Introduction
p. 109-110
Texte intégral
1À l’instar des États membres, les institutions européennes sont mises au défi de gérer la diversité grandissante de la scène religieuse européenne dont nous avons présenté les contours et la chronologie dans la partie précédente. Dépourvue de tradition en matière de relation Églises/État, l’Union européenne a toute latitude pour innover. Elle constitue un « laboratoire » pour la gestion de la pluralité religieuse dont l’étude éclaire en retour la politique des pays européens. Les relations entre les religions, les mouvements philosophiques et les institutions de l’Union européenne représentent un double défi.
2Pour les religions et humanistes, il leur faut penser leurs relations à l’Union européenne en dehors des cadres traditionnels de référence que sont l’État-nation ou les Organisation internationales classiques, c’est-à-dire définir des stratégies en prenant en compte la double dimension intergouvernementale et transnationale du processus de décision communautaire. Il leur faut sans cesse réajuster leur stratégie de lobbying dans un environnement institutionnel incertain et mutable, l’architecture décisionnelle de l’UE changeant au gré des conférences intergouvernementales et des traités.
3Pour les institutions européennes : il s’agit de penser et d’organiser leurs relations avec les religions et humanistes alors que les traités fondateurs n’en font pas mention.
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4Notre étude des relations UE/religions s’axe de manière privilégiée sur la Cellule de prospective (CDP), le think tank, créé par Jacques Delors et lié au président de la Commission. Cette structure a été rebaptisée Group of Policy Advisers (GOPA) sous la présidence Prodi, puis Board of European Policy Advisers (BEPA) sous la présidente Barroso. C’est à ce niveau politique et transectoriel que se pensent et s’organisent, de la manière la plus formalisée, les relations UE/religions. Notre analyse combine une double approche théorique : l’approche cognitive des politiques publiques et l’approche institutionnelle.
5La première approche est centrée sur l’analyse des référentiels d’action publique. En effet, la CDP est un lieu de mise en sens des politiques européennes, de mise en cohérence à la fois par définition des finalités et par mise en adéquation des idées et des moyens. Selon Pierre Muller, « élaborer une politique publique revient à construire une représentation, une image de la réalité sur laquelle on veut intervenir. C’est à partir de cette image cognitive que les acteurs vont organiser leur perception du système, confronter leurs solutions et définir des propositions d’action1. » Cette approche permet de souligner le lien consubstantiel entre idées (penser les relations) et actions (organiser les relations, définir des dispositifs d’action publique), lien concrétisé à travers la construction d’un référentiel d’action publique.
6La deuxième approche met à jour les ressources et les contraintes institutionnelles des acteurs des relations UE/religions. Le cadre institutionnel de la politique religieuse de la Commission (structure décisionnelle, mandat du conseiller pour les Affaires religieuses) agit comme une contrainte sur la capacité à innover. Ce cadre n’est pas fixe et les acteurs peuvent en modifier les contours et augmenter leur capacité d’action. D’où l’analyse de chaque développement des relations Commission/religions comme autant d’étapes d’une dynamique d’institutionnalisation et de pluralisation incomplète. Une grande attention sera portée aux structures du dialogue religions/Commission. Ces lieux de concertation entre fonctionnaires européens et partenaires religieux sont autant de forums, plus ou moins institutionnalisés, dont il faut évaluer le degré de clôture et de cohésion.
7Dans un premier stade, nous retracerons l’historique des relations entre la Commission européenne et les religions en insistant sur les ruptures et les continuités, les glissements et les reformulations. Dans un deuxième temps, nous illustrerons la dynamique incomplète de pluralisation et d’institutionnalisation des relations UE/religions en présentant l’évolution de l’initiative « Une Âme pour l’Europe » et en analysant la gestion européenne de l’islam, exemplaire des problèmes et des limites d’une prise en compte de la diversité religieuse.
Notes de bas de page
1Muller Pierre, Les politiques publiques, Paris, PUF, 1990, p. 43.
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