Préface
p. 9-11
Texte intégral
1Toutes les villes n’ont pas la chance de s’appuyer sur un passé aussi prestigieux que Saint-Malo. Encore faut-il que ce passé arrive jusqu’à nous grâce à une bonne documentation et aussi grâce à un historien qui sache exploiter les dossiers d’archives. Or nous disposons désormais sur Saint-Malo d’un ouvrage d’une qualité exceptionnelle et je n’hésite pas à le dire, définitif.
2Dans les années 60, lorsque j’enseignais à la faculté des lettres et sciences humaines de rennes – tel était alors son nom –, j’avais lancé avec les étudiants de maîtrise une enquête systématique sur les registres de l’amirauté malouine et sur ceux de l’état-civil de la ville aux XVIIe et XVIIIe siècles. Parmi ceux qui participèrent à cette recherche se trouvait notamment André Lespagnol. Il passa ensuite brillamment l’agrégation. Puis il est revenu comme enseignant dans l’université où il avait été étudiant. Choisissant un sujet pour son doctorat, il opta tout naturellement pour l’étude de Saint-Malo sous l’ancien régime. D’où l’ouvrage qu’on va lire.
3André Lespagnol y intègre assurément les données rassemblées naguère par l’équipe rennaise. Mais il les enrichit beaucoup par la très vaste documentation qu’il a personnellement dépouillée (rôles d’armements, registres de capitation, actes notariés, fragments de comptabilités marchandes, etc.). Et, en outre, il les interprète, les corrige et les éclaire par le croisement de toutes les informations ainsi regroupées. Avec une grande puissance de travail et une robuste santé intellectuelle, il a tiré le meilleur parti possible de la documentation subsistante – riche, assurément, mais malgré tout inégale – et il nous donne aujourd’hui un “chef d’œuvre”, rédigé avec une remarquable clarté. Ce livre nous restitue Saint-Malo et son élite négociante au moment de leur apogée. En même temps il nous fait mieux connaître la France de louis xiv et le grand commerce européen aux XVIIe et XVIIIe siècles. Aucune étude de la conjoncture économique de cette époque ne pourra désormais se dispenser de consulter ce magnifique ouvrage.
4Saint-Malo est pour beaucoup la “cité corsaire”. Cette simplification historique méritait une vérification. La voilà faite maintenant. Ce port de haute bretagne a été beaucoup plus qu’un nid de corsaires. Il a envoyé très tôt et ensuite très régulièrement des bateaux à terre-neuve. Il a entretenu avec la péninsule ibérique et en particulier avec Cadix un important commerce. Il a créé la route du cap Horn. Il s’est enrichi de façon étonnante de 1703 à 1717 grâce aux envois directs de toiles en Amérique du sud. Il a tenté au XVIIIe siècle la capture du “monopole indien” en Asie. Ses négociants ont compté parmi les plus riches de France. Cependant la course n’est pas non plus à négliger dans le vaste éventail de ses activités. Elle permit durant les guerres de louis xiv un redéploiement des capitaux employés d’ordinaire dans la pêche à terre-neuve et elle ranima le marché malouin des navires. André Lespagnol penche plutôt pour une évaluation globalement positive de la course, surtout durant la guerre de la ligue d’Augsbourg, et il démontre de façon convaincante qu’il y eut “un nombre important de coups gagnants”.
5Portant un regard d’ensemble sur ce grand ouvrage, je suis frappé entre autres, par deux qualités que je voudrais souligner : d’abord l’excellence du questionnaire que l’auteur s’est donné à lui-même ; et ensuite sa volonté d’apporter des réponses précises à toutes les interrogations que l’on se pose en cours de lecture, qu’il s’agisse de la population urbaine, du nombre et de la provenance des marins, de l’importance de la flotte locale, des armements à Terre-Neuve, en course, à la Mer du Sud, en direction de Moka et de l’océan Indien, ou encore de l’estimation des fortunes malouines. Compte tenu des inévitables lacunes de la documentation, le lecteur éprouve la satisfaction d’être informé de la façon la plus rigoureuse possible sur tous les aspects du beau et vaste sujet qui lui est présenté.
6Pour se positionner correctement dans le présent et inventer son avenir, une ville a besoin d’éclairer au maximum les avenues de son histoire. Le grand livre d’André Lespagnol instruira et captivera tous ceux sur qui le nom de Saint-Malo exerce un attrait puissant. Mais, en outre, il facilitera certainement pour les Malouins eux-mêmes l’accès au IIIème millénaire.
SAINT-MALO à la fin du xviie siècle, vu de Paramé.

La ville et le château, les quais et le port marchand.
Gravure anonyme, Musée de Saint-Malo.
Auteur
-
Jean Delumeau
Professeur au Collège de France Membre de l’institut
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