Introduction générale
p. 11-15
Texte intégral
1L’idée d’un travail de recherche sur les dynamiques territoriales et communautaires du catholicisme contemporain est née d’une interrogation suite aux propos tenus par le pape Benoît XVI dans l’avion le conduisant en République tchèque, le 26 septembre 2009. Lors de sa conférence de presse, celui-ci avait expliqué le concept de « minorité créative » qui, selon lui, déterminerait l’avenir du catholicisme : « L’Église catholique doit être vue comme une minorité créative possédant un héritage de valeurs qui ne sont pas des choses du passé mais une réalité très vivante et actuelle1. » Dans son entretien avec Peter Seewald en 1997, le cardinal Joseph Ratzinger avait déjà insisté sur cette notion : « L’Église prendra d’autres formes. Elle ressemblera moins aux grandes sociétés, elle sera davantage l’Église des minorités, elle se perpétuera dans de petits cercles vivants, où des gens convaincus et croyants agiront selon leur foi2. » Avec la déchristianisation de l’Europe, nous pouvons penser que Benoît XVI ait voulu inscrire son pontificat dans un catholicisme impulsé comme une contre-culture voulue rayonnante. En 1998, Zygmunt Bauman lança sa métaphore de « société liquide3 » pour définir le contexte de postmodernité. La « société liquide » où l’individu reste intégré par son seul acte de consommation s’oppose à la « société solide » où les structures de l’organisation commune seraient tendues vers le bien commun. C’est aussi dans cette logique que les minorités créatives interviendraient au nom de la pensée sociale de l’Église au sein de certains lieux « incubateurs » et « solides », paroissiaux ou non, avec une fécondité apparente (sanctuaires, rassemblements, Journées mondiales de la jeunesse [JMJ], pèlerinages, congrès, universités d’été…). Cette problématique sous-jacente sera éprouvée dans nos recherches sur le rétrécissement du tissu communautaire et la contraction des territoires du religieux. Michel de Certeau dressait ce constat au milieu des années 1970 : « L’Église étant devenue minoritaire, on ne peut lui demander de parler autrement que comme une force minoritaire4. »
2Cette introduction par la problématique de la conscientisation du fait minoritaire n’est pas anodine. Elle viserait dans nos recherches à analyser dans la contemporanéité (1980-2016) la trajectoire du catholicisme français, dans le sillage de la microhistoire, par l’étude de ses acteurs, de ses territoires et de ses communautés, des modes de gouvernance ecclésiale. Notre période de recherche reste très stimulante compte tenu de la fertilité de nouvelles communautés, de la créativité de certaines paroisses, des arbitrages épiscopaux en faveur d’une dynamique missionnaire et de l’attractivité de hauts lieux spirituels concentrant de larges offres pastorales typées. Pour mener nos analyses, nous utilisons à la fois une démarche socio-historique et une approche de géographie sociale, avec l’élaboration de nouvelles configurations du religieux et de nouvelles territorialités validées ou non par l’évêque du lieu. Tout en étant dans l’histoire du temps présent, il nous semble possible d’écarter la simple notion de tendance pour en faire une réalité historique clairement identifiable par la trajectoire des acteurs communautaires, les permanences et les mutations des options épiscopales, le déclin et l’essor des militances… En effet, « si l’Église ne rassemble plus aujourd’hui autant de fidèles que dans les années 1930-1960, elle est encore capable cependant, davantage probablement que toutes les autres organisations sociales, de susciter des investissements nombreux, intenses et durables5 ». En 1992, le géographe Paul Claval avait lancé un appel6 qui invitait à mettre en œuvre une approche interdisciplinaire de la religion. Nos recherches se situent dans cette optique car, en tant que jeune chercheur « contemporanéiste », nous voulons les intégrer dans une approche plus vaste (champs de l’histoire, de la géographie, de l’anthropologie, de la sociologie) qui met en évidence, dans le temps et dans l’espace, les recompositions de l’Église catholique en France. Nous étudierons à ce propos, pour appuyer nos analyses, les diocèses de Rennes, d’Autun et de Fréjus-Toulon. Ces derniers furent choisis tant pour leurs caractéristiques démographiques et sociales, leur architecture paroissiale, leurs relations à l’urbain et au rural, qu’en fonction des arbitrages épiscopaux et de leurs dynamiques communautaires posant une empreinte sur le catholicisme du début du xxie siècle. Ces choix de diocèses furent aussi dictés selon une approche pragmatique, le chercheur étant originaire du diocèse de Rennes, résidant dans le diocèse d’Autun et stimulé à l’idée d’étudier le mode de gouvernement inédit du diocèse de Fréjus-Toulon. Tout en sachant qu’il reste impossible de mettre en exergue des pratiques ecclésiales et leur rationalisation d’une manière globale comme s’il s’agissait d’un système homogène et unifié.
3Si les pratiquants engagés, à la fin du xxe siècle, sont majoritairement issus de familles socialisées dans la foi, beaucoup de personnes se déclarant catholiques se « bricoleraient7 » une religion, au gré d’une pratique aléatoire ou par la préparation conjoncturelle aux sacrements. Notre période d’étude est profondément marquée par les recompositions du croire et les recherches sur le temps présent demandent une profonde vigilance pour une histoire en train de se faire. Cette problématique reste récurrente car elle alimente de fait la dé/croissance des diocèses et le mode présentiel de l’Église à l’échelle des territoires. Reste que dans le champ du catholicisme, se distingueraient clairement trois groupes : les catholiques pratiquants réguliers fidèles au magistère*8 dans une logique plus ou moins attestataire9, les catholiques occasionnels restant dans le cercle d’influence ecclésiale, et ceux sans contact avec l’Église et sa doctrine mais consommateurs de certains sacrements (baptême, communion) et de services (funérailles). Nous nous focaliserons tout particulièrement dans nos recherches sur le premier cercle qui reste, par ses engagements et ses pratiques, l’acteur des profondes mutations communautaires et territoriales du catholicisme contemporain. Nous reprendrons ici à notre compte les analyses de Guy Michelat et Michel Simon10 selon lesquelles l’engagement religieux et ostensible resterait en partie lié au niveau d’adhésion doctrinale du chrétien. Ce choix peut logiquement exposer le chercheur à des procès d’intention quant à cette option de recherche. Celui-ci s’expliquerait aussi par la difficulté de saisir dans l’espace et au sein des communautés d’Église « l’agir » des catholiques « consommateurs intermittents de la ritualité catholique11 ». Nous appellerons « géocatholisation » ce processus d’inscription des fidèles catholiques à vivre leur foi dans un territoire (espace vécu), à se déplacer dans des lieux où ils pourront faire des expériences spirituelles (espace parcouru) et à se situer dans un territoire façonné par l’Ordinaire* comme des maisons diocésaines ou des sanctuaires réhabilités (espace conçu). Pour l’historien, l’espace peut être considéré comme un outil heuristique12, dans lequel des changements d’échelle se sont imposés dans le temps court. En délimitant nos recherches (1980-2016), nous voulons nous attarder à l’intérieur d’espaces qui, en effet, ne possèdent plus la relative homogénéité que l’histoire leur prêtait avant le xxe siècle.
4Notre travail de recherche s’est constitué autour de nombreuses sources imprimées, d’ouvrages généralistes et thématiques, auxquels il convient d’ajouter les textes du magistère, les guides de l’Église catholique et des Ordo* diocésains (1978-2015)… Nous avons voulu donner de l’épaisseur historique à nos analyses, dans de multiples entretiens (99) avec des témoins privilégiés : évêques, prêtres, diacres, ministres institués, laïcs (en mission ecclésiale, militants…), etc. Nous avons réalisé des études de terrain en étant présent lors de visites pastorales (Mgr Benoît Rivière), en allant dans les paroisses (rencontre du curé, de l’équipe d’animation pastorale), les sanctuaires, les maisons d’accueil, les réunions de mouvements, les sessions… Un questionnaire semi-directif recueillit 148 réponses de catholiques impliqués dans les paroisses (Rennes, Combourg, Betton et Charolles, Digoin, Chalon-sur-Saône, Paray-le-Monial), lors de retraites à Rimont (congrégation Saint-Jean), dans des lieux d’hébergement à Paray-le-Monial, dans les mouvements (Chrétiens dans le monde rural, Jeunesse ouvrière chrétienne, Équipes Notre-Dame…). Les réponses au questionnaire viennent illustrer des tendances qui peuvent répondre à nos hypothèses, même si celles-ci se révèlent subjectives et dépendantes d’un contexte (âges, urbain/rural, catégories socio-professionnelles, etc.). Les résultats, mêmes s’ils sont à nuancer, nous ont aidé dans nos premières réflexions sur les interactions entre l’espace et le religieux, entre les territoires et les communautés.
5Notre première hypothèse s’inscrit dans la prise en compte des logiques rurales et urbaines. Elle pose l’idée à la fin du xxe siècle d’un processus de polarisation communautaire et spatial encouragé par les évêques et par l’abandon d’une politique de remodelage homogène et universel, passant ainsi du défi de la proximité à celui de l’unité. Ensuite, nous avons interrogé les gouvernements épiscopaux et leur capacité à diriger, dans une logique de partage des responsabilités, les communautés et les territoires de leur diocèse. La problématique de la gouvernance13 amène donc la question de la coresponsabilité au sein des institutions d’Église, au cœur des territoires et des communautés polymorphes, entraînant par là des tensions. Nous faisons donc l’hypothèse, quel que soit le diocèse, d’un Ordinaire partagé entre une approche pastorale globalisante et un contexte missionnaire issus de cercles communautaires (sanctuaires, hauts lieux spirituels, mouvements…). Nous posons donc la question de la trajectoire de la trame paroissiale avec ces mutations. L’articulation entre universalité et identité resterait donc complexe. Notre troisième hypothèse vient interroger les capacités des nouvelles communautés attestataires (charismatiques et traditionalistes) à revivifier le tissu ecclésial, sur les facteurs limitants et leur marge d’influence dans un contexte où les générations de fidèles se croisent et s’interrogent les unes sur les autres. Ces communautés seraient détentrices d’un savoir-faire pastoral et missionnaire que l’institution diocésaine n’a pas forcément. Cette hypothèse vient donc rejoindre la question des champs pastoraux laissés par les Ordinaires dans lesquels ces communautés se sont engouffrées.
6Nos recherches s’inscrivent dans une structure en trois parties. La première partie se veut avant tout contextuelle et épistémologique car nous exposerons la situation du catholicisme à la lumière de la géographie, de la postmodernité et de la sécularisation qui modifient les modes d’appartenance à une religion déclarée par beaucoup « en soins palliatifs » (chapitre i). Puis, nous analyserons les liens étroits entre le catholicisme et ses modes d’insertion territoriale (rural/urbain) avec la présentation de nos diocèses de référence (chapitre ii). Enfin, nous ferons apparaître les dé/recompositions des formes de militantisme dans le diocèse de Rennes, terreau d’Action catholique de plus en plus stérile et laissant la place à une militance familialiste très urbaine (chapitre iii).
7La deuxième partie de nos recherches abordera les enjeux de la gouvernance ecclésiale dans nos trois diocèses d’étude. Nous étudierons, dans le temps court, l’évolution du gouvernement des évêques et des prêtres, en mettant en exergue celui de l’archevêque de Rennes Mgr d’Ornellas, la quête d’identité du séminariste et du prêtre à la fin du xxe siècle et la montée en puissance d’une communauté à forte fécondité sacerdotale et pourvoyeuse de prêtres pour les diocèses sans vocation (chapitre iv). Puis, nous mettrons en exergue les modalités, dans l’histoire des différents diocèses, du principe de coresponsabilité avec le développement différencié du diaconat permanent et des laïcs en mission ecclésiale. Nous verrons les arbitrages de Mgr d’Ornellas en faveur de l’Enseignement catholique sous contrat et le développement au sein du pôle rennais d’écoles hors contrat. Nous mettrons en perspective la pastorale des jeunes inédite du diocèse de Rennes avec les grands forums parasynodaux (chapitre v). Puis, nous développerons le cas toulonnais pour lequel peu d’études approfondies ont été réalisées (chapitre vi).
8Enfin, la troisième partie mettra l’accent sur la problématique du développement croissant d’un catholicisme attestataire polarisé en quête de visibilité. Nous analyserons la genèse du Renouveau charismatique et sa trajectoire dans le diocèse de Rennes. Nous nous pencherons particulièrement sur la communauté de l’Emmanuel « néo-charismatique » et « néo-intégraliste », sur sa promotion de la nouvelle évangélisation et la « géocatholisation » de ses modes pastoraux visant à reconquérir l’espace public par la formation et l’expertise de ses membres (chapitre vii). Ensuite, fort d’une fécondité sacerdotale et d’un dialogue chaotique avec Rome (Motu proprio* de 1988 et de 2007), la galaxie traditionaliste très hétéroclite reste le cadre de mutations contemporaines que nous étudierons dans les diocèses de Rennes et d’Autun (chapitre viii). Enfin, nous changerons d’échelle en nous focalisant sur la ville-sanctuaire de Paray-le-Monial, sur l’articulation entre les différents territoires (ville, sanctuaire, paroisse) et les acteurs en place. Nous ferons l’hypothèse d’un pôle militant, laboratoire incubateur d’un catholicisme à contre-courant, promu par des « minorités créatives » formées et expertes dans les domaines récurrents, au troisième millénaire, de la famille et de la filiation (chapitre ix).
Notes de bas de page
1Benoît XVI, Conférence de presse le samedi 26 septembre dans le cadre d’un voyage apostolique en République tchèque, [w2.vatican.va].
2Ratzinger Joseph, Seewald Peter, Le Sel de la terre. Le christianisme et l’Église catholique au seuil du IIIe millénaire, Paris, Flammarion/Le Cerf, 1997, p. 214.
3Bauman Zygmunt, La vie liquide, Paris, Fayard, 2013.
4De Certeau Michel, « Réflexions sur le catholicisme aujourd’hui », Informations catholiques internationales, janvier 1971, p. 25.
5Portier Philippe, « Introduction. Une Église mosaïque », in Baudouin Jean, Portier Philippe (dir.), Le mouvement catholique français à l’épreuve de la pluralité, Rennes, PUR, 2002, p. 14.
6Claval Paul, « Le thème de la religion dans les études géographiques », Géographie et cultures, no 2, 1992, p. 85-110.
7Hervieu-Leger Danièle, Le pèlerin et le converti. La religion en mouvement, Paris, Flammarion, 1999.
8Les mots suivis d’un astérisque sont explicités à la première occurrence dans un glossaire en fin d’ouvrage.
9De testis (« témoin »). Caractère insécable de celui « qui croit » et de celui « qui dit ». L’expression a été formalisée par Philippe Boutry, avec le modèle des « apparitions attestataires » dans lesquelles les voyants tiennent une place centrale.
10Michelat Guy, Simon Michel, Classe, religion et comportement politique, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1977.
11Raison du Cleuziou Yann, Qui sont les cathos aujourd’hui ?, Paris, Desclée de Brouwer, 2014, p. 19.
12Laboulais-Lesage Isabelle, « Les historiens français et les formes spatiales », in Waquet Jean-Claude, Goerg Odile, Rogers Rebecca (dir.), Les espaces de l’historien, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, 2000, p. 33-47.
13La gouvernance, plus horizontale, désignerait les initiatives locales des acteurs communautaires au sein du diocèse et des paroisses tandis que le gouvernement évoque un mode d’exercice du pouvoir centralisé et hiérarchique.
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