsi apparaître comme intéressé pour 1/16 au JACQUES de la PAIX, de 250 tonneaux armé pour Terre-Neuve en 1681-1682, puis en 1683 comme consors pour 1/6 dans la société de l'INTREPIDE, de 130 tonneaux (aux côtés de grands négociants comme L. Le Fer du Val, La Lande Magon, J. Porée) dont il devenait l’armateur en 1685-86. Grâce au système sociétaire ce modeste marchand avait pu, avec à peine 10 000 livres d’investissement, s’imposer comme entrepreneur dans le commerce de mer, et fonctionner réellement comme “négociant-armateur”, même si c’était au niveau inférieur de la catégorie.
153Le mécanisme sociétaire prévalant dans l’armement offrait notamment aux capitaines les plus entreprenants un tremplin idéal pour l'accès au statut négociant, à travers le stade de transition de capitaine-intéressé et armateur, dont nous pouvions observer une dizaine d’exemples en 1682-83 et bien d’autres encore les années suivantes. L’importance des pratiques associatives constituait ainsi une des conditions structurelles qui rendaient possible la “démocratisation” et le renouvellement “par le bas” du milieu entrepreneurial malouin que nous avons souligné précédemment.
154Plus globalement, c’est grâce à la généralisation de ces pratiques associatives dans l’activité maritime et commerciale que le capitalisme malouin pouvait reposer sur une base relativement large de plusieurs dizaines de “petits” négociants disposant de quelques dizaines de milliers de livres de capital : pour ceux-ci le recours à l’association constituait la condition de possibilité de la polyvalence et de la pratique du “commerce au loin”, c’est-à-dire de l’exercice véritable de la fonction négociante, sans abus excessif de langage ni “usurpation de négoce”.
Stratégie associative et concentration
155Mais le recours à l’association concernait tout autant les grands négociants, qui agissaient sous une forme collective de manière plus étendue et plus diversifiée encore, en fonction même de l’étendue de leurs “facultés”, qui pouvaient se chiffrer en centaines de milliers de livres dès les années 1680.
156Il ne s’agissait plus ici d’une contrainte : de grands négociants comme Eon de la Villebague ou Magon de la Lande vers 1680, Danycan ou Locquet de Grandville vers 1700, avaient pleinement les moyens d’expédier seuls, sur leurs fonds propres, pour cinquante mille livres de marchandises en Amérique Espagnole, de mettre sur pied un armement morutier de deux navires pour Terre-Neuve ou d’équiper une grosse frégate de 300 tonneaux pour Cadix, qui représentaient un investissement d’un ordre de grandeur comparable.
157Force est de constater qu’ils agissaient généralement autrement dans la plupart des domaines, en conjuguant leurs efforts et leurs moyens avec d’autres confrères. C’est sous forme d’“envois en société” que les Magon ou les Picot effectuaient l’essentiel de leurs spéculations marchandes importantes vers Cadix et l'Amérique Espagnole. Ce sont aussi les grands négociants qui contribuèrent à la formation de sociétés dans le domaine de l’assurance, comme on peut le constater à la lecture de la liste des associés dans la grande “société d’assurances” qui fonctionne entre 1707 et 1715, où l’on retrouve une fraction décisive du haut négoce de l’heure.
158Surtout, l'analyse de la propriété de navires nous permet d’observer que ce sont les très grands négociants qui utilisaient avec le maximum d’intensité la forme traditionnelle de la société de navires, en dispersant leurs investissements entre dix, quinze voire jusqu'à trente sociétés, au lieu de les concentrer sur quelques vaisseaux qu’ils eussent pu posséder en pleine propriété. L’inventaire après décès de Nicolas Eon de la Baronnie, mort en janvier 1668, recensait quinze participations à des sociétés de navires, Le registre de déclarations de propriété de navires de 1681-1686 nous permet de prendre une vue globale de ce phénomène dans les années 1680 : sur 160 à 170 “bourgeois et marchands” (et assimilés) propriétaires et intéressés dans la flotte marchande malouine dans les années 1680, plus de trente avaient plus de cinq participations, et quelques-uns beaucoup plus :
| Nombre de participations | Nombre de “bourgeois et marchands”)(a) |
| 1 à 4 | 137 |
| ≥ 5 | 31 |
| dont | |
| 5 à 9 | 22 |
| 10 à 20 | 6 |
| 20 à 30 | 3 |

(a) – Y compris les capitaines exerçant la fonction d'armateur.
159Des négociants comme Bemard et Pierre Grout, Jacques Nepveu de la Motte (13), Claude Briand des Vallées (14) participaient chacun à plus de dix sociétés, et trois d’entre eux à près de 30 : Nicolas Magon de la Chipaudière à 25, Jean Magon de la Lande et Julien Eon de la Villebague à 29 chacun, chiffres minima d’ailleurs dans la mesure où quelques sociétés semblent avoir échappé à l’enregistrement. A ce degré il s’agissait bien d’un choix, d’une stratégie, qu’éclaire plus précisément la ventilation de ces participations :
| Montant des participations | N. Eon de la Baronnie (1668) | J. Nepveu de la Motte (1680-83) | N. Magon de la Chipaudière (1680-86) | J. Magon de la Lande (1680-86) | J. Eon de la Villebague (1680-86) |
| Nbre de parts | Nbre de parts | Nbre de parts | Nbre de parts | Nbre de parts | |
| ≥ 1/2 | - | 2 | 2 | 3 | 5 |
| 1/4 à < 1/2 | - | 5 | 2 | 7 | 9 |
| 1/8 à < 1/4 | 9 | 4 | 14 | 14 | 13 |
| 1/32 à < 1/8 | 6 | 2 | 7 | 5 | 2 |
| Nbre Total | 15 | 13 | 25 | 29 | 29 |

160Si l’on note quelques participations majoritaires dans certaines sociétés – pour J. Eon surtout – le trait dominant de cette stratégie participative semble bien avoir été la multiplication des participations minoritaires, et par conséquent la recherche d’une activité “collective” dans des sociétés d’armement qu’ils ne contrôlaient pas directement à eux seuls.
161On peut du reste observer des nuances dans cette propension à l’action en commun des négociants. Certains d’entre eux semblent l’avoir pratiqué de manière restrictive, tel Noël Danycan : s’il formait lui aussi des sociétés pour l'armement de ses navires, c’était généralement avec un groupe restreint de partenaires attitrés, parents très proches comme ses frères et ses beaux-frères Prouvost de la Roche et Gautier de la Villeaumoine, ou associés plus ou moins dépendants comme l’Italien Natal Stefanini. “Le sieur de L’Espine Danycan n’a point de consors dont il ne soit le maître” soulignait en 1695 le commissaire de Gastines....
162Mais sur ce plan, comme sur bien d’autres, cet “homme nouveau” nous semble avoir été un peu marginal par rapport aux attitudes et pratiques dominantes du milieu. La plupart de ses pairs issus des vieilles dynasties marchandes locales, tels les Eon, Magon, Grout, Le Fer, Porée, etc., nous paraissent avoir eu un style d’action plus collectif dans l'armement maritime en n’hésitant pas à participer à de nombreuses sociétés, sans recherche systématique d’une position individuelle majoritaire. Avec cependant, un correctif ou un garde-fou, le choix de partenaires privilégiés, ainsi que l'illustre l’analyse des partenaires de Jean Magon de la Lande dans les multiples sociétés de navires dont il était un des consors dans les années 1680 :
Nombre total de participations : 29
| NOMS | Rapport de parenté | Nombre de participations conjointes |
| Nicolas Magon de la Chipaudière | Frère | 15 |
| Perrine Grout, Vve Magon de la Lande | Mère | 7 |
| Pierre Grout de la Villejacquin | Oncle maternel | 9 |
| Bernard Grout de la Corderie | Idem | 7 |
| Luc Séré des Landes | Beau-frère | 5 |
| Henri Baude du Val | Idem | 4 |

163On voit ainsi se reconstituer dans la pratique commerciale, par le biais de ces associations, l'unité fonctionnelle des grands lignages marchands, apparemment brisée au niveau des cellules de base par le primat exclusif de la maison de commerce individuelle.
164Nombre de ces sociétés au capital à première vue morcelé, pouvaient en fait apparaître, après analyse “généalogique” du groupe des consors, comme autant de “joint ventures” réunissant des membres d’un même lignage, ou d’un “consortium " de lignages étroitement apparentés. C’est ce qu’illustre de manière exemplaire la société “double” des navires l'ANGE GABRIEL et le BEAUVAIS, armés pour Terre-Neuve en 1682, composée de huit consors intéressés chacun pour 1/8, parmi lesquels les sept personnages énumérés ci-dessus, issus des quatre grandes familles étroitement apparentées qu’étaient les Magon, Grout, Séré et Baude : sans qu’aucun des associés fut individuellement majoritaire, ce “consortium” de familles alliées contrôlait de manière absolue une telle société ; elle pouvait dès lors se permettre de déléguer au huitième partenaire, non apparenté, Jacques Le Mor de la Loutrie, la fonction technique d’armateur des navires, en position d’exécutant plus que d’animateur réel de la société.
165L’existence de ces liaisons de parenté directe ou indirecte sous-tendant bon nombre de ces associations contribuait à leur donner une cohésion et une stabilité que nous avons noté plus haut. Elle aide aussi à comprendre pourquoi ces négociants, que l'on présente par ailleurs comme individualistes, aient pu accepter si volontiers de pratiquer un style d’entreprise aussi “collectif”, qui fait presque figure de seconde nature en cette seconde moitié du XVIIe siècle.
166Il reste cependant à préciser les objectifs et les effets de ce type de stratégie “participative” que privilégiaient la majorité des grands négociants.
167A en juger par le nombre – et la diversité – des associations auxquelles participaient les plus grands tels les Eon ou les Magon, on ne peut plus considérer qu’il s’agissait seulement d’une préoccupation défensive, d’un souci de minimisation des risques, comme cela était largement le cas pour leurs confrères de moindre volée. Il s’agissait bien, à ce niveau, d’une stratégie “offensive” de multiplication des opportunités de profit, en pratiquant, grâce à ces participations multiples – généralement minoritaires – une diversification maximale de leurs investissements entre les types de spéculation (marchandise, assurance, armement, etc.), et les aires de trafic (Terre-neuve, Cadix et l'Amérique Espagnole, les Iles, etc.), voire, au sein d’une seule branche comme l'armement terre-neuvier, entre plusieurs armements.
168C’est par la mise en œuvre de telles stratégies de participations multiples que pouvait s’épanouir pleinement la polyvalence qui constitue la spécificité même de la fonction négociante.
169Ce mode dominant d’opération “en société” n’était pas sans conséquence sur le mode d’existence concrète de la grande maison négociante telle qu’on la voit fonctionner à Saint-Malo vers 1680-1700. Ainsi que tente de le visualiser le schéma ci-contre, on peut se la représenter abstraitement comme un noyau financier – homologue, mutatis mutandis, à nos actuelles holdings – relié par son réseau de participations à une constellation de “sociétés” ou associations plus ou moins formelles opérant dans les domaines les plus divers : spéculation marchande, assurance, armement bien sûr ; mais aussi éventuellement sociétés de pêcheries à terre-Neuve, maison de commerce “filiale” à Cadix, sociétés de fermes d'impôts locaux (comme il s’en constitua une en 1689 à l'instigation de La Lande Magon), voire à partir de 1708, sociétés immobilières pour la réalisation des “agrandissements” successifs de la ville....
170C’est l’ensemble constitué par la maison et son réseau de participations qui constituait en fait la structure fondamentale du capitalisme marchand malouin, articulant les deux niveaux d’organisation que nous avons identifiés, et réalisant une forme de concentration “en nébuleuse”, ou de type congloméral si l’on veut se hasarder à une comparaison contemporaine évidemment anachronique.
171De même, faut-il prendre en compte ce mode d’opération en société et cette stratégie de participations multiples des grands négociants pour apprécier exactement les formes et le degré de concentration d’une branche essentielle comme l’armement maritime. Sous les apparences d’une dispersion de la fonction technique d’armateur (avec près de 100 armateurs en titre pour 150 bâtiments armés par an), et d’un émiettement poussé de la propriété de navires (avec 325 propriétaires et consors recensés vers 1680-85) on pouvait en réalité repérer, après analyse, des formes subtiles de concentration “financière” du “shipping interest “, puisqu’une trentaine de propriétaires – 10 % de l’effectif – contrôlaient près de 40 % du total des parts de navires, et les trois plus gros intéressés – Julien Eon et les frères Magon – à eux seuls plus de 10 % de l’ensemble de la flotte du port :
| Nombre de consors | Nombre de parts de navires | % | ||
| Total | 325 | 788 | 100 | |
| Consors malouins | 265 | 691 | 87,6 | |
| > 5 parts | 32 | 298 | 37,5 | |
| >20 parts | 3 | 83 | 10,5 | |

172Sous les faux-semblants d’un émiettement structurel, le capitalisme malouin connaissait ainsi en fait dès la fin du XVIIe siècle des formes de concentration, diffuses mais bien réelles, liées à l’omniprésence des plus grandes maisons négociantes.
***
173Concluons sur ce point important, en soulignant que ce mode d'opération “sociétaire”, imposé sans doute à l'origine par la faiblesse des moyens et un souci de prudence constituait désormais à la fin du XVIIe siècle un incontestable facteur de dynamisme pour la place marchande. Cette “propension à l’association” enracinée dans les mentalités que manifestaient la plupart des négociants, petits et grands, était un précieux atout pour conjuguer les forces et les moyens afin d’entreprendre à plus grande échelle ou pour explorer des voies nouvelles, en fonction des besoins, des sollicitations ou opportunités offertes par la conjoncture.
174On l’a vu de manière exemplaire dans le domaine de l’assurance maritime, qui passe d'un mode individuel à un mode sociétaire entre 1685 et 1710, par le développement progressif de sociétés de plus en plus larges entre négociants locaux, sous des formes souples, sans qu’il ait été besoin de recourir à des solutions radicalement nouvelles du type société par actions, comme cela fut tenté à Paris – avec un succès mitigé – en 1686. On le constatera de même à partir des années 1685-90 dans l’armement maritime, lorsqu’il s’agira d’explorer des voies nouvelles ou de développer des trafics à haut risque, tels la pêche baleinière au Groënland en 1688, le grand interlope sur les côtes de l’Amérique du Sud (dès 1687), ou la grande course à partir de 1689...
175A chacune de ces occasions, face à ces sollicitations, la réponse sera identique, prenant la forme d’un mode d’opération tellement ancré dans les mentalités collectives qu’il fonctionnait pratiquement comme un réflexe : “former des sociétés”, se grouper collectivement pour agir, sous l’impulsion de quelques leaders, en exploitant plus à fond les ressources que pouvait offrir cette structure particulièrement souple qu’était la société de navire, qui n’avait pas encore épuisé dans les années 1680 toutes ses potentialités en matière de mobilisation des capitaux.
Organisation et modes d'opération de la maison de commerce malouine vers 1680-1720

Un capitalisme majeur
176C’est donc une image nuancée que nous livre en définitive l'analyse approfondie des formes d’organisation du capitalisme marchand malouin à la fin du XVIIe siècle : un capitalisme familial et largement traditionnel sans doute, mais aussi organisé de manière relativement complexe grâce à une forte capacité associative. Cette analyse structurelle ainsi rééquilibrée ne suffit pas cependant à lever tous les doutes quant au degré de maturité du capitalisme malouin au temps de Louis XIV : qu’en était-il de son outillage technique et intellectuel, de son degré réel d’autonomie, de sa capacité d’ouverture sur l’extérieur ?
177On connaît sur ce point la vision pessimiste développée par des auteurs aussi autorisés que Fernand Braudel et Roger Gascon quant au degré de développement du capitalisme français pendant la “première Modernité” (mi XVe-mi XVIIe siècle), c’est-à-dire pratiquement jusqu’au temps de Colbert : la France “pays second pour ne pas dire... pays sous-développé par rapport aux puissances capitalistes qui l’entourent” écrivait de manière abrupte le premier nommé. On connaît les attendus du jugement : trop lente assimilation des techniques commerciales modernes, recroquevillement sur le marché intérieur, soumission à la domination étrangère jusque dans ses places et ses campagnes, faiblesse de la présence à l’étranger, envergure insuffisante et manque de stabilité des maisons négociantes, etc.
178Or, sur tous ces plans ou presque, l’exemple malouin s’inscrit en décalage, ou en contrepoint par rapport à cette vision pessimiste d’un retard intrinsèque du capitalisme marchand français.
Un capitalisme techniquement évolué
179Autant que l’adoption d’une nouvelle forme de société, la maîtrise et l’utilisation généralisée des techniques de base du grand capitalisme international – moyens de paiement et de crédit, méthodes de comptabilité, etc. – constituaient un indice pertinent de la modernité du capitalisme malouin. Placés dans un pays constamment “à la traine” et contraintes d’importer ces techniques depuis les pôles avancés du capitalisme européen où elles avaient été mises au point (avant tout les grandes cités marchandes italiennes à la fin du Moyen-Age), les Malouins, pas plus que leurs confrères de Marseille, Rouen ou Bordeaux, n’ont évidemment rien “inventé” en la matière. La question concrète est de savoir quand – et jusqu’au quel point – les négociants bretons ont réussi à combler ce retard initial et à opérer leur “mise à niveau”, dans la mesure où ce processus de rattrapage semble avoir été assez lent et inégal entre les diverses places du Royaume.
Les instruments de paiement : la lettre de change et son utilisation
180Il n’y a aucun doute que les espèces métalliques n’aient joué encore un grand rôle dans l’activité marchande quotidienne des négociants, ainsi que le révèle l’importance des espèces d’or et surtout d’argent figurant dans nombre d’inventaires après décès : 6 000 livres chez Noël Danycan père en décembre 1688, 21911 livres “en diverses espèces d’or et d’argent monnayé en caisse” chez Henri Poitevin des Ormes en 1709, négociant armateur d’envergure pourtant moyenne.
181Quoi d’étonnant dans cette ville qui était depuis le milieu XVIe siècle l’une des grandes portes d’entrée des métaux précieux américains en France.
182Et l’on trouvait d’ailleurs chez les négociants des quantités d’argent – métal parfois plus considérables encore, thésaurisées sous forme de vaisselle, bijoux et autres objets : pour 3 000 livres d’espèces monnayées en caisse, Jean Magon de la Lande avait chez lui à sa mort en 1709 plus de 500 marcs d’argent sous forme de vaisselle, soit environ 16 500 livres.
183Cet argent – métal importé, monnayé ou non, constituait par ailleurs une marchandise, objet de spéculation comme une autre, que les marchands malouins, de tout temps, n’hésitaient pas à réexporter vers Amsterdam ou ailleurs, plutôt que vers les Hôtels de Monnaie du Royaume, si les perspectives de profit y étaient plus favorables, comme nous aurons l’occasion de le développer plus longuement. Mais les espèces métalliques constituaient aussi un moyen de paiement, une véritable monnaie couramment utilisée par les marchands malouins pour certaines opérations et transactions essentielles réalisées à Saint-Malo même, pour lesquelles le paiement en espèces était indispensable.
184C’était le cas tout d’abord des opérations d’armement. On pouvait régler “en papier” l’importation de “naval stores”, l’achat de vivres ou d’une cargaison de marchandises. Mais il fallait absolument des espèces métalliques pour le paiement des salaires, ceux des calfats et autres ouvriers travaillant à la mise en état des navires, ceux surtout des matelots et officiers, les “avances” faites à l’embarquement, qui pouvaient représenter des sommes considérables dans certaines activités de main-d’œuvre comme l’armement morutier... ou la course.
185Les négociants avaient également besoin d’espèces pour l’exercice d’une autre activité fondamentale, l’exportation des toiles, dans la mesure où celles qu’ils achetaient eux-mêmes directement aux producteurs ou aux marchands-fabricants – telles les toiles “bretagnes” de la manufacture de Quintin, devaient être achetées “au comptant”, c’est-à-dire payées en espèces, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle.
186La pénurie brutale d’espèces pouvait ainsi mettre en difficulté les plus forts négociants, comme on put le constater pendant la crise commerciale violente de 1715 où nous voyons un grand négociant comme Magon de la Balue se démener de tous côtés pour trouver les espèces nécessaires pour régler les dépenses d'un désarmement de navire.
187Ajoutons que les espèces étaient également nécessaires – et en grandes quantités – pour certaines spéculations marchandes extérieures, qu’il s’agisse d’achats de blé au Levant ou d’huiles en Italie, ou après 1700 pour les opérations commerciales en Asie. “On sait la prédilection que les Malouins ont toujours eu pour le comptant dans leurs opérations commerciales” soulignait Fernand Braudel. Disons que c’était parfois une contrainte et parfois un choix, qui leur était en tout état de cause facilité par leurs relations privilégiées avec l’Espagne et leur rôle majeur dans l’importation de l’argent américain.
188Mais cet usage important de la monnaie métallique ne signifiait évidemment pas que les négociants malouins aient ignoré ou négligé d'autres formes de paiement plus sophistiquées, en papier. Ainsi l’inventaire après décès de Jean Magon de la Lande en juillet 1709 recensait-il dans son “comptoir”, enfermés dans une “bouette”, 108 billets, assignations, lettres de change sur différentes places et villes, et différents particuliers et termes, pour une valeur totale estimée à 525 000 livres... à comparer aux 3 000 livres d’espèces recensées dans sa caisse. Il s’agissait, il est vrai, d’un négociant de tout premier plan, mais bien d'autres inventaires après décès – ainsi que les bilans de faillites – nous démontrent l’importance de ces instruments de paiement en papier : billets et cédules, qui servaient aux règlements de dettes entre négociants de la place, et surtout les lettres de change.
189A titre d’exemple, l’inventaire de Jacques Nepveu de la Motte, réalisé en juillet 1683, recensait “une liasse de 40 lettres de change des années 1681-82 - 83”, ainsi qu'une liasse “contenant 201 lettres de change” des années antérieures. Et dans l’inventaire de ses biens, rédigé de sa main, qu’il déposait au greffe de la juridiction après la mort de sa femme en octobre 1709, Henry Poitevin Sieur des Ormes déclarait avoir eu en sa possession 59 lettres de change à échoir, “payables en argent” à différentes dates sur Paris, Rouen, Bordeaux, Nantes, Rennes et Saint-Malo, pour un montant global dépassant les 100 000 livres, à comparer avec les 21 911 livres “en diverses espèces d’or et d’argent” qu’il reconnaissait simultanément avoir en caisse...
190On doit noter l’“ancienneté” – relative bien sûr, à l’échelle de la France, pas de l’Italie - de l’usage de la lettre de change à Saint-Malo, puisque les premières traces documentaires que nous en ayons conservé datent de la fin du XVIe siècle, sous la forme de deux lettres – d'origine flamande semble-t-il – recopiées au dos d’un registre de délibération de la communauté de ville, signe probable qu'il s’agissait à cette date encore d’une “curiosité”, ou à tout le moins d’une nouveauté. Mais il convient surtout de souligner la généralisation de son usage dans le milieu négociant dès la seconde moitié du XVIIe siècle, comme en témoignent les mentions fréquentes qui y sont faites dans les inventaires après décès dès les années 1660-1680, avant même celui de Jacques Nepveu, cité plus haut.
191L’analyse attentive du plus ancien livre de comptabilité négociante conservé, le Journal de Jean Des Ages Sr du Houx, tenu pendant les années 1696-1700, ne laisse aucun doute sur le rôle fondamental que jouait la lettre de change comme instrument monétaire pour les transactions à distance avec les autres places françaises ou étrangères. La lettre de change constituait aussi bien un moyen de paiement pour régler les achats de toiles à Morlaix ou de marchandises en Angleterre, qu’un moyen de récupérer les fonds pour des ventes de toiles en Espagne ou de morue à Marseille. S’agissant des transactions avec l’Angleterre, Béchameil de Nointel signalait d’ailleurs fort clairement que les marchands anglais “fournissent le surplus en Lettres de Change que les commissionnaires de Saint-Malo tirent sur Londres, pour des sommes très considérables, au profil des particuliers qui leur fournissent ces marchandises...”. Le “Journal” de la maison Des Ages nous permet notamment d'observer l’intensité des remises par lettres de change opérées depuis Marseille pour règlement des piastres que ce négociant malouin faisait passer depuis Cadix en 1698.
192Arrêtons ici l'énumération pour souligner plutôt une seconde dimension technique : dès la seconde moitié du XVIIe siècle les marchands malouins utilisaient la lettre de change comme moyen de paiement avec le maximum de souplesse, grâce à la technique de l'endossement, dont nous avons trouvé maintes traces dans les inventaires après décès, et l’usage systématique dans le Journal de la maison Des Ages. Avec cet usage généralisé de l’endossement, la lettre de change devenait un titre de paiement abstrait, indépendant des partenaires initialement concernés, et susceptible de circuler de mains en mains. Si l’on rappelle, en suivant l’avis de ce grand spécialiste en la matière que fut Raymond De Roover, que la technique de l’endossement n’a été mise au point – aux Pays-Bas d’abord semble-t-il – que vers la fin XVIe siècle, pour ne se répandre en France que vers 1620-1660, on voit que les marchands malouins paraissent s’être adaptés assez vite à ce perfectionnement majeur de la lettre de change en tant qu’instrument de transfert et moyen de paiement.
193Est-ce à dire que, dès le temps de Louis XIV, nos négociants soient allés au-delà de ce simple transfert des lettres par endossement pour pratiquer véritablement l’escompte, en greffant sur l’opération de paiement une opération de crédit commercial à court terme ? Nous avons de bonnes raisons de le penser pour le milieu XVIIIe siècle, où un manuel d’apprentissage de la comptabilité rédigé dans le milieu malouin et daté de 1745 comportait une rubrique intitulée explicitement “excompter et faire excompter des lettres et billets de change”, opération que l’auteur classait d’ailleurs parmi “les négociations les plus ordinaires dans le commerce”. Mais avant ?
194Raymond De Roover en eût fortement douté, pour qui “ la pratique de l'escompte est d'origine récente ; on n'en trouve pas trace avant le XVIIe siècle en Angleterre et avant le XVIIIe siècle sur le continent” ; mais dans une étude plus récente menée sur l’exemple marseillais, C. Carrière et ses collaborateurs ont pratiquement démontré que l’escompte s’est diffusé sur certaines places continentales dès le XVIIe siècle, ce que tend à confirmer une étude récente de J. Bottin et J. Hoock pour la place rouennaise au début XVIIe siècle.
195Saint-Malo en faisait-elle partie ? Nous n’avons aucune preuve formelle de la pratique de l’escompte des lettres de change à Saint-Malo avant 1720. Pourtant certains indices – ténus – peuvent permettre de soutenir l’hypothèse de son introduction sur la place bretonne à l’extrême fin du XVIIe siècle.
196C’est peut-être en rapport avec ce phénomène nouveau que l’on peut interpréter l’apparition du terme de “banquier”, à la fin du XVIIe siècle, utilisé pour désigner spécifiquement certains négociants qui tendent alors à se spécialiser dans la négociation des lettres de change. C’est le cas par exemple d’un homme comme Thomas De Cussy que nous voyons à diverses reprises vers 1697-99 “fournir” des lettres de change tirées par divers marchands – malouins ou extérieurs – par endossement à l’ordre de Jean Des Ages Sr Du Houx. On peut penser que cette capacité de Thomas de Cussy et de quelques autres “banquiers”, comme Daniel de Gennes, à “fournir à la demande” des lettres de change payables sur diverses places présupposait qu’ils disposassent eux-mêmes d’un “stock” diversifié de lettres de change négociables, constitué grâce à la pratique de l’escompte du papier commercial au profit des marchands-négociants de la place. Hypothèse fragile, nous en convenons, d'autant qu’elle s’appuie, sur un petit nombre de cas “marginaux” : Thomas de Cussy était un “immigré” récent venu de Caen, et Daniel de Gennes un Vitréen venu à Saint-Malo vers 1680, d’où il repartira d’ailleurs pour s’installer à Morlaix fin XVIIe siècle. De même Guillaume Hamon, Sr de la Villealaperche, désigné comme “banquier” lors de sa faillite en décembre 1715, représente-t-il un cas spécifique : recensé comme orfèvre dans le rôle de capitation de 1710 (avec une cote – moyenne – de 50 livres) et titulaire d’une charge de changeur, il se situait à la marge du véritable milieu négociant.
197Est-ce à dire que celui-ci ait négligé toute activité bancaire ? Que certains grands négociants comme François-Auguste Magon de la Lande ou Guillaume Eon aient été désignés comme “banquiers” dans certaines sources – d’origine extérieure – vers 1710 ne vaut assurément pas preuve. Tout négociant de grande envergure opérant à l’échelle internationale était aussi, peu ou prou, un “marchand-banquier” pratiquant la négociation à grande échelle des lettres de change, voire spéculant à l’occasion sur le change, sans que l’on puisse parler de spécialisation bancaire ; bien au contraire car ces deux personnages de premier plan incarnaient pleinement à cette date le modèle du “Parfait Négociant” polyvalent brossé par Jacques Savary. Pourtant, certains négociants malouins issus de vieilles dynasties locales – tels Nicolas Baudran Sr des Grèves, François Arson – ont pu être tentés autour de 1690-1700 par une orientation vers la spécialisation bancaire, c’est-à-dire principalement la négociation – et l’escompte – des lettres de change : mais c’est hors de Saint-Malo qu’ils iront développer cette activité nouvelle.
198Ces signes – timides – de l’émergence d’une activité “bancaire” spécifique dans le milieu marchand malouin nous semblent plaider en faveur de l’hypothèse d’une évolution des techniques de paiement (et de crédit) à Saint-Malo fin XVIIe siècle, d’une maîtrise plus complète des multiples possibilités qu’offrait la lettre de change, de l’endossement à l’escompte. Sans que nous prétendions pour autant en avoir fait la démonstration, faute d’archives commerciales suffisamment amples pour les années antérieures à 1700.
199En tout état de cause, ces indices multiples d’une utilisation à la fois généralisée et de plus en plus efficace de la lettre de change par le milieu marchand malouin dans le dernier quart du XVIIe siècle, ne signifient pas que Saint-Malo ait alors été une place de change de grande envergure, un point de centralisation privilégié de la circulation internationale des lettres de change, loin s’en faut, même s’il se négociait bien sûr quelques lettres à la Bourse Commune du Ravelin, à côté des cargaisons de marchandises et des parts de navire.
200La fréquence des “remises” opérées au profit des négociants malouins sur des grandes places comme Londres ou Amsterdam, Lyon et surtout Paris, qui semble s’imposer dès 1690-1700 comme la plaque tournante des paiements des Malouins, suggère tout le contraire. Et il est significatif que les deux négociants malouins cités plus haut – Nicolas Baudran, Arson aîné... – qui s’orientent alors vers l’activité bancaire soient précisément allés s’installer comme banquiers à Paris, où ils joueront d’ailleurs un rôle essentiel au service de leurs compatriotes dans ces années 1690-1710.
201Au milieu XVIIle siècle, un négociant malouin, Julien Picot de St Bucq, en dressait le constat, sans ambiguïté : “Saint-Malo, comme vous le savez, n’est pas une place de change” écrivait-il à un correspondant. Mais il s’agit ici des limites intrinsèques de la place malouine, problème important déjà évoqué (et que nous retrouverons), et non pas d'une faiblesse ou d'un retard technique “individuer” du négociant malouin, qui nous paraît au contraire sur ce plan parfaitement “au niveau” dans les années 1680-1700.
Les méthodes de comptabilité
202C'est à une conclusion comparable que conduit l’analyse des techniques de comptabilité en usage à Saint-Malo à cette époque.
203Le critère de la “modernité” en la matière était bien évidemment l’usage – et la maîtrise – de la comptabilité en partie double. Qu’elle ait été d’usage général vers le milieu XVIIIe siècle ne fait absolument aucun doute, comme l’attestent entre autres les véritables “manuels” de comptabilité en partie double d’origine malouine rédigés vers 1743-45 qu’a retrouvés Jean Meyer. Mais avant ? Les preuves directes irréfutables – entendons les livres de comptabilité eux-mêmes, et avant tout le “Grand Livre” qui synthétisait dans une présentation en “partie double” les données fournies par les autres livres, Journal, Mémorial, livres de caisse et de factures, – sont extrêmement rares pour la première moitié XVIIIe siècle : nous détenons en tout et pour tout deux séries de livres de comptabilité tenus en partie double, commençant vers 1710, ceux de la maison Picot de Clos-Rivière, et ceux, bien connus, de la maison Magon de la Balue ; on doit y ajouter le Journal de la maison Des Ages, commencé en 1696 et renvoyant à un Grand Livre tenu en partie double, qui constitue notre document comptable le plus ancien. C’est assurément peu, trop peu pour avoir valeur de preuve de la diffusion d'une technique dans un groupe marchand de près de deux cents personnes, et bien tardif pour nous éclairer sur les techniques comptables utilisées au XVIIe siècle.
204Mais plusieurs sources indirectes viennent conforter la thèse d’une diffusion à la fois large et plus précoce de la comptabilité en partie double dans le milieu marchand malouin, par des références explicites à l’existence de Grands Livres (accompagnés de Journaux et autres pièces comptables) dans les papiers de marchands. Ainsi voyons-nous la veuve du marchand David Cossard, décédé en 1708, obligée de “représenter” devant les juges du Consulat, à l’occasion d’une contestation avec des partenaires d’affaires du défunt, les pièces de la comptabilité de son mari, qui nous sont énumérés en détail : “deux Grands Livres de compte, dont l'un est en partie double, avec un autre livre de livraison de marchandises... et l’alphabet pour l'intelligence du Grand Livre en partie double...”. On ne saurait être plus clair. Ajoutons que le registre d'audience du Consulat précisait que ledit Grand Livre – ainsi que le Journal qui l'accompagne – a été “commencé en l’an 1682... ”.
205Ce sont cependant les inventaires après décès – véritable source de masse – qui nous fournissent le maximum d’indications probantes. Ils nous attestent tout d’abord que la comptabilité en partie double était d’usage courant dans les années 1700-1720 dans l’ensemble du milieu marchand, et pas seulement chez les très grands négociants de la stature des Magon et des Picot. Ainsi l'inventaire du marchand de toiles Gabriel Quentin du Pré, mort à la foire de Guibray en 1709, recensait un Grand Livre rédigé “par Crédit et Débit”. De même un ancien capitaine de navire comme Jean de Launay, mort en 1720 en laissant une succession de 75 000 livres en effets et biens meubles (“héritages” immobiliers et fonciers non compris il est vrai), tenait-il un “ un Grand Livre, de ses affaires de divers intérêts qu’il avait dans plusieurs vaisseaux et compagnies et avec différents particuliers”, alors que son activité se rapprochait plus de celle du capitaliste rentier que du véritable négociant.
206Surtout, l’analyse des inventaires après décès nous permet d’affirmer que la comptabilité en partie double était d’usage courant dans le milieu négociant malouin avant 1700, dès la seconde moitié du XVIIe siècle au moins. Outre le cas de David Cossard, cité plus haut (1682), l’inventaire après décès de P. Picot de Clos-Rivière, mort en 1709, recensait dans son cabinet parmi ses papiers un Grand Livre “commencé en 1692 et finy en 1703”. D’autres inventaires nous permettent de remonter sensiblement plus haut, jusqu'au milieu XVIIe siècle. Ainsi l'inventaire de Jacques Dubois Sr de la Croix, mort en 1677, recensait-il un “Grand Livre relié de parchemin au dos duquel est inscrit 1672...” accompagné d’un livre alphabet servant au Grand Livre de comptes, de même que celui de Jean Trublet de la Potinais, mort cette même année. Et celui de Guillaume Sevestre Sieur des Tourelles, mort en 1676, recensait outre un Journal, “un autre livre aussi relié et couvert de parchemin intitullé Grand Livre, commencé le 1er septembre 1653... ”. Simples exemples il est vrai, mais d’autant plus significatifs que ces négociants ne comptaient pas parmi les plus grandes figures de la place.
207Nous n’irons pas prétendre pour autant que tous les marchands malouins aient connu et pratiqué la comptabilité en partie double dès le temps de Colbert. Maints inventaires après décès recensaient seulement Livres Journaux ou “brouillards”, voire liasses de comptes et papiers non reliés, sans mention de Grand Livre ou autres indices permettant de subodorer la pratique de la “partie double”, ainsi celui de Michel Pigier en 1667, de Jean Collet de la Villecollet en 1689, ou celui de Noël Danycan père en décembre 1688. Cas limite, en 1727 encore, un certain Julien Duval se prétendant “négociant à Saint-Servan” déclarait dans son bilan de faillite “n’avoir pour livre de commerce qu'un simple Mémorial” ; il s’agissait ici, il est vrai, avec ce brasseur et boulanger avitailleur de navires qui avait pris quelques “intérêts de vaisseaux” d’un cas manifeste d’“usurpation de négoce”, mais révélateur de la persistance d’archaïsmes et d’inégalités dans la maîtrise des techniques comptables fondamentales.
208Ainsi en juillet 1709, les avocats des mineurs présents à l’inventaire de la succession de Nicolas Daniel Sr de La Motte, époux de Jeanne Trouin (et oncle du grand corsaire), négociant de bonne envergure, armateur de plusieurs vaisseaux, protestaient – par écrit – contre “le peu d'arrangement et le désordre qui se trouve dans les affaires et livres” du défunt, où l’on recensait de multiples liasses, comptes, et un Journal, mais apparemment nul Grand Livre où il eût pu centraliser la comptabilité de ses multiples opérations. L’étonnement de nos avocats, habitués à de tels inventaires, nous paraît cependant témoigner qu’il s’agissait là à cette date d’un archaïsme, d’une exception et non plus de la règle.
209C’est ce que confirme du reste, sur un autre mode, la présence dès la fin du XVIIe siècle à Saint-Malo d’un nombre significatif de “commis”, attestée par le rôle de capitation, de 1701. Ces commis assumaient notamment des fonctions de “teneur de livres”, apportant aux négociants qui les employaient une compétence professionnelle spécialisée pour ces tâches délicates d’écriture comptable, ainsi qu’en témoigne le magnifique “Journal” de la Compagnie des Indes Orientales de Saint-Malo tenu – en partie double évidemment – de 1715 à 1727 par un de ces teneurs de livres, Le Mercier, embauché à grands frais à raison de 1 500 livres par an.
210Les Malouins n’avaient certes rien inventé en la matière, si l’on rappelle les origines médiévales de cette technique née dans les grandes cités marchandes italiennes, et sa diffusion dès avant 1600 dans les grandes places du commerce européen, Séville ou Lisbonne, Anvers ou Amsterdam, et dans de grandes places françaises comme Rouen, Lyon ou Marseille. Mais grâce sans doute à leurs contacts directs avec les grandes places de l’Europe “avancée”, ils ont su assez tôt – dès le milieu XVIIe siècle – combler ce “technological gap” que beaucoup d’historiens s’accordent à mettre au passif du capitalisme commercial français jusqu'en 1660. Cette “mise à niveau” en matière de techniques commerciales n’avait rien d'une panacée ; mais ce pouvait être un atout, un avantage comparatif par rapport notamment à d’autres bourgeoisies marchandes de la France de l'Ouest restées plus routinières, y compris sans doute la bourgeoisie nantaise si l’on suit sur ce point les analyses de Jean Meyer, qui énonçait l’hypothèse d’une certaine avance malouine en ce domaine par rapport à sa grande rivale bretonne.
211Détail anecdotique, sans doute, mais symptomatique pour notre propos : on relevait en 1718, dans l’inventaire de la cargaison du vaisseau le VAINQUEUR, armé par Harrington de la Grandmaison, en partance pour Hambourg et “Gotembourg”, parmi bien d’autres marchandises, des livres de compte...
212Cette maîtrise des outils et techniques de base du capitalisme commercial qu'étaient la lettre de change et la comptabilité en partie double nous paraît ainsi attester du degré de maturité atteint par le capitalisme malouin au temps de Louis XIV. C’était au vrai une condition de possibilité de sa participation à part entière à l’Europe des affaires, au grand capitalisme international de ce temps, où ces techniques et instruments constituaient une véritable “lingua franca” permettant aux négociants de toutes nations de se comprendre et de traiter à distance.
Un pôle capitaliste autonome
213Pôle capitaliste majeur, le pôle malouin ne l'était pas seulement par la mise à niveau technique de ses négociants. Il l’était aussi par le degré d'autonomie qu’il avait su conquérir par rapport à toutes menaces d’emprise extérieure, et par la maîtrise des moyens essentiels de son propre développement.
Un capitalisme “maître chez lui”
214“Il y a un signe non douteux de l’infériorité économique ou mieux capitaliste de la France des XVe-XVIe-XVIIe siècles. C’est que les négociants étrangers y font la loi, réduisant les marchands français à un rôle second” écrivait F. Braudel dans son introduction au Tome I de l’Histoire Economique et Sociale de la France. S’il est bien une originalité majeure du centre marchand malouin aux Temps Modernes – et notamment au XVIIe siècle – c’est sur ce plan qu’elle se situe.
UN LIVRE DE COMPTABILITÉ NÉGOCIANTE : Le « journal » de la maison La Lande Magon frères en 1740

Tranche et couverture du livre Journal, solidement relié en cuir.
Cliché B. de Quénetain

Page d’entrée du journal, indiquant l’apport des frères Nicolas-Auguste et François-Marie Magon, fils de François-Auguste Magon de la Lande dans la nouvelle société qu'ils créent en juin 1740.
Cliché B. de Quénetain

Page d’écriture comptable relative à leur participation à la société du Stanislas, armé pour Terre-Neuve par la Maison Surcouf frères.
Cliché B. de Quénetain
215C’est ce qu'exprimait la faiblesse de l’immigration étrangère, et la quasi-absence de colonies marchandes étrangères durablement implantées que nous avons mis en évidence au chapitre précédent.
216L’exception irlandaise elle-même n'infirme pas la thèse : la colonie “iroise” implantée dans la seconde moitié du XVIIe siècle, n’était pas de taille – quantitativement et qualitativement – à exercer un effet de domination sur la place malouine, en dehors des relations directes entre Saint-Malo et l’Irlande même, trafic bien délimité et somme toute secondaire. Les Malouins n’avaient guère à craindre et tout à gagner de cet apport irlandais, vite intégré et à terme assimilé, qui constituait un élément de diversification et un allié plus qu'un concurrent, utile notamment par le maintien de liaisons étroites avec des compatriotes installés en certains points-clés de l’Europe des affaires, comme Londres... ou Cadix.
217La place malouine avait échappé aux époques antérieures à l’emprise directe des Méridionaux. Les marchands italiens l’avaient toujours ignorée lors de leur grande phase d'expansion : trop lointaine peut-être, trop marginale, trop mineure surtout avant 1560 pour mériter leur intérêt. Ils retrouvèrent, il est vrai, les Malouins dès la fin du XVIe siècle, mais chez eux, à Civita-Vecchia, Livourne, Gênes où touchent désormais régulièrement leurs navires, ou en “terrain neutre”, à Cadix et Lisbonne, et ils noueront avec eux d’étroites relations d’affaires, les Génois notamment : mais il s’agissait de relations entre partenaires, sur un pied d'égalité, et aucunement d’une relation asymétrique entre dominants et dominés.
218Tout aussi nette, mais plus surprenante à première vue, est l’absence quasi-totale des Espagnols au XVIIe siècle, compte tenu de la précocité des relations du port breton avec la Péninsule Ibérique, et plus encore de l'installation en force des marchands ibériques dans les autres grands ports bretons, à Morlaix et Nantes : Saint-Malo n’eut pas ses Ruiz, alors que les Malouins commençaient à s’installer en nombre dans les ports de la Péninsule, dès la fin du XVIe siècle. Si relation de domination il y avait, ce n’était assurément pas dans le sens Sud-Nord qu’elle jouait au XVIIe siècle, comme nous aurons l’occasion de le développer largement. En tout état de cause c’en était bien fini, au-delà de 1660, de la prééminence des marchands de l’Europe du Sud.
219Car le XVIIe siècle est celui où s’affirme la montée en puissance des “Nordiques”, et particulièrement l'emprise des Hollandais, sensible sur tout le littoral atlantique, de Rouen à Bayonne, vers le milieu du XVIIe siècle, ainsi qu’en témoignent maints mémoires dénonçant leur omniprésence et leurs pratiques d’accaparement, dont le “Commerce Honorable” du frère carme nantais Jean Eon, publié en 1647, constitue en quelque sorte la synthèse et le couronnement. Deux ans plus tôt, en avril 1645, un mémoire collectif des “marchands bourgeois de la ville de Nantes” avait formulé un constat et un diagnostic particulièrement impressionnant : “les marchands et mariniers, faute d'emploi, ont perdu la route des mers ; on ne voit plus que des navires et visages étrangers et principalement Hollandais, Anglais, Ecossais, Irlandais et Portugais, desquelles nations il arrive tous les jours des familles, facteurs et commissionnaires, qui s’y sont habitués depuis 15 à 20 ans, lesquels ont ôté tout le trafic, commissions et correspondances que les dits habitants avoient avec les étrangers...”. Sans doute faut-il faire la part de l’exagération et d’une tendance habituelle à la jérémiade des marchands, mais les témoignages concordants sont trop nombreux pour pouvoir être rejetés, ainsi qu’en convenaient Fernand Braudel et Roger Gascon, qui reprennent globalement cette vision pessimiste de la domination commerciale étrangère, principalement hollandaise, qui avait déjà été développée par Henri Sée.
220Nul doute que les Malouins, eux aussi, comme tous leurs confrères du Ponant n’aient subi les effets multiformes de cette lourde suprématie économique hollandaise tout au long du XVIIe siècle.
221Dans le domaine maritime tout d'abord. Signe d’une compétitivité supérieure des chantiers bataves, c’est en Hollande que, jusqu’en 1670, les Malouins faisaient construire la plupart de leurs navires, comme l’atteste l'Inventaire des Vaisseaux de 1664, et ils continueront à en commander jusqu'aux années 1680. Ils avaient dû subir aussi la rude concurrence des flutes hollandaises, qui les avait pratiquement éliminés dès le milieu XVIe siècle, comme les autres rouliers bretons, des “routes du vin et du sel” entre la façade atlantique et l’Europe du Nord. Cette compétitivité supérieure du roulage hollandais devait du reste leur interdire de se hasarder à les concurrencer dans le “commerce du Nord” avec la Baltique, malgré quelques velléités épisodiques. Bien mieux, fin XVIIe siècle, en pleine période d’expansion de l’armement malouin, les Hollandais assuraient toujours l’essentiel des relations maritimes directes entre le port breton et les Provinces-Unies, comme on peut le constater à partir des registres de l’Amirauté en 1681-88 ou 1698-1701. Ce que confirmait Béchameil de Nointel, avec une interprétation fort pertinente : “il est bon d'observer que les Marchands de Saint-Malo n'envoient presque jamais leurs vaisseaux en Hollande, les Hollandais y portent eux-mêmes les retours que les marchands de Saint-Malo veulent y envoyer, à beaucoup meilleur marché qu’ils ne pourraient le faire avec leurs propres bâtiments”.
222Et ils ont également subi, comme tous les négociants d’Europe, l’attraction irrésistible du grand marché d’Amsterdam, centre incontesté de l’économie monde et entrepôt universel : ils s’y approvisionnaient régulièrement en “naval stores” du Nord, armes et munitions, et occasionnellement en céréales ; et surtout, comme on l'a noté plus haut, ils y expédiaient fréquemment, et parfois directement sans passer par Saint-Malo, des cargaisons de produits méditerranéens (huile, laine, eau-de-vie) ou américains (indigo, cochenille, sucre), voire des métaux précieux depuis Cadix, au grand dam de Colbert, en essayant de tirer profit pour leur compte des potentialités spéculatives du plus grand marché du monde.
223Comme tous les négociants du XVIIe siècle, les Malouins ont dû “vivre avec” l'hégémonie hollandaise, et composer avec elle, mais ils y ont assez bien réussi sans céder sur l'essentiel : car il ne nous paraît pas que les Malouins aient subi chez eux la domination directe du négoce hollandais. On a déjà noté la minceur de la présence hollandaise sur la place bretonne au XVIIe siècle, puisqu’une seule famille – les Duvelaër – s’y installa durablement, ce qui n’est pas sans rapport avec l’exclusivisme religieux antiprotestant du milieu local. Dès lors, en l’absence sur place d’une telle colonie – relais, même sur le mode de l’installation temporaire, on ne distingue guère de signe d’emprise hollandaise, même feutrée, sur les grands produits d’exportation du trafic malouin. Les achats de toiles des Hollandais à Saint-Malo, non négligeables fin XVIIe siècle, semblent bien s’effectuer par l’intermédiaire de commissionnaires locaux. Et si les navires hollandais acheminaient une bonne part des denrées méridionales ou coloniales que les Malouins réexportaient vers Amsterdam, c’était “pour leur compte”, ainsi que le précisait nettement Béchameil : contrôle du roulage, mais non pas de la marchandise, de l’accessoire, pas de l’essentiel.
224Ce qui ne signifie pas qu’il n’y ait pas eu des tentatives d’emprise plus directe. Ainsi vers 1600, où les directeurs des Monnaies se plaignaient de la concurrence des marchands flamands et/ou hollandais qui venaient “rafler” les piastres américaines dans les ports bretons, dont Saint-Malo. Mais on peut l’observer encore à la fin du XVIIe siècle, à travers l'affaire Houtman”, ce négociant hollandais, catholique semble-t-il, qui vint s’installer sur la place bretonne vers 1695-1700, et développa après Ryswick une grande activité dans l’exportation vers la Hollande de miel et d’eau-de-vie. Victime d'une violente campagne de dénonciations calomnieuses – il fut accusé d’avoir exporté du blé de manière illicite en année de disette (1699) – Houtman préféra quitter la place.
225Sous des formes caricaturales, il s’agissait bien d'une affaire de rivalité économique aiguë entre négoce local et commissionnaires étrangers venant les concurrencer sur leur terrain, ainsi que l’analysait le commissaire de Marine de Gastines : “il y fait beaucoup d’affaires pour Hollande, cela lui a attiré la jalousie des marchands de cette ville auxquels il a enlevé beaucoup de pratiques et de commissions”. Ce bref épisode illustre ainsi parfaitement en cette fin XVIIe siècle, la volonté – et la capacité des Malouins - de défendre leur “chasse gardée” contre toute emprise étrangère... fut-ce aux dépens peut-être du rayonnement de leur place, que n’accroissait sans doute pas le départ du puissant commissionnaire hollandais.
226S’ils ont donc subi la concurrence maritime hollandaise, et cédé – comme tout un chacun – à l’attraction de la place d’Amsterdam, les négociants malouins nous paraissent avoir évité chez eux, au XVIIe siècle la domination commerciale directe du capitalisme hollandais, à la différence de leurs confrères de la façade atlantique, Faut-il y voir l’effet d'un moindre intérêt du négoce hollandais, plus concerné par le contrôle des produits méridionaux (sel, vins, eaux-de-vie) que fournissaient ces ports que par les produits textiles qu’exportait Saint-Malo ? Peut-être. Il est permis cependant d’y voir le signe d’une plus forte résistance du capitalisme malouin, appuyée sur la cohésion d’un milieu social compact et “xénophobe”, l’indice aussi d'un rapport de force moins déséquilibré.
227La “fortune d’Amsterdam” n’a pas étouffé l’ascension – plus modeste – de Saint-Malo au XVIIe siècle, qui s’est située pour partie dans son sillage, avec des rapports de collaboration fréquents – et relativement équilibrés – entre les négociants des deux places, comme on peut les observer dans les années 1680-1725, notamment dans la commercialisation des produits coloniaux américains ou asiatiques. Ce n’est peut-être pas un hasard complet si, toutes proportions gardées, les trajectoires de ces deux places peuvent apparaître globalement parallèles dans le temps, comme nous y reviendrons plus loin.
228Est-ce à dire que Saint-Malo ait échappé à toute emprise étrangère au XVIIe siècle ? N’allons pas si vite, car même au siècle de l’hégémonie hollandaise, ce n’est sans doute pas d’Amsterdam que venait la “menace” la plus pressante pour l’autonomie du négoce malouin, mais de beaucoup plus près, de l’Angleterre voisine.
229Pour des raisons géographiques évidentes le “commerce d’Angleterre” était le plus ancien de tous les trafics étrangers du port malouin, pratiqué depuis des temps immémoriaux, et développé à grande échelle depuis la fin du Moyen-Age. Il était peu spectaculaire dans sa forme maritime : il relevait nettement du cabotage, voire du petit cabotage pour les ports de l’Angleterre méridionale et des îles Anglo-Normandes, qu’une noria de barques reliait constamment au port breton. Ce “commerce d’Angleterre”, difficile à connaître avec précision, semble bien être demeuré jusqu’en 1688 le second trafic – en valeur – du port malouin, de l’avis des observateurs contemporains bien informés.
230Mais si le contenu des échanges ne varia guère entre le XVe et la fin XVIIe siècle – avec comme noyau central l'échange draperies anglaises contre toiles bretonnes –, les rôles et les positions des partenaires dans ce trafic semblent avoir sensiblement évolué au cours du XVIIe siècle. Alors qu’au XVIe siècle navires et marchands malouins fréquentaient directement les ports de l’Angleterre méridionale pour y porter toileries et autres marchandises, il n’en allait plus de même dans la seconde moitié du XVIIe siècle, comme le suggérait déjà Charles Colbert dans sa relation de 1665, de manière quelque peu énigmatique d’ailleurs : “mais la plupart de ce commerce se fait par la voie des étrangers, les Malouins ne se fiant pas aux Anglais qu’ils disent estre infidèles, et pour cela ils ne trafiquent pas avec eux directement...” Une chose est claire : une part très majoritaire des relations maritimes entre Saint-Malo et la Grande-Bretagne était désormais assurée par des navires sous pavillon britannique, anglais, ou anglo-normands de Jersey-Guernesey. Mais ce contrôle du transport maritime ne signifiait pas ipso-facto main-mise britannique sur le commerce lui-même.
231Car sur ce plan essentiel les choses apparaissent plus ambigües. Il est vrai que le nombre de marchands d’origine anglaise installés à demeure à Saint-Malo était fort limité : on peut les compter sur les doigts d’une seule main dans les années 1680, Turner, Forty, Thomas et Julien Drake. Rien à voir ici avec la puissante colonie anglaise de Morlaix telle que nous la décrit Charles Colbert. Même renforcés par les marchands irlandais “habitués” à Saint-Malo, qui participaient eux aussi à ce trafic avec l’Angleterre, grâce notamment à leurs liaisons avec des compatriotes installés à Londres, ces quelques marchands anglais ne pouvaient à eux seuls contrôler un trafic aussi important.
232Mais il pouvait y avoir emprise étrangère sans installation à demeure de colonies permanentes, notamment dans le cas d’un pays aussi proche que l’Angleterre. Depuis très longtemps, nombre de marchands anglais “descendaient” régulièrement à Saint-Malo, où ils s’installaient pendant quelques semaines, généralement dans la maison d’un compatriote, afin d’y opérer leurs transactions : ventes de produits anglais et surtout achats de toiles. Or, maints indices nous laissent à penser que ces marchands “forains” tentaient de commercer directement, soit avec des marchands détaillants de la ville, soit avec des marchands de l’intérieur venant apporter leurs toiles, en contournant les intermédiaires malouins. C’est ce que nous suggère nettement la récurrence des protestations des marchands malouins – en 1657-58, 1682, 1685 – contre cette concurrence illicite de marchands étrangers, non nommément désignés, mais clairement identifiables par la nature même des produits échangés (cuirs, plomb, étain...) – ainsi que leurs demandes réitérées auprès des autorités locales et provinciales (le Parlement) pour qu’elles fassent appliquer à la lettre les Edits de Henri III (1575) et Henri IV qui prohibaient ce “commerce direct” des étrangers.
233Particulièrement significative nous paraît la confirmation par le Parlement de Bretagne, le 20 avril 1682, de cette vieille législation qui stipulait “faire deffense a tous étrangers et non originaire dudit Saint-Malo non receu de non vendre ny acheter audit Saint-Malo...entre eux et les forains, mais seulement aux habitants de la dite ville” avec le rappel de l’Edit d’Henri III qui faisait “deffense aux étrangers d'acheter en détail et par le menu toiles à la halle, marchés et ailleurs de la dite ville...”. Cette législation “monopoliste” au profit des marchands indigènes n'avait rien d’original au XVIe siècle ou au Moyen-Age, et on la retrouve plus explicitement encore à Morlaix, où seuls les marchands du cru avaient droit d’acheter les toiles “de la première”, main mais sa réactivation en 1658 ou 1682 démontre bien que les Malouins devaient faire face dans cette seconde moitié du XVIIe siècle à une pression constante des marchands d’Outre-Manche qui tendaient à les “court-circuiter”, en leur disputant le contrôle des exportations de toiles vers l’Angleterre.
234Des incidents comme celui survenu en 1654, où, en représailles contre l’attaque par les Jersiais de la “flotte de Terre-Neuve”, la population tenta de prendre d’assaut la maison – véritable “loge” ou “fondaco” – où résidaient les marchands anglais venus faire affaire à Saint-Malo, témoignent d’ailleurs de la virulence des réactions engendrées par cette concurrence étrangère jugée illicite, sinon “immorale”.
235Mais que cette pression anglaise ait existé, que cette tentative de mainmise étrangère sur une partie non négligeable du commerce de Saint-Malo ait eu des effets, ne signifie cependant pas qu’elle ait pleinement triomphé. Les Malouins n’entendaient pas se laisser damer le pion sur leur propre terrain, comme le démontre la vigueur de leurs réactions, et ils n’ont pas été éliminés. Parmi ces “commissionnaires de Saint-Malo [qui] tirent sur Londres pour des sommes très considérables... ” que nous signale Béchameil de Nointel, il y avait certes les marchands anglais établis dans la cité bretonne, et quelques Irlandais, mais aussi bon nombre de marchands malouins, et non des moindres – Julien Eon de la Villebague, Guillaume Vincent des Bas-Sablons – comme nous le confirment diverses traces de leurs opérations au moment de la grande rupture de 1689.
236Les grands bénéficiaires de ce “bras de fer” anglomalouin au XVIIe siècle furent sans doute, à terme, les marchands anglo-normands de Jersey et Guernesey, qui semblent avoir réussi à s'imposer à la fin du XVIIe siècle comme des intermédiaires “naturels”, acceptables par les deux parties, tant comme transporteurs – ainsi qu'en témoigne l’intensité du trafic de leurs barques, observable dans les registres portuaires – que comme marchands commissionnaires pour compte de confrères de la grande île, ainsi que le suggérait sans doute déjà l'énigmatique formulation de Colbert de Croissy en 1665. “II arrive journellement icy Monseigneur un grand nombre de marchands des isles de Jersé et Guernesé” notait ainsi le commissaire de Gastines dans une lettre à Pontchartrain du 30 octobre 1697, au lendemain immédiat de la paix de Ryswick. Il notait cependant le mouvement inverse : “quelques uns de nos marchands y sont aussy passés en ces Isles pour lier des entreprises et sociétés de commerce”. Preuve que les négociants malouins n’avaient pas renoncé à cette date à pratiquer un commerce “actif” avec l’Angleterre, fut-ce en association et sous couvert de confrères anglo-normands. Tant du moins que les relations politiques entre la France et l’Angleterre permirent l’exercice à peu près “normal” du “commerce d’Angleterre”, malgré les premières alertes de 1654, 1665-67 ou 1675.
237Au-delà de la grande rupture de 1688-89, cet affrontement anglo-malouin se poursuivra sous d’autres formes et sur d’autres terrains qu'à Saint-Malo même, où il n’avait plus lieu d’être, compte tenu de l'effondrement – temporaire en 1689-97, puis définitif après 1701 – de ce grand trafic pluri-séculaire basé sur l’exportation des toiles.
238Les négociants malouins sont donc restés “maîtres chez eux” tout au long du XVIIe siècle, non sans lutte ni sans avoir parfois à composer avec tel partenaire concurrent étranger dynamique. Cette “résistance” à l'emprise étrangère, étayée sur un exclusivisme religieux parfois teinté de xénophobie, n’a sans doute pas eu que des avantages : l’absence – ou presque – de colonies marchandes étrangères a certainement réduit à moyen et long terme le rayonnement de la place marchande bretonne, comme le suggérait lucidement le commissaire de Marine de Gatines en tirant les leçons de l’“affaire Houtman” avec une largeur de vues plus grande que ses administrés : “il serait à souhaiter qu'il y eut bien des marchands comme luy, ayant fait hausser continuellement la valeur des miels et des eaux de vie dont il a fait des chargements considérables”.
239Mais à court terme, dans le contexte précis de ce XVIIe siècle où la pression du capitalisme étranger a atteint son intensité maximale sur toute la façade atlantique du Royaume, l’appréciation peut être sensiblement différente : cette résistance, sourde mais efficace, a sans doute évité aux marchands de cette place de taille somme toute moyenne le risque d’une “colonisation” possible, et de la marginalisation voire de l’étouffement qui eussent pu en découler. La marge d’autonomie ainsi préservée dans les années 1600-1660 a laissé ouverte la possibilité d’un développement marchand endogène : on peut y voir l’une des clés explicatives de l’émergence – relativement précoce – d’un pôle capitaliste majeur sur le rocher malouin dès la fin du XVIIe siècle.
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Un capitalisme “suffisant” ?
240Il ne suffit pas d’être “maître chez soi” pour pouvoir entreprendre : on peut se contenter “d’y cultiver son jardin”, en se limitant à des échanges à court rayon avec son plat-pays. Cette liberté d'action préservée, non sans peine, n’avait de sens que si elle se transformait en autonomie dynamique, ce qui supposait l’existence de moyens d’action “suffisants” pour pouvoir entreprendre à l’échelle internationale, dans le champ du commerce maritime.
241La notion de “suffisance” doit évidemment ici être relativisée. Poussée à la limite – vers l’autarcie – elle serait évidemment contradictoire avec la logique même du commerce, qui suppose l’échange et la division du travail qui en est le support. Il ne s’agit ici que de la maîtrise des moyens nécessaires à la pratique du commerce international. Certains d’entre eux, qualitatifs mais essentiels, ont déjà été évoqués : des structures, des outils et techniques de gestion, et la maîtrise des savoir-faire nécessaires à leur mise en œuvre.
242Mais l’autonomie d’action sur la scène internationale supposait aussi la maitrise de moyens matériels – techniques et financiers – que le pôle marchand malouin tendit à acquérir de manière croissante dans la seconde moitié XVIIe siècle.
243Des moyens techniques : c’est-à-dire, avant tout, dans le champ du commerce maritime, le matériel naval, une flotte marchande propre, quantitativement et qualitativement adaptée à ses besoins. Les choses ici sont claires et mesurables : en 20 ans, entre l'Inventaire des vaisseaux de 1664 et le milieu des années 1680,comme l’attestent à la fois les sources locales (le registre de déclaration de propriété de 1681-86) et l’enquête “nationale” de 1686, la flotte marchande malouine a presque doublé en nombre et plus que doublé en tonnage, avec croissance plus rapide encore des navires de fort tonnage, faisant du port breton dès 1680-85 le premier port d’armement du Royaume, position qu’il confortera jusqu’en 1700. Signe évident de dynamisme, c’était aussi la condition d’une participation active au grand commerce international, non seulement dans les secteurs traditionnels qu’il pratiquait de longue date comme Terre-Neuve, mais aussi dans des directions nouvelles, y compris dans des trafics au long-cours vers l’outre-mer le plus lointain, grâce à la multiplication des unités de fort tonnage. Dès les années 1680, les négociants malouins pouvaient affrèter des vaisseaux à la Compagnie des Indes Orientales en difficulté pour des voyages vers l’Océan Indien, et envoyer leurs premiers vaisseaux vers les côtes de l’Amérique du Sud.
244Ce n’était qu’un début.
245Et rappelons aussi que c’est précisément dans ces années 1670-1685 que le centre malouin développa une puissante branche d’industries navales (construction de navires, réparations, corderies), qui lui permit en moins de 20 ans de s'émanciper de la construction navale étrangère (hollandaise notamment), en acquérant pleinement dans ce domaine son autonomie technique.
246Autonomie technique, autonomie fïnancière aussi, comme on peut précisément le mesurer dans ce domaine de l’armement, grâce aux déclarations de propriété des années 1680. C’est pour l’essentiel avec leurs propres capitaux que les Malouins ont assuré le doublement de leur flotte entre 1664 et 1685. Sans “autarcie” certes, puisqu’une soixantaine de partenaires extérieurs – négociants surtout – participaient, on l’a vu, à des sociétés de navires malouines. Mais ils ne contrôlaient à eux tous que 12 % des parts de navires. Malgré son essor spectaculaire et rapide, les Malouins contrôlaient ainsi leur flotte marchande – désormais la première du Royaume – à hauteur de 90 %, et ils financeront dans une proportion comparable son développement ultérieur jusqu’en 1700. Ce n’était pas le cas, on le sait, dans tous les ports d’armement du Royaume en cette seconde moitié du XVIIe siècle, notamment au Havre, principal rival du port breton à cette date.
247Et c’est cette même tendance à l’autonomisation croissante ce que l’on peut observer dans un domaine corrélatif et important comme l’assurance maritime dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Jusque vers 1680 les possibilités d’assurance sur place, pratiquées par les marchands sur une base purement individuelle, semblent avoir été assez limitées. Cette insuffisance incitait les marchands malouins à ne recourir qu’assez peu à l’assurance, dans le commerce hispano-américain par exemple : “ on le fait hardiment sans se faire beaucoup assurer par le soin que chacun prend de séparer autant qu’il peu les risques sur les navires de la Flotte” précisait La Lande Magon ; tandis que dans l’armement terre-neuvier on pratiquait des formes – assez primitives – d’assurance réciproque entre marchands, comme le précisait ce même négociant : “comme sur les vaisseaux qui vont à la pesche dans laquelle la plupart des, habitants sont intéressés ce qui facilite beaucoup l’assurance pour assurance sans débourser la prime”.
248Preuve cependant d’une certaine insuffisance en la matière, on peut constater que nombre de marchands malouins devaient aller s’assurer sur des places extérieures dans les années 1660-1680 : à Paris, auprès de la Chambre d’Assurances créée en 1668 – pour 488 000 livres entre le 1er mai 1668 et le 1er mai 1671 –, à Morlaix où l’on recensait plusieurs dizaines d’actes d’assurances prises par des Malouins chez le notaire Le Roux entre 1672 et 1684, sans doute aussi à Marseille ou Rouen, et peut-être à Amsterdam.
249C’est précisément pour pallier ces insuffisances et répondre à une demande croissante liée à l’essor de la flotte et à l’élargissement des opérations du négoce local que s’amorça dans les années 1680 la formation de sociétés d’assureurs qui se consolideront et élargiront leurs capacités début XVIIIe siècle, avec la création de la grande société d’assurances de Saint-Malo évoquée plus haut.
250Les résultats en seront évidents. Dès 1687 La Lande Magon écrivait à Seignelay : “je prends la liberté d'assurer à Votre Grâce qu’on n’en ordonne point à l’étranger et il y a dix ans que je n'en ai fait...”. Et s’il devait prendre à Paris cette même année pour 80 000 livres d’assurances sur le vaisseau interlope le GALANT, ce fut sous la pression du ministre, “protecteur” de la nouvelle Compagnie d’Assurances qui venait d’y être créée en 1685, et non sans conflit avec elle sur les taux proposés ; “ ils peuvent réduire à moins s’ils le jugent à propos” menaçait d’ailleurs le négociant, “ je trouverai à faire le surplus en cette ville ”. Dans la période 1690-1715 les négociants malouins continuèrent sans doute à prendre quelques assurances à l’extérieur, surtout sur le grand marché marseillais avec lequel ils entretenaient des relations privilégiées. Mais c’est bien sur place qu’ils feront assurer le plus gros de leurs expéditions, notamment pour les trafics interlopes, comme l’attestent les nombreux actes passés devant les notaires Pitot et Leroy, pour des valeurs assurées se chiffrant en centaines de milliers de livres. Au total la masse globale des assurances prises par les négociants sur la place malouine, telle qu’on peut le mesurer avec précision à partir du contrôle des actes, dépassait les quatre millions de livres en 1710-1711.
251Sans qu’il y eût recherche systématique de l’autarcie, c’est bien l’idée d’autonomie, ou mieux d’autonomisation croissante entre 1660 et 1710, qui s’impose dans ce domaine important de l’assurance maritime, qui constituait une des conditions de l’essor du grand commerce international.
252S’agissant des moyens financiers du commerce proprement dit – entendons l’investissement dans la spéculation marchande – le problème se posait évidemment en d’autres termes : la notion d’autonomie n’a ici guère de sens, ce qui importe c’est la capacité d’investissement, qui dépendait directement des “facultés” de chaque négociant, inégales selon l'importance des maisons, et du degré de concentration du capitalisme malouin, nous y reviendrons plus loin.
253C’est sur un autre plan que le négoce malouin a pu cependant se donner les moyens d’une expansion commerciale plus autonome et plus efficace, en créant son propre réseau à l’extérieur.
Un capitalisme extraverti : le réseau extérieur malouin
254“Un signe de l'infériorité relative des marchands français est la médiocrité de leur présence à l’étranger : elle s'oppose à la vigueur de l’implantation étrangère dans le Royaume” affirmait Roger Gascon dans sa synthèse sur le capitalisme commercial français aux XVIe-XVIIe siècles. Faux sur le second point, nous venons de le voir, ce jugement tranché, sans doute acceptable comme appréciation globale de l’état du capitalisme français à cette époque, était tout aussi erroné sur le premier pour ce qui concerne le négoce malouin au XVIIe siècle, et ces deux aspects ne sont sans doute pas, sans rapport entre eux.
255 “Ne pas dominer les autres c’est être dominé par eux” énonçait fortement F. Braudel. Les marchands malouins des Temps Modernes l’avaient bien entendu ainsi, fut-ce en inversant l’ordre des facteurs. En même temps qu’ils résistaient avec pugnacité à toute tentative de mainmise étrangère, ils entreprenaient, dès le XVIe siècle, d’“aller chez les autres”, en développant délibérément un style de “commerce actif” qui tranche singulièrement avec le style “passif” de commerce pratiqué au XVIIe siècle par la plupart des autres bourgeoisies portuaires de la France du Ponant, de Rouen à Bordeaux, de Morlaix à Nantes, qui se contentaient dans une large mesure de laisser venir à elles navires et marchandises.
256Ce style actif se traduisait d’abord dans les choix fondamentaux de longue durée de ses négociants : l'armement maritime, et le commerce d’exportation de quelques produits-clés – la morue, la toile – vers des marchés éloignés, français ou étrangers, sous leur contrôle direct et au moyen de leur propres navires. Emporium de second ordre, au trafic d’importation et de redistribution limité dès la fin du XVIIe siècle (et plus encore au-delà), Saint-Malo doit être vu, schématiquement, comme un “pôle émetteur” de flux de navires et de certaines marchandises vers des marchés éloignés.
257Mais aussi pôle émetteur d’hommes (et de capitaux). Car l’une des concrétisations de ce style actif et extraverti, l’une des originalités majeures aussi du négoce malouin au XVIIe siècle par rapport à nombre d'autres bourgeoisies portuaires du Royaume beaucoup plus casanières, a été de mettre en place un réseau extérieur de maisons marchandes qui devait lui servir de relais dans cette stratégie de conquête des marchés, grâce notamment à des mécanismes d’émigration temporaire dont nous avons analysé plus haut les conditions sociologiques. Essayons de prendre les dimensions de ce réseau tel que nous pouvons le saisir – non sans quelques lacunes sans doute – à la fin du XVIIe siècle, vers 1680-1700.
258Cette “présence extérieure” des marchands malouins était certes fort inégale. Elle était très ténue dans l’Europe du Nord, ce qui n'a d’ailleurs rien d’étonnant : plutôt que de réseau on doit parler ici d’implantations ponctuelles en ce dernier quart du XVIIe siècle, sur deux places importantes cependant, Dantzig, et Bergen où l’on peut repérer deux frères Bossinot, dont l’un, Jean, assurait d’ailleurs les fonctions de Consul de France jusqu’à sa mort en 1695. Elle était encore plus maigre sur les grandes places de l’Europe du Nord-Ouest : nous n’avons pas trouvé trace de Malouins installés comme marchands à Hambourg ou Anvers dans la seconde moitié XVIIe siècle, non plus qu'à Amsterdam, centre économique du monde, ce qui peut surprendre davantage. Quant à Londres, les Malouins que nous avons pu y repérer dans les années 1680 apparaissent plus comme de jeunes fils de famille venus en “apprentissage” (linguistique et commercial) que de véritables marchands ; c’est seulement après 1703 que s’y installe Pierre Porée, venu s’y réfugier depuis l’Espagne pour des raisons religieuses, et qui joue dès lors un véritable rôle de correspondant pour ses compatriotes, et notamment la Compagnie des Indes de Saint-Malo vers 1715-1719. Mais il est vrai que les négociants bretons pouvaient y utiliser les services du réseau “allié” des Irlandais de Londres, et ils y recouraient largement, comme on peut l’observer vers 1688-89.
259On ne peut évidemment mettre sur le même plan la présence de négociants d’origine malouine installés sur d’autres places de la France du Nord-Ouest, comme Rouen (où l’on repère un Grout, un Jonchée dans les années 1680) ou Morlaix, où s’était installée une branche des Eon au milieu du XVIIe siècle : ils pouvaient cependant rendre d’utiles services à leurs compatriotes dans le complexe commerce des toiles qui unissait toutes ces places.
260On ne saurait par contre mésestimer l’importance de l’installation à Paris, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, de quelques membres de la bourgeoisie malouine, compte tenu de leur personnalité et de leurs fonctions. Dès le milieu du siècle s’y était installé François Moreau Sr de Launay, qui fit office pendant trente ans de “député” – avant la lettre – du négoce malouin dans la capitale, faisant la liaison entre celui-ci et le pouvoir, et diverses institutions économiques comme les Compagnies de Commerce (il était directeur de la Cie des Indes de Colbert) et les Chambres d’Assurances de Paris, jusqu'à sa mort en 1693. Dans les années 1695-1705 nous voyons s'installer d’autres Malouins de premier plan issus du milieu marchand, venus poursuivre à Paris des carrières brillantes, tels Michel Eberard, gendre de Julien Eon de la Villebague, qui vint occuper une charge de Trésorier Général de la Marine, ou Pierre Eon de la Baronnie, beau-frère de Jean Magon de la Lande, qui, après une brillante carrière de négociant à Cadix, acheta en 1699 une charge de maitres à la Chambre des Comptes. N’omettons pas d'y ajouter des hommes comme Arson (dit Arson l'aîné) et Nicolas Baudran, déjà évoqués, qui prolongèrent comme banquiers à Paris une carrière de marchand commencée à Saint-Malo. Cette “colonie” malouine de Paris, quoique très restreinte en nombre, jouera un rôle essentiel dans le développement des entreprises du négoce malouin après 1690, en raison des fonctions “stratégiques” qu’occupaient ses membres, qui en faisaient d’efficaces agents de “lobbying” auprès du pouvoir, ou de précieux relais bancaires. Toujours liés à leurs compatriotes, comme on en a maintes preuves, par de multiples liaisons à la fois sociales et d’affaires, ils constituaient de facto une véritable antenne officieuse du négoce malouin au cœur du centre de décisions politiques et financières du Royaume dans les années 1695-1715.
261Mais au-delà de ce cas très spécifique, c’est vers le sud que s’est orientée, dans la longue durée, la véritable diaspora marchande malouine, pour aboutir à la création d’un réseau de dimensions respectables.
262Si leurs vaisseaux fréquentaient les ports italiens depuis la fin du XVIe siècle, les Malouins ne semblent pas s’y être installés à demeure, en l’état de notre documentation du moins. Par contre dans le dernier quart du XVIIe siècle ils ont commencé à s’installer à Marseille, que leurs navires fréquentaient depuis longtemps déjà : place “française” formellement, il est vrai, port franc depuis 1669, c’était surtout un grand emporium international rayonnant sur toute la Méditerranée, qui constituait dès la fin du XVIIe siècle un relais essentiel pour tous les trafics malouins dans l’espace méridional, de l’Andalousie au Levant. On pouvait y repérer en 1682 une maison Du Fau (ou Du Sault ?) et Eon, intéressée dans plusieurs sociétés de navires malouins. Surtout vint s’y installer vers 1688 Guillaume Eon de la Baronnie (1661-1730), qui s’y imposa pendant vingt ans – jusqu’à son retour vers sa ville natale en 1709 – comme l’un des grands négociants de la place, étroitement associé aux frères Bruny qu’il contribua à lancer dans la carrière, et notamment à orienter vers le commerce océanique à travers l’aventure interlope, comme l’a mis en évidence C. Carrière ; mais notons surtout pour notre propos immédiat que G. Eon jouait autour de 1700 un rôle de relais essentiel pour les opérations de ses compatriotes sur la grande place phocéenne.
263A travers lui les Malouins ont d’ailleurs pu pousser quelques pointes jusqu’au Levant : G. Eon créa ainsi en 1694 une commandite installée à Acre, “Seyde” (Saïda) et Tripoli, sous la raison sociale “Eon et Gautier”, dont il confia la direction sur place à son neveu – et homonyme – Guillaume Eon de la Villeauroux, de la branche morlaisienne de la famille. Ce n’est pas le seul exemple : on peut ainsi repérer dans les Grands Livres de la maison Bruny vers 1700-1702 la présence d’une maison “Fossecaux et Baude”, installée à Alep, qui avait certainement des attaches malouines, sans doute par l'intermédiaire de la maison Baude d’Alicante. N'exagérons évidemment pas cette présence : deux commandites au Levant, ce n’était qu’une goutte d’eau dans cette véritable chasse gardée des Marseillais : elles nous montrent simplement les limites extrêmes de l’implantation des Malouins en Méditerranée, qui pouvait aller jusqu’aux Echelles du Levant, que leurs navires fréquentaient aussi à l’occasion.
264On pourrait faire des remarques similaires à propos des implantations des Malouins sur un autre “front” du monde musulman : la façade atlantique du Maroc. A deux reprises fin XVIIe siècle, vers 1685-88, puis 1698-1701, les négociants bretons tentèrent – avec d’autres – de forcer les portes du marché chérifien, pour y développer notamment le trafic des laines et de la cire, et pour ce faire créèrent des comptoirs tenus par des facteurs, à Salé et surtout à “Saphir” (Safi), où opérait par exemple Pierre Fleuriot vers 1688, tandis que Danycan y installait comme facteurs Alain Ebrard Sr du Pré et Micholon en 1698. Ces implantations fragiles – compte tenu notamment des fluctuations des relations politiques entre la France et le Sultan, qui expulsa brutalement tous les marchands français en 1686 – constituaient ici aussi la pointe avancée des bases plus solides établies par le négoce malouin dans une zone voisine, la péninsule ibérique.
265C’est en effet en Espagne, plus précisément en Espagne méridionale – Andalousie et Levant – que les négociants malouins avaient opéré leur implantation la plus importante et la plus durable. C’était déjà fin XVIIe siècle une longue histoire, si l’on rappelle que dès 1310, à l’occasion de son voyage en Espagne pour y épouser une infante de Castille, le futur Duc Jean III (1312-1341) avait obtenu pour ses sujets des privilèges d’installation en Andalousie. Ils devaient se concrétiser, avec l’appui – intéressé – des Guzman, ducs de Medina Sidonia, seigneurs de la région (qui prétendaient eux-mêmes descendre d’un prince de la Maison de Bretagne), par la création d’un “quartier breton” à San Lucar de Barrameda, à l’embouchure du Guadalquivir : les larges privilèges juridiques, fiscaux et commerciaux qui leur furent octroyés stimulèrent l'installation précoce de marchands venus de la péninsule bretonne dès la fin du Moyen Age, et parmi ceux-ci sans doute, de quelques Malouins dont les navires fréquentaient les côtes andalouses dès le début XVe siècle. Chose certaine, on les trouve installés en nombre à San Lucar vers 1580, d’après des sources espagnoles, et à partir de cette base initiale dans toute l’Andalousie, ainsi à Séville où travaillait à demeure Pierre Colin, Sr de l'Ourme Blanc vers 1580-90 ; et bientôt à Cadix, où un recensement français attestait la présence en 1625 d'Alain Magon, François Pépin, de La Haye.
L’IMPLANTATION DES MALOUINS DANS LES PORTS ANDALOUS A LA FIN DU XVIe SIÈCLE

SAN LUCAR de BARRAMEDA, sur la rive gauche de l’estuaire du Guadalquivir.
Dessin d’Anton van den Wingaerde. 1567

SÉVILLE, la grande métropole andalouse, tête de ligne de la « Carrera de Indias » au xvie siècle.
Dessin d’Anton van den Wingaerde

PORT SAINTE-MARIE, au nord de la baie de Cadix, sur la rive droite du Guadalete.
Dessin d’Anton van den Wingaerde
266Sans faire l’analyse historique détaillée de cette implantation multi-séculaire des Malouins en Espagne, et sans approfondir pour le moment les bases économiques de cette présence, que nous traiterons longuement dans un chapitre ultérieur, essayons de préciser l’importance et les contours de ce réseau malouin en Espagne méridionale, à un moment – 1680 – 1702 – qui correspond peut-être à son extension maximale.
267On trouvait en effet à cette date des négociants malouins installés sur toutes les places de quelque importance du sud de la péninsule, entre l’embouchure du Guadalquivir et le pays de Valence. A San Lucar (où opérait Jérôme Herbert vers 1675-80), et à Séville encore, malgré le déclin incontestable de ces ports du Guadalquivir, privés de la tête de ligne de la Carrera de Indias : Nicolas Garnier et Thomas Salmon des Douets s’y étaient installés vers 1685, et le second, revenu en 1698 y fonctionna au moins jusqu’en 1710 ; en janvier 1714 une liste établie par le consul de France y repérait aussi le “malouino-irlandais” Barthélemy Morrogh....
268Les Malouins s’étaient également installés au XVIIe siècle dans les principaux ports de l’Andalousie “méditerranéenne” : à Malaga, grand port d’exportation de vins, où se succèdent les Trouin durant le siècle, qui y monopolisaient les fonctions de consul de France, avec successivement Etienne Trouin de la Barbinais (mort en 1662), son fils René, Sr de Grand Bois, de 1662 à 1684, puis le neveu de ce dernier – et frère aîné du corsaire, Luc Trouin de la Barbinais, de 1684 à 1689 ; à Almeria aussi, grand port d’exportation des laines de l’arrière-pays, où opérait Jean Porée dans les années 1680 et jusque vers 1710.
269Ils se sont également installés jusqu’au Levant, peut-être à Valence (où Nicolas Trublet sollicitait le poste de consul en 1689), et sûrement à Alicante, grand port de décharge de leurs morutiers et plaque tournante de leur trafic en Méditerranée occidentale : en 1689 Nicolas Trublet de la Salmonnais y résidait “depuis 25 ans”, et y opérait aussi vers 1700 l’importante maison Porée et Baude, en relation avec La Lande Magon aussi bien qu’avec les Bruny de Marseille.
270Mais ce réseau espagnol des Malouins, étendu de San Lucar à Valence, était polarisé sur une base principale, lieu d'implantation d'une véritable colonie marchande aux effectifs beaucoup plus considérables : Cadix, désormais tête de ligne “officielle” de la Carrera de Indias depuis 1650-60, devenue place internationale de tout premier plan. Disons plus exactement la baie de Cadix, avec ses deux noyaux urbains où s’installaient également les marchands étrangers : la ville proprement dite, sur son étroit promontoire, et son faubourg, ou plus exactement son double d'outre-baie, sur la côte nord de celle-ci, Puerto-Santa-Maria, “le Port-Sainte-Marie” de nos correspondances, véritable ville placée sous l’efficace “protection” de son seigneur, le Duc de Medina-Celi.
271A cette date les négociants malouins se partageaient presque à part égale entre les deux agglomérations, même si les plus grandes maisons – les Magon, de La Haye, Dufresne, Trublet... – s’installaient de préférence sur le rocher caditain. Sur 27 négociants ayant participé à l'Assemblée de la Nation” tenue le 9 décembre 1700 au lendemain de la mort du consul Pierre Catalan, on pouvait repérer douze Malouins ; et il y avait assurément des absents tels Pierre Porée, Guillaume Gaubert, le “malouino-irlandais” André Hickie, etc., que l’on peut repérer par d'autres sources : le nombre total des maisons malouines ou assimilées installées sur la baie de Cadix devait approcher la vingtaine vers 1700, et le nombre des individus y exerçant la profession marchande était plus élevé, compte tenu de la forme “sociétaire” de plusieurs de ces maisons, et de la présence de nombreux jeunes gens en apprentissage en leur sein, ou chez des négociants alliés, tels Jean-Baptiste Des Ages, Etienne Picot, René Vincent, Guillaume Sohier....
272Par l’importance de ses effectifs comme par sa longévité, pratiquement séculaire, ce groupe constituait une “colonie marchande”, au plein sens du terme, et l’une des principales colonies étrangères alors établies autour de la baie de Cadix. Nous aurons l’occasion de mieux préciser son poids relatif et son rôle essentiel dans l’analyse ultérieure du “Commerce de Cadix”.
273Concluons brièvement sur cette présence malouine à l’étranger dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, sa signification, son importance et ses limites.
274De toute évidence ce “réseau extérieur” était très incomplet, inégalement réparti, avec des zones de faiblesse (l’Europe du Nord mais aussi l'Italie) et des “trous” significatifs, tels Amsterdam ou Gênes. On est loin des grands réseaux italiens du passé, hollandais du présent, huguenots de l’avenir proche. Il ne permettait évidemment pas aux Malouins de fonctionner au niveau international uniquement en " autarcie”, en utilisant exclusivement les services de leurs compatriotes, et ce n’était d’ailleurs sans doute pas leur objectif. Même à Cadix nous les voyons recourir fréquemment aux services d’autres marchands français – rouennais, orléanais, béarnais – ou étrangers, Italiens, Flamands, Irlandais. C’était encore plus évident à Londres ou Marseille, et a fortiori à Amsterdam ou Gênes où ils étaient totalement absents. Ce réseau d'implantation extérieure n’était en rien exclusif du recours – nécessaire – à un second réseau de correspondants, français ou étrangers, dont nous saisissons l’ampleur à travers certains inventaires après décès et l’analyse des opérations de grands marchands.
275Avec ces limites évidentes, ce réseau malouin avait cependant le mérite d’exister : c’était, sans doute, le plus important réseau commercial français de la seconde moitié du XVIIe siècle, après le puissant réseau construit par les Marseillais au Levant, alors que la plupart des autres bourgeoisies portuaires du Ponant vivaient encore largement repliées sur elles-mêmes. Il exprimait par sa seule existence le dynamisme du milieu marchand malouin au XVIIe siècle, et constituait un signe et un moyen de sa volonté de conquête. Il lui offrait des points d’appui, des relais privilégiés, une présence directe en un certain nombre de points-clés de l’espace économique européen, et pouvait constituer par la même un atout précieux, un avantage comparatif par rapport à d'autres concurrents moins extravertis, ainsi qu’on pourra le constater dans l’analyse détaillée du “commerce d’Espagne”, où les Malouins s’étaient ainsi donné les moyens de se situer du côté des dominants.
Un capitalisme hiérarchisé
276Le capitalisme malouin reposait, on l’a dit, sur une base large de plusieurs dizaines de maisons négociantes aux facultés médiocres ou moyennes, dont les facultés se chiffraient en dizaines de milliers de livres. Facteur de dynamisme à certains égard, cet émiettement constituait aussi un signe de “jeunesse” qui interroge sur le degré de maturation réelle de la place bretonne. Car le capitalisme est aussi un système élitiste : il n’y avait pas de place marchande de stature internationale sans la présence en son sein d’une élite négociante de grande envergure, sans même aller jusqu’à la position extrême défendue par F. Braudel, pour qui il n’y a vraiment capitalisme qu’au niveau de ces très grands entrepreneurs, capables d’exercer un effet de domination sur leurs confrères, les producteurs et les consommateurs, voire les Etats eux-mêmes....
277Sous cet angle décisif aussi le pôle marchand malouin nous paraît avoir atteint dès la fin du XVIIe siècle le degré de maturation interne qui en faisait un pôle capitaliste majeur : on y décelait une hiérarchisation du milieu négociant, des formes de concentration spécifiques mais marquées du capital marchand, et l’émergence d’une élite négociante restreinte de haute volée, dominant de haut et animant l’activité de la place.
L’émergence d’un haut négoce
278Tous les “entrepreneurs” participant au “commerce de mer” à l’échelle internationale n’étaient pas sur le même plan, lors même qu’ils participaient aux mêmes types d’activité et s’efforçaient d’atteindre la même polyvalence, la même ubiquité. S’ils exerçaient le même “métier”, la même fonction économique, ces 150/160 “négociants” que nous recensons autour de 1700 ne gravitaient pas tous au même niveau, n’entreprenaient pas avec les mêmes “facultés” et à la même échelle.
279C’est le rôle de capitation de 1701 qui nous fournit la première image globale à peu près précise de cette hiérarchisation du milieu négociant. Si la capitation, on le sait, était loin d’être un véritable impôt proportionnel au revenu, et présentait un caractère largement forfaitaire, du moins peut-on penser avec quelque probabilité que la fixation des cotes, effectuée par des commissaires désignés par la communauté de ville et appartenant directement au milieu négociant - tels Jean Goret de la Coudre, maire, et Charles Locquet de Grandville – avait à peu près respecté la position relative de chacun dans la hiérarchie des “facultés” et des fortunes, au moins au sein de cette catégorie des négociants.
| La hiérarchie interne du groupe négociant (a) d’après la capitation de 1701. | |
| Tranche fiscale | Nombre de négociants |
| 30-49 livres | 16 |
| 50-99 " | 59 |
| 100-149 " | 30 |
| 150-199 " | 27 |
| 200-299 " | 11 |
| 300-450 " | 16 |
| 160 | |

(a) Définition stricto sensu, marchands en gros non compris.
280La hiérarchie des “facultés” ainsi appréciée à travers ce prisme – sans doute réducteur – de la capitation présentait, on le voit, une amplitude très marquée, allant de 1 à 12,5 entre Louis Bourdas de la Mare, capitaine et négociant capité à 30 livres, et Noël Danycan ou Pierre De La Haye capités à 375 livres, et plus encore vis-à-vis de Magon de la Chipaudière, capité à 300 livres, plus 150 livres pour ses enfants mineurs... On peut y distinguer, même superficiellement, plusieurs strates : un groupe réduit de médiocres, capités entre 30 et 50 livres, au niveau des marchands en gros et capitaines de navires, et situés en fait à la lisière d’un groupe dont ils risquaient d’être éliminés ; un fort noyau d’une soixantaine de “petits” négociants capités entre 50 et 100 livres, et un groupe pratiquement équivalent de “bons négociants” capités entre 100 et 200 livres. Surtout, au sommet, une étroite élite de moins de trente négociants – et négociantes (Vve Du Val Baude, Vve Vincent, Vve Gautier de la Palissade) – capités entre 200, et 450 livres, dominait de haut l’ensemble du groupe.
281A défaut d’une source fiscale directe plus ancienne, le registre de déclaration de propriété de navires de 1681-86 peut nous offrir une image plus partielle certes, et plus approximative mais non sans intérêt, de cette hiérarchie dans les années 1680.
| Nombre de parts de navires possédées | Nombre de “bourgeois et marchands” (a) |
| 1 | 65 |
| 2 à 4 | 72 |
| 5 à 9 | 22 |
| 10 à 29 | 9 |
| 168 |

(a) Capitaines-armateurs inclus.
Sources : A.D. 35, 9 B 165.
282Ici aussi, dans ce secteur particulier de l’armement maritime, se détache une élite d’une trentaine de marchands/négociants possédant un nombre important de parts de navires (de 5 à 30) et contrôlant ainsi à eux seuls près de 40 % de l’ensemble des participations.
283Les autorités administratives locales reconnaissaient du reste l’existence de cette élite : c’est à elle qu’ils s’adressait lorsqu’ils désiraient discuter avec le milieu négociant de questions importantes en suscitant la réunion d’assemblées des “principaux négociants”. Ainsi le commissaire de Bennes réunissait-il en décembre 1686 “uneassemblée composée des quarante principaux négociants, propriétaires et capitaines de frégates” pour discuter des taux de fret sur l’argent à Cadix ; trois ans plus tard son confrère et successeur Du Guay réunissait chez lui une semblable assemblée des principaux négociants pour discuter de la répartition prioritaire des matelots, dont l’effectif, selon son témoignage, se composait de “vingt personnes”. Et c’est un effectif du même ordre que devait réunir quinze ans plus tard, en avril 1707, leur confrère Lempereur, en convoquant chez lui, pour leur soumettre une proposition d’armement pour la Vera-Cruz, “vingt des principaux négociants... tous riches et ayant plus de cent mil écus”, ajoutait-il pour situer le niveau des “facultés” de ces grands négociants, avec un seuil minimal, fort conséquent, de l’ordre de 350 à 400 000 livres.
284Ainsi, appréciations subjectives des autorités et indices objectifs concordaient-ils pour nous permettre d’identifier une élite de 20 à 30 “gros marchands” ou négociants (selon la terminologie en usage après 1685) qui s’élevait au-dessus de la foule des négociants ordinaires, non pas tellement d'ailleurs par la nature de leurs activités (quoiqu’elles fussent généralement plus diversifiées), mais par le niveau de leurs capitaux propres et de leurs investissements, qui se chiffraient en centaines de milliers de livres, ainsi que par l’étendue de leurs opérations à l’échelle internationale.
285Ce “haut négoce” malouin comprenait dès les années 1680 des éléments d’installation relativement récente, “immigrés de la première génération” sur la place bretonne, tels le Granvillais Nicolas Lhostellier, le Morlaisien Bernard Siochan, le Parisien Pierre Bourgault, les Irlandais Nicolas Géraldin et Mathieu Porter. Il intègrera vers 1700 d'autres hommes nouveaux, self-made-men ou immigrés, tels Du Houx des Ages, le Granvillais Lévêque, l’Italien Natal Stefanini et Noël Danycan.
286Son noyau central – les deux tiers des 27 négociants capités à plus de 200 livres en 1701 – était cependant constitué de négociants issus des vieilles dynasties bourgeoises installées dans la ville depuis les XVe et XVIe siècles, telles les Grout, Picot, Briand, de La Haye, Baude, Porée, Vincent, Baudran, Moreau, et bien sûr les Magon : c’étaient là ces “Messieurs de Saint-Malo”, au sens plein du terme, héritiers d’un capital complexe accumulé dans la longue durée et composé au moins autant de savoir-faire et d’expérience, de relations et de réputation que de disponibilités monétaires.
Une élite de grands “leaders’
287On peut pousser plus loin l’analyse de cette hiérarchisation du milieu marchand. Au-delà de cette distinction entre “haut” et “bas” négoce, pour reprendre ici une image typique de la société d’Ancien Régime, on voit nettement émerger dans les années 1680, comme plus tard dans les années 1700, deux ou trois figures de proue qui se détachent par l’ampleur de leurs entreprises et leur dynamisme, par leur personnalité aussi, et qui tendaient dès lors à s’imposer, par leur influence et leur capacité d’entrainement comme les véritables chefs de file naturels du milieu négociant.
288Dans les années 1680, Jean Magon de la Lande, à moindre degré son frère cadet Nicolas Magon de la Chipaudière, et Julien Eon de la Villebague ont occupé cette position de “leadership”, cette situation de prééminence à la fois matérielle et morale, reconnue aussi bien par leurs pairs que par les autorités, qui ne manquèrent pas de l’utiliser à leurs propres fins.
289Ils étaient les interlocuteurs privilégiés du pouvoir, à la fois comme informateurs directs et comme relais lorsque celui-ci désirait transmettre une information importante, orienter le milieu négociant dans une direction donnée ou le mobiliser pour une entreprise nouvelle. C’est par l’intermédiaire de Jean Magon de la Lande que Seignelay réussit à convaincre les négociants malouins à se lancer dans une tentative de pêche baleinière fin 1687, lors d’une assemblée convoquée à cette fin par la commissaire de Marine, et soigneusement préparée : “je tâche d’exciter nos négociants de former une société à cet effet” écrivait Magon au ministre, en promettant “d’entrer comme consors dans tous les navires qu’on pourra armer cette année”, ce que confirmait le commissaire Du Guay en rapportant “qu’il a fait voir en cette occasion son zèle pour le bien du commerce”. C’est par la même méthode que le pouvoir tenta d'inciter deux ans plus tard les négociants malouins à monter un grand armement en course contre les baleiniers hollandais au Groënland, quitte d’ailleurs à jouer des rivalités entre les grands leaders, ainsi que le suggérait le commissaire Du Guay à Seignelay en lui conseillant “d’en escrire au Sieur de la Villebague... C’est le seul homme qui le puisse faire réussir, les gens des vaisseaux qui y sont les plus propres étant de la faction du premier [Eon] et non du second [Magon]...”.
290Ce terme, à première vue surprenant, de “faction” – on trouve aussi “parti” – ainsi utilisé par notre commissaire en cette matière, nous paraît révélateur d’une véritable polarisation du milieu négociant malouin derrière ces deux ou trois grands chefs de file, chacun placé à la tête d’un réseau de parents, clients et partenaires attitrés, dont il pouvait conjuguer les forces grâce à l’association, “en formant des sociétés”, et coordonner l’action.
291L’existence de cette élite de très grands négociants, capable d’élaborer une véritable stratégie commerciale et de l’impulser, en entraînant derrière elle une fraction importante du milieu marchand, constituait incontestablement un précieux atout pour le capitalisme malouin, à l’heure précisément-1688-1689- où il allait affronter une longue phase de turbulence, grosse de difficultés mais aussi d’opportunités à saisir.
292La présentation de l’une de ces grandes figures du négoce malouin nous offrira en guise de conclusion une illustration concrète de quelques-unes des idées forces que nous avons dégagées de cette analyse structurelle du capitalisme malouin dans la seconde moitié du XVIIe siècle.
293Plutôt que Jean Magon de la Lande (1641-1709), qui poursuivra son activité dans la période suivante, au temps de la grande aventure de l’interlope où nous le retrouverons en première ligne, c’est son aîné et rival Julien Eon de la Villebague (1612-1705) qui nous paraît incarner au mieux cette figure du grand négociant malouin du temps de Colbert, dont il fut le contemporain et l’interlocuteur.
294Issu de l’un des plus anciens et plus prestigieux lignages marchands de la ville, il était le fils cadet de Guillaume Eon Sr des Huperies (1571-1626), né de son second mariage avec Françoise Gaillard, et plusieurs de ses frères aînés exercèrent, comme lui, le commerce avec distinction au cours du XVIIe siècle, notamment Nicolas Eon de la Baronnie (1603-1668), à l’origine d’une autre branche majeure du lignage, et Guillaume, Sieur de la Villegille (1601-1671), qui exerça les fonctions de “consul de la nation française” à Cadix dans les années 1660.
295Nous ne savons presque rien de sa formation et de ses débuts dans le commerce, et notamment s’il connut lui aussi – comme son frère Guillaume, et tant d’autres de ses parents et compatriotes - l’expérience d’un “stage” en Espagne, comme pourrait le suggérer l’âge tardif – près de 40 ans – de son (premier) mariage avec Servanne Frotet en décembre 1651. A partir de cette date cependant, nous sommes sûrs qu’il résida de manière continue comme “bourgeois et marchand” installé à Saint-Malo, où il mena une carrière de négociant d’une longévité exceptionnelle pendant plus d’un demi-siècle, puisqu’en 1701 encore, quoique à demi retiré des affaires et âgé de près de 90 ans, il était recensé comme négociant dans le rôle de capitation de la ville, avec une cote d’ailleurs modeste de 90 livres. C’est cependant dans les années 1680-90 que son activité négociante connut son apogée, Julien Eon, déjà septuagénaire, ayant d’ailleurs pu s’appuyer dans cette période sur l’aide de son fils cadet Nicolas, Sieur du Vieux-Chastel (1666-1700), resté auprès de lui, que l’on voit fréquemment agir en son nom à l’Amirauté. C’est précisément dans cette période que nous pouvons entrevoir le mieux son activité, bien que nous n’ayons conservé aucun de ses papiers de commerce, ni d'inventaire après décès significatif.
296Mais on repère à partir de 1680 suffisamment de traces ponctuelles de ses opérations dans les archives de l’Amirauté et les correspondances administratives pour qu’on puisse tenter d’esquisser – fut-ce en pointillé – un “profil” de ce grand entrepreneur en action, qui illustre les traits majeurs caractéristiques du grand négociant de l’époque : la polyvalence des formes d’activité, des objets et directions de trafic, l’ampleur des investissements, l’étendue des champs d’opération et des réseaux de partenaires.
297Polyvalence ? Si nous ignorons tout de son activité éventuelle d’assureur, nous le voyons par contre pratiquer simultanément – et à grande échelle – spéculation sur marchandises et armement maritime.
298C’est ce second volet de son activité que nous cernons le mieux grâce aux registres de l’Amirauté. Armateur parfois (de trois à quatre navires, pas plus), il apparaît surtout comme l’un des deux plus gros investisseurs de la place dans l’armement : Il participait, on l’a vu, au début des années 80 à près d’une trentaine de sociétés de navires, qu’il avait souvent contribué à former en tant que “principal intéressé”, et impulsait ainsi – souvent par armateurs interposés – l’armement malouin dans les directions les plus variées : Terre-Neuve, Cadix et la Méditerranée, les Iles, et à partir de 1689 la course.
299“Vous aurez peine à me croire qu'il a à lui seul 97 000 livres sur les vaisseaux de course et 80 mil livres dans les vaisseaux de ce port qui sont à la mer, cela est vray, j’en ai vu l'état”, écrivait fin 1689, quelque peu ébahi, le commissaire Du Guay à Seignelay, nous donnant ainsi par la même une estimation de l’ampleur globale de ses investissements dans l’armement, qui avoisinaient les 200 000 livres, chiffre considérable à cette date.
300Mais il pratiquait avec la même ampleur la spéculation sur marchandises, dans les directions les plus diverses. On le voit ainsi, au hasard des archives, expédier des cargaisons de sel de Lisbonne vers la Baltique, ou en 1689 affréter un navire à Bergen pour aller chercher à Dantzig une cargaison de “naval stores” (bois, planches, cordages, acier...) à destination de Saint-Malo. On le voit surtout, comme tous ses confrères du haut négoce malouin, participer à grande échelle au “commerce d’Espagne”, expédiant vers Cadix des toiles bretonnes et normandes, et depuis Londres “bayettes” et autres lainages d’Angleterre, faisant réexpédier depuis la place andalouse laines d’Espagne ou indigo vers les grands marchés d’Amsterdam ou Hambourg, et des piastres américaines dans toutes les directions, vers Gênes et Londres, Lisbonne ou Amsterdam.
301Il envoyait aussi, évidemment, des “emplettes” jusqu’en Amérique sur les Flottes de la “Carrera de Indias”, dont quelques indications nous permettent d’apprécier l’ordre de grandeur : il se plaignait ainsi à Colbert fin 1681 “d’une perte de 45 000 écus (135 000 livres) qu’un Espagnol resté aux Indes lui a enlevé” ; et en 1692 l’indult prohibitif levé sur les retours des Galions lui aurait coûté “80 000 écus”, d’après le témoignage de son gendre Magon de la Chipaudière...
302Cette intense activité marchande se déployait ainsi pleinement à l’échelle internationale : à travers tout l’espace commercial européen, de la Méditerranée occidentale à la Baltique, de la péninsule ibérique (Cadix-Lisbonne) à la Mer du Nord (Londres-Amsterdam), et à travers tout l’espace atlantique, jusqu’à Terre-Neuve bien sûr, les Iles françaises, et sur un mode indirect, jusqu’au Mexique et au Pérou par la voie de la “Carrera de Indias”. Et c’est par son intermédiaire que les Malouins effectuèrent leurs premières incursions dans l’Océan Indien dès les années 1680, lorsqu’il affrèta en tant que commissionnaire de la Compagnie des Indes orientales plusieurs vaisseaux du port...
303Cette activité internationale s’appuyait évidemment sur un réseau de relations étendu et diversifié, en sus du réseau de parents, clients et partenaires attitrés avec qui il travaillait à Saint-Malo même, parmi lesquels ses gendres Nicolas Magon de la Chipaudière et Pierre Picot de Clos-Rivière, qui figuraient parmi les tous premiers négociants de la place, le premier nommé participant à une quinzaine de sociétés de navires conjointement avec son beau-père dans les années 1680-85.
304Issu d’un puissant lignage marchand qui avait essaimé sur des places extérieures dans la seconde moitié du XVlIe siècle, Julien Eon pouvait compter éventuellement sur les services de ce réseau familial : à Morlaix et à Marseille sur ses neveux Jean Eon de la Villeauroux et Guillaume Eon de la Baronnie ; et à Cadix, après son frère Guillaume, Sieur de la Villegille présent dans les années 1660, sur ceux de son neveu Pierre Eon de la Baronnie dans les années 1680 ; il pouvait a fortiori utiliser ceux de son propre fils Guillaume, Sr de la Villebague, qu’il avait installé à Port-Saint-Marie vers 1680, en association avec un autre malouin, Charles Le Fer. Mais, bien au-delà de ces quelques points d’appui familiaux, il disposait d’un vaste réseau de correspondants sur toutes les grandes places de l’Europe avec lesquelles il était en relations, de Gênes à Dantzig, sans omettre de grandes places françaises de stature internationale comme Lyon (où il semble avoir eu comme partenaire les banquiers Commerer et Hertner) et Rouen, où il avait des relations avec Thomas Legendre et Nicolas Mesnager.
305La carte ci-après nous permet de voir les dimensions de ce réseau de relations, de manière incomplète d’ailleurs, dans la mesure où nous n’avons fait figurer que les places et correspondants qui nous sont attestés de manière précise dans ces années 1680-90 par des sources partielles et aléatoires.
UNE GRANDE DYNASTIE MARCHANDE MALOUINE : LES ÉON (Généalogie sommaire de la branche principale)

306Cette documentation lacunaire nous laisse cependant entrevoir les liaisons privilégiées que Julien Eon semble avoir entretenu avec certains groupes étrangers, notamment avec les Portugais, sans doute marranes, à Lisbonne bien sûr (où Pontchartrain en 1693 utilisa ses services pour des pourparlers sur l’Asiento), mais aussi à Londres, où son principal correspondant vers 1688 était un certain Pedro Enriquez ; et tout autant avec les Italiens, non seulement à Gênes mais aussi à Cadix, où la maison Bonfili-Gualanducci s’occupa de ses intérêts après le retrait (provisoire) de son fils en 1688, à Lisbonne (Manzoni) et jusqu’à Amsterdam (Parenzi).
307En bref, un grand négociant de stature internationale, reconnu comme tel hors des limites de sa ville, parmi ses pairs comme dans les milieux dirigeants. Correspondant officiel à Saint-Malo dans les années 1680 des principales Compagnies de Commerce – de Guinée, du Sénégal, des Indes Orientales – il parait aussi avoir été en relations étroites avec le milieu des grands commis et financiers placés à la charnière entre le service du Roi et les grandes affaires, tels Bellinzany, De Lubert, De Lagny, milieu dont le rapproche encore le mariage de sa fille Marie-Angélique en 1693 avec le Malouin Michel Eberard, futur Trésorier Général de la Marine.
308Il fut pendant vingt ans l’interlocuteur privilégié de Colbert dans le milieu négociant malouin, comme en témoignent les restes conservés de leur correspondance, et c’est à lui que le ministre fit appel comme consultant à Paris en 1676 pour l’élaboration définitive du grand règlement sur les toiles bretonnes. En 1699 encore, à l’occasion de sa prise de fonction comme Contrôleur Général, Michel Chamillart lui adressait une lettre déférente où il sollicitait ses avis et ses conseils sur le commerce d’Espagne : lettre symbolique sans doute, vu le grand âge du destinataire (qui avait alors 87 ans), mais marque significative d’hommage envers celui qui avait été pendant près d’un demi-siècle un des plus grands négociants de son temps. Généralement peu amène dans ses jugements sur la bourgeoisie locale, le commissaire ordonnateur Du Guay en avait brossé à l’intention de Seignelay un portrait élogieux qui mérite d’être cité : “Il faut lui rendre cette justice... que c’est le premier homme du monde pour les entreprises hardies. Il ne barguigne point et ne sait s'embarrasser quand on le pique d’honneur...”.
309Julien Eon de la Villebague incarne ainsi pleinement, avec quelques autres comme les frères Magon, l'émergence du “Parfait Négociant” sur la place malouine, au moment même où Jacques Savary en dessinait le portrait abstrait.
310Cette élite négociante devait jouer un rôle essentiel pour entraîner toute la place dans des voies nouvelles, vers les grandes aventures de la fin du règne du Roi-Soleil.
Le réseau des principaux correspondants et partenaires extérieurs de Julien EON de VILLEBAGUE vers 1680 - 1690

Page d’entrée du journal, indiquant l'apport des frères Nicolas-Auguste et François-Marie Magon, fils de François-Auguste Magon de la Lande, dans la nouvelle société qu’ils créent en juin 1740.

Cliché B. de Quénetain
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