Chapitre V. Les relations internationales de 1773 à 1792
p. 93-104
Texte intégral
1En 1773, l’Europe est confrontée à deux problèmes majeurs, où est impliquée une Russie de plus en plus européenne et conquérante au cours du siècle de Pierre le Grand à Catherine II : d’une part, il s’agit d’une guerre contre l’Empire ottoman pour la conquête de terres dans les Balkans et l’accès aux détroits de la mer Noire et à la Méditerranée, pour satisfaire ce rêve d’une puissance navale au nord et au sud du continent ; de l’autre, du partage de la Pologne, effectué en toute complicité avec le « renard de Postdam » Frédéric II. De tels conflits sont susceptibles de modifier l’équilibre européen et ne rendent pas vraiment compte du climat « nouveau » des relations internationales de la seconde moitié du siècle des Lumières, alors qu’un autre conflit, colonial celui-là, s’amorce outre-Atlantique. Il est ainsi possible de dresser un état des lieux de la diplomatie européenne en 1773, pour situer les rapports de force (armées de terre et flottes de guerre) et les conditions des relations internationales dans une Europe qui domine alors trois océans – depuis la redécouverte récente du Pacifique –. Un survol des relations dans les deux décennies 1773-1792 permettra de saisir le rôle des grandes puissances face aux révoltes et révolutions qui risqueraient d’ébranler un équilibre que la Révolution française fera basculer de manière décisive.
L’Europe diplomatique : forces et failles
2L’Europe diplomatique est une réalité du xviiie siècle, dans la conscience des représentations comme dans les pratiques des cours. Les diplomates et plénipotentiaires semblent partager un « idéal commun » de l’équilibre nécessaire du continent, tandis que l’opinion publique semble approuver des conceptions neuves relatives à la guerre et à la paix (Jean-Pierre Bois, 1999). Cette force est menacée par des lignes de fractures correspondant aux ambitions territoriales de certains souverains, à la recherche d’une hégémonie militaire, navale ou coloniale de l’autre.
3Un premier débat, internes aux acteurs principaux de la diplomatie, porte sur le partage de principes communs à propos de la guerre et de droit des gens et des peuples. Parallèlement à la diffusion des Lumières, un consensus européen se ferait jour dans un espace où échanges entre les hommes de lettres, les savants, les militaires et les dirigeants n’ont jamais été si denses. Comme leurs homologues philosophes, les diplomates voyagent et échangent, servant de lien avec les monarques éclairés. Les ambassades deviendraient des institutions de plus en plus publiques, pour des diplomates formés au moule commun des traités de Maillardière ou de l’Institut historique et politique de Strasbourg, comme Kaunitz. Cette « transparence diplomatique » se mêle à des pratiques plus secrètes, comme l’incognito de souverains dans des pays « modèles », de Pierre de Grand à Frédéric II en passant par Joseph II, ou le développement de l’espionnage. Entre les relations régularisées des centres de gravité diplomatiques et les règles et clauses secrètes de certains souverains, la progression du droit des gens n’est pas évidente.
4Pourtant le xviiie siècle est celui de l’ouverture aux peuples des nouveaux mondes et à la recherche de principes pacifiques, en rupture avec des pratiques diplomatiques traditionnelles. L’ouverture est liée aux grands voyages de découvertes et d’exploration dans le Pacifique, de Wallis en 1766 à La Pérouse et d’Entrecastreaux entre 1786 et 1792, à la croisée des ambitions géopolitiques et scientifiques. L’Espagne et la Russie ne sont pas en reste dans cette « conquête pacifique », où les savants (botanistes, naturalistes, médecins) rejoignent les militaires, pour coloniser les « terres vierges », mais sans s’imposer aux populations autochtones ! La redécouverte des « bons sauvages » semble inaugurer un nouveau cycle colonial, fondé plus sur des échanges techniques et une curiosité d’ordre ethnographique que sur la conquête militaire et l’occupation par la métropole.

Formation des monarchies autrichienne et prussienne. Extrait d’André Corvisier, Précis d’histoire moderne, Paris, PUF, 1971.
5Cette ouverture aux peuples serait à mettre en relation avec la progression de l’idée de paix au siècle des Lumières. Même si l’Encyclopédie consacre bien plus de place à l’art de la guerre qu’à la paix, la nécessité de règles communes pour une Europe conçue comme une sorte de « république des valeurs et des intérêts » parcourerait les projets des utopistes et des philosophes de l’abbé de Saint-Pierre en 1718 à Kant, auteur de la « paix perpétuelle ». Dans les utopies de Rousseau (en 1761 et 1762 autour d’un projet et jugement sur la paix perpétuelle), le « droit international des gens » se substituerait au secret des décisions des monarques absolus. La paix perpétuelle devient un sujet académique en 1766, au moment où des juristes se penchent sur l’application de principes de raison, de nature et de lois à la conduite des souverains, dans les relations avec les militaires et les peuples. Les idées de Grotius et Puffendorf sont relayées par des techniciens de la diplomatie comme Christian Wolff, conseiller de Frédéric II, en 1749. Un ouvrage du Suisse Emmer de Vatel obtient un succès considérable à partir de son édition, en 1758 : Le droit des gens ou principes de la loi naturelle appliquée à la conduite des nations et des souverains, pour une vingtaine d’éditions françaises, une dizaine anglaises et treize américaines ! Il envisage une société des nations européennes où la paix serait garantie par des traités « transparents », et où l’équilibre des États dépendrait d’une concertation permanente et institutionnalisée. À la même époque, Mably cherche à fonder le Droit public de l’Europe. Cette notion progresse d’ailleurs parallèlement à celle de la citoyenneté, conscience de la primauté de l’intérêt collectif et international sur les intérêts privés et le droit de conquête.
L’Europe des princes
6L’emploi du conditionnel dans le paragraphe précédent est lié à la prudence du maniement des idées utopiques face aux réalités des intérêts dynastiques et de la raison d’État. Les grandes maisons princières dominent un ensemble qui ne correspond guère à une Europe des peuples et des nations. De nombreux souverains règnent, par héritage familial, sur des peuples dont ils ne maîtrisent pas la langue, au départ : les Hanovre en Angleterre, les Anstalt en Russie, les Habsbourg en Brabant, les Orange en Provinces-Unies. D’autre part, le cercle très étroit des décideurs (Meyer, 1985) est loin de respecter les règles de l’équilibre européen ou du droit des peuples, qu’il s’agisse de Kaunitz, Cobenzl ou Metternich. Face à une tendance de longue durée de promotion d’un sentiment national (plus ou moins lié à la personne du monarque), aux premières indépendances américaine ou domingoise, les relations internationales continuent à reposer sur les rapports de force militaires entre les puissances et sur la volonté de domination du continent ou de l’hégémonie sur les mers. La diplomatie s’appuie alors sur une militarisation et une stratégie en constante évolution, de la « guerre de dentelles » aux leçons qu’un Clausewitz tirera des guerres de la Révolution.
7Deux puissances se disputent la suprématie sur les océans, Atlantique, Indien et Pacifique. La France et l’Angleterre poursuivent au long du siècle cette deuxième « guerre de Cent Ans », débutée lors de la guerre de la ligue d’Ausbourg en 1687. Si l’Angleterre semble avoir pris un avantage décisif, à l’issue de la guerre de Sept Ans, par le traité de Paris, qui lui donne le Canada français, la France se lance à partir de cette humiliation dans un programme de réarmement naval et de redressement diplomatique, poursuivi sous les ministères successifs de Choiseul, Vergennes et Sartine. Il s’agit de rétablir un équilibre, tant dans le domaine du commerce des îles, autour de la « perle » de Saint-Domingue, que dans la possession des vaisseaux de ligne et l’isolement diplomatique de la puissance rivale. L’alliance avec l’Espagne, voire les Provinces-Unies permet de rétablir cet équilibre numérique au moment de la guerre d’Indépendance. La rivalité « atlantique » est ainsi une donnée majeure des relations internationales, de 1773 à 1802, sans occulter les rapports de force sur le continent et les appétits territoriaux des « despotes éclairés » européens.
8Cinq puissances dominent le monde européen dans les années 1770, par leur poids diplomatique, militaire et leurs initiatives. L’Angleterre de George III garantit de manière permanente deux points de statu quo : le refus d’une implantation russe dans les détroits méditerranéens et l’ouverture du port d’Anvers. La France de Louis XV, puis de Louis XVI ne menace pas non plus un équilibre que Vergennes, qui domine son époque, veut préserver, en refusant toute conquête déstabilisatrice, qui serait source de désordre et de conflit majeur. Trois autocrates (et l’Empire ottoman) manifestent des ambitions territoriales. La plus en retrait demeure Marie-Thérèse d’Autriche, qui se méfie des visées annexionnistes de ses voisins, Frédéric II et Catherine II. Le roi de Prusse réunit, autour de sa politique, les premières manifestations d’un sentiment national allemand (Meyer, 1985). Il poursuit les missions du Grand Électeur : peupler le royaume pour augmenter les rentrées fiscales et le recrutement des soldats, quitte à bousculer les droits des nations et des peuples : « Grattez le Sans-Souci [le palais royal] et vous retrouvez le servage et l’impérialisme prussien. » La politique est rien moins qu’efficace. En 1740, la Prusse compte 2,2 millions d’habitants, 76 000 soldats ; les impôts rapportent 3,6 millions de livres, pour des dépenses militaires de 5,5 millions de livres. En 1786, à la mort de Frédéric II, les données sont passées à 5,7 millions d’habitants, 195 000 soldats et 12 millions d’impôts comme de dépenses militaires ! Le prince qui a écrit un Anti-Machiavel a poursuivi une politique d’annexion justifiée ainsi : « Il faut de nécessité qu’un prince fasse ses affaires par lui-même. » Pour partager la Pologne en 1772, il s’est appuyé sur Catherine de Russie, dont il stigmatise la duplicité en ces termes : « Une femme est une femme. » La Prusse occidentale (moins Dantzig) est désormais reliée à l’ensemble Brandebourg-Poméranie-Silésie pour un territoire passé de 120 000 à 200 000 km2.
9Catherine n’est pas en reste, ayant repris et perfectionné la diplomatie et les priorités militaires de Pierre le Grand, soit la mise au point d’une armée de 200 000 hommes en temps de paix (égale à celle des autres puissances), d’une flotte de guerre efficace en Baltique et en Méditerranée, et d’une économie vouée à la guerre et à la conquête. L’expansion russe du siècle a été menée vers le nord (Baltique et états baltes), le sud (mer Noire et détroits), l’est (la Sibérie et le Pacifique), l’ouest (l’Ukraine). Catherine, victorieuse un moment de la Prusse (Kunesdorf, 1761), hésite avant 1772 entre l’annexion d’une partie de la Pologne et le soutien à Stanislas Poniatowski, son ancien favori. Elle prend son parti d’un partage, en 1772, qui donne à son État une partie importante de la Pologne ukrainienne jusqu’à la Dvina. Elle est alors en mesure de briser la Pougatchevina, et de se retourner contre la Turquie, que Vergennes tentait de placer sur sa route pour sauver l’intégrité de l’État polonais et éviter le bouleversement de l’équilibre. En 1773, les partenaires des puissances qui ont procédé au partage acceptent mal cette opération sordide, au mépris de tous les droits des peuples.
10En 1773, nous pouvons survoler les lignes directrices du jeu diplomatique européen, dans un continent épargné par les guerres internes, où les conflits demeurent localisés. Le conflit russo-turc se termine en 1774 par le traité de Kutchuk-Kajnardi. Après des succès historiques sur mer, la Russie obtient un protectorat sur la Crimée, l’ouverture des détroits aux troupes russes et la protection des sujets orthodoxes des Balkans ! Pendant la paix, Catherine va accélérer l’installation des colons russes (800 000) en Crimée et en Ukraine, confirmant sa nouvelle vocation de puissance méditerranéenne et baltique, tout en poursuivant une politique de « frontières naturelles », jusqu’à la reprise de la guerre avec la Turquie en 1787.
11Entre 1774 et 1789, les relations diplomatiques se nouent autour des questions américaines (l’indépendance des colonies) et de la situation de pays touchés par des processus de développement nationaux ou à des révoltes ciblées. Les règles suivies alors par les puissances dominantes s’éloignent des principes des droits de peuples, au nom du statu quo et du maintien des équilibres fondamentaux. Le principe suivi est lié au caractère nocif d’une révolte à caractère national, au sein d’un État structuré. L’intervention armée permet de l’éradiquer en provoquant souvent une réaction conservatrice.
12Ce cas de figure comporte une exception notable quant à la politique de la France et de ses alliés à l’égard de l’Angleterre, lors de la guerre d’Indépendance. Vergennes, aux Affaires étrangères, semble soutenir le droit du peuple américain à exister en temps que nation, alors que ses principes sont opposés à toute déstabilisation ou révolte en Europe. Mais il s’agit moins de prêter main-forte à d’anciens adversaires, suspects de républicanisme, que d’isoler l’Angleterre de George III et de Pitt, pour rétablir la place de la France dans la hiérarchie des puissances maritimes et coloniales. Cette logique le pousse à armer les Insurgents dès le début, à faire jouer le Pacte de famille avec l’Espagne de Charles III, à envisager un débarquement à l’île de Wight, dès août 1779. C’est aussi contre ses principes de base qu’il soutient dans un premier temps les « patriotes » hollandais dans leur lutte contre le stathouder afin d’obtenir l’engagement des Provinces-Unies contre l’Angleterre. Vergennes a beau jeu de promouvoir contre l’hégémonie maritime anglaise la « paix des mers » et de soutenir une « Ligue des Neutres » (Suède, Danemark et Provinces-Unies, avec l’appui de Catherine II) dans sa volonté de maintenir un commerce « normal » en temps de guerre, à un moment où la piraterie s’essouffle dans les Caraïbes et où la course est remise en question. Pour la première fois depuis un siècle, l’Angleterre, isolée, a perdu la main. L’Espagne peut aligner 75 vaisseaux de ligne aux côtés des 80 bâtiments français, et d’une trentaine de navires de guerre hollandais quant l’Angleterre aura attaqué les Provinces-Unies, en décembre 1780. À cette date, la bataille d’Ouessant (27 juillet 1778) a brisé le mythe de l’invincibilité de la Navy. Les combats se succèdent de la Manche aux Antilles, sans décision apparente jusqu’en 1780, entre siège des petites Antilles anglaises et bataille classique. 1781 est l’année décisive. La victoire doublement combinée de Yorktown (franco-américaine, terrestre et navale), le 19 octobre 1781, sonne les trois coups de la paix. Les Anglais ont perdu une dizaine de navires, tout en conservant une maîtrise partagée des mers, comme le montrent les succès contre la flotte hollandaise (le 5 avril 1781) et l’escadre de l’amiral De Grasse aux Saintes (12 avril 1782). Le succès apparent de la diplomatie de Vergennes et du réarmement naval est trompeur. Certes, la France récupère quelques colonies au traité de Versailles : Gorée, le Sénégal, Sainte-Lucie et Tobago. Mais l’Angleterre, touchée dans son orgueil, est en passe de réaliser une percée technologique et stratégique de grande portée (Meyer, 1985), dans la conception du tir à la caronade, aux ravages bien supérieurs au « démâtage à la française », dans l’indifférence d’un état major français suffisant (à l’exception de Kersaint et de Suffren). Louis XVI peut alors paraître l’arbitre de l’Europe et persuader Pitt d’abaisser les barrières douanières entre les deux puissances, le 26 septembre 1786, en pleine concurrence commerciale et coloniale des deux géants européens. C’est alors que la France absolutiste retrouve ses principes d’intervention armée contre les tentatives de déstabilisation sur le continent. La poussée des natifs et de la bourgeoisie à Genève oppose un pouvoir « démocratique » au patriciat et à l’oligarchie en place. Cette « révolution » est brisée par la médiation de la France de Vergennes, le Piémont et les cantons influents (Berne et Zurich). Le contraste est brutal entre la mise en place de la république américaine et l’application de la raison d’État à Genève, bien que la France recueille de nombreux réfugiés politiques, qui seront à terme les partisans des révolutions française… et helvétique.
13Dans le même temps, Vergennes joue un double jeu aux Provinces-Unies. Il soutient en sous main les « patriotes » qui s’opposent aux « orangistes », toujours par haine de l’Angleterre, alors que ses sympathies iraient aux partisans du stathouder : nobles, militaires, communautés paysannes. Mais il craint d’aller trop loin dans l’aide aux républicains. De crainte d’une contagion révolutionnaire, la France ne s’oppose pas à la médiation armée, conservatrice et réactionnaire du nouveau roi de Prusse (en 1786), Frédéric-Guillaume II, beau-frère de Guillaume d’Orange et allié de l’Angleterre. En septembre 1787, Vergennes n’est plus au pouvoir et l’état financier du royaume de France ne l’autorise pas à contrer les deux puissances garantes du statu quo politique en Hollande, et briseuses du processus révolutionnaire. De nombreux réfugiés politiques en France vont entretenir l’agitation et le rêve républicain.
14L’année 1789 voit se croiser deux processus révolutionnaires distincts et contradictoires. La France des doléances et des États généraux côtoie la « révolution brabançonne », sorte de réaction sacrée du clergé, des corporations et de communautés paysannes contre le joséphinisme. La monarchie française inclinerait vers les « statistes », hostiles aux réformes administratives, religieuses et fiscales du « despotisme éclairé » alors que le tiers état se rattacherait aux idées des « vonckistes », de « régénération » par les droits de l’homme et la démocratie relative. 1789 devient l’année décisive où de nouvelles tendances de la diplomatie européenne se dégagent, face aux mouvements révolutionnaires de France et de Brabant.
L’Europe monarchique face aux révolutions
15Entre 1789 et 1792, la diplomatie française se voit pratiquement paralysée, entre la politique traditionnelle de la monarchie (à la Vergennes) et la poussée idéologique liée au processus révolutionnaire. Cela peut expliquer l’absence d’engagement auprès de ceux qui se réclament de ses idéaux, dans une Europe secouée par des mouvements de même nature. En dehors du décret de « paix universelle » au monde, en 1790, et de la promesse de ne jamais faire de guerre de conquête, elle laisse les coudées franches aux trois puissances continentales, toutes gagnées progressivement à la contre-révolution.
16Incapable d’arbitrer dans le conflit idéologique qui oppose de nombreux peuples (belge, hollandais, polonais, suisse, rhénan) aux tenants de l’absolutisme, la France garde une capacité de « modèle » et d’accueil aux réfugiés politiques d’une large partie de l’Europe. Les exemples se multiplient en 1789 et 1790. Le 10 janvier 1790, une assemblée nationale belge, réunie à Bruxelles, proclame l’indépendance et l’unification du pays, dans le cadre d’une alliance entre les Vonckistes, proches de la gauche française et des Vandernootistes, partisans d’un retour aux franchises anciennes et au cléricalisme. Camille Desmoulins célèbre cet avènement dans son périodique au titre évocateur : Les révolutions de France et de Brabant. Mais les Vonckistes font sécession et exigent des réformes profondes remettant en cause les privilèges. L’intervention des troupes autrichiennes de Léopold II brise le processus de radicalisation. Les partisans de Vonck et de Doutrepont se réfugient en France, et rejoignent les Irlandais, les Polonais, les Allemands et autres amis de la Révolution française, tandis que les cours européennes se peuplent d’émigrés, adversaires de la Révolution. Ces flux idéologiques perturbent le fonctionnement diplomatique traditionnel. Des camps se structurent autour des modèles de révolutions américaine et française, des droits de l’homme et de la souveraineté du peuple d’une part, du respect des droits de Dieu, des monarques et des ordres privilégiés de l’autre. Les centres de la contre-révolution se découvrent en Autriche, après la mort de Léopold II – pris entre son désir de réforme et ses solidarités dynastiques –, à Saint-Pétersbourg, et (curieusement ?) à Londres. L’Autriche est touchée par une vague de réaction anti-joséphiniste, de dénonciation des menées des jacobins hongrois et des démocrates de Vienne. François II appelle l’Europe monarchique (une Sainte-Alliance avant l’heure) à défendre « l’honneur de tous les gouvernements », en interdisant les clubs, les loges et les ferments des idées révolutionnaires par une censure sévère. Prenant le contre-pied de la politique de Joseph II, il rétablit le lien prioritaire de la monarchie et de la noblesse et propose à la Prusse un partage des dépouilles françaises, au terme d’un conflit inévitable.
17Il est cependant surpassé en matière de contre-révolution par la tsarine de Russie, devenue amnésique de son passé de philosophe : « Je suis une aristocrate, c’est mon métier » (août 1789 au moment de la nuit du 4 août et de la Déclaration des droits). Impitoyable à l’égard de Louis XVI sur ce qu’elle considère comme de la faiblesse, elle dévoile un plan de lutte contre les « barbares » français :
« L’anarchie est le pire de tous les maux, surtout quand elle apparaît sous le masque de la liberté, ce fantôme séduisant les peuples. L’Europe sombrera elle-même dans la barbarie, si elle ne se dépêche de se libérer de l’anarchie. Je suis prête à l’aider de toutes mes forces. Il est temps d’agir, de prendre les armes contre ces fous furieux. La religion, l’humanité l’exigent. Les droits les plus sacrés de l’Europe le demandent. »
18Cette belle prise de conscience de l’unité d’une Europe monarchique et des élites privilégiées est le prélude à la coalition contre la France, que Léopold aurait voulu éviter, afin de ne pas favoriser un sentiment national et messianique chez les Français, et une contagion dans l’Europe des « foyers révolutionnaires » en formation. Au terme de sa logique, Catherine II exigera des sujets et fonctionnaires un serment contre… la Révolution.
19Dans ce concert de positions contre la France, la Prusse tranche par sa discrétion, explicable par l’évolution d’une Pologne, écartelée entre les tenants de l’Ancien Régime, les partisans de l’indépendance et de la nation « régénérée » et les convoitises des grandes puissances voisines. À des milliers de kilomètres de distance, un processus révolutionnaire évoquant tantôt les États-Unis de 1787, tantôt la France de 1790, est mené autour de trois figures emblématiques : le roi Stanislas Poniatowski, le plus éclairé des souverains européens à cette date, le militaire Kosciuzcko, combattant de la guerre d’Indépendance et le chanoine Kollontaï. La Constitution de 1791, imposée par les « patriotes », affirme la séparation des pouvoirs et la souveraineté du peuple, même si les bourgeois disposent d’une capacité de vote inférieure à la noblesse et si les structures rurales ne sont pas modifiées. Catherine redoute la contagion de la « jacobinière » polonaise et les risques de contagion entre Paris et Varsovie. À moins qu’il ne s’agisse d’un prétexte pour un nouveau partage de la Pologne, rendu possible par le décès de Léopold. Les conseillers autrichien (Kaunitz) et prussien (Cobenzl) mettent au point un plan de partage, très favorable à la Pusse qui exige la Poznanie et 50 000 km2, pour un État d’un seul tenant ! Tout dépend alors des décisions de la Russie et de la France, si proche et si éloignée de Varsovie, à la veille de déclarer la guerre, au printemps 1792.
L’écho de la Révolution
20La Révolution française est considérée comme un événement d’une dimension historique, qu’il soit confondu ou distingué de la révolution américaine, capable de modifier les pratiques politiques et idéologiques d’une Europe jusque-là soumise au jeu des alliances dynastiques et à la préservation précaire d’un équilibre fragile des États. 1789 suscite des réactions dans « la république des lettres », l’élite cosmopolite, les opinions publiques et les peuples. Jusqu’à la guerre, un « modèle » français de révolution est proposé à la réflexion des intellectuels et des groupes engagés dans des processus de réformes et de contestation. Il faut évidemment faire la part des choses entre la curiosité, la sympathie, l’adhésion et l’engagement. Surtout, il faudrait connaître l’évolution des sensibilités face à une révolution en voie de radicalisation, faire la part des choses entre la volonté de changement, de stabilisation, la résistance, voire la réaction aux acquis révolutionnaires. Les choses se compliquent encore dans les évolutions individuelles, le choc de la culture politique révolutionnaire avec les traditions culturelles nationales. Malgré le schématisme inévitable d’un « survol » de l’écho européen de la Révolution française (Lefèbvre, 1963 ; Godechot, 1963), il paraît indispensable de donner quelques repères sur la contagion révolutionnaire qui a précédé les guerres européennes de 1792.
21Le ton est donné d’emblée par les réactions en Angleterre et en Irlande. L’opinion publique était partagée sur la nature du processus d’Indépendance américaine, trahison ou retour aux traditions de la glorieuse révolution de 1688, au nom des droits naturels et de la résistance à l’oppression. Les déchirements reprennent dès le printemps 1789. Une partie (minoritaire) de la population britannique s’enthousiasme pour un mouvement, conçu par Thomas Paine et par les « whigs » radicaux comme un aboutissement de la révolution anglaise antérieure d’un siècle. Des intellectuels, des poètes, des réformateurs témoignent de leur sympathie par les écrits ou la présence dans la capitale. Les dissidents encouragent la célébration commune de 1688 (la « société de la Révolution ») et 1789, s’appuient sur l’œuvre de la Constituante pour plus de démocratie et la régénération du système politique. Les affinités se découvrent dans la création de sociétés à la fois dissidentes et « jacobines », à Birmingham, Manchester et Londres : elles font une propagande pour l’information constitutionnelle ou une constitution écrite dans des campagnes de presse, de banquets. Burke évaluera le nombre de jacobins à 80 000 dans le pays en 1792. Des figures de partisans de la Révolution se dégagent, comme le docteur Priestley, dont la maison est brûlée au moment de la fuite du roi et du 14 juillet 1791 (2 personnes pendues), James Fox (parlementaire whig, fondateur d’une Société des amis du Peuple), Mary Wolstonecraft, « l’apôtre des droits des femmes » (Lefebvre), Thomas Paine dont la publication Les droits de l’homme, pour une révolution plus égalitaire, est un énorme succès. Ces prises de position rencontrent des correspondances en Irlande, en cristallisant des sentiments anti-britanniques. Même si la structuration de l’opposition irlandaise se fait sur des revendications spécifiques, la France dispose d’un capital de sympathie et d’une alliance potentielle dans le cadre des relations internationales et d’une guerre annoncée. Certes, le gouvernement britannique et la majeure partie des couches populaires se prononcent contre les principes et les journées d’une Révolution qu’Edmund Burke stigmatise avec talent et virulence dès l’automne 1790, mais le débat est instruit sur les mérites respectifs des grands modèles de révolutions.
22Les manifestations d’enthousiasme sont plus marquées en Allemagne, au moins dans un premier temps où se multiplient les jugements historiques des intellectuels et les initiatives des foyers « jacobins » (au sens premier du terme, Cottebrune, 2003). Kant et Fichte vont professer à Königsberg et Iéna la portée mondiale de la Révolution. Le premier écrit à propos d’un événement « trop immense, trop mêlé aux intérêts de l’humanité et d’une trop grande influence sur toutes les parties du monde pour que les peuples en d’autres circonstances ne s’en souviennent et ne soient amenés à en recommencer l’expérience ». Fichte fonde un club démocrate. Klopstock célèbre à Hambourg le 14 juillet 1790, dans une ville cosmopolite dont les relations commerciales et intellectuelles avec la France sont particulièrement denses. Schiller et Goethe saluent sans y adhérer une révolution qui semble permettre à la France de résorber un retard ou un déficit en matière de liberté d’expression, des droits de l’homme et d’égalité civile. Autour de Mayence et dans les foyers rhénans, un mouvement plus structuré espère s’inspirer d’une révolution messianique pour fonder à terme une république allemande démocratique. Des intellectuels comme Georg Forster à Mayence, Euloge Schneider à Bonn créent des clubs « jacobins » et se précipitent en France pour assister aux journées de l’avènement d’un monde régénéré. Mais dans le même temps, l’indifférence, les résistances se multiplient au nom des traditions intellectuelles et politiques (l’Aufklärung) dans des pôles universitaires (Gottingen, Coblence ou Cologne) et les villes qui accueillent de forts contingents d’émigrés français, au sein du haut clergé, dans des cercles littéraires, comme celui de Weimar que fréquente Herder, après l’approbation initiale. Le débat se tend encore à la veille de la guerre quand l’agitation gagne les campagnes de Saxe, et que le fantôme de la Grande Peur plane de part et d’autre de la frontière entre l’Allemagne et la Suisse. L’écho change progressivement de sens dès que l’on se trouve confronté à un choix de société, où la propriété est en question !
23Nous n’insisterons pas sur les échos de la Révolution dans des pays où la circulation des idées peut être contrariée par la censure ou par la simple distance ou difficulté de communiquer. L’exemple type est celui de la Pologne. Quelles influences exercent véritablement les révolutions américaine et française, dans un pays où les Lumières concernent quelques foyers urbains (particulièrement motivés), entourés par des puissances qui se déclarent bientôt en croisade contre la Révolution ? On sait également que la Révolution a connu des sympathies en Hongrie, dans les milieux se réclamant de l’approfondissement du despotisme éclairé dans un sens favorable à la petite noblesse ou à la bourgeoisie « nationales », dans les sociétés des réformateurs ou des jacobins. On en retrouverait en Russie dans les milieux les moins slavophiles et les plus francophiles. Mais la réaction immédiate des autorités est d’annuler toute influence possible des idées révolutionnaires par la limitation des libertés d’expression et de réunion.
24Les influences les plus fortes, et les plus difficiles à établir, s’exercent dans les pays voisins de la France, ceux où les communications et les échanges sont les plus denses. Avant 1792, il est possible de mettre en évidences trois mouvements complémentaires. D’une part, la France devient un carrefour européen des réfugiés politiques, un rôle que remplissait antérieurement Amsterdam, voire Londres. De Genève en 1782 aux exilés de la révolution brabançonne en 1790, elle accueille de véritables flux de « révolutionnaires », de « patriotes », chassés par les gouvernements conservateurs ou les armées étrangères. On parle de plus de 5 000 Hollandais, formant des « clubs bataves », des « corps francs », prêts à rentrer à n’importe quel moment et quel prix dans le pays relancer la révolution avec les clandestins et les membres des sociétés secrètes restés sur place. Les nombreux émigrés belges et liégeois (comme Lebrun et Vonck) jouent un rôle de radicalisation des positions françaises à l’égard de leurs monarques respectifs. Venus de Genève, Fribourg ou Neufchâtel, les membres des club et légion helvétiques tentent de diffuser la propagande révolutionnaire française (et la leur) dans tous les foyers suisses où ils trouvent des correspondants favorables (comme à Zurich). En Savoie, dans le comté de Nice, l’adhésion aux idées et aux institutions françaises est partagée par les révolutionnaires de l’étranger et de l’intérieur. Au Piémont comme à Gênes, les voyageurs, les intellectuels et les « patriotes » (Larize, Buonarotti) militent pour la Révolution française, les droits et l’unité à venir d’une Italie qu’ils rêvent indépendante. Il faut donc distinguer des notions souvent confondues sous le qualificatif d’« expansion révolutionnaire ». D’une part, le cosmopolitisme et la curiosité pour les événements de Versailles, Paris, Rennes ou Grenoble ne signifient pas l’adhésion automatique (Arthur Young) aux idéaux de la Révolution, surtout la réaction d’estime passée, et la réflexion devant l’ampleur des réformes, voire la violence des journées parisiennes. Puis, il s’avère nécessaire de voir dans la pratique des réfugiés politiques ce qui touche à l’adhésion pure à la Révolution française, qui ferait de ces personnalités des Français à part entière, et ce qui relève de leurs buts particuliers et nationaux, de mouvements révolutionnaires adaptés à leurs traditions et culture politique spécifique (comment unifier les cultures politiques des citoyens français et polonais ?). Le décalage s’accentuera lorsqu’une présence militaire ou administrative française modifiera la réception de l’idéologie et des valeurs par les populations concernées, en période de guerre, de libération ou d’occupation. Enfin, il faut prendre en compte le miroir inversé de la Révolution qu’est la contre-révolution, cet échange permanent entre les émigrés des villes proches de la frontière (Coblence, Turin, Bruxelles, Londres) et les foyers contre-révolutionnaires de l’intérieur dans un climat de complot et d’espionnage bien connu (Godechot, Olivier Blanc).
25À la veille de la guerre d’avril 1792, rares sont les pays qui se sont préservés de l’influence des idées révolutionnaires, qu’elles viennent d’Amérique, de France ou de Hollande. L’Espagne de Charles III et le Portugal de Pombal en font partie. Les mouvements révolutionnaires qui se sont succédé entre 1782 et 1791 menacent l’équilibre de nombreux espaces européens, Pays-Bas, Provinces-Unies, Rhénanie, Suisse, Pologne, Italie. La guerre, croisade contre la Révolution ou croisade révolutionnaire, va jouer un rôle de révélateur et d’accélérateur de l’histoire en plongeant l’Europe dans une décennie de conflits, dont le continent et ses nouveaux mondes sortiront bouleversés, en ouvrant un cycle nouveau et spécifique de révoltes et de révolutions.
Bibliographie
BIBLIOGRAPHIE
Olivier Blanc, Les hommes de Londres, Histoire secrète de la Terreur, Paris, Albin Michel, 1789.
Jean-Pierre Bois, L’Europe à l’époque moderne, xvie-xviiie siècle, Paris, Armand Colin, 1999.
André Corvisier et Jean Meyer et alii, L’Europe à la fin du xviiie siècle, Paris, SEDES, 1985.
Jacques Godechot, Les révolutions (1770-1799), Paris, PUF, 1963.
Georges Lefebvre, La Révolution française, Paris, PUF, Peuples et civilisations, 1963.
Annexe
Annexe. LE TRAITÉ DE KOUTCHOUK KAINARDJI ENTRE RUSSIE ET TURQUIE (10 JUILLET 1774)
Art. 16. – L’Empire Russe rend à la Sublime Porte toute la Bessarabie avec les villes d’Akkerman, Kilia, Izmaïl et autres, avec les bourgades et villages et tout ce que cette province comprend ; elle lui rend également aussi la forteresse de Bendery. L’Empire Russe rend également à la Sublime Porte les deux principautés de Valachie et de Moldavie ; et la Sublime Porte les accepte aux conditions suivantes, avec la promesse solennelle de les respecter saintement.
1. D’observer en ce qui concerne tous les habitants de ces principautés, quels que soient leur dignité, leur grade, leur situation, leur condition et leur origine, sans la moindre exception, une amnistie pleine et un oubli définitif, à l’égard de tous ceux qui effectivement se sont rendus coupables de délits ou sont susceptibles d’avoir voulu porter atteinte aux intérêts de la Sublime Porte, en les restituant dans leurs dignités, grades et possessions antérieurs et en leur rendant les biens dont ils avaient la jouissance avant la présente guerre.
2. De ne faire obstacle, en quelque manière que ce soit, à l’exercice de la foi chrétienne tout à fait libre, ainsi qu’à l’édification d’églises nouvelles et à la mise en état des anciennes comme il en était auparavant.
3. De rendre aux monastères et autres particuliers les terres et les propriétés qui leur appartenaient antérieurement et qui ensuite contre toute justice leur ont été enlevées…
4. De reconnaître et respecter le clergé avec la distinction due à cette dignité.
5. D’autoriser le départ libre, avec tous leurs biens, des familles désirant quitter leur pays et s’installer en d’autres lieux…
7. De n’exiger d’eux aucune contribution ou paiement pour tout le temps de guerre, et [ceci] en compensation de leurs nombreuses souffrances et pertes subies par eux au cours de cette guerre, et en plus pour un délai de 2 ans, à compter de la date d’application de ce traité.
8. À l’échéance du délai susmentionné, [la Sublime Porte] promet d’observer les règles d’humanité et de magnanimité dans la fixation de leur contribution en argent et de la faire percevoir par l’intermédiaire des députés envoyés tous les deux ans ; le paiement de cette contribution étant ponctuellement effectué, aucun pacha, gouverneur ou autre personne que ce soit, ne pourra faire pression sur eux ou exiger d’eux un quelconque paiement ou d’autres impôts sous quelque dénomination et prétexte que ce soit…
9. Les princes des deux principautés sont autorisés à avoir, chacun de leur côté, auprès de la Sublime Porte un chargé d’affaires chrétien, de confession grecque, qui veillera sur les affaires concernant les principautés mentionnées et sera traité par la Sublime Porte avec bienveillance et, malgré l’insignifiance de son rang, respecté comme personne jouissant du droit national, c’est-à-dire n’étant soumis à aucune violence.
10. [La Sublime Porte] consent aussi à ce que, suivant les circonstances, dans ces deux principautés, les ministres de la Cour Impériale Russe auprès de la Sublime Porte puissent parler en faveur de ces deux principautés et promet de leur prêter attention avec le respect dû à des puissances amies et respectables.
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