Introduction
p. 13-15
Texte intégral
1C’est au tournant des XVIIe et XVIIIe siècles, dans une conjoncture internationale agitée, dominée par l’affrontement violent entre les puissances mercantilistes de l’Europe du Nord-Ouest, que le capitalisme marchand français, longtemps attardé et engourdi, et que les efforts volontaristes mais souvent maladroits de Colbert n’avaient pas suffi à dynamiser, fait véritablement son entrée sur la scène mondiale, des Caraïbes à l’Océan Indien, et jusqu’aux marchés les plus lointains, du Pérou à la Chine.
2De multiples acteurs de tout le Royaume ont participé à ce grand mouvement, à bien des égards surprenant tant il contrastait avec les difficultés dramatiques où semblait alors s’enfoncer l’économie agricole de l’intérieur du pays en cette sombre fin de règne du Roi-Soleil : Nantais, Rochelais ou Bordelais qui jettent alors les bases du trafic des Iles, moteur de la croissance de l’économie atlantique au XVIIIe siècle ; Marseillais qui consolident leur domination commerciale au Levant tout en commençant à se tourner vers l’Océan ; financiers et gens d’affaires parisiens aussi qui, malgré une gestion souvent inefficace de Compagnies privilégiées, ont pu s’avérer parfois de hardis pionniers comme Jourdan de Groucé ou Antoine Crozat.
3Pourtant, dans cette phase essentielle du démarrage commercial – 1685-1715 – d’autres acteurs ont tenu les premiers rôles et constitué le fer de lance décisif de cette entrée en force du capitalisme marchand français sur la scène mondiale. Il suffit pour s’en convaincre d’énumérer quelques épisodes significatifs, célèbres ou méconnus, qui manifestèrent, à la fin du règne de Louis XIV, ce nouveau dynamisme maritime et commercial désormais déployé à l’échelle planétaire :
- 31 mars 1709 : arrivée à Port-Louis, sous l’escorte d’un vaisseau du Roi, d’une flotille de navires marchands rapportant de 20 à 30 millions de livres d’argent péruvien depuis la lointaine Mer du Sud,
- janvier-juillet 1709 : arrivée d’une flotille de vaisseaux marchands à Moka dans la Mer Rouge, et ouverture du grand commerce international du café, “en droiture” depuis le Yémen....,
- octobre 1711 : assaut et mise à la rançon de Rio de Janeiro par une escadre de course financée par une société privée d’armement, véritable tentative de saisie à la source du nouveau flux d’or brésilien,
- juillet 1713 : retour à St-Malo du GRAND DAUPHIN, premier vaisseau français à avoir accompli un voyage de circumnavigation après avoir négocié successivement au Pérou et à Canton,
- juillet 1712/décembre 1714 : concession par la Cie des Indes Orientales en faillite de l’exploitation de son monopole commercial avec l’Inde à un groupe de négociants privés, qui relancent le commerce français avec l’Océan Indien dans la seconde décennie du XVIIIe siècle.
4Derrière cette séquence d’“évènements” symboliques, il y a un dénominateur commun : l’impulsion décisive d’un même groupe d’affaires, le milieu négociant malouin, qui s’affirme alors comme l’artisan majeur de cette véritable “mondialisation” des entreprises maritimes françaises, effectuée en pleine guerre de Succession d’Espagne. C’étaient là quelques signes révélateurs – parmi d’autres, moins spectaculaires – de l’aventure exceptionnelle qu’a connu Saint-Malo au temps du Roi-Soleil.
5Affirmer la grandeur économique de la place bretonne à cette époque ne constitue en rien une révélation, compte tenu de l’importance des travaux historiques qui lui ont déjà été consacrés, depuis les essais d’Henri Sée jusqu’au grand chantier ouvert par Jean Delumeau en 1956 pour l’étude quantitative du mouvement portuaire. Mais il reste à étayer cette affirmation en précisant le contenu et les mécanismes d’une réussite économique qui ne peut se saisir uniquement à travers la mesure du flux de navires fréquentant le port, et qui ne se réduit pas à la forme la plus spectaculaire d’activité de ses marins et de ses armateurs que la mémoire collective a retenu de manière sélective, c’est-à-dire la course.
6La grandeur de Saint-Malo au temps de Louis XIV, est celle du capitalisme marchand malouin, d’une élite négociante – “Messieurs de Saint-Malo” – déployant à l’échelle de l’économie-monde des entreprises de grande envergure, dont une partie seulement – et pas toujours la plus importante – pouvait se voir et se mesurer depuis l’étroit rocher qui lui servait de point d’ancrage.
7C’est cette activité internationale des négociants malouins, dans son ubiquité et l’espace le plus large où elle s’est alors déployée, de Terre-Neuve à la Méditerranée, de Cadix à Callao, de Moka à Canton, qu’il s’agit de saisir dans toute son ampleur, en analysant les choix fondamentaux du groupe marchand breton dans cette période “louis-quatorzienne” élargie – 1650-1725 – où se situe son apogée historique.
8L’on ne saurait cependant en rester au seul constat, ni même à la seule description analytique des succès (et parfois des échecs) du capitalisme malouin sous Louis XIV. Car cette réussite – la première en date parmi celles que connaîtront les bourgeoisies portuaires françaises au XVIIIe siècle – constitue en tout état de cause une réalité problématique, plus qu’à Bordeaux ou Marseille assurément. Il y a bien un "mystère” malouin qui exige, en préalable, une réflexion approfondie sur les conditions de toute nature – géographiques, institutionnelles, et plus encore sociologiques – qui peuvent rendre compte de l’émergence précoce (à l’échelle d’un capitalisme français “attardé”) d’un pôle capitaliste dynamique au XVIIe siècle, sur cette place périphérique, et dans ce milieu humain restreint, et à première vue “provincial”.
9Mais la réussite malouine, dans cette phase historique, ne peut-être vue simplement comme la résultante mécanique de conditions favorables, supposées données une fois pour toutes, et ce d’autant moins que certaines de ces conditions – d’ordre conjoncturel – constituaient des variables. Les succès des négociants malouins ont dépendu pour une large part de leur capacité à faire les bons choix face aux fluctuations d’une conjoncture internationale particulièrement agitée. Au-delà d’une description nécessaire des trafics fondamentaux, il faudra analyser les stratégies commerciales qui ont permis aux négociants bretons d’entretenir une dynamique continue d’accumulation, en saisissant avec opportunisme, à plusieurs reprises, les occasions de profit que pouvait leur offrir la conjoncture internationale.
10De même, à l’heure du bilan, on ne saurait se limiter à mesurer les effets de cette accumulation accélérée du capital marchand sur la construction des fortunes ; il importe plus encore d’en apprécier les conséquences à moyen terme, en essayant de saisir les choix et les inflexions des stratégies sociales des grandes familles qui déterminèrent le destin historique de l’élite négociante malouine au XVIIIe siècle, entre la volonté d’affirmation sociale et la tentation irrésistible d’intégration aux élites dominantes de la société d’Ancien Régime.
11Comme toute recherche historique spécialisée, ce travail est certes, d’abord, une étude de “cas”, et d’un cas singulier qu’il s’agit d’analyser et de comprendre dans sa spécificité historique concrète et irréductible. Mais l’effort entrepris ne se justifierait pas s’il n’était qu’une contribution, même approfondie, à l’histoire “locale” d’une place et d’un groupe marchand.
12En nous plaçant dans le sillage des Malouins et de leurs navires sur toutes les mers du globe, nous croiserons à plusieurs reprises la houle de la grande histoire – économique et politique – internationale, dont ils ont été pendant un temps des acteurs éminents.
13Et l’analyse de l’aventure économique, éclatante et fragile, de ces “Messieurs de Saint-Malo” au temps du Roi-Soleil, autant que celle de leur destin social collectif peut, nous semble-t-il, contribuer à éclairer les conditions et les rythmes du développement du capitalisme en France entre 1650 et 1750, en même temps que les obstacles et limites qu’il continuait à rencontrer au sein d’une société où il faisait encore figure de corps étranger.
VUE DE L’ENTRÉE DE SAINT-MALO par gros temps, prise depuis la pointe du Naye.

Au large, le fort du Petit Bey et l’île de Cézembre.
Musée de Bretagne.
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