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    Plan détaillé Texte intégral L’Angleterre et l’Irlande La révolution genevoise La révolution batave La [contre]-révolution brabançonne L’exception polonaise Bibliographie Annexe

    Des révoltes aux révolutions

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre VIII. Les révoltes et révolutions en Europe

    p. 123-137

    Texte intégral L’Angleterre et l’Irlande La révolution genevoise La révolution batave La [contre]-révolution brabançonne Le joséphinismeLes révoltes L’exception polonaise Bibliographie BIBLIOGRAPHIE Annexe Annexe. LA RÉVOLUTION HOLLANDAISE

    Texte intégral

    1Entre septembre 1773 (la révolte de Pougatchev) et les débuts de la pré-Révolution en France, l’Europe a connu un ensemble de mouvements, échelonnés dans le temps, que l’on qualifie souvent de « révolutions », malgré des variantes importantes : Genève ; les Provinces-Unies ; Liège et le Brabant ; la Pologne… Il n’apparaît pas essentiel de les placer sous le signe de la révolution américaine, à ce stade de l’analyse. Une étude des espaces, des mobiles, des acteurs et des pratiques de ces « révolutions » peut conduire à une ébauche de synthèse autour de caractères communs et du contexte (diplomatique et militaire) de leur déroulement

    L’Angleterre et l’Irlande

    2L’Angleterre ne connaît pas une situation insurrectionnelle, mais les contrecoups de la révolution américaine et d’une certaine crise des valeurs politiques. Certes, le modèle anglais de la Glorieuse révolution de 1688 est admiré par les philosophes des Lumières (Voltaire et les Lettres anglaises ; Montesquieu et L’Esprit des lois), pour les avancées des libertés (de presse, de réunion) et de la justice (habeas corpus) ainsi que pour le début de séparation des pouvoirs et la pratique parlementaire. Toutefois, le système politique connaît des dysfonctionnements : répartition non fixée des pouvoirs, absence de réforme du système électoral pour les 230 pairs et les 558 représentants aux communes soit 250 000 électeurs pour 2 millions de chefs de famille (en 1785 par exemple), malgré ses injustices : les « bourgs pourris » ruraux élisent 405 députés avec deux fois moins d’électeurs que les comtés urbains qui en élisent 80 ; 4 000 électeurs écossais élisent 60 représentants ! L’appareil judiciaire voit l’arbitraire des juges royaux et le détournement des jurys. La confusion des partis politiques, quand Pitt le Jeune, néo-tory (conservateur), compose avec des whigs, se mêle à la corruption des campagnes, avec des élus sans concurrents (coût moyen : 100 000 livres !). Des campagnes de presse se déchaînent contre ces abus (Morning Post et Times). L’affaire Junius Wilkes, persécuté par la Couronne, a montré à la fois les abus du système et la relative liberté de la presse. La guerre d’Amérique provoque des remous dans la classe politique et la remise en cause des ministères tories par des whigs comme Burke ou Fox, malgré un loyalisme certain. Les dissidents (religieux non-conformistes), et les radicaux (artisans, marchands, intellectuels) contestent la politique de George III. Les incidents les plus graves ont pour cause la question des catholiques, entre autres causes de troubles évoqués par Franklin à la fin des années 1760 (riots)… En Angleterre, l’émeute est un mode normal de réponse populaire à la violence des dirigeants (Belissa, 2004). Londres est ainsi en proie à des scènes d’émeutes, en juin 1780 (les Gordon Riots), à la suite de lois favorables aux catholiques, leur permettant d’ouvrir des écoles et de posséder des terres. Après des incidents en Écosse, le Catholic Relief Act est retiré, mais conservé pour Londres. Une association de défense dirigée par Lord Gordon appelle à repousser la loi, et porte une pétition aux Communes. Les 4, 5 et 6 juin, les lieux de culte catholique sont détruits, ainsi que la maison de chef de la police ; des prisonniers sont libérés malgré la loi martiale ; des prisons, des banques, des péages sont attaqués. Une milice bourgeoise et l’armée arrêtent 450 personnes. Il y a eu près de 300 morts et pour 100 000 livres de réparations. Boutiquiers, salariés, domestiques, les émeutiers se sont attaqués à des personnes aisées, pas toujours catholiques. George Rude a analysé la composition et les motivations des foules, sans que l’on puisse parler de mouvement révolutionnaire, puisqu’il s’est agi d’abroger une loi de tolérance ! Londres justifie à ces occasions sa réputation de capitale de l’opinion publique, qu’elle retrouve au lendemain de la guerre d’Indépendance et au début de la Révolution française.

    3La question irlandaise crée les conditions d’une véritable révolte, susceptible de dégénérer. Le contentieux avec les gouvernements britanniques remonte au schisme du xvie siècle. Aux griefs religieux des catholiques irlandais s’ajoutent des motivations politiques sérieuses. L’Irlande pourrait passer pour une colonie « à l’américaine » dans la mesure où elle est gouvernée par les hommes de Londres : un lord lieutenant, membre du cabinet britannique et des lords justiciers dont l’un est le primat de l’église d’Angleterre. Le Parlement de Dublin, seule institution de pouvoir irlandaise (avec des Communes et des Lords) n’est élu en moyenne qu’une fois par règne et ne siège que tous les deux ans. Il n’exerce que des pouvoirs inférieurs au Parlement londonien et contrôlés par le Conseil du roi. Les catholiques, pourtant majoritaires, n’ont ni droit de vote ni d’éligibilité face aux notables protestants, qui trustent les postes essentiels. L’Église anglicane place les catholiques dans une situation mineure. Comme tout fonctionnaire doit serment (Bill of Test), ces derniers sont exclus des fonctions publiques, malgré quelques passe-droits. Sur le plan économique, la comparaison coloniale n’est pas forcée. Les catholiques sont souvent des tenanciers en sursis pour l’émigration, face à des propriétaires protestants (90 % des terres) absentéistes de surcroît. Les relations commerciales sont fondées sur le système de l’exclusif et des actes de navigation au profit des seuls Anglais. L’Ulster dispose d’un régime plus favorable, dans la mesure où la majorité de ses habitants sont protestants.

    4Les premières protestations des années 1770 viennent d’ailleurs de notables protestants, demandant une meilleure représentation politique et une certaine autonomie politique, sans aller jusqu’à suspendre le Bill of Test. Mais la contagion des idées des « patriotes » américains radicalise les revendications irlandaises. Dès 1778, les « patriotes » protestants du Nord obtiennent un assouplissement des échanges commerciaux, l’élection régulière (tous les 8 ans) d’un Parlement, l’habeas corpus pour tous les Irlandais et des juges stables, quelques concessions pour les catholiques. La mobilisation des protestants se traduit par l’armement de 40 000 miliciens contre les raids des corsaires et la menace d’un débarquement français (à l’île de Wight). Dès 1780, au moment des Gordon Riots, ils sont 80 000 « patriotes » armés, qui obtiennent en 1782 le droit de commercer directement avec les colonies britanniques sans passer par les ports anglais. En 1782, les délégués des milices, réunis à Dünnegann obtiennent l’autonomie législative, puis l’autonomie judiciaire en 1783, par des cours souveraines (Irish jurictionnal Bill). Le gouvernement anglais, en position de faiblesse, a plus accordé que dans les siècles précédents ! Mais la séparation n’est pas comparable avec la sécession américaine. Les protestants restent loyalistes pendant la guerre, les catholiques ne se rangent pas du côté des Insurgents, malgré quelques volontaires outre-Atlantique. Toutefois, le Bill of Test n’est pas aboli et la discrimination électorale continue à jouer, tandis que les divisions religieuses internes aux Irlandais réduisent la portée du mouvement d’autonomie qui reprendra à la fin du siècle avec les Irlandais unis. On conçoit que la révolte n’ait pas de racines sociales ou républicaines affirmées. Le terme de « révolution » doit donc être employé avec des nuances, puisque le pouvoir n’a pas changé de main, pas plus que les structures religieuses et que la violence n’a pas conduit à des affrontements majeurs. Il resterait à bien marquer quelques analogies et les différences avec la situation américaine. Il s’en faut donc de beaucoup que l’Angleterre et l’Irlande aient connu des années paisibles avant l’éclatement de la Révolution française, qui va profondément changer la donne politique et diplomatique.

    La révolution genevoise

    5Ce qu’on a qualifié de « révolution genevoise » repose sur un paradoxe : celui d’une cité mythique, considérée dans toute l’Europe pensante comme un modèle de vertu républicaine et de démocratie, en proie à une révolte sociale et politique ayant pour but de chasser le patriciat du pouvoir ! Au début des années 1760, en effet, Genève jouit de la réputation que d’Alembert a forgée dans un article de l’Encyclopédie (1757) : la « République des abeilles », un État qui a conquis son indépendance, accueilli les réfugiés, gouverné par des magistrats élus, sévères mais justes, et un clergé éclairé pour une école des mœurs. Vantée par son citoyen le plus célèbre, Jean-Jacques Rousseau (1754, préface du Discours sur l’inégalité), comme par Voltaire (Épître, 1755), Genève est un centre des Lumières (L’Esprit des lois, 1748) et le plus beau fleuron d’une mode helvétique qui touche l’Europe des philosophes et des voyageurs. La réputation de cette cité de plus de 25 000 habitants repose sur la prospérité des banques, de l’agronomie, de l’horlogerie (la Fabrique). Par ailleurs, Genève fait partie de l’ensemble des treize cantons, une confédération originale où tous les États (villes comme Mulhouse, principautés comme Neufchâtel) sont alliés mais souverains, députant à une Diète fédérale qui réside à Berne, et élabore une défense commune. L’helvétisme peut être défini comme une conscience « nationale » d’appartenance à une communauté qui a résisté aux ambitions des puissances, autour des figures héroïques de l’indépendance, Rütli et Guillaume Tell. Les différences de langues, de religions, de cultures sont pourtant considérables entre les cantons de Fribourg, Zurich, Neufchâtel, Berne et surtout Genève, écartelée entre les influences de Berne, de la France et de l’Autriche. Au moment où paraît le Contrat social (1762), Genève ne correspond plus à l’image idéalisée de la décennie précédente. Si la liberté républicaine reste une marque de fabrique, l’évolution politique et sociale de la cité conduit à une crise des institutions et de la représentation. D’une part, en effet, le patriciat s’est assuré la mainmise sur les assemblées et le gouvernement, conformément aux vœux des « négatifs ». Rousseau en fait le constat dans les Lettres écrites de la montagne : les magistrats élus pour l’année ne représentent plus qu’eux-mêmes, tandis que les citoyens (essentiellement les bourgeois) théoriquement « souverains dans l’Assemblée » ne délibèrent sur rien. Les Assemblées générales ne sont plus réunies ou privées de tout droit de contrôle. Une troisième composante entend participer au pouvoir : les « natifs » descendant d’immigrés du xviie siècle (en particulier après la révocation de l’édit de Nantes en 1685) se voient écartés du suffrage, de la représentation et de l’accès à certaines professions et maîtrises. Les étrangers forment une dernière composante, marginalisée. Cette hiérarchisation politique et sociale s’accompagne d’une fermeture intellectuelle, avec, pour point d’orgue, l’interdiction des ouvrages de l’auteur du Contrat social, devenu indésirable dans une cité dont il critique désormais les dérives oligarchiques ! Telle est la toile de fond d’une contestation qui conduit à un compromis en mars 1768 : l’admission de quelques familles de natifs dans la bourgeoisie et la mise en place d’une commission comprenant des patriciens et des bourgeois, chargée de démocratiser les institutions.

    6En 1781, la révolte éclate. La commission de médiation est destituée au moment de mettre en place un Code des lois au terme de 600 séances de travail. Une manifestation des bourgeois de Genève, appuyée par une partie du peuple (artisans et ouvriers) en armes, obtient l’abolition de la corvée et du régime des fiefs, le retour des natifs bannis en 1770, et la création d’une Commission de sûreté, qui obtient une nouvelle répartition des pouvoirs par un « édit bienfaisant ». Le 8 mars 1782 (au moment de l’autonomie irlandaise !), des gardes bourgeoises tentent un coup de force. Elles prennent des « négatifs » en otage, destituent 12 des 25 membres du Conseil suprême et 32 des 200 membres du petit conseil. Le pouvoir est désormais partagé par les « représentants » bourgeois et ouvert aux « natifs ». Les puissances voisines (France, Prusse) rompent alors leurs relations diplomatiques, tandis que Berne et Zurich désavouent la révolte. Après un ultimatum du roi de Sardaigne, la ville subit un siège en règle. 120 bourgeois se rendent pour éviter le pire et la réaction s’abat sur la cité. La Garde bourgeoise est dissoute. Les meneurs sont exilés. Le Conseil est fermé à la bourgeoisie et des règles strictes contre l’exclusion des syndics sont introduites. La fermeture intellectuelle se caractérise par la mise en sommeil des cafés publics (au bénéfice de cercles privés), par l’interdiction d’arborer les symboles de la nation genevoise et de commémorer l’anniversaire de l’indépendance de 1602 contre la maison de Savoie. Une partie des « patriotes » genevois a émigré en France, tels les banquiers Necker et Clavière qui s’illustreront dans le processus révolutionnaire. Ainsi, la lutte pour la démocratisation de la vie politique se solde par un échec de la bourgeoisie à talents et de la petite bourgeoisie artisanale et boutiquière. D’autres révoltes ont par ailleurs touché les campagnes de Fribourg et la ville de Fribourg, où Pestalozzi mène la lutte contre le patriciat, avant d’émigrer. La France a joué un double rôle dans l’échec de la révolte, participant à la médiation « réactionnaire », mais foyer d’accueil pour de nombreux réfugiés politiques (Castella de Fribourg, Étienne Dumont), prêts à s’enflammer pour les droits de l’homme français, mais à tout pour rétablir la démocratie idéale dans leur cité mythique. La situation particulière de Genève dans l’histoire a contribué à donner de l’éclat à ce que l’on hésite à qualifier de « révolution », lorsque l’on compare cette évolution à la « révolution batave » qui touche à la même époque les Provinces-Unies.

    La révolution batave

    7Depuis les guerres de la fin du xviie siècle et la sortie du « siècle d’or », les Provinces-Unies connaissent une crise durable, que certains interprètent en termes de déclin ou de décadence. Pourtant, cet état fédéral, formé de l’union de sept provinces maritimes et continentales conserve un rayonnement commercial et colonial éminent, et des institutions « libérales » qui ont fait l’admiration de l’Europe éclairée (les Délices d’Amsterdam). Indépendant depuis 1648 et séparé des Pays-Bas espagnols, ce petit état a proposé un modèle de république bourgeoise et fédérale, où chaque province possède ses propres pouvoirs et États, mais dispose d’une voix aux États généraux, où les décisions importantes exigent l’unanimité. La prospérité commerciale et coloniale s’est appuyée sur des bases bancaires et financières solides (la VOC et l’océan Indien), sur des techniques navales et commerciales efficaces et sur le renom des « rouliers » des mers, corsaires et amiraux. Amsterdam passe encore pour un centre de diffusion des Lumières, un carrefour religieux et intellectuel, où l’austérité de la pratique religieuse des « hommes en noir » a accompagné la recherche du profit économique, dans un compromis souple qui a fait l’originalité du modèle hollandais.

    8Dans les années 1770, le maintien de certains caractères originaux de ce modèle joue moins que les tensions et sources de conflits qui produisent les conditions d’un début de « guerre civile ». Les oppositions se nouent entre les états, les cités, les forces sociales et politiques qui se disputent le pouvoir. Schématiquement on peut opposer les partisans du Stathouder général (lieutenant, commandant l’armée et convoquant les États) et du Grand Pensionnaire. La maison d’Orange-Nassau s’appuie sur la noblesse des provinces intérieures, sur une partie de la paysannerie et sur les mythes d’un peuple et d’une société d’ordres « batave » capable de résister à toutes les occupations, par le biais de l’armée. Le Stathouder est investi d’un pouvoir croissant dans la seconde moitié du siècle, après avoir été écarté du pouvoir par la bourgeoisie dirigeante des grandes villes. Les États reproduisent en effet l’autorité des oligarchies négociantes et financières des villes comme Amsterdam, la Hollande concentrant plus de la moitié du budget des Provinces-Unies. Les hommes en noir se sont appuyés longtemps sur les couches laborieuses (artisans, ouvriers, marins) de villes qui accueillent plus de la moitié de la population. Mais les cités hollandaises connaissent une crise, due au poids des guerres et au détournement du crédit vers le reste de l’Europe et vers les rentes. Les évolutions conduisent à un constat alarmant au début des années 1770. D’une part, les Provinces-Unies ne sont plus maîtresses de leur politique étrangère entre l’influence de la Prusse (Wilhelmine, femme du Stathouder est la fille de Frédéric), la tutelle de l’Angleterre et la défiance à l’égard de la France. La neutralité correspond en fait à une vassalisation de la République (Antoine, 2004). De l’autre, les grandes cités ont connu une évolution de plus en plus oligarchique. Le patriciat financier des Régents s’est fermé aux représentants du commerce, de l’industrie et de la bourgeoisie à talents. Ainsi s’affrontent trois partis au moment de la guerre d’Indépendance américaine, qui va accélérer les évolutions. Le parti « orangiste » regroupe les pasteurs calvinistes hostiles aux Lumières, l’aristocratie des grands propriétaires et dignitaires nobles, le prolétariat des villes (la cocarde orange)… Le parti des Régents s’appuie sur les oligarchies municipales et les dissidents religieux, pour réduire les pouvoirs du Stathouder à des fonctions militaires et se réserver les prérogatives politiques. Enfin, le parti des « patriotes » (nom inspiré des Américains en lutte ?) lutte pour une régénération de la « nation batave », fondée sur la limitation, voir l’abolition du stathoudérat, la reprise de l’expansion commerciale par le biais d’une politique extérieure conquérante, la démocratisation du pouvoir municipal, l’égalité et la tolérance religieuse. Elle postule le triomphe d’une citoyenneté politique s’appuyant sur l’opinion publique, la presse, les Lumières nourries de la pensée de Locke, de Beccaria et des théoriciens hollandais du droit naturel, du droit des gens et du droit des peuples (cocarde noire). La guerre d’Indépendance est vécue comme un drame par les partis en présence. La défaite navale est imputée à Guillaume V, qui entend prendre la direction d’un renouveau absolutiste. Le désagrément des traités s’ajoute aux déceptions commerciales. Un manifeste hostile au Stathouder du « patriote » (Joan Derk) Van der Capellen (Tot den Poll !), fin 1781, met le feu aux poudres. La révolution s’amorce dans les principales cités, sous la forme d’une guerre de pamphlets (et de caricatures) appelant à une démocratisation du pouvoir municipal, à un partage entre les Régents et les patriotes. Guillaume V refusant toute concession de ce genre, déclenche une campagne de banquets civiques, et une alliance entre les Régents et les patriotes, à Amsterdam, La Haye, Haarlem. Les prétentions de Joseph II sur certaines places fortes de la frontière, sur l’ouverture de l’Escaut et du port d’Anvers renforcent la volonté des « patriotes » d’en finir avec le pouvoir orangiste. La tension monte d’un cran par l’armement de « gardes bourgeoises », milices urbaines ou « corps francs », destinés à lutter contre toute intervention de l’armée ou des ouvriers des ports favorables à la maison d’Orange. On ne saurait donc parler de révolution égalitaire, sinon démocratique ? Les forces alliées des bourgeoisies urbaines obtiennent le départ du chef des armées, le duc de Brunswick, et des garanties de la France face aux prétentions autrichiennes. Les corps francs réunissent un congrès, dès 1784, à Utrecht, et préparent une Constitution républicaine, fondée sur le retour aux mythes fondateurs de l’état et sur une représentation au suffrage élargi. Des incidents se produisent dans des villes comme Rotterdam (« massacre » d’avril 1784). En 1785, la situation devient insurrectionnelle dans plusieurs villes. Tandis que le stathouder est assiégé dans son palais de La Haye (septembre 1785), les patriotes prennent le pouvoir aux Régents dans des villes comme Utrecht (en 1786) et La Haye. Le 22 septembre 1786, une commission de cinq membres est nommée par le mouvement, et le stathouder destitué, dans un climat de guerre civile et de régénération. Les symboles révolutionnaires se multiplient : arbres de la liberté, cocardes noires, temples de la Liberté comme celui de Haarlem. Les élections municipales des villes principales de Hollande (Amsterdam en mai, Rotterdam, Dordrecht) accentuent le divorce entre les forces des « patriotes » – bourgeoisie d’affaires et intellectuelle, élites artisanales et boutiquières et les partisans des Régents, ces 2 000 fortunes qui s’étaient jusque-là réservées les places par la cooptation et l’endogamie. Les patriotes gagnent les élections et préparent, pour certains, un projet de république unitaire batave, abolissant les stathoudérats dans certaines provinces. La Frise, le Zélande et la Gueldre s’opposent à Groningue et à l’Overyssel, la Hollande restant partagée, les Régents se rapprochant alors du prince d’Orange. L’armée du stathouder affronte l’armée des États et les corps francs, dans un pays en proie à une « guerre civile ». Les grandes puissances interviennent alors. L’Angleterre soutient les Régents et l’armée des États généraux, contre les corps francs. Les patriotes demandent le soutien de la France, qui concentre des troupes à la frontière. Guillaume V, sa femme arrêtée par les corps francs, fait appel à la Prusse et à Frédéric-Guillaume II, le frère de Wilhelmine. Le sort de la révolution se joue alors en quelques semaines. Le 13 septembre 1787, une armée prussienne de 26 000 hommes passe la frontière, et progresse jusqu’à Amsterdam, rétablissant l’ordre dans toutes les villes traversées. La France ne bouge pas. L’Autriche laisse faire. Le parti des patriotes disparaît au cours de la répression (une centaine d’arrestations, des destitutions), lors du retour des anciennes oligarchies au pouvoir, Stathouder et Régents. Près de 40 000 Hollandais se réfugient dans des Pays-Bas belges en pleine effervescence ou en France, pour préparer la révolution future (française et batave), rejoignant les réfugiés genevois. La Prusse a joué le rôle de fossoyeuse de la Révolution que la France a joué pour Genève et que l’Autriche va assumer pour les Pays-Bas belges et pour Liège…

    La [contre]-révolution brabançonne

    9Les Pays-Bas forment un ensemble de sept provinces, en partie autonomes, en partie sous tutelle autrichienne : Brabant, Hainaut, Tournaisis, Luxembourg, Namur, Limbourg, Tournai. Ces provinces sont dominées par des grandes cités (Gand, Bruxelles, Namur, Louvain), et partagent un pouvoir « fédéral », celui des États présents à Bruxelles. Toutefois les décisions se prennent en Autriche. Le Conseil suprême des Pays-Bas siège à Vienne et le chancelier autrichien de Cour et d’État dirige les États de Bruxelles, sous le contrôle du Conseil privé et du Conseil des finances de Vienne. Un gouverneur général autrichien (Charles de Lorraine) représente le pouvoir central, aux côtés d’un ministre plénipotentiaire. L’empereur d’Autriche est le souverain de chaque principauté, mais chacune possède une administration propre et des fonctionnaires autochtones, dans le cadre d’autonomies locales préservées. La principauté de Liège est indépendante de Bruxelles, tout en étant regroupée à cette étude pour des raisons géopolitiques et pédagogiques. Elle est dirigée par un prince-évêque, désigné conjointement par le chapitre, le pape et l’empereur. Les hiérarchies politiques varient selon les principautés. Certaines sont contrôlées par le seul pouvoir ecclésiastique (Brabant, Liège), d’autres par l’aristocratie foncière et nobiliaire (Luxembourg), tandis que le Tiers peut représenter les corporations dans quelques grandes cités industrieuses.

    10Il existe un modèle de développement économique des Pays-Bas, pendant les années 1748-1782, les années de paix et de croissance, à l’opposé des Provinces-Unies voisines. Il repose sur des administrations efficaces (Ponts et Chaussées, Forêts), sur une modernisation agricole particulièrement « productive » dans le cadre de fermes et de petites propriétés « intensives », sur une combinaison de manufactures et de corporations particulièrement solides. Les Pays-Bas vivent les contradictions du siècle des Lumières, entre le pouvoir des communautés structurées (abbayes, chapitres, corporations, ordres) et les tendances à une modernisation physiocratique, où l’État laisserait jouer le libre jeu du commerce et des prix, entre la culture religieuse classique (Louvain) et le développement des branches nouvelles (histoire, mathématiques, philosophie) dans des cadres de sociabilité éclatés. L’ensemble de ces contradictions est révélé et accéléré par les effets du joséphinisme, qui contraste avec la prudence des réformes antérieures de Marie-Thérèse, à partir de 1781. Cette version « pure » du « despotisme éclairé » vient d’en haut, imposant un cortège de réformes « traumatisantes » et génératrices de révoltes.

    Le joséphinisme

    11C’est dans le domaine religieux que les bouleversements sont les plus profonds, et les plus sensibles. Un édit de Tolérance de 1781 donnait une reconnaissance civile aux protestants et aux juifs de l’Empire. Il est suivi par l’introduction du mariage civil en 1784, par la suppression de 163 couvents contemplatifs, dans le cadre de la réorganisation générale du clergé régulier. La réglementation étatique des processions et des pèlerinages, la sécularisation des confréries (Confrérie pour l’amour du prochain) et le contrôle des formes de sociabilité et de religiosité populaires achèvent une politique qui va jusqu’à la réglementation des offices religieux, malgré la foi incontestable de l’empereur. La laïcisation générale heurte de front un ensemble où le poids du catholicisme est considérable : près de 8 000 curés et vicaires, 9 500 réguliers, 800 chanoines, 110 abbayes richement dotées en biens fonciers et en dîmes. À Liège par exemple, le chapitre élit les familles qui décident pour l’ensemble de la principauté. Dans le même temps, les Lumières percent dans les périodiques (Journal général de l’Europe de Lebrun, L’Esprit des journaux), les chambres de rhétoriques, les 70 loges et les cabinets de lecture. Les pièces comme Le Mariage de Figaro défraient la chronique à Bruxelles ou Namur, quelques mois après Versailles (1785). Un débat virulent s’installe entre les anciens Jésuites (Dictionnaire historique de Feller, 1786) et les représentants des Lumières wallones et françaises, dans des séminaires d’État, l’enseignement en langue allemande (Louvain) et chez les philanthropes.

    12Dans le champ administratif, les réactions sont aussi vives, quand Joseph II s’attaque aux libertés et privilèges locaux. Il limite les attributions des États, dissout la députation permanente des provinces, divise le pays en des sortes d’intendances (ou cercles) et en arrondissements (districts), où des commissaires évoquent les subdélégués. Il réorganise la justice en créant 2 cours souveraines et 63 tribunaux, où les juges sont nommés par le pouvoir central. Les privilèges judiciaires des ordres supérieurs sont supprimés. La torture est abolie. Les aspects progressistes et philosophiques de ces réformes sont inopérants face aux accusations de centralisation, d’arbitraire et de tyrannie.

    13La rationalisation économique s’attaque enfin aux intérêts de certaines communautés, des guildes et des corporations, qui conservaient monopoles et maîtrise de l’emploi. Si les grandes fermes ecclésiastiques sont parfois respectées, le démantèlement des corporations se fait par étapes, pour assurer la libre concurrence sur le marché du travail et de la création d’entreprises. En 1781, il n’est plus obligatoire d’être reçu dans une corporation pour un industriel ; en 1784, l’embauche des ouvriers par les maîtres est libéralisée ; le 17 mars 1787, les corporations de métiers sont supprimées, ce que n’avait pu réaliser Turgot en 1776. Toutefois, la féodalité n’a pas été supprimée, ce qui a des répercussions visibles sur les couches paysannes. Finalement est en jeu l’autonomie d’un ensemble et de corps que Joseph II avait promis de respecter par la charte de la Joyeuse Entrée.

    Les révoltes

    14Les multiples oppositions aux projets de Joseph II vont se structurer pour entrer en résistances, sous des formes comparables à celles des Provinces-Unies, mais selon des buts différents (de refus des réformes et de retour à un âge d’or mythique). Parmi les adversaires les plus résolus, se trouvent des représentants de l’Ancien Régime, les corps intermédiaires, les oligarchies nobiliaires et bourgeoises, les représentants des corps et communautés. La plupart invoquent les « libertés médiévales » et les constitutions passées, voire l’esprit des lois des principautés pour légitimer leurs résistances. En dehors des fonctionnaires acquis aux réformes et à la modernisation, le joséphinisme ne semble pas avoir rallié des partisans représentatifs de catégories sociales ou politiques importantes. On peut toutefois sérier cinq types de réceptions majeures, en fonction des contextes et des traditions respectives, de la « révolution » à la contre-révolution (le Brabant, la Flandre, Bruxelles, Gand et Liège) pour deux types de contestations, tantôt séparées, tantôt complémentaires, les « statistes » (vandernotistes) et les vonckistes (Jean-François Vonck), entre le printemps 1787 et 1789. La campagne de pamphlets, de caricatures et de libelles sera toujours supérieure à la propagande impériale (Antoine, 2004).

    15Dans le Brabant, les trois grandes villes, chef-lieux des États Belgiques Unis, Bruxelles, Anvers et Louvain, avaient conservé une représentation mixte de petite bourgeoisie et de membres des corporations, dotée d’un droit de veto dans les États de la province. Le clergé et la noblesse n’avaient pu leur confisquer le pouvoir. La lutte contre Joseph II s’engage sur la question des subsides et de l’impôt, en janvier 1787, sur fond de crise économique et de hausse des prix. Le Brabant et le Hainaut refusent de payer. Le recul des gouverneurs généraux et de l’empereur sur les réformes administratives et judiciaires ne calme pas une contestation qui se reporte sur les domaines de la religion, plus particulièrement de l’enseignement à l’université de Louvain. La lutte s’appuie sur un Mémoire d’un avocat noble, Van der Noot, rédigé en 1787, sur le droit du peuple brabançon. En juin 1787, les trois Nations obtiennent une « surséance » ou un abandon complet de toute atteinte aux droits et privilèges de l’ensemble des principautés. Le Tiers reprend le vocabulaire des Lumières et de la séparation des pouvoirs pour aller plus loin dans la victoire. Des mouvements populaires inquiètent les notables. Ils conduisent à la création de milices bourgeoises, contre les troupes impériales ou les débordements populaires, et s’adressent à la France, en cas de nécessité d’une médiation armée. Van der Noot est le grand homme de cette petite « révolution brabançonne ». Louvain est en tête de la lutte pour l’autonomie, fondée sur un passé mythique et un avenir républicain contre l’enseignement allemand et pour l’indépendance.

    16À Bruxelles, un mouvement de « patriotes », proche de l’exemple hollandais se développe autour de la figure de Vonck, avocat gagné aux idées de Jean-Jacques Rousseau, soutenu par la bourgeoisie d’affaires, mais aussi par des courants démocrates. Il s’agit d’accéder au pouvoir municipal jusque-là réservé aux lignages privilégiés et aux corporations les plus puissantes. Des nobles « libéraux » accompagnent le mouvement pour une représentation équilibrée aux États, selon l’idéal de souveraineté populaire et de volonté générale. Les vandernootistes, dits statistes (« champions du peuple et de la nation ») s’appuient sur les syndics des corporations pour lutter contre les vonckistes, soutenus par des réfugiés hollandais, tandis que les couches populaires évoluent d’un groupe de pression à l’autre en fonction des intérêts et des promesses.

    17En Flandre, la contestation prend un tour différent. Le pouvoir appartient au prince qui nomme directement les délégués aux États. Les corporations jouent un rôle insignifiant et les tensions opposent les nobles propriétaires et une partie de leurs tenanciers. Certains d’entre eux voient dans le souverain un recours contre les abus du régime féodal, même atténué, pour une réduction de la dîme et de corvées. Une sorte de « révolte paysanne » comparable par certains aspects à la Grande Peur de 1789 se déclenche, dans une configuration nouvelle où la vision des vonckistes doit être précisée, par rapport au problème paysan.

    18À Gand, la contestation est menée par des nobles et des notables bourgeois, dans le cadre d’une propagande populiste, paternaliste, anticapitaliste, ralliant de larges couches populaires autour d’un programme de statu quo politique et de conservation des libertés antiques. À Liège, les manifestations sont décalées, dans une variante étonnante de la Révolution française. L’ensemble de ces mouvements contestataires gagne le pays entier, tandis que l’armée impériale se retrouve face aux milices arborant la cocarde brabançonne, noire, jaune et rouge.

    19Le pouvoir impérial hésite entre le dialogue et la répression. Dans un premier temps, il privilégie le dialogue, réunissant à Vienne l’ensemble des partenaires, des délégués des provinces au ministre plénipotentiaire (Belgiojoso !) et aux gouverneurs généraux. Les troupes impériales hésitent à utiliser la force, entre Malines et Bruxelles, à imiter l’armée prussienne dans les Provinces-Unies. Joseph II change alors le plénipotentiaire et le général, pour un général « implacable » (d’Alton) et Trauttmansdorf, un plénipotentiaire qui rétablit en décembre 1787 la plupart des édits joséphinistes. Une sorte de suspension d’armes se déroule jusqu’en novembre 1788 où les États de Brabant et de Hainaut refusent les subsides. Des professeurs expulsés de Louvain et Van der Noot, réfugié en Grande-Bretagne, semblent confirmer le succès du despotisme éclairé. Il n’en est rien. En juin 1789, au moment où la France conduit une « révolution parlementaire », Joseph II rend les subsides permanents et fixes et va jusqu’à révoquer la Joyeuse Entrée, ranimant la guerre politique. Une organisation secrète, Pro Aris et Focis, dirigée par des avocats vonckistes (Verloy), alliée aux corporations et aux congrégations du Brabant, se rallie à un programme de soulèvement urbain et d’émigration politique, jusqu’à l’indépendance de la « Nation Belgique » (Mirabeau). À l’été 1789, une alliance semble possible entre les deux responsables de l’opposition au joséphinisme. Désormais, malgré l’aspect contre-révolutionnaire d’une large partie des mouvements contestataires, on parlera des révolutions (conjuguées) de France et de Brabant, alors que Liège va basculer dans une révolution originale « à la française » !

    L’exception polonaise

    20Le cas de la Pologne, partagée en 1772, est passionnant par le décalage entre des structures et des traditions réputées « archaïques » (politiques, religieuses, sociales, mentales) et des réformes d’une forme radicale de « despotisme éclairé », dans un contexte marqué par des relations européennes complexes. Les révoltes qui s’y déclenchent peuvent renvoyer tantôt à la noblesse de « race », à la bourgeoisie en formation, aux influences gouvernementales, voire à Pougatchev.

    21La Pologne de 1773 est un état immense, malgré le partage réalisé par les trois puissances tutélaires et prédatrices qui avaient garanti son identité et son conservatisme jusqu’au début des années 1770. Les structures politiques en font un État paralysé, soumis à des pressions multiples. Le roi est par nature et tradition étranger à la nation polonaise. Auguste III était en 1763 membre d’une dynastie anglo-saxonne, originaire de Dresde. Il avait été élu par la Diète, réunie en une session unique de six semaines tous les deux ans. Celle-ci est dirigée par une caste nobiliaire, de magnats, grands propriétaires et commandants des armées privées. La szlachta ou noblesse est probablement la plus pléthorique de tous les États européens, avec la Hongrie (et la Bretagne ?), représentant près de 650 000 personnes ou 8 % de la population (autour de 1,5 % en France !). La plupart des grands nobles sont traditionalistes dans leur genre de vie et leur pensée : vêtus à la « sarmate », la tête rasée et la moustache fière, les grands nobles méprisent les couches inférieures, y compris une bourgeoisie qui les considèrent comme « immobiles, stériles, intolérants » (Vovelle, 1988). Des dynasties de grands dignitaires comme les Poniatowski, les Potocki disputent le pouvoir à une monarchie fictive, contrôlée de près par la Prusse ou la Russie. Toutes les élections du siècle des Lumières ont connu l’ingérence (surtout Pierre le Grand) et l’affaiblissement du pouvoir royal face aux confédérations de nobles et aux troupes étrangères.

    22La petite et moyenne noblesse cumule les postes administratifs et les postes économiques des campagnes, la possession d’un ou deux villages ou les fermes, tandis que la bourgeoisie n’est propriétaire que de 4 % environ des terres du royaume. L’autre puissance foncière est l’Église catholique, qui compte 12 000 prêtres séculiers, 14 000 réguliers, 3 000 religieuses pour 5 millions de fidèles. Elle possède plus de 20 % de l’ensemble contre moins de 7 % à un clergé français, pourtant si puissant. D’importantes minorités religieuses forment des groupes révélateurs des mentalités, comme les orthodoxes, ou les juifs (près de 10 % de la population) maintenus dans une ségrégation quasi totale, de communautés, de ghettos et d’exclusions, à l’exception d’une élite en voie d’intégration s’opposant à une majorité tentée par l’intégrisme hébraïque. Le servage est la clef de la condition de masses paysannes, pratiquement exclues de la terre par la pression démographique et économique. Toute la force de travail est requise pour la mise en valeur de la réserve seigneuriale, le paiement du cens ou la corvée, entraînant l’impossibilité d’améliorer la tenure et de vendre. Les serfs des grands domaines constituent une masse en rupture de société, de population de journaliers et de vagabonds, taillables et corvéables à merci. Pourtant la Pologne n’est pas un pays pauvre, malgré le retard des structures de l’économie, en matière industrielle où elle ne connaît pas l’industrialisation forcée de la Russie de Pierre le Grand ou de Catherine. La croissance démographique profite aux grandes villes comme Varsovie, qui passe de 40 000 habitants en 1700 à près de 100 000 dans les années 1790, ou Cracovie. L’expansion agricole se traduit par le triplement de la production des céréales entre 1720 et 1769 (avant le partage), l’exportation traditionnelle en Europe étant assurée par le port de Gdansk (Dantzig). Le potentiel économique de la Silésie (mines) soulève la convoitise des puissances voisines.

    23L’élection de Stanislas Auguste Poniatowski en 1764 place brutalement la Pologne dans la sphère des Lumières, la sortant de la « léthargie saxonne ». Certes, l’amant de Catherine II a été imposé de l’étranger. Mais le fin connaisseur de la culture française (ami de Madame Geoffrin, admirateur de Montesquieu) a déjà réfléchi aux réformes nécessaires pour sortir son pays de la léthargie et de la paralysie qu’impose la règle de l’unanimité d’une Diète déchirée entre les ambitions des magnats. Dès 1763, il publiait un ouvrage De la manière efficace de délibérer. D’une curiosité intellectuelle sans failles, il a étudié les systèmes politiques des « modèles » européens, réfléchi à leur adaptation à la Pologne, profité d’un courant réformateur traditionnel incarné par le père Stanislas Konarski, puis des dernières modes de la culture politique et économique des physiocrates (avec son conseiller, le chanoine et professeur à Cracovie Kollontaj) et de la pensée d’Adam Smith, plus proche de la bourgeoisie d’affaires qu’il rêve de développer.

    24Cette tentative de modernisation et de rationalisation nous paraît d’autant plus importante qu’elle entre en contradiction avec les forces profondes détentrices du pouvoir et de la richesse, voire avec les puissances hostiles (par nature) à une régénération d’un État aussi vaste et doté d’un tel potentiel. Le premier partage de 1772 a d’ailleurs accéléré l’évolution vers cette « renaissance » qui conditionne la survie d’un État, privé du tiers de sa population (non polonaise) et de provinces aussi riches que la Galicie et l’Ukraine ! À partir de 1772, les décisions royales dépendent d’un Conseil permanent envahissant et de l’ambassadeur russe. Les premières mesures (fin du veto suspensif, rationalisation fiscale) sont abrogées ou suspendues, tandis que Catherine garantit aux familles « nationales » (Branicki et Potocki) la conservation des libertés et de la Constitution ancienne.

    251773 n’en est pas moins le point de départ d’une tentative de rénovation sans précédent en Europe, dont l’énumération des réformes ne doit pas masquer les résistances internes aux changements. Le terme de « révolution d’en haut » est peut-être le plus adapté. L’enseignement moderne est favorisé par la création d’une Commission de l’Éducation nationale, premier pas vers cette éducation agronomique que des physiocrates comme Baudeau et Dupont de Nemours viennent expliquer. La modernisation des infrastructures routières, fluviales et douanières intérieures va dans le même sens. Le développement remarquable de la presse dépasse probablement les progrès de l’opinion publique en France puisque 88 journaux sont fondés depuis l’élection de 1764, dont seize en langue allemande et dix en langue française ! La Pologne est l’objet de l’attention de nombreux philosophes, de Mably (Manifeste de la République confédérée) à Rousseau (Projet de constitution) en passant par Voltaire (Le Tocsin des rois). C’est le moment ou Stanislas envisage une sécularisation des biens d’Église, voire une réduction du servage et des corvées pour s’appuyer sur certaines couches populaires, contre les résistances des milieux traditionalistes. La rénovation institutionnelle touche enfin l’armée, dont les effectifs sont portés à 100 000 hommes, vecteur possible d’un sentiment national. Dumouriez se rend en Pologne dont il défend la liberté et l’intégrité. Des patriotes polonais ont combattu comme Kosciuzko avec les Insurgents, rapportant dans leur pays les principes révolutionnaires de la résistance à l’oppression, du droit à l’insurrection et de l’indépendance face aux puissances étrangères. L’abolition de la torture est symbolique de cet espoir d’un état moderne, respectueux du droit naturel. Face à cet effort « national », les forces traditionnelles – grande noblesse propriétaire et haut clergé – restent dans l’ombre. Les retards des populations rurales et la trop grande discrétion des élites bourgeoises vont interdire le développement d’un processus révolutionnaire comparable à celui de l’année 1789 en France. On peut ainsi en l’état se demander de quel type de révolte « d’en bas » pourrait naître une révolution en Pologne.

    26Un bilan de ces années de révoltes et de révolutions qui ont précédé la Révolution française serait pessimiste. Une tentative de synthèse comparative serait prématurée. Elle ne s’est proposée à ce jour que sous l’angle des influences de la révolution américaine. Mais la variété des situations, des structures et des acteurs déjoue toute conclusion immédiate. Le constat demeure cependant, dans toute sa brutalité. En 1788-1789, la réaction, sous le visage des armées des puissances – Prusse, Autriche, France, Russie – ou de l’argent – britannique – l’emporte sur tous les terrains, à l’exception peut-être de la Pologne. La France, dans sa période pré révolutionnaire, est devenue un carrefour de réfugiés politiques – suisses, hollandais, belges, voire polonais – qui vont jouer un rôle dans la radicalisation de la révolution, avant de tenter de libérer et de révolutionner leur patrie. Les espoirs en 1789 reposent moins désormais sur une Amérique en voie de stabilisation constitutionnelle que dans une France où le processus révolutionnaire s’impose à tous les observateurs, comme sujet d’admiration, d’attraction ou de répulsion, donnant un sens nouveau aux mouvements révolutionnaires qui l’ont précédé, et un espoir pour ceux que la contre-révolution a forcé à l’exil.

    Bibliographie

    BIBLIOGRAPHIE

    François Antoine, « Révolution batave », Nantes, Éditions du Temps, 2004, p. 126-140.

    François Antoine, « (Contre-) révolution brabançonne », Nantes, Éditions du Temps, 2004, p. 141-163.

    Daniel Beauvois, Histoire de la Pologne, La Martinière, 2004.

    Marc Belissa, « Révoltes et révolutions en Angleterre et en Irlande, 1773-1802 », Nantes, Éditions du Temps, 2004, p. 107-125.

    Jean Fabre, Stanislas-Auguste Poniatowski et l’Europe des Lumières, Paris, Ophrys, 1952.

    Eric Golay, Quand le people devint roi : mouvement populaire, politique et révolution à Genève de 1789 à 1794, Genève, Slatkine, 2001.

    George Rude, « The Gordon riots », Transactions of the Royal Historical Society, 1956, p. 93-114.

    Annexe

    Annexe. LA RÉVOLUTION HOLLANDAISE

    Il n’y a pas de temps à perdre. Nous sommes au bord de l’abîme. Il faut soutenir les citoyens d’Amsterdam et les autres patriotes dans leurs tentatives. Amsterdam nous a montré le chemin. Il faut rechercher les causes de nos malheurs, Il faut mener une enquête nationale sur la conduite de tous les citoyens pendant ces dernières années comme suite aux instructions publiques et privées qui leur ont été données. Il faut examiner toutes les mesures qui ont été prises, qui auraient pu ou dû être prises, afin que nous voyions ceux qui sont des traîtres, ceux qui ont négligé leurs obligations par crainte ou par faiblesse, et ceux qui, au contraire, ont agi avec courage, persévérance, honneur et probité et qui, par conséquent, méritent notre confiance. Alors des mesures appropriées et rapides seront proposées et mises à exécution. Il ne faut plus souffrir que le Prince soit plus longtemps abandonné à lui-même ou à ses conseillers anglais ; mais il faut donner à Son Altesse un conseil composé d’hommes honorables et probes. Les remontrances et les propositions de la cité d’Amsterdam sont excellentes, et dignes de vos remerciements les plus chaleureux, mais elles resteront sans effet ; le Prince les vouera à un échec total, à moins que la Nation tout entière, l’ensemble du peuple des Pays-Bas, et vous, les habitants de la province de Hollande, ne mettiez en pratique ces idées salutaires. Le Prince, vous vous le rappelez, est le maître absolu de notre république ; les États de la plupart des provinces, l’assemblée des États généraux à La Haye, le Conseil privé des États et les amirautés sont dans son absolue dépendance. En Frise seulement, où le peuple possède une influence considérable, et à Amsterdam, où le prince ne peut choisir les magistrats, il ne peut réaliser ses projets. Vous percevez donc clairement qu’une enquête sur l’état de la Nation, sous l’influence des grands seigneurs dépendant du prince, aurait l’issue que le prince souhaiterait lui donner.

    De la même manière, vous percevez que même si les États des diverses provinces s’accordaient pour nommer un conseil parallèle à l’administration du stathouder (ce que le prince ne permettra jamais, toutefois) le Prince aurait soin de ne voir élire à ce conseil que des individus qui lui soient acquis.

    Tout ce qui peut être fait ou proposé pour le salut ou la sauvegarde de notre pays dont la perte est à peu près irrévocable, sera proposé ou fait en vain, tant que vous, mes chers Compatriotes ! Vous, Nation des Pays-Bas demeurerez les spectateurs inactifs de notre destruction nationale. C’est pourquoi, assemblez-vous dans vos villes et dans vos villages. Que vos réunions soient paisibles élisez, dans vos rangs, un nombre modéré d’hommes bon vertueux, et pieux, de bons patriotes, en qui vous puissiez avoir confiance, envoyez-les en délégation au lieu d’assemblée des États de vos provinces respectives, ordonnez-leur de se réunir dès que possible et de s’enquérir w nom de la nation et en vertu de ses droits, avec les État des autres provinces, des causes de cette lenteur extraordinaire à nous armer contre un ennemi actif et redoutable. Ordonnez-leur, de plus, avec l’appui de vos États provinciaux respectifs, d’élire sur-le-champ un conseil pour Soi-Altesse. Proposez et appliquez toutes les mesures qui se révéleront utiles et opportunes dans la sauvegarde de notre pays opprimé et désolé.

    Commandez à vos délégués de vous communiquer de temps en temps un rapport sur leurs agissements, dans le : journaux publics. Prenez soin de la liberté de presse, car c’est là le seul soutien de votre liberté nationale, Si nous perdons la liberté de parler sans contrainte à nos concitoyens, ou de leur prodiguer un conseil opportun, il sera alors très facile pour nos oppresseurs de jouer leur sinistre rôle ; et c’est pour cette raison que ceux qui ne peuvent supporter d’apprendre qu’on s’informe de leur conduite ne cessent de s’élever contre la liberté d’expression et la liberté de la presse, et souhaiteraient que rien ne s’imprime ni ne se vende sans leur permission.

    Armez-vous ; choisissez des chefs ; suivez l’exemple du peuple d’Amérique où pas une goutte de sang ne fut versée, tant que les Anglais n’eurent pas frappé le premier coup – et agissez avec prudence, sagesse et modération ; alors Jéhovah, le Dieu de la liberté, qui tira les Israélites de leur servitude, et fit d’eux une nation libre, soutiendra sans aucun doute votre bonne et juste cause.

    Je suis, ô vous peuple des Pays-Bas, chers concitoyens, votre fidèle concitoyen.

    Ostende, 3 septembre 1781.
    Discours à l’adresse du peuple des Pays-Bas sur la situation actuelle alarmante et très périlleuse de la République de Hollande, exposant les motifs véritables des retards tout à fait impardonnables du pouvoir exécutif à fournir à la république les moyens appropriés à sa défense, et les avantages d’une alliance avec la Hollande, la France et l’Amérique. Fait par un Hollandais, Van der Capellen Tot de Pot., traduit de l’original hollandais, imprimé à Londres.

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    Bianchi, Serge. « Chapitre VIII. Les révoltes et révolutions en Europe ». In Des révoltes aux révolutions. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2004. doi:10.4000/books.pur.28055.
    Bianchi, Serge. « Chapitre VIII. Les révoltes et révolutions en Europe ». Des révoltes aux révolutions, Presses universitaires de Rennes, 2004, https://doi.org/10.4000/books.pur.28055.

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