Le Cartel, fourrier de la révolution ?
Les mobilisations et les mutations des droites françaises face au danger communiste dans la France des années 1920
p. 73-84
Texte intégral
1Dès la campagne pour les élections législatives de novembre 1919, l’anticommunisme s’est imposé comme un élément discursif majeur des droites françaises à l’encontre des organisations du mouvement ouvrier. L’affiche du bolchevique au couteau entre les dents a alors été largement diffusée pour détourner les électeurs du vote socialiste. En 1924, le contexte politique national a changé et les élections se déroulent dans un contexte de bipolarisation gauche-droite rarement aussi marqué sous la Troisième République. La SFIO de Léon Blum et de Paul Faure a refusé l’adhésion au Komintern au congrès de Tours de 1920 et a accepté de conclure un « cartel d’une minute1 » avec les radicaux-socialistes emmenés par Édouard Herriot, afin de conclure des listes d’union des gauches dans la majorité des départements et d’éviter la même déconvenue électorale qu’en 19192. Le repositionnement des radicaux au sein de ce « Cartel des gauches » homogénéise les listes de Bloc national comme des listes de droite et de centre droit. Les communistes de la SFIC partent seuls à la bataille électorale, suivant en cela la tactique classe contre classe promue alors par le Komintern. Mais, dès la campagne électorale, les droites utilisent l’anticommunisme pour combattre toutes les gauches, pas seulement communistes, en opposant « le Bloc français contre le Bloc caillautiste et révolutionnaire3 » ou, comme le président de la République Alexandre Millerand, faisant de la Russie bolchevique un repoussoir absolu pour discréditer tous les adversaires de la propriété privée, socialistes inclus4. La courte victoire en sièges du Cartel des gauches au soir du 11 mai 1924 ouvre une nouvelle page dans l’histoire des droites françaises, engagées dans un processus de renouvellement de leurs doctrines, de leurs structures et de leurs formes d’action politique. Il s’agira de montrer la place prépondérante jouée par l’anticommunisme dans ce processus, notamment du côté des ligues activistes qui se reforment ou se créent à cette occasion.
2Plusieurs événements nourrissent la crainte d’un danger communiste imminent en France sous les gouvernements du Cartel des gauches et le renouveau des ligues activistes apparaît alors comme une réponse directe à ce danger. Plus largement, l’anticommunisme irrigue une stratégie discursive de l’ensemble des droites visant à décrédibiliser les gauches dans toutes leurs composantes jusque dans les années 1930, avant même la formation du Rassemblement populaire en 1935.
La dénonciation d’un complot communiste imminent sous le Cartel des gauches : faits et fantasmes
3La renaissance des ligues nationalistes sous le Cartel est bien connue de l’historiographie5. Si certaines se sont développées à l’occasion de l’imposante mobilisation catholique contre la politique laïque du Cartel, cette renaissance s’est avant tout voulue une réponse à trois dangers successifs menaçant la sécurité et l’avenir du pays : le tournant pacifiste de la politique internationale du Cartel, la conviction d’une tentative imminente de coup d’État de la part des communistes à l’automne 1924 et l’instabilité ministérielle grandissante dans un contexte d’aggravation de la crise financière et monétaire à partir de l’automne 1925. Parmi ces éléments de contexte, la peur d’un complot communiste a constitué un véritable électrochoc pour les droites.
4Dès juin 1924, l’arrivée au pouvoir du gouvernement Herriot ouvre selon le général de Castelnau une « brèche révolutionnaire » en direction de Moscou, dont le coup de force constitutionnel à l’encontre de Millerand, forcé à démissionner de la présidence de la République, marque le prélude6. Cette crainte est amplifiée par la reconnaissance de jure de l’URSS par Herriot le 28 octobre 1924, suivie de l’ouverture d’une ambassade soviétique à Paris, qualifiée de « quartier général de la révolution » par Millerand, président de la nouvelle fédération des droites républicaines anticartellistes, la Ligue républicaine nationale (LRN)7. Cette même ligue rappelle alors comme autant de précédents lourds de menaces les interventions policières à Berne, Berlin et Londres contre les ambassades soviétiques accusées de comploter contre la sûreté de l’État8. Camille Aymard s’interroge même ouvertement, sans aucune preuve, de savoir si cette reconnaissance diplomatique ne pouvait pas être la contrepartie d’un financement de la campagne électorale du Cartel par les Soviétiques9.
5C’est dans ce contexte que se déroule le 23 novembre 1924, en plein cœur de Paris, un imposant défilé communiste à l’occasion du transfert des cendres de Jean Jaurès au Panthéon décidé par la nouvelle majorité au pouvoir. Les communistes refusent d’intégrer le défilé officiel et organisent leur propre cortège pour accompagner le cercueil de la Chambre des députés au Panthéon en remontant le boulevard Saint-Germain. Les manifestants agitent au-dessus de leurs têtes 180 drapeaux rouges et portent 300 pancartes aux slogans sans détours : « Guerre à la guerre par la révolution prolétarienne », « Instituons la dictature du prolétariat » ou encore « Aux ligues fascistes opposons les centuries prolétariennes ». Le cortège réunit 12 000 manifestants selon la préfecture et 200 000 selon L’Humanité10. Il se transforme en fin d’après-midi en meeting devant le Panthéon, au cours duquel Albert Treint, le secrétaire général de la SFIC, selon des propos rapportés par la presse et non démentis par le parti, incite les manifestants à s’organiser en « centuries » pour « abattre […] par la force cette République pourrie » et « instaurer à sa place une République des Soviets11 ».
6L’impact de ce défilé sur l’opinion est immense alors même qu’il n’innove nullement, dans son organisation et sa propagande, de ceux que la SFIC organise chaque année au Mur des fédérés ou lors d’une précédente manifestation en juillet 192412. Mais depuis 1919, tous les cortèges ouvriers s’étaient vus interdire de défiler dans les quartiers centraux, et ce défilé prolétaire est le premier depuis une dizaine d’années à déambuler sur une des artères les plus huppées de la capitale. Une décennie plus tard, dans son roman La Conspiration, Paul Nizan, alors étudiant à l’École normale supérieure et membre du Parti communiste, décrit les réactions violentes face à ce cortège dont il fut un témoin direct en 1924 :
« Le boulevard s’emplit. C’étaient les ouvriers de la banlieue, la masse des quartiers de l’Est et du Nord de la ville, ils tenaient la chaussée d’un bord à l’autre. Le fleuve s’était mis à couler. Les gens du premier cortège qui étaient des gens dignes ne chantaient pas, ceux-ci chantaient, et comme ils chantaient l’Internationale, les locataires de la rue Soufflot et du boulevard Saint-Michel qui n’en avaient jamais tant vu et qui commençaient à ne pas se sentir fiers derrière leurs rideaux à embrasses et leurs brise-bise, se mirent à crier des injures et à tendre le poing, mais comme personne n’entendait leurs cris, ces manifestations des sédentaires n’avaient pas autrement d’importance. Les spectateurs sur les trottoirs ouvraient les yeux et ils lisaient en se tordant le cou les inscriptions des pancartes qui étaient dans ce style : Jaurès victime de la guerre est glorifié par ses assassins, et qui protestaient contre le plan Dawes, le Bloc des Gauches, le fascisme, la guerre et réclamaient la Révolution et la mise en jugement des responsables de la guerre devant un Tribunal Révolutionnaire. […] On ne pouvait penser qu’à des puissances drues, à la sève, à un fleuve, au cours du sang. Le boulevard méritait soudain son nom d’artère13. »
7La même métaphore fluviale du défilé se retrouve à l’autre bout du spectre politique, sous la plume du ligueur et député de Paris Pierre Taittinger, dans son ouvrage Le Rêve rouge, paru en 1930 : « Ce jour-là, dans les rues de Paris […] nous avons assisté au défilé le plus monstrueux que l’histoire ait offert en un siècle. […] Une procession immense, interminable, menaçante, sinistre qui s’écoulait sur le boulevard avec la majesté d’un fleuve : les masses révolutionnaires, les masses communistes14. » Le jeune Jean Touchard, qui assiste enfant à cette manifestation au balcon d’un appartement, confirme ce sentiment de peur qui s’empare alors de la bourgeoisie parisienne : « Je me souviens avec précision – j’avais six ans à l’époque – des portes cochères se fermant, comme si la révolution allait tout emporter. Et j’avais découvert la marque de la peur sur des visages qui m’en paraissaient une fois pour toutes préservés15. » Étienne de Nalèche, le directeur du Journal des débats, estime dans sa correspondance privée que ce défilé, c’est « la révolution en marche, il n’y a pas l’ombre d’un doute ». Il décrit les nombreuses « visites apeurées » qu’il reçoit les jours suivants et qui témoignent de l’existence d’« une véritable campagne de panique » au sein de la bourgeoisie parisienne : « les plus effrayés appartiennent à la meilleure société et […] ils craignent surtout pour leurs biens et pour leurs personnes : “Avons-nous le temps de nous mettre à l’abri ?” C’est là le plus clair de leurs préoccupations et celle du pays semble s’effacer16 ». Dix ans plus tard, Georges Suarez estime qu’à la suite du défilé du 23 novembre « tout ce qu’il y avait de bourgeois dans Paris eut le sentiment que la révolution éclatait ; ce fut la fuite organisée, les quartiers riches se vidèrent, les coffres aussi, la confiance s’effondra17 ».
8Le lendemain du défilé, la plupart des comptes rendus des cérémonies du transfert des cendres de Jaurès dans la presse ne mentionnent pourtant aucun incident, et insistent davantage sur le déroulement de la cérémonie que sur le défilé communiste, à l’exception notable de L’Écho de Paris, de L’Avenir et de L’Action française, qui dénoncent le caractère révolutionnaire du défilé et accusent les communistes d’avoir offensé les forces de l’ordre, et notamment le ministre de la Guerre, le général Nollet. Leurs colonnes se remplissent les jours suivants de détails sur l’organisation du Parti communiste en cellules, rayons et fédérations, relayés par L’Humanité, satisfaite et soucieuse d’étayer cette image de communistes prêts à passer à l’action. De nombreux quotidiens conservateurs de Paris et de province leur emboîtent le pas, contribuant à alimenter ce vent de panique envers l’imminence d’un coup de force communiste. Dès le 5 décembre, Étienne de Nalèche constate que toute cette campagne de presse grossissant les heurts avec la police lors du défilé communiste ainsi que l’efficacité supposée de l’organisation du PCF, est partie de L’Écho de Paris et d’autres journaux ayant « intérêt à soutenir, pour l’exploiter ensuite, le courant de frayeur18 ». De fait, L’Écho de Paris est le journal conservateur catholique le plus proche du général de Castelnau, qui publie dans ses colonnes et qui est alors à la tête de la Ligue des patriotes (LDP) et de la Fédération nationale catholique (FNC). L’Avenir est quant à lui l’organe officiel de la LRN d’Alexandre Millerand et L’Action française le quotidien de la ligue du même nom. Ces trois journaux attisent la panique d’une partie de l’opinion dans le but d’alimenter un courant d’adhésions dans leurs ligues respectives. Ainsi, dès le 24 novembre, André François-Poncet, rédacteur de L’Avenir, ne doute pas que la journée du 23 novembre incitera « les Français les plus tranquilles à s’émouvoir, à se grouper, à se défendre19 ». Le 25 novembre, La Liberté, dont Pierre Taittinger est l’un des rédacteurs, estime que l’existence de « centuries bolchévistes embrigadées et payées par les Soviets de Moscou » nécessite l’organisation des partisans de l’ordre. En décembre 1924 et en janvier 1925, L’Écho de Paris appelle les Français à se grouper au sein de la LDP pour empêcher la révolution communiste20. Une campagne de presse annonçant l’imminence d’un coup de force communiste aux alentours de Noël 1924 maintient une vive inquiétude dans les milieux possédants pendant tout le mois de décembre 192421. Les populations d’Amiens et de Tourcoing propagent des rumeurs de coups de main communistes visant à s’emparer des municipalités, prélude à une action plus vaste sur l’ensemble du territoire, sans qu’aucune action communiste ne vienne corroborer ces craintes22.
9Les ligues catholiques ou politiques se présentent alors comme autant d’« armées de l’ordre », prêtes à se lever contre toute tentative de coup de force communiste.
Le renouveau des ligues nationalistes au nom de la lutte anticommuniste
10La réaction la plus immédiate date du 24 novembre 1924, au lendemain du défilé communiste, lors de l’assemblée de la LDP tenue pour relancer la ligue après le décès de Maurice Barrès un an plus tôt, sous la nouvelle présidence du général de Castelnau. Dans son premier « appel aux Français » lancé dans L’Écho de Paris et par voie de tract le 9 décembre suivant, Castelnau insiste sur la nouvelle priorité qu’il donne à la vieille ligue de Déroulède : barrer la route aux « révolutionnaires internationalistes » menaçant le « patrimoine national » en voulant instaurer, comme en Russie, un régime d’« anarchie », de « servitude », de « ruine » et de « mort23 ». Contre « l’indifférence ou l’optimisme candide des pouvoirs publics », Castelnau invite les Français à adhérer à la ligue afin de constituer une « armée de l’ordre » capable de défendre le pays en cas d’insurrection communiste24. Cet appel semble avoir été entendu puisqu’en quelques mois, d’après les archives privées de Castelnau, la LDP aurait reçu 35 000 nouvelles adhésions25.
11Lors de cette même assemblée du 24 novembre, Pierre Taittinger, un des vice-présidents de la ligue et ancien membre des jeunesses plébiscitaires, appelle la jeunesse française à venir se grouper au sein de la section de jeunesse de la LDP, les Jeunesses patriotes (JP), « pour que demain, à l’instant où les communistes et les étrangers perturbateurs, se croyant maîtres du pays en désordre, trouvent, de l’autre côté de la barricade, la juvénile résistance de la jeunesse de chez nous26 ». Ce discours et cet appel lancé deux jours après la manifestation communiste marquent le véritable essor des JP, officiellement créées en mars 1924 mais qui ne comptaient alors que quelques centaines de membres27. À la Chambre des députés, Pierre Taittinger interpelle le gouvernement le lendemain, le 25 novembre, pour dénoncer les « saturnales révolutionnaires » que la France vient de connaître et l’inaction des pouvoirs publics. Largement relayé dans la presse anticartelliste, son discours lui donne une notoriété qu’il n’avait pas auparavant, et change l’ambition qu’il nourrit pour les JP. Après les avoir créées comme un simple mouvement de jeunesse et un vivier de futurs cadres de la LDP, Taittinger veut désormais faire des JP une organisation paramilitaire de défense sociale contre les risques révolutionnaires et d’anarchie28. Après la mort de deux militants catholiques assistant à une réunion de la FNC à Marseille le 9 février 1925 et pris violemment à parti par des contre-manifestants anarchistes, socialistes et communistes, Taittinger crée des groupes d’intervention des JP, dotés de moyens opérationnels leur permettant d’intervenir, par automobiles et camions, dans n’importe quelle partie de la banlieue parisienne, appelée significativement « zone rouge », qui se soulèverait29. Les JP constituent une troupe de choc de 1 500 membres à Paris et comptent 3 000 à 7 000 membres en mars 1925. Elles commencent alors à servir de service d’ordre pour d’autres organisations moins tournées vers l’action de rue comme la LRN et la FNC. Un tournant s’opère après l’assassinat de Jeunes patriotes lors de la campagne des élections municipales à Paris, le 23 avril 1925, lors d’un guet-apens communiste rue Damrémont. Armés de revolvers, les communistes font quatre morts et une dizaine de blessés. Taittinger, visé plusieurs fois, en sort indemne. Cet épisode renforce la certitude des droites que les communistes sont déterminés à entreprendre une action révolutionnaire violente, accroît la notoriété de la ligue qui affirme sa détermination à constituer « l’avant-garde de l’armée de l’ordre » contre les menées révolutionnaires30. Taittinger appelle cependant ses troupes à ne pas se faire justice elles-mêmes et s’en remet à la police et à la justice, restant dans le champ de la légalité31. Les adhésions aux JP affluent alors en masse et la ligue aurait compté environ 50 000 adhérents dès le mois de juin 1925, avant de fusionner avec La Légion créée un an plus tôt par Antoine Rédier sur un même objectif de défense de l’ordre intérieur32.
12La manifestation communiste du 23 novembre 1924 marque de la même façon un tournant dans l’histoire de la ligue d’Action française (AF). Si le quotidien royaliste connaît une croissance de ses tirages dès l’été 1924 par son rôle très actif de dénonciation de la politique laïque du Cartel, la croissance des effectifs de la ligue est quant à elle consécutive à la manifestation communiste, et particulièrement forte au mois de décembre 1924. Les différentes organisations d’AF dans le département de la Seine, passent de 6 500 membres en octobre 1924 à 8 700 en janvier 1925, notamment chez les ligueurs et les camelots du roi, spécialistes des coups de main et de l’agitation violente de rue33.
13Cette peur du communisme entraîne d’ailleurs un rapprochement temporaire des ligues nationalistes. Treize d’entre elles, à l’exclusion de la royaliste AF, signent une déclaration commune en décembre 1924 assurant la mise en commun de leurs moyens « pour écarter ou pour briser les tentatives de revanche allemande ou d’anarchie communiste34 », même si cette déclaration n’est pas suivie d’effet. Ce rapprochement s’opère aussi lors des obsèques des ligueurs assassinés, où toutes envoient des représentants, ainsi que lors de la cérémonie en l’honneur de Jeanne d’Arc le 10 mai 1925 où les ligueurs d’AF et les JP défilent côte à côte. Cependant, à mesure que le sentiment d’un coup d’État communiste s’éloigne et que l’instabilité ministérielle s’accroît, la concurrence entre les ligues devient au contraire la règle à partir de l’automne 1925 afin d’apparaître l’alternative la plus crédible au régime parlementaire. La création du Faisceau par Georges Valois en novembre 1925 renforce encore cette concurrence féroce entre ligues pour capter militants et financements35.
14À plus long terme, l’anticommunisme constitue une arme discursive pérenne afin de décrédibiliser les gauches cartellistes socialistes et radicales, principales concurrentes électorales des droites dans leur ensemble.
L’anticommunisme comme arme discursive des droites contre les gauches cartellistes
15Frédéric Monier a analysé le tournant que constitue l’année 1924 dans l’instrumentalisation du thème du danger communiste par les droites : les communistes français ne sont alors plus présentés comme des instruments aux mains de l’Allemagne pour affaiblir la France, mais leur dynamisme et leur audace sont mis en avant pour dénoncer l’incapacité du Cartel des gauches à maintenir l’ordre social en France et pour rendre d’autant plus urgent son remplacement par une autre majorité dont les socialistes seraient exclus36.
16Un homme cristallise aux yeux des droites cet amalgame de l’anticommunisme et de l’anticartellisme : Édouard Herriot, le président du parti radical-socialiste, principal promoteur du Cartel des gauches et son premier président du Conseil de juin 1924 à avril 1925. Dès la campagne électorale, son alliance avec les socialistes lui est reprochée : il est accusé de donner des gages aux socialistes, appoint indispensable à sa majorité, eux-mêmes étant sous la pression politique et électorale des communistes et le poussant à la complaisance envers eux. Dès le 30 mai 1924 on retrouve dans la presse anticartelliste la dénonciation d’un « Herriot-Kerensky », du nom du leader de la première révolution russe de février 1917 qui ne parvint pas à empêcher les bolcheviques de faire un coup d’État en octobre de la même année37. Cette accusation revient ensuite périodiquement tout au long de la période du Cartel des gauches. Après la manifestation communiste du 23 novembre 1924 et pendant tout le mois de décembre, en avril 1925 quand il défend l’impôt sur le capital réclamé par les socialistes, puis après le guet-apens de la rue Damrémont, en mars-avril 1926, au moment des élections du deuxième secteur de la Seine pendant lesquelles les radicaux et les socialistes de la Seine appellent à voter au second tour pour les deux candidats communistes contre les candidats de droite, au début de l’été 1926, enfin, quand il est de nouveau pressenti comme président du Conseil.
17L’association par les droites des gauches cartellistes aux communistes se poursuit après le retour de Raymond Poincaré au pouvoir le 23 juillet 1926 à la tête d’un gouvernement d’union nationale incluant les radicaux, mais excluant les socialistes et dissociant définitivement le Cartel des gauches. Aux élections législatives de 1928, une affiche du Centre de propagande des républicains nationaux réalisée par Jean Sennep montre Cachin, Blum et Herriot dans une scène anthropophage, le socialiste commençant par manger le radical avant d’être à son tour mangé par le communiste38. L’affiche vise à dénoncer la dépendance électorale des gauches vis-à-vis de leur composante la plus extrême, notamment au second tour des élections avec la pratique du désistement pour le candidat de gauche le mieux placé, même si, jusqu’en 1936, les communistes s’y refusent et maintiennent systématiquement leurs candidats aux deux tours de scrutin.
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18Finalement, l’anticommunisme a joué un rôle majeur dans la recomposition des droites françaises, tant modérées que nationalistes, à partir de 192439. À la cuisante défaite électorale s’ajoute la grande peur de l’automne 1924 consécutive au défilé communiste lors de la panthéonisation de Jean Jaurès. Il est intéressant de voir le rôle joué par cette grande émotion collective dans les évolutions politiques des droites. La dénonciation jusqu’alors assez rhétorique du danger communiste prend un tour très concret pour une grande partie de la bourgeoisie parisienne confrontée, sous ses fenêtres, à la réalité du militantisme et du discours communistes. Le guet-apens contre les JP en avril 1925 finit de prouver aux yeux des droites la détermination, l’organisation et la violence des communistes. Bien qu’aucun coup de force n’ait été ni organisé ni tenté par la SFIC dans ses années, le parti, et notamment son secrétaire général d’alors Albert Treint, ne cherche pas, contrairement à l’après 6 février 1934, à démentir cette peur qu’il suscite et qui lui permet de renforcer la crédibilité de sa posture révolutionnaire. Les centuries communistes possèdent bien quelques armes dont elles font usage en avril 1925 et participent aux contre-manifestations souvent violentes organisées lors des rassemblements catholiques ou ligueurs.
19La peur du complot communiste, fondée sur ces faits mais largement fantasmée dans son imminence et ses moyens, nourrit le développement des organisations de droite, de la LRN pour les plus modérées – mais dont le déclin est rapide, jusqu’aux ligues nationalistes anciennes ou créées à cette occasion. Cette peur et l’exemple du fascisme italien à la même époque poussent ces ligues à des formes de radicalisation dans leur organisation paramilitaire et leur programme de salut public. À mesure que s’aggravent la situation financière du pays et l’instabilité ministérielle à partir de l’automne 1925, elles militent activement pour l’instauration d’un régime autoritaire seul à même de défendre un ordre social menacé par une gauche cartelliste accusée de faiblesse et de compromission avec les communistes. Ainsi, bien que par comparaison il apparaisse bien en deçà de ce qu’il a été au moment des grèves de 1936 et du Front populaire, l’anticommunisme des années 1920 génère des discours et des formes d’organisation qui, comme Olivier Dard l’a déjà repéré, font de la période du Cartel une sorte de « répétition générale » de la radicalisation des années 193040.
Notes de bas de page
1Selon les mots de Adéodat Compère-Morel au congrès socialiste de Marseille du 30 janvier au 4 février 1924 : Berstein Serge, Histoire du parti radical, tome I : La Recherche de l’âge d’or, 1919-1926, Paris, Presses de la FNSP, 1980, p. 374-376.
2La loi électorale votée pour les scrutins législatifs de 1919 et 1924 établit un scrutin de liste à la proportionnelle dans le cadre départemental, avec une prime majoritaire accordant aux listes dépassant 50 % des voix l’ensemble des sièges à pourvoir, ce qui favorise les listes de large union.
3L’Écho de Paris, 5 mai 1924.
4Archives nationales (AN), fonds Alexandre Millerand, 470 AP 87, discours d’Évreux du 14 octobre 1923.
5En plus de monographies sur l’Action française ou les Jeunesses patriotes, on peut citer, avec une vue d’ensemble, Soucy Robert, French Fascism, The First Wave, 1924-1933, New Haven, Yale University Press, 1986 (traduction française, Le fascisme français 1924-1933, Paris, PUF, 1989) ; et Dard Olivier et Sevilla Nathalie (dir.), Le phénomène ligueur sous la IIIe République, Metz, CRULH/université Paul Verlaine, 2009.
6Castelnau (général de), « La brèche révolutionnaire », L’Écho de Paris, 12 juin 1924.
7Discours de Millerand le 16 décembre 1924 en clôture du banquet de la LRN à Luna-Park : cf. Bonnefous Édouard, Histoire politique de la IIIe République, tome IV : Cartel des gauches et Union nationale, 1924-1929, Paris, PUF, 1960, p. 33.
8François-Poncet André, « La reconnaissance des Soviets », L’Avenir (quotidien de la LRN), 30 octobre 1924.
9Aymard Camille, « Troublante énigme », La Liberté, 8 décembre 1924.
10Nous tirons la description de ce cortège de la lecture du Petit parisien du 24 novembre 1924 ; et de Tartakowsky Danielle, Les manifestations de rue en France, 1918-1968, Paris, Publications de la Sorbonne, 1997, p. 110.
11Monier Frédéric, Le complot dans la République. Stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule, Paris, La Découverte, 1998, p. 154.
12Tartakowsky Danielle, op. cit., p. 111 : elle note que les ordres de préparation et d’organisation du cortège parus dans L’Humanité sont semblables en tout point à ces précédents.
13Nizan Paul, La Conspiration, Paris, Gallimard, 1938, p. 45-47.
14Taittinger Pierre, Le Rêve rouge, Paris, Le National, p. 242-244.
15Touchard Jean, La gauche en France depuis 1900, Paris, Seuil, 1977, p. 91-92.
16Citations relevées dans Jeanneney Jean-Noël, Leçon d’histoire pour une gauche au pouvoir. La faillite du Cartel (1924-1926), Paris, Seuil, 2003 (1977), p. 68.
17Suarez Georges, Les heures héroïques du Cartel, Paris, Grasset, 1934, p. 47.
18Cité in Jeanneney Jean-Noël, op. cit., p. 69.
19François-Poncet André, « Jaurès au Panthéon », L’Avenir, 24 novembre 1924.
20Japy Gaston, « M. Herriot, fourrier de la Révolution », L’Écho de Paris, 8 décembre 1924. Castelnau (général de), « Appel à tous les Français », L’Écho de Paris, 9 décembre 1924. Castelnau (général de), « La Ligue des patriotes et la défense de l’ordre », L’Écho de Paris, 4 janvier 1925.
21Aymard Camille, « Comme Jenny l’ouvrière », La Liberté, 7 décembre 1924 : il annonce un coup de force communiste pour les dates du 16, 18 et 24 décembre 1924, et reproche au Cartel de minimiser ce danger.
22Monier Frédéric, op. cit., p. 160-161.
23L’Écho de Paris, 9 décembre 1924. Cet appel est aussi diffusé par 60 000 tracts et 8 000 affiches (AN, F7 13231, rapport de police du 10 janvier 1925).
24Castelnau (général de), « La LDP et la défense de l’ordre », L’Écho de Paris, 4 janvier 1925.
25Bonafoux-Verrax Corinne, À la droite de Dieu. La FNC, 1924-1944, Paris, Fayard, 2004, p. 263. Après la scission des JP fin 1925, les adhérents de la LDP sont moins nombreux que ceux de leur ancienne section de jeunesse et moins de 10 000 sur l’ensemble du territoire. AN, F7 13232 : rapport de police du 13 avril 1926.
26La Liberté, le 26 novembre 1924.
27Philippet Jean, Le temps des ligues. Pierre Taittinger et les Jeunesses patriotes, 1919-1944, thèse pour le doctorat d’histoire, Institut d’études politiques de Paris, 1999, p. 581-588.
28Philippet Jean, op. cit., p. 85-86.
29AN, F713231 : rapport de police daté du 20 mars 1925.
30Philippet Jean, op. cit., p. 221.
31Interpellation de Pierre Taittinger à la Chambre des députés le 24 avril 1925, in L’Écho de Paris du 25 avril 1925. Taittinger déclare : « Si cela ne se termine pas sur l’échafaud, alors il n’y a plus de justice, et alors les citoyens devront se défendre eux-mêmes, et cela nous ne le voulons pas ! » Tourné en direction des députés communistes de la Chambre, il termine son discours d’un ton plus menaçant : « Sachez-le, si nous en sommes réduits à nous défendre nous-mêmes, ceux-là seraient les otages et les premiers exécutés. »
32Philippet Jean, op. cit., p. 581-588.
33Archives de la Préfecture de police de Paris, BA/1893 : rapport de police daté de janvier 1925 détaillant ces effectifs : 6 500 ligueurs, 900 camelots du roi, 300 étudiants, 500 « dames » et « jeunes filles », et 500 « alliés », c’est-à-dire membres de l’Alliance d’AF rassemblant les sympathisants non actifs d’AF. À la même date, les effectifs de l’AF au niveau national sont estimés entre 45 000 et 50 000 personnes.
34Le Clairon de l’Ardèche, 28 décembre 1924. Les ligues signataires étaient les suivantes : Amis de la Palestine, Comité Dupleix, Comité « France d’abord », Comité de la rive gauche du Rhin, Fédération des ligues nationales, Légion, Ligue civique, Ligue des chefs de section, Ligue des droits du religieux ancien combattant, Ligue des Patriotes, Ligue française, Ligue franco-rhénane, Union civique.
35Sur Georges Valois, cf. Dard Olivier (dir.), Georges Valois, itinéraire et réceptions, Berne, PIE, Peter Lang, 2011 ; et Douglas Allan, From Fascism to Libertarian Communism : Georges Valois against the Third Republic, Berkeley/Los Angeles, University of California Press, 1992.
36Monier Frédéric, op. cit., p. 152-153.
37Les premiers à utiliser cette expression ensuite reprise fréquemment dans la presse sont L’Éclair de l’Est, 30 mai 1924, puis L’Action Française, 4 juin 1924.
38Dubois Jean-Étienne, Leçon d’histoire pour une droite dans l’opposition. Les mobilisations de droite contre le Cartel des gauches dans la France des années Vingt, Paris, Institut universitaire Varenne, coll. « Thèses », 2015.
39Dard Olivier, « Ligues et droites nationalistes en France au vingtième siècle : signification, place, évolution », in Dard Olivier et Sevilla Nathalie (dir.), Le phénomène ligueur en Europe et aux Amériques, op. cit., p. 147-177.
40Dard Olivier, « Ligues et droites nationalistes en France au vingtième siècle : signification, place, évolution », in Dard Olivier et Sevilla Nathalie (dir.), Le phénomène ligueur en Europe et aux Amériques, op. cit., p. 147-177.
Auteur
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Jean-Étienne Dubois
Nantes Université.
Jean-Étienne Dubois est agrégé et docteur en histoire, enseignant.
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