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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Les contours du groupe marchand : délimitation et dénombrement Un groupe ouvert : renouvellement interne et apports extérieurs Une bourgeoisie marchande à dominante indigène Les conditions de la pérennité des lignages marchands

    Messieurs de Saint-Malo

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre II. Les Malouins : Profil d’une bourgeoisie marchande bretonne au XVIIe siècle

    p. 71-118

    Texte intégral Les contours du groupe marchand : délimitation et dénombrement Un groupe ouvert : renouvellement interne et apports extérieurs La promotion interne Les apports extérieurs : une immigration marchande sélective Une bourgeoisie marchande à dominante indigène Un noyau central de grands lignages autochtones Un milieu social compact : endogamie et relations de parenté Une forte identité religieuse : une bourgeoisie catholique Des effets complexes : exclusivisme malouin et capacité d’intégration Monolithisme religieux et exclusion sociale Une capacité d’intégration sélective : l’exemple irlandais Les conditions de la pérennité des lignages marchands Le dynamisme démographique de la famille marchande au XVIIe siècle Un matériau disponible Le fait majeur : des familles prolifiques Un dynamisme démographique socialement déterminé La “fidélité au commerce” : les conditions socio-culturelles de la reproduction des dynasties marchandes

    Texte intégral

    1“Il y a des conditions sociales à la poussée et à la réussite du capitalisme” écrivait Fernand Braudel en 1977. Il y a peu de cas sans doute où cette réflexion générale fondamentale s’applique autant qu’à Saint-Malo. Si la naissance et le développement du port devait quelque chose aux conditions naturelles, l’émergence d’un pôle capitaliste d’envergure internationale aux Temps Modernes sur ce rocher de la côte bretonne devait assurément beaucoup aux hommes qui s’y étaient enracinés.

    2Au-delà de Saint-Malo, entendu comme lieu physique, comme port et comme place, il y avait les Malouins. Des marins certes, nombreux et renommés, mais d’abord des marchands, une élite économique qui commandait l’activité de la place et en impulsait les courants de trafic dans un espace commercial de très vastes dimensions.

    3Pour comprendre Saint-Malo, défini comme pôle capitaliste, il faut d’abord connaître cette élite économique, ce groupe d’entrepreneurs qui constitue l’âme et le moteur du capitalisme malouin.

    4Connaître, c’est-à-dire en premier lieu délimiter et dénombrer, et au-delà de ce premier repérage, caractériser ce groupe d’entrepreneurs marchands en essayant de mettre en évidence les traits sociologiques qui lui modèlent un profil spécifique, source de dynamisme et éventuellement de faiblesse.

    5Mais notre réflexion essayera d’être plus large. Au-delà de la simple description d’un groupe social donné, il s’agit de s’interroger, dans le prolongement des réflexions de Schumpeter et de F. Braudel, sur les conditions d’émergence en un lieu donné d’un groupe d’entrepreneurs. Quels sont les facteurs qui peuvent rendre compte de la formation et du développement d’une grande bourgeoisie marchande pendant la première phase des Temps Modernes, en ce point de fixation improbable que constituait le rocher malouin ?

    Les contours du groupe marchand : délimitation et dénombrement

    6Première tâche donc : repérer notre groupe marchand, c’est-à-dire le dénombrer, mais aussi nécessairement, pour ce faire, l’identifier et le délimiter au sein de l’ensemble de la société urbaine.

    7Ceci pose évidemment des problèmes de sources, notamment si l’on veut tenter un dénombrement dans la première partie du règne de Louis XIV, avant l’ère des grandes sources fiscales – telle la capitation – qui nous fourniront des éléments solides d’évaluation à partir de 1700.

    8Mais le repérage du groupe marchand pose aussi des questions de méthode, qui sont tout à la fois des problèmes de définition et de terminologie.

    ***

    9Problèmes de définition ? Précisons en effet notre cible : ce n’est pas la totalité de la bourgeoisie urbaine, définie à partir d’un critère de richesse, que nous visons ici, bien que ce groupe large des possédants ne nous soit pas indifférent ; mais en son sein sa fraction “active” – pour reprendre ici l’heureuse distinction jadis proposée par Ernest Labrousse entre bourgeoisie “active” et “passive” – c’est-à-dire le groupe des entrepreneurs animant directement par leurs initiatives, leur travail, leurs capitaux, l’activité maritime et marchande du port et de la place.

    10Encore faut-il ici introduire une nouvelle ligne de démarcation au sein d’un monde marchand lui-même très vaste et fort divers. “Depuis la revendeuse qui étale des herbes au marché jusqu’à l’armateur de Nantes ou de Cadix qui étend ses ventes et ses achats jusque dans l’Inde et l’Amérique, la profession de marchand se divise en une infinité de branches et pour ainsi dire de degrés” écrivait Turgot à la fin du XVIIIe siècle. Cette analyse valait pleinement pour la cité malouine au temps du Roi-Soleil, où proliféraient “regratières” et “petites marchandes”, marchands boutiquiers et “débitants”, marchands spécialisés de tous types. Ce n’est pas la totalité de ce vaste “monde de la marchandise” que nous voulons saisir, mais exclusivement les catégories supérieures qui opéraient à une échelle dépassant l’horizon local ou régional, sous une forme dominante qui était le “commerce de mer”. Comme le notait Dubuisson-Aubenay au début du siècle “ce sont tous marchands, peu de terre, presque tous par mer”. Soulignons cependant que le vocabulaire socio-professionnel de l’époque ne nous facilite pas la tâche puisque, jusqu’aux dernières années du XVIIe siècle, le même mot de marchand désignait tout aussi bien un médiocre marchand de cidre ou de morue opérant sur le marché local et un capitaliste de premier plan spéculant avec l’Amérique espagnole ou les grandes places de l’Europe. Le terme “moderne” de négociant, forgé par Jacques Savary notamment pour désigner spécifiquement cette élite marchande travaillant à l’horizon international, fit, il est vrai, son apparition, à Saint-Malo comme dans les autres grandes places françaises, dès les années 1680, notamment sous la plume des premiers intéressés dans leurs correspondances avec les autorités.

    ***

    11Mais la substitution de termes ne s’effectua ni instantanément ni globalement. Ainsi – simple exemple parmi d’autres – l’acte de société de la frégate corsaire la CONCORDE, enregistré à l’Amirauté en février 1697 notait : “ont comparu les ci-après nommés marchands et bourgeois négociants demeurant en cette ville...” : cette redondance témoignait de la lenteur et de la difficulté du passage d’une terminologie à une autre.

    12C’est seulement dans le rôle de capitation de 1701 – le plus ancien qui nous ait été conservé – que nous voyons le terme de négociant utilisé de manière systématique pour désigner – en principe – la fraction supérieure du milieu marchand qui participait au grand commerce maritime. Encore faut-il s’interroger sur la pertinence de cette discrimination introduite par l’irruption de ce terme nouveau, dans la mesure où la distinction marchand/négociant ne semblait pas recouvrir exactement une différence de niveau de revenu ou de fortune : on pouvait ainsi recenser en 1701 un “marchand” capité à 150 livres, et une dizaine entre 50 et 75 livres, alors que le plancher de contribution des “négociants” commençait à... 30 livres !

    13Un troisième qualificatif socio-professionnel faisait d’ailleurs son apparition dans ce rôle de 1701, celui d’“armateur” ; mais à dose tellement infime – deux armateurs et trois “armateurs et négociants” – qu’on peut le considérer comme une appellation marginale, et presque aberrante, bien que le mot lui-même – et la fonction qu’il recouvrait – fût universellement répandu dans un port comme Saint-Malo. Mais cette non utilisation du terme d’armateur comme qualificatif socio-professionnel renvoyait à des raisons de fond d’ordre structurel, que nous analyserons plus longuement au chapitre suivant.

    14Trois sources, de nature différente, et surtout de précision inégale, nous permettent d’essayer d’apprécier les dimensions du groupe marchand malouin et son évolution quantitative du milieu du XVIIe siècle au début du XVIIIe siècle, moment où nous pourrons en cerner un peu mieux les contours et les composantes.

    15La première évaluation chiffrée, la plus haute dans le temps – 1665 – est aussi la plus fragile, puisqu’il s’agit d’un simple chiffre arrondi avancé, sans preuves justificatives, par l’un de ces visiteurs qui nous laissèrent des descriptions approfondies de la ville au XVIIe siècle, Colbert de Croissy : “Il y a environ quatre-vingt marchands dans la ville qui font vivre les autres”. Il ne s’agit évidemment que d’un ordre de grandeur, mais, compte tenu de la personnalité de l’auteur, grand personnage, frère du Contrôleur Général, envoyé par celui-ci en mission d’enquête officielle en Bretagne et informé aux meilleures sources, nous aurions tendance à prendre au sérieux son évaluation. D’autant que Croissy, comme le suggère directement sa formulation, désignait bien ici l’élite marchande participant au “commerce de mer” et non le tout venant de la marchandise. Ajoutons que le chiffre ainsi avancé nous paraît pouvoir être étayé par les données, irréfutables cette fois, d’une autre enquête contemporaine, l’“Inventaire des Vaisseaux” effectué sur ordre de Colbert en 1664, qui avait recensé à Saint-Malo, moins d’un an avant le passage de Croissy, 92 bâtiments de tous types, dont 79 d’un tonnage égal ou supérieur à 50 tonneaux susceptibles de participer à des trafics à longue distance vers Terre-Neuve, l’Europe du Sud ou les Iles. Ce même “Inventaire” permettait de recenser une soixantaine de noms d’“armateurs et propriétaires”, chiffre compatible avec l’estimation de Croissy dans la mesure où tous les grands marchands n’étaient pas nécessairement armateurs en titre de vaisseaux...

    16Admettons donc, avec toutes les réserves qui s’imposent, ce chiffre de “80 marchands” avancé par Colbert de Croissy comme une estimation vraisemblable des effectifs du groupe négociant vers le milieu du XVIIe siècle, au commencement du règne personnel de Louis XIV.

    17Une seconde source beaucoup plus précise, quoique d’interprétation délicate, nous permet d’opérer un véritable dénombrement des effectifs du groupe marchand deux décennies plus tard, dans les années 1682-85. Il ne s’agit pourtant pas d’une source fiscale, ni d’un véritable recensement professionnel, mais d’une source administrative à finalité économique. En application du règlement pris à Strasbourg en 1681, fut ouvert au greffe de l’Amirauté de Saint-Malo le 18 décembre de cette même année un registre “pour servir à l’enregistrature des actes de sociétés et déclarations de consors de navires”. Entre la fin décembre 1681 et avril 1686 furent ainsi enregistrées 157 déclarations de propriété de navires malouins, qui incluaient la liste nominative des copropriétaires, avec mention non seulement de leur “portion d’intérêt”, mais aussi, sauf exception, de leur résidence, statut ou profession, et de leur fonction éventuelle (armateur, capitaine).

    18Dans la mesure où l’enregistrement semble avoir concerné – après contrôle et recoupement avec d’autres sources – au moins 95 % de la flotte marchande du port, et dans la mesure aussi où la prise d’une part d’intérêt dans un ou plusieurs navires constituait une des formes fondamentales de participation des marchands au “commerce de mer”, nous avons là, sans nul doute, une source massive fiable qui peut nous permettre d’opérer un dénombrement et une véritable coupe transversale du milieu marchand malouin au début des années 1680.

    19Sous réserve cependant d’une réflexion critique quant à la validité de cette source, qui, utilisée dans une perspective qui n’était pas directement la sienne, pouvait pécher par défaut comme par excès. Par défaut d’abord, dans la mesure où la co-propriété de navires, quoique très répandue, n’était pas une forme obligée de placement pour les marchands participant au commerce international : la consultation de diverses sources annexes nous permet ainsi de repérer les noms d’une quinzaine de marchands de quelque envergure qui n’apparaissent pas comme intéressés à l’armement maritime.

    20Mais la source pèche surtout par excès par rapport à notre objectif. Le dépouillement du registre permet en effet de dresser une liste de 327 noms, qui n’étaient pas tous ceux de marchands malouins, comme permet de le voir une analyse de cet échantillon global :

    Les propriétaires ou “consors” de navires de Saint-Malo en 1681-1685.

    CatégorieNombreNombre de parts
    Résidents extérieurs5992
    Résidents à St-Malo-St-Servan266696
    dont Femmes2856
    Capitaines de navires75108
    Autres résidents163532

    21Les résidents extérieurs sont évidemment à éliminer de notre recensement, encore que dix d’entre eux fussent des Malouins expatriés, installés à Cadix – Port-Sainte-Marie, Marseille ou Paris.

    22C’est au sein du groupe des consors résidant à Saint-Malo (ou dans son faubourg servannais) qu’il convient d’affiner l’analyse pour essayer de repérer les véritables marchands, en éliminant la fraction “passive” de la bourgeoisie urbaine qui participait au financement des armements en y plaçant une épargne disponible, sans pour autant pratiquer le commerce maritime en tant qu’entrepreneur. C’était notamment le cas de ces femmes, veuves ou “filles” étroitement apparentées au milieu marchand, qui étaient pour la plupart de simples rentières – parfois fort riches d’ailleurs comme Perrine Grout, veuve Magon de la Lande, intéressée dans neuf sociétés – qui plaçaient une partie de leur patrimoine sous cette forme dans des sociétés de navires animées par des parents ; mais deux au moins de ces femmes – Marie Jolif, Veuve Picot de Clos-Rivière, Veuve Moreau de la Palme – intéressées dans 5 et 4 navires respectivement, étaient en réalité de véritables marchandes de grande envergure dirigeant la maison familiale après la mort de leur époux, problème que nous reprendrons plus loin.

    23Mais quelques-uns des 163 consors malouins de sexe masculin – une quinzaine environ – étaient également des capitalistes passifs, simples bailleurs de capitaux et non de véritables marchands, soit qu’il s’agisse de purs rentiers (peu nombreux), soit qu’il s’agisse de bourgeois fortunés exerçant une autre activité : officiers locaux (tel Henri Baude du Val, alloué de la juridiction intéressé dans 7 sociétés), gens de finances (tel Jean Le Corvaisier de Saint-Vallay, receveur des fouages de l’Evêché de Saint-Malo), membres de professions libérales diverses (notaire, avocat, greffier, maître chirurgien...), constructeurs de navires aussi (André Mallet de la Villestreux, ou le Servannais Pierre Pointel).

    24Le groupe de véritables marchands identifiés à partir de la propriété de navires – et désignés généralement dans les registres par l’expression de “bourgeois et marchand demeurant en cette ville” – se réduirait ainsi à 140 noms environ. Mais avec une réserve importante, car le registre de la propriété nous permet aussi d’identifier une catégorie professionnelle dont le rapport avec la fonction marchande était problématique, celui des capitaines de navires, fort nombreux dans ce groupe de consors. Pour la plupart d’entre eux, il est vrai, il ne s’agissait que d’une forme d’intéressement à la société du navire qu’ils commandaient : auxiliaires privilégiés, associés aux bénéfices de l’entreprise dans l’intérêt mutuel des deux parties, ils n’étaient pas tous pour autant de véritables marchands.

    25Mais il y avait des exceptions : une douzaine au moins de ces capitaines étaient simultanément armateurs du navire qu’ils commandaient, assurant ainsi un rôle qui dépassait leur seule fonction technique ; et plusieurs d’entre eux – tels Pierre Besnard de la Harpe – possédaient aussi des portions d’intérêt sur d’autres navires. Il suffit d’ailleurs de dresser la liste de ces capitaines – armateurs des années 1682-1685 pour y repérer un certain nombre de noms – Noël Danycan de l’Epine, Josselin Gardin, Charles Locquet de Grandville – qui marqueront l’histoire commerciale de la ville : il s’agit bien là d’une catégorie charnière à la lisière du groupe marchand, nous y reviendrons.

    26Essayons de faire le point au terme de ce travail délicat de discrimination : nous pouvons estimer à environ 160/170 le nombre de marchands opérant dans le cadre du grand commerce maritime malouin en ces années 1680-1685, chiffre qui constitue ici encore un ordre de grandeur, mais avec une marge d’approximation qui ne doit guère dépasser les 10 %, et plutôt par défaut que par excès.

    27Ceci représenterait un doublement des effectifs du groupe en moins de deux décennies ; taux spectaculaire, mais à mettre en rapport avec d’autres chiffres absolument incontestables : de 1664 à 1682-83, entre le recensement effectué par l’Inventaire des vaisseaux et celui que permet d’opérer ce registre de déclarations de propriété de navires, la flotte marchande malouine a augmenté en nombre de près de 50 % (passant de 85 à 130 bâtiments de plus de 30 tonneaux) et doublé son tonnage, passant de 10 500 à 21 000 tonneaux.

    28C’est cependant une source plus tardive qui peut nous permettre de prendre la mesure la plus précise des contours de ce groupe marchand malouin au temps de Louis XIV : le rôle de capitation de 1701.

    29Compte tenu de son caractère exhaustif – mis à part les clercs exemptés, et les rares nobles d’ancienne extraction capités à part – et de sa précision – il s’agissait d’un recensement nominatif des contribuables (par feu) avec indication de leur quartier de résidence et de leur état ou profession –, le rôle de capitation de la ville constituait, a priori, une source tout à fait adéquate pour réaliser un véritable recensement socio-professionnel, quelles que soient les critiques que l’on peut apporter à ce type de source comme instrument de mesure des niveaux de fortune et de revenu.

    30Ajoutons que la date de ce rôle – 1701 – en renforce l’intérêt. Nous sommes alors en période de paix (provisoire), à un moment qui correspond à l’apogée démographique de la ville, et à la veille de cette période exceptionnelle que devait constituer pour le centre malouin la guerre de Succession d’Espagne. Et nous sommes aussi à un moment où, à Saint-Malo comme dans les autres places du Royaume, le nouveau terme de “négociant”, forgé un quart de siècle plus tôt pour désigner la fraction supérieure du monde marchand, semble s’être imposé dans la pratique administrative comme dans la conscience des contemporains, à quelques nuances près nous le verrons.

    31Un premier décompte nous permet ainsi d’identifier et de recenser un total de 148 contribuables désignés expressément comme négociants (ou négociantes dans 15 cas) dans le rôle de capitation, dont, il est vrai, un nombre significatif – un sur cinq – pour qui cette désignation socio-professionnelle était associée avec une autre profession ou fonction, comme le montre le tableau ci-dessous :

    “Négociant”121
    “Négociant” et autre profession27
    (dontet capitaine de navire14
    " armateur3
    " conseiller à l’Amirauté3
    " procureur de la juridiction1
    " notaire1
    " receveur des consignations1
    et procureur des fermes du Roy1
    " docteur en médecine1
    " apothicaire1
    " marchand1
    Total des contribuables recensés comme négociants148

    32Ce premier recensement appelle quelques remarques. Il montre tout d’abord la fréquence du cumul de l’activité marchande avec d’autres activités, le commandement de navire en premier lieu, mais aussi les activités juridiques voire médicales. Il témoigne également des flottements persistants de la terminologie socio-professionnelle, à travers des appellations redondantes comme “négociant et marchand” ou “armateur et négociant” (3 cas), alors que deux armateurs (tout court) étaient recensés par ailleurs.

    ***

    33Ce qui frappe surtout c’est le nombre élevé de “négociants” ainsi recensés, qui correspond pratiquement à celui des “bourgeois et marchands” repérés en 1680-85. Et ce d’autant plus que ce chiffre doit être quelque peu relevé après critique de la source. Un certain nombre de négociants importants – une douzaine environ, dont nous repérons l’activité à partir d’autres sources à caractère économique (rôles d’armement, registres de propriété de navire, sources notariales, etc.), n’ont pas été désignés comme tels dans le rôle, soit par omission accidentelle, soit pour quelques-uns de tout premier plan, par déférence, les commissaires ayant préféré les désigner par des titres ou fonctions plus prestigieux, tel Nicolas Magon de la Chipaudière recensé comme “connétable de la ville”, Pierre de La Haye “Comte de Plouër”, ou Noël Danycan “Seigneur de Rieux”. Malgré ces appellations honorifiques (qui correspondaient à leurs titres réels), ces personnages n’en constituaient pas moins des figures de proue du négoce local, placés d’ailleurs au sommet de l’échelle fiscale (375 livres pour Danycan et de La Haye, 300 livres pour Magon, plus 150 pour ses enfants mineurs), et doivent évidemment être intégrés dans notre dénombrement.

    ***

    34Précisons aussi que le rôle de capitation ne recensait que les habitants de la ville stricto sensu, c’est-à-dire le territoire du rocher “intra-muros” en laissant de côté le faubourg de Saint-Servan dont les habitants étaient capités à part. Le faubourg était, il est vrai, peuplé principalement de matelots et ouvriers du complexe portuaire, mais il s’y développait aussi un petit noyau marchand, dont quelques éléments – une dizaine peut-être, tels Baudouin, Creton, Pointel,... – participaient activement à l’armement et au commerce maritime, à en juger par les diverses sources portuaires disponibles.

    35A considérer ces chiffres – 160 “négociants” en exercice à Saint-Malo, 170 environ en y intégrant les Servannais – on pourrait penser que le changement terminologique opéré depuis 1685 n’a pas eu d’effet de discrimination au sein de la population marchande : nos “bourgeois et marchands” de 1682 seraient devenus les “négociants” de 1701, quelle que fût l’étendue de leurs “facultés”, comme le confirme l’amplitude de la hiérarchie fiscale au sein de ce milieu négociant, de l’ordre de 1 à 12,5, de 30... à 375 livres !

    36Les choses sont en réalité plus complexes dans la mesure où la catégorie de “marchand” n’avait évidemment pas disparu. La distinction sémantique opérée à la fin du XVIIe siècle entre négociant et marchand, et que reproduit le rôle de capitation de 1701, définissait-elle une ligne de démarcation socio-économique incontestable entre deux strates désormais bien différenciées du monde de la marchandise ?

    37On peut l’admettre, non seulement pour les boutiquiers et marchands détaillants – c’est une évidence – mais aussi pour les marchands spécialisés – marchands drapiers, quincaillers, marchands de bois, marchands de vin et débitants –, bien que les plus aisés d’entre eux fussent capités à des niveaux comparables – 30 à 40 livres – aux plus médiocres négociants, et que quelques-uns, tel Louis Boudier “marchand débitant” capité à 30 livres, aient pu à l’occasion armer des barques pour les ports du vin du golfe de Gascogne.

    38Mais le rôle de capitation recensait aussi un nombre important de “marchands”, désignés sans autre spécification, qui étaient apparemment des marchands en gros non spécialisés, dont la plupart – 40 exactement – étaient capités à des niveaux d’imposition (de 30 à 75 livres) recoupant ceux des couches inférieures du milieu négociant, sans même prendre en compte le cas exceptionnel, sinon aberrant, de Charles Breget, marchand capité à 150 livres, au niveau des bons négociants.

    39S’ils se situaient dans leur masse à des niveaux d’imposition très inférieurs à ceux du plus grand nombre des négociants, ces marchands en gros étaient imposés, en moyenne, à un niveau assez proche de celui de sous-catégories à la marge du milieu négociant comme les “capitaines et négociants” ou les “armateurs” :

    CatégorieNombreCote moyenne
    NEGOCIANTS
    (sauf capitaines et armateurs)
    143141 livres
    “Capitaines et négociants1457 livres 10 sols
    “Armateurs” (dont “armateurs et négociants)556 livres
    MARCHANDS4035 livres 7 sols

    40L’analyse des multiples sources à caractère économique disponibles nous révèle que bon nombre d’entre eux, capités entre 40 et 60 livres, participaient activement au commerce de mer à l’échelle internationale, tel des Forges Fortin, capité à 45 livres qui armait le SAINT-LAURENT pour Cadix et Salé en 1701, ou M. de La Fosse Saint-Nicolas marchand capité à 50 livres, armateur de terre-neuviers en 1699-1700. Nous retrouverons certains d’entre eux – tels F. Sebire des Saudrais. Charles Mallet, Adam des Landes – parmi les intéressés réguliers aux armements interlopes dans les années 1703-1715.

    LES COMPOSANTES DU MILIEU ENTREPRENEURIAL MALOUIN

    D’après le rôle de capitation de 1701

    41La frontière n’était donc pas si nette à cette date entre négociant et marchand, comme l’illustrait de manière caricaturale le cas de Charles Mahier, capité à 50 livres, et désigné comme “marchand et négociant”. Bon nombre de ces marchands en gros participaient à l’évidence au “commerce de mer” à l’échelle internationale, et méritent d’être pris en compte au moins autant qu’un “capitaine et négociant” comme Louis Bourdas ou un “armateur de navires” comme Augustin Regnault, tous deux capités à 30 livres seulement.

    42Si nous déclarons de “bonne prise” cette catégorie charnière des marchands en gros, au même titre que les “capitaines et négociants” ou “armateurs de navires”, nous obtenons ainsi une liste large d’environ 200 entrepreneurs marchands domiciliés à Saint-Malo opérant à l’échelle internationale autour de 1700, auxquels on peut sans doute ajouter une dizaine de noms supplémentaires d’entrepreneurs domiciliés à Saint-Servan.

    43Telle est donc la base large du pôle capitaliste malouin à la charnière du XVIIe et XVIIIe siècle, du moins pour ce qui concerne les entrepreneurs, les décideurs impulsant directement les activités maritimes et marchandes, car le nombre des apporteurs de capitaux était bien plus considérable dans cette ville qui comptait aussi une importante bourgeoisie rentière qui ne manquait pas de placer ses fonds dans le commerce maritime.

    44Deux cents “entrepreneurs” environ : c’est à la fois peu et beaucoup.

    45C’était peu évidemment par rapport à la population globale de la ville (20 à 25 000 âmes vers 1700, près de 30 000 pour l’agglomération avec le faubourg), moins de 1 %. Comme l’avait souligné Colbert de Croissy, c’était bien une étroite élite qui commandait l’activité de la place et “faisait vivre” ses habitants.

    46Observons cependant que ces 202 négociants, armateurs et marchands repérés à Saint-Malo représentaient 5,2 % du nombre total des contribuables (3 870 cotes fiscales)... et payaient à eux seuls 43 % de la contribution totale de la ville (22 716 livres sur 52 757), dont 40 % pour les seuls négociants. Simple confirmation du poids décisif de cette étroite élite d’entrepreneurs dans la société urbaine.

    47Mais ces chiffres prennent toute leur signification lorsqu’on les compare aux effectifs négociants recensés à la même date pour d’autres places du Royaume, telle Marseille où Charles Carrière signale à la fin du XVIIe siècle 250 à 270 négociants en activité. Son recensement était, il est vrai, plus restrictif que le nôtre puisqu’il ne prenait en compte que les “vrais négociants”, en éliminant marchands en gros et autres catégories intermédiaires. En reprenant ces critères restrictifs, et en éliminant marchands en gros et catégories hybrides (capitaines et négociants, et autres doubles professions), les effectifs du groupe négociant malouin, se situaient, avec 135 à 140 personnes dans un rapport de 1 à 2 par rapport à ceux de la grande place méditerranéenne, ce qui constitue un indicateur significatif de l’importance relative des deux places.

    ***

    48Délimiter les contours du groupe marchand, essayer d’en dénombrer les effectifs constituait le premier temps indispensable de l’analyse, ou plutôt son point de départ. Ce premier repérage nous a aussi permis d’opérer un véritable recensement nominatif des marchands et négociants qui nous fournit la condition préalable à une véritable analyse sociale du milieu négociant malouin au XVIIe siècle. Nous mènerons cette analyse à partir d’un fil conducteur, d’une interrogation centrale portant sur le mode de formation de ce milieu, sur les conditions de sa reproduction et de son développement, qui nous permettra de mettre en évidence les lignes de force du “profil collectif” de cette bourgeoisie marchande malouine dans la seconde moitié du XVIIe siècle.

    Un groupe ouvert : renouvellement interne et apports extérieurs

    49Comment se forme, se renouvelle, se développe un groupe d’entrepreneurs, à partir de quels éléments, quels mécanismes de promotion, quelles sources de recrutement ? Cette question générale se pose avec une particulière clarté dans le cas concret du centre marchand malouin au XVIIe siècle, si l’on considère que les effectifs marchands y ont plus que doublé des années 1660 aux années 1700, et que le renouvellement du milieu a été plus large encore, en raison de la “sortie du commerce” d’un certain nombre d’individus ou de familles tout au long de la période.

    50Les sorties pour cause d’échec économique semblent avoir été fort rares avant 1715, dans une place dont les négociants se vantaient en 1700 encore d’“ignorer les banqueroutes” ; mais il y avait une déperdition constante de substance entrepreneuriale pour cause de départs de marchands vers d’autres places-vers Nantes (tel Bourgault du Coudray) ou Morlaix (tel Daniel de Gennes), et surtout vers Cadix ; et pour cause d’“évasion” de quelques familles marchandes vers d’autres carrières et d’autres statuts – telles les Frotet ou les Artur, aspirées dès le XVIIe siècle par les offices de la Chambre des Comptes de Bretagne ; ou, tout simplement, comme partout, pour cause d’extinction de certains lignages marchands faute d’héritiers mâles capables de prolonger la continuité de la maison.

    51Le groupe marchand ne pouvait se maintenir, et a fortiori s’accroître, comme il fit tout au long du XVIIe siècle, qu’en s’agrégeant constamment des éléments nouveaux, et en manifestant une capacité d’attraction et d’ouverture. Les conditions juridiques réglant l’accès à la profession de marchand (en gros) puis de négociant y étaient, il est vrai, globalement favorables : comme dans la plupart des grandes cités portuaires du Royaume aucune contrainte d’ordre corporatif ne venait limiter la liberté d’établissement dans ce type de profession, sous réserve de conditions de domiciliation sur lesquelles nous reviendrons.

    52Encore fallait-il qu’existent des sources de recrutement, des réservoirs de capacité entrepreneuriale disponibles, et des mécanismes susceptible de les promouvoir ou de les attirer vers la place malouine.

    53Deux mécanismes distincts mais complémentaires ont contribué tout au long du XVIIe siècle au renouvellement et à la croissance du groupe marchand, et, ce faisant, à en modeler la physionomie. D’efficaces mécanismes de promotion interne permettaient un certain renouvellement endogène du groupe, dont ils confortaient l’enracinement local. Mais l’élargissement de la bourgeoisie marchande malouine s’est effectué aussi au XVIIe siècle par attraction et intégration d’éléments marchands venus de l’extérieur, qui constituaient un facteur de diversification et d’enrichissement, dont il faudra préciser les sources – et les limites – pour pouvoir dessiner de manière plus précise le profil social de notre milieu d’entrepreneurs.

    La promotion interne

    54La disparition – inévitable – d’individus ou familles marchandes “sortant du commerce” pour de multiples raisons était compensée par l’entrée permanente dans la profession de nouveaux venus, installés sur place depuis plus ou moins longue date, qui se lançaient dans le “commerce de mer” en espérant se hisser jusqu’au statut de marchand/négociant. Tous n’allaient pas y parvenir, ou surtout réussir à s’y maintenir durablement, mais il est certain qu’il ne manquait pas de candidats : durant tout le XVIIe siècle le “commerce de mer” a exercé une puissante attraction sur de larges couches de la société urbaine, dont il aspirait les éléments les plus dynamiques.

    55C’est ce que suggérait déjà le rôle de capitation de 1701, à travers le nombre important de “doubles professions” qu’il recensait. Il révèle notamment l’attraction du commerce de mer sur les professions libérales, qu’illustraient par exemple un Baillehache, “docteur en médecine et négociant”, capité à 150 livres, qui était un des plus gros assureurs de la ville, un Fresnel “apoticaire et négociant”, un Du Pré Voisin, “notaire royal et négociant”, ou encore un C. Le Buffe, “greffier de la juridiction et marchand”, capité à 75 livres, soit une cote triple de celle des greffiers, procureurs ou notaires “ordinaires”. Ce n’étaient pas là des cas aberrants, mais des illustrations d’un processus de passage des professions libérales vers le grand commerce que l’on voit fonctionner à Saint-Malo pendant toute l’époque moderne.

    56Plusieurs négociants sont issus de familles de notaires tels Pierre Léveillé des Vaux, Pierre Voisin de la Vigne, Jacques Maugendre des Grèves vers 1710, ou les frères Pitot au milieu du XVIIIe siècle. Plus nombreux encore furent ceux issus du milieu des apothicaires, métier charnière à la lisière de la profession libérale et du commerce (en “drogueries”), tels les Salmon, les Charnassé (dont l’ancêtre. Sébastien, Sieur de Grand Bois était venu s’installer à Saint-Malo vers 1620 comme “apothicaire notaire et procureur”), et... les Magon eux-mêmes, dont l’ancêtre éponyme, Jehan Magon, était venu s’installer à Saint-Malo dans les années 1560 en qualité d’apothicaire, avant d’orienter le destin de sa famille vers le commerce de mer. D’autres négociants du temps de Louis XIV étaient issus de couches moyennes diverses, tel Jacques Le Mor sieur de la Loutrie, fils d’avocat, Guillaume Guillemaut fils d’un imprimeur de la ville, ou Gilles Le Brun de la Franquerie – futur directeur de la Compagnie des Indes en 1721 – fils d’un entrepreneur de messageries.

    57Cette attraction du grand commerce maritime s’exerçait a fortiori sur les strates inférieures du monde de la marchandise – marchands spécialisés, en vins, toiles ou quincaillerie... – et sur tous les cadres navigants d’origine plébienne, qui étaient les auxiliaires indispensables du négoce dans l’armement maritime.

    58Encore fallait-il que ces nombreux candidats potentiels au négoce, plus riches d’ambition que de capitaux, puissent trouver sur place d’efficaces mécanismes ou filières de promotion permettant aux plus heureux de s’agréger au groupe négociant.

    59La “promotion par la marchandise”, a priori la plus simple, a fonctionné à Saint-Malo comme dans les autres places : le passage progressif – généralement assez lent – du commerce spécialisé sur le marché intérieur au commerce polyvalent à l’échelle internationale constituait une voie classique d’accès au négoce, d’autant plus ouverte dans la seconde moitié du XVIIe siècle que la distinction entre marchand et négociant n’était pas encore fixée et encore moins figée.

    60C’est une voie qu’ont pu emprunter notamment des marchands en toile dans la mesure où, leurs marchés étant principalement internationaux (vers l’Angleterre et l’Espagne), ils pouvaient accéder à une véritable fonction négociante en élargissant leurs opérations, vers Cadix par exemple. On verra de même, début XVIIIe siècle, plusieurs marchands de vins en gros – tels Jean Gast, L. Maugéis, L. La Claverie. De Leyritz – se lancer dans l’armement maritime.

    61Cependant cette voie “naturelle” de la promotion marchande nous paraît avoir joué à Saint-Malo un rôle secondaire, et décroissant au-delà de 1700, quand tendit à se fixer la coupure, à la fois sémantique et socio-économique, entre marchand et négociant. Sur les 40 marchands en gros capités au-delà de 30 livres et participant effectivement au “commerce de mer” que nous avons recensés en 1701, un seul – François Sébire des Saudrais – jettera les bases d’une maison négociante importante du XVIIIe siècle.

    62Quant à la promotion directe par le “comptoir”, par la compétence technique, du métier de commis à la fonction négociante, on ne l’observe qu’à titre exceptionnel. Le seul exemple probant est celui de Guillaume Rouzier, d’origine méridionale semble-t-il, venu s’installer à Saint-Malo à la fin du XVIIe siècle en tant que commis chez Danycan, qui se lança à son compte dans le commerce et l’armement dans les années 1700, vers le Maroc d’abord, puis à partir de 1706 dans des entreprises de plus grande envergure, vers la Mer du Sud et la Chine. Divers indices nous laissent à penser que cette promotion rapide – et d’ailleurs fragile – n’a été possible au départ qu’avec l’appui direct ou indirect de son puissant patron.

    63Mais à Saint-Malo, dans cette grande place portuaire dont la fonction première était l’armement maritime, la voie de promotion dominante était la promotion par la navigation. “Mariniers et marchands, ou l’un et l’autre ensemble” écrivait le vieux ligueur Frotet de la Landelle au début du XVIIe siècle à propos de ses compatriotes, en énonçant une vérité essentielle qui caractérise dans la longue durée le milieu entrepreneurial malouin aux Temps Modernes.

    64C’est par la navigation – la fonction de cadre navigant – qu’un nombre considérable de Malouins, de vieille souche ou d’installation récente, ont pu accéder à la fonction négociante, en empruntant un cursus classique dont les sources massives disponibles à partir de 1680-1700 – sources portuaires, déclarations de société, sources fiscales – permettent d’observer les étapes : officier navigant d’abord (enseigne, puis lieutenant), capitaine (fonction charnière où pouvait s’amorcer le glissement vers la fonction marchande), capitaine intéressé à la société du navire, puis capitaine-armateur, dernier stade de transition pouvant précéder l’installation sédentaire comme négociant.

    65Essayons tout d’abord de prendre la mesure du phénomène à partir de notre échantillon de 1701. On pouvait y recenser, on l’a vu, 15 capitaines expressément désignés simultanément comme négociants, armateurs ou marchands ; capités à des niveaux moyens – de 30 à 90 livres – ils représentaient directement cette catégorie socio-professionnelle en transition. Mais ce n’était là que la partie émergée de l’iceberg ; le rôle recensait aussi deux négociants désignés comme “anciens capitaines”, et une analyse attentive de l’échantillon négociant permet, par confrontation avec toute la gamme des sources disponibles pour le dernier quart du XVIIe siècle, de repérer un nombre très important de négociants ayant antérieurement exercé la fonction de capitaine navigant sur les vaisseaux du port : 35 au minimum, sur les 160 négociants recensés dans le rôle. Soit, au total, une cinquantaine de négociants en activité en 1701, qui avaient exercé ou exerçaient encore cette fonction de capitaine de navire marchand : un bon tiers de l’effectif total du groupe par conséquent, ce qui suffit à démontrer que cette voie d’accès au statut négociant n’était en rien une voie marginale. On pouvait d’ailleurs repérer parmi ces négociants anciens capitaines de navires, quelques-unes des figures de proue du négoce malouin au début du XVIIIe siècle, tels Noël Danycan, Charles Locquet de Grandville, Josselin Gardin, Beauvais Le Fer.

    66Cette “voie de la navigation” constituait en effet un véritable cursus de formation qu'empruntaient aussi de nombreux fils des meilleures familles marchandes, qui pouvaient y acquérir une riche expérience non seulement maritime mais aussi commerciale, lorsqu’ils commandaient des navires dans les grands trafics internationaux, nous y reviendrons plus loin. Mais la carrière de navigant constituait d’abord une efficace filière de promotion pour des jeunes gens d’origine plus modeste – fils de navigants, de marchands petits ou moyens, de membres de professions libérales – qui pouvaient s’y engager nombreux, y démontrer leurs capacités et y acquérir une expérience croissante au fur et à mesure qu’ils gravissaient – plus lentement que les “fils de famille’’– les échelons de la carrière jusqu’au grade de capitaine, et mieux encore de capitaine-armateur.

    67Une telle carrière de navigant pouvait permettre aux plus ambitieux et aux plus dynamiques, qui s’y étaient engagés sans fortune, de réaliser l’“accumulation primitive” personnelle nécessaire pour pouvoir s’installer à leur compte. Leur salaire, à lui seul, n’y suffisait certes pas, mais ils pouvaient y ajouter des formes de gains supplémentaires. Dans l’armement morutier et surtout la course, officiers et capitaines étaient directement intéressés aux bénéfices par des systèmes de rémunération à la part. Et dans les trafics au long-cours vers l’Amérique ils pouvaient être les principaux bénéficiaires du droit de pacotille, qui prendra une extension énorme dans les trafics interlopes à partir de 1698.

    68Mais surtout, comme le révèle l’analyse du registre de déclaration de propriété de navire de 1682, les capitaines navigants se voyaient généralement offrir à Saint-Malo la possibilité de “prendre intérêt” dans le navire qu’ils commandaient : nous en avons recensé 75 en 1681-85, soit en gros un sur deux, avec une part oscillant, sauf exception, entre 1/8e et 1/16e ; ce qui faisait de ce groupe des capitaines une fraction importante du “shipping interest” malouin. Pour peu qu’ils aient démontré, au terme de plusieurs campagnes fructueuses, leur compétence de marin et surtout de gestionnaire avisé de la cargaison et des intérêts de la société, ils pouvaient se voir confier par leurs “consors” la fonction technique et commerciale d’armateur, en sus de celle de capitaine, comme nous en avons repéré un nombre significatif de cas en 1680-1685 (une douzaine) et en 1701 (15).

    69A travers cette fonction hybride, ces capitaines-consors et armateurs avaient entrouvert la porte d’accès au statut négociant : le terme logique (ce qui ne veut pas dire automatique) de ce cursus ascensionnel était l’installation comme négociant “sédentaire” opérant à son compte, généralement dans l’armement maritime.

    70Nous ne somme pas en peine de trouver des exemples de ces “self-made-men”, promus jusqu’au statut de négociant par cette filière de la navigation, modestes ou plus spectaculaires. Citons ainsi Jean Moinet, sieur du Lorier (1636-1712) que nous repérons dès 1675 comme capitaine du petit terre-neuvier le SERVAN, puis en 1682 (et dans les années suivantes) de la JEANNE, dont il possédait 1/8e d’intérêt : nous le retrouvons dans le rôle de 1701 recensé comme “négociant” et “ancien capitaine”, capité à 50 livres, ce que confirment les registres portuaires, qui nous le montrent armant régulièrement pour Terre-Neuve entre 1698 et 1701 “son” navire de 130 tonneaux significativement baptisé... le LAURIER.

    ***

    71Second exemple de réussite, plus importante cette fois, celui de Guillaume Guillemaut des Peschers (1652-1736), issu d’une famille d’imprimeurs installée dans la ville au début du XVIIe siècle, que nous repérons en 1681-82 comme capitaine du SAINTPIERRE de 160 tonneaux, dont il possédait 1/8e, puis en 1687 comme capitaine-armateur du même navire, et comme armateur “sédentaire” vers 1692-93, équipant corsaires et terre-neuviers ; nous le retrouvons en 1701 recensé comme négociant, capité à 150 livres, ce qui le situait parmi les “bons négociants” de la place, ce que confirme son importante activité d’armateur équipant 4 à 5 navires par an vers Terre-Neuve et les Iles dans ces années 1698-1701.

    72Il ne faut certes pas généraliser à partir de ces quelques exemples, car ce type de promotion n’avait rien d’automatique. Une grande majorité des capitaines navigants sortis du rang ne dépassaient pas ce statut, qui les situait d’ailleurs à un rang honorable parmi les couches moyennes de la société urbaine, à peu près au niveau des professions libérales – notaires, avocats, apothicaires... – si l’on en juge par la cote de capitation “normale” – 30 livres – qui était forfaitairement appliquée à la plupart d’entre eux.

    73Cette voie de la navigation nous paraît cependant avoir fonctionné à Saint-Malo, pendant toute la durée des Temps Modernes, comme une filière de promotion majeure, une filière “démocratique” permettant l’accès au commerce de nombreux éléments dynamiques provenant des couches intermédiaires de la cité, issus de longues lignées de marins comme les Piednoir ou les Pottier, ou des professions libérales.

    74Cette filière de promotion constituait du reste une filière longue, exigeant souvent plusieurs générations, comme l’atteste la présence parmi ces capitaines navigants du début du XVIIIe siècle d’hommes comme Joseph Fromy ou Etienne Meslé qui seront l’un et l’autre à l’origine des deux plus grandes maisons de négoce et d’armement malouines de la fin du XVIIIe siècle, Dupuy-Fromy et Meslé de Grand-Clos. Fromy et Meslé étaient d’ailleurs originaires de paroisses extérieures – Saint-Suliac et Saint-Coulomb – et Malouins de fraîche date, ce qui nous suggére que cette filière de promotion ne valait pas que pour les autochtones, mais tout autant pour les éléments d’origine extérieure qu’attirait à Saint-Malo le dynamisme du port d’armement.

    75A côté de ces mécanismes de promotion interne et de renouvellement “par le bas’’, le développement du groupe marchand devait plus encore aux courants d’immigration qui en élargissaient la base et en diversifiaient la composition.

    Les apports extérieurs : une immigration marchande sélective

    76La croissance spectaculaire de la population malouine durant les deux premiers siècles des Temps Modernes – doublement (au minimum) au cours du XVIe siècle, puis doublement à nouveau au XVIIe siècle – n’a été possible qu’à la faveur de courants d’immigration puissants, continus et diversifiés.

    77Les travaux de démographie historique menés sur la population malouine aux XVIIe-XVIIIe siècles à partir d’un dépouillement systématique des registres paroissiaux de la ville, nous permettent d’en prendre une mesure assez précise. Dans la deuxième moitié du XVIIe siècle, près du quart des hommes mariés à Saint-Malo étaient nés non seulement hors de la ville mais hors des limites du diocèse de Saint-Malo, et ce pourcentage passait à 56 % pour le demi-siècle suivant, en rapport avec la dernière vague d’immigration du début du XVIIIe siècle. Les paroisses proches de l’aire d'influence immédiate de la ville – Clos-Poulet, estuaire de la Rance, littoral d’outre-Rance, de Dinard au Cap Fréhel – fournissaient un contingent important d’“immigrés”, attirés par la navigation. Mais une analyse plus précise de ces courants d’immigration, opérée à partir des lieux de naissance déclarés par les époux au moment de leur mariage, démontre que l’aire d’attraction humaine de la ville s’étendait bien au-delà, comme le tableau ci-après permet de le voir pour la période 1650-1750 :

    Lieu de naissance déclaré par les épouxNombre d’hommes mariés à Saint-Malo
    Période 1651-1700Période 1701-1750
    Diocèse de Saint-Malo (ville comprise)5 4613 261
    Autres diocèses de Bretagne5641 498
    Normandie5031 446
    Reste de la France426698
    Pays Etrangers182306
    (Indéterminés)(265)
    TOTAL7 1367 474

    78Cette diversité d’origine des immigrants, qui paraît avoir atteint son paroxysme dans les années 1690-1720, faisait ainsi de Saint-Malo autour de 1700 “le moins breton des ports bretons”, selon la formule de Jean Delumeau, même si la part beaucoup plus faible de l’immigration féminine – 6,22 % seulement des épouses mariées entre 1651 et 1700 étaient nées hors du diocèse – corrigeait quelque peu cette impression.

    79Ces courants d’immigration proche ou lointaine nourrissaient pratiquement toutes les catégories socio-professionnelles de la ville, des marins aux artisans des domestiques aux professions libérales. Mais ils ont contribué également, de manière significative, à la formation du groupe marchand lui-même, qui, comme dans toute place de quelque envergure, était d’origine composite.

    ***

    80 Deux mécanismes distincts combinaient leurs effets pour susciter cet apport d’entrepreneurs d’origine extérieure : un mécanisme indirect, combinant immigration et promotion jusqu’au statut de marchand/négociant ; un mécanisme direct de transfert de marchands de places extérieures vers Saint-Malo.

    81Les besoins considérables en cadres navigants que créait dans la seconde moitié du XVIIe siècle le développement spectaculaire de la flotte marchande malouine, attiraient régulièrement un contingent important de jeunes gens venant s’embarquer comme officiers sur les navires du port de la Rance. Sur 453 officiers et capitaines embarqués en 1698 sur les navires armés à Saint-Malo, un tiers venaient de l’extérieur de l’agglomération malouine.

    82Les plus dynamiques et les plus ambitieux parmi ces officiers navigants venus de l’extérieur allaient, eux aussi, pouvoir accéder au statut de négociant-armateur à travers ce cursus de promotion par la navigation analysé plus haut, Grâce au mécanisme classique, le groupe marchand malouin s'est constamment accru tout au long des Temps Modernes d’éléments originaires de cette vaste partie du littoral de la Manche occidentale s’étendant de Bréhat à La Hague qui constituait son bassin de recrutement de main-d’œuvre maritime : depuis la côte du Goëlo, d’où venait en 1682 François Denis de Prémuré, originaire de Saint-Quay-Portrieux, capitaine et armateur, consors de 4 navires, et d’où viendront au XVIIIe siècle les Guibert, de Binic ; depuis le littoral de Penthièvre, d’où vint par exemple un Pierre Padet, originaire de Pléneuf, capitaine de frégate en 1700 et armateur de navires pour la Mer du Sud en 1712 ; depuis la façade occidentale du Cotentin également, où des petits ports comme Agon ou Blainville, et bien sûr Granville, constituaient des pépinières d’officiers et capitaines pour leur voisin breton, d’où sortirent plusieurs négociants-armateurs comme les Tanquerey. Plus nombreux encore furent ceux qui vinrent au long des siècles depuis les paroisses maritimes du proche pays malouin, telles Cancale, (d’où vinrent les Avice, Garnier, Le Feuvre), Saint-Suliac (d’où vinrent les Fromy au XVIIIe siècle), ou Pleurtuit, qui vivaient en symbiose avec la grande cité portuaire.

    83Soulignons cependant que cette “filière maritime" a permis d’attirer également vers Saint-Malo des hommes issus d’un tout autre milieu social que ces fils de marins de Cancale ou du Cotentin : des rejetons de la noblesse moyenne ou médiocre de la province de Bretagne, qui pouvaient trouver dans cette carrière d’officier navigant et de capitaine de navire marchand (ou corsaire) un “emploi honorable”. En dépouillant attentivement les rôles d’armements – et les rôles de capitation – des années 1690-1720, on peut repérer un certain nombre de nobles d’“ancienne extraction”, écuyers ou chevaliers, assurant le commandement de vaisseaux malouins armés pour le commerce au long-cours ou pour la course (où la tradition guerrière de la noblesse pouvait trouver un exutoire, à défaut de l’embarquement sur les vaisseaux du Roi...). Citons ainsi Ecuyer François de la Bouexière, Jean François de La Fontaine, René Ladvocat de la Crochais, Charles Des Cognets, le Chevalier de Rogon, le Chevalier de Kerloret (apparenté aux Le Fer), ou les frères de La Motte.

    84La plupart de ces nobles “navigants” ne dépassaient pas le niveau de capitaine, tel Jean François de La Fontaine Sieur de la Cochais, capité à 30 livres et jugé “peu aisé” dans le rôle de 1701, qui mourra en 1706 sur la côte de Terre Ferme où il commandait le navire interlope le DAUPHIN.

    85Mais quelques-uns d’entre eux pourront utiliser cette filière de promotion pour connaître la réussite et s’agréger au groupe négociant malouin selon le cursus décrit plus haut. C’est le cas d’un Pierre de La Motte – et à un moindre degré de son frère François, sieur de la Villejosselin – issu d’une famille de bonne noblesse installée à Plurien près du Cap Fréhel. Venu naviguer à Saint-Malo autour de 1700, il commanda plusieurs navires interlopes entre 1705 et 1710, avant de s’installer comme négociant à partir de cette date, armant pour l’Amérique espagnole et les Iles. Capité à plus de 100 livres en 1720, il participait de plain pied au milieu du grand négoce malouin, auquel il s’était du reste allié par mariage en 1709.

    86Cette réussite d’un Pierre de La Motte au début du XVIIIe siècle ne fait qu’illustrer une trajectoire ascendante qu’avaient déjà emprunté avant lui d’autres nobles d’“ancienne extraction” venus de l’arrière-pays, tels les de La Haye – venus de Landujan dans l’évêché de Rennes dans la seconde moitié du XVIe siècle,... et que reproduira à son tour, un demi-siècle plus tard, René de Chateaubriand.

    87D’autres nobles d’“ancienne extraction” comme les frères Hyacynthe et Florian Chappedeleine, originaires de Lamballe, viendront vers 1705 s’installer directement pour y faire commerce.

    88Avant même les édits royaux en faveur de la noblesse commerçante, les spécificités du droit nobiliaire breton qui autorisait, on le sait, la “mise en dormition” du statut noble pour pratiquer le commerce de mer sans que cela entraîne de dérogeance définitive, ont pu permettre à Saint-Malo d’attirer et d’intégrer au sein de son élite marchande quelques éléments issus de la noblesse provinciale, comme Morlaix ou Nantes – avec les Espivent de la Villeboisnet notamment – en ont également bénéficié.

    89Ce n’était pas là cependant, tant s’en faut, la source principale d’élargissement du milieu marchand malouin par apport extérieur. Le mécanisme direct de l’immigration de marchands “forains” – régnicoles ou étrangers – a joué à cet égard un rôle beaucoup plus décisif, quantitativement et qualitativement, comme il était dans la nature des choses pour une grande place dynamique d’envergure internationale, et rayonnant sur une large partie de l’Ouest français.

    90Un nombre important de marchands originaires de places extérieures vinrent s’y installer – temporairement ou durablement – en espérant y trouver un cadre propice pour développer à plus grande échelle leurs activités.

    91Le contexte juridique était globalement favorable à cette immigration marchande. Les franchises économiques octroyées aux habitants par Charles VI et prorogées par ses successeurs jusqu’à Louis XIV inclus, valaient aussi, nous l’avons vu, pour les marchands forains. L’Edit de Réduction consenti par Henri IV en 1594 avait introduit quelques restrictions à la liberté d’installation, mais pour des catégories bien précises : “ne se pourra abituer artisans et gens de métiers de quelque art et condition qu’ils soient sans la volonté et consentement des corps et communauté de la dite ville” ; la lettre de cette disposition – qui sera rappelée avec vigueur jusqu’aux années 1710-1715 – épargnait, on le voit, les marchands proprement dits, qui n’étaient pas organisés en corps.

    92Pour bénéficier de l’intégralité des privilèges de la ville, il fallait, cependant, se faire recevoir comme “bourgeois et habitant”, au terme d’une procédure formelle qui impliquait une enquête menée par deux commissaires et un vote de la communauté pris sur leur rapport, comme nous le voyons fonctionner jusqu’aux premières décennies du XVIIIe siècle d’après les registres de délibération de la municipalité. Observons cependant que cette procédure de “naturalisation” urbaine, presque gratuite (il fallait payer un droit de 4 livres aux portiers de la ville), et souvent simplifiée lorsqu’il s’agissait de personnages d’importance comme des négociants (ainsi qu’on peut l’observer en 1712-1713 pour Paul Banchereau ou Amiault d’Ausseville), semble avoir été plus formelle que sélective, au point de devenir presque incitative au début du XVIIIe siècle, pour amener le maximum de résidents à partager les charges, fiscales et militaires notamment, qui incombaient aux habitants.

    93Avec, il est vrai, une clause restrictive puisque l’impétrant devait être interrogé “sur sa vie et moeurs et sa religion”, clause sur la portée de laquelle nous reviendrons.

    94Mais il n’était même pas nécessaire d’être reçu comme “bourgeois et habitant” pour avoir le droit de commercer sur place : il suffisait de s’y “habituer” en y prenant domicile – et en y payant ses impôts – comme l’atteste en 1682 le cas de David Cossard, installé depuis plusieurs années et consors de 6 sociétés de navires, qui était déclaré “marchand de Rouen demeurant en cette ville”.

    ***

    95 Essayer de mesurer cette immigration marchande et d’en préciser les origines n’est pas cependant chose aisée.

    96Premier problème, et premier choix : qui doit-on considérer comme “immigré” ? Stricto sensu ne devraient être pris en compte que les marchands nés à l’extérieur de la ville et venus s’installer à Saint-Malo au cours de leur existence pour y faire commerce. Les choses ne sont pourtant pas si simples lorsque l’on observe qu’en 1705 encore, un Noël Danycan, né à Saint-Servan en 1656 d’un père d’origine normande venu s’y installer en 1640, se faisait traiter d’“étranger” par Bernard Grout, procureur de l’Amirauté, issu d’une famille de vieille souche malouine.

    97C’était là une invective révélatrice...

    98On est toujours l’immigré de quelqu’un, sous Louis XIV comme aujourd’hui. En fait il faut distinguer en fonction des objectifs poursuivis. Si l’on veut mesurer à un moment donné – 1701 par exemple – la part des hommes nouveaux dans le groupe marchand, il faut évidemment sélectionner strictement en ne prenant en compte que les marchands/négociants nés hors de Saint-Malo et venus s’y installer au cours de leur existence.

    99Mais si l’on veut apprécier le poids global de ces marchands d’installation récente par rapport aux familles de vieille souche indigène, et surtout analyser globalement les sources et les composantes de ce recrutement “externe” du milieu marchand malouin à l’échelle du XVIIe siècle, il faut adopter une perspective plus large en prenant en compte non seulement les véritables “immigrés” nés hors de la ville, mais tous les négociants dont la famille était venue s’installer dans la cité malouine au cours du XVIIe siècle depuis 1600, même s’ils étaient eux-mêmes désormais, au début du XVIIIe siècle, des immigrés de la seconde ou troisième génération, partiellement intégrés au milieu “indigène”.

    100Encore faut-il disposer des sources adéquates. Les sources administratives – fiscales et portuaires – utilisées plus haut pour dénombrer les effectifs marchands ne sont évidemment pas suffisantes, même si leur comparaison permet d’apprécier le taux global de renouvellement du groupe marchand dans le dernier quart du siècle, et de repérer l’émergence de noms nouveaux. Mais il faut recourir à d’autres sources pour identifier la provenance géographique de ces nouveaux venus, principalement aux registres paroissiaux, qui peuvent permettre de repérer à peu près leur date d’installation dans la cité, et pour quelques-uns d’identifier leur paroisse, province ou pays d’origine lorsqu’ils se mariaient à Saint-Malo. Le dépouillement d’une telle source de masse à cette seule fin dépassait évidemment les possibilités d’un chercheur individuel ; mais nous disposons heureusement des dépouillements effectués à la fin du XIXe siècle par l’Abbé Paris-Jallobert, qui en a publié les résultats pour la plupart des familles “notables” de la ville, c’est-à-dire précisément celles qui nous intéressent. Les registres ne nous renseignent pas sur tous cependant, et il nous faudra faire flèche de tout bois en utilisant toutes les sources complémentaires possibles – sources notariales, inventaires après décès, registres de délibération de la communauté recevant un de ces “forains” comme habitant et bourgeois – pour élargir notre échantillon. Au total il nous a été possible d’identifier l’origine – au moins provinciale – d’environ les 4/5e des marchands venus s’installer à Saint-Malo au cours du XVIIe siècle, que nous voyons opérer sur cette place au temps de Louis XIV : c’est un pourcentage suffisant pour que nous puissions en tirer des conclusions solides quant aux sources de ces courants d’immigration qui constituaient un facteur essentiel de diversification du milieu marchand malouin.

    101La première conclusion que l’on peut tirer de ce difficile travail d’identification est d’ordre quantitatif : le renouvellement du milieu marchand malouin sous Louis XIV par voie d’immigration et d’intégration d’apports extérieurs s’est effectué de manière régulière, mais à un rythme modéré. En 1680-85 nous pouvions identifier au moins 30 marchands “immigrés” repérés à partir des déclarations de propriété de vaisseaux, sur un effectif total d’environ 160 marchands, soit près de 20 % du total. En 1701 nous recensions pratiquement le même chiffre de 28/30 négociants nés hors de la ville, sur un total de 160-165 négociants, soit un pourcentage exactement équivalent ; cependant, si l’on intègre au groupe entrepreneurial les marchands en gros, près de la moitié de ceux-ci – 20 sur 40 – étaient d’origine extérieure, ce qui suggère bien que l’immigration marchande s’effectuait principalement “par le bas” du groupe. Disons au total environ 50 négociants, armateurs et marchands en gros d’origine “foraine” sur un total de 200/210 unités pour ce groupe “large”.

    102Ces pourcentages – du cinquième vers 1680-85 au quart de l’effectif total vers 1700-1710 – mettent en évidence le caractère significatif de cet apport de “sang frais”, de substance entrepreneuriale venue de l’extérieur, qui témoigne de la capacité d’attraction de la place, et contribuait en retour à lui insuffler un dynamisme supplémentaire. Mais ils en montrent en même temps les limites : l’immigration marchande, minoritaire, ne bouleversait pas à court terme la physionomie d’un groupe marchand où l’élément autochtone demeurait largement dominant, comme nous y reviendrons plus loin. Elle en infléchissait cependant la physionomie à moyen terme, dans la mesure où les fils de ces “immigrés”, nés et formés sur place, s’agrégeaient et s’intégraient progressivement – non sans mal parfois – au noyau négociant “indigène”. Si en 1682 Noël (I) Danycan de l’Epine, né à Coutances et venu s’installer à Saint-Servan en 1640, était encore un de ces marchands immigrés, son fils Noël (II), né à Saint-Servan en 1656, vivant et travaillant à Saint-Malo depuis 1685, constituait en 1701 une figure de proue du négoce malouin proprement dit, malgré les réactions de méfiance voire de rejet qu’il pouvait encore susciter au sein des “vieilles familles” locales, jalouses de sa réussite fulgurante.

    103Si l’on prend en compte ces marchands “immigrés” de la deuxième, voire troisième génération, le poids de l’élément d’origine extérieure se renforce évidemment sensiblement à moyen terme, dans la mesure où nombre d’entre eux s’installaient durablement et faisaient souche sur place. Au total les marchands/négociants dont la famille était venue s’installer dans la ville après 1600 représentaient 40 % de l’effectif global du groupe marchand en 1682-85, environ la moitié en 1701, 55 % en 1710.

    104A l’échelle du siècle les courants migratoires ont donc remodelé de manière significative la physionomie du groupe entrepreneurial, même s’ils ne la bouleversaient pas à court terme. Il importe d’autant plus d’essayer de préciser l’origine de ces apports extérieurs, et d’apprécier le degré de diversification qu’ils pouvaient apporter à la bourgeoisie où ils venaient s’intégrer, ou au moins s’agréger.

    ***

    105Pour analyser les sources de cette immigration marchande il faut partir d’un recensement global des familles d’origine “foraine” (bretonne, française ou étrangère) venues s’installer à Saint-Malo au cours du XVIIe siècle, dont nous retrouvons un ou plusieurs membres figurant dans l’une au moins de nos coupes successives du groupe marchand sous Louis XIV (en 1664, 1682-85, 1701, 1710...)... pour autant du moins que nous ayons pu en identifier l’origine provinciale ou nationale.

    106Le tableau ci-dessous nous présente cette ventilation globale des courants d’immigration marchande par zone géographique – province ou pays étranger – que visualise la carte ci-après.

    BRETAGNE (Pays Malouin exclu)3534,3 %
    dont – Haute-Bretagne32
    – Basse-Bretagne3
    NORMANDIE2524,5 %
    dont – Basse-Normandie22
    – Haute-Normandie3
    Reste de la FRANCE1716,6 %
    dont – Paris3
    – Pays de Loire5
    – Aquitaine8
    PAYS ETRANGERS2524,5 %
    dont – Irlande18
    – Hollande, Flandre, Angleterre2 (chacun)
    Total identifié(102)

    107Malgré son caractère non exhaustif, ce recensement nous permet d’apprécier assez précisément la diversité d’origines du groupe marchand, et surtout ses limites.

    108Première conclusion évidente, le caractère limité et surtout extrêmement sélectif de l’immigration marchande d’origine étrangère qui peut, dans une large mesure, s’analyser en termes négatifs. Aucun marchand “nordique” – scandinave ou allemand – ne semble être venu s’installer à Saint-Malo au cours du XVIIe siècle, ce qui reflète pour une part la faiblesse des relations commerciales du port de la Rance avec cette partie de l’Europe. Mais on ne trouve guère plus de “méridionaux” – un seul Italien, Natal Stefanini, venu depuis Livourne s’installer dans les années 1690 – alors que Saint-Malo développait des relations intenses avec l’ensemble de l’Europe latine, et que l’on pouvait observer une immigration importante d’origine italienne dans la cité à la même époque, mais d’origine populaire essentiellement.

    ***

    109Soulignons tout particulièrement, en creux, l’absence totale d’élément d’origine espagnole dans le milieu marchand malouin, si l’on veut bien reléguer dans le domaine de la légende l’origine hispanique que s’attribuait la puissante famille des Magon : la seule donnée certaine dont dispose l’historien est que l’ancêtre fondateur de la dynastie, Jehan Magon, était venu s’installer à Saint-Malo vers 1560 en provenance... de Vitré, et non de l’Andalousie ou de l’Estrémadure. C’est là une absence significative, ou pour mieux dire problématique, compte tenu de l’intensité et de l’ancienneté (plus de trois siècles au moins vers 1700) des relations maritimes et commerciales que le port breton entretenait avec la péninsule ibérique, et de l’installation bien connue de colonies marchandes espagnoles en d’autres places bretonnes, comme Nantes aux XIVe-XVIe siècles.

    110C’est donc de l’Europe du Nord-Ouest la plus proche, des Iles Britanniques aux Pays-Bas (au sens large, de la Flandre à la Hollande), que vinrent la quasi-totalité des marchands d’origine étrangère dont nous pouvons constater la présence et l’installation durable ou définitive à Saint-Malo pendant le règne de Louis XIV. Notons qu’à une exception près il s’agit de courants infimes portant sur quelques individus. C’était le cas par exemple de l’apport hollandais, pourtant massif au XVIIe siècle dans toutes les grandes places de la France atlantique. Une des grandes dynasties marchandes de la ville, les Grout, prétendait, il est vrai, descendre d’une famille bourgeoise hollandaise de Delft – les Groot –...mais il s’agissait ici aussi d’une affiliation douteuse dont nous n’avons aucune preuve, et en tout état de cause d’une ascendance bien lointaine puisque l’ancêtre fondateur serait venu s’installer à Saint-Malo (après un arrêt à Jersey)... en 1455 ! Au-delà de cette origine légendaire des Grout, on ne rencontre guère à Saint-Malo entre 1650 et 1720 que trois marchands hollandais, dont l’un d’ailleurs, Houtman, ne resta que quelques années à la fin du XVIIe siècle. Seul l’un d’entre eux, Joseph Duvelaër (1642-1720), installé à Saint-Malo vers 1660, devait vraiment s’implanter et faire souche d’une dynastie marchande promise à un bel avenir au XVIIIe siècle, à travers la réussite de ses petits-fils Pierre et Julien au service de la Compagnie des Indes...

    111Il n’y eut guère plus de Flamands ou d’Anglais à être venus s’installer durablement dans la cité de la Rance, alors qu’ils étaient nombreux à venir y trafiquer depuis la fin du Moyen Age, voire à s’y installer temporairement le temps de faire leurs affaires, comme on peut l’observer pour les Anglais jusqu’aux années 1680. Seuls deux Anversois – Sylvestre Hermans, Jérôme Martens – s’y installèrent à demeure à un siècle de distance ; et les Anglais ne furent pas plus nombreux : Thomas Drake dans les années 1660 (apparenté d’ailleurs à une famille installée à Jersey), et John Forty, anabaptiste originaire de Toteney, vers 1680...

    112C’était bien peu assurément pour un port de l’envergure de Saint-Malo à cette époque, et c’est là, en première analyse, une spécificité majeure du pôle capitaliste malouin par rapport aux grandes places portuaires du Royaume, de Rouen à Marseille, et notamment par rapport aux ports de la façade atlantique comme Bordeaux et le grand voisin breton, Nantes, où s’étaient constituées, depuis longtemps de puissantes colonies marchandes étrangères, espagnoles d’abord, puis hollandaises au XVIIe siècle.

    113Cette faible capacité d’attraction renvoie-t-elle aux faiblesses structurelles de la place marchande, et notamment à l’absence de grands produits d’exportation susceptibles d’attirer les commissionnaires étrangers, comme pouvaient l’être le vin et le sel, et plus tard les denrées coloniales à Nantes ou Bordeaux ? Faut-il invoquer les obstacles juridiques mis à l’installation des étrangers où, plus globalement, l’attitude “xénophobe” ou intolérante du milieu local face à ceux-ci, comme le relevait en 1698 le commissaire de la Marine de Gastines en signalant les dénonciations de marchands locaux contre Houtman, commissionnaire hollandais “estably depuis quelques années dans ce pays-ci” qui s’était “attiré la jalousie des marchands de cette ville...” ? Oui sans doute, mais sous réserve d'inventaire et d’intégration d’éléments plus complexes encore.

    114Car il y avait une exception à la règle qui démontre que l’installation des étrangers n’était pas impossible à Saint-Malo au XVIIe siècle : la cité de la Rance avait vu en effet se fixer dans la seconde moitié du XVIIe siècle une véritable colonie étrangère, la colonie irlandaise.

    115L’expression est ici pleinement justifiée, non seulement par le nombre de ces marchands/négociants d’origine irlandaise – près d’une vingtaine, non compris quelques armateurs éphémères de corsaires, mais par la stabilité de l’implantation de bon nombre de ces familles, venues à Saint-Malo au milieu du XVIIe siècle, que nous retrouvons sur place et en activité vers 1710-1720, et pour certaines, comme les “Geraldin”, Porter ou White, dans les tous premiers rangs du milieu négociant.

    LES SOURCES DE L’IMMIGRATION MARCHANDE A SAINT-MALO AU XVIIe SIÈCLE

    Principaux pays et régions d’immigration

    Les apports de la France de l’Ouest

    116Elle se justifie plus encore si l’on considère le contenu social de cette immigration irlandaise, qui n’a pas été seulement marchande : elle a concerné plusieurs centaines d’individus (comme l’atteste le nombre des mariages recensés : 183 hommes et 101 femmes de 1651 à 1750), de toutes conditions, des matelots aux gentilshommes, “noblesse débarquée” dont plusieurs rejetons tels les Fitz Gerald (francisés en “Geraldin”...), les Walsh ou les Butler, choisiront de s’engager dans la navigation et le commerce pour conquérir la richesse afin de retrouver leur statut social perdu. Nos marchands et armateurs irlandais faisaient partie d’un milieu large numériquement et socialement diversifié, où ils pouvaient, pour un temps au moins, continuer à vivre et – notamment – nouer des alliances matrimoniales.

    117Cette implantation irlandaise à Saint-Malo résulte de deux séries de facteurs complémentaires. Les facteurs économiques sont à coup sûr les plus anciens : depuis le Moyen-Age, Saint-Malo entretenait des relations maritimes et commerciales étroites avec l’Irlande, notamment avec les ports du Sud-Ouest de l’île, tels Cork et Waterford, et ce courant continu d’échanges, que la proximité géographique explique aisément, a pu faire venir assez tôt à Saint-Malo des marchands irlandais. Mais il est certain que ce sont les aléas de la conjoncture politique – et d’abord de la conjoncture irlandaise – qui ont provoqué l’installation d’une véritable colonie irlandaise à Saint-Malo dans la seconde moitié du XVIIe siècle, en deux temps successifs.

    118La “conquête” de l’Irlande par Cromwell semble avoir suscité une première vague d’installation à Saint-Malo dans les années 1650 – ainsi d’ailleurs que dans d’autres places bretonnes comme Morlaix ou Nantes : on voit ainsi apparaître dans les registres paroissiaux de la ville entre 1650 et 1670 des noms de familles comme les Brown, Geraldin, Harrington, Morrogh, Porter, Walsh, White, que nous retrouverons assez vite dans l’activité marchande. Dès 1664, George Morrogh était mentionné comme armateur dans l’“Inventaire des Vaisseaux”, et l’on recensait six noms de marchands irlandais parmi les consors de navires enregistrés à l’Amirauté en 1680-1685, Mathieu Porter (7 parts), Nicolas Geraldin et Thomas “Greffin” étant déclarés “bourgeois et marchands irois naturalisés français”, signe d’un processus d’intégration déjà largement entamé.

    119Mais ce premier contingent des années 1650 se trouva massivement renforcé par une seconde vague d’immigration consécutive à la déroute irlandaise de Jacques II en 1690-91. Saint-Malo, qui avait été un des principaux points d’appui de la tentative de reconquête de l’île en 1689-90, devint tout naturellement un des refuges principaux des forces jacobites en déroute et de leurs partisans qui durent les suivre dans l’exil. Ainsi en 1690, André Morrogh, originaire de Cork, était-il déclaré “réfugié à cause des troubles” dans le registre paroissial où il faisait baptiser un de ses enfants.

    120Plus nombreuse, plus composite, cette seconde vague d’immigration irlandaise semble également avoir été plus volatile. Ces réfugiés irlandais participèrent massivement à l’effort d’armement malouin en course pendant les guerres de la fin du règne de Louis XIV, surtout pendant celle de la Ligue d’Augsbourg où l’on ne relève pas moins de 26 noms d’Irlandais parmi les capitaines de corsaires et 14 noms parmi les armateurs. Mais certaines de ces familles ne firent que passer, ou n’y restèrent guère plus d’une génération, telle la seconde branche des Walsh, venue de Dublin se réfugier à Saint-Malo vers 1690-91 : le père, Philippe commanda des corsaires entre 1692 et 1702 et participa à l’armement, mais ses fils repartiront vers d’autres cieux après 1720, vers Nantes en l’occurrence, où Antoine et François édifieront l’une des grandes maisons nantaises du milieu du XVIIIe siècle. D’autres, comme les Butler, après avoir participé à l’armement en course, choisiront la voie de la Compagnie des Indes où ils trouveront eux aussi la fortune...Mais qu’importe ici la longue durée : à moyen terme ces Irlandais “débarqués” et réfugiés ont contribué de manière notable à élargir la base du groupe marchand malouin pendant les vingt-cinq dernières années du règne de Louis XIV.

    121Malgré cet apport irlandais l’immigration marchande à Saint-Malo au XVIIe siècle était cependant aux trois-quarts d'origine “régnicole”, mais ici aussi avec une très forte sélectivité, comme la carte le montre de manière plus évidente encore que le tableau ci-dessus. La moitié orientale du Royaume, à l’est du méridien de Paris n’a fourni aucun élément à notre groupe marchand, et la moitié méridionale – au sud de la Loire – guère plus, à l’exception d’un petit courant d’immigration depuis la “Gascogne” – entendons le Bassin Aquitain, de Bordeaux à Toulouse, de Bergerac à Bayonne, d’où vinrent 7 à 8 familles marchandes en un siècle, dont la plus notable fut celle des Gris, venue de “Bouère en Gascogne” au début XVIIe siècle, qui était pleinement intégrée à l’élite négociante locale sous Louis XIV. C’était là, pour partie, l’héritage de relations fort anciennes liées au trafic du vin.

    122Mais à cette nuance “gasconne” près, tout le reste de l’immigration marchande “française” vers Saint-Malo venait du quart nord-ouest du Royaume, délimité par la Seine (de Paris à Rouen) et la Loire, d’Orléans à Saint-Nazaire. La carte nous permet d’identifier de manière plus précise les sources de cette immigration “régionale”, qui représentait plus des deux-tiers du total des apports extérieurs.

    123Avec trois ou quatre “émigrés” chacun, Paris (d’où venait Pierre Bourgault de la Henrière, l’un des plus grands noms de la place vers 1680/90), Rouen, les provinces ligériennes (notamment Tours, d’où vinrent les frères Banchereau dans les années 1700), ne fournissaient qu’un appoint. Et, fait plus surprenant à première vue, il en allait pratiquement de même pour la Basse-Bretagne, d’où ne vinrent en un siècle que trois ou quatre familles marchandes issues de Morlaix, dont la plus notable était celle des Sioc’han.

    124Autant dire que le bassin de recrutement de la bourgeoisie marchande malouine était fort étroit, même s’il transcendait suffisamment les limites provinciales pour justifier la fameuse devise de la cité : “ni Breton, ni Français, Malouin suis”. Tout au long du XVIIe siècle la place de la Rance attira en effet à elle des entrepreneurs venant simultanément, et en proportion presque égale, de la Haute Bretagne environnante et de la Basse-Normandie voisine, qui lui donnaient sa coloration fondamentale de bourgeoisie régionale à dominante “normano-bretonne”, pimentée d’un zeste d’Irlandais à partir de 1650.

    125Numériquement l’apport haut-breton est certainement dominant au XVIIe siècle comme dans la longue durée, et ce d’autant plus que nous n’avons pas pris en compte dans notre recensement ci-dessus l’immigration à très court rayon depuis les paroisses maritimes du Clos-Poulet (telle Cancale, pépinière de marins et futurs armateurs), de la ria de la Rance (telles Saint-Suliac ou Pleurtuit), ou du littoral de Dinard à l’Arguenon, vivant en symbiose depuis des siècles avec le port malouin qui assurait de l’emploi à leurs marins, et attirait tôt ou tard les plus entreprenants. Il s’agit ici de transferts à l’intérieur d’un bassin d’emploi plus que d’immigration véritable.

    126Au-delà de la zone maritime, l’attraction de la place de la Rance s’exerçait avant tout sur les bourgeoisies marchandes des petites villes de l’arrière-pays proche telles Dinan (d’où vinrent les Gaubert, les Mahé...), Lamballe (d’où vinrent les frères Chappedelaine, au début du XVIIIe siècle), Fougères (Charles Breget...) et surtout Vitré, pépinière de marchands et réservoir d’entrepreneurs pour sa voisine maritime, dont nous reparlerons plus loin.

    127Observons cependant, a contrario, que les deux plus grandes villes de la province, toutes deux situées en Haute-Bretagne, Rennes la capitale (peu marchande il est vrai), et surtout Nantes, la grande place ligérienne, n’ont fourni aucun élément au milieu marchand malouin : on touche là aux limites de l’attraction malouine, et l’on voit ainsi se dessiner sur ce plan “social” la ligne de partage nord-sud entre les zones d’influence des deux grands pôles capitalistes bretons des Temps Modernes. Avec une nuance quand même : à la faveur peut-être d’un certain engourdissement du dynamisme nantais, Saint-Malo a pu attirer au début du XVIIe siècle (vers 1620-1650) un nombre significatif de marchands des petits ports de la Basse-Loire – Montoir, Saint-Nazaire – d’où vinrent les Bécard, Bossinot, Rotou, Samson, qui s’installèrent durablement sur les bords de la Rance, et y firent souche de dynasties marchandes vigoureuses (il n’y avait pas moins de quatre Bossinot opérant comme marchands en 1682), promises pour certaines d’entre elles – les Bécard surtout – à une belle réussite au XVIIIe siècle.

    128Mais par-delà cette prépondérance quantitative des apports bretons, somme toute normale car Saint-Malo était quand même ville bretonne malgré les dénégations de sa devise, on ne saurait minimiser l’importance – quantitative et qualitative – des apports normands, essentiellement bas-normands, qui représentaient au moins le quart des marchands venus s’installer à Saint-Malo au cours du XVIIe siècle. C’est d’ailleurs là un phénomène de longue durée, car nombre de familles négociantes que nous identifions vers 1700 comme de vieille souche malouine – tels les Perrée ou Avice – étaient venues, elles aussi, deux ou trois siècles plus tôt de cette Basse-Normandie proche qui relevait à tant d’égards de l’hinterland malouin. Si les petites villes de l’intérieur – Falaise, Argentan, Vire ou Caen – fournirent chacune un ou deux éléments, c’est la façade occidentale du Cotentin, à quelques heures de voile de Saint-Malo, qui fournissait le plus gros de ces apports, qu’il s’agisse de paroisses maritimes comme Agon, de petites cités marchandes comme Coutances – berceau des Danycan – ou Avranches, et surtout de Granville.

    129 Granville et Vitré constituent d’ailleurs les deux villes de cet Ouest armoricain proche qui ont fourni le plus de transferts d’entrepreneurs (huit pour l’une, douze – au moins – pour l’autre) à la cité de la Rance et illustrent chacune les deux filières principales de recrutement qui grossissent durant tout le XVIIe siècle le groupe marchand malouin.

    130Port d’armement morutier déjà important, pépinière de marins et d’armateurs, le port normand a vu, dans le dernier quart du XVIIe siècle, les plus dynamiques de ses marchands/armateurs – tels les frères Levêque, les frères Onfroy, Baillon, Lhostellier – se laisser attirer par les perspectives plus larges d’entreprise et d’accumulation que leur offrait alors Saint-Malo, où ils jouèrent un rôle de premier plan, à la mesure de leurs ambitions, dans les années 1690-1715.

    131Place toilière dynamique ouverte sur le commerce international dès la fin du XVe siècle, Vitré avait très tôt utilisé pour ses exportations les services du port malouin : il est dès lors logique que des Vitréens – comme d’autres marchands de cités toilières, comme Dinan, Fougères, Morlaix ou Laval – se soient installés dans la ville dès la fin du XVIe siècle, comme le fit Jehan Magon dès les années 1560. La crise dramatique qui secoua la ville à la fin du XVIe siècle, et la décadence consécutive de ses manufactures de canevas, entraînèrent une véritable implosion du pôle capitaliste vitréen au cours du XVIIe siècle, dont une partie du noyau marchand se transféra vers la cité de la Rance. Celle-ci accueillit une bonne douzaine de familles ou fractions de familles marchandes, dont quelques-unes – les Séré, Guillaudeu, Nouail, Marion – devaient s’intégrer de plain pied dans l’élite négociante de la place, au même titre que les Magon qui les y avaient précédé dès le milieu XVIe siècle.

    132Plus que le nombre, ce qui importe ici c’est la qualité : grâce à cette véritable transfusion de “substance entrepreneuriale”, le pôle capitaliste malouin est ainsi au XVIIe siècle l’héritier du pôle vitréen plus ancien et plus mûr, dont il a pu recueillir une partie de l’héritage en matière de commerce international, c’est-à-dire des techniques, des savoir-faire, des réseaux de relations plus encore que des capitaux.

    133Le groupe marchand malouin constituait donc un groupe ouvert, faisant sa place aux hommes nouveaux capables de gravir les marches des divers cursus qui pouvaient conduire au métier de négociant ; et il s’élargit tout au long du XVIIe siècle en attirant à lui les éléments dynamiques des villes et ports de sa zone d’attraction. Mais il s’agissait d’une ouverture limitée, et objectivement sélective comme l’atteste – à quelques exceptions près, celle des Irlandais surtout – l’étroitesse de son aire de recrutement extérieur, essentiellement régionale. Elle ne risquait guère de remettre en cause l’homogénéité fondamentale du groupe préexistant, l’identité d’une bourgeoisie marchande essentiellement “indigène”.

    Une bourgeoisie marchande à dominante indigène

    134Si le milieu marchand malouin s’est constamment enrichi d’hommes nouveaux tout au long du XVIIe siècle, “self-made men” locaux ou marchands “immigrés” d’origine proche ou lointaine, ces apports n’en constituaient pas l’élément essentiel.

    135Au cœur du groupe entrepreneurial qui animait le grand commerce à Saint-Malo au XVIIe siècle, il y avait la bourgeoisie malouine, au sens strict du terme. Evidence, voire vérité de La Palisse ? Certes non, si l’on rappelle les inquiétudes formulées par J. Eon ou Colbert face à l’emprise directe des marchands étrangers sur le trafic des principales places portuaires de la façade atlantique au milieu XVIIe siècle, analyse reprise par des historiens contemporains comme J. Gascon et F. Braudel.

    136L’existence d’une puissante bourgeoisie indigène stable constituait sans doute à cette date la principale spécificité du pôle marchand malouin. Il s’agit de mettre à jour cette réalité sociologique et de tenter de l’expliquer, en dégageant les traits majeurs du profil social d'un groupe à la personnalité fortement marquée.

    Un noyau central de grands lignages autochtones

    137Le poids de l’élément autochtone s’avère en effet déterminant lorsque l’on essaie d’apprécier l’“ancienneté” du groupe marchand, tel que le rôle de capitation de 1701 nous a permis de le saisir dans sa globalité.

    138Avec, il est vrai, une nuance : l’essentiel des marchands en gros que nous avons intégrés à notre groupe large d’entrepreneurs participant au “commerce de mer” étaient des nouveaux venus, installés dans la ville depuis 1650 (au plus tôt), et pour beaucoup depuis 1685. Il s’agit bien là d’une strate inférieure du monde du grand commerce, avec des éléments en transition vers le statut négociant, que la grande majorité cependant ne réussira pas à atteindre.

    139Mais le tableau change sensiblement lorsque l’on considère le véritable groupe des négociants, soit un ensemble de, 160 noms, qui constituaient la véritable élite économique de la place.

    140On peut assez aisément apprécier l’ancienneté et les “quartiers de bourgeoisie” de ce groupe négociant en confrontant notre listing de 1701 avec diverses sources adéquates : en premier lieu les dépouillements des registres paroissiaux de Saint-Malo publiés par l’abbé Pans-Jallobert, qui nous permettent de repérer la présence de telle de ces familles dans la ville dès le milieu du XVe siècle ; mais aussi les nombreuses “listes de bourgeois” que l’on peut trouver dans les registres de délibération de la communauté de ville depuis le début XVIe siècle, ou dans des recensements exceptionnels encore plus exhaustifs – tel la liste des bourgeois condamnés en 1592 par le Parlement de Bretagne pour la prise du château en 1590, ou la fameuse “liste des bourgeois” ayant contribué à l’emprunt forcé levé par La Trémouille... en 1488, au lendemain de la reddition de la ville aux troupes françaises.

    GRANVILLE, « pépinière » d’armateur » terre-neuviers

    Gravure de N. Ozanne

    VITRÉ, la vieille cité toilière, d’où vinrent les Magon, les Séré, les Nouail

    Gravure du xixe siècle, (Musée de Bretagne)

    141Les résultats de cette analyse de l’“ancienneté” différentielle des familles négociantes présentes dans la cité en 1701 sont tout à fait éclairants :

    – Négociants en activité à Saint-Malo en 1701 :160100 %
    – Négociants installés ou issus d’une famille installée dans la ville depuis 16007647,5 %
    – Négociants issus d’une famille installée dans la villeavant 16008452,5 %
    (dont Négociants issus de familles installées dans la ville avant 1500)(43)(26,8 %)

    142Ainsi, plus de la moitié des négociants malouins recensés en 1701 descendaient-ils de familles présentes depuis plus d’un siècle dans la ville ; et encore n’avons nous pas pris en compte ici des familles comme les Séré ou les Gris, venues s’installer à Saint-Malo dès 1595-1600, au lendemain de la soumission de la cité à Henri IV.

    143Plus spectaculairement encore, plus d’un quart, de nos négociants en activité en 1701 étaient issus de lignages bourgeois dont la présence dans la cité était attestée dès 1500, soit depuis plus de deux siècles. Cas limite sans doute, mais exemplaire de cet enracinement exceptionnel de la bourgeoisie marchande malouine, un lignage comme celui des Trublet – représenté en 1701 par deux négociants, Trublet de la Flourie et Joseph Trublet de Nermont était présent dans la cité malouine depuis – au minimum – la fin du XIVe siècle !

    144Même des familles installées au milieu du XVIe siècle – soit depuis un siècle et demi – comme les Magon ou les de La Haye faisaient presque figure de nouvelles venues par rapport aux véritables dynasties “indigènes’’installées au temps des Ducs et présentes depuis plus de deux siècles, comme les Porée et les Trublet, les Grout et les Picot, les Eon et Le Breton, dont les noms se confondaient avec l’histoire de la cité depuis l’aube des Temps Modernes. Face à cette bourgeoisie d’“ancienne extraction” on conçoit qu’un Noël Danycan ait pu, en 1705 encore, faire figure d’“étranger” aux yeux d’un Bernard Grout...

    145Et cette bourgeoisie de vieille souche malouine n’avait rien à cette date d’une bourgeoisie résiduelle en bout de course. Si l’on considère que la hiérarchie de cotes fiscales – fixée par des commissaires désignés par la communauté et bien informés – reflète grosso modo la hiérarchie réelle des “facultés”, on peut observer qu’en 1701 les deux tiers des négociants les plus imposés – 17 sur 26 capités à plus de 200 livres – appartenaient à ces familles de vieille souche malouine.

    146En 1710 celles-ci fournissaient encore 60 % – 40 sur 66 – des négociants capités au-dessus de 100 livres.

    147“Faut-il chanter les gloires et les mérites des “longues familles”, des lignages ?” s’interrogeait – faussement – Fernand Braudel, en concluant fortement : “C’est mettre en vedette ce que nous appelons l’histoire de la bourgeoisie, porteuse du processus capitaliste, créatrice ou utilisatrice de la hiérarchie solide qui sera l’épine dorsale du capitalisme”.

    148Avec cette vingtaine de grands lignages se perpétuant sur un ou deux siècles, le pôle capitaliste malouin possédait bien cette épine dorsale, son noyau stable, garant de la durée et de la continuité qu’exigeait l’accumulation d’un capital qui n’était pas seulement monétaire, mais tout autant un capital d’expérience et de savoir-faire, de relations et réputation.

    149Au-delà de la seule continuité, d’autres facteurs – mécanismes et choix collectifs – renforçaient encore la cohésion de ce groupe central de lignages indigènes qui constitue un milieu social compact, à forte homogénéité culturelle.

    Un milieu social compact : endogamie et relations de parenté

    150Ces grands lignages autochtones qui se côtoyaient depuis plus d’un siècle, parfois deux, constituaient un véritable milieu cimenté par un réseau dense de relations sociales.

    151Les conditions concrètes de l’existence dans cette ville resserrée y contribuaient fortement, à commencer par la résidence. Sans qu’il existât véritablement avant 1710 et le remodelage de l’espace urbain entraîné par les “agrandissements”, un quartier bourgeois séparé du reste de la société urbaine, le rôle de capitation de 1701 nous permet cependant d’observer que la grande majorité des familles de la bourgeoisie marchande avaient leurs hôtels ou maisons concentrés en deux quartiers, le quartier Saint-Thomas au nord-est de la ville, près du château et de la porte du même nom qui donnait accès au Sillon, et d’autre part dans sa partie sud-est, autour de l’Abbaye Saint-Jean, à proximité de la Grande Rue et de la Grande Porte.

    152Plus globalement, soulignons qu’il était bien difficile de ne pas se côtoyer et se rencontrer dans cette ville de dimension si restreinte, au site insulaire, aux rares lieux publics, parmi lesquels la cathédrale Saint-Pierre, siège de l’unique paroisse de la ville, qui rassemblait régulièrement la quasi-totalité de cette élite sociale pour la célébration du culte, les cérémonies officielles (Te Deum) et les grands actes de la vie sociale – mariages, enterrements – de ces familles notables de la ville. Et l’homologie des fonctions économiques amenait tous ces chefs de familles marchandes à se rencontrer chaque jour ouvrable à la “Bourse Commune” du Ravelin, face à la Grande Porte, qui constituait le cœur de la place marchande où se centralisaient les informations et se nouaient les affaires.

    153La pratique du commerce, le recours fréquent à l’association commerciale imposaient des formes de “sociabilité professionnelle” spécifiques au milieu négociant, qui contribuaient sans nul doute à l’homogénéisation du milieu.

    154L’unité de lieu, chère au théâtre classique, caractérisait fortement la vie quotidienne des négociants malouins, et contribuait objectivement à intensifier les relations sociales au sein de cette bourgeosie marchande. Mais il est vrai qu’il ne suffit pas de se côtoyer pour se fréquenter, et encore moins se “mêler”, s’interpénétrer socialement. Tous les négociants qui se rencontraient au Ravelin pour y faire affaire n’entretenaient pas nécessairement entre eux des relations sociales étroites.

    155C’est avant tout entre les négociants appartenant à ces vieilles dynasties bourgeoises locales qu’existaient des liens plus serrés, découlant des stratégies d’alliances matrimoniales développées avec constance par celles-ci dans la longue durée.

    156Non d’ailleurs que ces stratégies matrimoniales aient été totalement univoques. Dès le milieu du XVIIe siècle, l’analyse des généalogies des plus puissants lignages, comme les Eon ou les Magon, nous permet d’observer déjà des symptômes de diversification pour ce qui concerne le mariage des filles, avec recherche d’alliances “honorables” hors de la ville avec des fils de la bonne noblesse provinciale. C’était là l’amorce d’une tendance fondamentale, peu originale au demeurant, qui s’accélèrera fortement au-delà de 1700, comme nous y reviendrons longuement plus loin. Mais il ne s’agissait avant 1700 que d’une nuance minoritaire, et en tout état de cause secondaire pour notre propos.

    157Car ce qui nous intéresse d’abord, à ce stade de l’analyse, ce sont les alliances des fils qui restaient sur place pour perpétuer le lignage et en prolonger l’activité économique.

    158Les dépouillements des registres paroissiaux publiés par l’abbé Paris-Jallobert pour toutes ces grandes familles, complétés ou corrigés par les sources “sociales” les plus adéquates – notamment le contrôle des actes pour les contrats de mariage à partir de 1693 – nous permettent d’apprécier ces choix matrimoniaux et de tenter d’en dégager la logique, aussi bien par une approche généalogique pour chacune de ces grandes familles, qu’au niveau global. Nous avons ainsi analysé les alliances d’un échantillon de 50 chefs de famille marchande de vieille souche malouine (c’est-à-dire installés dans la ville avant 1600), en activité dans les années 1680, dont le tableau ci-dessous nous présente la ventilation :

    Origine de l’épouseNombre %
    Famille extérieure à Saint-Malo510 %
    Famille résidant à Saint-Malo4590 %
    dont – famille d’origine étrangère24 %
    - famille française installée depuis 1600612 %
    - famille installée avant 16003774 %
    TOTAL50100 %

    159Cette coupe globale, qui vaut pour la seconde moitié du XVIIe siècle, démontre de manière évidente la tendance fondamentale à l’endogamie de ces lignages marchands malouins, d’un triple point de vue.

    160Il s’agit d’abord d’une endogamie géographique, très prononcée, puisque 10 % seulement de ces marchands ont pris épouse hors de leur ville. A une exception près – Nicolas Eberard épouse une demoiselle Girault, d’une famille de noblesse d’office (Chambre des Comptes de Nantes) implantée sur les bords de la Rance –, les quelques alliances “extérieures” furent conclues dans d’autres villes relativement proches de la province de Bretagne, ce que confirme l’analyse des généalogies bourgeoises. Quelques marchands malouins pouvaient ainsi conclure des alliances à Dinan ou à Fougères (tel Guillaume Vincent des Bas-Sablons qui épousa Guyonne Le Pays), à Saint-Brieuc et Morlaix (où Julien Bourdas épouse en seconde noce Marie Jégou), à Rennes, et surtout à Vitré où Bernard Grout de la Corderie épousait une Geffrard en 1662, et Guillaume Moreau de la Primerais, Gilonne Marion en 1693 : le transfert d’une partie de la bourgeoisie vitréenne vers Saint-Malo au cours du XVIIe siècle se double ainsi durant cette période d’un réseau serré d’alliances entre les bourgeoisies des deux villes hautes-bretonnes, qui devait renforcer encore leur “relation particulière”.

    161Mais il s’agissait aussi d’une endogamie socio-professionnelle non moins étroite. Avec quelques nuances il est vrai pour les quelques mariages extérieurs : ainsi Jean Heurtault de Bricourt épousait en 1674 à Saint-Brieuc Marie Landais, fille du commissaire de la Marine ; surtout les bourgeois malouins pouvaient conclure des alliances à Vitré (ou à Rennes) avec des familles bourgeoises ayant déjà glissé de la marchandise vers la finance comme les Geffrard, Le Moyne ou de Gennes. Mais les mariages des fils de famille marchande conclus à Saint-Malo s’effectuaient quasi-exclusivement dans le milieu marchand lui-même. C’était d’ailleurs moins un choix qu’une contrainte résultant d’une situation de fait : il n’y avait à cette date, dans cette ville maritime “mono-fonctionnelle” aucune autre élite sociale susceptible d’offrir ses filles aux grandes dynasties marchandes locales, sauf pour celles-ci à “déchoir” en s’alliant aux professions libérales, qui gravitaient à un niveau de fortune et de prestige nettement inférieur aux leurs.

    162Cette endogamie socio-professionnelle presque absolue de nos “bourgeois et marchands” malouins du XVIIe siècle n’a rien d’une originalité particulière, on la retrouverait à l’identique dans bon nombre de villes du Royaume. Mais elle se doublait de choix encore plus sélectifs à l’intérieur même du milieu marchand résidant sur place.

    163Car le trait le plus frappant qui se dégage de l’analyse des choix matrimoniaux de ces dynasties marchandes indigènes est bien leur propension évidente à s’allier entre elles.

    164Il ne s’agissait pas, il est vrai, d’un choix absolu, puisque huit des marchands de notre échantillon –sur 50, soit 16 % – avaient pris femme sur place dans des familles marchandes d’installation plus récente, postérieure à 1600 ; encore faut-il préciser qu’il s’agissait dans plusieurs cas de familles installées depuis déjà longtemps, dès 1600, telles les Gris ou les Séré de la Paquerie (dont Pierre Grout épouse une fille en 1658).

    165Mais 75 % de nos marchands de vieille souche malouine avaient pris femme au sein de leur propre milieu, démontrant ainsi leur tendance dominante à une endogamie socialement sélective, au sein même du milieu négociant, au-delà de la simple endogamie socio-professionnelle.

    166On peut d’ailleurs noter que chez les plus grandes familles bourgeoises de la ville cette tendance à l’endogamie pourra aller dès le début XVIIIe siècle jusqu’aux inter-mariages entre branches d’un même lignage : ainsi en 1709 François-Auguste Magon de la Lande, héritier de la branche aînée du lignage, épousait Marie-Gertrude Magon de l’Epinay, fille d’un cousin germain de son père ; de même en 1712 Guillaume Eon épousait-il en seconde noce Marie-Angélique Eon, fille de son cousin germain Nicolas Eon du Vieux-Chastel. Ces mariages “internes” aux lignages se multiplieront d’ailleurs au cours du XVIIIe siècle au sein des plus grandes familles, nous y reviendrons plus loin.

    167Si, pour reprendre la formule-choc de Roland Mousnier, “le groupe social ce sont les gens qui se marient entre eux”, cette analyse des alliances permet de démontrer l’existence et la cohésion de ce noyau stable de grands lignages autochtones qui constituait le groupe central du milieu marchand malouin au temps de Louis XIV.

    168Les conséquences sociales directes de cette endogamie sont tout à fait évidentes : ces multiples alliances nouées entre ces 20 à 30 lignages d’“ancienne extraction” pendant un ou deux siècles créaient entre eux un réseau inextricable de liens de parenté qu’il faudrait traiter par ordinateur pour pouvoir clarifier. “Tous cousins”, ou presque, étaient les descendants de ces vieilles familles, à un degré proche ou lointain, comme on en avait parfois la confirmation au détour d’une correspondance commerciale ou à l’analyse des bénéficiaires d’un partage successoral. Il suffit de partir de l’un ou l’autre de ces grands lignages, et d’effectuer l’analyse de ses alliances conclues à Saint-Malo pendant un siècle pour voir apparaître les relations de parenté – proches ou lointaines – nouées avec une dizaine d’autres lignages de la cité, comme le montrent les schémas généalogiques de quelques grands lignages présentés dans ce livre.

    169En un siècle et demi de présence à Saint-Malo-entre 1560 et 1710 –, le lignage Magon, pris dans sa dimension la plus large, en y englobant la branche aînée (Magon de la Lande, de la Chipaudière, de la Balue) et la branche cadette (de la Fontaine Roux, de la Villepoulet, de la Villebague...) avait pu nouer alliance, par le mariage de ses fils, avec neuf autres dynasties bourgeoises locales, dont plusieurs de tout premier plan comme les Moreau, les Grout, les Eon... Au surplus les Magon allaient pouvoir nouer – ou renouer – par le mariage de leurs filles avec deux grandes familles marchandes d’origine vitréenne venues s’installer à Saint-Malo au cours du XVIIe siècle, les Séré et les Marion. Encore ne s’agit-il ici que de la partie visible de l’écheveau, car, par l’intermédiaire de certaines de leurs alliances avec d’autres dynasties marchandes à la stratégie matrimoniale aussi complexe que la leur – tels les Eon –, ils entraient aussi, indirectement, en relation de parenté avec d’autres familles aussi importantes que les Baude, les Picot, les Eberard.

    170On comprend, après avoir décrypté ces réseaux de parenté directe et indirecte, qu’un Magon de la Balue ait pu qualifier de “cher cousin” nombre de négociants de sa génération tels Henri et Joseph Baude, Michel et Julien Picot de Clos-Rivière, avec qui il était en relation d’affaires particulièrement étroites.

    171C’est sur un mode plus indirect que la famille Magon devait nouer alliance avec une autre des grandes dynasties bourgeoises malouines, les Le Fer, lorsqu’en 1700 Pierre Le Fer de la Saudre épousa Marie Gilbert, veuve de Nicolas Magon de la Chipaudière le jeune (1670-1698), décédé prématurément en lui laissant quatre enfants.

    172Un mariage aussi peu commun – il était rare qu’une veuve chargée d’enfants trouvât à se remarier. même en milieu bourgeois... – marquait à l’évidence une volonté d’alliance entre ces deux grandes dynasties, qui devait avoir des suites : ce sont les fils des deux mariages de Marie Gilbert, Jean-Baptiste, Nicolas et Guillaume Magon d’un côté, et leurs demi-frères Pierre et Guillaume Le Fer de la Saudre de l’autre, qui devaient jeter dans les années 1720 les bases de la maison “Magon-Le Fer” qui s’imposa durant tout le XVIIIe siècle comme l’une des plus puissantes maisons de commerce de la place de Cadix, après avoir été lancée au départ avec le soutien conjoint des deux grandes familles malouines ainsi alliées.

    LA CATHÉDRALE, CŒUR SPIRITUEL D’UNE CITÉ CATHOLIQUE

    Vue d’ensemble de la façade ouest
    Cliché Eric Vivier

    Vue partielle du collatéral nord, ou aile de St-Côme, dont la construction de 1595 à 1607 par Thomas Poussin, dans un style influencé par la Renaissance italienne, symbolise dans la pierre la volonté d’appartenance de la ville et de ses élites à l’univers religieux et culturel du catholicisme romain.
    Cliché B. de Quénetain

    173Car il ne s’agit pas pour nous de faire de la généalogie pour l’amour de l’art, mais de mettre à jour les réseaux complexes de parenté – directe et indirecte – qui unissaient entre eux ces lignages de vieille souche malouine, dans la mesure où ils pouvaient sous-tendre et structurer des liaisons d’affaires tout à fait essentielles. Même si, faut-il le préciser, ces rapports de parenté n’étaient aucunement exclusifs de jalousies et de rivalités, de clivages et de concurrences attisées par le jeu normal de l’économie de marché.

    174Ces liaisons de parenté entrecroisées, nouées au fil des mariages entre lignages de vieille souche malouine, tissaient une trame sociale extrêmement serrée qui constituait objectivement ces familles comme un véritable groupe social structuré et particulièrement compact. D’autres facteurs, d’autres choix contribuaient cependant à la cohésion et à l’homogenéité de ce groupe.

    Une forte identité religieuse : une bourgeoisie catholique

    175La bourgeoisie “malouine”, au sens strict de ce terme désignant ici ce groupe central de lignages marchands de vieille souche indigène, constituait en effet une bourgeoisie catholique, affirmant massivement, profondément – pour autant qu’on puisse atteindre la vérité des âmes à travers l’analyse des comportements extérieurs – voire même agressivement, son identité religieuse.

    176C’était là le produit d’une histoire déjà longue, où l’essentiel s’était joué à la fin du XVIe siècle. Comme tant d’autres cités marchandes, Saint-Malo avait sans doute subi dans la deuxième moitié de ce siècle quelques influences réformées provenant de villes ou régions avec lesquelles elle était en interaction constante, comme Vitré – dont une fraction majoritaire de la bourgeoisie passa alors à la Réforme –, ou la Normandie voisine. Mais les conditions locales n’étaient pas optimales pour que s’épanouisse la Réforme dans cette ville épiscopale encore soumise au pouvoir de juridiction d’une co-seigneurie ecclésiastique, dans cette cité marchande aussi que des liens commerciaux de plus en plus étroits unissaient à l’Europe latine du catholicisme tridentin triomphant, même s’il faut se garder en la matière de tout déterminisme.

    177S’il y eut des dissidents, comme l’atteste la virulence des affrontements internes que connut alors la ville, la majorité de la bourgeoisie locale bascula du côté du catholicisme dans les années 1580, et sous sa forme “intransigeante”, puisqu’elle se rallia à la Ligue dès les années 1585, au point de s’engager dans la voie de la rupture ouverte avec le Roi huguenot. Cette rupture devait atteindre son paroxysme avec la prise d’assaut du Château en 1590 et le massacre du gouverneur “royaliste”, et se prolonger quatre années durant sous la forme d’une vie institutionnelle autonome, que désigne l’expression un peu abusive de “République Malouine” chère à l’érudition locale, qu’a bien analysée Jouon des Longrais. Certes, le “conseil révolutionnaire” des bourgeois malouins, animé par des politiques habiles comme Frotet et le procureur-syndic Jean Picot de la Gicquelais, avait su se démarquer habilement de l’aile extrémiste de la Ligue (dont les partisans locaux furent finalement expulsés), conserver son autonomie par rapport au duc de Mercoeur, et négocier assez tôt et à des conditions favorables son ralliement à Henri IV, désormais converti à la “vraie foy” et en passe d’achever la reconquête du Royaume.

    178Mais cette crise de la fin du XVIe siècle avait modelé de manière indélébile le visage religieux de la cité malouine pour tout le XVIIe siècle, et au-delà, comme Chateaubriand et Lamennais en témoigneront à leur manière bien plus tard. Les dissidents, partisans déclarés ou sympathisants cachés de la Réforme, avaient été éliminés, contraints à l’exil avec confiscation de leurs biens, ou pour les plus timorés, poussés à se rallier à la foi majoritaire et victorieuse. Saint-Malo s’affirma désormais sans ambiguïté comme une ville catholique, ainsi que les bourgeois en avaient fait la condition première de leur ralliement à Henri IV, dans leur “cahier d’articles” adopté en assemblée générale le 1er août 1594, qui fut entériné par l’Edit de Réduction consenti par le Roi le 1er octobre suivant : ‘'Que sa Majesté conservera les dits habitants en leur ancienne religion catholique, apostolicque et romaine, sans qu’il soit toléré ny permis en ladite ville ny a trois lieues près dicelle exercice d’aucune aultre religion... ny ne seront soufferts s’habituer aucun en ladite ville qui soient d’aultre religion que la catholique, encore qu’ils fussent nattifs et originaires de laditte ville”.

    179Désormais, et pour deux siècles, l’octroi du “droit de bourgeoisie” par ailleurs libéralement accordé en règle générale – était subordonné aux résultats d’une enquête sur la religion du candidat et à la production par lui de “preuves de catholicité”. “Les habitants de Saint-Malo... pour preuve de leur religion sont fondés en privilège de n’admettre entre leurs bourgeois et habitants aucune famille qui ne soit de religion catholique ” rappelait encore – pour s’en faire gloire – un mémoire collectif des négociants malouins en 1688... Et l’analyse attentive des registres de délibération de la communauté de ville démontre que jusqu’aux années 1720 au moins, ce n'était pas là une simple clause de style.

    180Dès lors, la cité malouine devint durant tout le XVIIe siècle un des foyers d’épanouissement de la Réforme Catholique en Bretagne, ainsi que Jean Quéniart l’a analysé de manière détaillée, en mettant en évidence ses diverses manifestations, telle la prolifération des Ordres religieux urbains, l’essor de formes de piété et de pratiques religieuses nouvelles, etc. L’impulsion de grands évêques réformateurs comme Mgr Le Gouverneur (d’origine locale), ou Mgr Du Harlay, a certainement été très importante au départ, et leur effort a été soutenu et prolongé jusqu’au début du XVIIIe siècle par des personnalités de grande envergure comme Mgr de Guémadeuc ou Mgr Desmaretz (frère du Contrôleur Général). Mais tout indique que cette pénétration en profondeur de la Réforme catholique dans la société urbaine au cours du XVIIe siècle – dont témoignent entre autres, des comportements démographiques significatifs comme la faiblesse des conceptions prénuptiales ou du taux de naissances illégitimes (0,66 % en 1651-1700), particulièrement bas pour une cité maritime – s’est effectuée avec l’adhésion et la participation active de la bourgeoisie malouine elle-même.

    181Bien des indices incitent à le penser, à commencer par l’évolution des noms de navires, avec la floraison à la fin du siècle de dénominations révélatrices de la religiosité de la Réforme catholique, qu’il s’agisse des innombrables SAINT-ESPRIT, ou de noms symptomatiques du culte marial : VIERGE de GRACE, IMMACULEE CONCEPTION, NOTRE-DAME DE L'ASSOMPTION, NOTRE-DAME DU ROSAIRE...

    182On peut observer aussi durant tout le XVIIe siècle une propension évidente de la plupart de ces grandes familles à orienter un nombre important de leurs enfants – des filles mais aussi des garçons – vers les vocations religieuses, et notamment vers des ordres issus de la Réforme catholique comme la Compagnie de Jésus, où s’engagèrent plusieurs rejetons de la bourgeoisie malouine au XVIIe siècle. Précisons cependant que pour des cadets de grandes familles comme Jean Magon (fils de J. Magon de la Lande), Vincent De La Haye ou Nicolas Porée du Parc, l’accès à des fonctions canoniales au chapitre de Saint-Malo (ou de villes voisines comme Dinan) pouvait représenter une forme enviable de réussite sociale, en même temps qu'une marque d’honneur – terrestre – et une source d’influence pour leur famille.

    183On peut mettre en évidence bien d’autres manifestations extérieures de cette “religion” affichée par les grandes familles marchandes. Nombre d’entre elles continuent jusqu’au début du XVIIIe siècle à fonder des chapellenies, telle la famille Vivien de la Vicomté à Plévenon en 1699 (“à l’invocation de la Très Sainte Vierge de Grâce” précise l’acte), ou Charles Locquet de Grandville, qui fit en 1711 une donation – sous forme d’un contrat de constitution de 1 200 livres par an – pour construire à Saint-Servan une chapelle dédiée à Saint-Charles et entretenir son desservant.

    184Mais cette “piété” se traduisit extérieurement surtout par la pratique des donations charitables. Celles-ci pouvaient être canalisées de manière institutionnelle par la vieille confrérie bourgeoise de Saint-Jean-Baptiste, qui en 1592, s’était transformée – ou dédoublée – en Compagnie du Saint-Sacrement, selon un modèle développé à l’échelle nationale : nous connaissons mal son activité concrète, mais nous constatons qu’elle a été dirigée jusqu’au début du XVIIIe siècle par des “abbés” (laïcs) représentatifs des grandes familles marchandes comme Jean Trublet de la Potinais vers 1675 ou Pierre Grout de la Villejacquin en 1700-1710.

    185D’autres familles négociantes se lancèrent individuellement dans des créations d'établissements charitables ou “sociaux” d’envergure, telle la veuve Gaullier de la Palissade qui fera construire à Saint-Servan la “Communauté du Bon Pasteur” pour filles repenties, ou la famille Danycan qui fondait en 1711 l’Hôpital du Rosais en Saint-Servan, à l’initiative de Julienne Danycan et de son époux, le grand négociant Jean Le Prouvost de la Roche, relayés et appuyés par Noël Danycan lui-même.

    186Plus nombreux encore seront ceux qui soutiendront de leurs dons, à l’occasion de retours heureux de leurs navires, le développement d’institutions à finalité sociale comme l’Hôpital Général créé à Saint-Servan en 1662, tel Jean Magon de la Lande et sa femme Laurence Eon qui donnaient en 1694 15 200 livres pour augmenter le fonds destiné à l’entretien des filles repenties. Charité bien ordonnée d’ailleurs, dans la mesure où Jean Magon figurait, avec quelques-uns de ses confrères, parmi les administrateurs de cette institution.

    187De même est-ce sur les “exhortations pressantes” de l’évêque François Desmaretz que les plus grands négociants de la place – les frères Magon, Eon, Locquet de Grandville, Danycan, Baillon – acceptèrent en juin 1709, au plus profond de la crise frumentaire qui frappait le Royaume, de faire une avance de fonds de “cent mil écus” (près de 400 000 livres) afin d'armer quatre vaisseaux destinés à aller charger des blés en Méditerranée “pour les porter au Havre où ils donneront au prix coûtant et sans autre condition”. Cette manifestation ostentatoire de “charité” en une conjoncture aussi tragique n’était peut-être pas dénuée cependant d’arrières pensées intéressées, si l’on en croit le jugement sceptique du commissaire de la Marine Lempereur : "Rien ne serait plus louable si on pouvait croire qu'une si noble émulation n’eut pour objet que le soulagement des pauvres et pour motif que l'amour de la patrie” concluait-ii perfidement dans une lettre au ministre, en y subodorant une manoeuvre des négociants en vue d’un marchandage avec le pouvoir sur les retours de la Mer du Sud.

    188Quelles qu’en aient été les arrière-pensées, Jean Magon de la Lande ne devait sans doute pas regretter son geste charitable, lui qui mourut subitement quelques jours plus tard “en sortant du confessionnal...”.

    189Mais gardons-nous ici de l'hyper-criticisme par rapport à des hommes dont la réussite éclatante se traduisait par ces actes charitables spectaculaires. “Il était très charitable” notait Mme de la Villeblanche en signalant à une correspondante la mort de Charles Locquet de Grandville en 1713. Et comment ne pas souligner l'ampleur de la “générosité” de Pierre de La Haye, comte de Plouër, mort sans enfant en décembre 1703, qui légua par testament le tiers de son immense fortune (1 600 000 livres) à l’évêque de Saint-Malo, et à diverses institutions charitables ; ou celle, plus exemplaire encore, d’Alain Magon de la Gervaisais, mort à Paris en avril 1683 sans héritier direct, après une longue carrière de négociant à Cadix, qui légua la totalité de sa fortune – évaluée à 228 000 livres – à des institutions religieuses et, surtout, à des institutions charitables de Saint-Malo (Hôtel-Dieu et Hôpital Général) afin d'“aider les pauvres filles orphelines à se marier..., à faire apprendre quelque métier à de pauvres garçons aussi orphelins,... et à distribuer aux pauvres nécessiteux de la dite ville [de Saint-Malo]...”.

    190L’analyse détaillée du contenu de ces grandes donations – comme de plus modestes – montre bien du reste que ces pratiques charitables redistributives n’étaient pas exemptes d’un esprit d’utilitarisme et de préoccupations de contrôle social, ainsi que le notait Jean Quéniart, qui n’avaient rien de spécifique à la bourgeoisie malouine.

    191Chez certains d’entre eux, à la réussite il est vrai hors du commun comme Danycan, l’inquiétude religieuse ne fut d’ailleurs pas complètement apaisée par cette “justification par les oeuvres” que traduisaient ses multiples donations : on le verra à la fin de sa vie participer à une véritable secte janséniste “extrémiste” qui se développa au sein de la haute bourgeoisie malouine au début du XVIIIe siècle en allant jusqu’à l’organisation de véritables manifestations “convulsionnaires” homologues aux événements parisiens contemporains.

    192Il s’agit là assurément d’une tendance très minoritaire et d’événements ponctuels. mais qui nous éclairent en tant que cas limite sur le climat “spirituel” ou idéologique dans lequel baignait notre bourgeoisie malouine au temps de Louis XIV.

    193Pas d’anachronisme donc, nous ne sommes pas ici à Amsterdam la tolérante, refuge de tous les dissidents, et la “crise de la conscience européenne” repérée par Paul Hazard en ces années à la charnière des XVIIe et XVIIIe siècles ne semble guère avoir touché notre bourgeoisie négociante bretonne... même si certains de ses rejetons – et d’une belle envergure, tels Moreau de Maupertuis ou Offray de La Mettrie, allaient bientôt en sentir les effets et l’incarner à leur manière...

    194C’est dans un catholicisme post-tridentin profondément intériorisé, un catholicisme intransigeant et presque de combat, que la bourgeoisie malouine a trouvé au XVIIe siècle – un long XVIIe siècle, des années 1580 à 1725... – sa cohérence idéologique et sa cohésion socio-culturelle.

    195On se situe ici, à première vue, aux antipodes du schéma wébérien classique ! A moins que, en reprenant la méthode d’analyse du grand sociologue allemand mais non ses postulats, Saint-Malo nous offre tout au contraire un bon observatoire pour réfléchir sur les rapports complexes qui ont pu exister entre catholicisme et capitalisme dans cette moitié de l’Europe où triomphe la Réforme tridentine.

    196La réussite éclatante – à leur échelle – des Malouins au XVIIe siècle nous démontre, avec quelques autres – celle des Génois a fortiori... – que les deux phénomènes n’étaient pas nécessairement antagoniques.

    Des effets complexes : exclusivisme malouin et capacité d’intégration

    197L’existence de ce noyau central indigène à forte cohésion sociale et religieuse n’a évidemment pas été sans effets sur le développement du milieu marchand opérant sur la place. Elle a pesé de manière complexe, fonctionnant parfois comme un pôle répulsif freinant l’installation d’éléments extérieurs jugés hétérodoxes ou perturbateurs, et limitant d’autant la diversification du groupe ; mais la bourgeoise malouine a pu également manifester, fut-ce sélectivement, une capacité d’intégration de certains éléments extérieurs, qui pouvaient être assimilés dans ce creuset que constituait aussi le rocher insulaire.

    Monolithisme religieux et exclusion sociale

    198A l’évidence le climat idéologique monolithique, voire intolérant, prévalant à Saint-Malo au XVIIe siècle, a eu des effets de dissuasion ou de filtrage sur l'immigration marchande extérieure, en limitant l’installation de dissidents de toutes sortes.

    RICHESSE NÉGOCIANTE ET PRATIQUES CHARITABLES

    Vue des parties anciennes de l’hôpital général construit à partir des années 1660 au Val en Saint-Servan, grâce notamment aux donations faites dans leur testament par de riches négociants comme Alain Magon de la Gervoisais (en 1683) et Pierre de la Haye (en 1703).
    Cliché de B. de Quénetain

    Porte de l’Hôpital du Rosais fondé à St-Servan vers 1710 par le négociant Jean Le Prouvost de la Roche et son épouse Julienne Danycan.
    Cliché B. de Quénetain

    199On ne doit pas s’étonner dans ce contexte de ne pas trouver trace de juifs à Saint-Malo au XVIIe siècle, bien qu’il y en ait certainement eu au Moyen-Age comme l’atteste l’existence d’une “rue des Juifs”. En 1740 encore, la tentative d’installation de marchands juifs français venus de Bordeaux – Petit et Dalpuget – devait susciter l'hostilité des marchands locaux, soutenus par la municipalité, et leur expulsion finale, en conformité avec les privilèges de la ville, appliqués à la lettre malgré les réserves évidentes de l’Intendant de Bretagne. Ceci n’empêchait évidemment pas les négociants malouins de faire des affaires à l’extérieur avec leur homologues israëlites des grandes places européennes, qu’il s’agisse de sephardim de Livourne ou de marranes de Lisbonne, Amsterdam ou Londres, tels les Mendez Dacosta qui devinrent des clients et partenaires attitrés de la maison Magon de la Balue après 1720 ; mais sans que ce dernier se départisse pourtant d’une certaine dose de méfiance anti-judaïque, comme on l’observe incidemment au détour d’une correspondance commerciale. Ainsi en 1722 écrivait-il à ses neveux Magon de Cadix de faire expédier ses fonds du Mexique vers Londres par le vaisseau de permission anglais en leur recommandant de les faire remettre de préférence entre les mains de l’Irlandais Gerald Fitzgerald, plutôt qu’à Jean Mendez Dacosta, pourtant gros client et partenaire régulier : “mais comme il est juif j'ai plus confiance dans le premier”. Simple nuance, à ne pas exagérer, mais en l’occurrence très significative d’affinités et de “préférences ʻ, non pas nationales en l’occurrence, mais confessionnelles, dans la pratique du commerce international.

    200Mais l’effet de dissuasion ou filtrage idéologique a pu jouer surtout envers l’élément protestant, dont la fraction ’indigène” avait été, on l’a vu, expulsée ou absorbée dès avant 1600. Sans qu’il faille y voir une cause exclusive – le problème était plus complexe – comment ne pas penser que ce climat idéologique monolithique n’ait pas freiné l’installation de marchands protestants de l’Europe du Nord et du Nord-Ouest, notamment des Hollandais que nous voyons s’installer pratiquement dans toutes les autres places de la France atlantique au cours du XVIIe siècle ? Observons, à tout le moins, que les deux seuls marchands hollandais dont nous trouvions trace à Saint-Malo pendant tout le règne de Louis XIV aient été des Hollandais catholiques, Duvelaër, et à la fin du XVIIe siècle, Houtman, que le commissaire de Marine signalait comme “fort ami du R.P. La Chaize... ” (ce qui ne le mit d’ailleurs pas à l’abri de réactions xénophobes de marchands locaux). Tel semble aussi avoir été le cas de Thomas Drake, l'un des deux seuls marchands anglais à s’être installé durablement dans la ville dans la seconde moitié du XVIIe siècle.

    201Pourtant, jusqu’en 1685, il n’était pas absolument impossible aux marchands protestants de venir trafiquer et même s’installer à demeure dans la ville, au moins pour quelque temps : s’ils ne pouvaient être reçus comme “bourgeois” avec tous les privilèges qui en découlaient, du moins était-il toléré qu’ils viennent s’y “habituer”, c’est-à-dire y établir domicile et y faire commerce, sous réserve de s’interdire toute pratique publique de leur culte. Et de fait on peut trouver trace de quelques marchands protestants installés dans la ville au XVIIe siècle, avant la Révocation. Comme à Morlaix, mais à une bien moindre échelle, quelques Anglais venaient s’y installer comme commissionnaires, généralement pour des séjours temporaires, tel ce “Jean Richards, anglais qui réside dans Saint-Malo depuis deux ans”, qui se plaignit d’ailleurs d’avoir vu ses biens pillés lors de l’émeute antianglaise du 23 avril 1654 ; ou encore Turner, John Aylmer, Forty, présents autour de 1680. Cette présence protestante était principalement assurée cependant par des marchands français, originaires de villes ou provinces où se maintenait la R.P.R. : de Gascogne (Testas, Combes), de Normandie avec le Caennais Thomas de Cussy et le grand marchand d’origine rouennaise David Cossard, et surtout du principal foyer breton du protestantisme, Vitré, dans la mesure où l’émigration marchande des Vitréens vers Saint-Malo au cours du XVIIe siècle avait touché les familles huguenotes autant que les catholiques.

    202En s’appuyant sur les registres du temple de Vitré dépouillés et publiés par l’abbé Paris-Jallobert, on peut identifier un nombre significatif de Vitréens issus de familles huguenotes venus s’installer à Saint-Malo au cours du XVIIe siècle, soit très tôt comme Michel Lambarré, soit surtout vers 1660-1680, pour Jacques de Montigny, Thomas Hardy, Jacques Nouail du Fougeray et son neveu Jean Nouail de Cohigné, Daniel de Gennes.

    203Il y avait donc bien, malgré tout, une composante protestante dans le milieu marchand opérant à Saint-Malo avant 1685, comme le confirme l’analyse des abjurations effectuées au lendemain de la Révocation, même si l’essentiel des abjurations alors réalisées – 85 en octobre-décembre 1685, 191 de 1685 à 1700 – furent le fait de huguenots de l’intérieur du pays qui essayaient de fuir vers Jersey par Saint-Malo ou les petits ports voisins.

    204Cette mince touche de présence marchande protestante devait cependant céder dans le dernier quart du XVIIe siècle, devant le renforcement de la pression catholique qui, avant d’être celle de l’Etat, était d'abord celle de la société locale et de son élite bourgeoise. C’est de leur plein gré, semble-t-il, que certains marchands huguenots d’origine vitréenne se sont convertis au catholicisme au cours du XVIIe siècle, tels Michel Lambarré avant 1650, Jacques de Montigny, ou Jacques Nouail du Fougeray qui épousait en 1673 à la cathédrale Françoise Cheville, issue d’une des vieilles familles bourgeoises de la ville. Le choix de l’intégration complète à l'élite bourgeoise malouine qu’exprimait un tel mariage, impliquait la mise en conformité avec les choix religieux du groupe dominant, c’est-à-dire l’abandon de la foi réformée.

    205L’intervention directe de l’Etat, c’est-à-dire la Révocation de l’Edit de Nantes en octobre 1685, devait évidemment, à Saint-Malo comme ailleurs, porter le coup de grâce à ce “petit troupeau” déjà bien réduit.

    206Alerté par les magistrats locaux qui avaient signalé l’afflux de huguenots en ville et dans les environs cherchant à s’embarquer pour l’étranger, notamment par les multiples barques qui assuraient une liaison permanente avec les Iles anglo-normandes toutes proches, le Parlement de Bretagne avait désigné dès le 21 octobre 1685 deux de ses membres, le Conseiller Guy de Coëtlogon de Méjusseaume et l’avocat général Daniel de Francheville, comme envoyés en mission à Saint-Malo, munis de tous pouvoirs pour faire appliquer dans toute sa rigueur l’Edit de Fontainebleau. Si l’objectif principal de leur mission était de réprimer l’exode des Huguenots vers l’étranger, il est vraisemblable que leur action énergique, menée pendant plus de deux mois (du 21 octobre au 29 décembre 1685), contribua à renforcer la pression des autorités religieuses et civiles locales pour obtenir la “conversion” des Huguenots présents dans la ville. Parmi les 85 abjurations ainsi obtenues en deux mois on peut relever plusieurs conversions de marchands, telles celles de Thomas de Cussy, Thomas Hardy, Daniel de Gennes.

    207Particulièrement symbolique et “triomphale” pour les partisans de la “vraie religion” fut à cet égard l’abjuration solennelle du marchand anabaptiste anglais John Forty, effectuée dans la cathédrale, le 11 décembre 1685, “entre les mains de Mgr de Guémadeuc”, qui fut “nommé” par Haut et Puissant Amador de Guémadeuc, frère de l’évêque et gouvemeur de Saint-Malo, qui lui donna son nouveau prénom Amador, et par Françoise Eon, femme de Nicolas Magon de la Chipaudière, connétable de la ville, en présence, on l’imagine, de toute l’élite locale et d’un grand concours de peuple.

    208On pouvait, certes, suspecter la sincérité et l’efficacité de conversions obtenues dans ces conditions, et le déclenchement du conflit en 1688-89 avec les Puissances Protestantes allait ouvrir l’ère du soupçon contre les “nouveaux convertis”. En décembre 1689, “un nommé Testas de Bordeaux” était arrêté par le commissaire de la Marine sur ordre de Seignelay, afin que l’on puisse vérifier dans sa correspondance commerciale s’il ne se livrait pas à de l’espionnage au profit de l’ennemi à la faveur de ses liaisons d’affaires avec des marchands d’Amsterdam, Londres ou Hambourg. Sur sa lancée le commissaire proposait que l’on procédât de même avec “trois ou quatre personnes, ou étrangers ou nouveaux convertis” afin que l’on passe au peigne fin leur correspondance, soit pour les confondre comme espions, soit pour les innocenter ( !) : “s’il ne se trouvait rien dans leurs lettres qui les chargeât... ils se justifieraient par là et se laveraient de la mauvaise opinion que l’on a d’eux”. L’un d’entre eux, Forty, doublement suspect en tant qu'Anglais et “nouveau converti”, dénoncé comme “homme dangereux” par le lieutenant du Château, M. de Sainte-Marie, sera contraint à un exil temporaire pour la “sûreté de l’Etat”.

    209Il n’est pas exagéré de dire qu’il a existé à Saint-Malo dans ces brûlantes années 1685-1695 un climat de “chasse aux sorcières’ combinant xénophobie et sectarisme religieux, comme s’en étonnait le commissaire de Marine Duguay lui-même à propos de l’affaire Forty : “il n’y a que de la passion dans les plaintes que l’on fait contre cet homme...”. Fait révélateur de ce climat de “fanatisme” anti-huguenot qui a alors régné à Saint-Malo, les juges de l’Amirauté semblent avoir prononcé systématiquement des peines très Sévères – allant jusqu’aux galères – contre les Huguenots suspects de tentative de fuite ou contre des passeurs locaux, peines que le Parlement de Bretagne devait adoucir très sensiblement par la suite. Rien d’étonnant si dans ces conditions, les dernières traces de protestantisme qui subsistaient dans la cité malouine aient été effacées, par la contrainte, mais aussi par l’intégration finale au groupe dominant pour la plupart de nos marchands protestants d’avant 1685.

    210C’est ce qu’illustre de manière exemplaire la trajectoire de John Forty, notre anabaptiste converti entre les mains de l’évêque, devenu Amador Forty et marié cinq jours plus tard à une malouine catholique, Françoise Cauchard, qui devint l’homme de confiance du commissaire de Marine Duguay pendant la guerre : “ il m'a toujours été d’un secours infini dans l’échange des prisonniers... autant que zelé pour l'intérêt de l’Etat”, au point qu’on lui confia une mission de “renseignements”... en Angleterre, où il fut expédié en 1693. Une fois passé le temps du soupçon, la famille Forty s’intégra pleinement à la bourgeoisie locale, comme l’attestent les alliances qu’elle put conclure avec des familles comme les Garnier et les Lebrun au cours du XVIIIe siècle.

    211La crise de 1685-90 a ainsi parachevé le processus de liquidation de la Réforme amorcé un siècle plus tôt : toute trace de protestantisme semble s’être évanouie dans le milieu marchand malouin au-delà de 1700, comme dans l’ensemble de la cité, qui a poussé jusqu’à son terme son rejet de la Réforme.

    212Comment apprécier les effets de cette “normalisation” religieuse ? A court terme, le refoulement du protestantisme n’a guère entraîné de perte de substance économique, la plupart des marchands “convertis” étant restés sur place, tels Forty, de Cussy ou le Rouennais David Cossard qui mourra à Saint-Malo en 1708. Si le Vitréen converti Daniel de Gennes quitte Saint-Malo pour Morlaix dans les années 1690, cela ne semble pas dû à des raisons religieuses, non plus que la fuite précipitée vers l'Angleterre en janvier 1700 d’Auguste Lucas, marchand d’origine “religionnaire” d’installation récente, qui semble due autant aux menaces de faillite qui planaient sur lui qu'aux contradictions de sa situation de “nouveau converti”.

    213Dans la longue durée cependant, avant comme après 1685, le climat de monolithisme religieux de la cité malouine n’a pu que freiner l’implantation de marchands de l’Europe du Nord protestante et accentuer cette faiblesse de la présence étrangère qui constitue, on l’a vu, un des traits caractéristiques du milieu marchand du port de la Rance.

    214En limitant la diversification non seulement religieuse mais “nationale” du milieu marchand, le durcissement religieux du XVIIe siècle a certainement privé la place d’apports extérieurs enrichissants, tant par leur présence que par les liaisons fructueuses qu’ils pouvaient créer avec d’autres places. Cette faible diversification religieuse et nationale n’a sans doute pas été sans rapport avec l’évolution problématique de l'emporium malouin, sensible dès la seconde moitié XVIIe siècle, même si bien d’autres facteurs, on l’a vu, sont à prendre en compte : il n’y a pas de grand emporium international sans cosmopolitisme accepté, voire recherché, comme Amsterdam en donnait l’exemple, et comme Bordeaux ou Marseille en retiendront la leçon au siècle suivant.

    215Gardons-nous cependant d’un jugement global prématuré quant aux effets de ce “monolithisme” religieux sur le développement du capitalisme malouin, qui n’ont peut-être pas été univoques.

    Une capacité d’intégration sélective : l’exemple irlandais

    216Le processus d’affirmation catholique de la cité malouine, sous l’impulsion de sa bourgeoisie marchande, n’a pas eu que des effets dissuasifs ou répulsifs.

    217Même s’il ne peut rendre compte d’un courant d’immigration dont les causes déterminantes sont bien évidemment extérieures, ce climat idéologique de catholicisme intransigeant a pu contribuer à fixer à Saint-Malo la seule véritable colonie étrangère que l’on puisse y repérer aux Temps Modernes, la colonie irlandaise, qui se constitue, on l’a vu, en deux temps dans la seconde moitié du XVIIe siècle. sous le choc de la double offensive anglo-protestante contre “Ile Verte” en 1649-50 et 1689-91.

    218Pour ces Irlandais contraints à l’exil, Saint-Malo la catholique, expurgée de ses derniers protestants, pouvait apparaître un “refuge” tout désigné, voire pour un temps un point d’appui pour continuer la lutte contre les ennemis de leur Roi légitime et les oppresseurs de leur Nation et de leur religion, comme le démontrera leur participation massive à l’activité corsaire des Malouins, notamment pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg.

    219A chacun ses réfugiés en quelque sorte, dans cette dernière grande flambée d’affrontements politico-religieux qui secoue à nouveau l’Europe en ces années 1685-1690, de part et d’autre de la Manche, de la Révocation de l’Edit de Nantes à la bataille de la Boyne. Et l’on peut observer que Saint-Malo a assurément “gagné à l’échange” (forcé), si l’on ose dire, en accueillant beaucoup plus d’Irlandais catholiques exilés qu’il n’a vu partir de protestants, y compris au sein du groupe marchand.

    220Et il est non moins certain qu'à moyen terme la communauté de religion a facilité l’intégration somme toute rapide dans la société malouine de cette colonie irlandaise pourtant nombreuse, tant au niveau des simples matelots qu’au niveau de l’élite marchande.

    221Certes, dans un premier temps, ces marchands irlandais fraîchement immigrés purent fonctionner dans une large mesure comme un groupe à part, constituant une véritable colonie autonome. C’est ce que montre la fréquence des intermariages sur place – tel Jacques Porter qui épouse Hélène Morrogh vers 1690, ou de Philippe Wailsch, fraîchement débarqué de Dublin, qui épouse en 1695 Anne White, née à Saint-Malo –, et le maintien de liaisons étroites avec leurs parents et compatriotes d’une diaspora qui s’étendait de Londres à Cadix, avec des noyaux importants dans les autres places bretonnes de Morlaix et de Nantes. Ainsi Nicolas “Géraldin”, né à Saint-Malo, épousait-il en 1684 Anne Malbranck, d’une famille irlandaise de Londres, et Jacques White, Thomase Cranisbrough, d’une famille irlandaise installée à Morlaix.

    222Ces pratiques d’endogamie exprimaient la volonté d’une partie de ces familles irlandaises immigrées de conserver leur personnalité spécifique. Mais elles ne furent ni systématiques ni durables dans un environnement social qui se montra largement ouvert à leur égard.

    223Très vite en effet de puissants mécanismes d’intégration sociale s’exercèrent en direction de ces Irlandais “débarqués”, par le jeu des alliances matrimoniales et de l’échange – réciproque – des femmes. Les familles de la bourgeoisie malouine n’allaient pas refuser de “donner” leurs filles à ces marchands irlandais qu'elles côtoyaient à l’église aussi bien qu’à la Bourse Commune du Ravelin : dès avant 1660 George Morrogh, Thomas Griffin, ou à Saint-Servan Thomas Harrington (qui épouse Catherine Danycan, tante du grand commerçant) avaient pu prendre épouse dans le milieu autochtone, et bien d’autres marchands irlandais après eux pourront conclure de telles alliances, tels François Brown (en 1683), Raymond “Géraldin” (en 1693), Jacques Wailsch (en 1682), ou les fils White au début du XVIIIe siècle.

    224Plus significativement encore, dès 1673-74, deux fils de familles bourgeoises de vieille souche malouine, Pierre Miniac de la Moinerie et Jacques Trublet du Valion, épousaient des irlandaises, Anne Géraldin et Hélène Porter, alliances qui symbolisaient l’entrée de ces Irlandais immigrés au sein de l'élite bourgeoise locale.

    225Un véritable processus d’intégration – assimilation de cette colonie irlandaise était en marche, qui s’accéléra dans la première moitié du XVIIIe siècle, avec comme moment symbolique l’élection comme maire de la ville en 1713, de Nicolas Géraldin – ex-Fitzgerald –, immigré de la seconde génération né à Saint-Malo, et négociant de tout premier plan. Au-delà de 1725 il n’y a plus, au vrai, de “colonie irlandaise”, mais des familles d’ascendance irlandaise pleinement intégrées à la société locale, et pour quelques-unes à la grande bourgeoisie malouine, comme les White – bientôt francisés en “Houitte” – qui fourniront eux aussi des maires à la cité, au milieu du XVIIIe siècle et au siècle suivant.

    226Le “cas irlandais” constitue ainsi plus qu’une exception à la règle. Il nous démontre que l’“exclusivisme” et l’attitude de fermeture à l'autre de la bourgeoisie marchande malouine n’étaient pas sans nuances. Celle-ci pouvait s’ouvrir à des éléments extérieurs, y compris étrangers, et a fortiori régnicoles, bretons, normands ou gascons..., pour autant que ceux-ci ne remettent pas en cause son homogénéité et son identité culturelle fondamentale, définie en termes religieux.

    227L’assimilation rapide de la colonie irlandaise illustre aussi la capacité d’intégration de cette bourgeoisie, à travers le jeu des alliances matrimoniales, et notamment sa propension à “offrir” ses filles à des nouveaux venus, qui lui a permis d’assimiler tout au long du XVIIe siècle, outre les Irlandais, des familles marchandes venues des diverses régions du Royaume, gasconnes comme les Gris, bas-bretonnes comme les Sioc’han, vitréennes comme les Séré, les Nouail (après leur conversion) ou les Marion, qui constituaient désormais pleinement vers 1700-1710 des composantes de la bourgeoisie locale.

    228Cette ouverture “sélective” et assimilatrice de la bourgeoisie malouine représentait, certes, un cas de figure tout différent du modèle cosmopolite d’Amsterdam ou a fortiori de places comme Cadix ou Livourne qui n’étaient qu’un agrégat de colonies de toutes nations. Mais était-ce un cas si rare en France au XVIIe siècle ? Il faudrait y regarder de plus près, du côté de Lyon par exemple, où étaient aussi à l’œuvre à cette époque des mécanismes homologues d'assimilation des Italiens.

    Les conditions de la pérennité des lignages marchands

    229S’il ne constituait pas une caste fermée, le milieu marchand malouin se structurait cependant autour de ce noyau central de grandes dynasties bourgeoises autochtones se perpétuant dans la longue durée.

    230Mais il ne s'agit pas seulement ici de constater la pérennité de ces lignages comme élite sociale urbaine, ainsi qu’il en existait en bien d’autres cités du Royaume, pour ne pas parler des patriciats d'Italie ou des Pays-Bas. Il faut souligner leur longévité en tant qu’élite économique animant l’activité de la place marchande pendant plus d'un siècle, car ce n’était pas là un fait si courant dans les autres grandes places françaises aux Temps Modernes. Ainsi à Marseille au XVIIIe siècle où, sur plus de 700 négociants recensés en 1789, Charles Carrière avait bien du mal à repérer une dizaine de noms de familles marchandes présentes un siècle plus tôt ; et l’analyse du cas nantais permettrait de dégager des observations analogues quant à l'intensité du renouvellement du milieu négociant.

    231Cette exceptionnelle “fidélité au commerce” des grandes dynasties bourgeoises malouines jusqu’au premier quart du XVIIIe siècle mérite plus qu’un simple constat : elle appelle un essai d’explication.

    232La réussite économique, l’attrait du commerce de mer et de ses profits dans une place en expansion que soulève durant tout le siècle une conjoncture ascendante, constitue à l’évidence un premier élément de réponse. Mais l’explication est ici presque tautologique : c'est aussi, pour une part, cette “fidélité au commerce” de la bourgeoisie locale qui rend compte du dynamisme de la place.

    233Cette continuité professionnelle s’explique aussi, nous semble-t-il, par des facteurs proprement sociologiques. Il fallait des conditions sociales favorables à la reproduction de ces dynasties marchandes. Les comportements démographiques de la famille bourgeoise malouine, qui manifeste durant tout le XVIIe siècle un dynamisme remarquable, en constituaient une condition première. Mais ont compté plus encore les choix socio-culturels de ces dynasties bourgeoises en matière de modèles éducatifs, et plus profondément, en amont, les “choix de carrière” opérés pour leurs fils.

    234La “fidélité au commerce” dans la longue durée reflétait et exprimait une logique sociale dominante, portée plus ou moins consciemment par ces dynasties bourgeoises : celle de la reproduction socio-professionnelle, tant que le négoce paraissait pouvoir garantir la promotion de la famille.

    Le dynamisme démographique de la famille marchande au XVIIe siècle

    235La pérennité des dynasties marchandes malouines pendant la première modernité reposait d’abord sur un comportement démographique particulièrement dynamique, dont il faut analyser les mécanismes et interroger la signification.

    Un matériau disponible

    236Deux “chances” combinées nous permettent en effet, sinon de mener une véritable étude démographique systématique qui dépasserait singulièrement notre propos, du moins de caractériser dans ses grandes lignes le régime démographique de ce groupe marchand que nous essayons de comprendre.

    237La première chance est d’ordre documentaire. Comme dans la plus grande partie de la Bretagne, ainsi qu’en témoigne le grand travail d’Alain Croix, les registres paroissiaux de Saint-Malo ont été tenus – et conservés – depuis l’aube des Temps Modernes : depuis 1454 pour les baptêmes, 1458 pour les sépultures (non sans insuffisances d’ailleurs), 1464 pour les mariages, et constituent notamment une série continue pour tout le XVIIe siècle, avec une amélioration sensible de leur qualité et fiabilité à partir de 1670, en application de l’ordonnance de Saint-Germain de 1667.

    238Dépouiller une telle source sérielle massive à seule fin d’y repérer notre noyau de familles marchandes eût été cependant une tâche disproportionnée par rapport au rendement attendu. Mais nous bénéficions en la matière d’une seconde chance majeure, d’ordre historiographique cette fois. Cette magnifique série de registres paroissiaux malouins a déjà fait l’objet d’une exploitation préalable qui nous a fourni un matériau “semi-fini” susceptible d’être utilisé dans notre perspective. Dès la fin du XIXe siècle en effet, un érudit étonnant, l’abbé Paris-Jallobert, avait entrepris de dépouiller systématiquement les registres paroissiaux de l'Ille-et-Vilaine, et parmi eux ceux de Saint-Malo pour l’ensemble de la période 1454-1790 ; les résultats furent publiés, il est vrai, d’une manière sélective qui en rend l’utilisation pratiquement impossible pour une véritable étude de démographie globale. Mais son objectif était, semble-t-il, principalement d’ordre généalogique, et cela l’avait conduit à publier in extenso l’ensemble des données recueillies (notamment pour ce qui concerne les baptêmes) pour toutes les familles notables de la ville : comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, Paris-Jallobert pratiquait de la “reconstitution de familles” avant la lettre, et précisément pour les familles qui nous intéressent ! Mais la série complète des registres malouins a été dépouillée une seconde fois, cette fois-ci dans une perspective explicite d’analyse démographique et de manière méthodique pour les XVIIe et XVIIIe siècles, dans le cadre d’une série de diplômes d’études supérieures réalisés entre 1967 et 1970 sous la direction de Jean Delumeau. Les fiches de familles alors réalisées selon les méthodes éprouvées mises au point par Louis Henry et Pierre Goubert permettent de contrôler et de compléter parfois les données fournies par Paris-Jallobert. Le matériau de base existait donc, déjà préparé, pour une étude démographique de notre groupe marchand.

    239Il nous restait cependant à délimiter un échantillon de familles marchandes, que nous avons établi en nous appuyant principalement sur la liste des “bourgeois et marchands” recensés à l’Amirauté comme propriétaires ou consors de navires dans les années 1680-85.

    240Cinquante familles de marchands en activité autour des années 1680 ont été ainsi retenues, pour constituer un échantillon qui nous paraît doublement significatif. Techniquement tout d’abord, dans la mesure où nous n’avons pris en compte que les familles pour lesquelles nous disposions des données essentielles pour une véritable analyse démographique : date du mariage, naissance de tous les enfants, âge au mariage d’au moins un des époux, éventuellement âge au décès. Socialement d’autre part : ce sont tous des marchands engagés dans le grand commerce maritime (parmi lesquels les dix plus gros propriétaires d’“intérêts” de navire des années 1680-85), Malouins de “vieille souche” pour plus des deux tiers, mais avec un contingent significatif – 13 sur 50 – de familles installées entre 1600 et 1650 dans la ville, suffisamment tôt pour qu’on ait trace de leur mariage et de la naissance de tous leurs enfants. Ce même impératif nous a, par contre, amené à exclure les “immigrés” les plus récents, notamment ceux d’origine étrangère comme les Irlandais, ainsi que les protestants dont le comportement démographique nous échappe évidemment ; et a fortiori les simples “oiseaux de passage” dont l’histoire familiale nous demeure pour l’essentiel inconnue : mais c’est le comportement démographique du noyau stable de la bourgeoisie malouine qui nous importe ici.

    Le fait majeur : des familles prolifiques

    241Le trait fondamental du comportement démographique des familles marchandes malouines dans la seconde moitié du XVIIe siècle se dégage en toute clarté des données que regroupe le tableau ci-dessous :

    242Les cinquante chefs de familles marchandes retenus dans l'échantillon, mariés entre 1643 et 1686, ont eu au total 526 enfants légitimes enregistrés – baptisés ou ondoyés – à l’église cathédrale de Saint-Malo (seule église paroissiale de la ville), soit une moyenne de 10,52 enfants par famille. Si l’on ne prend en compte que les familles “complètes”, pour lesquelles l’union a duré au moins jusqu’au terme de la période de fertilité “normale” de la femme – 40 ans environ dans la France du XVIIe siècle, 41 ans exactement pour les Malouines de notre échantillon –, qui constituent 70 % de notre effectif, le nombre moyen de naissances par famille s’élève à 11,4... !

    243Ajoutons que l’analyse de la ventilation du nombre d’enfants par famille renforce encore cette impression première d’une vitalité débordante. Trois chefs de famille marchande sur cinq ont eu au moins dix enfants, et sept d’entre eux quinze, alors qu’à l’inverse les familles ayant enregistré moins de cinq naissances relèvent de l’exception – 2 sur 50, 4 % du total –, presque de l’accidentel.

    244De tels chiffres, obtenus à partir d’un échantillon, socialement sélectionné, mais suffisamment large pour être représentatif du milieu visé, ne manquent pas d’impressionner. Ils expriment à coup sûr un comportement démographique spécifique, non seulement par rapport aux normes “nationales” telles que nous les connaissons depuis les travaux pionniers de Louis Henry et Pierre Goubert, confirmés et affinés par tous leurs émules, mais également par rapport au comportement démographique de la population malouine prise dans son ensemble. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle précisément le nombre moyen de naissances par famille à Saint-Malo, toutes classes sociales confondues, s’élevait seulement à 4,3, et n’atteignait que 5,9 naissances pour les seules familles “complètes”.

    245De telles disparités, une telle spécificité du comportement de nos familles marchandes au XVIIe siècle, appellent évidemment une analyse des mécanismes, démographiques qui peuvent en rendre compte, et, au-delà, des facteurs sociaux qui conditionnaient ceux-ci.

    246Le tableau ci-après rassemble les indicateurs essentiels qui peuvent nous permettre de tenter cette analyse, ainsi que certains éléments de comparaison avec le comportement démographique de la population malouine dans son ensemble.

    247L’intervalle intergénésique moyen, indicateur essentiel de la fécondité des couples, constitue un premier facteur d’explication. Avec une fréquence moyenne des conceptions au-delà de la première naissance légèrement inférieure à 20 mois, nos familles marchandes font preuve d’une fécondité remarquable, supérieure à celle calculée pour les seules familles nombreuses de la population malouine en général (intervalle moyen 21,1 mois), et très largement supérieure aux chiffres moyens que nous ont livré depuis un quart de siècle les multiples travaux sur la démographie des paroisses rurales, depuis Crulai et Auneuil, qui situent la fréquence des conceptions dans une fourchette allant de 24 à 28 mois.

    248Si nous n’en sommes pas à la conception annuelle stricto sensu – cette “légende” dénoncée par Pierre Goubert – nos familles marchandes procréent en moyenne à un rythme proche de deux conceptions tous les trois ans et non pas à un rythme bi-annuel. Ce qui n’est pas une mince différence.

    249Pourtant, cet indicateur essentiel ne suffit pas à lui seul à rendre compte de l’écart considérable de natalité existant entre les familles marchandes et l'ensemble des familles de la ville au XVIIe siècle, qui va, rappelons-le, du simple au double. Au moins aussi importants nous paraissent être les facteurs qui déterminent la durée d’exercice de cette “propension à procréer”, de cette fécondité potentiellement élevée.

    250Le facteur décisif à cet égard est assurément l’âge au mariage des femmes. Nos marchands malouins épousent des filles jeunes, très jeunes même : plus de la moitié de celles – 22 sur 42 – dont nous connaissons l'âge au mariage n’avaient pas 20 ans à leur mariage, tandis qu’à l’inverse un cinquième seulement (8 sur 42) se sont mariées après 25 ans. L’âge moyen des femmes au mariage, légèrement inférieur à 21 ans (20,8 ans...), présentait ainsi un décalage très significatif – de l’ordre de six ans, 20,8 contre 26,8 – par rapport à l’âge moyen au mariage des épouses malouines de toutes conditions sociales à cette même époque. De toute évidence les marchands malouins du temps du Grand Roi n’utilisaient pas ce que l’on présente souvent comme la “véritable arme contraceptive de l’Europe classique”, selon la formule célèbre de Pierre Chaunu, le mariage tardif des filles... Les conséquences démographiques en sont claires : six années de mariage supplémentaires à un âge de fertilité optimale pour la femme, c’était potentiellement, à raison d'une conception en moyenne tous les 20 mois, trois à quatre enfants en plus par rapport aux autres familles de la ville pratiquant le mariage tardif...

    LES INDICATEURS DU COMPORTEMENT DEMOGRAPHIQUE DES FAMILLES MARCHANDES MALOUINES dans la seconde moitié du XVIIe siècle

    (1) Nous avons pris en compte les hommes dont nous ignorons la date exacte de naissance mais pour lesquels nous possédons la date de mariage et la date de sépulture : en leur appliquant "forfaitairement" l'âge minimum au mariage des hommes que nous ayons trouvé (22 ans), nous pouvons estimer avec une grande certitude leur "âge minimum au décès", qui nous a permis de les intégrer dans le tableau ci-dessus.

    251Mais presque aussi déterminante nous apparaît la longévité remarquable de nos couples marchands, comme l'exprime d’ailleurs le nombre de familles “complètes” figurant dans l’échantillon, 35 sur 50, 70 % du total. La “responsabilité” des épouses apparaît ici encore essentielle, à un double titre. Par leur longévité tout d’abord, ou pour mieux dire leur capacité de survie : malgré leurs maternités précoces, multiples et rapprochées, elles atteignaient, à raison de 4 sur 5, le terme de la période “normale” de fertilité féminine, et vivaient en général bien au-delà, jusqu’à 64 ans en moyenne (les deux tiers d’entre elles mourront à plus de 60 ans). Mais aussi par la durée remarquable de leur période de fécondité : les deux tiers – des épouses dont l’union est allée jusqu’à son terme ont eu leur dernier enfant après 40 ans, et pour deux d’entre elles après 45 ans...

    252Pleinement “exploitée” en amont par le mariage précoce, la fécondité potentielle de ces épouses de marchands l’était tout autant, on le voit, en aval : si l’on compare l’âge moyen au mariage des épouses –20,8 ans – et l'âge moyen à la dernière naissance –39,8 ans pour 33 cas de familles complètes, et 41 ans si l’on élimine deux cas “accidentels” d’interruption précoce de naissances – on s’aperçoit que la durée moyenne de la période de fécondité légitime des couples marchands malouins s’étalait en moyenne sur 20 années, ce qui rend pleinement compte du nombre impressionnant de naissances que nous avions repéré dans ces familles. A titre d’illustration du phénomène, citons un cas représentatif : Mathurine Geffrard, née à Vitré le 7 juin 1645, épousa le 27 novembre 1662 Bernard Grout de la Corderie à l’âge de 17 ans et 5 mois ; elle eut son premier enfant le 10 janvier 1665, à 19 ans 7 mois, et son dernier, le 14e, le 16 février 1686, à l’âge de 40 ans et 8 mois, après 23 années de mariage...

    253Cet exemple précis nous permet d’ailleurs d’aborder un dernier problème, et d’évoquer un dernier ordre de facteurs explicatifs : au moment de la naissance de son quatorzième enfant. Bernard Grout, né en 1623, avait plus de 62 ans. Les époux aussi, nos marchands, étaient pour quelque chose dans cette fécondité exceptionnelle. Dans cette ville où les hommes de toute condition se mariaient fort tard – 29,7 ans en moyenne en 1650-1700 – les chefs de famille marchande amplifiaient encore la tendance en prenant femme à un âge exceptionnellement élevé : 32,5 ans en moyenne, plus d'un sur trois – 16 sur 45 – se mariant après 35 ans, et six d’entre eux après 40 ans.

    254Certes, le mariage tardif des époux n’avait pas les mêmes effets démographique que celui des femmes : il n’y a pas d’“andropause”, biologiquement identifiable... Encore fallait-il que ces marchands, tard mariés, vivent suffisamment longtemps – une vingtaine d’années – pour que le couple dure jusqu’au terme de la période de fertilité potentielle de leurs jeunes épouses. Or nos marchands font preuve, eux aussi, d'une belle longévité. Les trois quarts d’entre eux en effet dépassent les 60 ans, avec quatre nonagénaires (sur 50), pour un âge moyen – minimum – au décès de 67 ans, supérieur de trois ans à celui de leurs épouses. Et ils conservaient jusqu’à un âge avancé leur capacité de procréer, 22 d’entre eux (sur 50) ayant conçu leur dernier enfant au-delà de 50 ans, et trois au-delà de 60...

    255Fécondité et longévité constituaient ici deux facettes d’une même vitalité.

    Un dynamisme démographique socialement déterminé

    256Il faut aller cependant au-delà de cette analyse " mécanique” des facteurs démographiques pour saisir en profondeur les déterminants d’un tel dynamisme et en apprécier la signification et les conséquences. S’il y a bien des lois générales de la population, il n’y a de comportement démographique concret qu’enraciné dans des rapports sociaux.

    257Premier élément, presque d’évidence, ce comportement démographique de la bourgeoisie marchande malouine au XVIIe siècle relevait sous plusieurs aspects du régime démographique général des groupes sociaux dominants à la même époque. L’âge précoce au mariage des femmes – contrastant fortement avec l’âge relativement tardif de mariage des hommes – caractérisait tout autant alors les notables rouennais étudiés par J.-P. Bardet que les familles du patriciat genevois étudiées par Louis Henry, ce qui exclut d’ailleurs toute explication simpliste privilégiant le facteur religieux.

    258De même la fréquence rapprochée des conceptions dans ces familles marchandes devait-elle quelque chose aux facilités matérielles que leur offrait leur condition sociale aisée. L’existence d’une domesticité importante – attestée par le rôle de capitation de 1701 – pouvait décharger les mères d'une partie des tâches matérielles d’“élevage” d’une aussi nombreuse progéniture. Surtout, ces familles bourgeoises aisées pouvaient recourir plus facilement que d’autres à la mise en nourrice de leurs jeunes enfants, avec les conséquences décisives que cette pratique entraînait sur la fécondité féminine – par le biais de l’interruption précoce de l’allaitement maternel – comme Maurice Garden l’a démontré pour les Lyonnais du XVIIIe siècle.

    259La possession et l’utilisation régulière par ces familles marchandes, dès le milieu du XVIIe siècle, de maisons de campagne situées dans les paroisses rurales proches du Clos-Poulet pouvait faciliter ce placement en nourrice de leurs rejetons, notamment auprès de familles paysannes dépendantes, et une surveillance assez étroite de cette phase dont on sait qu’elle n'était pas sans danger pour les nourrissons...

    260Il ne s’agit là que d'une hypothèse, que suggèrent cependant quelques indices ténus : quelques sépultures d'enfants de familles bourgeoises dans les paroisses rurales avoisinantes, ou quelques indications biographique relatives à des “Malouins célèbres”, tel René Trouin, né en 1673, qui fut presque immédiatement placé en nourrice chez une paysanne du hameau du Gué (ou du Guay) en Paramé, à proximité de la terre de la Barbinais que possédait la famille. L’exemple de la ville toilière relativement proche de Laval, où l’on peut observer dès ces années 1650-1750 une mise en nourrice à la campagne presque systématique des enfants des grandes dynasties de marchands toiliers tout aussi prolifiques que nos familles négociantes malouines, telles les Duchemin ou les Hoisnard, corrobore pleinement cette hypothèse vraisemblable.

    261D’autres traits du style démographique identifiés plus haut renvoient à des traits sociologiques spécifiques à ce milieu marchand. Ainsi l’âge tardif au mariage des hommes découlait du mode de formation des fils de famille, qui incluait une longue phase d’apprentissage pratique, comme nous le verrons plus loin, et du lien étroit entre mariage et établissement à son compte du négociant qui caractérisait alors le capitalisme malouin.

    262Ces mêmes facteurs aident aussi à comprendre la longévité remarquable de nos chefs de familles marchandes. Ceux qui se marient vers trente ans et au-delà étaient en quelque sorte les “rescapés” d'un processus de sélection : ils avaient déjà franchi l’étape la plus périlleuse de leur existence adulte, celle de la navigation et des voyages à l’étranger, sources d’une sur mortalité spécifique des jeunes Malouins entre 18 et 30 ans, provoquée par les naufrages et les combats, la maladie ou les épidémies, scorbut, fièvres, peste... Sur le millier de Malouins “péris en mer” ou morts à l’étranger dans la première moitié du XVIIe siècle, il y avait assurément un nombre non négligeable de “fils de famille” navigant au long-cours ou séjournant à l’étranger, comme le confirment les études de détail au niveau de chaque grand lignage marchand. Ceux que nous étudions étaient les survivants chanceux de ce “struggle for life”, devant qui s’ouvraient désormais les eaux calmes d’une vie familiale, professionnellement active certes, mais sédentaire. bien réglée, confortable, entre leur hôtel urbain et leur “campagne”, qui leur offrait le maximum de chances d’atteindre sans accident le terme “normal” de leur existence ; et d’autant plus que s’éloignent après 1663-1665 les menaces d’épidémies de peste qui avaient frappé jusque là Saint-Malo de manière récurrente, comme tant d’autres villes d’Occident pendant la première partie des Temps Modernes.

    263Mais il y a plus. On ne peut manquer de s’interroger sur la signification d’une telle vitalité, de cette “propension à procréer” qui semble croître avec la richesse et la puissance économique. Est-ce un pur hasard si le nombre moyen d’enfants par famille est encore supérieur – 11,1 contre 10,52 – pour les vingt marchands possédant le plus grand nombre de parts de navires à la fin du XVIIe siècle ? Il est au moins symbolique que trois des cinq plus grands marchands – Jean Magon de la Lande, Julien Eon de la Villebague, Pierre Grout de la Villejacquin – aient engendré chacun seize enfants. Sans négliger la part de l’aléatoire – d’ordre biologique notamment – en ce domaine de la procréation, et sans prétendre qu’il s’agisse d’un phénomène pleinement conscient pour ses acteurs eux-mêmes, “tout se passe comme si”, pour nos marchands malouins du XVIIe siècle, dynamisme économique et dynamisme démographique allaient – devaient aller – de pair. Il ne nous semble pas exagéré de parler à leur égard de “stratégie nataliste” lorsque l’on observe la recherche systématique de l’union avec des filles de vingt ans et moins, ainsi que le remariage à un âge parfois avancé pour accroître encore une famille de taille déjà imposante. C’est ce qu’illustre presque jusqu’à la caricature le cas de Julien Eon de la Villebague, figure dominante de la bourgeoisie marchande malouine dans les années 1670-1685 : veuf d’une première femme, Servanne Frotet, qui lui avait donné douze enfants, il se remaria à 58 ans avec Marie Porée, dont il aura encore quatre enfants.

    264Les familles marchandes malouines n’avaient pas l’exclusivité de telles attitudes natalistes, que l’on retrouve aux XVIe-XVIIe siècles au sein de bien d’autres élites – haute aristocratie, bourgeoisie rouennaise ou patriciat genevois. Mais soulignons qu’une telle stratégie nataliste était parfaitement cohérente avec une stratégie globale d’expansion – économique et sociale – de la famille marchande, dans les conditions concrètes du capitalisme malouin de cette époque.

    265Une nombreuses descendance, en soi-même déjà signe extérieur de réussite et de protection divine, c’était d’abord la probabilité que plusieurs fils puissent parvenir à l’âge adulte, et travailler de longues années durant, jusqu’à leur mariage et installation après trente ans, au service de la maison familiale, à Saint-Malo et à l'extérieur, sur mer et/ou à l’étranger. C’est ce qu’illustre de manière exemplaire le cas de la famille Vincent dans les années 1690-1710, dont les deux fils aînés, Jacques et Claude Vincent, participèrent pendant vingt ans à la direction de la maison familiale à Saint-Malo même, avec leur père, puis après sa mort (en 1692), avec leur mère jusqu’en 1708, tandis que le cadet Julien Vincent du Plessis commandait des vaisseaux armés par la maison (jusqu’à sa mort aux Iles en 1705), et que le benjamin, René Vincent de la Brimanière était installé à Cadix. Il y avait place pour de nombreux bras (et têtes) au sein de la grande maison marchande familiale.

    266Et le nombre des fils pouvait permettre d’orienter simultanément un ou plusieurs cadets vers d’autres carrières contribuant au prestige de la famille – et à son salut –, comme les fonctions ecclésiastiques, et notamment canoniales, fort recherchées, ainsi qu’on peut l’observer au XVIIe siècle chez les plus grandes familles marchandes comme les Eon ou Porée, Magon ou de La Haye.

    267Une nombreuse descendance ouvrait d’autre part, grâce aux filles susceptibles d’atteindre l’âge du mariage, autant de possibilités de nouer des alliances profitables avec d’autres familles, alliances prestigieuses, déjà, avec la noblesse provinciale, ou simplement utiles avec d’autres familles marchandes de Saint-Malo ou d’autres places voisines comme Dinan, Morlaix, Vitré, base possible de liaisons-d’affaires plus approfondies ; tandis que la multiplication des ordres féminins en ville et à Saint-Servan au cours du XVIIe siècle, dans le sillage de la Réforme Catholique, garantissait en tout état de cause un “débouché” pour les filles éventuellement en surnombre...

    268A plus long terme enfin, une descendance nombreuse offrait la garantie presque assurée que survive au moins l’un des fils pour assurer la continuité de la maison familiale, malgré l’importance de la mortalité infantile et juvénile qui sévissait dans ce milieu comme dans les autres classes sociales, et les risques spécifiques de surmortalité qui guettaient ces “fils de famille” embarqués ou envoyés à l’étranger entre quinze et trente ans. Ainsi lorsque Nicolas Magon de la Chipaudière “le jeune”, fils aîné de Jean Magon de la Lande et héritier présumé de la branche aînée des Magon, disparut prématurément à l’âge de vingt-huit ans en 1698, il restait encore dans cette nombreuse famille de seize enfants, malgré l’orientation déjà faite de deux garçons vers l’Eglise et la carrière des armes, deux autres fils, François-Auguste et Luc, pour assurer la succession de la grande maison après la mort du chef de famille en 1709.

    269Bien plus, comme l’illustre le cas de la famille Magon de la Lande – et de bien d’autres, comme les Picot ou les Le Fer – la survie de plusieurs de ces fils jusqu’à l’âge de la maturité ouvrait la possibilité qu’ils s’installent chacun à leur compte, permettant non seulement la reproduction simple de la famille marchande, mais une véritable reproduction élargie du lignage marchand par prolifération à partir d’une même souche, pour des raisons structurelles sur lesquelles nous reviendrons plus loin. Le dynamisme démographique des familles marchandes reflétait au XVIIe siècle la volonté d’affirmation d'une bourgeoisie conquérante en pleine phase d’ascension économique et sociale. Il assurait ainsi la condition première – d'ordre biologique – d’une pérennité qui exigeait cependant d’autres conditions et d’autres choix.

    La “fidélité au commerce” : les conditions socio-culturelles de la reproduction des dynasties marchandes

    270La pérennité socio-professionnelle de ces grands lignages bourgeois dans la longue durée, “la continuité dans le commerce”, dépendait en effet, au-delà de ses conditions de possibilité démographiques, de facteurs plus subtils et plus profonds. Cette continuité découlait aussi pour une large part de la vision que ces familles avaient de leur place et surtout de leur avenir dans la société globale, vision qui se traduisait, plus ou moins consciemment, par ce qu’on peut appeler – par anachronisme volontaire – des “stratégies de carrières” définies pour leurs fils, et le choix des modèles éducatifs correspondants.

    ***

    271Certes, la tendance à la reproduction socio-professionnelle, si puissante dans cette société traditionnelle qu’était encore la France du XVIIe siècle, valait pour le milieu marchand comme pour bien d’autres, paysans ou matelots, artisans ou notaires. Mais cette société n’était pas une société de castes : elle tolérait un certain degré de mobilité sociale, tout particulièrement au niveau de ces bourgeoisies urbaines déjà bien assises, parvenues à un certain niveau d’accumulation, qui constituaient précisément, dans la société française les couches sociales où pouvait s’ouvrir l’éventail des possibles vers d’autres carrières et d’autres statuts, susceptibles d’assurer la promotion de la famille au sein de la hiérarchie sociale globale. Si les carrières ecclésiastiques ne concernaient que les cadets et n’engageaient pas, par définition, l’avenir des familles, d’autres voies, d’autres tentations s’offraient dans cette France du XVIIe siècle aux bonnes familles marchandes, telles les offices et les affaires de finance, dont Daniel Dessert a amplement démontré la puissance d’attraction sur les bourgeoisies du Royaume. Il serait faux de croire que nos familles bourgeoises aient complètement négligé ces voies alternatives qui pouvaient apparaître des voies de promotion sociale enviables.

    272Quelques-unes, à l’instar de leurs voisines de Vitré comme les Le Moyne, de Gennes, Guillaudeu ou Geffrard, s’orientèrent dès le XVIIe siècle vers les offices de finance de la province, ceux de la Chambre des Comptes de Nantes surtout où nous retrouvons dans la première moitié du siècle un Jean Frotet de Saint-Tual (fils de Frotet de la Landelle, le “ligueur”) et son cousin Jean Frotet de la Touche, Jacques Séré des Landes, Guillaume Artur de la Motte et son neveu Jean Artur de la Gibonnais, ou encore François Nepveu de la Villesdus vers 1680. Quelques autres acquirent des offices de Trésorier Général des Finances, tel François Pépin du Bignon, et Jean Gravé de Launay (1642-1655), qui devint par la suite Président de la Chambre des Comptes de Nantes, tout en développant pendant vingt ans une intense activité de traitant ; ces fonctions et activités en faisaient en 1636 le plus riche notable de la ville d'après le témoignage de Dubuisson-Aubenay, au point que sa succession fut taxée à 1 602 000 livres par la Chambre de Justice de 1661.

    273Cette réussite exceptionnelle d’un homme comme Gravé de Launay démontre que la tentation de l’évasion “hors de la marchandise” a existé pour ces grandes familles bourgeoises malouines bien avant la fin XVIIe siècle. Mais jusqu’en 1690 ces évasions demeurèrent des cas isolés qui se comptent au total sur les doigts des deux mains, et la tendance dominante qui caractérise durant tout le siècle la “stratégie sociale” des lignages bourgeois demeura sans conteste la “fidélité au commerce”.

    274Dans un mémoire collectif de juin 1700, rédigé à un moment où les bourgeoisies marchandes du Royaume prenaient conscience de leur identité et exprimaient leur volonté d’affirmation, les négociants malouins rappelaient ce choix fondamental et en énonçaient quelques-uns des facteurs explicatifs : “Il n’y a dans Saint-Malo ni présidial ni manufacture, cette ville n'est peuplée que de marchands-négociants qui, de père en fils, ont été élevés dans le commerce et continuent d’y élever leurs enfants”.

    275La condition première de ce choix était bien évidemment d’ordre économique : la conjoncture d'expansion qui soulève la place jusqu’à la fin du siècle, ainsi que nous l’analyserons plus loin, maintenait ouvertes les possibilités d’accumulation, et confortait, logiquement, les familles marchandes dans leur choix de la “fidélité au commerce”.

    276Mais cette fidélité a été aussi renforcée par l’absence d’alternatives de carrière sur place. Ville sans présidial : les négociants mettaient ici le doigt avec beaucoup de lucidité sur ce qui constitua sans doute une des chances “historiques” du capitalisme malouin. Saint-Malo en effet était pratiquement au XVIIe siècle une ville sans offices et sans officiers, si l’on excepte les quelques officiers de la juridiction ordinaire qui relevaient de la seigneurie ecclésiastique. C’était là des offices d’un prestige limité, souvent tenus d’ailleurs par des nobles de la région – tels René de Lesquen, sénéchal dans les années 1660 – et leurs titulaires constituaient un milieu trop restreint pour constituer une véritable élite autonome, distincte du milieu marchand et susceptible d'exercer sur lui un effet d’attraction.

    277Nous pouvons tout au contraire observer que certains éléments de la bourgeoisie marchande acquirent des offices locaux sans pour autant rompre avec le commerce, tel Henry Baude du Val (1631-1685), alloué de la juridiction dans les années 1680, qui apparait intéressé à un grand nombre de sociétés de navires en cette même période, généralement en association avec son beau-frère Jean Magon de la Lande ; sa veuve – née Eon – était d’ailleurs recensée en 1701 comme “négociante”, et ses deux fils, Henri et Joseph Baude, perpétueront cette “fidélité au commerce” dans la première moitié du XVIIIe siècle.

    278Il en alla de même, on l’a déjà évoqué, lorsque la Monarchie réussit enfin en 1691 à implanter à Saint-Malo de véritables offices d'Amirauté : nombre de négociants, tels Danycan (qui acheta un office de greffier en 1691), Gardin, Gaillard de la Motte, Sioc’han – achetèrent des offices de conseillers d’Amirauté, sans pour autant rompre aucunement avec leur activité de négociant, qui constituait toujours sans aucun doute leur activité principale. On en aurait bien d’autres exemples, avec les offices locaux de moindre volée qui se multiplient après 1690, offices municipaux ou de capitaines garde-côtes.

    279Dans le cas concret d’une ville comme Saint-Malo, sans grande institution du type présidial, Chambre des Comptes ou Parlement, la bourgeoisie marchande pouvait en quelque sorte “phagocyter” les offices locaux de médiocre envergure et persévérer dans son être sans rompre avec l'activité commerciale, qui représentait toujours non seulement la tradition, mais la source majeure de la richesse, de la puissance et du prestige.

    280La simplicité même des fonctions urbaines ou pour mieux dire le monopole du commerce, et l'absence corrélative d'élite urbaine concurrente, ont sans nul doute constitué à Saint-Malo un facteur favorable à la pérennisation dans l'activité mercantile des dynasties bourgeoises tout au long du XVIIe siècle, en réduisant la tentation d’évasion vers les offices. Étant entendu que le poids de ce facteur doit être considéré surtout en termes relatifs, par rapport à d'autres places marchandes correspondant à des villes aux fonctions plus complexes, telle Nantes la rivale bretonne, mais aussi Rouen ou Bordeaux où la présence d’institutions prestigieuses comme une Chambre des Comptes ou a fortiori un Parlement, et l'existence de puissantes élites officières, ne pouvait manquer d'exercer dans la longue durée un effet d’aspiration sur les bourgeoisies marchandes locales.

    281Cela n’éliminait pas cependant l’attraction des offices extérieurs, et d'abord provinciaux, qui a joué effectivement, on l’a vu, quoique de manière limitée, dans le cas de la Chambre des Comptes de Nantes. Mais il en allait autrement du prestigieux Parlement de Bretagne, pourtant installé dans la toute proche capitale provinciale, mais dont les offices furent, on le sait, accaparés dès le départ par la grande noblesse bretonne qui y imposa jusqu'à la fin de l’Ancien Régime un “verrouillage” pratiquement sans faille. L’exclusivisme nobiliaire tant décrié constituait ainsi, du point de vue qui nous occupe, un facteur favorable à la perpétuation de nos lignages marchands, qui se virent fermer dès le départ toute possibilité d’accès aux grands offices de justice bretons.

    282Il restait enfin, en théorie, la perspective d’accès aux grands offices parisiens de justice eu de finance, plus ouverts aux fils de marchands que ceux du Parlement de Bretagne. Quelques pionniers s’y engagèrent en effet dès le milieu du XVIIe siècle on l’a vu, tels Gravé de Launay et Pépin du Bignon, mais ils demeurèrent avant 1680 des cas exceptionnels. Car ces offices étaient fort chers ; et surtout Paris demeurait encore jusqu’aux années 1680 une ville lointaine, sinon étrangère, pour des ressortissants d’une province encore mal rattachée au Royaume, presque un autre univers culturel pour ces bourgeois et marchands que Dubuisson-Aubenay nous décrivait de manière peu flatteuse en 1636 comme étant dans leur majorité “rudes et grossiers, marinis moribus...”.

    283Mais ce décalage culturel encore sensible dans la première moitié du règne de Louis XIV n’était pas simplement le reflet d'un “retard” de la ville provinciale par rapport à la capitale : il découlait aussi des choix effectués par la bourgeoisie marchande locale en matière d’éducation.

    ***

    La reproduction élargie des lignages marchands : l'exemple des Picot, 1650-1750

    N.B. il s'agit ici d'un schéma généalogique sélectif se limitant aux seuls membres de la famille engagés dans l'activité marchande et non d'une généalogie complète.
    Abréviations : N.h.= Noble homme, c'est-à-dire bourgeois roturier ; Ec = Ecuyer (qualificatif nobiliaire) ; ép. = épouse.

    284 Les choix éducatifs des dynasties marchandes malouines au XVIIe siècle nous paraissent en effet avoir été parfaitement cohérents avec cette volonté de fidélité au commerce qu’elles exprimaient fortement dans leur mémoire collectif de 1700, en rappelant que “de père en fils élevés dans le commerce ils continuent d’y élever leurs enfants”.

    285Cette forte expression doit être prise au pied de la lettre. Elle désignait le choix prioritaire d’un modèle éducatif privilégiant la formation pratique préparant directement au métier, aux dépens d’un modèle de formation générale plus abstraite que choisissent alors préférentiellement les autres élites du Royaume.

    286Ce choix éducatif s’était marqué de manière négative dès le début du XVIIe siècle par un “grand refus” spectaculaire, lourd de signification et de conséquences. Comme Jean Quéniart l’a souligné à juste titre, l’une des grandes dates – en creux – de l’histoire de la ville aux Temps Modernes est sans doute cette année 1611 où les élites malouines unanimes – autorités ecclésiastiques et communauté de ville, représentant la bourgeoisie marchande – refusèrent la proposition des jésuites d’ouvrir un collège dans la ville, comme ils venaient de le faire – en 1604 – à Rennes. Les autorités religieuses locales – évêque et chapitre – avaient sans doute leurs raisons spécifiques, qu’il n’est pas difficile d’imaginer. Mais le refus de la bourgeoisie malouine n’était pas de circonstance puisqu’après avoir poursuivi durant quelques années encore leurs contacts et leur propagande en vue de l’ouverture d’un collège, les Jésuites déclarèrent expressément en 1632 renoncer définitivement à un tel projet parce qu’il n’apparaissait selon leurs termes “ni utile ni commode aux habitants d’icelle”.

    287On peut, certes, pour expliquer ce refus faire la part des soucis gestionnaires, de l’inquiétude des magistrats municipaux face aux dépenses importantes qu’eût nécessairement entraîné pour la communauté de ville la création d’une telle institution, ainsi qu’on venait de le voir à Rennes. La pingrerie en matière de dépenses publiques qui caractérise la gestion municipale des bourgeois malouins a pu jouer ici aussi, comme pour les problèmes d’équipement portuaire ou pour la construction d’édifices publics. Mais à la marge seulement, car le refus du collège était clairement motivé : c’était son “utilité” en tant qu’institution de formation qui était expressément mise en cause par les bourgeois malouins.

    288Cette réaction de méfiance, voire de rejet, face à ce nouveau modèle éducatif que représentait le collège classique mis au point (principalement) par les Jésuites ne doit pas être considéré comme un simple réflexe aberrant que l’on pourrait imputer à la mesquinerie ou à l’isolationnisme insulaire des Malouins.

    289Dominique Julia a récemment mis en évidence des attitudes semblables chez les élites bourgeoises d’autres cités portuaires aux XVIIe et XVIIIe siècles, telles Le Havre ou Bayonne, et même Nantes, bien que s’y soit finalement créé un collège tenu par les Oratoriens. Du reste, Jacques Savary avait formulé en 1675 dans le “Parfait Négociant” une critique en règle du collège et de sa formation humaniste basée sur le latin et les “belles lettres”, qui semble avoir été largement partagée alors par les bourgeoisies marchandes du Royaume, avec lesquelles nos Malouins se trouvaient largement “en phase”.

    290Certes, cela ne signifie pas que les familles de la bourgeoisie malouine aient au XVIIe siècle exclu tout recours au collège pour la formation de leurs fils, car il y avait bien sûr la possibilité de les envoyer à l’extérieur dans les collèges de villes voisines de l’Ouest, à commencer par le grand collège jésuite de Rennes, somme toute bien proche. Il y avait sans nul doute quelques Malouins parmi les 2 800 élèves qu'accueillait le collège de la capitale bretonne en 1653 ; et nombre d’autres le fréquentèrent dans la seconde moitié du siècle, bien qu’il nous soit impossible de les identifier, faute de listes d’élèves conservées. C’est ce que nous attestent par exemple les Mémoires de Duguay-Trouin : le futur corsaire, né en 1673 dans une bonne famille marchande de la ville, fut envoyé par sa famille au collège de Rennes en 1684 en classe de rhétorique et y demeura jusqu’en 1688, avant d’aller suivre la classe de philosophie à la Faculté des Arts de Caen. Mais il s’agit d’un exemple qui confirme notre analyse : car René Trouin, un cadet, avait été destiné par sa famille à une carrière ecclésiastique, et il fut d’ailleurs tonsuré à la chapelle du collège de Rennes, avant que la famille – après la mort du père en 1687 – ne se convainque de “l’erreur d’orientation” commise, et ne laisse son fils turbulent revenir vers sa vocation véritable, la mer... et la guerre.

    291Le “cas Trouin” illustre ainsi – sauf par son dénouement – la place qui était assignée au collège par nos familles marchandes au XVIIe siècle : une voie de formation seconde, pour leurs fils cadets qu’elles destinaient aux carrières ecclésiastiques, voire dans quelques cas aux carrières juridiques. Nul doute qu’un nombre significatif de ces cadets de famille n’aient suivi ces cursus longs d’études collégiales à Rennes, à Vannes, et peut-être déjà pour quelques-uns à Paris, qui étaient nécessaires pour qu’ils puissent briguer les confortables – et honorables – fonctions de chanoine au chapitre de Saint-Malo (voire à celui, plus modeste, de Dinan) auxquelles les destinaient leurs familles, tels Jean Magon (1671-1712) ou Vincent de La Haye, Julien Eon ou René Porée du Parc. A fortiori cette voie du collège – celui de Rennes vraisemblablement – avait-elle été empruntée initialement par les fils de familles marchandes malouines qui s’engagèrent en nombre significatif dans la seconde moitié du XVIIe siècle au service de la Compagnie de Jésus, tels François Nepveu, Pierre Baudran, Jean Brignon ou Charles Le Gobien (1652-1708) qui devint secrétaire puis procureur des Missions de Chine....

    292Mais il en allait tout autrement pour la majorité de ces “fils de famille”, et notamment les aînés destinés à perpétuer la tradition familiale.

    293Quelques-uns d’entre eux sans doute ont pu commencer un cursus d’études générales au collège, si l’on en juge par les qualités d'expression que révèle la correspondance d’un grand négociant comme Jean Magon de la Lande (1641-1709), à défaut d’en avoir la preuve formelle. Mais cette aisance dans l’expression écrite relevait encore de l'exception chez les négociants malouins formés avant 1685-1690, si l’on en juge par le style beaucoup plus fruste – pour ne pas parler de l’orthographe – de grands négociants comme Noël Danycan. Athanase Jolif, ou le cadet des Magon, Nicolas Magon de la Chipaudière, né en 1644 : “ce mémoire est mal écrit et mal expliqué " reconnaissait humblement ce dernier, en exergue d’un long texte d’analyse du commerce hispano-américain envoyé au ministre en 1704, conscient des lacunes d'une formation générale qui n'avait vraisemblablement pas emprunté la voie du collège.

    294En tout état de cause, même si quelques “fils de famille” destinés au commerce ont pu fréquenter le collège, ils ne suivaient pas le cycle complet des études, comme le suggère – en négatif – l’échec de la tentative de modernisation pédagogique esquissée par le Collège Jésuite de Rennes qui ouvrit en 1674, en parallèle avec la classe de philosophie, une classe à option “moderne”, destinée aux jeunes gens qui se destinaient aux carrières de la marine, où l’on enseignait le français, les mathématiques. la géographie, l’hydrographie.

    295Malgré le contenu a priori séduisant de tels programmes, non seulement pour de futurs officiers de marine mais pour de futurs négociants, l’échec assez rapide de cette tentative d’adaptation pédagogique du collège classique, faute d’effectifs, démontre qu’à cette date la bourgeoisie malouine – entre autres – n’était toujours pas convaincue que la formation longue par le collège constituait le bon choix éducatif pour ceux de ses fils qu’elle destinait au commerce ou à la navigation.

    296Malgré les modifications du “paysage éducatif” opérées en Bretagne comme dans le reste du Royaume au cours du XVIIe siècle, nos dynasties marchandes semblent bien pour l’essentiel être restées fidèles jusqu’à la fin du siècle à un modèle éducatif traditionnel qui leur paraissait plus adapté à leurs besoins pratiques et cohérent avec leurs choix sociaux fondamentaux.

    297Ce modèle incluait évidemment une base minimale d’éducation générale. La ville se situait du bon côté de la fameuse ligne... Saint-Malo – Genève, chère aux spécialistes de l’histoire de l'alphabétisation, avec un taux de signataires au mariage qui s’élevait à 53 % pour les hommes à la fin du XVIIe siècle. Elle comprenait un réseau de “petites écoles” que les fils de famille marchande pouvaient fréquenter comme les autres, outre le recours probable, dans les plus grandes familles, aux services à domicile de maîtres privés ou précepteurs. Surtout, ces fils de famille pouvaient, au-delà de ces rudiments, suivre l’enseignement de la Préceptorerie, ou “Grande Ecole” dépendant de l’autorité ecclésiastique, qui dispensait, en trois années d’études, les bases d’un enseignement “secondaire court”, dont nous connaissons mal le contenu d’ailleurs, mais qui devait leur donner une pratique minimale du calcul et de la rédaction indispensable à leur futur métier. René Trouin en avait suivi les cours avant d'entrer en rhétorique au collège de Rennes, avec parmi ses condisciples – connus – un Joseph Danycan ou un Robert Surcouf de la Maisonneuve, simple exemple qui suggère que cette institution accueillait effectivement les enfants des bonnes familles marchandes au XVIIe siècle.

    298Ce qui est sûr cependant, et tout à fait essentiel, c’est que, sauf exception, cette formation générale “secondaire” (si l’on peut la qualifier de manière aussi anachronique), s’interrompait tôt, vers 14/15 ans, pour déboucher sur une entrée précoce dans la “vie active”, où les futurs marchands-négociants devaient acquérir leur véritable formation professionnelle, en suivant une longue période de formation pratique “sur le tas”, à travers divers types d’expériences qui constituaient autant de modes d’apprentissage du métier de négociant.

    299Ce choix dominant de la formation par la pratique ne constituait en rien à cette époque une originalité par rapport aux autres bourgeoisies marchandes du Royaume. C’est au niveau des filières de formation pratique utilisées que l'on peut identifier une certaine spécificité des Malouins en la matière.

    300Tout au long du XVIIe siècle, les dynasties bourgeoises malouines ont en effet utilisé simultanément pour la formation de leurs fils deux grands cursus d’apprentissage, qui s’appuyaient d'ailleurs sur les deux fonctions majeures de la place bretonne, l’armement maritime et l’exportation des toiles : l’apprentissage “par la navigation” d’une part, de l’autre l’apprentissage “par le comptoir”, hors de Saint-Malo principalement.

    301Deux grandes voies-de formation distinctes donc, mais qui présentaient cependant quelques points communs. Toutes deux impliquaient la durée, dix à quinze ans de pratique, avant l’installation à son compte comme négociant pour ceux qui allaient jusqu’au terme du parcours. Toutes deux aussi donnaient non seulement une large expérience pratique du métier, mais surtout, quoique de manière différente, une expérience directe du monde extérieur.

    302Il s’agit d’autant moins de les opposer qu’elles fonctionnaient en parallèle. Certaines familles marchandes, il est vrai, pouvaient orienter préférentiellement leurs fils vers l'une de ces voies. Ainsi le lignage Le Fer dans le dernier quart du XVIIe siècle semble avoir privilégié la voie de la navigation : on ne recensait pas moins de sept fils Le Fer comme capitaines navigants dans les années 1690, dont les trois fils du grand négociant-armateur Luc Le Fer du Val. Par contre la famille Eon (branche principale) semble avoir orienté presque exclusivement ses fils vers la formation par le comptoir, hors de Saint-Malo. Bon nombre de grandes familles marchandes cependant combinaient ces deux voies, dans le cadre de stratégies complexes d’orientation des fils, différenciées notamment entre aînés et cadets au mieux des intérêts de la famille, dont ces jeunes en formation étaient aussi, pendant un temps, de précieux auxiliaires, comme on peut l’observer dans le cas de grandes familles comme les Vincent, les Moreau, les Nouail, les Porée...

    303Ces deux cursus de formation présentaient cependant des différences suffisamment sensibles pour qu’on les analyse de manière séparée.

    ***

    304 La “voie de la navigation” a vraisemblablement constitué durant tout le XVIIe siècle le principal cursus de formation des futurs négociants malouins.

    305 “Mariniers et marchands, ou l'un et l'autre ensemble” écrivait au début du XVIIe siècle Frotet de la Landelle pour qualifier ses compatriotes, mettant ainsi en évidence avec justesse un des traits sociologiques spécifiques du milieu marchand malouin. Pres du tiers des négociants recensés en 1701 – une cinquantaine sur 160 – avaient eu directement l'expérience de la navigation marchande comme officiers et capitaines, bien au-delà des 14 négociants qui exerçaient encore simultanément cette fonction de capitaine navigant.

    306Nous avons déjà vu comment la “voie de la navigation”, pratiquée depuis les grades inférieurs d’officiers jusqu'à la fonction de capitaine, avait constitué à Saint-Malo la filière de promotion par excellence, permettant l’accès au statut de négociant de nombreux éléments dynamiques issus des couches moyennes de la société urbaine ou de l’extérieur. Mais les “self-made men” n’étaient pas les seuls parmi les négociants à avoir eu l’expérience de la navigation. A côté d’eux, et plus nombreux encore, des héritiers issus des bonnes familles marchandes de la ville avaient emprunté cette même filière, qui constituait pour eux moins un tremplin social – encore qu’elle leur permît, aussi, de réaliser une accumulation personnelle utile facilitant leur installation – qu’une véritable école de formation.

    307C’est au cours de ces longues années de navigation comme officiers puis capitaines vers Terre-Neuve ou les Iles, Cadix et la Méditerranée qu’ils ont pu accumuler des connaissances essentielles pour la pratique de leur futur métier de négociant-armateur.

    308Il nous paraît significatif que plusieurs des très grands noms du négoce malouin des années 1690-1720 aient emprunté cette voie. C’est le cas de Charles Locquet de Grandville, né en 1646, que nous repérons comme capitaine de frégates expédiées vers San Lucar et Cadix entre 1678 et 1684. De même François Le Fer de Beauvais, né en 1672, fut embarqué dès l’âge de 16 ans, promu dès 1691 – à 19 ans – capitaine du corsaire le SAINT-LAURENT armé par son père Luc Le Fer du Val ; après plusieurs campagnes comme capitaine corsaire il commanda des frégates sur la ligne de Cadix en 1698-1701, avant de s’installer définitivement comme négociant “sédentaire” à la veille de la guerre de Succession.

    309Tel fut aussi le mode de formation de Noël Danycan, autre fils de négociant-armateur, qui nous résumait lui-même son parcours dans une autobiographie rédigée de sa main vers 1730 : “le Sieur Danycan a commencé de naviguer dès l'âge de 15 ans, et à 17 ans, s'étant acquis une grande expérience au fait de la navigation, l'on ne craignit pas de lui donner un vaisseau à commander en qualité de capitaine et marchand, et a continué l'espace de 14 ans sans interruption...”.

    310Ce bref récit autobiographique met bien en évidence les traits majeurs de ce type de “parcours de formation”, et en premier lieu la précocité de l’entrée dans la vie active. Danycan avait été embarqué à 15 ans, Beauvais Le Fer à 16 ans, comme René Trouin et bien d’autres. Bon nombre de ces fils de famille marchande avaient été embarqués plus jeunes encore, à 14 ans comme René Moreau de Maupertuis en 1678 ou Pierre Jolif embarqué pour le Pérou en 1712. Cas limite sans doute, Bertrand Mahé de La Bourdonnais fut embarqué à moins de 10 ans comme mousse sur un vaisseau partant pour la Mer du Sud, précocité exceptionnelle qu’explique la situation difficile de sa famille après la mort prématurée de son père, capturé par les Anglais en 1704.

    311C’est entre 14 et 16 ans en règle générale que ces fils de familles marchandes malouines entamaient leur apprentissage par la navigation, première étape d’un cursus long et difficile qui allait en conduire certains jusqu’au statut de négociant. Mais observons aussi qu’ils brûlaient les étapes de la carrière d'officier navigant pour accéder rapidement – et donc fort jeunes – au commandement d’un navire. L’exemple de Noël Danycan, capitaine à 17 ans seulement, constitue sans doute un cas limite. Mais nous avons maints exemples de ces fils de famille promus capitaines à moins de 20 ans en cette fin du XVIIe siècle, notamment dans l'armement corsaire, où René Duguay-Trouin commanda à moins de 19 ans son premier navire, de même que Joseph Danycan, ou les fils de Luc Le Fer du Val entre 1691 et 1696. Ces promotions fulgurantes n’étaient évidemment pas dues à leurs seuls mérites, si on les compare à celles des capitaines sortis du rang qui n’accédaient à ces fonctions qu’à la trentaine. C’était l'effet du “népotisme” systématique des familles marchandes, qui ne manquaient pas de privilégier leurs enfants et parents sur les vaisseaux auxquels ils étaient intéressés. “Ils ne songent qu’à avancer leurs créatures et leurs parents sans se mettre en peine du bien du service...” s’en inquiétait d’ailleurs en 1693 le commissaire ordonnateur de la Marine, en relatant au ministre un incident de mer imputable d'après lui à l'imprudence d’un capitaine “jeune et inexpérimenté”.

    312Cette orientation précoce vers la navigation pose aussi le problème de la formation théorique et pratique que recevaient ces jeunes gens de la bourgeoisie locale en matière maritime. Après avoir accueilli sans enthousiasme la proposition de Colbert, en septembre 1669, les incitant à créer dans leur ville un collège de marine, les bourgeois malouins s'étaient quand même décidés à ouvrir à partir de janvier 1673 une Ecole d’Hydrographie, où un professeur payé aux frais de la communauté de ville enseignait les mathématiques, l’hydrographie (l’art de naviguer), le dessin – et le tir au canon – à tous les jeunes gens de la ville désireux de devenir pilotes et officiers. Il est certain que les “fils de famille” devaient eux aussi s'astreindre au moins quelques mois à suivre les cours de cette Ecole, qui étaient dispensés dans deux salles de l'Abbaye Saint-Jean, “l’une réservée aux gens de distinction, l’autre où étaient enseignés les gens du commun”, ségrégation sociale ô combien significative.

    313Le milieu négociant exerça d’ailleurs de fortes pressions sur les autorités pour réviser à la baisse, au profit de ses fils, les prescriptions de l’Ordonnance de la Marine de 1681 qui exigeaient que l’on ait fait deux campagnes sur les vaisseaux du Roi avant de pouvoir être reçu comme capitaine. “Cela embarrasse un peu nos gros marchands qui n’ont guère que cette voye pour risquer leurs effets avec confiance et avancer leurs enfants élevés sur un tout autre pied que celui des matelots” transmettait au ministre le commissaire Duguay, qui soulignait – à sa manière – l’enjeu social de cette question : si le statu quo était maintenu estimait-il “ il en arrivera de là que l'on ne verra plus que des maistres de navires, c'est-à-dire de la race matelote à la teste des corsaires, et on ne peut attendre la même résolution des gens de ce caractère que de ces fils de famille chez qui l’honneur agit aussi sûrement que l'intérêt...”. Le ministre semble avoir été convaincu par cette “analyse de classe”, puisqu’un aménagement fut apporté en juillet 1691 en faveur des “fils de famille de cette ville”, qui purent désormais postuler à l’examen de capitaine après seulement deux voyages au commerce en qualité de lieutenant et 6 mois de cours à l’Ecole d’Hydrographie. Cet assouplissement sélectif de la législation contribua certainement à conforter l’orientation des fils de famille marchande vers la navigation pendant l’ensemble de la période 1690-1715, comme on le constate en analysant la population des capitaines de navires dans des trafics comme la course pendant la guerre de la Ligue d’Augsbourg, ou le trafic interlope à partir de 1698.

    314Maints indices nous montrent que cette question de l’accès aux fonctions de capitaine, et en pratique la possibilité d’en réserver la quasi-exclusivité à leurs enfants, a été perçue par les négociants malouins sous Louis XIV comme un enjeu essentiel, économique mais plus encore social : non seulement comme une garantie de “confiance” supplémentaire pour leurs affaires, mais comme un maillon-clé dans le processus de formation-promotion de leurs fils ; et plus profondément encore comme une des conditions même de leur perpétuation dans le commerce. C’est cet enjeu qu’exprimait Locquet de Grandville avec une particulière clarté en 1705 pour justifier l’obtention d’une permission d’armer pour la Mer du Sud “affin de donner de l’employ a un de mes fils qui y a fait un voyage, que je veux élever dans la navigation et le commerce d’Espagne et des Indes que nous avons fait de père en fils, j’aprehende qu’il ne se dégoûte du commerce si je n'ai pas l’occasion de lui donner un commandement...”. Il concluait par une remarque plus générale, lourde de signification quant à la position sociale et idéologique du négoce en France à ce moment précis : “Il convient d’accorder le commandement des vaisseaux [marchands] aux enfants de bonne famille qui sont en réputation d'être riches afin d’anoblir le commerce pour lequel il paroist que tout le monde a du dégoût en France...”.

    315La navigation, pour autant qu’elle permette d’accéder rapidement aux fonctions de capitaine, permettait ainsi aux “fils de famille” d’atteindre très jeune un statut enviable, alors même qu’ils n’étaient pas installés à leur compte, d'exercer des responsabilités, et, grâce à la double nature – technique et commerciale – de cette fonction dans la plupart des grands trafics, d’acquérir progressivement une véritable expérience marchande par la fréquentation des grandes places européennes ou des comptoirs coloniaux où ils devaient agir et décider en tant que commissionnaire de leurs armateurs.

    316Le développement systématique de la pacotille par les Malouins dans tous les grands trafics d’outre-mer – les Iles, l’interlope, l’Asie – à partir de la fin du XVIIe siècle devait d’ailleurs élargir très sensiblement le nombre de ces jeunes navigants qui avaient à assumer des responsabilités commerciales. La plupart de ces “fils de familles” embarqués comme navigants se voyaient confier dès 15-16 ans des pacotilles fort importantes confiées par la famille, dont ils devaient négocier au mieux la vente aux Antilles ou au Pérou, tel Pierre Jolif embarqué à 15 ans à peine en 1712 sur la SAINTE-ROSE, armée par son père Athanaze Jolif pour la Mer du Sud, avec une pacotille de 8 000 livres fournie “en avancement successif”. C’était, sous une autre forme, le retour à la pratique du “voyage vert” du jeune marchand tel qu’il se pratiquait aux XVe-XVIe siècles ; c’est ce qu’illustre aussi de manière exemplaire le parcours du jeune Luc Magon de la Balue, fils cadet de Jean Magon de la Lande, embarqué en août 1703 à 17 ans et demi comme “marchand”-c’est-à-dire subrécargue – sur la frégate SAINT-JOSEPH, dont son père était le principal intéressé, avec la responsabilité de la vente de la cargaison – évaluée à plusieurs centaines de milliers de livres – à la Mer du Sud, en association – et sous la surveillance – d’un marchand plus expérimenté, Louis Bourdas de la Mare. Commencer – ou presque – son apprentissage du métier de négociant par un voyage au Pérou et la vente à Lima d’une cargaison de plus d'un million de livres constituait, on l’avouera, un démarrage spectaculaire, et une expérience ô combien formatrice sur tous les plans, à commencer par l’apprentissage de la langue espagnole, qui devait lui servir largement par la suite dans sa carrière de grand négociant international.

    317Soulignons enfin la durée de ce cursus de formation par la navigation, qui permettait d’engranger une expérience d’autant plus large et diversifiée du monde et des places étrangères. Noël Danycan, de son propre aveu, avait navigué pendant 17 ans, de 1671 à février 1688 (terme de son dernier voyage à Terre-Neuve et en Méditerranée sur le GRÉNEDAN), dont quinze années comme capitaine, et trois années comme capitaine et armateur d’un navire dont il était déjà co-propriétaire, avant de s’installer comme négociant sédentaire pleinement à son compte en 1688 à l’âge de 32 ans, en pleine maturité, riche d’une vaste expérience de la mer et du monde, du commerce et des hommes.

    318Son cas n’avait rien d’exceptionnel parmi les grands négociants de sa génération formés par la navigation : son émule Charles Locquet de Grandville (1646-1713) navigua jusqu’en 1684 pour ne s’installer qu’à 38 ans, après 20 ans de navigation. Et Alain Porée (1665-1730) ne devait s’installer comme négociant qu’en 1710, après plus d’un quart de siècle de navigation, dont vingt années de commandement, vers Cadix, en course ou vers la Mer du Sud, où il fit deux voyages en 1703-1705 et 1708-1710. Et si leur cadet François Le Fer de Beauvais (1672-1746) “mit son sac à terre” dès 1701, à moins de 30 ans, c’était tout de même après dix ans de commandement à la mer (dont plusieurs années sur la route de Cadix) et au minimum douze années de navigation...

    319Cette durée d’une douzaine d’années nous semble du reste la durée “normale” de cette phase de formation par la navigation des “fils de famille” marchande..., pour ceux du moins qui avaient réussi à aller jusqu’au terme du parcours en évitant les multiples embûches – naufrage, mort au combat, fièvre tropicale... – où tant de leurs compatriotes et parents avaient laissé leur vie, tels Servan Jocet mort sur son vaisseau coulé à Cadix en 1672, Pierre Pépin de Belle-Ile, mort après un combat contre les Barbaresques en 1684, Julien Vincent du Plessis, mort de fièvre aux Iles en 1705...

    320Ce parcours de formation au commerce par la navigation était aussi, à sa manière, un cursus sélectif d’où n’émergeaient que les plus résistants... et les plus chanceux, les plus dynamiques aussi, capables de franchir le pas décisif de l’installation comme “chefs d’entreprise” pleinement responsables.

    321Mais il existait, parallèlement, une autre voie de formation et d’apprentissage du métier a priori moins périlleuse.

    ***

    322 L’apprentissage “au comptoir”, au sein d’une maison marchande, constituait en effet pour les Malouins, comme pour leurs confrères de toute l’Europe, l'autre grand cursus de formation professionnelle utilisé, ou pour mieux dire le plus “normal”, parce que directement adapté à l’objectif de formation au métier de négociant.

    323Cette mise en apprentissage pouvait s’effectuer tout simplement à domicile, au sein de la maison familiale, aux côtés du chef de maison qui pouvait transmettre directement ses connaissances et son expérience à son fils, en l’initiant aux techniques de base du métier, et en l’associant progressivement à ses affaires. L’Ordonnance du commerce de 1673 stipulait du reste que “les enfants de marchands seront réputés avoir fait leur apprentissage lorsqu'ils auront demeuré dans la maison de leur père et mère faisant profession de la même marchandise jusqu'à l’âge de 17 ans”.

    324Ajoutons que dans les plus grandes maisons, le négociant ne travaillait pas seul, mais avec un ou plusieurs employés – commis, caissiers – comme nous l’atteste le rôle de capitation de 1701 : à défaut de pouvoir le prouver, on peut penser que ce personnel de techniciens qualifiés, présents en permanence, jouait un rôle “pédagogique” non négligeable dans la transmission des techniques et savoirs pratiques aux fils de la famille placés à leurs côtés.

    325La transmission orale ou par l’exemple n’était pas suffisante pour assimiler des connaissances générales d'ordre géo-économique, et moins encore des techniques intellectuelles complexes comme la comptabilité en partie double qui – nous y reviendrons – nous paraît avoir été d’usage courant au sein du grand négoce malouin dès le milieu du XVIIe siècle au moins. Le recours complémentaire à des manuels spécialisés, dont quelques historiens comme Pierre Jeannin ont commencé à faire l’inventaire systématique et à suivre la diffusion, s’imposait donc, à Saint-Malo comme ailleurs. On n’en trouve guère de trace cependant dans les rares inventaires après décès suffisamment précis pour avoir détaillé les fonds de bibliothèque de négociants. Mais la grosse question pédagogique était celle de l’apprentissage de la comptabilité. Seul indice probant en la matière, Jean Meyer a jadis exhumé – et publié – deux “méthodes pour apprendre à tenir les livres à partie double “qui furent non seulement utilisées mais rédigées à Saint-Malo par des praticiens locaux. Ces manuels – assez frustes d’ailleurs – semblent avoir été rédigés l’un en 1745, l’autre dans les années 1730, mais il nous paraît probable qu’ils n'étaient pas les premiers ouvrages de cette nature à avoir été élaborés et utilisés dans cette grande place, compte tenu de la forte “demande” qui devait exister à cet égard dès la deuxième moitié du XVIIe siècle. Précisons cependant que dans le cas malouin, l’apprentissage “à domicile” semble avoir été un cas de figure minoritaire à cette époque.

    326Cette solution simple semble avoir fonctionné surtout dans les familles où le décès prématuré du chef de maison laissait la direction de ses affaires à sa veuve, qui, dans cette situation, gardait généralement auprès d’elle l'aîné de ses fils pour l’aider dans sa tâche, en l’associant progressivement à la direction de la maison. C’était là cependant un cas de figure assez fréquent, pour des raisons démographiques évoquées plus haut, comme l’atteste le nombre significatif de “négociantes” recensées dans le rôle de capitation de 1701 (15 environ, soit 10 % de l'effectif). Et plusieurs grands négociants de la période 1680-1720, comme Guillaume Moreau de la Primerais, Pierre Picot de Clos-Rivière, Pierre Nouail du Fougeray, Jacques et Claude Vincent, ont ainsi effectué dans ce cadre domestique l’apprentissage de leur métier.

    327Mais l’apprentissage à domicile, malgré sa commodité apparente, semble avoir été une solution plus subie que voulue, et une solution largement minoritaire. En règle générale c’est hors de Saint-Malo que les familles marchandes envoyaient leurs fils recevoir cette formation pratique au comptoir : sur d’autres places et au sein d’autres maisons avec qui elles entretenaient soit des relations de parenté, soit des relations d’affaires suffisamment étroites et confiantes pour qu’elles puissent envisager d’y placer un fils “en stage” pour plusieurs années, pour utiliser ici une expression formellement anachronique, mais tout à fait adéquate par rapport à ce type de pratique.

    328Ces stages d’apprentissage pouvaient s’effectuer parfois sur une place voisine, française ou bretonne, comme ce fut le cas en 1680 pour le jeune Jacques Béard, âgé de 12 ans, placé à Morlaix en apprentissage pour trois ans chez le grand négociant Guillotoux de Kéréver, selon un contrat en bonne et due forme négocié par l’entremise de son oncle maternel Guillaume Vincent des Bas-Sablons.

    329Il s’agissait cependant, ici encore, d’un cas de figure minoritaire. En règle générale, les jeunes fils de marchands mis en apprentissage au comptoir étaient envoyés et placés beaucoup plus loin, comme le mémoire collectif des négociants en 1700 le soulignait fortement : “ils envoienl [leurs enfants] à l'étranger afin de les rendre plus expérimentés”. C’est avant tout sous forme de “stages à l’étranger” que s’effectuait en effet l’apprentissage des jeunes Malouins dont la famille avait choisi cette voie de formation professionnelle, stages ou séjours qui s’effectuaient dans les pays et les places avec lesquels le négoce malouin avait les relations les plus régulières.

    330Nous n’avons pas trouvé trace pourtant de séjours à Amsterdam, ce qui peut évidemment étonner, compte tenu de la capacité d’attraction qu’exerçait alors la grande place hollandaise sur le trafic malouin. Par contre, nous pouvons observer que jusqu’en 1689 un certain nombre de jeunes Malouins franchissaient la Manche, pour aller en Angleterre – à Londres essentiellement – acquérir une expérience linguistique et commerciale susceptible de leur être utile dans la pratique d’un “commerce d’Angleterre” qui demeurait encore important : ainsi en 1685 Guillaume Morin déclarait-il expédier en Angleterre son fils Jacques – âgé de 15 ans – “pour y apprendre l’anglais”, et Claude Jonchée de la Villedaulé devait trouver une mort prématurée – à 20 ans – à Londres en janvier 1689, à l’occasion d’un tel séjour. Au-delà de 1689 ces stages outre-Manche paraissent s’être complètement interrompus, sous l'effet de la grande rupture des relations politiques et commerciales avec l'Angleterre.

    331Depuis longtemps cependant c’est vers une toute autre direction géographique que partaient la plupart de ces jeunes apprentis marchands issus de la bourgeoisie malouine : vers l’Europe méridionale, et plus précisément l’Espagne du Sud, qui en reçut et accueillit plusieurs centaines en deux siècles.

    332Cette orientation préférentielle vers les places de l’Espagne méridionale – Séville et San Lucar, Malaga et Alicante, Cadix et Port-Sainte-Marie surtout après 1660 – s’explique évidemment par l'intensité des relations commerciales que les Malouins avaient nouées depuis l’aube des Temps Modernes avec ce secteur de la Péninsule, qui se traduisait notamment par l’implantation d’un réseau dense de colonies marchandes au sein desquelles venaient s’insérer ces jeunes “émigrés”.

    333En règle générale, pendant toute cette période 1660-1720, ces fils de familles étaient dirigés vers l’Espagne à un âge précoce, en pleine adolescence. Né en janvier 1685, Jean-Baptiste Des Ages partait pour Cadix en 1698 à l’âge de 13 ans. Nicolas Magon de la Chipaudière “le jeune”, fils de Jean Magon de la Lande, avait été envoyé à Cadix fin 1684, à 14 ans, et son oncle et homonyme l’avait précédé à l’âge de 15 ans, au lendemain de la paix des Pyrénées ; et ce modèle se perpétuera dans la famille Magon jusqu’au début du XVIIIe siècle, puisque les trois fils de Nicolas Magon (premier nommé), Jean-Baptiste, Nicolas et Guillaume partirent “faire leurs classes” à Cadix en 1710-1713 à 15 ou 16 ans chacun. Et si leur oncle François-Auguste Magon de la Lande, né en 1679, était parti s’installer à Cadix en 1698 à plus de 18 ans c'était que la guerre avec l’Espagne ne lui avait pas permis de s’y rendre plus tôt.

    334C’était là une pratique que l’on peut observer chez les familles marchandes des autres villes de l’Ouest, telles Vitré ou Laval, qui avaient développé des colonies en Andalousie aux côtés des Malouins. Ainsi des familles lavalloises comme les Duchemin ou les Hoisnard, récemment étudiées, envoyaient souvent leurs enfants en apprentissage à Port-Sainte-Marie dès l’âge de 12-13 ans.

    335C’est ce que notait – en s’en plaignant – le consul de France à Cadix en 1680 : “ les marchands français n'y envoient que des jeunes gens imprudents et sans conduite, dont le commerce reçoit un notable préjudice”. Son inquiétude doit être cependant tempérée, pour ce qui concerne les Malouins, par le fait que ces très jeunes gens n’étaient pas laissés à eux-mêmes, mais placés généralement auprès de compatriotes et parents plus mûrs, déjà installés sur place depuis plusieurs années, qui allaient leur servir de mentor pendant leur période d’apprentissage : le jeune Nicolas Magon avait été placé en 1684 auprès de son oncle maternel Pierre Eon de la Baronnie, présent sur place depuis de longues années ; de même le jeune Jean-Baptiste Des Ages en 1698, avait-il été placé auprès d’un oncle maternel, le grand négociant bayonnais Jean Du Fau, et associé à un autre neveu de celui-ci, Jean de La Penne, déjà expérimenté, qui allait pouvoir guider ses premiers pas dans le commerce.

    336Ces jeunes fils de famille n’étaient donc pas envoyés en enfants perdus, il y avait des garde-fous, notamment pour les plus grands lignages marchands comme les Magon, Eon, de La Haye, Le Fer, établis de manière durable dans les places andalouses, qui pouvaient opérer cette formation au métier dans le cadre et sous contrôle de la famille, par transmission de l’expérience accumulée d’oncle à neveu, frère aîné à cadet, etc.

    337Mais il faut souligner aussi que ces jeunes gens en formation étaient associés très tôt aux responsabilités, en raison de leur mode d’installation, et de leur statut économique et juridique.

    338En effet, ces jeunes fils de famille envoyés en Espagne n'étaient pas placés sous le régime de contrats d’apprentissage, mais comme des “junior partners” de la maison où ils étaient reçus, grâce à un pécule fourni par la famille sous forme d'avancement successif, qui leur permettait d'être associés à la maison, et en quelque sorte “établis”, en combinant apprentissage du métier et accumulation d’un capital personnel. C’est ce double objectif qu’explicitait clairement cette décision du conseil de famille Magon en mai 1713 en faveur de deux jeunes gens de la famille partis tenter fortune à Cadix : “Déclarons et connaissons que pour le bien et éducation de Messieurs Nicolas et Guillaume Pierre Ange Magon, frères, enfants dudit Sieur Magon de la Chipaudière, de présent à Cadix, et pour les établir dans le commerce et leur donner connaissance parfaite d’iceluy, pour cet effet Mme de La Lande Magon leur mère ayeule a fait connoistre qu’elle... voulait bien leur donner par avancement de droit successif sur la succession future à chacun la somme de 15 000 livres pour employer en effets et marchandises pour la négocier à leur profit particulier”.

    339Grâce à ce pécule personnel et à ce statut qu’il garantissait, les jeunes marchands malouins installés à Cadix pouvaient ainsi simultanément apprendre leur métier sous la tutelle de parents plus expérimentés, et amorcer leur carrière de négociant. Ils réalisaient une première accumulation personnelle tout en gravissant les degrés de l’échelle des responsabilités au sein de la maison, jusqu’à devenir au bout de quelques années des chefs de maison pleinement autonomes et responsables.

    340Quelques-uns d’entre eux, du reste, tels Jean Porée ou Guillaume Eon de la Villebague au début du XVIIIe siècle, devaient faire le choix de s’installer définitivement en Espagne. La plupart cependant revenaient vers leur ville natale vers l’âge de 30 à 35 ans, pour s’y marier et s’y installer comme chefs de maison, forts de la riche expérience – et des capitaux – accumulés au cours d’un “stage de formation” qui avait duré une bonne décennie, voire plus. Ainsi Nicolas Magon de la Chipaudière déclarait-il avoir passé 14 ans en Espagne, entre 1659 et 1673 ; et Pierre de La Haye ne revint à Saint-Malo qu’à 44 ans – en 1694 – au terme d’un séjour d’un quart de siècle à Cadix, où il avait en fait accompli le plus gros de sa carrière de négociant.

    341“Le métier de commissionnaire à Cadix apparaît donc comme une école destinée à former les chefs de maison en France” concluait Albert Girard au terme de son étude sur la colonie française d’Andalousie : on ne saurait mieux dire pour ce qui concerne les Malouins du temps du Roi-Soleil.

    342Il reste cependant à apprécier les effets de ces modèles de formation par la pratique, privilégiée par les familles marchandes malouines tout au long du XVIIe siècle.

    343Sur un plan social général tout d’abord, il est certain que ces modèles éducatifs ont contribué à la reproduction socio-professionnelle des dynasties marchandes. En réduisant au minimum le temps – et le bagage – de formation générale, en orientant précocement les fils vers la vie active et en leur donnant une formation pratique spécialisée, les familles restreignaient d’entrée de jeu la marge de choix de leurs fils, qui étaient en quelque sorte orientés autoritairement, en fonction d’une stratégie familiale privilégiant la continuité dans le commerce.

    344Cela n’a d’ailleurs rien d’original : on retrouvera la même logique et les mêmes choix chez les dynasties patronales du textile dans le Nord au XIXe siècle, entre autres...

    345Sur un plan plus “technique” ces modes de formation pratiques pouvaient constituer des propédeutiques efficaces pour l’exercice ultérieur du métier de négociant.

    346L’expérience de longues années de navigation et de commandement de navire donnait un bagage de connaissances concrètes précieuses pour l’exercice de la fonction d’armateur. “C’est l'homme le plus entendu que je connaisse pour travailler à un armement” s’exclamait avec admiration un commissaire de la Marine à propos de Danycan, alors à l’aube de sa grande carrière : cette aptitude reconnue n’était pas sans rapport avec son expérience de 17 années de navigation et de 15 années de commandement d’un navire, qui lui avaient donné une connaissance pratique directe des multiples problèmes que soulevait l’équipement d’un navire, du radoub à l’avitaillement et au recrutement de l’équipage. Que Saint-Malo ait été un port d’armement dynamique n’est sans doute pas sans rapport avec le mode de formation “par la navigation” d’une moitié de ses négociants.

    347De la même manière la formation “par le comptoir” sous la forme d’un long stage à l’étranger sur une place comme Cadix, conférait à ceux qui l’avaient suivie une expérience concrète des marchés et des circuits commerciaux, des produits et des hommes, assurément plus riche que la lecture de traités ou dictionnaires du commerce. C’est ce que soulignait avec force Magon de la Chipaudière dans la lettre accompagnant un mémoire adressé au ministre sur la réforme du “commerce des Indes” : “Ce mémoire est mal écrit et mal expliqué, reconnaissait-il en confessant les lacunes de sa formation “littéraire”, “mais il est véritable et je n’y ai rien avancé que je ne sache moi-même et que l’expérience de quatorze années de résidence en Espagne ne m’a appris”. C’était affirmer le primat de la connaissance pratique, garantie par l’expérience directe du terrain. Ici aussi, le rôle décisif que jouèrent les grands négociants malouins dans les relations commerciales entre la France et le monde ibérique au XVIIe siècle n’est pas sans rapport avec l’expérience que nombre d’entre eux, à l’instar de Magon de la Chipaudière, avaient pu engranger au cours de leur période de formation en Espagne.

    348Plus largement, soulignons l’originalité majeure – et l’intérêt – des modes de formation privilégiés par les familles marchandes malouines tout au long du XVIIe siècle : tant la navigation que les stages à l’étranger donnaient à ces fils de famille une connaissance directe du monde extérieur, qui élargissait sensiblement leurs horizons. Ils en retiraient un bagage de connaissances géographiques sur les pays et places fréquentés ; des connaissances linguistiques – l’anglais pour quelques-uns, l’espagnol pour beaucoup, appris lors de stages en Andalousie ou d’escales répétées à Cadix ou Alicante... ; des connaissances “technicoéconomiques” sur le fonctionnement des marchés, les techniques commerciales ou de paiement pratiquées ; des connaissances “humaines” enfin, en termes de relations et contacts directs avec des marchands étrangers rencontrés ou fréquentés durablement à Cadix, Marseille ou Livourne, qui pouvaient leur être de la plus grande utilité une fois installés dans leur ville natale.

    349Peut-être faut-il aller au-delà de ces conséquences pratiques pour apprécier l’impact global de ces modes de formation sur la personnalité des négociants malouins au temps de Louis XIV. Dans le jugement peu amène qu’il portait sur les traits culturels des Malouins au début du XVIIe siècle, Dubuisson-Aubenay introduisait cependant une nuance significative : “Les hommes sont rudes et grossiers, à l’exception de ceux qui ont beaucoup voyagé et par ce moyen poli leur esprit”. On peut élargir la portée de cette remarque pour la fin du siècle. En choisissant pour ses fils des modes de formation pratiques qui leur donnaient une ouverture sur le monde et les mettaient au contact direct des grands foyers du capitalisme européen, la bourgeoisie malouine du XVIIe siècle a pu dépasser son étroit enracinement régional et conjurer les risques de provincialisme qui la guettaient.

    350Le capitalisme malouin en récoltera de précieux dividendes.

    Lettre marchande de Cadix adressée à La Lande Magon

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