La famille de Chandieu et le protestantisme en Beaujolais
p. 131-140
Texte intégral
1Le Beaujolais n’est pas connu pour être terre de protestantisme. On n’a aucune trace d’apparition de la Réforme dans la région dans les années 1530 ni dans les décennies suivantes, alors qu’elle se développe aussi bien à Lyon qu’en Bourgogne du Sud. Des foyers protestants apparaissent cependant, dont on a trace dans les années 1560 : à Belleville, en 1562, vivrait une assez importante minorité huguenote ; de rares seigneurs, comme celui de La Palud, à Quincié, ou le baron de Layé à Saint-Lager sont protestants. Avec le début des guerres de Religion, des troupes protestantes ravagent le Beaujolais, mais elles viennent de l’extérieur : elles s’emparent de Belleville le 2 mai 1562, de Villefranche le 23 août, avant que les catholiques ne reprennent ces deux villes. Le passage des troupes, lors des guerres suivantes, n’épargne pas la région. En 1566 notamment, la flèche de la collégiale de Villefranche brûle et, l’année suivante, c’est l’abbaye de Belleville, avec les tombeaux des princes de Beaujeu, qui est livrée aux flammes. En revanche, la réplique locale de la Saint-Barthélemy semble avoir été modérée. Mais la plupart des protestants préfèrent abjurer et se rallient à la foi catholique. Si l’on en croit le curé de Belleville, il n’y aurait plus que quatre familles protestantes en 1575. Le baron de Layé se réfugie à Genève1.
2Pourtant le Beaujolais est mentionné par l’édit de Nantes, dans le septième article particulier : « Ce qui est accordé par led. article pour l’exercice de lad. Religion es bailliages aura lieu pour les terres qui appartenoient à la feue royne belle mere de Sa Majesté, et pour le bailliage de Beaujolois2 », ce qui signifie que le Beaujolais, comme les autres baillages, a droit à deux lieux de culte. On n’a pas de source indiquant comment ont été choisis ces deux lieux. Mais on sait qu’en 16043 le pasteur Samuel Connain dessert Belleville et Poule4. Ce choix de Poule, en Haut-Beaujolais, où aucune communauté protestante importante ne semble exister, s’explique avant tout par la présence de son seigneur, Jean de Chandieu. Pendant une bonne partie du xviie siècle, le culte y a subsisté grâce à cette famille de Chandieu.
La famille de Chandieu
3La famille de Chandieu ferait partie de la très ancienne noblesse du Dauphiné, connue depuis le xe siècle, issue de l’aristocratie carolingienne du royaume de Bourgogne. Elle a pris le nom du village de Chandieu, au sud-est de l’actuel département du Rhône, où elle établit une motte castrale, sur une petite colline. Les Chandieu sont vassaux des comtes de Savoie à partir du xiiie siècle et ils s’illustrent au service de l’empereur en Italie et jusqu’à Constantinople. Ils ont des possessions considérables à l’est et au sud de Lyon, de Fallavier au pont du Rhône à la Guillotière, comprenant notamment Feyzin et Chassieu ; ils deviennent vassaux des dauphins de France à partir de 1355, peu après l’union du Dauphiné au royaume de France. Pourtant, dès la seconde moitié du xive siècle, leurs possessions territoriales s’amoindrissent, avec la vente de la seigneurie de Ruy, du mandement de Bourgoin, de Meyzieu, d’Heyrieu. En revanche, la terre de Chandieu est érigée en baronnie au début du xvie siècle5.
4Au xve siècle, une branche de la famille acquiert des terres dans le Beaujolais. La tradition considère que c’est le mariage de Pierre de Chandieu avec Ancelise de Propières en 1420 qui permet aux Chandieu de posséder des terres en Haut-Beaujolais, plus précisément dans la haute vallée de l’Azergues, à la limite du Forez : Poule, Jarnioux, Fougères, Propières et la Tour. Pierre de Chandieu devient, en 1431, sénéchal de Lyon en remplacement d’Humbert de Grolée ; mais Raoul de Cazenove, au milieu du xixe siècle, mentionne plutôt le mariage de Pierre de Chandieu avec Aurélie de Propières6. Ce qui est certain, c’est que depuis l’an 1000, les seigneurs de Fougères possèdent à Poule, plusieurs moulins, 23 métairies, une maison-forte transformée en 1355 en château-fort. Ils ont leur tombeau à l’église, dans la chapelle à droite du chœur. À la mort de Robert de Fougères, la propriété passa à la famille de Gléteins, puis, par mariage, à la famille de Propières.
5Mais d’autres sources appellent le sénéchal de Lyon Louis de Chandieu et en font l’époux d’Aurélie de Propières7. Pour d’Hozier, c’est Françoise, fille de Jean de Chandieu, lui-même fils de Louis, qui aurait épousé le seigneur de Fougères8. Le Laboureur estime, lui, que c’est une autre fille de Jean, Claude, qui serait l’épouse de Georges de Feugères9. Quoi qu’il en soit, c’est au début du xve siècle que Poule et ses environs reviennent à la famille de Chandieu.
6Le château du berceau de la famille, à Chandieu en Dauphiné, n’est pas pour autant abandonné, et il fait l’objet de remaniements au xve siècle10. Mais il semble que les seigneurs de Chandieu s’attachent de plus en plus au Beaujolais. Les terres dauphinoises sont vendues peu à peu au siècle suivant : entre 1533 et 1542, Guillaume de Chandieu puis sa belle-sœur, la dame de Grolée, veuve de Louis de Chandieu, vendent la maison-forte de Touffieu avec tous les droits seigneuriaux qui lui sont attachés. En 1558, après la mort de Guillaume, ses fils Bertrand et Antoine de Chandieu vendent même le château, la terre, la seigneurie, la baronnie et la juridiction de Chandieu. Mais un très long procès suspend la vente qui est contestée par les héritiers de Louis, et elle n’a finalement lieu qu’en 163711. À la fin du xvie et au début du xviie siècle, le château de Chandieu en Dauphiné appartient toujours à la famille Chandieu. Nous verrons que cela a son importance.
7Mais auparavant se déroule un événement considérable : la conversion des Chandieu à la Réforme. C’est sans doute le fils cadet, Antoine, sieur de La Roche, né vers 1534 au château de Chabottes, dans le Mâconnais, qui est le premier gagné par la Réforme12. Envoyé à Paris à la mort de son père vers 1542 par sa mère, Claudine du Mollard, il a pour précepteur Mathias Grandjean, qui est en rapport avec Calvin. Il fait ensuite des études de droit à Toulouse car, en tant que cadet, on le destine aux charges de l’État. Il y fréquente les milieux attirés par la Réforme et il se rend à Genève, où il rencontre Calvin. On le retrouve à Paris en 1554 à l’occasion d’un procès et il ne tarde pas à rejoindre l’Église réformée naissante de Paris. Il est nommé pasteur vers 1556 et exerce son ministère à Paris jusqu’en 1563.
8Entre-temps son frère Bertrand, baron de Chandieu, a également rallié la Réforme. C’est un des chefs de la conjuration d’Amboise. Il meurt à la bataille de Dreux, le 19 décembre 1562, sans héritier, faisant d’Antoine le nouveau baron de Chandieu. Il profite du répit offert par l’édit d’Amboise, en 1563, pour prendre possession de ses biens, notamment du château de Fougères, qui avait été confisqué pendant la guerre. La même année, il épouse Françoise de Félins, dont il a 13 enfants.
Les Chandieu, Lyon et le Beaujolais
9Antoine de Chandieu réside surtout en Beaujolais, à Poule, délaissant de plus en plus Chandieu en Dauphiné. Il travaille à réorganiser les Églises de Bourgogne ; il est notamment présent à Châtillon-sur-Seine, Mâcon et Autun en 1564. Il cherche surtout à établir des cultes réguliers dans les fiefs appartenant à des seigneurs réformés : Amanzé, Vinzelles (près de Mâcon) en 1564, Vaux-Mazille (près de Cluny) en 1566. Il se met aussi au service de l’Église de Lyon, dont il devient pasteur, pour quelques mois, à partir d’octobre 1565. En 1567-1568, pendant la seconde guerre civile, il est enfermé dans son château de Poule. Puis ses biens sont mis sous séquestre et il doit vivre à Genève (de décembre 1568 à mai 1570) et à Lausanne (de septembre-décembre 1568 à mai-septembre 1570). La parution, en 1569, de son Ode sur les miseres des églises françoises montre qu’il a alors conscience de l’ampleur des persécutions et de la gravité de la situation dans laquelle se trouve le protestantisme français.
10De retour en France, il se met au service des Églises de Lyon et du Beaujolais. Il aide le baron de Saint-Lagier, près de Belleville, et le seigneur de Châteaumorand à se pourvoir de ministres. Le 12 novembre 1571, il inaugure le rétablissement du culte public à Lyon. C’est à Poule que meurt, en octobre 1571, sa fille aînée Marie. Mais il doit fuir après la Saint-Barthélemy, à Genève puis à Lausanne. Il continue à accomplir, à distance, ses devoirs de seigneur. À vrai dire, les archives de la famille de Chandieu, pour cette période, sont assez pauvres : des terriers, des censiers, des actes de vente. On dispose aussi des procès-verbaux des assises seigneuriales tenues à Propières de 1573 à 158113. Comme ailleurs, ces assises visent à régler les litiges entre villageois, surtout des dettes, des frais impayés ou des conflits de voisinage, dont une naissance illégitime. Il n’est pas question d’affaires religieuses. Propières, village voisin de Poule, est catholique. Les quelques mentions concernant la religion visent à faire respecter la discipline catholique : même si l’injonction de ne pas jurer Dieu, sans davantage de précisions, et d’obéir à ses commandements, qui revient tous les ans, n’a rien de spécifiquement catholique, celles de ne pas jurer ni blasphémer Dieu, sa Mère, les saints et saintes du paradis, de se tenir correctement à l’église, de ne pas travailler les jours de fête, qu’on retrouve certaines années, le sont davantage. Le seigneur du lieu, il est vrai absent, respecte la confession de ses villageois.
11Antoine de Chandieu ne rentre en France qu’en 1583. Il séjourne à Poule, Chandieu et Chabottes, puis il se fixe à Poule, où il cueille, en décembre 1584, « des violettes de mars au jardin14 ». Les troubles de la Ligue l’incitent à se réfugier à Genève en juin 1585 ; il revient à Poule en août, mais il en est exilé par édit royal et doit partir en Aquitaine dès le 11 août. Il peut rentrer en France en 1587, où il se met au service d’Henri de Navarre. Ses œuvres poétiques, en particulier ses Octonaires, parus pour la première fois en 1583, évoquent la destruction de la France par la guerre et la fragilité de la condition humaine. Il meurt le 23 février 1591 à Genève, sans être retourné dans ses terres du Beaujolais.
12Son fils Jean hérite de ses biens, ainsi que de la faveur d’Henri IV. Gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, colonel d’un régiment d’infanterie, il est nommé commissaire pour l’exécution de l’édit de Nantes en Auvergne en 1599 ; il tente notamment, mais en vain, d’établir le culte réformé à Issoire. Il épouse en 1596 Marie de Terrières, fille de Jacques sieur de Chapes en Bourbonnais, maréchal de camp des armées du roi, et d’Anne de Mily15. Il ne vit plus guère en Dauphiné, où le patrimoine familial s’émiette. En revanche, les liens sont de plus en plus forts avec le Beaujolais. Le baron Jean de Chandieu réside principalement dans son château de Poule, où il célèbre le culte en qualité de seigneur haut-justicier16.
13Jean de Chandieu étend également sa protection sur les protestants de Lyon. En atteste un document qui pose d’importants problèmes d’interprétation : le registre des baptêmes de l’Église réformée de Lyon pour les années 1593-162317. Le culte n’étant pas, à la fin du xvie siècle, célébré à Lyon, les baptêmes ont lieu dans les environs : Châteaudouble, Lozanne, Annonay, Pont-de-Veyle, Oullins, etc. À partir de 1597, on voit plusieurs mentions de Chandieu. Un premier baptême est célébré le 16 février 1597 « au château de Chandieu » par le ministre de Beaurepaire en Isère. Le même ministre baptise « à Chandieu » le 7 juin 1597. Ensuite plusieurs baptêmes ont lieu à Pont-de-Veyle, non loin de Mâcon. Plusieurs baptêmes ont lieu « à Chandieu » le 2 janvier 1600, célébrés par le pasteur de Lyon André Caille, puis le 8 décembre 1600 par un ministre d’Uzès.
14Un séjour des protestants lyonnais « au village des nobles frères Chandieu » est attesté, le 2 janvier 1600, par l’érudit Isaac Casaubon, qui séjourne alors à Lyon et interrompt ses lectures pour s’y rendre le 1er et rentrer le lendemain18. Poule étant à une bonne soixantaine de kilomètres de Lyon, un tel voyage en deux jours semble difficilement pensable. Casaubon a dû se rendre plutôt à Chandieu, qui n’est qu’à une vingtaine de kilomètres, ce qui signifierait que, bien qu’y résidant peu, Jean de Chandieu y ferait célébrer le culte à certains moments. On en a une confirmation grâce à une « Requête présentée par ceux de la religion réformée à M. de la Guiche, gouverneur […] au sujet de voies de fait commises sur ceux qui revenoient du prêche de Chandieu », où plusieurs protestants se plaignent d’avoir été moqués, outragés, battus à l’approche du pont de la Guillotière qui permet de traverser le Rhône à l’entrée de Lyon, puis lorsqu’ils traversent le fleuve et qu’ils rentrent dans leurs maisons. Ils précisent qu’ils s’étaient rendus au « chasteau de Saint Pierre de Chandieu », c’est-à-dire en Dauphiné, le 8 avril 160019, jour où effectivement sont indiqués des baptêmes à Chandieu par le pasteur Caille.
15Poule est trop loin pour les protestants lyonnais, et il ne semble pas qu’il y ait de communauté protestante dans les environs. Aucun registre de baptêmes, aucun registre de consistoire ne subsiste d’une quelconque Église de Poule, si jamais ils ont un jour existé. C’est donc très probablement Chandieu, en Dauphiné, qui accueille les réformés de Lyon20.
Les Chandieu, seigneurs de Poule
16Jean de Chandieu meurt en 1615. Son fils Jacques, sieur de Chapes, lui succède. C’est lui qui finit par vendre le château de Chandieu en Dauphiné.
17Des pasteurs desservent alors Poule, ainsi que Belleville, où se trouve une communauté protestante plus importante. Samuel Conain est ministre du Beaujolais en 1603, quelques mois après avoir été consacré pasteur ; il est reçu par le synode de Bourgogne assemblé à Oullins en juin 160321 ; mais, dès l’année suivante, Conain part à Cluny, et les Églises du Beaujolais cherchent un nouveau pasteur22. Un certain César Rey est pasteur du Beaujolais en 161023. Mais en 1618 Daniel Sarret n’est présenté comme pasteur que de Belleville24. N’y aurait-il plus de ministre à Poule ? En 1626 il n’est encore question que d’un pasteur à Belleville, Pierre Pellet25 mais son successeur, Pierre Tanvol, désigné comme pasteur de Belleville, réside à Poule. En 1642, on reproche à l’Église de Poule de n’avoir envoyé aucun délégué au synode provincial qui décide que le pasteur de Couches, Geoffroy Bruict, doit desservir sous forme de prêt Poule, Cluny et Belleville26. Deux ans plus tard, un nouveau pasteur est consacré, Amédée de Choudens, et il est attribué à Belleville et Poule, qui part ensuite en 1649 à Beaune27. On ne sait pas qui dessert ensuite ces Églises, peut-être Abraham Galland, qui les représente au synode de 1654, mais il est nommé cette année-là à Paray-le-Monial28. Il n’y a sans doute plus de pasteur à Poule, puisqu’on reproche en 1660 à Galland de délaisser son Église de Paray pour exercer quelquefois son ministère à Poule29. Un pasteur est mentionné en 1665, sans qu’on donne son nom, et on se plaint qu’il ne s’est pas rendu au synode de Sergy30. Peut-être s’agit-il d’Étienne de Pralin, présent au synode deux ans plus tard31. Mais il quitte la province en 1671. On ne trouve ensuite plus aucune trace d’un ministre de Poule, de Belleville ou du Beaujolais. Pourtant ces Églises sont toujours mentionnées au synode provincial de 167332. Elles ne le sont plus lors des synodes suivants.
18Cette énumération quelque peu fastidieuse de pasteurs fait penser que la communauté de Poule est très réduite, peut-être limitée à l’entourage des barons de Chandieu. En effet, les ministres sont souvent jeunes, ils restent peu longtemps sur place, il est même possible qu’il n’y en ait pas certaines années. D’autre part, lors des synodes, les pasteurs sont censés être accompagnés d’anciens. Or il n’y en a plus aucun après 1618 ; auparavant, les quelques noms qui apparaissent peuvent être des membres de l’Église de Belleville autant que de Poule, en dehors du baron Jean de Chandieu, ancien présent en 160433.
19Cela nous amène à examiner le rôle de la famille de Chandieu dans l’Église de Poule. En tant que seigneurs, les Chandieu peuvent abriter le culte dans leur château de Fougères. Mais s’impliquent-ils davantage dans la vie de la communauté ?
20La famille reste incontestablement très attachée à sa foi. Élisabeth, sœur de Jacques de Chandieu et épouse du seigneur de Chavagnac, fait un legs en faveur de l’Église de Maringues en Auvergne (que Jacques rechigne d’ailleurs à payer)34. Le même Jacques de Chandieu, en 1634, propose de payer les frais du ministre de Poule afin qu’il puisse se rendre au synode, et il lui offre de loger dans sa maison, ce qui lui permettrait de mieux remplir les devoirs de sa charge35. En 1658, alors qu’il n’y a sans doute plus de pasteur à Poule, la baronne de Chandieu, certainement Antoinette Arnoul, veuve de Jacques de Chandieu, demande à la province de Bourgogne de lui envoyer un ministre ; elle obtient que ceux de Lyon, Pont-de-Veyle, Mâcon et Paray la visitent alternativement36 puis, en 1660, on lui permet de rechercher un pasteur dans ou en dehors de la province37. Son fils Charles obtient la même permission en 1671, quand le pasteur Étienne de Pralin quitte Poule38. Pourtant, à cette date, si les Chandieu restent seigneurs de Poule, ils ne possèdent plus le château de Fougères depuis 1664, date à laquelle Livie de Chandieu, sœur de Jacques, se marie à René de Loriol, baron de Digoine39. Jusqu’à la Révocation, les Chandieu restent par conséquent soucieux qu’un culte puisse avoir lieu à Poule, mais peut-être pour eux et non pour une éventuelle communauté réformée.
21Charles, devenu marquis de Chandieu à une date indéterminée, se réfugie ensuite à Berlin, où il devient conseiller de cour et d’ambassade40. Son frère Frédéric avait quitté la France depuis bien plus longtemps : on le retrouve à Berne en 166741.
22L’Église de Poule est très peu mentionnée dans les actes des synodes provinciaux, ce qui permet de supposer qu’elle n’a pas une grande importance. Quand on parle d’elle, c’est pour l’accuser, en 1649, de ne pas avoir participé à la collecte faite en faveur des captifs de Barbarie42, ou, en 1671 et en 1673, pour lui reprocher de ne pas payer ce qu’elle doit pour l’entretien de l’académie de Die43.
⁂
23Il est difficile d’aller plus loin sur les Chandieu au xviie siècle, faute de sources. Les terriers, les censiers et les actes de vente subsistants44 permettent de mieux apprécier l’importance de leur patrimoine, mais ne disent rien du sujet qui nous intéresse. L’inventaire des titres de noblesse réalisé en 1634 comme « l’estat des plus anciens papiers » rédigé vers 1666 attestent de l’ancienneté de la famille, mais ne disent rien de leurs options confessionnelles45.
24Que peuvent nous apprendre ces fragments d’histoire sur les rapports entre la noblesse et le protestantisme ? Ils témoignent de l’attachement d’une famille illustre, au moins par son ancienneté et par la place qu’a tenue Antoine de Chandieu dans l’histoire de la Réforme46, à sa religion. L’exercice d’un culte de fief leur a permis d’avoir un pasteur à demeure ou de passage, et donc de bénéficier de cultes réguliers. Il est impossible de dire s’ils ont profité de la nomination d’un pasteur à Belleville ou si, au contraire, ce sont eux qui ont réussi à faire nommer un ministre pouvant desservir le Beaujolais.
25Mais seuls Antoine et son fils Jean semblent se soucier vraiment du protestantisme dans la région au point d’étendre leur protection sur les communautés persécutées. Dès la génération suivante, les Chandieu ne participent plus guère à la vie des Églises de la province synodale de Bourgogne. Grâce à eux, un culte réformé subsiste en Haut-Beaujolais, mais pour eux seuls et leur entourage. S’ils ne font pas partie de ces nobles qui perdent le droit d’exercice de fief en se convertissant au catholicisme, ils ne font sans doute rien pour maintenir ou étendre le protestantisme en Beaujolais.
Notes de bas de page
1Il n’existe pas d’étude sur le protestantisme en Beaujolais à l’époque moderne. On peut trouver quelques éléments dans Krumenacker Yves (éd.), Actes des synodes provinciaux. Bourgogne (1601-1682), Genève, Droz, 2022, et dans Krumenacker Yves, « Naissance et développement de la Réforme protestante en Bourgogne et dans le Beaujolais », Académie de Villefranche et du Beaujolais, 45 (2022), p. 35-42.
2Barbiche Bernard (éd.), L’édit de Nantes et ses antécédents (1662-1598), [http://elec.enc.sorbonne.fr/editsdepacification/edit_13#art_13_07].
3Au synode provincial de Buxy : Krumenacker Yves (éd.), Actes des synodes provinciaux…, op. cit., p. 117.
4Aujourd’hui Poule-les-Écharmeaux (Rhône).
5Paris, Bibliothèque du protestantisme français, G38/C4 (Famille Chandieu, des origines à la fin du xviiie siècle : diverses pièces manuscrites et dactylographiées). Cazenove Raoul de, « Chandieu et ses seigneurs – Antoine de La Roche-Chandieu », Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, 39 (1890), p. 271-274.
6Galland Bruno, Inventaire numérique de la sous-série 111J, Famille de Chandieu, Archives départementales du Rhône, 2017 ([Microsoft Word – 111_J.docx (rhone.fr)] ; Cazenove Raoul de, « Chandieu et ses seigneurs… », art. cité, p. 274.
7Chevalier Alice, « La Famille Chandieu et la Réforme », Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, « Divers aspects de la Réforme aux xvie et xviie siècles », 1975, p. 633 ; l’étude d’Alice Chevalier, Notice sur la Maison féodale de Chandieu, de ses origines à la fin du xviiie siècle, est déposée à la Bibliothèque du protestantisme français, G38/C4.
8La Généalogie et les Alliances de la Maison d’Amanzé au Comté de Mâconnais dans le Gouvernement du Duché de Bourgogne, 1659.
9Le Laboureur Claude, Les Mazures de l’abbaye royale de l’Isle-Barbe, Paris, chez Jean Couterot, 1681, t. II, p. 347.
10Cazenove Raoul de, « Chandieu et ses seigneurs… », art. cité, p. 273.
11Chevalier Alice, « La Famille Chandieu et la Réforme », art. cité, p. 637.
12La biographie de référence est très ancienne : Bernus Auguste, Le ministre Antoine de Chandieu d’après son journal autographe inédit 1534-1591, Paris, Imprimeries réunies, 1889. Voir aussi Chevalier Alice, « La Famille Chandieu et la Réforme », art. cité.
13Archives départementales du Rhône, 111J.
14Bernus Auguste, Le ministre Antoine de Chandieu…, op. cit., p. 99.
15Haag Eugène et Émile, La France protestante, t. III, Paris, Joël Cherbuliez, 1852, p. 332.
16Chevalier Alice, « La Famille Chandieu et la Réforme », art. cité, p. 639.
17Archives Municipales de Lyon, 1GG 718. Le registre n’est pas folioté.
18Russel John (éd.), Ephemerides Isaaci Casauboni, Oxford, e typographeo academic, 1850, p. 220.
19Bibliothèque de Lyon, ms Coste 429.
20Puyroche Alexandre, « Le château de Chandieu et les protestants de Lyon à la fin du xvie siècle », Bulletin de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français, 39 (1890), p. 276-283. J’avais exprimé un avis contraire, à tort, dans mon article cité : « Naissance et développement de la Réforme protestante en Bourgogne… ».
21Krumenacker Yves (éd.), Actes des synodes provinciaux. Bourgogne, op. cit., p. 102.
22Ibid., p. 134.
23Ibid., p. 146.
24Ibid., p. 188, 195.
25Ibid., p. 233.
26Ibid., p. 291 et 303.
27Ibid., p. 314-315 et 350.
28Ibid., p. 357 et 367.
29Ibid., p. 445.
30Ibid., p. 457.
31Ibid., p. 478.
32Ibid., p. 543.
33Ibid., p. 117.
34Ibid., p. 292, 307, 321, 338.
35Ibid., p. 283.
36Ibid., p. 398.
37Ibid., p. 445.
38Ibid., p. 538.
39Galland Bruno, Inventaire numérique de la sous-série 111J, op. cit.
40Erman Jean-Pierre, Mémoires pour servir à l’histoire des réfugiés françois dans les États du roi, Berlin, Frédéric Barbier, 1799, t. IX, p. 68.
41Chevalier Alice, « La Famille Chandieu et la Réforme », art. cité, p. 642.
42Krumenacker Yves (éd.), Actes des synodes provinciaux. Bourgogne, op. cit., p. 339.
43Ibid., p. 529 et 553.
44A.D. Rhône, 111J.
45Chevalier Alice, « La Famille Chandieu et la Réforme », art. cité, p. 639-642.
46Barker Sara K., Protestantism, Poetry and Protest: the vernaculaire writings of Antoine de Chandieu (1534-1591), Aldershot, Ashgate, 2009 ; ead., « Les Armes d’encre et de papier : la Vie d’Antoine de Chandieu en vers », Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, 156 (2010), p. 15-36.
Auteur
-
Yves Krumenacker
Université de Lyon – Jean Moulin (LARHRA, UMR 5190).
Yves Krumenacker (†), ancien élève de l’ENS de Saint-Cloud, est professeur émérite de l’université de Lyon – Jean Moulin (LARHRA, UMR 5190). La plupart de ses travaux portent sur le protestantisme à l’époque moderne. Il a notamment dirigé, en compagnie d’Olivier Christin, Les protestants à l’époque moderne. Une approche anthropologique (PUR, 2017) ; ses principaux articles ont été rassemblées dans Un parcours en protestantisme I. Chemins de traverse (Lyon, LARHRA, 2023).
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