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    Plan détaillé Texte intégral Révoltes et révolutions… ? En Europe (Russie comprise)… ...et aux Amériques… … de 1773 à 1802 Bibliographie

    Des révoltes aux révolutions

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Présentation de la question

    p. 9-18

    Texte intégral Révoltes et révolutions… ? En Europe (Russie comprise)… ...et aux Amériques… … de 1773 à 1802 Bibliographie BIBLIOGRAPHIE

    Texte intégral

    1Cet ouvrage est destiné à la préparation d’une question de concours de recrutement des enseignants d’histoire (Capes et agrégation). La formulation du titre nécessite quelques explications préliminaires pour en définir la problématique générale et les contours. Il est en effet essentiel de comprendre ce qui a guidé les énonciateurs du sujet et d’en déterminer d’emblée l’essence, les aspects annexes, la périphérie et la marge. Quelques présentations commodes permettent déjà une initiation, une prise de contact. Mais le choix d’un intitulé garde une part de mystères, qui se dissiperont au fil des études à venir. Quelles sont les perspectives de cette question originale dans sa formulation, ses dimensions spatiales et chronologiques : « Révoltes et révolutions/en Europe (Russie comprise)/et aux Amériques/de 1773 à 1802 » ?

    Révoltes et révolutions… ?

    2Le couple révoltes-révolutions est central et conditionne un ensemble d’interrogations initiales. Une révolte est-elle une révolution qui a échoué ? Une révolution est-elle une révolte qui a réussi ? Quel est l’espace de recoupement et de différenciation entre, rébellion, révolte ou révolution ? Quelles sont les conditions pour qu’une révolte devienne une révolution ou crée un processus révolutionnaire ? Quels systèmes différencient des cycles de révoltes dans le temps long et les révolutions, concentrées dans un moment bref et un paroxysme de l’histoire ?

    3Une partie des réponses se situe naturellement dans les bibliographies classiques, mais l’énoncé de la question crée une possibilité d’approfondissement des relations entre le couple. On conçoit que les problèmes de la continuité (permanence des pratiques et des motivations) et de la rupture jouent un rôle fondamental dans l’intelligence de la question : en quoi la guerre des Farines de 1775 éclaire-t-elle les « marches de la faim » de la Révolution française ? Est-elle différente des troubles de subsistance contemporains en Europe occidentale et de la Pougatchevina qui l’a précédée de deux années ? Il convient également de définir l’essentiel de l’inessentiel, en matière de révoltes. Dans une enquête approfondie de plusieurs décennies, Jean Nicolas a repéré des milliers de rébellions à l’échelle française. On frémit d’envisager une telle démarche sur l’ensemble de l’Europe. Écartant les simples « rébellions », il ne peut être question que de révoltes mettant en avant les « foules », nécessitant une action significative de l’appareil de tutelle (état, église, ordre) face à une menace de subversion conséquente, et violente. Le problème réside dans la plasticité et l’osmose de notions qui se rejoignent et se recoupent sans cesse. Rébellion : « qui est en révolte ouverte contre le gouvernement ou une autorité constituée » (Larousse, 1999) ; « Révolte : soulèvement contre l’autorité : rébellion » ; « Révolution : changement brusque et violent dans la structure politique d’un État, qui se produit quand un groupe se révolte contre une autorité en place et prend le pouvoir ». Les révoltes seraient un point de départ et le terreau de toute révolution ? Quand des dizaines de milliers de ruraux et de citadins (Oise, Île-de-France) envahissent les grandes fermes, déchargent des convois de blé, marchent sur Versailles, en 1775, il s’agit bien d’une révolte, qualifiée de guerre, comparable aux grandes révoltes du xviie siècle, des Croquants aux Tard-Avisés (Bercé, 1980), ou à la révolte de Daniel Shays en 1786, dans le Massachusetts, mobilisant des milliers de fermiers endettés contre les institutions de l’état. Toute révolte se caractériserait ainsi par ses acteurs (composition sociale), ses revendications, ses cibles, ses pratiques (violence, armes), l’ampleur de sa diffusion et par la répression. Il reste à bien la distinguer d’un processus révolutionnaire. La marche des femmes parisiennes sur Versailles du 5 octobre 1789 émarge d’une Révolution, malgré les nombreux points communs avec la guerre des Farines de 1775, ainsi que la « Tea party » de Boston, en 1773, bien que plus anodine en apparence que la révolte de Shays !

    4Quant aux « révolutions », elles nécessiteraient un tel effort de conceptualisation dans leur qualification identitaire qu’il paraît pragmatique de s’en tenir à la conscience des témoins et des historiens, quitte à approfondir leurs définitions en fin d’analyse. On a ainsi envisagé des cycles révolutionnaires, dont il est inutile d’établir d’entrée la légitimité, reposant sur des interprétations « datées » ou « fragiles », ou objet de débats entre écoles historiques : « Révolution atlantique » ; « révolution occidentale », ensemble débutant dans les années 1770 et touchant l’ensemble de l’Europe (Russie exceptée) et des Amériques jusqu’au printemps des peuples (1848). Ou suite d’épisodes révolutionnaires caractéristiques d’espaces ciblés et spécifiques : américaine ? genevoise ? batave ? belge ? française ? domingoise ? helvétique ? rhénane ? polonaise ? Immédiatement surgit la nécessité d’une histoire comparative à deux entrées. D’une part, l’étude semble indispensable d’envisager dans les processus la part des révoltes et celle des révolutions. Pourquoi la Grande Peur et la Pougatchevina aboutissent-elles à des résultats aussi contradictoires ? D’où l’absolue nécessité de prendre connaissance des contextes, des spécificités de chaque ensemble d’événement qualifié de « révolte » ou de « révolution ». Ceci exige une connaissance minimale des situations et des structures de l’état étudié, adaptée aux concepts abordés. Il ne saurait pourtant être question d’étudier le « despotisme éclairé » dans une dizaine d’États d’Europe, dans une approche narrative qui nous écarterait de la problématique.

    5Par contre, les « révolutions » brabançonnes ne peuvent être comprises que dans l’association des structures (sociales ; religieuses ; traductions) et d’une politique de « despotisme éclairé » qui relève d’une dimension quasi européenne. Quand le despotisme échoue-t-il devant l’accumulation des « révoltes » et quand réussit-il ? Est-on encore dans le sujet ? On peut répondre par l’affirmative lorsque les révoltes ou tentatives révolutionnaires resurgissent avec l’arrivée au Brabant des armées de la Révolution française. On voit ainsi que l’histoire ne peut se réduire à l’évaluation des influences de tel système ou de telle révolution sur les pays voisins ou dépendants, puisque le milieu de réception détermine le sens et la nature de réactions souvent différentes, parfois contradictoires, de la révolution à la contre-révolution. L’intérêt de la question sera de comprendre pourquoi des révoltes séculaires échouent jusqu’en 1773 en Amérique et jusqu’en 1789 en France et pourquoi des mouvements comparables parviennent à changer en profondeur les systèmes politiques, voire sociaux et culturels de l’Ancien Régime, en inaugurant une « ère des révolutions », sachant que le sens même de révolution progresse avec la marche des phénomènes qualifiés comme tels, dans une adaptation permanente des usages aux processus historiques en cours ! Deux démarches différentes sont alors nécessaires. L’une, pragmatique, vise à connaître dans chaque rupture marquante, dans un espace donné, la part de révolte et de révolution ; l’autre, conceptuelle, repose sur l’interprétation comparative de ce qui fait l’essence des révolutions. D’où l’originalité (le défi et le pari) d’une question qui croise les phénomènes de longue durée et le temps court des révolutions, l’infinie diversité des cas de révoltes et la structure « interne » des révolutions.

    En Europe (Russie comprise)…

    6Dans une question précédente (1984), l’Europe ne comprenait ni les états scandinaves, ni la Turquie, ni la Russie. Dans le nouvel intitulé, toute exclusive disparaît, dans l’étude d’un continent « de l’Atlantique à l’Oural », cet Oural qui subit en 1773 la révolte de Pougatchev. On comprend que la Russie, de plus en plus présente au cours du xviiie siècle dans l’équilibre et la diplomatie de l’Europe, retrouve une place légitime. Mais de quelle Europe s’agit-il ? Ensemble de plus de 160 millions d’habitants, l’Europe des années 1770 peut être caractérisée par un dynamisme (démographique, commercial) inégalé. Elle correspond à des acceptions diverses. L’Europe politique, des États et des dynasties, se partage entre plusieurs ensembles institutionnels. Les grands empires du Nord et du Nord-Est sont les théâtres des despotes éclairés de Prusse (Frédéric II depuis 1740) ; de Russie (Catherine II depuis 1761) ; d’Autriche (Marie-Thérèse depuis 1740, puis Joseph II à partir de 1780). L’Europe « occidentale » regrouperait des États échappant au despotisme et à l’absolutisme, l’Angleterre de George III, fière du modèle de la Glorieuse révolution de 1688, les Provinces-Unies, seule république avec Genève et les cantons suisses. L’Europe du Sud serait « absolutiste » dans le cas des monarchies ibériques et du « despotisme ministériel » à la française. L’Europe diplomatique correspondrait à une répartition des centres de gravité entre deux pôles, engagés dans un conflit séculaire (Londres et Versailles) et des centres soumis à des intérêts dynastiques (Moscou, Vienne, Berlin, Madrid). L’Europe économique présenterait des stades de « modernisation » décalés, du féodalisme inégal des grands États de l’Est à l’ébauche de « révolution industrielle » et « agricole » de l’Angleterre, et des Pays-Bas. La principale cohésion pourrait être culturelle, dans le cadre des élites de la « République des lettres », partageant dans les cours, les salons, les académies, les loges et les collèges une culture commune, philosophique, politique et économique, en profond décalage avec les « cultures populaires »… S’agit-il alors d’une Europe des nations et des peuples, en voie d’émergence ? Ces acceptions permettent-elles de comprendre les liens entre les « révoltes d’en bas » et les « révolution au sommet », le partage entre une Europe révolutionnaire et une Europe contre-révolutionnaire ?

    ...et aux Amériques…

    7L’extension du cadre européen aux Amériques est l’un des paris du nouvel intitulé. Il prend en compte l’existence des empires européens dans les « nouveaux mondes », à un tournant d’un cycle colonial initié au xve siècle par le Portugal. Près de 5 millions d’Européens (souvent nés sur place, donc Créoles) peuplent ces empires espagnol, en pleine expansion, du Mexique à l’Argentine ; portugais replié sur un Brésil dynamisé ; hollandais (Surinam et Guyane) ; français, recentré sur l’espace caraïbe après la perte du Canada ; britannique du Canada à la Louisiane, des Bahamas à la Jamaïque. Les métropolitains et les colons dominent des populations autochtones (évaluées à près de 15 millions d’Indiens) et des populations esclaves, arrachées à l’Afrique (peut-être 3 millions). Le mérite de la question est de mettre l’accent sur l’importance des échanges (hommes, biens, marchandises, idées) de part et d’autre de l’Atlantique, voire sur l’existence d’une « civilisation atlantique », un chantier nouveau de l’historiographie. Il permet aussi d’aborder les problématiques de nouveaux cas de révoltes (Indiens et esclaves), et de révolutions (« atlantique », américaine, domingoise), enrichissant la problématique générale, à condition de ne se tromper ni d’échelle ni d’époque… L’inscription dans le temps a au moins le mérite de souligner l’importance « mondiale » de l’Europe atlantique et les tensions existant de part et d’autre de l’océan, devenu un lieu essentiel de circulation des idées, des hommes et des produits. Mais aussi de rappeler que ces échanges ne touchent qu’une partie du continent européen et que la majeure partie de l’Europe continentale est « extérieure » aux nouveaux mondes, si elle en reçoit de façon différée les informations et les impulsions. On remarque que le terme « Amériques » doit être lui aussi défini pour éviter d’étendre de façon abusive le champ de la question… Il désigne les îles Antilles, Caraïbes dont l’économie est un apport de poids pour les « colons » comme pour les ports atlantiques. Il s’applique en partie à l’Amérique espagnole et portugaise, même si la dimension des révoltes et des révolutions n’apparaît guère avant 1808, du moins de manière spectaculaire…

    … de 1773 à 1802

    8L’inscription de la question dans le temps permet un début de réponse aux interrogations sur la nature et le sens de l’intitulé. 1773-1802 : soit une génération, une trentaine d’années à envisager sous plusieurs angles d’approche. La date finale est la plus évidente en terme de relations internationales européennes et atlantiques : le 25 mars, la paix d’Amiens entre la France et l’Angleterre met (provisoirement) fin à la guerre en Europe, ce qui permet une réponse des affaires et un « retour à la normale ». Que l’esclavage soit rétabli aux Antilles et que l’indépendance de Saint-Domingue soit remise en cause, que le Consulat à vie introduise un sens nouveau à la démarche débutée par le coup d’État de Brumaire an VIII, il s’agit d’événements touchant essentiellement la France, à traiter différemment de la paix continentale et océanique qui s’instaure un moment. 1802 sera ainsi la première année de paix après dix ans de guerres entre la France révolutionnaire et une partie, sinon la quasi totalité des monarchies européennes, guerres inaugurées par la déclaration d’hostilité de l’Assemblée législative au roi de Bohème et de Hongrie le 20 avril 1792. 1802 est ainsi une date « européenne » (au même titre que Bâle ou Campoformio), au-delà de la seconde « guerre de Cent Ans » entre deux puissances désireuses d’exercer une hégémonie économique, commerciale, maritime et coloniale. D’où l’accent mis sur les relations européennes et atlantiques dans une année qui n’est marquée par aucune révolte ou révolution dignes de ce nom. De fait la question est bien « européenne » car l’Europe de 1802 sort transformée et « défigurée » par ce cycle de guerre qui a succédé à près d’un demi-siècle sans conflit majeur. L’idée d’un tableau des mutations du continent européen et des Amériques en tant que « nouveaux mondes » au destin imbriqué à celui de l’Europe est satisfaisante pour l’esprit, comme bilan d’un ensemble de trente années de révolte et de révolutions.

    9Mais il faut établir si cette pertinence de la date finale joue aussi en amont, et le sens de 1773 comme date de départ d’une question « logique », en assumant le caractère artisanal de périodisation. Existe-t-il une année 1773 « décisive » pour l’histoire de l’Europe et des Amériques ? Il est probable que la date n’est pas significative pour de nombreux pays qui seront étudiés dans la question, ni sur le plan des relations internationales (guerre entre la Russie et la Turquie, manœuvres pour le partage de la Pologne) à la différence de 1763, ni sur le plan des Lumières (malgré l’interdiction des Jésuites par le pape Clément XIV), ni sur le plan des révoltes intérieures (Bordeaux). Ceci indique l’obligation de travailler sur une chronologie comparative des événements essentiels survenus dans l’espace global. Puisque d’autres objets d’étude sont ainsi privilégiés, 1773 est le théâtre d’une révolte importante pour le devenir de la Russie, la paysannerie, les minorités « ethniques », l’orientation politique et idéologique d’un despotisme qui rompt avec les lumières : la révolte de Pougatchev, aux marges de la Russie, pose la question des révoltes « serviles » dans l’Europe du Nord et de l’Est, du poids de communautés et des rapports sociaux dans « la » puissance émergente de l’Europe (avec la Prusse). Voilà pour les « révoltes ». À l’autre extrémité de l’espace étudié, deux mois plus tard, les « Fils de la liberté », futurs Insurgents, déchargent 342 caisses de thé à Boston, répondant par ce geste symbolique aux mesures de Londres et au monopole de la Compagnie des Indes. Certes, la date est peut-être moins importante que le premier congrès de Philadelphie regroupant des délégués de neuf des colonies en état de légitime révolte contre George III. Mais le processus d’indépendance est ainsi matérialisé par un acte symbolique, une révolte qui deviendra révolution, à l’exact opposé de la Pougatchevina. 1773 est ainsi un « point de départ » vert un avenir atlantique et européen incertain. Dans quelle mesure ? Si le choix n’est pas innocent dans la convergence d’une « colonie » en voie d’émancipation et d’une autocratie en voie de « réaction », il n’implique pas nécessairement des relations de cause à effet entre les mouvements et les processus qui affectent l’Europe et les Amériques dans les trois décennies qui suivent.

    10Les points de départ (social et religieux pour Pougatchev, économique et commercial pour les Fils de la liberté ?) et de conclusion de la question (diplomatique et colonial ?) n’éclairent pas complètement la problématique d’ensemble.

    11Faut-il étendre l’intelligence de la question aux dimensions plus large du concept de révolution : « Changement brusque d’ordre économique, moral, culturel qui se produit dans une société ; révolution culturelle : bouleversement des valeurs fondamentales d’un groupe, d’une société » (Petit Larousse, 1999) ? Le mot révolutions peut être pris dans une acception large, mais peut-il être confondu avec une « révolution industrielle » limitée à quelques régions britanniques ou de l’Europe du Nord-Ouest, autrement que comme étape dans le processus de transition de l’économie d’Ancien Régime vers une économie libérale et pré-capitaliste ? Peut-il être assimilé à une « révolution culturelle » ? L’un des points cruciaux de la problématique reste les relations entre les Lumières et les révolutions. En effet, la progression des concepts de droits naturels, de droits civils, de droits politiques, est l’un des axes majeurs d’une histoire comparative des mouvements européens et américains de la période. La filiation des idées de philosophie, des « patriotes » et des « radicaux » est l’une des lignes de force d’une réflexion qui doit s’appuyer sur la pensée politique du siècle dans ses relations avec les problèmes de pouvoir, de la science du gouvernement et de l’économie politique. C’est aussi dans cette mesure que le sujet abordé est éminemment européen. Il existe en effet, au-delà de la « République des lettres » qui semble souder une élite européenne, une sociabilité intellectuelle et politique regroupant une partie des souverains (dits « éclairés ») des conseillers, des privilégiés et de la bourgeoisie à talents, dans un contexte variant selon les spécificités nationales. L’émergence d’aspirations civiques et politiques, la remise en cause de certaines traditions ecclésiastiques sont le ciment commun d’une « civilisation européenne » dont les apparences se situent à Saint-Pétersbourg comme à Philadelphie et dont les phares seraient, selon les affinités, Paris ou Londres. La culture politique et économique des élites européennes semble conduire à des pratiques comparables dans de nombreux états. Mais cette « culture » est contestée par des « masses » et des foules, rurales et urbaines, aux aspirations et aux revendications spécifiques et décalées, trame de nombreuses révoltes et révolutions. Déterminer ce qu’il y a de commun dans les revendications des mouvements des contestations face aux réformes et à la rationalisation des états et de bons appareils sera un enjeu de la question.

    12Ces ouvertures permettent de rompre avec des histoires enfermées dans un cadre trop national et le débat excessif autour de la spécificité des résolutions américaine et française. Si l’on sort de la polémique sur l’antériorité, l’importance et les influences de ces révolutions, on se retrouve confronté à une histoire des idées, des réformes et de l’accueil des populations, ainsi qu’à celle des initiatives et des réactions des états et des gouvernements concernés. C’est moins l’influence respective des droits de l’homme (version américaine de 1776 ou française de 1789) qui est en cause que la progression de ces droits de la pensée des Lumières aux révolutions et de leur négation par les contre-révolutions. Jusqu’où vont les « patriotes », les « révolutionnaires jacobins » dans l’énoncé et l’application de ces droits, en s’appuyant sur les forces sociales ou les traditions respectives ? On peut étendre la problématique aux droits des peuples, dans un ordre international bouleversé par l’irruption révolutionnaire des années 1790 ? Dans quelle mesure les révolutions de 1787-1789 font-elles progresser les idées de liberté, d’égalité, de fraternité, de propriété ? Dans quelle mesure suscitent-t-elles de réactions hostiles ? On débouche sur une histoire des forces collectives des états concernés, qui est aussi une histoire militaire et stratégique, au moment où l’Europe bascule dans une guerre de dix ans 1792-1802 avec des conséquences bien plus profondes que la guerre de Sept Ans (1756-1763).

    13Cette histoire européenne, ouverte aux aspects relationnels (commerciaux, diplomatiques et militaires), doit permettre de dépasser la polémique sur la Révolution française et les difficultés de communication entre des historiographies séparées, campées sur des certitudes nationales. D’une part, il s’agit d’inscrire la Révolution française dans des processus plus généraux de remise en cause des fondements de l’Ancien Régime, crise des valeurs et des idées qui provoque en face des transformations adaptées à des structures particulières. De l’autre, il est important de montrer comment la France modifie, dans un processus de dix ans, les divers champs de réformes auxquels ses représentants successifs sont confrontés. Enfin, il importe de comprendre ce que la France reçoit des autres pays (idées, réfugiés) et ce qu’elle tente de leur apporter par la présence culturelle ou militaire. On pourra dissocier les apports idéologiques et certaines réformes des relations d’occupation et des réactions qu’elle engendre. L’histoire européenne et américaine n’en serait que plus complexe et attachante. Une étude attentive aux moments de la Révolution française dans des relations avec les pays voisins permet de comprendre la diversité des réactions, des demandes d’annexion à la contre-révolution et de distinguer les plans de l’analyse. Si le Directoire s’aliène une partie des opinions publiques (en Italie, en Suisse, en Rhénanie) il peut s’attirer l’appui de couches trouvant un intérêt dans les réformes ou la considération de l’état français.

    14La dernière difficulté tient à la multiplication des ouvrages et des pensées, selon une fragmentation de plans et de niveaux d’analyse difficiles à saisir. Il existe ainsi des travaux de base, à maîtriser dans une volonté conceptuelle et comparative indispensable pour éviter de se noyer dans l’événementiel et la spécificité nationale ou régionale. C’est ce que propose cet essai : inscrire les trente années de la fin du siècle des Lumières et du début du « siècle des révolutions » dans une problématique ouverte à l’histoire des idées (politiques), des droits (civils, sociaux) mais aussi des relations (individus et communautés) internes et des rapports internationaux (diplomaties, échanges, colonies). L’enjeu essentiel reste de voir comment ces trente années de révoltes et de révolutions vont bouleverser les façons de vivre, les opinions publiques et les façons de gouverner des générations des Européens et des Américains, qui les ont vécues et qui se sont engagées, entre réforme, révolution et contre-révolution.

    15Nous proposons un découpage de l’ouvrage en séquences privilégiant les logiques chronologiques et spatiales, par rapport aux approches historiographiques et conceptuelles, que nous regrouperons dans la dernière partie. Cinq problématiques nous ont paru devoir structurer l’ensemble, dans un souci d’efficacité pédagogique : les « nouveaux mondes », les « révolutions » précédant 1789, la Révolution française, l’Europe des guerres révolutionnaires, les bilans.

    16Entre la révolte de Boston et le rétablissement de l’esclavage à Saint-Domingue, les « nouveaux mondes » connaissent deux révolutions, au poids inégal dans l’histoire. Les États-Unis d’Amérique, d’une part, la première colonie blanche à s’émanciper d’une métropole européenne, dans la liaison constante des tensions commerciales et d’une culture politique révélée dans la Déclaration d’indépendance et la Constitution de 1787 ; Saint-Domingue, de l’autre, première colonie noire à s’affranchir d’une métropole blanche, à obtenir l’abolition de la traite et de l’esclavage. Plus problématiques, les révoltes indiennes (Tupac Amaru II au Pérou) et créoles des empires ibériques, se raccordent difficilement aux révolutions précédentes. Il paraît cependant essentiel de recentrer les analyses sur les évolutions du continent américain dans ses liens complexes avec les puissances européennes, autour des notions d’indépendance, d’américanité, de créolité, d’antillanité, et des figures des Pères fondateurs, de Toussaint Louverture ou de Tupac Amaru.

    17Le deuxième temps est consacré aux révoltes et aux révolutions qui touchent l’Europe, des années 1770 à 1789. Nous ne plaçons pas cette séquence sous l’angle exclusif de l’influence du modèle américain de révolution, sans nier la pertinence d’un caractère « occidental » de mouvements de natures aussi diverses que des révoltes en Angleterre et en Irlande (1780-1787), la « révolution genevoise » de 1781-82 ou la lutte du pouvoir entre le patriciat et les « couches moyennes » dans une capitale des Lumières et de la démocratie, la « révolution batave » (entre 1781 et 1787). Dans les grands États du Nord-Est européen, le despotisme éclairé conduit à des expressions contradictoires. La révolte de Pougatchev est un tournant politique et social majeur pour une Russie qui devient le porte-parole de la contre-révolution. La Pologne réagit par une expérience originale de « révolution » des Lumières à l’humiliation d’un partage contraire au droit du peuple. L’échec du joséphinisme conduit à une contre-révolution brabançonne (1787-1789), de la part des corps et communautés touchés par les réformes. La France connaît une crise profonde (1786-1789) liée à l’échec du « despotisme ministériel » et à la conjonction d’une « révolte » (révolution) « aristocratique » et de soulèvements urbains et ruraux de grande ampleur. La confrontation de ces cas ne peut être menée que dans une connaissance claire des rapports de force diplomatiques et militaires qui en conditionnent les issues. Éclairées par les progrès des histoires nationales, ces études nécessairement monographiques et comparées évitent une focalisation trop forte sur la Révolution française, tout en permettant une réflexion sur l’inégale diffusion de la pensée politique des Lumières, sur l’état des opinions publiques, sur la réception contrastée des réformes et sur les variations des pratiques politiques (élections, service militaire et civique), ainsi que sur l’émergence des consciences nationales.

    18Le troisième bloc tente à la fois de mesurer la conformité et la spécificité de la Révolution française, dans une approche résolument thématique, problématique, postulant connue la chronologie de base de la décennie, malgré la densité des événements. Le dilemme de toute maîtrise de la période peut être pallié par le recours à un récit succinct des faits essentiels (périodes, assemblées, constitutions, évolution parlementaire, journées, lignes de force) et à une chronologie raisonnée fournissant les repères pour l’ensemble de la question. Les analyses des changements en profondeur introduits par la Révolution sont mises en perspective par les acquis précédents. Elle procède bien à des révolutions politiques (« parlementaire », « électorale », « administrative », « judiciaire », « républicaine ») mais déjà expérimentées dans d’autres espaces (américain, batave, britannique)… Dans d’autres domaines, au contraire, l’accent sera mis sur le caractère exceptionnel de certaines mutations : la dimension sociale de mouvements comme le sans-culottisme, la « régénération » de la culture politique par la destruction symbolique des signes et valeurs de l’Ancien Régime et la construction d’une culture républicaine, séparée du catholicisme, visant à changer la famille (état civil, divorce), les mœurs (le calendrier républicain), la vie (les fêtes, l’école). La propagande ne peut masquer les décalages des rythmes des révolutions (politique, artistique, familiale), les discordances entre les journées révolutionnaires et les transitions historiques, la montée des résistances et de la contre-révolution. Au-delà de l’« exception française », de telles études invitent à dépasser le cadre hexagonal pour s’interroger sur la validité d’un « modèle français » et sur la pertinence de la confrontation de telles expériences avec les autres expériences contemporaines, qu’elles soient européennes ou américaines.

    19C’est tout l’objectif de la quatrième séquence, centrée sur les phénomènes révolutionnaires d’une Europe en guerre, de 1792 à 1802. L’Europe sort ainsi d’une période de près de trente années de paix et de maintien d’un équilibre diplomatique et stratégique menacé. La France quitte son rôle traditionnel de modérateur (avec Vergennes) pour provoquer, par sa Révolution, une nouvelle donne militaire, idéologique et territoriale, face à deux coalitions successives (1792-1795 puis 1798-1802). Le sort des armes entraîne des transformations décisives dans les pays confrontés à la guerre, au cœur de la question de concours. Le recrutement militaire et la stratégie, l’idéologie de paix et de guerre sont bouleversés par les guerres de la Révolution, de la paix au monde de 1790 à la Grande Nation du Directoire (Godechot, 1983). La France révolutionnaire connaît un afflux de réfugiés politiques des pays voisins, cherchant par leurs pratiques (armement, manifeste) à accélérer la « régénération » de leur nation, en adaptant les principes français à leur tradition. L’expansion révolutionnaire se produit à deux moments de victoires françaises : à l’hiver 1792-1793, puis à l’été 1794, jusqu’au Consulat. Les réactions des pays diffèrent, selon les situations : l’indépendance, l’alliance, l’occupation ou l’annexion par les armées françaises. Une partie de l’Europe se met à l’heure de la Révolution, dans ses constitutions, dans ses réseaux et réformes politiques : Nice, la Savoie, la Rhénanie, la Belgique, d’une certaine manière la Hollande et la Pologne. Une autre n’accepte la domination française (en dehors de collaborateurs idéologiques et de sympathisants) que comme une occupation et entre en résistance ou en révolte contre l’occupant (Italie). Partout, il faut faire la part des choses entre la sympathie pour des idées et valeurs (venues d’Amérique, de France ou de Hollande) et les réactions à l’expansionnisme de la Grande Nation, révélant l’émergence de consciences nationales et d’autres voies révolutionnaires (dont celle de la Pologne martyre, lors des deuxième et troisième partages).

    20Le bilan qui termine cet essai vise à donner une vision correcte des changements survenus pendant la génération confrontée à l’ère des révolutions. Une étude comparative des révolutions permet de prendre la mesure des progrès de la philosophie politique des droits (civils ou sociaux) des hommes, de percevoir l’avancée et les variations de l’idée républicaine, mais aussi de cerner les contours, les acteurs et les pratiques du miroir inversé de la Révolution qu’est la contre-révolution, européenne ou américaine, probablement très majoritaire en 1802. De la confrontation d’historiographies jusque-là rivales ou concurrentes peut résulter une avancée dans l’approche du processus révolutionnaire, et la complémentarité des « exceptions » française et américaine. Elle peut permettre de cerner des pratiques similaires des régimes révolutionnaires face aux « oubliés de la révolution » (indigents, non citoyens, femmes) ou face aux mouvements de révoltes qui les mettent en cause : insurrections paysannes, indépendances coloniales, révoltes indigènes et d’esclaves.

    21Le libellé de la question de concours ouvre des angles précieux d’analyse comparative et des possibilités d’approfondissement, de désenclavement incomparables. Malgré l’existence d’ouvrages importants, cette histoire des révoltes et des révolutions est encore à écrire, pour certaines de ces pages. C’est une contribution à cette écriture que cet essai propose, en toute conscience des difficultés et des lacunes d’un sujet si original et « périlleux », mais en toute confiance dans les possibilités d’interprétations neuves, dès lors quelles seront fondées sur une approche érudite et dépassionnées de ces années décisives pour le destin de l’Europe et des Amériques contemporaines.

    Bibliographie

    BIBLIOGRAPHIE

    L’Atlantique, xviiie siècle, 33, 2001.

    Yves-Marie Berce, Croquants et Nu-Pieds. Les soulèvements paysans en France du xvie au xixe siècle, Paris, Gallimard, Archives, 1974.

    André Corvisier, Précis d’histoire moderne, Paris, PUF, 1971.

    Jacques Godechot, La Grande Nation, Paris, Aubier, 1983 (1re éd., 2 vol., 1956).

    Jean Nicolas, La rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale 1661-1789, Paris, Seuil, 2002.

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