La libre-pensée, une religion comme une autre ? Financement public et gestion de la pluralité religieuse et philosophique en Belgique
p. 47-60
Texte intégral
1L’analyse du financement public des communautés convictionnelles1 livre-t-elle des éclairages particuliers sur la gestion de la pluralité religieuse ? Le présent texte entend répondre par la positive, au départ du cas belge. Après une brève présentation de notre approche et de la situation nationale étudiée, une troisième partie proposera une lecture de la gestion de la pluralité convictionnelle en traitant de l’ouverture du système (y compris à la libre-pensée), du dialogue intra-et interconvictionnel ainsi que du dialogue entre les communautés convictionnelles et les pouvoirs publics.
♦ Ancrage théorique
2Nous nous inspirons avec une certaine liberté de l’instrumentation de l’action publique, définie par Lascoumes et Le Galès (2004) comme « l’ensemble des problèmes posés par le choix et l’usage des instruments/outils […] qui permettent de matérialiser et d’opérationnaliser l’action gouvernementale ». Ces auteurs définissent l’instrument d’action publique comme « un dispositif à la fois technique et social qui organise des rapports sociaux spécifiques entre la puissance publique et ses destinataires en fonction des représentations et des significations dont il est porteur ». Ils proposent cinq catégories d’instruments : trois ont des intitulés partagés avec d’autres auteurs2 : les instruments législatifs et réglementaires, les instruments économiques et fiscaux, les instruments informatifs et communicationnels ; s’y ajoutent les instruments conventionnels et incitatifs et, enfin, les normes et standards. Soulignons que, contrairement aux autres catégories d’instruments, les instruments économiques et fiscaux font l’objet d’une relative convergence quant à leur contenu dans la littérature théorique.
3Or, les instruments économiques sont centraux dans l’affirmation de deux régimes de relations Églises-États que nous considérons comme idéal-typiques : si de nombreuses classifications existent, ces régimes peuvent en effet, in fine, se résumer à deux grands modèles (Portier, 2010, p. 243), chacun lié à un mode de (non) financement. Le premier modèle est qualifié de séparation, voire d’abstention, d’opposition ou encore d’hostilité. Il est incarné par la France et son régime de laïcité, lui-même incarné par la loi de 1905 instituant la séparation des Églises et de l’État et son art. 2 : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte… » Le régime existant en Belgique, qualifié de neutralité, est une incarnation du second modèle, celui de la coopération. Le financement des cultes (étendu ensuite aux communautés philosophiques non confessionnelles3) y figure dans la Constitution dès l’indépendance nationale.
4L’approche proposée, reposant sur les instruments économiques et financiers et plus particulièrement les instruments budgétaires et fiscaux, présente plusieurs apports originaux. D’abord, les classifications habituelles en matière de relations Églises-État, reposant sur une base juridique, ont généralement comme extrêmes les Églises d’État ou établies d’une part, la laïcité française d’autre part. Or, il n’est pas certain que les cultes soient davantage financés en Grande-Bretagne (Églises établies) qu’en France (laïque). Second apport, le budget permet de jauger ce que le langage courant appelle la « volonté politique ». Ainsi, l’affectation de moyens budgétaires – par définition rares et polyvalents – à une politique reflète d’abord la volonté du pouvoir exécutif (cf. la prise en charge des traitements des imams en Belgique ou l’organisation des aumôneries musulmanes en France), mais témoigne également d’arbitrages opérés par le pouvoir politique compte tenu de revendications et demandes d’origines diverses4. Ensuite, l’inscription de moyens budgétaires permet de « dater » certains changements ou inflexions dans les politiques. Ainsi, l’examen des budgets de la Région de Bruxelles-Capitale permet d’identifier l’apparition des crédits destinés à la laïcité organisée (2001), à l’islam (2005) ainsi qu’à la gestion des politiques à l’égard des communautés convictionnelles (2008). Enfin, les conditions et/ou critères d’accès au financement public ou de répartition de celui-ci peuvent également contribuer à reconstruire la perception du problème public par les acteurs (au premier plan, les acteurs politiques) et l’hypothèse d’intervention pour y répondre. Prenons la cohésion sociale, objectif politique fréquemment énoncé en la matière par les décideurs politiques. En Région flamande, les critères de reconnaissance mettent l’accent sur l’intégration dans la société d’accueil, en particulier au travers de l’usage du néerlandais, ainsi que sur les questions d’ordre public. Par contre, en Région de Bruxelles-Capitale, des interventions particulières concernent le culte islamique, la politique s’y inscrivant apparemment davantage dans un souci de reconnaissance d’un groupe minoritaire (Taylor, 19945).
♦ Périmètre de recherche
5Le périmètre proposé est le financement des communautés convictionnelles par les pouvoirs publics, par voie budgétaire ou fiscale (dépenses fiscales, impôt affecté ou d’église…), des dépenses liées à l’exercice, à la pratique ou à la transmission publique d’un culte, d’une religion ou d’un courant philosophique non confessionnel.
6L’appartenance de certains postes à un tel périmètre pose toutefois question.
- Les recettes fiscales résultant des dépenses budgétaires (par exemple l’impôt sur le revenu payé par les ministres des cultes) ne sont pas prises en compte ici6.
- Les crédits affectés à la conservation des bâtiments classés (crédits « patrimoine ») contribuent incontestablement à l’entretien de nombre de lieux de culte mais ne sont pas octroyés en fonction de l’affectation convictionnelle et seraient vraisemblablement maintenus en cas de perte de celle-ci (Husson, 2000, p. 55-56).
- Les pensions des ministres des cultes et délégués laïques, bien que découlant du régime de relations entre l’État et les communautés convictionnelles, ne peuvent toutefois être considérées comme un financement direct de ces dernières.
- Les dépenses fiscales (par exemple l’exonération de fiscalité immobilière sur les lieux de culte) reposent parfois sur d’autres considérations que l’affectation convictionnelle (Husson, 2000, p. 67-70).
- Les cours de religion (et, en Belgique, de morale non confessionnelle) organisés et/ou financés par les pouvoirs publics sont normalement à prendre en compte mais sont généralement traités de manière séparée en Belgique7.
- Enfin, les interventions publiques en dehors du périmètre retenu (tels les subsides environnementaux ou touristiques) ne sont pas prises en considération.
♦ Le cas belge
7Les territoires de la future Belgique (Pays-Bas autrichiens et principauté de Liège) furent annexés par la France en 1795. Le Concordat de 1801 et les législations en découlant y furent donc appliqués8, mettant en place un dispositif basé sur la civilisation paroissiale : les fidèles se retrouvent au lieu de culte (dont l’entretien est à charge de la commune) sous la guidance du ministre du culte (payé par l’État), le coût du fonctionnement du culte étant pris en charge par la commune en cas d’insuffisance des revenus de la fabrique.
8Après l’union avec les Pays-Bas en 1815, l’indépendance fut acquise en 1830, fruit de l’unionisme, alliance politique entre catholiques et libéraux. La Constitution de 1831, particulièrement libérale, prévoyait la prise en charge des traitements et pensions des ministres des cultes, mais le catholicisme – alors religion dominante9 – n’est pas établi en religion d’État et aucun Concordat n’est conclu ; les cultes protestant et israélite restent reconnus, rejoints ensuite par le culte anglican. Les canaux de financement établis sous Napoléon sont maintenus, au nom de l’utilité sociale des cultes, entendue comme la contribution à l’ordre social, à la morale et à l’ordre public (de Coorebyter, 2005). Le système belge apparaît à l’époque paradoxal, car il organise un financement non négligeable sans l’accompagner de mesure de police des cultes.
9À partir des années 1970, des changements importants vont s’amorcer dans la société belge : tandis que le système des cultes va s’ouvrir graduellement à d’autres communautés convictionnelles, la Belgique va connaître plusieurs réformes institutionnelles et devenir un État fédéral en 1993, ce qui aura un impact sur les compétences liées aux communautés convictionnelles. La situation actuelle est résumée dans le tableau 1, qui propose une vue schématique croisant compétences, suite à la réforme de l’État de 2001, et interventions budgétaires.
Tableau 1. Détail des interventions budgétaires.
| Intervention (autorité supportant la charge si autre que l’autorité compétente) | Montant (millions €) (a) | Remarques |
| ENSEMBLE 1 : FINANCEMENT STRICTO SENSU | ||
| Compétences fédérales | ||
| Subsides aux organes représentatifs | 3,4 | Pour deux organes représentatifs (hors bouddhistes). |
| Traitements des ministres des cultes et des délégués laïques | 101,7 | Dont 81,2 millions pour le culte catholique, 11,0 pour la laïcité organisée et 9,5 pour les autres cultes. Traitements pour postes « de terrain » et « de staff ». Inégalités de traitement. |
| Couverture du déficit des établissements laïques (provinces [b]) | 9,6 | Y compris entretien des bâtiments et interventions provinciales en faveur des associations laïques. |
| Compétences des Régions wallonne, flamande et de Bruxelles-Capitale (c) | ||
| Couverture du déficit des établissements catholiques, protestants, israélites et anglicans (communes) | 105,5 (est.) | Y compris indemnité de logement aux desservants, entretien des lieux de culte, subsides facultatifs (principalement aux associations laïques). |
| Couverture du déficit des fabriques cathédrales catholiques, des établissements islamiques et orthodoxes (provinces [b]) | 2,8 | Y compris travaux aux lieux de culte. |
| Travaux aux bâtiments | 7,9 (d) | Dont +/- 10 % pour les bâtiments laïques (jusqu’à 30 % en Région wallonne en 1998-2000 – phase de rattrapage). |
| Compétences des communautés française, flamande et germanophone | ||
| Émissions radio-TV | 1,8 (est.) | |
| Compétences fédérales, régionales ou communautaires | ||
| Aumôniers et conseillers moraux | 7,5 (est.) | Défense, hôpitaux, prisons, pêche maritime, protection de la jeunesse… Présence inégale des communautés convictionnelles. |
| TOTAL 1 | 240,1 (est.) | |
| ENSEMBLE 2 : POSTES PARTICULIERS | ||
| Pensions (Pouvoir fédéral) | 35,5 | Favorable au culte catholique. |
| Bâtiments classés (régions ou communautés) | 30,9 | Dont 25,9 millions en Flandre. Hors interventions RBC et fédérales (Beliris). |
| Exonération fiscalité immobilière (régions/pouvoirs locaux) | 13,7 (est.) | Pour bâtiments affectés gratuitement à l’exercice public du culte (même non reconnu) ou à l’assistance morale laïque. |
| TOTAL 2 | 320,2 (est.) | |
| ENSEMBLE 3 : ENSEIGNEMENT | ||
| Cours de religion et de morale (e) (communautés) | 325 (est.) | Traitements des enseignants catholiques : 68,2 % (80 % des élèves), enseignants des cours de morale : 19,4 % (15 % des élèves) ; cultes minoritaires : 12,4 % (5 % des élèves) (Husson, 2000). Hors enseignement supérieur. |
| TOTAL 3 | 645,2 (est.) | |

(a) Montants 2008 en général. Si donnée estimée (est.), voir Husson (2000, 2005 et 2010) pour les détails.
(b) Par la région en Région de Bruxelles-Capitale (RBC).
(c) Compétence transférée par la Région wallonne à la communauté germanophone sur son territoire.
(d) Hors Région de Bruxelles-Capitale (montants limités).
(e) Cours d’une religion reconnue ou de morale non confessionnelle (appelés « cours philosophiques ») obligatoire dans l’enseignement public primaire et secondaire ; cours de religion catholique obligatoire dans l’enseignement catholique (financé par les pouvoirs publics). Les autorités religieuses désignent les enseignants des cours de religion et en établissent le programme. Le lien entre le cours de morale et les organisations laïques est plus complexe (Husson, 2000, p. 71-76 ; Husson et Sägesser, 2002, p. 36-37).
10Le tableau 2 ventile les interventions citées ci-dessus par communauté bénéficiaire.
11Un premier constat est que le financement direct (total 1, estimé à 240 millions €10), sur lequel se concentrent les débats, représente moins de 40 % de l’ensemble incluant les cours de religion et de morale (total 3).
12Ensuite, le pourcentage obtenu par les diverses communautés peut varier selon le total pris en considération. La part reçue par le culte catholique est ainsi de 81,8 % dans le total 1, 85,9 % dans le total 2 (poids des pensions et du patrimoine) et 77,0 % dans le total 3 (témoignant d’un effort consenti en faveur des cours de religions minoritaires).
13Enfin, une comparaison avec des données antérieures montre le déclin de la part catholique qui passe de 88,7 % du total 1 en 2000-2001 à 81,8 %, principalement à la suite de la baisse du nombre de prêtres. Dans le même temps, reflet d’une volonté politique, la part de la laïcité organisée a progressé de 7,9 % à 10,6 % et celles des autres cultes (et du bouddhisme) de 3,4 % à 7,6 %. Soulignons qu’il s’agit non pas de pourcentages déterminés ex ante par le pouvoir politique mais bien d’un calcul ex post.
Tableau 2. – Répartition globale du financement public (en millions EUR) (a).
| Culte/Communauté philosophique | Total 1 Dépenses directes |
% | Total 2 Avec dépenses particulières |
% | Total 3 Avec enseignement |
% |
| Catholique Protestant Israélite Anglican Islamique Orthodoxe Laïcité org. Bouddhique Total |
196,3 7,0 1,2 0,6 6,8 2,5 25,6 0,2 240,1 |
81,8 % 2,9 % 0,5 % 0,2 % 2,8 % 1,1 % 10,6 % 0,1 % 100,0 % |
275,2 7,7 1,3 0,6 6,9 2,6 25,8 0,2 320,2 |
85,9 % 2,4 % 0,4 % 0,2 % 2,1 % 0,8 % 8,0 % 0,0 % 100,0 % |
496,9 22,3 3,4 0,7 29,0 3,8 88,9 0,2 645,2 |
77,0 % 3,5 % 0,5 % 0,1 % 4,5 % 0,6 % 13,8 % 0,0 % 100,0 % |

14Ce tableau peut également amener à s’interroger sur l’équité du système11. De fait, ces parts reçues in fine par chaque communauté convictionnelles peuvent être confrontées à un ou plusieurs indicateurs rendant compte de leur présence respective dans la société : appartenance déclarée12, demande d’assistance de la part des usagers13, statistiques particulières14, choix exprimé par les électeurs ou les contribuables15, enquêtes multicritères16… Mais ne conviendrait-il pas d’intégrer également d’éventuels correctifs prenant en compte, par exemple, un rattrapage (en formations, en locaux…) en faveur des communautés convictionnelles nouvellement reconnues, la diversité des formes de pratique ou encore l’existence d’un parc immobilier plus ancien et donc davantage énergivore ? Quoi qu’il en soit, la diversité des financements (fédéral, régions…) pose le problème d’une cohérence globale de la part des pouvoirs publics (Husson, 2000 et 2010).
15En conclusion, on observera que, compte tenu du dispositif existant et contrairement à la situation française, ce n’est pas la question de l’islam qui est à l’origine de la réinscription du financement des cultes à l’agenda politique depuis la fin des années 1990, mais bien des questions relatives à la répartition et l’objectivation du financement public17 ainsi que le souhait d’une plus grande égalité de traitement entre communautés convictionnelles. Il peut toutefois sembler paradoxal de vouloir, d’une part, harmoniser et clarifier les canaux et instruments de financement et, d’autre part, de régionaliser une partie des compétences, amenant à quatre régimes – régionaux – des cultes à côté d’un régime – fédéral – des communautés philosophiques non confessionnelles.
16Pour cadrer les problèmes et identifier des pistes de réformes, des travaux ont été menés aux niveaux régional (Husson, 2005 ; Sägesser, 2007) et fédéral, où la Commission des sages (2006) a laissé la place à un groupe de travail qui a remis ses conclusions en deux phases, octobre 2010 et avril 2011 (Christians et al., 2010, 2011). Démontrant une forte dépendance au sentier emprunté, le principe du financement n’est toutefois guère remis en cause.
♦ Une lecture du système belge sous l’angle de la pluralité convictionnelle
L’ouverture du système
17En 1970-1971 furent déposées les premières propositions de loi visant à reconnaître la « religion mahométane » ainsi que le courant libre penseur, un moment jointes dans une proposition de modification de la loi de 1870 relative au temporel des cultes. C’est d’ailleurs sur cette base que le culte islamique fut reconnu en 1974. Le courant libre penseur, peu heureux de se voir reconnaître par une loi relative aux cultes, préféra poursuivre son action politique pour une reconnaissance ad hoc, concrétisée principalement par une loi octroyant un subside provisoire destiné à permettre la structuration du mouvement (1981), l’insertion de la prise en charge des traitements et pensions des délégués des communautés philosophiques non confessionnelles dans la Constitution (1993) et, enfin, la loi relative aux délégués et aux établissements chargés de la gestion des intérêts matériels et financiers des communautés philosophiques non confessionnelles (2002).
18Le culte orthodoxe fut reconnu en 1985 (par la même voie que le culte islamique) et un arrêté royal octroyant un subside à l’Union bouddhique belge marqua, fin 2007, la reconnaissance provisoire du bouddhisme comme communauté philosophique non confessionnelle, à l’instar de la laïcité organisée.
19L’analyse de ces reconnaissances à l’aune des instruments financiers permet de constater que :
-
reconnaissance et financement sont liés dans la vision politique et administrative belge ;
-
la reconnaissance de nouvelles communautés convictionnelles s’est opérée sans que cela réduise les moyens de celles déjà reconnues ;
-
des moyens budgétaires ont été accordés au culte islamique, à la laïcité organisée et au bouddhisme pour leur permettre de se structurer et de s’organiser ; la « pré-reconnaissance » de la laïcité organisée et du bouddhisme peut être clairement liée à l’octroi d’un premier subside de cette nature18 ;
-
des initiatives d’accompagnement ont été financées afin de former les administrateurs de mosquées ;
-
les cours de religion ont généralement été organisés et financés peu de temps après la reconnaissance (dès 1975-1976 pour les cours de religion islamique), le dispositif permettant également l’organisation des cours de religion minoritaires, plus coûteux par élève ;
-
par contre, l’ouverture des aumôneries aux nouvelles communautés a été globalement plus lente que dans d’autres pays.
20L’effort consenti pour permettre à plusieurs communautés convictionnelles de s’organiser, de se structurer, voire de former des cadres, contribue également à réduire la dotation inégale en ressources – monétaires mais aussi juridiques, humaines, cognitives, interactives et patrimoniales – entre communautés convictionnelles.
21L’ouverture est également conditionnée par la dimension sécuritaire, très présente aux débuts du xixe siècle et à nouveau d’actualité. Le financement public la prend en compte via le critère de reconnaissance imposant de ne pas avoir d’activité contraire à l’ordre public ainsi que par :
-
les habilitations de sécurité imposée aux membres de l’Exécutif des musulmans de Belgique (EMB) et aux aumôniers et conseillers moraux des prisons (loi « screening », 2005) ;
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la possibilité de ne pas reconnaître une communauté cultuelle locale présentant un risque pour la sécurité nationale (accord de coopération État-Régions, 2004 et 2008) et les aspects de sécurité dans les critères de reconnaissance des communautés cultuelles locales fixés par le gouvernement flamand en 2005 ;
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l’engagement demandé aux ministres des cultes par le Service public fédéral justice de respecter la Constitution belge et de ne pas recevoir de rémunération d’une instance étrangère.
Reconnaissance et dialogue intraconvictionnel
22Les pouvoirs publics belges entendent qu’une communauté convictionnelle qui aspire à la reconnaissance soit structurée, c’est-à-dire qu’elle dispose d’un organe représentatif19. Le problème (public) porte à la fois sur le mode d’organisation de l’organe représentatif (le référentiel ayant longtemps été l’organisation pyramidale de type catholique) et sa représentativité, les autorités considérant que ce sont les grands courants religieux qui sont reconnus et que l’organe représentatif doit comprendre « le plus possible des principales associations qui sont structurées ». Ce cadre a eu un impact substantiel sur l’organisation, le fonctionnement et le dialogue interne aux communautés convictionnelles reconnues ou aspirant à l’être, comme l’illustrent les exemples suivants.
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Culte protestant : l’organe représentatif reconnu en 1839 était le synode de l’Union des Églises protestantes de Belgique, devenue en 1978 l’Église protestante unie de Belgique (EPUB). En 1998, celle-ci refusa de rejoindre le Synode fédéral des Églises protestantes et évangéliques de Belgique (SF), alors constitué par diverses dénominations évangéliques, mais des négociations furent entamées « pour organiser tous les domaines […] confiés au culte protestant par les autorités » (CACPE, 2002). Le SF était en effet conscient qu’il n’obtiendrait pas de reconnaissance sans un accord avec l’EPUB et l’EPUB, sans ouverture au courant évangélique en pleine croissance, risquait de voir sa représentativité mise en question. « À la demande de l’État belge20 », le SF et l’EPUB décidèrent fin 2002 de créer le Conseil administratif du culte protestant-évangélique (CACPE), reconnu peu après comme organe représentatif. Les contacts ainsi instaurés afin de répondre à l’exigence des pouvoirs publics ont apparemment entraîné d’autres collaborations, telle la décision de partager la Maison du protestantisme, inaugurée fin 2009 à Bruxelles.
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Culte israélite : le Consistoire central a été mis en place en 1832 ; l’assemblée consistoriale est composée de représentants des communautés locales reconnues. La présence de courants parfois antagonistes au sein du judaïsme belge a toutefois amené les pouvoirs publics à procéder de manière pragmatique : contrairement à ce qui a été fait dans le cas protestant, la démarche a été de permettre la coexistence pacifique plutôt que de contraindre à la cohabitation. Ainsi, le Consistoire ayant pris ses distances avec le courant libéral depuis la fin du xixe siècle, le culte israélite compte une communauté locale, la synagogue libérale Beth-Hillel (Bruxelles), qui n’est que formellement reconnue par l’organe représentatif21 et ne siège pas à l’assemblée consistoriale.
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Culte islamique : l’histoire – complexe – de la représentation de l’islam est, depuis ses origines, marquée par la cohabitation obligée entre origines nationales d’une part, entre courants théologiques d’autre part, et la difficulté de constituer un organe représentatif sans intervention extérieure. L’État belge a donc été amené à organiser des élections pour l’assemblée de l’Exécutif des musulmans de Belgique en 1998 et 2005, des quotas étant fixés par origine nationale (marocaine, turque, convertis, autres). Le travail de l’organe représentatif a toutefois été gelé à plusieurs reprises suite aux tensions internes et à divers problèmes administratifs et judiciaires liés à l’utilisation du subside de fonctionnement (Sägesser et Torrekens, 2008), la situation ne se rétablissant partiellement qu’à partir de 2007.
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Culte orthodoxe : face à une très grande diversité en termes d’origines et d’affiliations internationales (patriarcat œcuménique de Constantinople, patriarcat de Moscou, Église russe hors frontières, Églises roumaine, bulgare et serbe…), l’approche a été différente : il n’y a pas d’organe de concertation en tant que tel et le métropolite-archevêque du patriarcat oecuménique de Constantinople est reconnu « comme organe représentatif de l’ensemble de l’Église orthodoxe22 ». Il dispose ainsi d’une autorité morale et joue un rôle d’intermédiaire entre ces composantes et les pouvoirs publics, sans avoir toutefois d’autorité religieuse en dehors de son archevêché. Les contacts entre composantes du culte orthodoxe, d’abord limités, se développent graduellement afin de gérer divers domaines liés à la reconnaissance tels que les aumôneries et les cours de religion.
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Libre-pensée : si diverses associations laïques sont apparues dès le xixe siècle (dont la Ligue de l’enseignement en 1864), c’est surtout dans les années 1950 qu’apparaissent et se développent diverses associations catégorielles ou généralistes, ce qui aboutira à la constitution du Centre d’action laïque en 1969 et de son pendant néerlandophone, l’UVV, deux ans plus tard. C’est deux institutions constituent le Conseil central laïque, organe représentatif de la « laïcité organisée ». Le mouvement laïque est ainsi parvenu à fédérer un large ensemble d’associations, ce qui lui a permis d’obtenir une reconnaissance comparable à celle des cultes, notamment au plan financier23 (Husson et Sägesser, 2002 ; Sägesser et Husson, 2002 ; Willaime, 2010).
23À cette configuration nationale se sont ajoutées, en Région flamande24, les dispositions du décret de 2004 relatif à l’organisation matérielle et au fonctionnement des cultes reconnus qui impose la création d’un organe coupole lorsque quatre établissements d’un même culte sont présents sur un même territoire communal ou provincial. Si cela a contraint à la cohabitation des conseils d’administration protestants de différents courants, le décret a toutefois été amendé afin de ramener de 4 à 3 – pour le seul culte israélite – le nombre d’établissements à partir duquel une telle coupole doit être créée, afin d’éviter que des synagogues anversoises de divers courants n’aient à cohabiter (Overbeeke, 2005, p. 127).
24Ces exemples montrent que la structuration d’initiatives et d’associations diverses a été généralement un préalable à la démarche de reconnaissance ; par contre, comme en France, l’État belge a dû intervenir pour organiser la structuration du culte islamique. Le principe de représentation unique par grand courant convictionnel, lié au mécanisme de financement, a également contraint les cultes autres que catholiques à un dialogue intraconvictionnel, entraînant la création de structures destinées à assurer la gestion du culte, parfois étendues à d’autres domaines. Enfin, témoignant de l’importance qu’y accordent les pouvoirs publics, des subsides ont généralement été octroyés pour faciliter la structuration des communautés convictionnelles en voie de reconnaissance. Cependant, d’importantes disparités persistent entre organes représentatifs quant aux voies par lesquelles ils sont reconnus et financés (Husson, 2005, p. 25-26 ; Commission des sages, 2006, p. 84-90).
Les relations entre communautés convictionnelles et pouvoirs publics
25Abordons maintenant les plateformes ou autres dispositifs mettant en présence des représentants des communautés convictionnelles et des pouvoirs publics afin de débattre d’un agenda fixé en commun. Au niveau fédéral, cela apparaît relativement limité : coopération entre branches de l’aumônerie militaire en vue de partager des ressources matérielles ou d’organiser un roulement entre aumôniers lors des opérations extérieures (Husson, 2007), invitation ponctuelle des autorités politiques à l’occasion des vœux, groupes de travail destinés à aménager telle législation… En l’absence d’initiative mettant en présence représentants des communautés convictionnelles et des pouvoirs publics – aucun crédit budgétaire n’est d’ailleurs prévu à cette fin –, les concertations relèvent davantage d’un caractère bilatéral. Il en va de même au niveau régional.
26Au niveau des Communautés flamande, française et germanophone, diverses instances de concertations existent en lien avec les cours de religion et de morale, telle la commission des inspecteurs de cours philosophiques25 de la communauté française. Toutefois, c’est davantage au niveau local que les relations multilatérales bénéficient d’interventions financières, celles-ci restent cependant rares, limitées et principalement localisées en Région de Bruxelles-Capitale26.
27Si le dialogue interconvictionnel est généralement promu par le discours politique, le financement est à peine symbolique et relève essentiellement de dépenses facultatives au niveau local. La Belgique semble ainsi se distinguer d’autres pays – dont le Royaume-Uni et l’Espagne – où le soutien public au dialogue interconvictionnel, en partenariat avec les pouvoirs publics, apparaît plus important.
Les relations entre communautés convictionnelles
28Constitué en 2009 par des représentants des cultes reconnus27 et de divers courants bouddhistes28 et hindous29, le Belgian Council of Religious Leaders30 se définit comme « un instrument de dialogue au sein des différentes religions implantées en Belgique » (ouvrant la voie à la négociation valorielle31) et vise à « être l’interface entre les religions et les autorités civiles et politiques » (la négociation relative aux intérêts n’est donc pas absente). Le message du premier ministre à l’occasion de l’installation du Conseil a précisé les attentes des pouvoirs publics, soulignant « la promotion de la cohésion sociale », renforcée lorsqu’il y a rencontre « d’identité à identité32 ». Aucun financement public n’est cependant prévu – le cas échéant, une base légale spécifique devrait être trouvée.
29Précédemment, les responsables des diverses communautés convictionnelles ont déjà, ponctuellement, adopté ensemble des positions dans divers dossiers : situation des sans-papiers, assistance morale et religieuse en prisons ou, au début des années 2000, coalition afin de maintenir les cours de religion et de morale dont le remplacement par un cours de philosophie et/ou d’histoire des religions était envisagé. Au niveau local, certaines collaborations et plateformes se sont constituées. Elles sont généralement informelles et ponctuelles, par exemple la mise à disposition de locaux au profit d’un autre culte, sur une base régulière ou ponctuelle.
30Comme le soutien au dialogue interreligieux ou interconvictionnel, avec ou sans participation des pouvoirs publics, n’est guère encouragé par un soutien financier public, une hypothèse peut être formulée : à l’instar de cet élément de structuration de la société belge qu’est la pilarisation, les pouvoirs publics privilégient les relations bilatérales avec les diverses communautés convictionnelles. En termes de cohésion sociale, une autre hypothèse peut être que les pouvoirs publics privilégient une politique de reconnaissance (au sens de Taylor et de Honneth), afin que les membres des communautés convictionnelles minoritaires ne se sentent pas discriminés ou méprisés, plutôt qu’une politique active destinée à structurer le « vivre ensemble » régulièrement avancé dans les discours politiques.
♦ Conclusion
31L’analyse du système belge permet d’en percevoir la capacité d’adaptation et d’évolution, qui a permis la reconnaissance de nouvelles communautés convictionnelles (y compris la libre-pensée) depuis 1970. Le système semble toutefois avoir atteint ses limites et une révision en profondeur s’avère aujourd’hui nécessaire, ainsi qu’en témoignent les travaux menés au niveau fédéral depuis 2005. On note également le retour de la dimension sécuritaire.
32Si les dispositifs de reconnaissance et de financement amènent à un important dialogue (portant principalement sur une négociation d’intérêts, la négociation valorielle semblant être peu présente) au sein des communautés convictionnelles reconnues, les initiatives de dialogue interconvictionnel (qu’il s’agisse de négociations valorielles ou d’intérêt) ne sont guère soutenues financièrement par les pouvoirs publics. Cela peut a priori sembler paradoxal alors que le discours politique promeut le « vivre ensemble » dans le cadre de la cohésion sociale, laquelle est d’ailleurs approchée différemment selon les régions.
33Dès lors, les dispositifs en place ne refléteraient-ils pas davantage le « vivre côte à côte » de la pilarisation, élément structurant de la société belge, plutôt que le « vivre ensemble », entendu comme le dialogue interconvictionnel ? Cette question, importante, ne semble toutefois pas inscrite en tant que telle à l’agenda politique.
Bibliographie
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Notes de bas de page
1Concept permettant de prendre en compte les cultes mais aussi les organisations de la libre-pensée (appelées laïques en Belgique francophone et en France ou humanistes au niveau international) ainsi que d’autres communautés philosophiques non confessionnelles comme les bouddhistes.
2Notamment Hood et Margetts (2007) et Bemelmans-Videc et al. (2007).
3Pour Willaime (2008, p. 177), à cet égard, le modèle belge se diffuse à l’échelle européenne.
4Cf. notamment les demandes de la laïcité organisée (Sägesser et Husson, 2002 ; Husson et Sägesser, 2002) ou du culte catholique concernant les assistants paroissiaux.
5Renvoyant aux travaux de Honneth, il pourrait également être fait référence à la reconnaissance juridique et culturelle ou au mépris de l’exclusion sociale (que les pouvoirs publics entendent ici éviter).
6La Commission des sages (2006) prenait toutefois en compte ces effets de retour dans le chiffrage des ses propositions.
7Voir notamment Husson (2000) et Husson et Sägesser (2002).
8Le décret impérial de 1809 sur les fabriques d’église est toujours en vigueur en Régions wallonne et de Bruxelles-Capitale.
9Il y avait 99,5 % de catholiques lors du recensement de 1846 (Commission des sages, 2006, p. 2).
10Le montant 2010 est de même ordre mais la ventilation n’a pu être actualisée pour la présente publication. À titre indicatif, cela représente l’équivalent de 0,7 % de l’impôt sur le revenu, hors fiscalité communale additionnelle.
11L’efficience, l’efficacité, la légitimité ne seront pas abordées ici.
12Contrairement à la situation de 1846, les recensements n’abordent plus l’appartenance religieuse. Le quotidien Le Soir (2010) aboutissait récemment à 60 % de Belges se déclarant catholiques ; cet ordre de grandeur nous semble raisonnable (sur les indicateurs : Husson, 2000).
13Expérience menée, non sans difficulté, auprès des détenus.
14Par exemple en matière de baptêmes ou de funérailles.
15Système de consultation populaire, proposé par le Centre d’action laïque, ou de l’impôt affecté existant en Italie.
16Proposé par la Commission des sages (2006).
17Les milieux laïques dénonçant la part obtenue par le culte catholique.
18Dans le cas de l’islam, les subsides de fonctionnement n’ont été accordés que près de vingt ans après la reconnaissance officielle du culte.
19Cette exigence n’a guère généré de problème ou de conflit, hormis dans le cas de l’Exécutif des musulmans de Belgique, évoqué par la suite.
20Dossier de presse publié dans Plural, 5 novembre 2009.
21Elle est donc financée depuis 1995.
22Arrêté royal du 15 mars 1988.
23L’obtention d’une telle reconnaissance fut l’objet de vifs débats au sein du « monde laïque », certains s’y opposant au motif que cela empêcherait par la suite de remettre en cause le statut et le financement des cultes et singulièrement de l’Église catholique (Sägesser et Husson, 2002, p. 27-28).
24Il n’y a pas de disposition de même ordre dans les autres régions.
25Le terme « cours philosophiques » désigne les cours de religion et de morale non confessionnelle, obligatoires dans l’enseignement primaire et secondaire (cf. tableau 1).
26Un financement à peine supérieur à 10 000,00 €, émanant de 4 communes, sur un total de dépenses ordinaires de 5,9 millions € (budgets 2009) ; outre un subside non récurrent de 30 000,00 € en 2010 à la plateforme Bruxelles-Espérance, créée avec la participation de la Région de Bruxelles-Capitale. En Wallonie, citons le Groupement de recherche et d’action interreligieux (soutenu par la ville de Charleroi jusqu’en 2006) ou l’atelier « cultes » prévu par le Plan local d’intégration de la ville de Namur.
27La laïcité organisée n’a pas été conviée à ce stade.
28Pour rappel, le bouddhisme est en pré-reconnaissance comme communauté philosophique non confessionnelle.
29Non (encore) reconnus en Belgique.
30Source des citations : [http://www.aartsbisdom.be/Z-News/BCRL_opening.html].
31Pour Kuty (1998), la « négociation valorielle » est une transaction sociale qui porte sur les ressources culturelles des acteurs qui sont constamment retravaillées dans les interactions de cette communauté de projet.
Auteur
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Jean-François Husson
Secrétaire général du Centre de recherche en action publique, intégration et gouvernance, Namur. Chercheur associé au Centre de recherche et d’interventions sociologiques, université de Liège
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