Refondation et pluralisme
L’autorité archiépiscopale et la figure de l’intellectuel catholique
p. 265-273
Texte intégral
1Lorsque Jean-Marie Lustiger est nommé archevêque de Paris, le 31 janvier 1981, le paysage de l’intelligence catholique est particulièrement divisé. Les tensions et oppositions ont été publiquement formalisées, un an plus tôt, autour du voyage de Jean-Paul II en France lors de la publication de plusieurs tribunes dans la presse1. Ces divisions traversent en réalité la communauté catholique française depuis la fin des années 19602, dans un contexte marqué par le dépérissement de certaines forces vives intellectuelles ou encore l’effacement des Semaines sociales et du Centre catholique des intellectuels français. Le sentiment d’atonie est tel que, pendant l’archiépiscopat de Jean-Marie Lustiger, l’interrogation des intellectuels catholiques eux-mêmes sur leur disparition réelle ou supposée ne cesse d’enfler3. Pourtant, lorsque le cardinal renonce à son office, vingt-quatre ans plus tard, le projet de rassembler l’intelligence catholique au sein d’une nouvelle structure est en voie de concrétisation. Porté par le constat de devoir résoudre la crise catholique et refusant de revivre l’échec du modernisme, l’archevêque de Paris a reconstruit une proposition intellectuelle pour la société. Quel parcours le conduit à ce constat de crise de l’intelligence de la foi ? Quelle stratégie met-il en place et quels en sont les enjeux ?4
2À la sortie de la guerre, le jeune Jean-Marie Lustiger voit la recomposition de l’intelligence parisienne catholique se développer sous la bienveillance de l’archevêque de Paris, le cardinal Suhard. C’est le temps de la création du Centre catholique des intellectuels français, l’essor de la collection « Sources chrétiennes » lancée pendant la guerre ou de nouvelles revues comme Dieu vivant. Cette reconfiguration, défendue en 1947 dans la lettre de Carême de l’archevêque de Paris, se trouve confirmée par l’approbation que donne le pape Pie XII lui-même à ce nouveau type de présence dans la société moderne. C’est dans ce contexte d’effervescence que Jean-Marie Lustiger construit ses premières amitiés intellectuelles, se rapproche de plusieurs figures sacerdotales et établit un diagnostic initial. Déjà pendant la guerre, il avait été profondément influencé par l’évêque d’Orléans, Mgr Courcoux, qui l’avait non seulement baptisé mais lui avait aussi transmis l’amour du texte biblique. Au petit séminaire de Conflans, il avait été formé par l’abbé Pierre Veuillot, son professeur de philosophie, qui l’avait ouvert à la nécessaire confrontation avec la pensée contemporaine. Pendant sa formation à la Sorbonne, il avait été séduit par le jésuite Jean Daniélou : « Un interlocuteur privilégié de tous genres de gens, dans tous les domaines de la culture contemporaine5. » Mais si le jeune converti fait ses premiers pas dans un monde étudiant qui se voit reconfiguré par l’attractivité du communisme, il est formé dans un contexte clérical secoué par l’affaire de la « nouvelle théologie » puis celle des prêtres-ouvriers. Il prend la mesure de la crise intellectuelle qui traverse l’Église et se fait une idée des propositions qui sont en ces temps formulées par les clercs comme les laïcs.
3À partir de 1954 et jusqu’en 1981, il vit une triple expérience d’aumônier, de curé et d’évêque. Il est d’abord l’aumônier des « forces vives » que sont les étudiants de la Sorbonne pendant près de quinze ans. Au cœur de l’ébullition intellectuelle parisienne, il mesure les idéologies en vogue et se dit profondément frappé par la critique radicale de la pensée métaphysique qui est formulée par les milieux universitaires. Il fait l’expérience de la vie en Église et reprend de l’abbé Charles, qu’il côtoie, l’importance à accorder à la liturgie de la parole, à la visibilité et au collectif. Il développe un encadrement spirituel et une formation théologique de haut niveau, nourris de la lecture de la Bible et de la patristique. Il s’appuie sur quelques personnalités comme les pères Louis Bouyer, Jean Daniélou et Henri de Lubac. La crise de la JEC étudiante, en 1965, le conduit à réfléchir à l’articulation du politique et de l’agir chrétien. Mai 68 constitue un triple événement : un moment délétère pour la transmission, l’aveu de l’échec des enchantements marxistes et libéraux du politique et une critique de la société de consommation qui lui semble favorable à de nouvelles expressions catholiques6. C’est en cette période qu’il fait la connaissance du jésuite belge Albert Chapelle, dont il restera proche jusqu’à la mort de celui-ci en 2003. Il est appelé à la cure de Sainte-Jeanne-de-Chantal à partir de 1969, une expérience qui lui permet d’examiner, à distance, la reconfiguration de l’intelligence catholique parisienne mais aussi de s’adonner à la lecture. Cette période est marquée par une grande proximité de pensée avec quelques théologiens comme les pères Urs von Balthasar, Louis Bouyer, Jean Daniélou ou encore Henri de Lubac dont il rejoint les analyses7, tout en participant régulièrement aux activités de la revue Communio8. Sa dernière expérience est celle d’évêque d’Orléans, expérience très courte mais où se dévoilent ses premiers projets pour l’intelligence catholique dans un cadre désormais contraint, celui d’une administration diocésaine. C’est dire que lorsqu’il est nommé archevêque de Paris, il a déjà en quelque sorte établi son constat : « L’Église est devenue minoritaire dans le monde, elle n’a plus la prétention de le conquérir mais elle n’a pas non plus le droit de se laisser envahir par lui car nous sommes au pied du mur9. »
4Persuadé que la société est façonnée davantage par les idées que par l’économie, l’archevêque de Paris choisit clairement la remobilisation d’un imaginaire qui passe par la réorganisation d’un catholicisme paroissial, de grands rassemblements mais aussi un rayonnement culturel et intellectuel car il s’agit de reconstruire autour du « patrimoine symbolique10 ». Pour y parvenir, Jean-Marie Lustiger pose l’enjeu de la solidité intellectuelle du catholicisme qui ne lui semble pas avoir été suffisamment assurée dans les conflits de la décennie qui a suivi le concile et la fin de l’utopie marxiste. Il renvoie d’ailleurs dos à dos les clercs et les laïcs, jugés insuffisamment combatifs et partage, avec les fondateurs de la revue Communio, l’analyse selon laquelle la situation critique dans laquelle se trouve l’Église ne résulte pas tant d’une polarisation entre conservateurs et progressistes que d’un désarroi de la foi chrétienne elle-même. Il s’alarme de la crise de transmission et s’inquiète des formes prises par un travail théologique qu’il juge séparé de l’acte de foi et de la vie spirituelle, devenu une science parmi d’autres dans le domaine du savoir11. L’archevêque de Paris envisage donc une véritable politique de refondation qui s’appuie sur l’idée de la « relevance » comme il le précise, en 1982, devant des étudiants de l’École polytechnique :
« Il y a quinze ans aux États-Unis, la “théologie de la mort de Dieu” prétendait montrer que Dieu n’est pas “relevant”. J’affirme au contraire que le christianisme est “relevant” aujourd’hui, alors même qu’on a pu le croire dépassé12. »
5Non seulement Jean-Marie Lustiger estime que la démythologisation des idéaux séculiers constitue une chance pour le christianisme, mais il juge aussi nécessaire de prendre en compte le nouveau contexte philosophique de l’ultra-modernité pour demeurer intensément présent à la vie culturelle et plus certainement encore à la vie philosophique13.
6La revalorisation d’une pensée catholique nécessite une organisation, des réseaux et de la médiation ; néanmoins le point de consolidation se fixe sur la formation du clergé et celle des laïcs autour de la nouvelle École cathédrale, érigée en faculté canonique de théologie dès 200014. Parallèlement, le futur cardinal rassemble une équipe. D’abord et avant tout, les membres de l’équipe fondatrice de Communio15. Un groupe, soudé par une certaine approche de l’intelligence de la foi et par une figure tutélaire, « notre père commun », Mgr Maxime Charles16. La galaxie Lustiger est aussi constituée d’autres anciens de l’ENS qui ont eu pour aumônier Jean-Robert Armogathe qui a remplacé Guy Lafon, dès 1981, rue d’Ulm17. Ce sont aussi quelques anciens du Centre Richelieu, tout particulièrement l’historien Yves-Marie Hilaire qui transmet très régulièrement ses analyses du catholicisme contemporain et partage ses convictions ou encore l’abbé Michel Coloni, camarade de séminaire et ancien aumônier du Centre Richelieu, son vicaire général dès 1981 puis évêque auxiliaire de 1982 à 1989. Ce sont enfin, plus progressivement, de jeunes prêtres formés à l’Institut d’études théologiques de Bruxelles ou issus de l’École cathédrale. De l’équipe de son prédécesseur, le cardinal Marty, Jean-Marie Lustiger ne garde que Mgr Frossard et Mgr Pézeril. C’est donc particulièrement grâce aux anciens de Résurrection, la revue du centre Richelieu, que se met en place un nouveau dispositif. En 1986, le Club de l’archevêque est créé pour capter les enjeux intellectuels qui traversent la société18. Cette structure originale, malgré l’irrégularité de ses rencontres, permet à Jean-Marie Lustiger de dialoguer avec des penseurs croyants et non croyants et l’autorise à faire une relecture de l’ère contemporaine qui ne fait pas l’unanimité dans l’épiscopat mais qui est largement relayée par les médias19. Cette présence médiatique le rend incontournable de la scène intellectuelle et le distingue de la plupart des autres évêques français qui privilégient le retrait médiatique20.
7En juillet 1990, un projet plus collectif et à vocation publique se dessine21. Le contexte est celui de la remobilisation souhaitée en 1987 par Jean Paul II qui regrettait, devant des évêques français, la disparition du Centre catholique des intellectuels français et appelait à la création d’un centre chrétien à visée intellectuelle et culturelle et à rayonnement national pour limiter le risque de marginalisation vis-à-vis des milieux de la recherche22. Une note rédigée en novembre 1990 par Jean Duchesne propose de reprendre « l’expérience du CCIF » en s’appuyant sur Communio23 ; six mois plus tard, un travail préparatoire est lancé pour fonder une équipe nationale de douze personnes et constituer des groupes interdisciplinaires à Paris comme en province. Puis en novembre 1995, l’idée d’une académie catholique est émise lors d’une réunion qui rassemble des membres de Communio et des anciens de l’aumônerie d’Ulm24. Le 6 mars 1997 est confirmée la nomination des responsables par section mais entre-temps le projet a évolué : il s’agit désormais d’organiser des réunions mono-disciplinaires et des colloques réguliers25. Le 14 mars 1997, des invitations sont lancées auprès de personnalités intellectuelles croyantes et non croyantes pour un premier bilan26. Néanmoins, si le projet s’est affiné, les interrogations demeurent : le nom à donner à la nouvelle structure, les moyens financiers et les liens avec les institutions ecclésiales. En 1999, c’est désormais le Club de l’archevêque qui est envisagé comme base de la construction à venir27. Le projet prend résolument forme lorsque débute, en 2001, le chantier du Collège des Bernardins, mais le 8 février 2003 le cardinal continue de s’interroger sur la manière de concevoir cette mise en dialogue avec la culture contemporaine28. La réorganisation de l’intelligence catholique se précise en 2008 lorsque le Collège des Bernardins et une académie catholique sont inaugurés, un an après le décès du cardinal.
8Dialoguer avec la culture contemporaine, se confronter avec la non-croyance : le projet lustigérien s’inscrit dans une logique de réaffirmation et de réhabilitation du christianisme, en revendiquant une place dans les débats publics, logique qui avait été portée aussi par le CCIF durant les années 1950 et 1960. Mais si la volonté de remobilisation est ancienne, pourquoi a-t-elle eu tant de difficultés à se mettre en place ?
9La raison invoquée est souvent celle du fameux silence des intellectuels catholiques ou celle d’une insuffisance de divisions29. Cette atonie est une des réalités de la période post-conciliaire marquée principalement par une absence de relève générationnelle. Mais tout n’a pas disparu. En ces années, de nombreuses structures se créent ou se réorganisent : Centre de recherche pour l’intelligence de la foi, nouvelles Semaines sociales, nouveau club d’intellectuels chrétiens de Paris, Confrontations, Paroisse universitaire, nouveaux groupes scientifiques et nouvelle association d’économistes catholiques, enfin tous les centres catholiques de recherches et les revues qui conservent un lectorat conséquent30. Certes, depuis la fin des années 1960, la contrainte médiatique, dans une société désormais définie comme celle de l’immédiateté, n’autorise guère le déploiement d’une parole catholique complexe. Quant au discours théologique, il se trouve depuis plusieurs années affaibli par sa confrontation avec le structuralisme et peine à reconstruire un langage en phase avec les mutations que connaît la société occidentale31. Mais la difficulté de remobilisation intellectuelle s’explique davantage par les divisions. Parmi les intellectuels catholiques qui rejoignent l’analyse du cardinal, certains ont des difficultés à faire leur le nouveau projet. Il en est ainsi des membres fondateurs de la revue Les Quatre Fleuves qui s’inquiètent d’une cléricalisation de l’intelligence de la foi32. Il en va plus étonnamment peut-être de Communio qui diverge sur la ligne à privilégier33. Mais si ces explications sont justes, elles restent insuffisantes. Certains acteurs de l’époque avancent d’autres raisons qu’ils expriment publiquement à la mort du cardinal.
« Nous – précise ainsi Jean-Louis Schlegel – (la revue Esprit et lui) nous sommes peu rencontrés durant son quart de siècle d’épiscopat […]. Est-il exagéré d’en conclure, sans paranoïa ni acrimonie, que Jean-Marie Lustiger n’attendait sans doute rien ou pas grand-chose de nous, intellectuels trop sécularisés à ses yeux, vaguement “post-soixante-huitards” […] bêtement héritiers de l’Église catholique ouverte et autocritique sortie de Vatican II, mais qu’il espérait tout du “penseur” catholique en harmonie avec ses convictions34. »
10Y aurait-il eu « un refus de la contradiction » pour reprendre les mots de Hans Küng ?35
11En 1987, la publication du Retour des certitudes de René Luneau et Paul Ladrière, puis celle de L’Église en procès de Paul Valadier, avaient souligné les inquiétudes de certains intellectuels catholiques quant à l’évolution ecclésiale post-conciliaire. Un an plus tard, les divisions entre intellectuels catholiques s’étalent dans la presse et les revues36. Les affaires se succèdent, tout particulièrement celle autour du départ du père Paul Valadier de la direction des Études, qui est perçue par certains comme « la consécration de la ligne défendue par le cardinal Lustiger concernant le dialogue à engager avec la modernité37 ». Trois ans plus tard, la rencontre organisée, à l’initiative de l’abbé Pierre Colin et de l’association Confrontations, témoigne d’une forte inquiétude :
« Il n’est pas sain que par le jeu des médias, le pape et les évêques apparaissent dans l’opinion publique comme seuls qualifiés pour tenir une parole d’Église alors même qu’on leur demande de s’exprimer sur des sujets qui ne sont pas forcément de leurs compétences. Cette cléricalisation de la parole, cette médiatisation d’un petit nombre de personnalités ecclésiastiques sont contraires à l’ecclésiologie du peuple de Dieu de Vatican II38. »
12Un an plus tôt, le groupe Paroles a été créé pour conjurer l’absence dans le débat public d’une parole d’Église autre que purement ecclésiastique et l’absence de débat interne dans l’Église. La division des catholiques trouve son paroxysme en 1995 autour du fameux débat sur « Le silence des intellectuels catholiques » car les réactions diversifiées rendent parfaitement compte de la division non pas tant sur l’enjeu de l’expertise que sur l’approche que les uns et les autres font de l’herméneutique théologique de Vatican II et de la modernité39. Or, parmi les proches du cardinal, il faut constater qu’une certaine sensibilité ecclésiale est absente. La dernière génération qui avait œuvré au CCIF est très peu représentée alors même que le foyer avait intégré dans son équipe plusieurs anciens du Centre Richelieu. Certes, les philosophes Francis Jacques et Claude Bruaire se retrouveront autour du projet de l’Académie catholique mais, si le dernier a siégé au comité directeur du centre, il est aussi et surtout devenu le directeur de la revue Communio. L’étude des invités du Club de l’archevêque souligne également la grande absence de certains réseaux de l’intelligence catholique. Si la structure est ouverte à la pensée non croyante, peu d’intellectuels catholiques laïcs sont invités hormis les membres de Communio, Philippe Levillain et Émile Poulat. Aucun membre de Confrontations, qui a succédé au CCIF, ni ceux de l’association Alethe, créée en 1978 par l’abbé Antoine Delzant, ni même des acteurs du Centre pour l’intelligence de la foi. Pourtant la bonne volonté est présente : ainsi du président de Confrontations qui demande un rendez-vous en janvier 1997 à l’archevêché et déplore, devant celui qui le reçoit, « de ne pas avoir de commandes de l’Église ni de n’être accompagnés par un prêtre ou un évêque dans leur démarche40 ».
13La nouvelle formation pour laïcs et clercs, mise en place au début des années 1980 par le cardinal, peut se voir d’ailleurs comme la manifestation d’une défiance par rapport aux deux principaux lieux de production et de diffusion de l’intelligence catholique que sont le centre Sèvres et l’Institut catholique de Paris, dont elle concurrence directement les dispositifs d’enseignement. Que dire du Centre pour l’intelligence de la foi créé à l’initiative de l’abbé Xavier de Chalendar avec l’appui du cardinal Marty41, ou encore du CETAD fondé par une équipe de laïcs auxquels s’étaient joints des théologiens issus pour la plupart de l’Institut catholique de Paris ? Ces structures ne se trouvent-elles pas marginalisées42 ? Tous ces lieux entendaient non seulement former les laïcs à de nouvelles responsabilités ecclésiales mais tout autant les inviter à prendre leur part dans la construction d’une expertise catholique ad intra comme ad extra43. Tout au long de l’archiépiscopat de Jean-Marie Lustiger, ouvrages, manifestes, tribunes et articles se multiplient pour s’inquiéter du repli ecclésial et de l’absence de collégialité. À « L’Esprit et la vie de l’esprit », dossier publié pour les vingt ans de Communio dans la Revue des Deux Mondes, répond « Doutes et convictions » de Confrontations. Deux approches de l’intelligence de la foi, de la réception conciliaire et de la post-modernité. Les premiers privilégient le diagnostic sur la rupture de la transmission religieuse et culturelle, les seconds préfèrent défendre une lecture des « signes des temps ». Quand un René Rémond souhaite et croit possible la conciliation avec le monde moderne, le cardinal Lustiger critique « le monde moderne dont la rupture avec le christianisme serait lointainement responsable des dérives totalitaires44 ». Cette réflexion sombre sur la modernité est aussi une mise à distance du monde45 qui se trouve en profonde résonance avec celle du cardinal Ratzinger avec lequel il nourrit une profonde amitié intellectuelle46. L’un comme l’autre défendent la constitution d’une élite de laïcs susceptible de pourvoir aux besoins de l’Église pour reprendre pied dans le monde intellectuel et s’appuient sur les défenseurs d’une approche résolument théologique et spirituelle qui se caractérise davantage par une identité confessée47. Indéniablement, le cardinal appartient à cette ligne épiscopale qui a tiré un bilan critique de la période précédente, particulièrement marquée par le projet de l’Action catholique spécialisée et par ses initiatives apostoliques48. Il estime que les autorités ecclésiastiques comme les laïcs n’ont pas mené un combat intellectuel suffisant, trop absorbés qu’ils ont été par le monde49. C’est donc une manière de penser le rapport aux « signes des temps » et une façon d’aborder la modernité qui se trouvent ici marginalisées. C’est aussi un certain catholicisme de l’action et même de la pensée qui est délaissé dans cette réorganisation lustigérienne.
14À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, l’archevêque de Paris, le cardinal Suhard, avait encouragé la création du nouveau foyer qu’était le CCIF pour affirmer une pensée catholique laïque diverse dans une société française. Ses successeurs avaient prolongé l’aventure même si quelques affaires comme la crise du dialogue avec les communistes, en 1965, avaient défini des lignes à ne pas franchir. Comme son prédécesseur Emmanuel Suhard, le cardinal Lustiger avait « la hantise de la modernité ». Il portait le souci de proposer une pensée catholique à la hauteur d’un Emmanuel Levinas ou d’un Paul Ricœur. Comme le cardinal Suhard, il a beaucoup œuvré pour la formation des prêtres tout comme il était persuadé de l’importance de la présence des catholiques dans le monde de la pensée. La richesse de la singularité de sa vocation a profondément nourri sa relation aux intellectuels et, par ses choix, il a créé une importante rupture culturelle50. « L’originalité de la réflexion intellectuelle du cardinal a conduit à de sensibles aménagements dans la pastorale parisienne tant au plan des acteurs que des structures » car il s’agissait avant tout de montrer que foi et raison forment un couple inséparable51. C’était la priorité du cardinal, ce sera aussi celle du pontificat de Benoît XVI52. La pastorale qu’il met en route est donc celle de l’affirmation, dans un maillage territorial et institutionnel renouvelé, qui trouve sa consécration dans sa participation à l’évangélisation des capitales européennes mais aussi et surtout dans la fondation du Collège des Bernardins. Le dispositif d’écoute à l’égard des intellectuels catholiques n’est pas toujours assuré ou ressenti car le cardinal et son équipe ont préféré privilégier la reconstruction d’un espace intellectuel catholique à la mise en œuvre d’un dialogue avec les différentes conceptions de l’intelligence de la foi. S’affrontent ainsi, durant son archiépiscopat, deux conceptions du rapport de l’Église au monde et à la modernité, une conflictualité qui touche l’ensemble du catholicisme post-conciliaire.
Notes de bas de page
1Les prises de position se fixaient sur la liberté de recherche dans l’Église, l’enjeu du pluralisme théologique et des dérives post-conciliaires. Sur ce sujet, je me permets de renvoyer à Toupin-Guyot Claire, « L’historien, la recherche intellectuelle et le dogme. “Une affaire parmi d’autres” », in Annette Becker, Frédéric Gugelot, Denis Pelletier et Nathalie Viet-Depaule (dir.), Écrire l’histoire du christianisme contemporain, Paris, Karthala, 2013, p. 375-385.
2Voir sur ce point, Pelletier Denis, La Crise catholique. Religion, société, politique en France (1965-1978), Paris Payot, 2002, p. 182-188 ; voir aussi son article « Les savoirs du religieux dans la France du xxe siècle. Trois moments d’une histoire intellectuelle de la sécularisation », Recherches de sciences religieuses, 2013/tome 2, p. 177 et suivantes.
3Pelletier Denis « Intellectuels catholiques ou dreyfusistes chrétiens ? Histoire d’un écart », in Jean-François Sirinelli et Michel Leymarie (dir.), Histoire des intellectuels, Paris, Presses universitaires de France, 2003, p. 338 et suivantes.
4Ce travail s’appuie principalement sur les publications dialoguées du cardinal, ses conférences, ses homélies et de nombreux témoignages oraux d’intellectuels catholiques. S’y ajoutent les notes, accessibles rue Barbet-de-Jouy, produites par la galaxie Lustiger.
5Le dialogue mené par Jean Daniélou avec de nombreux intellectuels (comme le débat avec Albert Camus en 1946), ses travaux sur le judéo-christianisme et sur la patristique contribuent à façonner la conception que Jean-Marie Lustiger se fait de l’intelligence catholique. Voir « Intervention du cardinal Lustiger », in Jacques Fontaine (dir.), Actualités de Daniélou, Paris, Éditions du Cerf, 2006, p. 209-215.
6Interview de Jean-Marie Lustiger à l’hebdomadaire Le Point, 23 avril 1984, recueillie par Olivier Chevrillon et Jacques Duquesne, retranscrite dans Paris Notre Dame, no 24, 27 avril 1984, p. 3-6, archives JML. En Mai 68, il refuse les prises de parole et les interventions à la Sorbonne. Une attitude très éloignée de celle de certains confrères qui défendent le mouvement étudiant.
7Henri de Lubac dénonce une réception déformée de l’enseignement conciliaire, une trahison de certains courants progressistes et des durcissements qui conduisent au schisme lefebvriste. Voir Chantraine Georges et Lemaire Marie-Gabrielle, Henri de Lubac, t. IV, Concile et après-concile (1960-1991), Paris, Éditions du Cerf, 2013 (particulièrement les chap. v et vi, 1966-1973 et 1974-1982).
8Au début des années 1970, Jean-Marie Lustiger a rejoint l’équipe de Communio, témoignage de Jean Duchesne, donné dans Le Figaro, 7 août 2007.
9Propos écrits dans la nouvelle revue diocésaine, 1981, archives JML.
10Le Point, art. cité, p. 4.
11Cette crise de la transmission, il la trouve particulièrement dans la formation catéchétique. En 1983, il fait intervenir le cardinal Ratzinger à Paris et à Lyon sur ces enjeux.
12« Comment peut-on croire en Dieu en 1982 ? », conférence retranscrite, p. 2/13, archives JML.
13« Intervention du cardinal Lustiger », in Jacques Fontaine (dir.), Actualités de Daniélou, op. cit., p. 213.
14Hilaire Yves-Marie, « Le fruit de la prière du pape », Communio, mai-juin 2008, p. 15-24.
15Témoignage de Jean-Luc Marion : « Je lui servis d’intermédiaire […] je l’aidais à préparer les conférences, à rédiger des textes », dans Marion Jean-Luc, La Rigueur des choses, Paris, Flammarion, 2012, p. 286. Mais c’est Jean Duchesne qui est le principal conseiller de Jean-Marie Lustiger. Il se rend toutes les semaines rue Barbet-de-Jouy et lui rédige de nombreuses notes de travail.
16Comme le rappelle Jean Duchesne à la mort du cardinal en 2007, Le Figaro, 7 août 2007.
17Jean-Robert Armogathe, ancien normalien, est membre de la section des sciences religieuses de l’EPHE, voir Kieft Xavier, « Jean-Robert Armogathe, Histoire des idées religieuses et scientifiques dans l’Europe moderne. Quarante ans d’enseignement à l’École pratique des hautes études », Revue de l’histoire des religions, 3/2016.
18Les réunions se tiennent à l’Institut catholique de Paris, à l’époque du rectorat de Pierre Eyt. « Connaître et comprendre les mentalités nouvelles et les cultures contradictoires pour mieux les saisir, les appréhender et les affronter », tel est le projet assigné à ce rendez-vous intellectuel. Réunions irrégulières, entre deux à six fois par an, archives JML.
19Comme l’a relevé Martial Busuttil dans sa thèse Épiscopat français, la fin d’un modèle (1978-1990). De la collégialité à l’« individuation », Lyon, université Lumière Lyon 2, soutenue en 2004, mise en ligne en 2005.
20Pour ne prendre qu’un exemple : Mgr Balland, archevêque de Reims puis de Lyon. Voir sur cette figure : Durand Jean-Dominique, « Jean Balland », in Dominique-Marie Dauzet et Frédéric Le Moigne (dir.), Dictionnaire des évêques de France au xxe siècle, Paris, Éditions du Cerf, 2010, p. 49-50.
21D’après les archives actuellement identifiées, Jean Duchesne a joué un rôle très précieux pour l’aider à constituer cette plate-forme de l’intelligence catholique, archives JML.
22Tincq Henri, Le Monde, 22 mars 1987, p. 8.
23« Communio et un nouveau CCIF », 14 novembre 1990, archives JML.
24« Des progrès restent nécessaires par ailleurs dans l’étude de la faisabilité matérielle », précise Guillaume de Maillard, chef de cabinet du cardinal, 29 mars 1996, archives JML.
25« Art, culture et foi » (qui a été créé dans le diocèse en 1989) apparaît comme la structure la plus à même d’accompagner le projet ; proposition formulée par le père Armogathe, le 14 mars 1997 : « Projet CCIF », archives JML.
26« L’état de notre société appelle un effort de réflexion », invitation du cardinal pour une réunion prévue le 27 mai 1997, archives JML.
27« Note bleue », 12 mars 1999, archives JML.
28Compte rendu du 8-9 février 2003, archives JML.
29Dans Le Monde, Henri Tincq s’interrogeait sur « Le silence des intellectuels catholiques », 14 mars 1996. Analyse convergente de Schlegel Jean-Louis, « Intellectuels catholiques : silences voulus, silences contraints », Esprit, mai 2000, p. 90.
30Deux exemples : la revue Études connaît à l’époque un tirage de 15 000 exemplaires et Communio, 2 300.
31Un exemple de désarroi : le bilan de la réunion des philosophes (16 juin 1997) : « La réunion a mis en relief des sujets très controversés : une description très cruelle de notre civilisation, une tonalité autour du mal » ; conclusion du cardinal Lustiger : « Les philosophes en sont sortis avec un grand malaise », archives JML.
32Courrier consacré à la revue Les Quatre fleuves, archives JML.
33Lettre de Jean Duchesne, 14 novembre 1990, archives JML.
34« Mais il est vrai aussi que nous avons à plus d’une reprise pris nos distances par rapport à un gouvernement plutôt raide de son diocèse et à une politique religieuse fidèle à la tradition intransigeante de l’Église », Schlegel Jean-Louis, « Le cardinal Lustiger, une idée verticale de la religion », Esprit, octobre 2007, p. 160-163.
35Jean-Louis Schlegel parle d’une « tendance à ignorer purement et simplement ceux qui n’étaient pas avec lui à les éloigner ou à s’éloigner d’eux », ibid., p. 165.
36Esprit, mars-avril 1989 ou encore « L’Appel de Cologne », janvier 1989.
37Tincq Henri, Le Monde, 29 mars 1989.
3826-27 avril 1990, intervention de René Rémond, Revue de l’ICP, avril-juin 1991.
39Analyse d’ailleurs contestée par Jean-Robert Armogathe, Le Figaro, 24 avril 1996.
40Comme le remarquait Jean Duchesne : « Je n’ai pas senti de revendication de leur part mais une volonté de service dans un esprit de relative simplicité », archives JML.
41Le CIF, créé en 1971, comptait parmi ses professeurs Joseph Pierron, directeur de la revue Spiritus, les abbés Thomas et Coudreau.
42Alors évêque d’Orléans, Jean-Marie Lustiger avait écarté le centre d’études et de réflexion chrétienne fondé par son prédécesseur Mgr Riobé pour le remplacer par un cycle de formation de trois ans pour préparer les laïcs à un ministère précis dans l’Église, Tincq Henri, op. cit., p. 107.
43Jean-Marie Lustiger retire les séminaristes parisiens du séminaire sulpicien d’Issy-les-Moulineaux en les envoyant à l’Institut d’études théologiques de Bruxelles. Voir sur ce point Hennaux Jean-Marie, « La théologie dialogale et l’IET de Bruxelles », Nouvelle revue théologique, 139/3 2017, p. 418-429 ; voir aussi l’article de Dideberg Daniel, Communio, avril 2008, p. 25-33.
44Fouilloux Étienne, « Jean-Marie Lustiger », in Dictionnaire des évêques de France, op. cit., p. 431. Voir également Cuchet Guillaume, « Thèse doctrinale et hypothèse pastorale. Essai sur la dialectique historique du catholicisme à l’époque contemporaine », Recherches de sciences religieuses, 103, 2015, p. 543, qui insiste sur la dualité des lectures entre un Rémond et un Lustiger.
45Réflexion qu’il prolonge dans Devenez dignes de la condition humaine, Paris, Flammarion, 1998.
46En 1999, le cardinal Ratzinger est invité à la Sorbonne pour parler de la crise de la vérité chrétienne dans la culture contemporaine.
47« Liminaire », premier numéro de Communio, 1975.
48Ces années post-conciliaires sont marquées d’un rapport de force qui pourrait se transcrire ainsi : un épiscopat de la génération conciliaire et un épiscopat lustigérien. L’affaire Gaillot a été révélatrice de la force de puissance du clergé catholique menée par le cardinal Lustiger.
49Ce que Jacques Maritain dans Le Paysan de la Garonne nommait le néo-modernisme.
50Comme le notait Philippe Portier dans Le Figaro, le 11 décembre 2008.
51Voir la thèse de Busuttil Martial, Épiscopat français, la fin d’un modèle (1978-1990), op. cit. sur le site [http://theses.univ-lyon2.fr/documents/lyon2/2005/busuttil_m#p=0&a=top], consulté le 28 mai 2020.
52Dès 1988, une profession de foi et un serment de fidélité sont exigés des fidèles qui auraient une fonction à exercer au nom de l’Église. La nouveauté du document fut l’introduction d’un paragraphe demandant une adhésion à des vérités que l’Église propose « de façon définitive » bien qu’elles ne relèvent pas de la révélation. Pour plus de précisions, Chiron Jean-François, L’autorité du magistère infaillible s’étend-elle aux vérités non révélées ?, Paris, Éditions du Cerf, 1999.
Auteur
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Claire Toupin-Guyot
Sciences Po Rennes
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