Hérétiques sous surveillance
Les officiers protestants dans les armées du roi de France pendant la guerre de Trente Ans (1635-1648)
p. 83-100
Texte intégral
1Le 19 mai 1635, Louis XIII déclarait la guerre à l’Espagne. Le royaume de France entrait dans la guerre ouverte contre les Habsbourg, aux côtés des protestants d’Empire, de la Suède ou des Provinces-Unies. Six ans après l’édit de grâce d’Alès, qui avait soldé les guerres de Rohan et confirmé l’essentiel des privilèges religieux des protestants français, à l’exception du dispositif des places de sureté, supprimé, le dilemme qui agitaient les consciences des religionnaires, servir son roi ou défendre sa foi n’avait plus court : la noblesse d’épée huguenote se retrouvait dans la situation confortable de pouvoir combattre dans les armées du roi de France, tout en ayant le sentiment de défendre des coreligionnaires à l’échelle européenne. La raison d’État, « raison du diable » aux yeux des dévots, défendue par Richelieu et Louis XIII et les alliances protestantes face aux Habsbourg impliquaient à l’intérieur du royaume un nécessaire pragmatisme religieux1 : alors que l’édit de Nantes garantissait la tolérance civile et la coexistence confessionnelle, tous les soldats, quelle que soit leur foi étaient les bienvenus dans les armées royales qui mobilisaient toutes les bonnes volontés, regnicoles ou étrangères, pour combler les rangs du « géant du Grand Siècle », une armée qui comptait des effectifs sans précédent, entre 90 000 et 120 000 hommes sans doute. Les nécessités de la guerre invitaient à s’appuyer sur ce qu’il n’est sans doute pas excessif d’appeler une culture militaire huguenote, forgée dans les guerres de religion et la garde des places de sureté2. La noblesse protestante était de fait très présente dans les armées. La vieille garde, qu’incarnait les maréchaux de France La Force et Châtillon reprenait du service et une jeune génération prometteuse, autour de Turenne3, embrassait la carrière des armes au service du roi, souvent après s’être formée dans les troupes néerlandaises. On les accueillait à bras ouverts et en 1630, Turenne pouvait écrire à sa mère : « Ceux de la religion sont fort bien à ceste heure, on ne leur en parle point du tout. C’est à ceste heure le vray temps de pouvoir faire quelques affaires si on n’en avoit et à ne pas quitter le Roy4. »
2Un ancien rebelle comme Gassion, vétéran des guerres de Rohan, après être passé au service de la Savoie puis du roi de Suède Gustave-Adolphe rentrait au service de Louis XIII. L’historiographie a depuis longtemps relevé cette présence protestante dans les armées durant la guerre de Trente Ans, une période souvent présentée comme un âge d’or du régime de l’édit et de la coexistence confessionnelle5. Elle s’est intéressée en particulier aux élites nobiliaires et militaires, en particuliers aux maréchaux de France protestants. Hervé Drévillon a ainsi étudié Gassion, véritable coqueluche de la Gazette. Protégé de Richelieu, qui ne l’appelait que « la Guerre », Gassion était présenté comme un modèle d’héroïsme calviniste à suivre pour ses coreligionnaires6. Fadi El Hage a analysé les circonstances des promotions d’officiers protestants à la dignité de maréchal de France : remis à un protestant, le bâton de maréchal vient souvent récompenser la fidélité au pouvoir royal en période de crise ou de faiblesse de l’autorité monarchique7. Nicolas Breton a étudié la famille des Coligny-Chatillon et rappelé l’attachement au calvinisme de Gaspard, petit-fils de l’amiral, qui reste fidèle à la foi de ses ancêtres en dépit d’intenses pressions du roi pour obtenir sa conversion8. D’autres travaux, au-delà de la noblesse, ont cherché à identifier des soldats protestants dans des sources variées, comme les registres d’admission aux Invalides9. Les protestants étrangers, Suisses, Allemands, Écossais, Suédois, Anglais, qui se comptaient par milliers dans les troupes royales et leurs chefs, Bernard de Saxe-Weimar, Rantzau ou Erlach, ont aussi retenu l’attention de l’historiographie10. Ces étrangers bénéficiaient de capitulations qui leur garantissaient la liberté de conscience et de culte. Au point que l’historien John Lynn a pu décrire les armées du roi de France au xviie siècle comme un « havre de tolérance » pour les protestants, caractérisé par une relative surreprésentation huguenote11. Cette coexistence confessionnelle au sein des troupes n’est d’ailleurs pas spécifique aux armées du roi de France et se retrouve dans la plupart des armées du temps12 : le catholique écossais John Hepburn commandait une brigade dans l’armée de Gustave-Adolphe, le roi de Suède et de nombreux luthériens exerçaient des commandements dans l’armée impériale, dont le plus ancien général n’était autre que le calviniste Peter Melander von Holzappel, qui après avoir servi dans les troupes néerlandaises et hessoises passa au service de l’empereur sans abjurer13. En 1640, un septième des effectifs commandés par le marquis de Leganès en Valteline était composé de Grisons protestants14. Michael Kaiser a également prouvé que les tentatives de confessionnalisation des armées (en particulier celle du duc puis prince-électeur de Bavière) durant la guerre de Trente Ans achoppent très vite sur les nécessités militaires : tous les combattants disponibles sont recrutés, indépendamment de leur appartenance confessionnelle15. Cette situation a pu conduire à décrire les armées impériales comme des espaces aconfessionnels, au sens où les identités religieuses n’auraient que peu d’importances et s’effaceraient devant une identité militaire en construction16. Or, si les armées du roi de France sont bien des espaces multiconfessionnels où coexistent catholiques et protestants, elles ne sont certainement pas des espaces déconfessionnalisés ou aconfessionnels.
3Aux antipodes de la vision irénique d’une coexistence confessionnelle apaisée aux armées, un dépouillement de la correspondance de Turenne, de Richelieu, de Châtillon, des secrétaires d’État de la guerre Abel Servien, Sublet de Noyers et Michel Le Tellier, conservées au département des manuscrits de la BnF, et leur croisement avec d’autres sources, tels des Mémoires ou un rare récit de prêche aux armées par le pasteur messin Paul Ferry17, permet l’étude de la coexistence dans ses modalités les plus concrètes et révèle un quotidien fait d’accommodements et de compromis, mais aussi de frictions, de tensions, de renégociations permanentes des modalités d’exercice du culte, qui dépendent fondamentalement du rapport de force local entre réformés et catholiques. Les armées n’échappèrent pas aux tensions religieuses inhérentes à la coexistence confessionnelle à l’ère de l’intolérance18. Dans les troupes, la frontière confessionnelle, parfois fluide, pouvait en fonction du contexte se transformer en barrière rigide, entraver l’exercice public du culte ou les carrières des protestants. La confession reste un élément capital de définition des identités individuelles et collectives des soldats et des officiers. Certes, les relations entre officiers et soldats des deux confessions furent relativement fluides et l’armée fut un espace plus ouvert que d’autres pans du service du prince à l’altérité confessionnelle. L’armée a effectivement constitué un espace de mise en œuvre d’une « tolérance militaire », avec tous les guillemets qui s’imposent et sans anachronisme : tolérer, à l’époque moderne, c’est accepter avec répugnance ce qu’on n’a pas le pouvoir de supprimer19. Ces huguenots irritent, mais ils sont nécessaires : ils savent se battre et fluidifient les relations avec les alliés protestants. Cet article entend donc interroger les modalités concrètes de la coexistence confessionnelle dans les armées du roi de France pendant la guerre de Trente Ans, en analysant les limites de ce que j’appelle la « tolérance militaire ».
4Entre pragmatisme, compromis, accommodements et tensions, quels furent les contours de cette « tolérance militaire » qui ne fut pas irénique ? Comment la coexistence confessionnelle entre soldats protestants et catholiques se déroula-t-elle au quotidien ? Comment le pouvoir royal considéra-t-il toujours avec défiances ses serviteurs hérétiques, tolérés, mais toujours soupçonnés de diffuser le poison de l’hérésie ?
5L’édit de Nantes fixe le cadre légal qui encadre la pratique du culte réformé aux armées : il vise l’invisibilisation de la présence hérétique. En outre, les non-catholiques sont étroitement surveillés, toujours suspectés d’œuvrer à la défense de leur foi et les carrières des officiers protestants sont souvent bridées, au moins jusqu’à 1643. Cette date charnière, qui voit la mort de Louis XIII et, par la suite, la promotion de plusieurs protestants, constitue moins une rupture qu’une inflexion : les officiers protestants comme leurs hommes restent soumis à des velléités d’invisibilisation, des brimades et des tentatives de conversions.
L’édit de Nantes aux armées : cadre normatif et pratiques religieuses au quotidien
6L’article XV de l’édit de Nantes fournit le cadre légal qui règle la pratique religieuse hétérodoxe aux armées. Celui-ci est restrictif, comme du reste l’ensemble d’un texte qui vise certes à organiser la coexistence confessionnelle mais surtout à empêcher l’expansion sociale et géographique du protestantisme : « Ne pourra aussi l’exercice public de ladite religion être fait aux armées, sinon aux quartiers des chefs qui en feront profession, autres toutefois que celui où sera le logis de notre personne20. »
7En campagne, le culte réformé est donc interdit aux armées, sauf dans les logements des officiers protestants et loin du roi : l’expression que l’on retrouve dans les sources est « à la queue du camp ». Ce cadre normatif continue de s’appliquer pendant la guerre de Trente Ans, dans la mesure où l’édit de grâce d’Alès de 1629 confirme les édits précédents. Si la liberté de conscience est évidemment de mise, la liberté de culte aux armées est soumise à de sévères restrictions : l’objectif des autorités est la mise à l’écart du culte réformé, sa relégation spatiale, sa marginalisation, au sens littéral de rejet aux marges géographiques, qui doit déboucher sur l’invisibilisation du culte hétérodoxe. Qu’ils chantent leur psaume, mais à l’écart, qu’on ne les entende pas, qu’ils célèbrent la cène mais hors de vue. Il faut que le pouvoir royal puisse prétendre ignorer la présence de ces non-catholiques aux armées.
8Les soldats protestants ne sont donc autorisés à célébrer le culte que dans les quartiers des chefs calvinistes, et à l’écart du logis du roi lorsque celui-ci se trouve à l’armée : dans les faits, ce texte ménage d’importantes marges d’interprétation et permet tout de même la pratique du culte. En garnison, le culte public pour les soldats protestants regnicoles n’est autorisé que dans les villes où ce culte est permis, c’est-à-dire là où il était attesté en 1596-1597. En théorie, nul régime de faveur pour les soldats. La seule exception concerne les troupes protestantes étrangères : en vertu de leurs capitulations et des traités d’alliance, le culte était théoriquement possible partout, même si, en pratique, les non catholiques devaient le célébrer à l’écart, dans une grange, hors des murs, dans les faubourgs et en exclure les sujets du roi.
9Toutes ces restrictions permettent tout de même la pratique du culte. Les officiers calvinistes disposent souvent de ministres particuliers parfois célèbres tels Du Prat, l’aumônier de Gassion, auteur d’une biographie du maréchal21. Les officiers généraux qui entretiennent un ministre invitent donc leurs subordonnés à célébrer le culte dans leur logis. La correspondance de Turenne mentionne plusieurs célébrations du culte calviniste à l’armée. Le thème de la religion est d’ailleurs très genré : dans ses lettres, Turenne n’aborde ce sujet qu’avec sa mère et sa sœur. En octobre 1630, alors que les troupes françaises opèrent en Italie, il écrit à sa mère : « M. de La Force n’a pas icy de ministre, mais tous les officiers de mon régiment s’assemblent chez moy le dimanche. Nous y chantons des psaumes et faisons la prière22. » L’homogénéité confessionnelle semble régner au sein du régiment commandé par Turenne, dans une armée dirigée par un protestant, La Force, et traversée par des liens féodaux : le recrutement seigneurial et confessionnel est de rigueur et à l’échelle de l’unité, tous les officiers sont calvinistes. Ce régiment est un îlot réformé. L’armée est donc un espace de tolérance, au sens très restrictif du xviie siècle, mais en aucun cas un laboratoire d’effacement des clivages confessionnels. Si cette pratique religieuse est régulièrement mentionnée, c’est toujours en passant et Turenne s’épanche peu. Il fait toutefois souvent état, comme en janvier 1636, des difficultés rencontrées pour trouver des pasteurs :
« M. le marquis de la Force m’avoit mandé que, si je voulois faire la cène, il auroit un ministre. Il y a aujourd’hui huict jours chés luy à Neufchâteau, nous nous y trouvasmes sept ou huict de l’armée de M. le cardinal de la Vallette, mais par malheur il envoia faire ses excuses et dit qu’il ne pourroit pas venir23. »
10Ce souci causé par l’absence ou le manque de ministres est récurrent sous la plume de Turenne. Pendant toute l’année 1644, alors en Allemagne, privé d’aumônier, il discute avec sa sœur de l’envoi d’un pasteur, sans que l’affaire ne se concrétise24. Cette difficulté est parfois contournée en mobilisant les ministres locaux. La Force, lors de ses passages dans le pays messin à la tête des troupes royales, demande aux pasteurs de Metz de prêcher ou célébrer la cène, dans son camp de Saint-Avold au printemps 1632 ou à Toul en octobre 163325.
11Si les officiers calvinistes sont relativement peu diserts sur leurs pratiques religieuses quotidiennes, les ministres le sont parfois davantage. Un prêche exceptionnel et très bien documenté, grâce au récit qu’en a laissé le pasteur messin Paul Ferry, permet de se représenter la manière dont pouvait se dérouler le culte protestant aux armées. Gassion, en juillet 1643, en marge du siège de Thionville, demande à Paul Ferry, l’un des quatre pasteurs desservant Metz de tenir un prêche dans son quartier général du château de Malgrange26. Le samedi 11 juillet, l’élite calviniste de Metz composant une suite d’une centaine de personnes accompagne Ferry jusqu’à Malgrange, où loge Gassion, et en fin de journée, inspecte les travaux du siège. Le culte est célébré le lendemain matin, devant une assistance grossie de « plusieurs bourgeois de la religion » venue de Metz à pied, dès l’aube. Après la confession des péchés sans absolution, l’assistance se lève et chante le psaume 144 : « Loué soit Dieu ma force en toute alarmes, qui duit mes mains à manier les armes et rend mes doigts habiles au combat. » Suit une lecture des versets 11 et 12 du psaume 60 « qui sera-ce qui me conduira jusqu’en la ville munie ; qui sera-ce qui me conduira en Edom ? Ne sera-ce pas toi, ô Dieu, qui nous avait déboutés, et qui ne sortait plus, ô Dieu, avec nos armées » ? Ce sermon vise à rapprocher la chute imminente de Thionville et celle d’une cité des Jébuséens assiégée par David27. L’assemblée prie ensuite pour le roi, la reine-mère, Monsieur, le duc d’Orléans, les princes du sang, et nommément le duc d’Enghien, les maréchaux de camp, officiers et commandants et « généralement toute l’armée et tous ceux qui en dépendaient ». L’assistance chante ensuite l’autre partie du psaume, avant la bénédiction. Ferry mentionne enfin quelques membres de l’assistance venus le remercier : Gassion, bien sûr, mais aussi M. de Cugnac, petit-fils du maréchal de la Force, Vateville, un Bernois, colonel d’un régiment suisse, le chevalier de Bannathyné, premier capitaine et major du régiment des Gardes Écossais et quelques autres officiers du même régiment. Une telle célébration était bien sûr exceptionnelle, la réputation de Paul Ferry et de son hôte Gassion ayant attiré une foule importante. Elle rappelle toutefois qu’en 1643, quelques mois après la mort de Louis XIII, l’organisation d’un tel prêche public, regroupant une assistance de plusieurs centaines de personnes était possible.
Méfiance et discriminations confessionnelles. Les tensions religieuses au quotidien (1635-1643)
12La possibilité de célébrer le culte réformé, preuve du pragmatisme du pouvoir royal, n’empêche pas la méfiance des autorités à l’encontre de ses serviteurs protestants.
13Cette défiance se donne notamment à lire à travers la mise en place, au début de la guerre, d’un commandement bicéphale et bi-confessionnel. Ainsi, à la bataille des Avins, le 20 mai 1635, Châtillon partage le commandement avec le maréchal de Brézé. En 1636, Bernard de Saxe-Weimar commande l’armée qui opère en Alsace avec le cardinal de la Valette. Quand La Force rejoint l’armée pour assiéger Corbie, en 1636, il se fond dans un collectif de plusieurs dizaines d’officiers généraux, la plupart catholiques. Cette logique perdure, puisque en 1640, Châtillon commande avec le maréchal de Chaulnes. Elle n’est toutefois pas intangible. Dès 1635, Rohan commande seul en Valteline et, entre 1637 et 1639, Châtillon dirige l’armée qui opère en Champagne. Mais il s’agit dans les deux cas d’armées aux effectifs modestes, sur des fronts considérés comme secondaires. À partir de 1644, Turenne, commande également seul en Allemagne. Ce choix atteste en définitive le pragmatisme du pouvoir royal : pour commander une armée d’Allemagne composée de nombreux vétérans protestants des troupes de Bernard de Saxe-Weimar, amenée à coopérer avec les Suédois et les protestants d’outre-Rhin, le choix d’un général calviniste parlant allemand est avisé. Tout se passe finalement comme si, dès l’entrée en guerre, partout où les armées royales doivent opérer conjointement avec des armées alliées entièrement ou partiellement protestantes, un commandant protestant est choisi, qui joue le rôle d’intermédiaire auprès des alliés, souvent sous la surveillance d’un autre général catholique.
14Ce pragmatisme s’accompagne pourtant d’une méfiance des autorités dont témoignent les consignes réitérées reçues par les officiers généraux protestants de protéger les sanctuaires et lieux de cultes catholiques. Si tous les généraux reçoivent de tels ordres, qui disent d’abord l’image désastreuse des soldats, réputés blasphémateurs, irréligieux, pillards et incendiaires, les protestants reçoivent ces injonctions à un rythme bien plus soutenu que les catholiques, comme s’ils étaient toujours suspectés d’agir en hérétiques sacrilèges et de profiter de leur commandement pour mener une guerre de religion. Le 10 février 1639, Bernard de Saxe-Weimar reçoit ainsi un rappel à l’ordre du secrétaire d’État de la guerre alors qu’il prépare une nouvelle tentative de conquête du comté de Bourgogne. Il
« ne sçauroit faire plus de plaisir à Sa Majesté qu’en donnant ordre qu’il ne s’y fasse aucune violence et que surtout l’on ne touche aux reliques et aux choses sacrées et meubles de l’Eglise : semblables licences contre le respect qui est deub à Dieu estant toujours suivies d’estranges maledictions que l’on peut et que l’on doit eviter en toutes façons28 ».
15Le pouvoir royal manifeste par ailleurs de nettes réticences à accorder certains gouvernements à des protestants. Ainsi, au moment de la reddition de Saverne en juillet 1636, la question de nommer le luthérien Bernard de Saxe-Weimar gouverneur d’une ville siège d’évêché est-elle posée. Le cardinal de la Valette comme Richelieu s’y refusent : il s’agit d’éviter les tensions entre les nouveaux sujets catholiques du monarque et ses serviteurs protestants, de conjurer un scandale que ne manquerait pas d’exploiter la communication politique des Habsbourg, qui dénoncent les alliances protestantes de la France et l’accuse de servir l’hérésie. Cette décision s’inscrit dans la lignée du traité de Barwald, de 1631, par lequel le roi de France s’engageait certes à financer des troupes suédoises protestantes mais, dans le même temps, se posait en défenseur des catholiques dans les régions où elles opéreraient. Le 25 juillet 1636, après la prise de Saverne par l’armée commandée par Saxe-Weimar et le cardinal de la Valette, Richelieu écrit à ce dernier :
« On mettrait volontiers cette place entre les mains de Monsieur le Duc de Weymar, tant pour lui témoigner la confiance qu’on a en lui que pour se décharger de la garde, mais il est vrai que les catholiques prendraient sujet de faire un grand bruit contre nous, cette place étant le siège de l’évêché de Strasbourg où les catholiques se retirent. Déjà le nonce s’enquiert fort particulièrement de ce que nous en faisons, et sa Sainteté, que les Espagnols animent autant qu’ils peuvent contre la France comme vous savez, se porterait entièrement contre nous sur une telle occasion. Vous le ferez s’il vous plait entendre à M. le duc de Weymar29. »
16Le cardinal, qui refuse l’assimilation de la raison d’État à la raison du diable, reste déterminé à servir tout à la fois Dieu, le roi et la raison30. La même volonté de ménager la susceptibilité religieuse de nouveaux sujets conquis et annexés en Flandre conduit Richelieu à écarter la candidature du réformé Nettancourt, et lui préférer le catholique Vaubecourt pour devenir gouverneur de Landrecies après la prise de la place, à l’été 163731.
17Au-delà des charges de gouverneurs, le pouvoir royal se refuse aussi à nommer des protestants à certains commandements, notamment dans des zones très catholiques, afin d’éviter les tensions avec les populations ou, au contraire, dans des périphéries éloignées, pour ne pas complexifier leur surveillance. La correspondance de Richelieu témoigne de cette défiance, en septembre 1635, alors que l’heure est à l’élaboration d’un projet d’invasion de la Bourgogne. Dans un mémoire adressé au roi, il écarte l’hypothèse de confier le commandement à Châtillon : « Plusieurs raisons, et entre autres celle de l’hérésie, fait que M. de Châtillon ne peut être employé en cette occasion32. » Si ses modestes talents militaires font surement partie des mobiles qui ont conduit à écarter le maréchal calviniste, seule l’hérésie est mentionnée par Richelieu. En juin 1642, le même facteur confessionnel est invoqué pour ne pas confier au maréchal de la Force le commandement de renforts envoyés en Guyenne en cas de descente espagnole33.
18Toutefois, le pouvoir royal fait preuve de pragmatisme. Lorsqu’il faut rétablir la situation sur un front, le talent et les compétences priment sur les considérations confessionnelles. En novembre 1641, alors que Condé réclame « un chef » et des renforts, Gassion est envoyé en Roussillon. Richelieu précise :
« Je sais bien que sa religion est une mauvaise condition pour ces pays-là, mais, Sa Majesté ne l’y employant que pour cet hiver, ces peuples recevront du bien de sa vaillance et n’auront pas lieu de craindre aucun préjudice de sa mauvaise religion34. »
19S’ils suscitent la méfiance, les officiers protestants affrontent surtout un prosélytisme de chaque instant et d’insistantes tentatives de conversion. Aux yeux des autorités, l’armée apparait comme un espace privilégié de l’offensive missionnaire. En mai 1640, Sublet de Noyers somme ainsi Châtillon de soutenir la mission aux armées du père Clouet, jésuite, chargé de l’encadrement spirituel des soldats commandés par le maréchal calviniste35.
20Les officiers protestants doivent, en outre, affronter de régulières controverses théologiques. Dans la soirée du 1er mars 1640, alors que le chancelier Séguier accompagne Gassion en Normandie pour réprimer la révolte des Nu-pieds, une discussion sur le dogme de la présence réelle s’engage. Dans son Diaire, Séguier relate ces échanges :
« l’aprèz disnée, Mr Gassion estant entré en quelques discours de la religion aveq Mgr le chancelier, la survenue du père Le Court, Jésuite, prédicateur et dudit sieur de Lalande, chanoine ci-devant élevé près Mgr le cardinal du Perron a donné lieu à un plus grand éclaircissement sur la réalité du Saint Sacrement, mais sans beaucoup de fruits36 […] ».
21Ces tentatives de conversions frontales, parfois agressives, relèvent du quasi-chantage. Chaque occasion est bonne pour exiger la conversion et les revers sont instrumentalisés à des fins prosélytes par Richelieu. Après la défaite des troupes commandées par le maréchal de Châtillon à la Marfée, en juillet 1641, le cardinal-ministre somme le maréchal de France calviniste d’abjurer :
« Je suis extrêmement fâché du malheur que vous est arrivé. Dieu a voulu châtier Monsieur le comte [de Soissons, mort pendant la bataille] et nous donner un coup de fouet. Nous l’avons bien mérité pour nos péchés particuliers et vous pour l’irrésolution que vous avez de longtemps à faire ce que vous savez bien pouvoir et devoir en votre conscience. Je vous prie d’y penser sérieusement en cette occasion37. »
22Certains finissent d’ailleurs par se convertir. En 1645, Rantzau renonce ainsi au luthéranisme au moment de recevoir son bâton de maréchal de France. En effet, la dissidence religieuse apparait jusqu’à la mort de Louis XIII, comme un obstacle à la carrière des armes.
23On trouve de nombreux indices de ce plafond de verre auquel sont confrontés les officiers réformés. Dans son Diaire, déjà cité, Séguier, pour expliquer son échec à convertir Gassion, relate la conversation qu’il a eue avec le frère ainé de celui-ci, président à mortier du parlement de Navarre, zélé converti au catholicisme : « M. le président Gassion m’est cependant demeuré d’accord que son frère ne se pouvait pas convaincre en si grande assistance ; que M. de Noyers lui avait dit qu’en sa religion, il ne pouvait attendre charge, gouvernement ni autre charge du roi38. » L’idée que la foi réformée constitue un obstacle à l’avancement semble partagée par de nombreux acteurs, catholiques comme protestants. Des officiers généraux comme Turenne se plaignent d’être bloqués dans leur carrière du fait de leur confession. Aussi écrit-il à sa sœur, en mars 1643 : « Je dois estre encore cette campagne lieutenant général avec M. de La Meilleraie. Le Roi prend occasion sur la religion a tesmoigner qu’il ne veut rien faire pour moi. Il faut encore achever cette campagne39. »
24Pourtant, cette année marque un tournant dans la carrière de Turenne et la mort du roi lui permet d’accéder à la dignité de maréchal de France.
Fin du plafond de verre mais répression renforcée : les ambivalences de la régence (1643-1648)
25De prime abord, l’année 1643 paraît marquer une véritable rupture. Après le décès, en décembre 1642, de Richelieu, l’homme rouge de Luçon qui avait mis en œuvre la réforme tridentine dans son diocèse, la mort du pieu Louis XIII, qui en 1638 avait consacré le royaume à la Vierge, débloque la situation et permet effectivement quelques promotions.
26La mort du roi, le 14 mai 1643, change tout pour Turenne. Dès le 30 mai 1643, il écrit à sa sœur : « Je suis prest à partir dans quatre ou cinq jours pour m’en aller en Italie. Je n’ai point pu le refuser, la Reine me l’aiant commandé et assuré que je serois mareschal de France à la fin de la campagne40. » De fait, Turenne est récompensé du bâton de maréchal le 19 décembre 1643. Gassion devient également maréchal de France la même année, et à l’été 1645, Rantzau, luthérien allemand, reçoit à son tour cette dignité, que l’on peut toutefois interpréter comme une récompense anticipée pour sa conversion à venir. Le contexte de minorité royale et de faiblesse du pouvoir monarchique impose à la Régente de trouver de nouveaux soutiens : les bannis du règne de Louis XIII obtiennent grâces et amnisties et les protestants des promotions. Ces derniers se montrent d’ailleurs de fidèles appuis du pouvoir royal pendant la Fronde, en dépit des hésitations initiales de Turenne, qui choisit d’abord le camp frondeur, lors de l’arrestation des Princes, avant de revenir dans le giron royal. Il convient toutefois de nuancer cette rupture de 1643 : si les étoiles montantes huguenotes, les protestants de la nouvelle génération les plus en vue, potentiels chefs d’un « parti huguenot » fantasmé, se voient offrir très jeunes l’accès à la dignité de maréchal de France, à 32 ans pour Turenne et 34 ans pour Gassion – une consécration qui leur était encore refusée quelques semaines avant la mort du roi – les circonstances politiques y sont pour beaucoup, ainsi que l’a montré Fadi El Hage. L’année 1643 fait figure de parenthèse enchantée et, sur le fond, les permanences l’emportent.
27La méfiance à l’encontre des protestants reste de mise. En témoignent, par exemple, les instructions données à Turenne, quand il prend le commandement des troupes qui opèrent en Allemagne. Toujours suspecté de favoriser ses coreligionnaires, d’œuvrer à la propagation de l’hérésie et de persécuter les catholiques, il est constamment ramené à son identité confessionnelle, qu’il est sommé de mettre entre parenthèses dans le cadre de sa mission.
« Comme ledict Sieur Maréchal faict profession de la religion prétendue réformées, leurs Majesté ont estimé luy devoir faire cognoistre qu’il n’y a rien qu’elles ayent plus à cœur que de continuer à favoriser les catholiques, que leur intention est que dans le camp il fasse dire la messe et faire l’exercice public de la religion catholique tout ainsy qu’il s’est praticqué pendant que Monseigneur le duc de Longueville et ledit feu sieur Maréchal de Guébriant ont commandé ladite armée. Qu’en toutes les prises de places […] et autres occasions, il maintienne les princes ecclésiastiques, religieux et religieuses et autres […] particuliers catholiques en la jouissance de tous leurs biens, églises, maisons et privilèges qui leur appartiennent41… »
28Soucieux de ne pas perdre la bataille de la communication politique face aux Espagnols et aux Impériaux, qui accusent la France de favoriser l’expansion de l’hérésie en Europe, le pouvoir royal renouvelle ces ordres à maintes reprises : en mai 1645, Michel Le Tellier, secrétaire d’État de la guerre écrit encore à Turenne pour lui signaler les plaintes réitérées des catholiques d’Allemagne contre lui et lui rappeler que la défense de la religion romaine doit primer dans l’exercice de son commandement.
« Je suis obligé de vous donner congnoissance que les catholiques font de grandes plaintes par toutte l’Allemagne lesquelles ils ont portees jusqu’à Rome du mauvais traitement que reçoivent les catholiques depuis que vous commandez les armées du Roy en ce pays-là et que les protestants y reçoivent toutes sortes de faveurs dont on conte plusieurs particularités qui seroyent trop longues à vous decrire et bien que l’on ny adjouste pas foy par deça, neanmoins il est certain que cela fait un tres grand prejudice au service du Roy. C’est pourquoy j’estime que si vous y aviez obmis quelque chose par le passé vous y debvez pourveoir a l’advenir avec un soin particuliers et faire en sorte que les intentions de leurs Majestés de protéger tout et partout la religion catholique […] soyent suivies42… »
29En octobre 1646, Turenne reçoit un nouveau mémoire qui réitère les mêmes prescriptions. La question confessionnelle apparaît comme une véritable obsession pour le pouvoir royal, soucieux de ne pas prêter le flanc aux accusations hispano-impériales : les alliances protestantes et le commandement confié à un calviniste n’ont pas transformé le Roi Très Chrétien en propagateur de l’hérésie.
« Et bien que Sa Majesté ne doubte pas qu’il [Turenne] prenne un soin particulier des catholiques en tout ce qui leur appartient, et d’autant plustot qu’il est d’une religion contraire, et qu’il luy importe plus qu’à un autre de ne leur point donner subject de se plaindre de luy, neantmoins, Sa Majesté luy recommande de les considérer en toute occasion et mesme de faire congnoistre qu’il les protège parfaitement43. »
30Cette volonté de la monarchie française de se poser en protectrice des catholiques partout où opèrent ses armées s’accompagne d’une seconde constante, qui nuance encore l’idée d’une rupture initiée la mort de Louis XIII en 1643. Sur le terrain, la recherche de l’invisibilisation du culte hétérodoxe, voire, dans certains espaces, son interdiction, demeurent la norme.
31Les tensions autour de l’organisation de prêches publics et de l’attribution de certains commandements à des protestants perdurent. C’est particulièrement le cas dans les villes conquises par les armées du roi de France qui signent parfois des capitulations interdisant l’exercice de la religion réformée. Le nouveau contexte stratégique démultiplie même les tensions et les points d’achoppements. En effet, après Rocroi, à partir de l’été 1643, les armées du jeune Louis XIV ont l’initiative sur tous les fronts et s’emparent de nombreuses places, notamment en Flandre, dans l’Empire et en Catalogne. Mais, dans ces régions, les catholiques sont majoritaires et le nouveau maître du pays entend ne pas froisser les consciences de ses nouveaux sujets : l’invisibilisation du culte protestant est donc plus que jamais à l’ordre du jour pour tenter d’éviter les incidents entre troupes protestantes du roi et habitants catholiques des places conquises qui, inévitablement, se multiplient.
32En septembre 1644, Erlach, officier général Bernois et calviniste, qui a d’abord servi dans les troupes de Bernard de Saxe-Weimar et est resté au service du roi de France après la mort du duc, est ainsi accusé de maltraiter les catholiques de Rheinfelden et des autres places de son gouvernement. Le nonce du Saint-Siège s’est plaint au roi, qui écrit à Erlach,
« qu’encore que les habitants de Rinfeld soyent tous catholiques, et que la plupart des soldats de la garnison soient de la même religion, néanmoins le gouverneur de ladite place estant de la Religion prétendue réformée y a introduit depuis peu un ministre lequel presche et fait les exercices de cette religion dans la mesme eglise où les catholiques font la leur et les empeschent d’y vacquer et qu’en d’autres lieux dependant de son gouvernement les catholiques sont maltraittez et ceux qui font profession de la religion contraire favorisés à leur prejudice44 ».
33Erlach a-t-il en tête le modèle des églises partagées par les deux cultes, manière très institutionnalisée de conjurer les litiges locaux dans l’espace allemand, ou bien profite-t-il du rapport de force pour imposer une nouvelle répartition des lieux de cultes favorable à ses coreligionnaires ? Quoi qu’il en soit, de telles tensions se retrouvent dans toutes les zones de la dorsale catholique, ces espaces de contacts entre réformes catholique et protestantes, marqués par l’implantation d’une réforme tridentine de combat. C’est le cas en Flandre, dans une zone frontière avec les Provinces-Unies calvinistes : à chaque fois, le pouvoir royal prend fait et cause pour ses nouveaux sujets catholiques, annexés par droit de conquête, qu’il entend ménager. Toutes les capitulations des villes flamandes conquises sur les Espagnols stipulent que seul le culte catholique sera autorisé, ce qui entraine non seulement l’interdiction du culte protestant mais aussi parfois, comme à Armentières en octobre 1645, l’éviction d’un gouverneur calviniste, nommé par les maréchaux Gassion et Rantzau, dont la seule présence crispait les habitants. Le roi annonce donc aux magistrats d’Armentières son remplacement par un catholique45. Ce geste d’apaisement ramène le calme, mais cela revient concrètement à priver un officier calviniste d’une position enviable.
34Cette interdiction de la pratique religieuse hétérodoxe s’étend à toute la Flandre. En février 1646, Gassion reçoit ordre d’empêcher « l’introduction de l’exercice de la religion prétendue réformée dans les places conquises dans la Flandre » pour éviter les tensions entre catholiques et protestants, empêcher la propagation de l’hérésie et fidéliser ces nouveaux sujets. Le non-respect de cette prescription entraine la plainte des magistrats municipaux et un rappel à l’ordre du roi :
« Mon cousin, ayant esté informé qu’au préjudice de l’ordonnance que je vous ay envoyé pour faire que la religion catholique soit seule maintenue et exercée dans tous les lieux qui ont esté et seront conquis par mes armes dans les Pays-Bas, les officiers des Régimens Escossois de Douglas qui est en garnison à Lillers et Suisse de Guy qui est à Armentières font faire le Presche et exercice public de leur Religion P. R. […] j’ay bien voulu vous faire cette lettre pour vous dire par l’advis de la Reyne Régente Madame ma mère que vous ayés à empescher soigneusement et selon qu’il depend de vostre autorité que ladite religion P. R. ne soit exercée en aucun lieu de Flandre ny d’Artois46. »
35À Lillers, Armentières ou Lens, les mêmes causes produisent les mêmes effets47 : les capitulations accordées par le roi aux villes conquises en Flandre, Artois et Hainaut interdisent l’exercice public du culte réformé. Mais ce faisant, elles heurtent de plein fouet les privilèges religieux des soldats étrangers au service du monarque, Suisses, Allemands, Anglais ou Écossais qui en vertu des capitulations signées avec leur employeur bénéficient théoriquement du libre exercice de leur religion. Leurs privilèges religieux sont donc transgressés car spatialisés : les villes conquises dans les Pays-Bas espagnols constituent un espace à part dans lequel les privilèges religieux des soldats étrangers n’ont pas court. Les privilèges des uns priment sur ceux des autres. Et, à chaque fois, vexation supplémentaire, c’est à Gassion, maréchal calviniste, que revient l’ingrate tâche d’interdire à ses coreligionnaires l’exercice public de leur culte.
36En septembre 1647, le roi rappelle la consigne au frère de Gassion, Bergeré, maréchal de camp, lui aussi calviniste : l’exercice public de la religion prétendue réformée est interdit à Courtrai en vertu de la capitulation de la ville et il convient de faire respecter cette interdiction.
« Ayant esté informé que plusieurs officiers et soldats de la garnison de Courtray qui sont de la Religion pretendue refformée font faire le presche par leurs ministres publicquement et a portes ouvertes mesmes qu’ils convient les habitants d’y aller ce qui non seullement cause un grand scandalle a tous ceux du pays mais prejudicie beaucoup à ma reputation, ayant esté promis en mon nom aux habitants de ladite ville par la capitulation qui leur a esté accordée lors de la reddition d’icelle en mon obeissance qu’il n’y auroit aucun changement au fait de la religion ny ayant jamais esté permis aucun exercice que celuy de la catholique, […] je vous fais cette lettre […] pour faire cesser et empescher toutes sortes de predications et exercices publicqs de ceux de la Religion pretendue refformée en ladite ville48… »
37Les autorités craignent le « scandale » d’un culte hétérodoxe célébré publiquement et souhaitent à tout prix éviter l’algarade, en interdisant le prêche49. La notion de scandale, d’origine religieuse, désigne « l’éclat, qui fait l’esclandre », « le désordre, la rupture de l’ordre », « la transgression fracassante d’une norme » religieuse et sociale, ce qui choque et suscite l’indignation de la communauté50. Le terme renvoie également à une catégorie juridique venue du droit canon, à portée politique, qui se structure à la fin de la période médiévale et donne lieu à des procédures spécifiques de dénonciations ou d’accusations qui publicise et construise ainsi l’évènement. Pour les scolastiques, le scandale est le fait « d’inciter son prochain au péché ». Il est « une atteinte à la caritas, autrement dit à la cohésion de la communauté chrétienne51 ». Cette dimension théologique du scandale est évidemment prégnante dans le cas de la manifestation publique, visible et audible par tous, d’un culte hétérodoxe minoritaire, hérétique aux yeux des catholiques, en violation de la capitulation accordée à une ville conquise. D’où l’extrême fermeté des autorités pour interdire ce culte partout où le rapport de force est favorable aux catholiques. Dans la Catalogne de 1648, mal contrôlée par les troupes du roi de France et revendiquée par le roi d’Espagne, Louis XIV, comte de Barcelone, souhaite fidéliser ses nouveaux sujets fortement imprégnés par le catholicisme. La présence de troupes protestantes choque la population ce qui pousse le roi à interdire le culte calviniste, en infraction aux privilèges des soldats suisses. À la suite d’une plainte des inquisiteurs catalans contre le prêche public organisé par les régiments suisses de Rhom et Praroman à Flix, leur ville de garnison, le roi écrit au cardinal de Sainte-Cécile que
« son intention est que vous empeschiez que les cappitaines, officiers et soldats dudit régiment ne fassent aucun exercice public de ladite religion tant en ladite ville de Flix qu’en aucun autre lieu où ledit régiment se trouvera en ladite province de Catalogne suivant ce que j’en ordonne présentement au colonel d’iceluy l’exhortant de ne donner aucun mescontentement à mes subjects de ladite province particulièrement en ce qui concerne la Religion catholique dont la manutention leur est si sensible52 ».
38Pierre de Marca, ancien intendant en Béarn et Navarre, évêque de Cousserand et visiteur général dans le principat de Catalogne depuis 1644 reçoit l’ordre de veiller à ce que les calvinistes suisses « n’apportent aucun scandale aux catholiques53 ».
39Au-delà de ces égards pour les nouveaux sujets catholiques du roi du France, c’est bien un projet d’invisibilisation systématique et cohérent du culte protestant qui s’ébauche dans cette seconde moitié de la décennie 1640, alors que Le Tellier, proche des dévôts, contrôle les bureaux de la guerre. En mars 1646, le secrétaire d’État de la guerre écrit ainsi à Gassion pour lui déconseiller d’entretenir un pasteur et lui interdire l’exercice public de sa foi :
« Pour ce qui est de vous Monsieur, je vous doibs dire que Sa Majesté n’approuveroit pas que vous eussiez un ministre, par ce qu’elle trouve bon que vous fassiez exercice de votre religion chez vous en votre particulier, et que les officiers qui sont de mesme croyance fassent le semblable chez eux mais elle desire empescher que l’exercice ne s’en fasse publicquement pour les raisons que vous sçavez mieux que personne, qui sont très importantes a son service54. »
40Les limites de la tolérance militaire accordée aux protestants dans les armées du roi de France pendant la guerre de Trente Ans furent donc très étroites et la mort de Louis XIII, si elle permit à une nouvelle génération d’officiers calvinistes d’accéder à la dignité de maréchal de France ne changea rien à la méfiance et aux tentatives répétées d’invisibiliser voire d’interdire le culte réformé qu’affrontèrent les protestants dans les armées du roi.
⁂
41Bien sûr, les protestants furent nombreux dans les troupes, au cœur de l’État royal et le service armé du monarque leur permit d’accéder aux honneurs et aux charges. Mais ils furent toujours étroitement surveillés, soupçonnés d’œuvrer à la diffusion de l’hérésie, entravés dans la pratique de leur foi et se heurtèrent à une politique d’invisibilisation poursuivie avec constance par le pouvoir royal. Loin d’être sans accrocs, la coexistence confessionnelle dans des armées royales reposait certes sur l’accommodement et le compromis mais surtout sur la méfiance. L’altérité confessionnelle généra au quotidien tensions, crispations et (re)négociations permanentes entre le pouvoir royal et ses officiers protestants autour de l’exercice du culte réformé et de l’étendue de leurs privilèges religieux.
42Si le cas français présente des spécificités, c’est donc moins dans cette situation de coexistence confessionnelle, commune à la plupart des armées du temps, que dans les étroites limites qui bornaient les libertés religieuses d’hérétiques sous surveillance. La piété dévote de Louis XIII s’accommodait mal de concessions trop importantes à l’hérésie, ce qui se traduisit par une défiance permanente, une surveillance étroite et des discriminations confessionnelles assumées, au moins jusqu’à la mort du souverain. Ensuite, si la fragilité politique de la régence oblige à promouvoir certains protestants, les réformés continuent le plus souvent de se heurter à un plafond de verre : les logiques de discrimination, d’invisibilisation et d’entraves perdurent pendant toute la guerre de Trente Ans et se renforcent d’ailleurs à mesure qu’une interprétation de plus en plus restrictive de l’édit de Nantes s’impose, à la fin de la décennie 1650, lorsque débute « l’étouffement à petites goulées » décrit par l’historienne Janine Garrisson, qui touche aussi les armées, sur un mode mineur55. La raison d’État, les nécessités de la guerre et le pragmatisme des autorités soucieuses de mobiliser toutes les recrues disponibles ne suffisent donc pas à instituer l’armée en laboratoire d’un effacement des identités et des clivages confessionnels pendant la guerre de Trente Ans.
Notes de bas de page
1Thuau Étienne, Raison d’État et pensée politique à l’époque de Richelieu, Paris, Armand Colin, 1966.
2Drévillon Hervé, L’impôt du sang, Paris, Tallandier, 2005, p. 283-284.
3Béranger Jean, Turenne, Paris, Fayard, 1987.
4Lettres de Turenne, extraites des archives Rohan-Bouillon, éditées par Suzanne d’Huart, SEVPEN, Paris, 1971, p. 147, 30 novembre 1630, Paris, à sa mère.
5Sauzet Robert, Au grand siècle des âmes. Guerre sainte et paix chrétienne en France au xviie siècle, Paris, Perrin, 2007, p. 110, et notamment, p. 197-198, « une élite militaire protestante ».
6Drévillon Hervé, « L’héroïsme à l’épreuve de l’absolutisme. L’exemple du maréchal de Gassion (1609-1647) », Politix, 2002, no 58, p. 15-38.
7El Hage Fadi, « Les nominations de maréchaux de France protestants et l’évolution politique de la monarchie française à l’époque moderne (xvie-xviiie siècles) », Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, vol. 158, 2012, p. 685-702.
8Breton Nicolas, Je les espreuve tous. Itinéraires politiques et engagements religieux des Coligny-Châtillon (mi xve-mi xviie siècle), Genève, Droz, 2020.
9Chaboche Robert, « Les soldats français de la guerre de Trente Ans, une tentative d’approche », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1973, 20-1, p. 10-24.
10Erlach Albert d’, Mémoires historiques concernant M. le général d’Erlach, gouverneur de Brisach, pour servir l’histoire de la fameuse guerre de Trente Ans et des règnes de Louis XIII et Louis XIV, Yverdon, 1784 ; Noailles Amblard de, Épisodes de la guerre de Trente Ans. Bernard de Saxe-Weimar (1604-1639) et la réunion de l’Alsace à la France, Paris, Perrin, 1908 ; Dupaquier Jean, Le maréchal de Rantzau, 1609-1650, Paris, 1985 ; Murdoch Steve et Grosjean Alexia, Alexander Leslie and the Scottish Generals of the Thirty Years War, 1618-1648, Londres, Routledge, 2016.
11Lynn John, Giant of the Grand Siecle. The French Army, 1610-1715, Cambridge, Cambridge University Press, 1997, p. 436.
12Zwierlein Cornel, « Fame, violenze e religione politicizzata: gli assedi nelle guerre confessionali », in Donati Claudio et Kroener Bernhard R., Militari e società civile nell’Europa dell’età moderna (secoli xvi-xviii), Bologne, 2007, p. 497-545.
13Wilson Peter H., « Dynasty, Constitution, and Confession: The Role of Religion in the Thirty Years War », The International History Review, vol. 30, no 3 (septembre 2008), p. 473-514.
14Wilson Peter H., The Thirty Years War: Europe’s Tragedy, Cambridge Massachussets, Harvard University Press, 2009, p. 647.
15Kaiser Michael, « Cuius exercitus, eius religio? Konfession und Heerwesen im Zeitalter des Dreißigjährigen Kriegs », Archiv für Reformationsgeschichte, no 91, 2000, p. 316-353 ; Kaiser Michael et Kroll Stefan (dir.), Militär und Religiosität in der Frühen Neuzeit, Münster/Hambourg/Londres, Lit, 2004 (Herrschaft und soziale Systeme in der Frühen Neuzeit, 3).
16Jalabert Laurent, « Face à face, côte à côte ? Les aumôniers des armées d’Empire entre coexistence, ignorance et affrontement (xviie-xviiie siècle) », in Léonard Julien (dir.), Prêtres et pasteurs. Les clergés à l’ère des divisions confessionnelles, xvie-xviie siècles, p. 57-73.
17Léonard Julien, Être pasteur au xviie siècle. Le ministère de Paul Ferry à Metz (1612-1669), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015.
18Luria Keith, Sacred Boundaries. Religious Coexistence and Conflict in Early-Modern France, Washington DC, The Catholic University of America Press, 2005; Krumenacker Yves, « La coexistence confessionnelle aux xviie-xviiie siècles. Quelques problèmes de méthode », in Boisson Didier et Krumenacker Yves (dir.), La coexistence confessionnelle à l’épreuve. Étude sur les relations entre protestants et catholiques dans la France moderne, Lyon, LARHRA-RESEA, 2009, p. 107-125 ; Sauzet Robert, Au Grand siècle des âmes, op. cit., chapitre vii : « Coexistence paisible ou communion fraternelle », p. 178-201.
19Sur la notion de tolérance, voir Wanegffelen Thierry, L’édit de Nantes. Une histoire de la tolérance du xvie au xxe siècle, Paris, 1998.
20Édit de Nantes, article 15, édition en ligne, [http://elec.enc.sorbonne.fr/editsdepacification/].
21Du Prat, Le Portrait ou Abrégé de la vie du maréchal de Gassion, dédié au roi, Paris, P. Bienfait, 1665.
22Lettres de Turenne, extraites des archives Rohan-Bouillon, éditées par Suzanne d’Huart, op. cit., p. 143, 10 octobre 1630, Pogno, à sa mère.
23Ibid., p. 287, 12 janvier 1636, Saint-Mihiel, à sa mère.
24Ibid., p. 391, 6 janvier 1644, Rheinfelden, à sa sœur, p. 403, 20 juillet 1644, Sélestat, à sa sœur, p. 408, 28 octobre 1644, Spire, à sa sœur.
25Léonard Julien, « Les réformés de Metz dans la guerre de Trente Ans : influences extérieures et radicalisation des rapports confessionnels », in Forclaz Bertrand et Martin Philippe (dir.), Religion et piété au défi de la guerre de Trente Ans, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2015, p. 87-98, p. 89.
26Mazauric Roger, « Un prêche aux armées sous Louis XIV », Bulletin de la Société de l’histoire du protestantisme français, juillet-août-septembre 1962, p. 113-138.
27Léonard Julien, « Les réformés de Metz », op. cit., p. 91.
28BnF, Baluze 183, Correspondance de Bernard de Saxe-Weimar, Sublet de Noyers à Bernard de Saxe-Weimar, Rueil, 10 février 1639.
29BnF, Ms. Fr. 6646, fo 172, Richelieu au cardinal de la Valette, Chaillot, 25 juillet 1636.
30Wollenberg Jörg, Les trois Richelieu. Servir Dieu, le roi et la raison, Paris, François-Xavier de Guibert, 1995.
31Avenel Denis-Louis-Martial (éd.), Lettres, instructions diplomatiques et papiers d’État du cardinal de Richelieu, Paris, Imprimerie nationale, 1853-1877, 8 vol., Collection des documents inédits de l’histoire de France, vol. 5, 1635-1637, p. 1043, Richelieu au cardinal de la Valette, Chaillot, 21 juillet 1637. Voir l’article de Laurent Bourquin dans le présent ouvrage.
32Ibid., p. 200, « Advis pour le roi, auquel il plaira à Sa Majesté changer, ajouter et diminuer ce qu’il lui plaira », envoyé par Mgr le cardinal le 8 septembre 1635.
33Ibid., vol. 6, p. 955, Richelieu, Mémoire pour le Roi, des derniers jours de juin 1642.
34Ibid., vol. 6, p. 888-889, Richelieu, à M. le Prince, 29 novembre 1641, de Ruel.
35BnF, Ms. Fr. 3763, dépêches du Maréchal de Chatillon commandant les armées du roi dans l’Arthois pendant la campagne de 1640, fo 29, De Noyers au maréchal de Chastillon, 25 mai 1640.
36Séguier Pierre, Diaire ou Journal du Voyage du Chancelier Séguier en Normandie, Rouen, E. Frère, 1842, p. 294.
37Bnf, Ms. Fr. 3766, fo 37, Richelieu à Châtillon, Peronne, 9 juillet 1641 (la bataille s’est déroulée le 6).
38Séguier Pierre, Diaire, op. cit., p. 295-297.
39Lettres de Turenne, extraites des archives Rohan-Bouillon, éditées par Suzanne d’Huart, op. cit., p. 380, 28 mars 1643, de Paris, à sa sœur.
40Ibid., p. 383, 30 mai 1643, Paris, à sa sœur.
41BnF, Ms. Fr. 4169, Instructions données aux généraux d’armées depuis le commancement de l’année 1643 jusqu’à la fin de l’an 1644, fo 61 vo-62, Instruction à M. le Maréchal de Turenne s’en allant en Allemagne du 8 décembre 1643.
42BnF, Ms. Fr., 4200, fo 107 vo, à M. le Maréchal de Turenne, 26 mai 1645.
43BnF, Ms. Fr. 4201, fo 392, Mémoire envoyé à M. le maréchal de Turenne, 6 octobre 1646.
44BnF, Ms. Fr. 4170, dépêches importantes du département de Monseigneur Le Tellier, année 1644, fo 205 vo-206, Lettre du Roy au sieur d’Erlac du 3 septembre 1644, sur le mauvais traitement des catholiques de Rinfeld et autres lieux de son gouvernement.
45BnF, Ms. Fr. 4172, fo 216, Aux magistrats d’Armantières sur ce que l’on avoit étably dans ladite ville pour y commander une personne de la Religion pretendue reformée, du 7e octobre 1645.
46BnF, Ms. Fr. 4173, fo 76, Lettre du Roy à M. le Maréchal de Gassion pour empescher l’introduction de l’exercice de la Religion pretendue réformée dans les places conquises dans la Flandre, 14 février 1646.
47BnF, Ms. Fr. 4174, fo 269, À Monsieur le maréchal de Gassion pour empecher que les officiers et soldats des régiments de Silhart et Rockeby fassent l’exercice publicque de la Religion pretendue réformée en la ville de Lens, 11 décembre 1646.
48BnF, Ms. Fr. 4176, juillet 1647, fo 118, À Monsieur de Bergeré pour empescher l’exercice publicque de la Religion pretendue reformée à Courtray, 14 septembre 1647.
49Sur la notion de scandale, voir Boltanski Luc, Claverie Élisabeth, Offenstadt Nicolas et Van Damme Stéphane, Affaires, scandales et grandes causes de Socrate à Pinochet, Paris, Seuil, 2007.
50Dosquet Émilie et Petit François-Xavier, « Faire scandale, éléments de définition, enjeux méthodologiques et approches historiographiques », Hypothèses, 2013/1, p. 147-158.
51Fossier Arnaud, « “Propter vitandum scandalum”, Histoire d’une catégorie juridique (xiie-xve siècle) », in Mélanges de l’École française de Rome, 2009, 121-2, p. 317-348, p. 322.
52BnF, Ms. Fr. 4177, fo 41, À Monseigneur le cardinal de Sainte-Cecille touchant les plaintes faites par les Catalans a cause du presche que les colonels Rhom et Praroman ont fait faire publiquement dans leurs quartiers audit pays, 30 janvier 1648.
53BnF, Ms. Fr 4203, fo 58, Le Tellier à M. de Marca, 30 janvier 1648.
54BnF, Ms. Fr. 4201, fo 88, Le Tellier à M. le maréchal de Gassion, 13 mars 1646.
55Garrisson Janine, L’Édit de Nantes et sa révocation. Histoire d’une intolérance, Paris, Seuil, 1985, p. 119-182.
Auteur
-
Paul Vo-Ha
Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (IHMC, UMR 8066).
Paul Vo-Ha, maître de conférences en histoire moderne à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (IHMC, UMR 8066), a consacré sa thèse à l’étude des redditions et de la captivité de guerre aux xvie et xviie siècles (Rendre les armes, le sort des vaincus, xvie-xviie siècles, Champ Vallon, 2017). Il travaille désormais sur les minorités confessionnelles dans les armées des rois de France aux xviie et xviiie siècles.
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