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    Plan détaillé Texte intégral Des modèles politiques L’Europe, « République des lettres » Une « culture populaire » ? Droits des rois et des peuples Bibliographie

    Des révoltes aux révolutions

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre I. L’Europe et les mondes européens au début des années 1770

    p. 19-29

    Texte intégral Des modèles politiques L’Europe, « République des lettres » Une « culture populaire » ? Droits des rois et des peuples Bibliographie BIBLIOGRAPHIE

    Texte intégral

    1Vers 1773, l’Europe peut être définie comme un ensemble d’États dynastiques, aux structures économiques et sociales contrastées, partageant une culture commune au sein de ses élites, en pleine expansion dans les « nouveaux mondes » par ses empires coloniaux. Les contradictions entre une civilisation d’« Ancien Régime » (dont les caractères originaux seraient l’absolutisme [politique, religieux, militaire], la société d’ordre et le régime corporatif, la féodalité, le monopole et la censure), la montée des Lumières et la pensée « libérale » d’une part, les aspirations des couches « populaires » urbaines et rurales de l’autre, se traduisent par des révoltes et des mouvements révolutionnaires à ses périphéries extrêmes de l’Est et de l’Ouest, entre Boston et l’Oural, alors qu’elle connaît une situation de paix et d’« équilibre » diplomatique (relatif) et un dynamisme (démographique et commercial) spectaculaire. Unité de civilisation, certes : mais la concurrence entre les États pour la domination des terres et des océans, les tensions entre les despotismes (« éclairé » ou « ministériel ») et les corps ou communautés, les abus du mercantilisme fragilisent les gouvernements, et, dans la traduction utopique des droits de l’homme et des peuples préparent le « temps de révolutions » prédit par des philosophes…

    2De la fin de la guerre de Sept Ans (1663) au 20 avril 1792, l’Europe a connu près de trente années de paix « relative » entre les grandes puissances qui président à ses destinées. Cette longue période de « trêve » permet de mettre l’accent sur les aspects humains et économiques d’un continent dont les historiens soulignent la croissance et le dynamisme (inégaux). Plutôt que de dresser un tableau « classique » de cette Europe, nous pouvons tenter d’en saisir les lignes de force à travers l’examen des révoltes de 1773, les études de cas illustrant les traits communs, les contradictions et les failles.

    3En septembre 1773, quelques cosaques insoumis répondent à un manifeste insurrectionnel rédigé au nom de l’ancien tsar Pierre III par le secrétaire d’Emelian Pou­gatchev, cosaque du Don. Entre Volga et Oural, une véritable « armée » de 15 000 combattants (cavaliers et artilleurs) s’attaque aux forts, avant de mener une « guerre servile » contre les nobles et leurs châteaux, jusqu’à l’écrasement d’octobre 1774 et l’impitoyable répression décidée par la tsarine Catherine II. La Pougatchevina se situe dans un état dont l’ancrage européen n’a cessé de progresser au xviiie siècle. Elle permet de mesurer les forces et les tensions d’une Russie en pleine mutation, à un tournant de son histoire, révélé par la révolte. État continent formé par les tsars « rassembleurs », la Russie est devenue au xviiie siècle une véritable puissance européenne par sa population (la 1re d’Europe avec 30 millions d’habitants sur un territoire immense), la poussée vers le nord (la Baltique de Saint-Pétersbourg) et vers l’est (les expéditions « pacifiques » et les découvertes), la possession de la 5e flotte de guerre (une trentaine de vaisseaux de ligne), et des ambitions permanentes vers l’ouest continental (l’Ukraine et la Pologne) et vers la Méditerranée (mer Noire et détroits), à la conquête d’utopiques « frontières naturelles ». La Russie de 1773 est en guerre contre la Turquie (Tchesmè victoire navale de 1770) et vient de partager la Pologne, soit l’Ukraine et la Russie Blanche (1,6 millions d’âmes ou de sujets). Puissance asiatique et européenne, la Russie est l’un des centres de gravité diplomatiques et l’un des foyers de déstabilisation du « vieux monde ». C’est un laboratoire privilégié de réformes où l’esprit des Lumières, sous sa traduction d’« autocratie éclairée » se heurte à des traditions et des structures sociales d’un Ancien Régime spécifique. D’un côté en effet, peu de souverains ont été aussi « philosophes » que cette impératrice d’origine allemande, maîtrisant parfaitement le français, imprégnée des Lumières au point de fasciner Diderot, d’Alembert et Grimm, de recopier Montesquieu et Beccaria dans son Nakaz (Instructions) de 1767, de consulter son peuple pour qu’il accède à la citoyenneté, au statut de « nation plus juste, donc plus heureuse »… Mécénat, bibliothèques, instruction, théâtre, toutes les apparences font de Saint-Pétersbourg avant 1773 un foyer des Lumières au même titre que Postdam ou Vienne ! Le despotisme éclairé se réclame de l’Esprit des lois, du contrat, de la liberté et de la sûreté des citoyens ! Mais la révolte de Pougatchev souligne les résistances des « peuples » et de larges « couches » de la population aux réformes et aux abus d’une « autocrate », conservatrice de la foi et des dogmes de l’orthodoxie, tsarine des nobles et des boïards, bloquant toute évolution vers les corps intermédiaires, la suppression des privilèges et la prise en compte des revendications des ethnies et des masses « prolétaires ». La Pougetchevina mobilisera un moment des combattants cosaques et bachkirs hostiles à la « russification », des « serfs » en rupture de tutelle, des ouvriers des usines de l’Oural, des « vieux croyants », des « marginaux » des steppes dans une véritable guerre « civile » et « servile » révélant au grand jour les contradictions d’une autocratie qui s’est parée des apparences des Lumières, sous les traits d’une « pseudo-philosophe » dont l’ancrage européen ne pourra masquer plus longtemps l’opposition de plus en plus farouche aux principes du droit naturel et du droit des peuples dont elle s’était réclamée au début de son règne. 1773 est bien un tournant pour cet état capable de bouleverser l’équilibre européen (avec la responsabilité plus que partagée de Frédéric II), de lutter contre la Turquie pour l’accès à la Crimée et à la Méditerranée avec une armée de plus de 200 000 hommes, tout en se mettant à l’école « des mœurs, des manières et des arts » de l’Europe la plus éclairée, réalisant cette « république des lettres » et des idées (salons, loges), de Boston à Saint-Pétersbourg.

    Image

    Les conflits du xviiie siècle en Europe. Extrait d’André Corvisier, Précis d’histoire moderne, Paris, PUF, 1971.

    4À l’autre bout de l’espace européen, la ville de Boston vit à l’heure du boycott par les colons (de New York à Philadelphie) des cargaisons de thé appartenant aux navires de la Compagnie des Indes (créée en 1600 par la reine Elizabeth). Après l’abandon des taxes Townshend sur d’autres produits (le plomb, le verre, le papier…) le thé reste un produit sur lequel le bureau des douanes britanniques peut prélever une taxe. Les Fils et les Filles de la liberté sont entrés en lutte contre l’administration. Certains, déguisés en Amérindiens, jettent à la mer 342 caisses de thé appartenant au capitaine Hall, déclenchant des lois coercitives (intolérables) que le premier ministre Lord North entend faire appliquer par le nouveau gouverneur du Massachusetts, le général britannique Gage. Cette révolte qui s’étend à la grande majorité des treize colonies « blanches » britanniques d’Amérique du Nord met en évidence des facteurs complexes, au cœur du processus d’indépendance qui se manifeste l’année suivante au premier congrès de Philadelphie : la puissance britannique et l’expansion commerciale européenne, l’appartenance des Amériques à la civilisation européenne, voire à une « civilisation atlantique », la complexité des questions raciales et ethniques sous-jacentes. L’Europe en 1773 abrite une population estimée à 160 millions sur les 800 millions de la planète. Mais les « colons » d’origine européenne peuplent une large partie du continent américain. Portugais au Brésil, Espagnols des vices-royautés de Grenade, de la Nouvelle Espagne, Britanniques, Écossais et Allemands de la Virginie et des Caroline, Français des Antilles, de Saint-Domingue et des Mascareignes administrent des empires coloniaux. On peut évaluer à 5 millions d’Européens la population blanche des « nouveaux mondes », présente essentiellement dans les îles et les côtes de l’Atlantique. Le déclin de certains empires, consécutif à la guerre de Sept Ans, est compensé par les progrès des Espagnols (Texas et Californie) et des Anglais en Inde, ainsi que l’essor considérable des échanges commerciaux et culturels « transatlantiques ». Les années 1770 connaissent une phase d’accélération de ces échanges et de valorisation de l’économie de plantation fondée sur la transplantation d’esclaves dans les « îles à sucre », particulièrement à Saint-Domingue où près de 25 000 esclaves sont vendus aux enchères chaque année, à partir des expéditions de Nantes, Bordeaux et La Rochelle. Le commerce colonial atteint ou dépasse le quart du total des deux puissances qui s’affrontent pour la suprématie maritime et coloniale dans ce que l’on a appelé la « guerre de Cent Ans » entre la ligue d’Ausbourg et la guerre d’Indépendance. Les relations entre les métropoles et les colonies restent marquées par les lois du mercantilisme du xviie siècle (les actes de Navigation ; l’exclusif et l’échange inégal). Malgré la contrebande et le commerce « interlope », les colons (français ou anglais) s’opposent aux prétentions des gouvernements et des douanes de la métropole comme ils le faisaient au lendemain de la guerre de Sept Ans.

    5Toutefois la révolte des Bostonais ne peut se réduire à ces aspects de conflit sur les taxes et l’échange inégal. Les revendications des Fils de la liberté renvoient à des traditions politiques et à la pensée des Lumières. « Pas de taxation sans représentation » : le mot d’ordre rappelle que les colons sont des Européens, anglo-saxons à l’origine, dépositaires des traditions politiques des révolutions anglaises, de la Constitution (tacite) britannique et de la pensée politique de Locke. Le développement d’une opinion publique à Boston (collèges, presse, loges) montre que les relations avec l’Europe, malgré le facteur de décalage temps, demeurent étroites, même si la volonté de conserver les pouvoirs (justice, administration, école) et l’autonomie des colonies (chartes initiales) peut conduire à de nouveaux conflits avec la métropole. La partie de thé de Boston introduit donc à cette notion d’« histoire atlantique » qui se concentre sur les deux faces de l’océan et qui donne à l’histoire européenne une dimension supplémentaire, et complémentaire de l’expansion décrite pour la Russie. 1773 est ainsi l’année du deuxième voyage de Cook dans le Pacifique, succédant à Bougainville, contemporain des expéditions russes et espagnoles dans cet océan, reconnu et conquis dans un climat de curiosité scientifique et ethnologique particulier au siècle des Lumières.

    6Pour révélatrices des grands courants qui dominent l’histoire européenne des années 1770, les deux révoltes de Pougatchev et de Boston doivent être replacées dans leur contexte spécifique et ne pas masquer les autres permanences et sources de tension. Dans les questions coloniales, la question la plus brûlante, en dehors des relations avec les « indigènes », reste la gestion d’une économie de traite de plus en plus importante (6 millions d’esclaves arrachés d’Afrique au xviiie siècle) et posant la question de l’application de Codes noirs utopiques, de la négation des droits des esclaves et de la question des hommes de couleur libre, en particulier dans les espaces où la population d’esclaves est très supérieure à l’ensemble de la population blanche. Les insurrections ou le marronage se multiplient dans les dernières décennies du siècle en Guadeloupe, à Saint-Domingue comme à la Jamaïque britannique ou au Surinam néerlandais.

    7Sur le continent européen, les questions coloniales restent mineures pour la plupart des gouvernements, des opinions publiques et des populations. Les problèmes essentiels ont trait aux conflits entre les structures et les permanences de la « civilisation de l’Ancien Régime » et les tentatives de réformes qualifiées soit de « despotisme éclairé », soit de prélibéralisme ou de libéralisme, venues « d’en haut », voire entre les aspirations aux réformes de « couches » dominées ou méprisées et le statique imposé par les souverains absolutistes. Quelques exemples peuvent donner une idée des rapports des forces et des évolutions de cette fin de siècle.

    Des modèles politiques

    8Structures politiques : de l’Angleterre, modèle de monarchie parlementaire garante des libertés à la Turquie, modèle d’autocratie et de despotisme, il est difficile de parler d’unité politique. Toutefois le continent est dominé par les monarchies absolues de droit divin, à l’image de la France ou de l’empire des Habsbourg. L’admiration des philosophes (Voltaire, Montesquieu) va au système britannique.

    9Le régime parlementaire y est garanti par la Constitution, ou plutôt le texte de compromis imposé par le Parlement à Guillaume d’Orange en 1689. Le Parlement, tacitement élu pour sept ans, désigne majoritairement le ministère et pèse sur les questions financière, militaire et judiciaire sans être dissous par le monarque, de la dynastie de Hanovre. Le monarque n’exerce guère le droit de veto. La monarchie tente par contre de peser sur la politique extérieure et sur les questions coloniales. Deux formations politiques, distinguées de façon symbolique par leurs conceptions économiques et par leurs clientèles se disputent le pouvoir, tout en défendant des valeurs et des bases communes, dont les garanties individuelles (habeas corpus) et une liberté (relative d’opinion) caractérisée par une sociabilité politique dense, autour des cafés, des clubs politiques, des loges maçonniques. Ce modèle n’empêche pas les crises profondes liées à des dysfonctionnements, électoraux et judiciaires, financiers, dénoncés par Junius Wilkes à la fin des années 1760, dans une explosion de la presse politique et des caricatures. Le respect de la propriété et des traditions de « révolution sans révolution » autorise les bases d’une évolution « libérale » de l’économie, dans la poursuite du mouvement parlementaire des « enclosures » et dans la répression des contestations rurales (Black Act) liées à la paupérisation des campagnes de grande culture… L’Angleterre de la physiocratie, de la recherche agronomique et des prémisses de la « révolution industrielle » propose un modèle défendu par les « whigs » et résumé dans les ouvrages de Burke ou d’Adam Smith, même si elle est loin d’incarner le pays de la tolérance (face aux catholiques irlandais) et de la démocratie (corruption d’un suffrage très inégalitaire), voire d’une justice équitable.

    10La France constitue un modèle politique et culturel dominant encore dans les années 1770, malgré les progrès de l’anglomanie. L’absolutisme de droit divin s’exprime dans l’un des pays les plus peuplés (26 millions d’habitants) et probablement le plus riche du continent. Les positions dominantes des ordres privilégiés – un clergé à la fois riche dans ses strates supérieures et entièrement soumis à la tutelle monarchique, au-delà des soubresauts de la question janséniste, et une noblesse qui se ferme sur ses prérogatives –, n’empêchent pas la promotion bourgeoise, importante dans la judicature et les affaires, ni l’existence d’une opinion publique qui tente de s’affranchir des censures et du monopole. La question de la représentation est essentielle, dans la mesure où le suffrage n’existe que dans le cadre des communautés (ecclésiastiques, rurales) alors que les charges essentielles de l’État (religieuses, administratives et militaires) échappent au mérite au profit de la naissance. La lutte pour les libertés essentielles (et le droit naturel) s’appuie sur les œuvres plus ou moins clandestines des philosophes, tandis que les arts et les sciences dans le cadre des académies « classiques » sont imités dans toute l’Europe des cours et des élites, en concurrence avec les Britanniques. Le « despotisme ministériel » doit compter avec l’opposition des parlements, des corps intermédiaires. Mais la France connaît un déficit considérable de représentation, de garantie des libertés et de sûreté de l’individu par rapport à la Grande-Bretagne, tout en passant aux yeux de Montesquieu pour une monarchie « tempérée » au régime adapté à l’esprit des lois et aux traditions du peuple français.

    11Dans quelques États d’Europe, le système politique échappe à la norme absolutiste. Il s’agit le plus souvent d’états « fédéraux » ayant trouvé un compromis entre une instance commune de décisions et de pouvoirs régionaux autonomes en matière de fiscalité, d’administration. C’est le cas des treize cantons suisses, partiellement des Pays-Bas autrichiens et des Provinces-Unies. Mais dans tous les cas, le xviiie siècle voit une tendance au resserrement oligarchique du pouvoir, à la promotion d’un patriciat noble, ecclésiastique ou du négoce, refusant un partage partiellement démocratique du pouvoir aux couches moyennes de la bourgeoisie et de l’artisanat. Dans une large mesure, l’Europe reste dominée par de grandes dynasties de décideurs, de grands États où le modèle de Versailles reste souvent imité…

    12En matière économique, les structures d’Ancien Régime se définissent par la place et l’importance de communautés de métiers dans les villes, de la féodalité et des communautés rurales dans les campagnes. L’absolutisme économique garantit leurs prérogatives pour préserver les équilibres fondamentaux. Les corporations continuent à exercer un pouvoir de contrôle, voire de monopole dans les espaces les plus développés de l’Europe de l’Ouest et du Nord-Ouest, malgré les tentatives de réorganisation ou de suppression des monarques « éclairés », dont Louis XVI en 1774-1776 avec les édits de Turgot. En Prusse, les cadres urbains corporatifs sont maintenus comme en Autriche, en Russie et dans la plupart des monarchies alors qu’ils éclatent en Grande-Bretagne. Selon le régime agraire traditionnel des États européens, la féodalité exige des paysans des prestations et des redevances qui pénalisent la production agricole, en fonction de l’importance de la propriété étatique, des privilégiés ou paysanne. Le poids de la féodalité explique la violence des révoltes paysanne, dans les pays où les communautés rurales ont conservé des structures et une homogénéité suffisante, autour de la lutte pour la terre, les biens et les droits communaux.

    13En matière religieuse, le débat porte sur la richesse foncière de l’église, du clergé régulier en particulier, sur le système éducatif, sur le poids culturel de la tutelle ecclésiastique. Dans la monarchie de droit divin le roi est le garant des droits de Dieu et en échange reçoit la caution d’un pouvoir illimité (dans la limite de l’image chrétienne du monarque) sur ses sujets auxquels il doit assistance, justice et « bonheur ». Les légistes parlent du corps (mystique) formé par le roi et son peuple. Dans tous les États absolutistes, les privilèges ecclésiastiques et la puissance des jésuites (pour les états catholiques) sont soumis à la contestation des opinions publiques et despotes éclairés.

    L’Europe, « République des lettres »

    14Aussi, les structures et les traditions d’Ancien Régime (au sens de « civilisation ») sont l’objet de remises en cause multiples et complexes que l’on qualifie souvent de Lumières, après la « prise de conscience » européenne de la fin du xviie siècle. Les historiens parlent également d’esprit nouveau, contestant les fondements et les valeurs de l’ordre ancien, à partir de valeurs, de principes et de règles qui peuvent constituer un programme de « régénération » politique, sociale, voire culturelle, non sans ambiguïtés et contradictions évidentes.

    15Il convient de définir les Lumières comme un processus à la fois européen, élitaire et minoritaire, susceptible de déboucher sur des phénomènes de subversion, voire de contestations « révolutionnaire », à condition de caractériser les conditions sociales de leur production et de leur consommation. Les Lumières sont communes à l’ensemble des élites européennes qui partagent les lieux de leur apprentissage (les collèges), la culture (des jésuites puis des oratoriens), les lieux de leur consommation (les societés plus ou moins secrètes, les clubs, les loges maçonniques dont l’implantation géographique est un indicateur idéologique essentiel), les salons et les Académies. Les échanges entre les différents états en matière de notoriété (architecturale, picturale, littéraire, philosophique) se traduisent par une intelligence commune des œuvres et des valeurs. L’importance des Encyclopédies britannique, puis française (1751-1772) montre cette continuité, voire cette simultanéité, favorisée par une façon commune de penser la civilisation, de voyager et d’échanger. Anglaises, françaises ou allemandes sous des vocables différents, les Lumières sont une façon de penser le temps, la religion, la science, les arts, la morale, la ville, l’éducation par le biais de l’écrit et de la relation à l’opinion publique. Indépendamment de rivalités de personnes, les Lumières proposent au public éclairé et aux gouvernants des espaces de contestation, à nuancer dans tous les domaines. La contestation des dogmes de la religion, inégale selon les pays, se traduit par le recul du flux de livres de piété avant 1775, par la montée des ouvrages « matérialistes » voire athées (1770, Le système de la nature d’Holbach), par la croyance en un être suprême réglant le monde par les lois de la nature. La rencontre de la philosophie et de la politique conduit à l’interdiction puis à l’expulsion de l’ordre des jésuites entre 1759 et 1773, par la papauté. On ne peut parler de recul de la foi, mais d’une remise en cause des religions révélées et des formes les plus superstitieuses de la piété populaire, en direction de lois communes d’une morale universelle, d’une quête du bonheur par la vertu plus que par le salut. Cette contestation religieuse touche l’ensemble des élites sociales (nobles, prêtres, bourgeois) à un moment où se produit un retournement de certains vers le christianisme, revenus des « erreurs de la philosophie », vers l’illuminisme, le préromantisme. Les idées de tolérance, parties de foyers hollandais et genevois progressent dans l’opinion publique éclairée avant de toucher les masses. La contestation morale passe aussi par une nouvelle vision de la famille, de la place de la femme, du divorce, du rôle des enfants naturels et illégitimes. La charité, notion chrétienne, assumée par les congrégations doit laisser la place à une prise en charge laïque de l’indigence par l’état (la bienfaisance) et par la philanthropie. Le bonheur est d’ailleurs inséparable d’une réduction des privilèges et d’une plus grande justice sociale. La fin des discriminations religieuses (à l’égard des minorités rejetées, protestants, juifs) doit s’accompagner d’une promotion des individus et du mérite, face à la naissance et aux privilèges des ordres. L’idée d’une nécessaire prise en compte du droit naturel, des droits des individus en société (liberté, égalité, sûreté) par un contrat social garanti par l’état et probablement le plus caractéristique des Lumières, la notion de citoyen, partie égale de la volonté générale, l’emportant (en théorie) sur celle de sujet, fournis à l’arbitraire du despote. À cette fin, les délits doivent être proportionnés aux peines (Beccaria, 1764). La pensée des Lumières s’attache à la science du gouvernement par l’approfondissement de la pensée politique, de Locke à Rousseau, en passant par Montesquieu, autour des notions d’esprit des lois, de constitution, de représentation et de défiance à l’égard des pouvoirs absolus (à équilibrer ou contrôler) et des gouvernements. L’état providence est pourtant de plus en plus critiqué au profit de l’état gendarme qui doit laisser libre cours aux lois de la nature et aux lois économiques. De Quesnay (1756) à Adam Smith (1776) se développe dans l’élite une économie politique favorable à l’ordre, la propriété individuelle, à la liberté économique, s’étendant à toutes les branches de l’agriculture, de l’industrie, du commerce et aux rapports entre les entrepreneurs et les ouvriers. Ainsi, les fondements d’une contestation globale de l’Ancien Régime politique (l’absolutisme), religieux (de droit divin) et social (les ordres et les privilèges) forment la matrice de l’esprit des Lumières réunissant souvent les élites intellectuelles et les dirigeants, ceux qui forment les cercles restreints d’une république de lettres européenne, rayonnant dans des foyers urbains de plus en plus nombreux, formant une opinion publique inégale, en fonction de la diffusion de la presse et de la sociabilité politique. Ces Lumières sont décisives dans la revendication des réformes et dans les processus des révolutions à venir autour de valeurs universelles et unificatrices : relativité des religions, philosophie de l’histoire, encyclopédisme, progrès de l’esprit humain (contesté par le pessimisme d’un Rousseau) de la civilisation (1757 l’Ami des Hommes), impératif catégorique de la conscience occidentale, bienfaisance, philanthropie, cosmopolitisme, utilité (face aux couches « stériles »), bonheur (spirituel et matériel). Ce fond commun à tous les révolutionnaires ne doit pas éluder l’autre siècle, le combat contre les philosophes. Il ne doit pas oublier les ombres et les limites d’une pensée bien plus conventionnelle qu’on ne l’a affirmée, en retrait sur la tolérance, l’esclavage, la paix, l’éducation. Ces élites forment des cercles étroits de décideurs et de lecteurs. Leur culture étendue dans certains États (Provinces-Unies, Rhénanie, foyers suisses, Angleterre), avec la multiplication de la presse, de la caricature politique, se réduit à quelques milliers de familles dans les monarchies absolutistes de l’Est, à quelques centaines de milliers en France (nobles, prêtres, haute bourgeoisie).

    16Les Lumières restent extrêmement prudentes, voire conservatrices sur la propriété, sur l’éducation populaire, sur le suffrage et sur la démocratie, sur le rapprochement avec les couches laborieuses jugées souvent dangereuses et populacières.

    Une « culture populaire » ?

    17Si les couches populaires peuvent partager (soit accéder aux Lumières) une partie du programme du « parti » philosophique, il est évident que leurs revendications foncières se situent dans une autre culture politique et économique, dans une autre sphère de révoltes ou de révolutions. C’est autour des notions d’« économie morale », de garantie des droits à la survie que s’organise cette culture. La contestation s’appuie sur des relais, des intermédiaires culturels, dépassant largement les horizons sociaux et politiques de la pensée des Lumières. Éducation populaire, démocratisation, garanties par l’État providence des droits sociaux, limitation de la propriété, égalitarisme évangélique ou communautaire, défense des intérêts corporatifs, refus des excès du libéralisme ; bien des aspirations opposent cette « culture populaire », présente dans la plupart des campagnes, à la volonté de réforme des élites dirigeantes et des décideurs, souvent incarnée par le despotisme « éclairé ». Il est rare que les « révoltes populaires » rejoignent les réformes prônées par les chefs pour et sans le peuple. Dans ce sens les révoltes au nom des subsistances, de la terre, des communautés sont condamnées à se répéter et à être repoussées par les classes urbaines, autocratiques et bourgeoises, l’appareil d’État et les milices. Quand les deux cultures se recoupent un moment ou s’associent, entraînant la subornation des forces de l’ordre se produisent alors (rarement) les conditions d’une révolution, au contenu plus ou moins démocratique, autour des lois, de la Constitution, des droits et de la volonté générale exprimée par des mouvements de « patriotes »… Malgré les barrières des frontières et la progression des sentiments nationaux, l’évolution de ces cultures et leur choc sont communs à l’ensemble de l’Europe et à ses prolongements « atlantiques », dans des nuances qu’il faudra respecter. D’où les mobiles de crises, de révoltes et de révolutions dont on a donné deux exemples extrêmes, à l’appui.

    Droits des rois et des peuples

    18Face à ces contestations potentielles, l’équilibre (politique, économique, social et religieux) est garanti par des états policés et policiers, poursuivant, au-delà des Lumières, des objectifs en termes de pouvoir et de puissance, incompatibles avec la plupart des slogans des philosophes et des aspirations des peuples. Chaque souverain a en vue le rayonnement, sous toutes ses formes, la gloire avant tout de son pays. La rivalité entre la France et l’Angleterre est aussi vive, sinon plus qu’elle ne l’était au moment de la Renaissance entre un François Ier et un Henri VIII, comparant leurs armées, leurs institutions, leurs galeries, leurs châteaux, leurs lettres. L’Angleterre et la France suivent des voies diplomatiques contradictoires, se défient sur les mers, par flottes de guerre interposées, dans la construction navale, dans l’encadrement des officiers et leur formation, dans le rayonnement académique et des sociétés savantes, dans la gloire de leurs écrivains politiques et de leurs philosophes, dans leur découverte des terres et des peuples du Pacifique, dans leur commerce assurant une forme d’hégémonie économique, dans les modes économiques qu’elles diffusent et copient. Cette rivalité s’étend, exacerbée souvent aux autres décideurs, dans un climat général qui ne masque l’étendue des ambitions et des « nationalismes », voire des « impérialismes ». Rien n’importe plus à certains dirigeants « mitigés » que la récupération des Antilles françaises, alors que l’idée d’une revanche sur la guerre de Sept Ans habite tous les hommes d’état et diplomates français, de Choiseul à Sartine ou Castries en passant par le plus important d’entre eux, Vergennes, incarnant au-delà de la « raison d’état » certaines valeurs de son siècle. Dans le domaine du droit des peuples et de la diplomatie se noue un autre choc de conceptions entre la réalisation des ambitions étatistes d’une part et l’utopie de la paix perpétuelle de l’autre. D’un côté le siècle des Lumières est celui de la promotion du « droit des gens » et du droit des peuples… De l’abbé de Saint-Pierre à Kant (1718 à 1796) fleurissent les projets de « république européenne », de consensus de peuples, maîtres de leurs rapports et de leurs destins, sujet de concours académique en 1766, de société des nations par le juriste Vattel, où les traités (publics et transparents) doivent garantir la paix. La notion de droit public européen s’étendant aux relations maritimes, interdisant la piraterie, voire la course se développe (de Grotius à Mably). Les idées force de cette utopie sont que les droits des peuples doivent être respectés : la guerre ne doit plus être que défensive, même si elle reste le fait du Prince, ou arbitrale pour éviter un déséquilibre territorial ou une volonté de puissance. Elle doit répudier toute idée de conquête et demeurer un choc des armées, en respectant, dans certaines limites, les droits des prisonniers et l’exploitation (minimale) des peuples touchés (contrats et contributions fixés entre l’occupant et les occupés). Le but de la culture diplomatique (qui passe par des écoles de formation comme l’Institut historique et politique de Strasbourg) est de respecter les équilibres fondamentaux. Ainsi la pratique des ambassades se régularise-t-elle, dans ces cercles diplomatiques cosmopolites rejoignant d’une certaine manière la « république des lettres ». Une « république des ambassades et consulats » parlant un langage commun ? Définissant les guerres justes et injustes ? Telle est l’apparence du langage diplomatique de la seconde moitié du siècle des Lumières, correspondant à la partie « relations internationales » du despotisme éclairé et ministériel. Si cette progression des notions de droit européen, international, de droit des peuples et des citoyens, de rapport de plus en plus étroit entre les soldats et les citoyens est indiscutable, les relations diplomatiques n’en restent pas moins dominées par le secret, les intérêts dynastiques et les rapports de force, constituant une trame souvent détachée des préoccupations de l’opinion publique. Les questions des relations entre les impératifs militaires et le « bonheur » du peuple relèvent de la raison d’État et du rapport de force le plus « machiavélique » entre les puissances et leurs clientèles. Les centres de gravité diplomatiques de l’Europe sont Vienne, Versailles, Londres, Madrid et Berlin ; viennent ensuite Rome, Constantinople et de plus en plus Saint-Pétersbourg, et des centres dits « secondaires » : Venise, Francfort, Amsterdam… Toute une hiérarchie, une diplomatie parallèle et des clauses secrètes déterminent des relations internationales où le droit des gens et des peuples, sauf exceptions notables, n’ont que peu de place. La diplomatie « prussienne » en 1773 en est un exemple aussi remarquable que la diplomatie « russe », mettant en parallèle l’ascension de ces deux puissances du Nord, en héritiers modèles du grand Electeur pour Frédéric II et de Pierre le Grand pour Catherine II. Frédéric II (à 61 ans) et Catherine II (à 33 ans) peuvent passer pour les deux destructeurs de l’équilibre européen face à Georges III (35 ans), à Louis XV et Charles III d’Espagne (57 ans). Frédéric et Catherine, souverains de gloire, incarnent leur nation, accédant malgré la répression (pour Catherine) et les contradictions (de Frédéric) au rang de « héros nationaux » loués par les philosophes. Si le souverain est le « premier serviteur de l’État », il poursuit des buts qui dépassent sa personne : agrandir l’État et la population à des fins financières et militaires, par une politique et une diplomatie ne respectant qu’en apparence l’équilibre et le « droit » européens. Frédéric s’appuie sur une élite d’un millier de décideurs, une « élite bureaucratique » disposant d’une double culture, universitaire et étatique, recrutée dans la noblesse consciente des intérêts supérieurs du pays, même si elle est détachée de la personne du souverain. Un modèle militaire prussien triomphe ainsi après les miracles de la guerre de Sept Ans (Rossbach, 5 novembre 1757), du recrutement (par cantonnement), du commandement (drill, discipline) et de la stratégie prussienne au service de l’agrandissement systématique du territoire : Silesie (1740-1748), statu quo malgré les défaites devant la Russie (1759) et l’occupation de Berlin (1760) en 1763, une partie importante de la Pologne (couloir de Dantzig et enclaves en Prusse orientale) en avril 1772. La duplicité du « renard de Postdam » n’a jamais été si grande qu’à la veille de la guerre d’Indépendance, ni le contraste avec la politique de Vergennes pour qui toute rupture d’équilibre est néfaste et toute conquête de la France germe de conflit déstabilisateur… On voit combien le contraste est grand entre les idées des Lumières, parfois revendiquées par les monarques et la diplomatie (au grand jour) et la concrétisation d’ambitions « nationales » contraires au droit des peuples, particulièrement les Polonais en l’occurrence. Ainsi se font jour de multiples contestations du régime « classique » des relations internationales : rôle essentiel des rapports dynastiques (Habsbourg, Bourbons, Hanovre) par rapport à la nationalité ou à la nation, recrutement militaire à rapprocher de la nation ( ?), buts de guerre (fin des « frontières naturelles »), droit des gens et droit des peuples, liberté des mers, répudiation du droit du plus fort et de la conquête, modification des stratégies. Mais les changements apparents semblent moins importants que la permanence des rapports de force classiques, que les contradictions entre les règles « européennes » et les ambitions ou les volontés de revanche des souverains, que le manque de relations entre le diplomatique et la volonté de la nation. Les cours restent maîtresses du jeu diplomatique et la guerre, condamnée en théorie, révélateur de la balance des forces profondes des pays en présence, pesant de tout son poids sur les destins nationaux.

    19L’Europe du début des années 1770, dominant une partie du « nouveau monde » par les capitaux, les colonies, le commerce, les militaires et la diplomatie reste donc une Europe des princes et des dynasties, marquée par la permanence des structures traditionnelles et travaillée par des évolutions et des mutations décisives, démographiques, économiques, sociales, intellectuelles. Des tensions et des distensions entre les volontés de réforme, les aspirations révolutionnaires, les résistances des privilégiés et des masses au changement, découle un ensemble de révoltes et de « révolutions », dont 1773 peut constituer le point de départ, qui vont profondément bouleverser l’espace et les équilibres européen et atlantique en une trentaine d’années, décisives pour le destin de l’humanité, d’entrée dans l’« ère des révolutions ».

    Bibliographie

    BIBLIOGRAPHIE

    Jean-Pierre Bois, De la paix des rois à l’ordre des empereurs, 1714-1815, Paris, Seuil, 2003.

    Jean Beranger et alii, L’Europe à la fin du xviiie siècle, Paris, SEDES, 1985.

    Michel Vovelle, Guy Lemarchand, Marita Gilli et Monique Cubells, Le siècle des Lumières, t. 2 : L’Apogée, 1750-1789, Paris, PUF, 1997.

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    Bianchi, Serge. « Chapitre I. L’Europe et les mondes européens au début des années 1770 ». In Des révoltes aux révolutions. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2004. doi:10.4000/books.pur.28044.
    Bianchi, Serge. « Chapitre I. L’Europe et les mondes européens au début des années 1770 ». Des révoltes aux révolutions, Presses universitaires de Rennes, 2004, https://doi.org/10.4000/books.pur.28044.

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