L’affaire des minarets en Suisse et les réactions évangéliques. Approche comparée Suisse/France
p. 161-171
Texte intégral
1Le 29 novembre 2009, une votation d’initiative populaire était organisée dans toute la Suisse. Une des questions posées a polarisé l’attention des médias : l’enjeu était de savoir si la population helvétique était favorable, ou non, à une proposition d’interdiction de construction des minarets. À la surprise générale, une nette majorité des votants (57,5 %) s’est prononcée en faveur de cette discrimination architecturale, qui revenait à interdire aux musulmans ce qu’on permet aux chrétiens : tandis que ces derniers peuvent toujours construire des clochers, les premiers n’ont désormais plus le droit d’édifier de minarets. Ces « minarets de la discorde » (Haenni et Lathion, 2009) à forte portée symbolique ont entraîné des réactions dans toute l’Europe, aussi bien du côté des acteurs politiques que des acteurs religieux, sommés de se prononcer sur cette querelle architecturale et symbolique sur fond de « cohabitation des dieux » (Lamine, 2004). En filigrane s’est posée l’hypothèse d’une conflictualité éventuelle entre identité chrétienne européenne et suisse et affirmation identitaire islamique dans le paysage urbain. Parmi les observatoires possibles pour sonder la manière dont se décline cette conflictualité, les milieux protestants évangéliques constituent un terrain de choix pour au moins deux raisons : leur rhétorique missionnaire tous azimuts (y compris en direction des musulmans) et leur posture de concurrence explicite avec l’islam.
2Comment ces milieux ont-ils réagi à la votation suisse ? Pour répondre à cette question, on se focalisera particulièrement sur les réactions des évangéliques francophones suisses et français, au travers d’une approche en trois temps : après une mise en contexte des acteurs musulmans et évangéliques franco-suisses en tant qu’offres religieuses minoritaires et prosélytes, on s’attachera à décrire de manière différenciée comment se sont déclinées les réactions évangéliques au vote suisse, pour finir par quelques clefs d’interprétation.
♦ Islams et évangélismes France/Suisse : proximité et concurrence
3Musulmans et protestants évangéliques font souvent figure de concurrents. Pourtant, nombreuses sont les proximités entre ces deux acteurs religieux européens. En Suisse comme en France, ils partagent notamment un statut commun de religion minoritaire.
Un statut commun de religion minoritaire
4En Suisse comme en France, évangéliques et musulmans cultivent des habitus de minoritaires, habitués à voir ignorée ou caricaturée leur identité religieuse, au motif qu’elle est peu partagée, donc peu connue de la majorité des citoyens. Cette posture de minoritaire ne se traduit pas seulement dans les regards et les représentations. Elle induit aussi, parfois, des difficultés concrètes en matière de représentation auprès des autorités, ou d’accès à des espaces cultuels. Pour ces minoritaires, la « religion visible » (Campiche, 2010) apparaît moins comme une évidence (clochers catholiques en France ou dans le canton de Fribourg) que comme un horizon compliqué. Ces difficultés sont cependant relativisées, pour les uns comme pour les autres, par la conscience, largement partagée, qu’évangéliques et musulmans se reconnaissent dans une identité religieuse très répandue dans le monde : plus d’un milliard pour les musulmans, plus d’un demi-milliard pour les évangéliques. À l’inverse des cultes controversés sans grande assise internationale ni forte base démographique, musulmans comme évangéliques de France et de Suisse représentent bien plus qu’eux-mêmes. Ils passent pour rattachés à de grandes religions universelles, ce qui atténue leur inconfort de minoritaire et facilite leur prise au sérieux. En d’autres termes, le fait minoritaire partagé n’élimine pas une reconnaissance sociale, en France comme en Suisse, du caractère religieux de ces groupes, à l’inverse de mouvements controversés (scientologie, jéhovisme) dont certains médias et acteurs des sociétés civiles contestent régulièrement la dimension religieuse.
Une réputation partagée d’habitus prosélyte conquérant
5Une seconde proximité partagée aussi bien en Suisse qu’en France est une réputation tenace, réactivée périodiquement par les médias dits « grand public » : celle d’appartenir à une identité religieuse portée par une culture prosélyte conquérante. Depuis près de quinze ans, l’idée que l’islam et l’évangélisme seraient les deux religiosités les plus « offensives » en matière de conversion relève aujourd’hui des évidences sociales, d’abord nourries par les médias, mais aussi par certains scientifiques qui se plaisent, tel Olivier Roy, à rassembler évangélisme et islam prosélyte sous la même bannière d’une « sainte ignorance » aussi inquiétante que contagieuse (Roy, 2009). Cette réputation partagée induit naturellement l’idée d’un rapport de force, d’une progression aussi bien numérique que spatiale, qui peut influer sur les enjeux d’urbanisme : dans quelle mesure les collectivités locales sont-elles prêtes, ou non, à entériner par des permis de construire la progression de religions minoritaires qui revendiquent leur espoir de convertir les foules et de modifier les cartes confessionnelles héritées ?
Un double atout social pour l’évangélisme : ancienneté et identité chrétienne
6Au moment où éclate en Suisse l’affaire de la votation sur les minarets, l’inscription sociale de l’islam et celle du protestantisme évangélique se caractérisent donc par nombre de traits similaires. Dans le paysage culturel de Suisse et de France, évangéliques et musulmans passent pour êtres des acteurs religieux minoritaires et conquérants. Mais ces proximités ne sauraient pour autant occulter deux différences, qui constituent autant d’atouts sociaux pour les évangéliques : l’ancienneté et l’identité chrétienne. Partie intégrante du protestantisme dont il constitue une expression conversionniste et revivaliste, l’évangélisme est rattachable, par ce biais, à la tradition chrétienne, qui a posé une marque millénaire sur l’histoire européenne. Plus spécifiquement, les courants évangéliques s’inscrivent, en France, dans une histoire bi-séculaire (Fath, 2005), tandis qu’en Suisse (Favre, 2006), les riches traditions locales de la Réforme radicale (anabaptisme de Zürich notamment) confèrent aux évangéliques helvétiques une profondeur historique encore plus importante.
7Cette « ancienneté » chrétienne relative confère aux évangéliques une double ressource symbolique : celle de se réclamer de « racines » anciennes (donc patrimoniales et rassurantes), et d’une filiation « chrétienne », identité historiquement majoritaire, depuis des siècles, dans les deux pays. Bien que l’islam soit ancien aussi, et qu’il ait marqué depuis des siècles l’histoire religieuse du Vieux Continent, ses « racines » européennes n’ont ni la durée, ni l’ampleur de celles du christianisme. À l’heure où les États-nations se sont consolidés au xixe siècle, l’islam ne marquait pas symboliquement le territoire helvétique ou français, à l’inverse d’un protestantisme pluriel (notamment évangélique) en regain d’influence1. Par ailleurs, et en dépit des dialogues inter-religieux qui se développent depuis vingt ans, le monothéisme musulman ne saurait être rattaché par les Européens au monothéisme chrétien. Les musulmans affichent, de ce fait, un double handicap par rapport aux évangéliques, ne pouvant se prévaloir, ni d’un ancrage territorial séculaire, ni d’une appartenance au christianisme.
♦ Face à la votation « minarets » (2009) : un différentiel entre évangéliques suisses et français
8Ce jeu de proximités et de contrastes s’est réfracté dans la manière dont les Églises évangéliques de France et de Suisse ont perçu la votation helvétique consacrée aux minarets. D’une manière générale, il explique la tension constatée entre solidarité avec les musulmans discriminés, et volonté de se distinguer d’eux au nom d’une histoire et d’une identité différentes. Mais, au-delà de ce schéma global, des divergences nationales apparaissent : évangéliques suisses et français n’ont pas réagi de la même manière.
Des instances évangéliques suisses majoritairement hostiles à la discrimination anti-minarets
9En Suisse même, les principales instances évangéliques représentatives ont adopté une position claire : celle de la solidarité avec les musulmans. Tout en affichant leur différence religieuse, voire même leur situation de concurrence objective avec un islam perçu comme un compétiteur plus que comme un partenaire, les organisations évangéliques helvétiques ont déploré une atteinte à l’égalité des cultes. C’est particulièrement le cas du Réseau évangélique suisse (RES), structure évangélique faîtière qui regroupe 700 Églises, paroisses et œuvres en Suisse, soit 250 000 fidèles environ. Le RES a publiquement invité les électeurs à refuser la loi d’interdiction. Après la victoire du « oui », un communiqué explicite a été diffusé depuis Genève. En voici un extrait :
« Le Réseau évangélique prend acte d’une volonté populaire refusant pour certains le minaret à cause de sa charge symbolique, souhaitant pour d’autres faire face à la menace d’une frange radicale de l’islam en Suisse, même si cet islam radical ne reflète pas la situation globale des musulmans en Suisse. Il regrette vivement que ce souci s’exprime par un ancrage dans la Constitution d’une règle particulière concernant une communauté religieuse particulière2. »
10Et le texte de conclure en affirmant que le vote anti-minarets majoritaire ne résout « aucun des vrais problèmes ». Cette posture évangélique suisse peut être considérée comme l’émanation de la majorité des communautés et structures du kaléidoscope évangélique helvétique. Ses acteurs ont tenu à l’expliciter avec clarté. Mais elle n’est pas unanime. Au contraire de la position univoque des représentants juifs, réformés et catholiques regroupés dans le Conseil suisse des religions3, les protestants évangéliques suisses sont apparus partiellement divisés.
11L’Union démocratique fédérale (UDF), petit parti politique en partie à l’origine de la votation sur les minarets comporte ainsi une forte base évangélique. Fondé en 1975, ce parti très conservateur s’est donc prononcé « pour » l’interdiction des minarets, à l’inverse du Parti évangélique suisse (PEV), plus ancien (fondé en 1919), qui s’est prononcé quant à lui « contre » l’interdiction4. Par ailleurs, quelques organisations évangéliques, certes de bien moindre poids que le Réseau évangélique suisse, se sont désolidarisées de ce dernier, et ont soutenu le refus d’admettre la construction des minarets. Enfin, on peut formuler l’hypothèse (mais celle-ci est valable aussi pour les autres milieux culturels et religieux suisses) d’un décalage entre les instances représentatives, les têtes de réseau, et la base de la clientèle évangélique5, sans doute beaucoup moins prompte que ses représentants à dénoncer les résultats de la votation anti-minarets.
12Au-delà de ces fortes nuances, qui interdisent de brosser l’image d’un évangélisme suisse uni dans sa solidarité avec les musulmans discriminés, il reste l’essentiel : le principal réseau évangélique suisse s’est très clairement désolidarisé de la discrimination architecturale votée par les citoyens helvétiques à l’encontre des musulmans.
Des instances évangéliques françaises entre discrétion et embarras
13Du côté français, on aurait pu s’attendre à des réactions assez limitées. Après tout, l’affaire des minarets est une question suisse, qui ne concerne même pas directement l’Union européenne, dont la Suisse ne fait pas partie. Pourtant, bien que les acteurs ne se soient pas prononcés aussi massivement, loin s’en faut, qu’en Suisse, le débat a largement rebondi en France, nourri par l’enjeu représenté par une population musulmane hexagonale de plusieurs millions de personnes. Cependant, ce débat n’a pas pris les mêmes formes qu’en Suisse. Beaucoup d’instances officielles, à commencer par la Conférence des évêques de France ou la Fédération protestante de France, n’ont pas jugé bon de réagir publiquement ès-qualité. C’est aussi ce que l’on observe en terrain protestant évangélique français.
14Ni le CNEF6, structure faîtière en cours de constitution officielle, ni l’Alliance évangélique de France (AEF) ou la Fédération évangélique de France (FEF), ne se sont prononcés. La voie a dès lors été laissée libre aux commentateurs indépendants – et ils sont nombreux au sein du paysage évangélique français –, ainsi qu’à des micro-structures désireuses de se faire une place au soleil, à l’image du Parti républicain chrétien, groupuscule politique autoritaire7 qui choisit d’applaudir la décision jugée « franche et courageuse » des Suisses, au nom de la démocratie8. On effectue un lien explicite entre « l’excès du prosélytisme islamiste en Occident » et la décision suisse : « Loin d’être une atteinte à la liberté religieuse, ce vote traduit une réponse franche et courageuse, à l’excès du prosélytisme islamiste en Occident. Un message qui mériterait d’être entendu dans l’ensemble des pays européens ». Il apparaît difficile d’évaluer la représentativité d’un tel commentaire, issu d’un groupuscule sans envergure. Une chose est certaine : les instances évangéliques françaises ont oscillé entre discrétion et embarras, loin des prises de positions tranchées du Réseau évangélique suisse (RES).
Un décalage entre représentants officiels et « peuple évangélique » ?
15La lecture des nombreux commentaires laissés sur les blogs et portails évangéliques créés par des Français (à commencer par Topchrétien et Blogdei, les deux sites les plus fréquentés) indique une opinion évangélique partagée, mais majoritairement sensible à un argumentaire anti-minaret, à l’image des 51 commentaires laissés à dater du 1er décembre 2009 à la suite d’un « post » de Nicolas Ciarapica sur le portail Blogdei9. Au-delà des divergences, on observe dans ce corpus un véritable « milieu », caractérisé par une intense communication interne, des frontières fortes, des valeurs partagées (Stoltz, 2002 ; Stolz et Favre, 2005). Au sein de ce milieu, les uns, à l’image de « Raymond », estiment que « l’Europe devrait prendre exemple sur la SUISSE. Je ne vois pas pourquoi on donnerait tous les droits aux musulmans en Europe, alors que dans les pays musulmans, on brûle les églises, tuent les chrétiens, et on refuse les Saintes Écritures de la Bible [sic]10 ». Un certain « Yves L. » surenchérit, et s’en prend explicitement au Réseau évangélique suisse : « LES ÉVANGÉLIQUES INSTITUTIONNALISÉS ONT PEUR(S) VOTRE ÉGLISE FAIT PARTIE DU RÉSEAU ÉVANGÉLIQUE ? ? ? SORTEZ-EN11. » De fait, on observe manifestement un décalage entre la « base évangélique », nettement plus favorable à l’interdiction des minarets, et les instances évangéliques plus prudentes, ou clairement hostiles à la discrimination architecturale.
16Cependant, le « peuple évangélique » francophone, qu’il soit suisse ou français, est loin d’appuyer unanimement la décision suisse. Un commentateur souligne ainsi, pour le déplorer, que « les chrétiens, en particulier les évangéliques/protestants ont encore la nostalgie d’un christianisme national puissant12 ». Un autre internaute renchérit un peu plus tard, sur le même site, en soulignant la réversibilité des arguments répressifs avancés par les partisans de la discrimination anti-minarets : « Honnêtement, dites-vous que si ils ont réussi à interdire les minarets, peut-être que la prochaine fois, ils réussiront à interdire les trop grandes églises, parce qu’elles font trop de bruit, par exemple ! Ce que je veux dire, c’est que, ce qu’ils peuvent enlever aux musulmans, ils peuvent nous le prendre à nous aussi13. » On trouve la même analyse sur le site Dieu-et-moi.com, portail évangélique interconfessionnel animé par le journaliste Henrik Lindell (qui écrit pour Témoignage Chrétien). Ce dernier titre ainsi son article : « L’affaire des minarets : le malaise. » Il prend lui-même clairement position contre l’interdiction des minarets : « Pour nous cette affaire concerne les libertés religieuses ». Le « fait de faire adopter une loi – par référendum – est très inutilement blessant à l’égard d’une minorité qui s’estimait déjà victime de différentes injustices ». Mais l’auteur, qui connaît bien la base évangélique, souligne aussi que l’article « n’a pas été facile à écrire » et qu’il « a été mis en ligne après beaucoup d’hésitations le 11 décembre 2009 », face à des évangéliques divisés, qui « ne sont pas d’accord entre eux » au sujet des minarets14.
17En définitive, si l’on peut faire l’hypothèse d’un décalage entre représentants officiels et « peuple évangélique », ce dernier se montrant plus hostile aux minarets que ses représentants, rien ne permet de conclure à un décalage plus grand que dans d’autres milieux15. Organisés en réseaux souples, proches des fidèles, les évangéliques ont généré des structures dotées de peu d’autorité, mais généralement en prise directe avec le « groupe client » : si elles n’ont pas surenchéri en faveur de l’interdiction des minarets, c’est bien parce qu’elles reflétaient, a minima, une polyphonie locale d’interprétations, où l’inquiétude, très majoritaire, face à l’islam, se double aussi d’un attachement aux principes de liberté religieuse pour tous.
♦ Clefs d’interprétation
18Envisagée cursivement, comment interpréter la palette de réactions évangéliques franco-suisses à « l’affaire des minarets » ?
Le « choc des fondamentalismes », un paradigme discutable
19Un premier paradigme, inspiré de Samuel Huntington et recyclé de manière simplifiée dans les grands médias, serait celui du « choc des civilisations » (Huntington, 1997), transposé parfois en « choc des fondamentalismes16 ». La lecture des prises de position du Parti républicain chrétien, en France, ou de l’UDF, en Suisse, plaide en faveur de cette hypothèse. Pour un certain nombre d’évangéliques, tantôt marqués par un tropisme puritain (modèle de la Cité de Dieu), tantôt par un tropisme néocharismatique (surinvestissement sur le « combat spirituel », retour du territoire, spiritualisation des « nations »), l’islam représenterait une menace civilisationnelle à endiguer. Quitte à discriminer son affichage architectural, d’autant plus que l’islam discriminerait, voire persécuterait, nombre de chrétiens dans les pays à majorité musulmane17. En milieu évangélique, il existe, de toute évidence, un terreau fertile pour nourrir cette logique de conflictualité, fondée sur un affrontement terme à terme entre la « civilisation chrétienne » et la « menace islamique ».
20Si ce paradigme apparaît donc éclairant, il n’est cependant pas suffisant pour rendre compte des réactions évangéliques. On ne saurait oublier, en effet, que la principale instance évangélique suisse a très vigoureusement refusé la discrimination anti-minarets, à rebours du vote populaire. Même en France, où les réactions sont plus discrètes et plus embarrassées, la lecture « huntingtonienne » paraît loin de s’imposer comme un paradigme explicatif unique.
Des lignes de conflit transnationales ? Une hypothèse à nuancer
21Contrant les thèses d’Huntington en matière d’analyse des nouvelles conflictualités, Olivier Roy postule de son côté l’hypothèse suivante : « les religions désormais vivent leur vie au-delà des cultures, et […] le fameux clash/dialogue des civilisations, qui suppose un lien permanent et réciproque entre culture et religieux, est un fantasme improductif » (Roy, 2009, p. 36). Les évangéliques suisses et français auraient réagi suivant une logique sinon « au-delà des cultures », du moins sur le mode d’une sous-culture transnationale, indifférente aux paramètres culturels spécifiques à la Confédération helvétique. Certaines prises de position individuelles s’inscrivent en effet dans cette logique, tout comme il est juste d’observer l’impact des logiques transnationales dans la construction des réseaux évangéliques. Mais le transnational n’induit pas nécessairement un « au-delà des cultures », ni un « formatage » (Roy) qui produirait des réactions clonées, indifférentes aux réalités culturelles locales. L’observation attentive des réseaux évangéliques illustre les limites d’une explication – simpliste – en termes de déconnexion entre religion et culture.
22Les argumentaires évangéliques suisses, qu’ils soient « pro » ou « anti » minarets, s’inscrivent dans une lecture appuyée de l’histoire suisse, et de son rapport spécifique au pluralisme18. Non seulement l’histoire et la culture locale ne sont pas rejetées, mais elles sont convoquées au premier rang de l’argumentation ! Par ailleurs, on a constaté aussi que les réactions évangéliques étaient différentes suivant que l’on se situe en Suisse ou en France : on note ainsi une disparité liée à la variable nationale. Bien qu’elle soit en partie relativisée, cette dernière est loin de disparaître lorsqu’il s’agit d’ausculter les stratégies évangéliques, comme l’illustre aussi une enquête internationale conduite en 2006 par le Pew Forum, qui révèle de très fortes disparités nationales entre milieux évangéliques19. On est assez loin d’une « religion sans culture » uniformisée par des logiques transnationales, qui obéirait à des logiques de conflictualité fondées sur des doctrines avancées indépendamment des contextes culturels et historiques.
Une conflictualité entre concurrence libre et tentation du bras séculier
23En définitive, la grille la plus souvent investie par les acteurs apparaît plus prosaïquement issue de l’histoire religieuse européenne : le vieux paradigme de la paix d’Augsbourg20 (« Cujus regio, ejus religio »), qui invite le bras séculier à soutenir la religion officielle, n’a pas disparu, même dans les représentations évangéliques, pourtant issues de mouvements protestants en marge des Églises officielles. Comme l’observe Jean-Paul Willaime, « l’identification religieuse des territoires et des collectivités politiques, ce n’est pas que du passé » (Willaime, 2010, p. 12). Au nom d’un christianisme anciennement dominant, on s’autoriserait à discriminer un nouvel arrivé jugé trop envahissant. Le christianisme se voit ici paré d’un privilège d’ancienneté, avancé par de nombreux avocats du refus des minarets, ce qui fait dire à Roland Campiche (2010, p. 134) que le paysage culturel suisse a montré à cette occasion qu’« il conserve une plus grande coloration chrétienne » qu’on aurait pu l’escompter, en tout cas au plan de la valorisation d’une « culture ».
24Mais, en tension avec ce paradigme « augsbourgeois » vieillissant, s’affirme aujourd’hui de manière dominante le modèle d’une concurrence libre, au sein d’un espace pluraliste où les « règles » sont supposées être les mêmes pour tous. C’est sur cette base d’intériorisation du pluralisme qu’a notamment argumenté le Réseau évangélique suisse, mais aussi le Parti évangélique suisse. C’est sur cette base qu’a plaidé aussi, « à titre personnel », le secrétaire général de l’Alliance évangélique de France, Stéphane Lauzet21, pour défendre le droit des musulmans d’édifier des minarets, à l’image du droit dont les chrétiens bénéficient pour bâtir des clochers. C’est enfin sur cette base que de nombreux commentaires ont répondu, sur les forums internet, aux partisans du « non » aux minarets suisses. Enfin, on ne saurait trop souligner que même ces derniers, hostiles à l’affirmation identitaire musulmane dans l’espace urbain, ont la plupart du temps fondé une part de leur argumentaire sur une revendication (certes boiteuse) de pluralisme : c’est en effet parce que nombre de pays musulmans refuseraient toute expression évangélique que ces derniers, par souci de pédagogie corrective, seraient autorisés à sanctionner symboliquement l’affirmation identitaire musulmane en Europe, sans pour autant s’en prendre à la liberté de culte. En d’autres termes, même les apôtres de la discrimination anti-minarets ne s’extraient pas complètement du paradigme de « libre concurrence » qui remplace aujourd’hui, chaque jour un peu plus, l’ancien paradigme augsbourgeois.
♦ Conclusion
25En définitive, l’examen comparé des réactions évangéliques suisses et françaises à « l’affaire des minarets » (2009) invite à écarter la thèse d’une conflictualité brutale. Concurrents, évangéliques et musulmans européens le sont. Qu’un conflit de valeurs les oppose apparaît tout aussi évident, comme l’illustre la tonalité majoritaire des nombreux commentaires postés sur les portails francophones22. Mais un concurrent n’est pas nécessairement un ennemi, et un conflit n’est pas nécessairement la guerre. La palette nuancée des réactions évangéliques invite ainsi à faire l’hypothèse d’une gestion de la tension et de la conflictualité qui s’écarte du scénario de choc des civilisations qui opposerait islam et christianisme (Samuel Huntington), pour tendre à privilégier un scénario de cosmopolitisation (Ulrick Beck) qui voit les religions, concurrentes mais aussi côte à côte, intérioriser de plus en plus le pluralisme sociétal et démocratique23.
Bibliographie
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Willaime J.-P., « Introduction », in M. Milot, Ph. Portier, J.-P. Willaime (dir.), Pluralisme religieux et citoyenneté, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.
Notes de bas de page
1Sous l’effet, en particulier, de ce qu’il est convenu d’appeler le « Réveil de Genève », qui nourrit la création de plusieurs sociétés bibliques et missionnaires. Voir notamment Wémyss (1977) et Mützenberg (1989).
2« Réaction au vote sur les minarets », Communiqué du Réseau Évangélique Suisse, Genève, 1er décembre 2009, consultable sur le site Internet [http://www2.each.ch/aer/news/]. Ce Conseil inclut aussi des représentants musulmans.
3Christiane Imsand, « Les Églises acceptent les minarets », 6 novembre 2009, article posté sur le site [http://www.lenouvelliste.ch/].
4À noter que ces deux partis politiques à base confessionnelle formaient un groupe commun au conseil national suisse jusqu’en 2007, date à laquelle la perte d’un siège par chacun de ces deux petits partis a empêché la reconduction du groupe.
5La consultation des forums et des sites à commentaires libres donne un aperçu de ces réactions diverses de la « base » évangélique, bien qu’il soit méthodologiquement impossible d’en tirer des conclusions d’ensemble.
6Conseil national des évangéliques de France (CNEF), officialisé à Paris le 14 juin 2010.
7Ce groupuscule a notamment apporté un soutien explicite du putschiste malgache Andry Rajoelina, dont la première décision, après son coup d’État militaire, fut de dissoudre le parlement démocratiquement élu. Patrick Giovannoni, son président, a présenté le leader putschiste (depuis mis au placard) comme « l’homme que Dieu a choisi pour protéger Madagascar ». Cf. Paul Ohlott, « Andry Rajoelina, l’homme que Dieu a choisi pour protéger Madagascar », portail Internet Topchrétien.com, article posté le 14 mai 2009 (cet article a depuis été retiré du site, après l’éviction de Rajoelina).
8Communiqué du Parti républicain chrétien (PRC), « Vote/Minarets : une réponse franche et courageuse des Suisses », 30 novembre 2009, site Internet [http://www.prc-france.org/].
9« Les Suisses votent l’interdiction des minarets : Vers une saisie de la Cour européenne ? », article du Figaro posté par Nicolas Ciarapica sur le site Blogdei le 29 novembre 2009. À dater du 1er décembre 2009, 51 commentaires ont été publiés sur ce site, dans la rubrique « Dhimmitude et islamisation de l’Occident ».
10« Raymond », commentaire sur le site Blogdei le 30 novembre 2009 à 3 h 50.
11En lettres majuscules dans le commentaire original. « Yves L. », commentaire sur le site Blogdei le 30 novembre 2009 à 9 h 08.
12« Tommyab », commentaire sur le site Blogdei le 30 novembre 2009 à 17 h 44.
13« Emmanuel », commentaire sur le site Blogdei le 30 novembre 2009 à 19 h 48.
14Henrik Lindell, « L’affaire des minarets : le malaise », site Internet Dieu-et-moi.com, mis en ligne le 11 décembre 2009 [http://www.dieu-et-moi.com/actualites/226-laffaire-des-minarets-le-malaise.html], consulté en mai 2010.
15Ainsi, le portail Internet français Riposte Laïque, représentant d’un milieu de pensée qui n’a rien d’évangélique, et qui défend une laïcité « dure » à forte connotation antimusulmane, estimait, le 2 décembre 2009, que « Le vote des minarets suisses démontre le fossé entre les peuples européens et leurs nomenklaturas médiatico-politiques » (post publié par Roger Heurtebise, adresse Internet [http://www.ripostelaique.com/L-affaire-des-minarets-suisses.html], site consulté en mai 2010).
16Henri Tincq, « Le choc de deux fondamentalismes », Le Monde, 1er avril 2003.
17Cet argument est revenu quasi systématiquement dans les prises de position évangéliques hostiles aux minarets.
18Sur le site du Réseau évangélique suisse, on peut lire par exemple ce paragraphe, sous le titre « Quelle suite après la votation des minarets ? » (sans nom d’auteur) : « Il est bon de rappeler que, dans son histoire, la Suisse a déjà vécu des tensions entre les communautés religieuses qui la composent, interrogeant par là les relations entre l’Église et l’État. Il suffit de penser à la guerre confessionnelle du Sonderbund de 1847, ou au Kultukampf du xixe siècle qui a conduit à l’interdiction l’ordre des Jésuites jusqu’en 1973. Il est temps aujourd’hui de repenser la place du religieux dans l’espace public, et de définir les conditions qui permettent de vivre paisiblement les uns aux côtés des autres. Il est important que les évangéliques participent à ce débat » (consulté en juin 2010). Voir aussi l’intégralité du texte de Christian Bibollet, co-fondateur de l’IQRI – Institut pour les questions relatives à l’islam – lié au Réseau évangélique (PDF consulté en mai 2010 sur le site du RSE) : « Quel avenir pour l’après-votation sur les minarets ? ». Ce texte comporte une très large réflexion historique sur les spécificités de la diversité culturelle et religieuse helvétique [http://www2.each.ch/filepool/Apres_votation_minarets_CBI-_-_-241de19bed6510911850519569a52597.pdf].
1972 % des pentecôtistes et 68 % des charismatiques états-uniens interrogés en 2006 dans le cadre d’une vaste enquête internationale commanditée par le Pew Forum on Religion and Public Life soutiennent la guerre contre le terrorisme mené par les États-Unis. Au Chili, seulement 28 % des pentecôtistes et 27 % des charismatiques approuvent la war on terror conduite en 2003 par George W. Bush Jr, soit un pourcentage encore plus faible que celui de la population globale chilienne (33 % des personnes interrogées). Enquête internationale Spirit and Power, A 10-Country Survey of Pentecostals, Pew Forum on Religion and Public Life, octobre 2006. Téléchargeable sur le site : [http://pewforum.org/surveys/pentecostal/].
20Édictée en 1555, la paix d’Augsbourg a ouvert en Europe le « temps des Confessions » territorialisées : à chaque territoire, une homogénéité confessionnelle.
21Voir en particulier cet entretien de Henrik Lindell avec Stéphane Lauzet : « À titre personnel, je peux vous dire que je souscris pleinement à la position du Réseau évangélique, qui est la branche suisse de l’Alliance. Je crois que le résultat de cette votation est une mauvaise réponse à une vraie question. Il traduit un véritable malaise, la peur de l’autre, un manque de fondement et une crainte par rapport à l’avenir » (site [http://www.dieu-et-moi.com/thematiques/], entretien mis en ligne le 9 janvier 2010).
22Dont les formulations touchent parfois à l’islamophobie pure et simple, au sens non pas d’une critique des doctrines de l’islam, mais d’une stigmatisation négative englobante fondée sur des amalgames réducteurs, destinée à nourrir une figure répulsive. Exemple : l’islam est nécessairement terroriste, etc.
23Voir Ulrich Beck, Qu’est-ce que le cosmopolitisme ? Paris, Aubier, 2006. L’auteur y analyse le processus de lent dépassement des frontières, mais aussi l’intériorisation par les acteurs culturels du pluralisme, qui travaille d’après-lui l’Union européenne.
Auteur
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Sébastien Fath
Chargé de recherche CNRS, Groupe sociétés, religions, laïcités (CNRS, EPHE, Paris)
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