Chapitre I
p. 21-38
Note de l’auteur
Les tumultes des marchés de la région de Biella durant l’été 1854 et le déclin d’un vieil ordre économique et social – Les tisserands se rencontrent au pont de la Maddalena – Les allusions obscures du tailleur à la fête de l’oratoire de Mazzucco.Texte intégral
1Dans l’après-midi du lundi 17 juillet 1854, une « multitude » de tisserands, sortis « prématurément de leurs ateliers mécaniques », envahit de manière menaçante la place de l’église de Mosso, où avait lieu l’un des trois grands marchés de la province de Biella, l’une des principales régions manufacturières du royaume de Sardaigne et la plus importante pour la production de tissus1. Mosso était le chef-lieu d’un vaste mandamento2 situé à une vingtaine de kilomètres à l’est de Biella, près des montagnes, où étaient concentrées les plus grandes fabriques de draps de laine.
2Le marché, qui se tenait tous les lundis à partir de deux heures de l’après-midi, était bondé de fermiers et de bergers, d’artisans et de charbonniers venus des nombreux petits villages environnants. L’arrivée des tisserands était attendue. Une rumeur s’était rapidement répandue dans la vallée, selon laquelle ils avaient grimpé en « cortège serré » sur la longue route sinueuse qui menait de la « mécanique » située le long du principal cours d’eau de la région, le ruisseau Strona, à la place principale de la ville.
3Comme c’était le cas depuis des mois, le prix des céréales que les marchands et les transporteurs (les cavallanti) des plaines venaient de décharger sur le marché avait encore augmenté par rapport à la semaine précédente. Le maïs, qui était « l’une des denrées alimentaires les plus prisées dans ces régions montagneuses », avait atteint le pic vertigineux de 35,50 lires par hectolitre. La moyenne de cette année-là aurait été supérieure de 60 % à la précédente, doublant presque par rapport à vingt-quatre mois auparavant3.
4Les tisserands avaient quitté le travail dans les manufactures et étaient descendus sur la place parce qu’ils exigeaient la baisse du prix des céréales4. Deux d’entre eux avaient cherché le maire de Mosso, qui était chez lui : « Ils m’ont dit, déclarera-t-il plus tard au juge chargé d’enquêter sur les émeutes, qu’ils en avaient assez de payer trop cher les céréales, et que si je ne prenais pas des mesures contre la cupidité des commerçants […], il pourrait y avoir des problèmes. »
5Sur la place, des insultes avaient été échangées avec les marchands de la plaine lorsqu’ils avaient affirmé qu’ils n’accepteraient de baisser les prix que pour du maïs de qualité inférieure. La foule était du côté des tisserands. Le brigadier des carabiniers dira au magistrat qu’il n’était pas en mesure de « désigner des meneurs parmi ces travailleurs » parce qu’ils avaient « tous agi d’un commun accord et toute la population avec eux ». À cette occasion, l’attitude de la Garde nationale – la milice locale composée de gens du pays et mobilisée dans des cas exceptionnels – avait également suscité beaucoup de perplexités chez les autorités de la circonscription : il était en effet clair que les émeutes provoquées par les tisserands bénéficiaient du soutien actif de la grande majorité de la population de la vallée.
6Les menaces proférées par les deux ouvriers à l’encontre du maire de Mosso l’avait convaincu que les événements avaient pris une tournure dangereuse : il s’était donc empressé d’entrer en contact avec un fabricant de draps de laine du village, qui faisait office de chef adjoint du premier bataillon de la Garde nationale de la province.
7Ce dernier, « craignant d’en venir aux mains », ordonna immédiatement « au chef de tambour […] de battre l’assemblée ». Quinze ou dix-huit miliciens s’étaient précipités et ils avaient été déployés, armés, sur « cette place de marché pour maintenir l’ordre ». Cependant, l’apparition de la Garde nationale, non seulement n’avait pas entraîné la dispersion de la manifestation retentissante des tisserands, mais avait incité le peuple à renforcer ses protestations : ils avaient perçu l’intervention de la Garde comme une manœuvre visant à faire pression sur les marchands de la plaine afin qu’ils baissent les prix. C’est du moins ainsi que l’arrivée de la Garde nationale avait été interprétée par un meunier local, désigné publiquement comme l’un des instigateurs de la situation créée par le niveau inhabituel des prix des céréales, d’après ce que l’un des miliciens, cordonnier et facteur de Mosso, racontera au juge pendant l’enquête : le meunier s’était permis « de dire aux transporteurs de tenir bon et de ne pas se laisser intimider par la Garde nationale », alors qu’un peu plus tôt – selon un cafetier de la place du marché – « le bruit avait couru […] que les meuniers de ce lieu encourageaient et incitaient les négociants à soutenir le prix du maïs ».
8Les véritables motifs qui avaient poussé le groupe de soldats de la Garde nationale à répondre avec une promptitude surprenante au son du tambour et à faire irruption sur la place deviendraient clairs à tous lors de l’incident qui caractérisa cette journée d’agitation sur la place du marché, à en juger par la place que les juges lui donnèrent dans les interrogatoires. Un meunier de Mosso, qui avait une boutique sur la place, avait été surpris en train de traîner à la hâte des sacs de maïs dans sa boutique, sans même avoir le temps – disait-on – de le mesurer. La rumeur d’accaparement se répandit comme un éclair, et il se retrouva encerclé par une grande foule. Le commandant de la Garde nationale ordonna alors à quatre miliciens d’intervenir « pour calmer les esprits quelque peu agités contre le susdit ». Au lieu de disperser le rassemblement menaçant, ils se placèrent devant la boutique du meunier et le forcèrent à interrompre le transport des sacs, « afin d’empêcher – comme ils le dirent au magistrat – le soi-disant monopole ». Le meunier réagit avec colère : pas moins de « trois fois », il lança des insultes « en criant : “garde nationale de merde” et autres choses semblables ». La foule était furieuse : on réussit à éviter le pire en le forçant à présenter publiquement des excuses aux miliciens, comme ces derniers l’avaient exigé.
9Pendant ce temps, la pression contre les marchands avait commencé à faire son effet : certains d’entre eux avaient consenti à réduire leurs prix, « acceptant 31 lires » par hectolitre, d’autant que le maire de Mosso, bien qu’hésitant (« ce n’est pas dans mes attributions »), s’était engagé à « organiser un afflux de maïs pour les marchés futurs », afin de calmer les prix, et avait convoqué les marchands pour leur faire part de cette décision.
10Cependant, le succès partiel de la manifestation sur la place de l’église de la capitale provinciale n’avait pas suffi à ramener l’ordre dans la vallée. Cela devint évident au cours des jours suivants, car la révolte contre la « cherté des vivres » avait fait émerger un état de tension sociale dangereux, dont l’explosion était due à la crise des prix des céréales, mais dont l’origine apparaissait beaucoup moins contingente.
11De retour au travail, les tisserands des plus grandes manufactures de draps de la région commencèrent à exprimer ouvertement de nouveaux motifs de mécontentement, engendrant une grande inquiétude chez les fabricants et les autorités locales. Des rapports de plus en plus préoccupants furent envoyés par le juge de Mosso au procureur du roi et à la lieutenance des carabiniers de Biella. Au cours des jours suivants, des manifestations similaires de tisserands eurent également lieu dans les autres petits centres de production de laine de la province et dans la capitale elle-même.
12Au cours de la très grave crise agricole et commerciale5 qui avait touché le royaume de Sardaigne depuis l’été 1853, provoquant une situation d’instabilité sociale et politique aiguë, de nombreux marchés, places de villages et de villes étaient devenus le théâtre d’émeutes. À Turin, le Premier ministre, le comte Cavour, avait lui-même été l’objet de l’intempérance de la foule, qui l’avait qualifié d’affameur du peuple ; certains manifestants avaient même donné l’assaut à sa maison6. Mais dans la province manufacturière de Biella, à Mosso et dans les autres centres ouvriers, plus que la gravité et l’ampleur des émeutes de l’été 1854, c’était leur caractère inhabituel qui accrut l’inquiétude des autorités.
13Selon les mots du chef tisserand du Lanificio Sociale de Valle Inferiore Mosso – dont les ouvriers, « d’après ce que l’on entend ont malheureusement été les principaux instigateurs des fameuses émeutes » – tout avait commencé lorsque, le lundi 17 juillet, à une heure de l’après-midi, un ouvrier de cette fabrique (du Lanificio Sociale) s’était adressé à lui pour lui demander une « autorisation pour se rendre dans ce lieu [Mosso] afin de faire baisser le prix excessif du maïs au nom du maire et du commandant local. Il avait ajouté que les tisserands des fabriques de draps de Gio Domenico Sella et Borgnana Picco avaient les mêmes intentions ».
14Son chef avait refusé sa demande, mais lorsqu’il demanda au directeur de l’établissement, celui-ci se montra moins intransigeant : « Il m’a dit de leur accorder juste une heure de congé et que, s’ils ne revenaient pas au bout d’une heure, je pouvais leur infliger une amende d’une lire chacun. » Tous les tisserands – « seuls sept ou huit restèrent, sur quarante » – quittèrent donc l’atelier, non sans avoir été priés de revenir très rapidement. Mais les heures passèrent sans que personne ne se présentât : à cinq heures de l’après-midi, « seuls deux ou trois ouvriers » apparurent, dont l’ouvrier qui, le premier, avait demandé à être temporairement dispensé du travail. Celui-ci informa le chef de l’intervention du maire auprès des négociants. Mais pas l’ombre de ses camarades, restés sur la place.
15« Au fur et à mesure de la semaine », l’ambiance dans la fabrique se dégradait :
« Ces tisserands disaient et répétaient qu’ils voulaient revenir sur ce marché le lundi [24 juillet] […] je les grondai, leur faisant sentir que quelqu’un paierait pour cela, car ce n’était pas la manière d’agir, et ils répondaient que les transporteurs gagnaient trop d’argent et qu’eux ne pouvaient pas vivre. Pour les empêcher de s’y rendre le deuxième lundi précité, je les menaçai de remettre le livret7 à toute personne absente de la fabrique de drap ce jour-là. »
16Le lundi 24 juillet, la peur de perdre leur travail, qui était déjà distribué au compte-gouttes à cause de la crise industrielle des derniers mois, empêcha les travailleurs du Lanificio Sociale de Valle Inferiore de réitérer la manifestation de la semaine précédente. D’autres manufactures de la région, en revanche, passèrent à l’action. Selon le directeur de la fabrique Borgnana Picco, par exemple, ses tisserands, bien qu’« avertis » et bien qu’ils aient « promis de ne pas abandonner l’établissement », ne tinrent pas leur promesse : le marché de Mosso fut donc à nouveau envahi par les travailleurs des métiers à tisser. D’autres revendications commençaient à apparaître, comme on le verra, même si l’objectif principal restait le contrôle des prix des céréales.
17Face à la mobilisation des tisserands pour éviter l’augmentation des prix, l’attitude des chefs de fabrique avait été quelque peu contradictoire. Ils avaient résisté à l’interruption de la production, sans vraiment s’opposer à ce que les ouvriers se rendent sur la place et, lorsqu’ils avaient limité le temps d’absence au travail, les accords n’avaient pas été respectés. Les patrons avaient donc réagi fermement. Dans le Lanificio Sociale de Valle Inferiore, ils avaient même menacé de licencier – ce qu’ils avaient peut-être fait : il est certain que des amendes furent infligées. C’est précisément à cause de cela que, dans la fabrique lainière de Borgnana Picco, les ouvriers avaient menacé à plusieurs reprises le chef tisserand. De tels incidents eurent probablement lieu dans bien d’autres fabriques de draps de la vallée : il est en effet possible que, même dans les établissements dans lesquels la protestation contre les prix ne s’était pas exprimée par la participation aux manifestations sur la place des marchés, le recours aux manières fortes de la part des chefs de fabrique ait été nécessaire pour tuer dans l’œuf toute velléité des ouvriers de s’absenter du travail et de s’unir aux autres.
18Les tisserands, soutenus par l’ensemble de la population, étaient convaincus de leur bon droit à imposer une baisse des prix des céréales ; les pressions exercées sur eux n’avaient fait que les exaspérer. Les émeutes prirent donc une nouvelle direction, se transformant – selon l’avis de la judicature de Mosso – en une explosion de ressentiment, pleine de conséquences imprévisibles, « contre les patrons des fabriques de draps, les directeurs, les secrétaires et les chefs de toutes sortes ». Les agitations reprirent mais, d’après le rapport des autorités de la capitale du mandamento, « ce n’est plus désormais à cause du prix du maïs ; la raison qui les pousse maintenant et qui est commune à toutes les autres fabriques de draps de la province est, d’après eux, le manque de travail et le bas salaire. Ils se vantent d’avoir des relations avec des travailleurs de Biella, Andorno, Pollone et Sordevolo et même avec ceux du Val d’Aoste. Ils menacent de déloger les chefs qu’ils détestent, et très rapidement » (les tisserands accusaient notamment les chefs de prélever arbitrairement des amendes, « marquant » avec une rigueur jugée excessive les « prétendues » fautes ou défauts de tissage, ce qui entraînait « une diminution des salaires »).
19Les nouvelles recueillies par le procureur du roi au sujet des manifestations qui eurent lieu à cette époque dans les autres centres lainiers de la province montrent une dynamique semblable des événements : une cinquantaine de tisserands de la manufacture des frères Piacenza de Pollone, ayant appris qu’au marché de Biella « le prix des marchandises [était] toujours en hausse », avaient quitté l’établissement et s’étaient rendus en procession dans la ville voisine où, une fois arrivés, ils étaient allés « tous chanter fort autour des fabriques de cette région et à Chiavazza [un village à côté du chef-lieu] pour appeler les ouvriers de ces fabriques à faire une grande manifestation contre les patrons des fabriques de draps et le manque des céréales ». La grève s’étendit donc : les tisserands de la manufacture Galoppo de Chiavazza abandonnèrent leurs métiers et se déversèrent sur la route. Puis ils envoyèrent une délégation au patron pour exiger une augmentation de salaire, non sans retenir « dans leurs mains la veste [des deux délégués], comme gage qu’ils ne s’arrêteraient pas à l’usine mais reviendraient avec une réponse pour tous » – réponse qui fut de toute façon négative. Suivit un cortège à travers la ville avec les ouvriers de Pollone et il fut décidé d’envoyer une « députation » à Mosso, dont le mandamento abritait la plus grande concentration d’ouvriers de laine de la province. Le lendemain, raconta ensuite le fabricant M. Galoppo au magistrat, les tisserands déclarèrent que « non seulement ils voulaient une augmentation de salaire, mais que si on ne réduisait pas le prix des céréales, ils se serviraient eux-mêmes en le prenant là où ils pouvaient en trouver ».
20D’autres troubles avaient été entretemps signalés sur le marché très fréquenté de Mosso. Un notable du village, qui allait parmi les gens et réussissait à calmer les esprits partout où il y avait du bruit grâce à ses qualités de persuasion, avait été renversé par « un jeune homme de 18 ans » qui lui avait vomi au visage les insultes calomnieuses suivantes : « Oui, ils veulent que nous mourions tous de faim. » Le notable avait été piqué au vif. « En lui ordonnant de se taire, il ne put s’empêcher de lui toucher la tête avec sa main et de lui faire lâcher son bonnet. » La nouvelle de la gifle se répandit rapidement : « des personnes mal intentionnées […] ont entouré » le jeune homme et l’ont « monté » contre celui qui l’avait offensé, affirmant que « l’insulte reçue était trop grave et qu’il devait absolument demander réparation ». Entre-temps, « plus de cent personnes se réunirent à cet effet, déclarant vouloir obtenir satisfaction à tout prix, faisant craindre par leurs gestes et leurs paroles qu’ils voulaient lever la main sur ledit notable ». La situation était sur le point de dégénérer : « De nombreuses voix criaient que l’offense faite […] était dirigée contre tout le peuple, et elles persistaient donc à vouloir se venger. » Seule l’intervention du commandant de la Garde nationale, qui invita le jeune homme giflé à se rendre au tribunal pour dénoncer l’incident et porter plainte, s’il le jugeait bon, eut pour effet de calmer la foule en émeute.
21Les autorités craignaient de perdre le contrôle de la situation. La milice de la Garde nationale n’était pas fiable. Lorsque, par exemple, après la première manifestation sur le marché de Mosso, on avait souhaité la mobiliser à nouveau pour le lundi suivant, au cas où les tisserands mettraient à exécution leurs obscures menaces contre les fabricants, « une seule compagnie » avait pu être formée, « malgré les nombreux avis envoyés » avec le préavis nécessaire dans tout le district de Mosso, car peu d’hommes s’étaient présentés. De plus, « d’après ce que l’on a pu comprendre », s’il s’agissait d’agir contre les tisserands, « il n’aurait pas été possible de compter sur l’exécution [des ordres], puisque la plupart des miliciens étaient des ouvriers et guidés par les mêmes intérêts ». Ceux qui avaient répondu à l’appel avaient clairement fait savoir que leur intervention – comme la fois précédente sur le marché – ne pouvait avoir qu’un objectif précis : « certains d’entre eux » avaient ouvertement déclaré qu’ils « se croyaient appelés aux armes uniquement pour contenir les transporteurs et leur faire vendre leur maïs à un prix modéré ». Dans les jours qui suivirent, on préféra ne plus mobiliser la Garde nationale. La tournure des événements avait surpris tout le monde. Si les protestations contre les violentes hausses du prix des céréales étaient des formes redoutées mais connues d’agitation populaire, les manifestations contre les propriétaires de manufactures étaient un phénomène entièrement nouveau dans ces régions, aux répercussions et aux effets par conséquent imprévisibles.
22Les fabricants lainiers considéraient les hausses périodiques des prix des denrées alimentaires avec la même inquiétude que le menu peuple, mais pour des raisons différentes : les hausses de prix étaient un facteur de perturbation car elles faisaient augmenter les salaires. Ils étaient donc prêts à s’allier aux travailleurs contre ceux qui étaient tenus responsables des augmentations : les marchands de blé et les meuniers. Au cours de l’été 1854, cependant, cette alliance n’avait pas eu lieu, car les désordres s’étaient immédiatement retournés non seulement contre les ennemis traditionnels des émeutes alimentaires, mais aussi contre les entrepreneurs eux-mêmes, avec des requêtes agressives visant des augmentations immédiates de salaire.
23Cette situation était le signe évident d’une rupture grave dans les relations entre fabricants et tisserands. Ces derniers constituaient le noyau numériquement le plus important de la main-d’œuvre de l’industrie lainière, intervenant dans la phase centrale et fondamentale du cycle de production. Mais leur condition de travailleurs rassemblés en fabrique était, pour beaucoup d’entre eux, très récente. Jusque-là, le travail de tissage des draps s’était fait presque exclusivement dans les maisons et les étables des ouvriers, qui utilisaient leurs propres métiers à tisser.
24Le processus alors en cours de concentration des tisserands dans les usines avait été précédé par la concentration des autres phases de la production des draps de laine, rendue nécessaire par l’introduction de machines qui avaient progressivement supplanté l’ancien travail manuel dans les différentes phases de la fabrication, à l’exception justement du tissage8. Comme nous le verrons en détail dans les chapitres suivants, la mécanisation des différentes phases du travail – la préparation et la filature avant le tissage, le finissage des tissus après – avait été lancée par quelques-uns des principaux marchands-fabricants de la vallée de Mosso juste après la chute de Napoléon, avec le retour au Piémont du roi de Sardaigne. Au fil des années, les machines s’étaient lentement répandues. Longtemps, les usines avaient encore fonctionné en grande partie grâce au large socle du travail à domicile ; on avait affecté aux machines quelques petits groupes de travailleurs fixes, spécialement formés aux nouveaux métiers mécaniques, et des travailleurs instables – femmes, enfants, jeunes – qui fluctuaient entre le travail à l’usine et le travail à domicile. Le tissage à domicile avait donc pu cohabiter, bien que transformé, avec la manufacture centralisée : même quand le processus de concentration des travailleurs sur les machines s’était considérablement développé, les fabricants avaient continué à faire appel à de petits producteurs travaillant à domicile pour le tissage des draps. Mais, à la fin des années 1840 et au début de la décennie suivante, de nombreux groupes de tisserands avaient aussi dû abandonner le métier à domicile et passer à la production dans les ateliers9.
25Les entrepreneurs lainiers de la vallée de Mosso comptant exclusivement sur la main-d’œuvre locale, l’apparition des métiers à tisser dans les usines n’avait pas menacé de chômage les travailleurs à domicile, mais le changement de statut de ces derniers, qui devenaient des ouvriers d’usine, avait rencontré une résistance forte et généralisée, et non seulement de la part des intéressés. En effet, le déclin du tissage à domicile, bien qu’annoncé depuis longtemps, entérinait la transformation effective de l’ancien système de production, jusqu’alors au centre d’un ordre social précis, et marquait le ralentissement des activités économiques basées sur celui-ci. Dans les communautés lainières de la région de Biella, et en particulier dans la vallée de Mosso, l’impact de l’innovation incarnée par l’apparition des métiers à tisser dans les ateliers ébranla les anciens équilibres et provoqua des fractures dans le corps social qui risquaient de se creuser davantage.
26Le malaise social généralisé au sein de larges couches de la population, qui s’était révélé au cours de l’été 1854 en raison des niveaux atteints par les prix des céréales, avait donc des origines plus lointaines, inscrites dans les processus de transformation de la structure économique et sociale qui arrivaient à terme.
27Mais revenons à la chronique des événements. Avec l’extension des grèves à Biella, la tension avait atteint son paroxysme, notamment parce qu’une rumeur inquiétante s’était répandue, celle d’une « marche » des travailleurs vers Mosso. La judicature de Mosso annonça que « le bruit qui s’est répandu hier soir d’une marche sur Mosso des ouvriers de Pollone et de Biella a créé une grande frayeur chez les fabricants ». Le rédacteur (de cette note informative) ne cache pas la gravité de l’affaire, « car les mécontents sont nombreux et la misère générale ».
28Il semble que le premier à répandre la nouvelle ait été un menuisier de Mosso, qui disait savoir que « les ouvriers de Pollone et de Biella avaient annoncé leur arrivée par courrier express, avertissant les ouvriers de ces usines de se tenir prêts à les recevoir et à faire cause commune ». La rumeur avait immédiatement été prise comme l’annonce d’une tempête. Pour le directeur d’une usine de la vallée, par exemple, cette rumeur annonçait l’émeute : « J’ai entendu dire que les tisserands de Pollone et de Biella ont envoyé un message aux tisserands de ces manufactures de laine […] qu’ils viendraient ici pour faire une émeute. »
29La rumeur était en fait totalement infondée. Comme on l’a dit, à l’issue du cortège dans les rues de Biella, il avait été décidé d’envoyer une « députation » à Mosso. C’est précisément l’annonce de l’arrivée de cette « députation » – composée de deux tisserands du Lanificio Piacenza, à Pollone, mais originaires de la vallée – qui avait provoqué le malentendu. En vérité, le fabricant M. Piacenza avait fait valoir dans l’enquête que les deux délégués « avaient été envoyés à Mosso afin d’avertir les travailleurs de ces usines ou qui se trouvaient sans travail de ne pas accepter une éventuelle requête de venir travailler dans notre usine ».
30Le fait que la fausse nouvelle ait trouvé crédit auprès des autorités est un autre signe de l’état d’incertitude qui s’était emparé des responsables de l’ordre public. La nouvelle de l’« émeute » n’était certes pas vraie. Cependant, deux feuilles volantes avaient commencé à circuler parmi les tisserands. Elles faisaient état d’une « pétition au ministère » et d’un « objet mystérieux ». Rassemblées avec d’autres témoignages dont on reparlera, elles avaient été collectées par le magistrat du chef-lieu du mandamento lainier. Elles montraient bien la façon dont l’événement avait été vécu par les tisserands des usines de la vallée et révélaient ce que les ouvriers avaient en tête avec le déclenchement simultané des manifestations dans la région de Mosso et dans les autres centres de production de laine de la province.
31Lorsque la fausse rumeur de la « marche » s’était répandue, deux tisserands de Mosso – l’un du Lanificio Sociale de Valle Inferiore et l’autre de Borgnana Picco (un troisième avait été retenu par l’intervention de son chef, Gio Domenico Sella) – se manifestèrent et dirent à leurs chefs d’usine respectifs qu’ils avaient l’intention d’aller rencontrer les ouvriers de Pollone et de Biella « pour les dissuader ». Une fois obtenue l’autorisation de s’absenter du travail (l’un d’entre eux avait « été en arrêt de travail pendant deux jours »), ils s’en allèrent en ville. Le tisserand du Lanificio Sociale, nommé Gioanni Arienta, raconta ensuite à son chef – et ce dernier au juge – comment les choses s’étaient passées : il lui dit « qu’ils avaient trouvé les ouvriers de Biella avec un demi-hectolitre de vin de ce côté du pont de la Maddalena [sur le torrent Cervo], non loin de la ville » et qu’ils les avaient « persuadés de rentrer chez eux et de rédiger une supplique au ministère ». Puis ils étaient allés à Pollone « pour obtenir la même chose » : après avoir mangé de la polenta dans la maison d’un tisserand qu’ils connaissaient et qui était employé dans une fabrique de draps de ce village, « ils avaient été avec lui dans un endroit où il y avait quatre-vingts ouvriers ou plus ». Ils étaient ensuite retournés à Mosso où ils étaient arrivés le lendemain matin. En conclusion de sa déposition, le chef tisserand se sentit toutefois obligé d’ajouter : « Je ne dois cependant pas cacher que j’ai entendu murmurer, je ne sais plus où ni par qui, que si le ministère n’accède pas à la supplique, alors ce ne seront plus des paroles mais des actes. »
32Il semble probable que le chef était mieux informé sur les événements qu’il ne voulait le laisser paraître : il avait sans doute compris que, bien que la rumeur de la « marche » ait été délibérément exagérée, les tisserands de Mosso avaient véritablement saisi cette opportunité pour renforcer leurs liens avec les tisserands des autres centres lainiers de la région et pour convenir de la marche à suivre. Des contacts avaient été établis par l’intermédiaire des travailleurs du mandamento – lequel comptait le plus grand nombre de tisserands de toute la région – qui avaient migré ailleurs mais continuaient manifestement à conserver des liens avec leur village d’origine.
33À Mosso, Gioanni Arienta et son compagnon s’étaient présentés aux yeux des fabricants comme les principaux défenseurs, parmi les tisserands, d’un retour à l’ordre. Mais l’on se doutait fort qu’au lieu d’éteindre les flammes, ils étaient prêts à les attiser de nouveau à la première occasion. Les invectives – dont on eut vent – proférées par un membre d’un groupe de clients du cabaretto (la taverne), le dimanche qui suivit la « marche » organisée par un aubergiste lors de la fête religieuse de l’« oratorio del Mazzucco » à Camandona, un village proche de Mosso, ne firent que renforcer la conviction que le feu couvait sous les braises.
34Le vin avait délié les langues des hommes qui étaient restés à la table de l’aubergiste « de onze heures du matin à onze heures du soir ». Il s’agissait de quelques artisans et travailleurs à domicile (il ne semble pas qu’il y ait eu des ouvriers des fabriques) : un tailleur de la ville voisine de Croce Mosso, assis à côté d’un « coiffeur et d’un tisserand », avait été le plus bavard de tous. Un fabricant de drap, maire de Camandona, présent à la fête et au cabaretto (le frère de l’aubergiste était son gendre, comme il le précisa), rapporta que, devant lui, l’homme s’était « mis à pester contre les fabricants, disant qu’ils ne payaient pas les ouvriers, qu’ils les laissaient mourir de faim, tandis qu’ils s’enrichissaient sur leur dos […]. Il dit que cela prendrait fin, que les travailleurs étaient venus le voir et qu’il les avait incités à présenter une supplique et que si cela n’avait pas d’issue heureuse, on verrait ce qu’on verrait ». Le fabricant avait tenté de répliquer et de le faire taire, sans résultat. Il informa également le juge que « les ouvriers de [son] usine », qui n’avaient « absolument pas participé aux émeutes qui avaient éclaté dans le lieu présent (et “je peux promettre qu’ils n’y participeront jamais”) », avaient été « recherchés par je ne sais qui pour faire cause commune avec les autres ». L’aubergiste confirma les déclarations du maire et du fabricant : le tailleur de Croce Mosso « déplora tout le long de la journée les conditions des ouvriers, mal payés, avec peu de travail et manquant du nécessaire pour vivre, et s’insurgea ensuite contre les fabricants et leurs machines, ajoutant que circulaient deux papiers à faire signer aux ouvriers, l’un pour la supplique et l’autre pour un objet mystérieux qu’il ne voulait pas révéler, avec – en ce qui concerne le premier – un paiement de vingt centimes à la signature, afin d’obtenir un total de trois cents lires et de prendre les mesures adéquates […]. Il déclara aussi, entre autres, qu’en cas d’un refus du recours, ils auraient alors suivi une autre direction ».
35Les affirmations du client du cabaretto n’étaient pas sans fondement : Gioanni Arienta avait, lui aussi, parlé à son tisserand en chef de la pétition au ministère dont il se vantait d’être l’inspirateur. Il s’agissait d’une initiative, probablement décidée lors de la réunion au pont de la Maddalena et ensuite à Pollone, qui concernait les travailleurs des manufactures de draps de toute la région : un tisserand de l’usine Galoppo de Chiavazza déclara au magistrat avoir reçu la visite de certains de ses camarades qui lui avaient demandé de « contribuer à hauteur de vingt centimes à la rédaction d’une supplique qu’ils m’ont dit vouloir présenter au ministère au nom de tous les travailleurs, afin d’obtenir des mesures concernant la répartition du travail et le prix [du tissage, c’est-à-dire du salaire] et d’obtenir, si possible, une baisse du prix des céréales […] ce que j’acceptai » (le déposant ajouta, comme pour justifier ses actes devant le représentant de la loi, avoir succombé à la pression de ses collègues de travail « du moment qu’il s’agissait du paiement d’une si petite somme »).
36Il est donc probable que les menaces de « prendre une autre direction » si la supplique n’aboutissait pas n’étaient pas simplement le fruit de l’imagination du client du cabaretto : même si on ne peut faire que des suppositions, il se peut que la seconde mystérieuse « feuille de signatures », dont l’objet était resté strictement secret (le juge ne réussit pas non plus à savoir de quoi il retournait), était destinée à donner corps au processus d’organisation des tisserands, initié avec les manifestations de la mi-juillet dont le premier débouché commun avait été la supplique adressée au ministère.
37Le tailleur de Croce Mosso avait néanmoins dit aussi autre chose. Selon l’aubergiste, « en s’insurgeant contre les fabricants et leurs machines », il avait fait allusion au fait qu’« il y avait des seigneurs moins puissants que les Sella, mais capables de leur fournir le soutien nécessaire » (auparavant, il avait audacieusement déclaré au fabricant et maire de Camandona qu’« il y avait ceux qui leur fournissaient de l’argent »). Et d’après l’aubergiste, « il a(vait) également dit qu’on voulait détruire certaines machines, notamment les métiers à tisser à eau ».
38Les familles des Sella comptaient parmi les principaux entrepreneurs de la région. Dès 1816, ils avaient été à l’initiative de l’importation des premières machines de traitement de la laine dans la vallée10. Les grandes manufactures des Sella avaient continué à être à l’avant-garde du processus de modernisation de la production de draps et, plus récemment, de la concentration du tissage en usine.
39Qu’indiquaient les allusions obscures faites à la fête de l’oratoire ? Il est possible que certains éléments des élites locales aient vu l’émergence de la puissante fabrication mécanisée – responsable du déclin du tissage à domicile et, par conséquent, de l’ensemble des activités qui l’accompagnaient – comme une menace pour leurs propres positions de pouvoir au sein de la communauté. Il n’est donc pas impossible – et il est même probable – que les tisserands aient cherché et trouvé des alliances aussi parmi ces « seigneurs », et pas seulement chez les travailleurs à domicile, les artisans et le bas peuple bigarré de la vallée. Le front articulé et composite qu’ils avaient pu mobiliser à cette occasion était donc plus large qu’il n’avait semblé au début des émeutes.
40La mention des « métiers à eau » faite par le tailleur de Croce Mosso se référait aux premières expériences d’utilisation de métiers actionnés par la force hydraulique dans la région. Ces expériences furent immédiatement abandonnées, notamment à cause des graves défauts techniques qui se manifestèrent dans ces machines11. Il faut le souligner, car cela aura une importance particulière dans les événements sociaux ultérieurs. Contrairement aux autres phases de la production, la concentration des tisserands en usine n’entraîna pas de changement dans l’outil de travail, car le tissage continua à être réalisé à la main comme il l’avait toujours été dans le travail à domicile. Le métier à tisser mécanique fera une apparition timide dans l’industrie lainière de Biella au début des années 1870, et il ne se répandra de manière significative que dans les deux dernières décennies du siècle, achevant ainsi la mécanisation complète de la production de draps12.
41L’alarme créée par ces premières tentatives d’introduire des machines également dans le tissage, que l’on peut apercevoir dans les paroles menaçantes du tailleur de Croce Mosso, était donc injustifiée. Cependant, même ratées, ces expériences, qui allaient de pair avec la centralisation des anciens travailleurs à domicile dans les fabriques, étaient les symboles du changement en cours qui touchait toute la communauté.
42Les sombres prédictions des autorités se révélèrent cependant rapidement infondées. Comme on l’a dit, l’envoi d’une supplique au ministère avait été annoncé. Nous ne connaissons pas la réaction du gouvernement aux revendications des travailleurs de la région de Biella, ni même s’il y en eut une. Ce qui est certain, en revanche, c’est que la protestation active sembla diminuer, en dépit de la persistance de la crise et peut-être aussi à cause de l’aggravation de la violence.
43Un fabricant de Pollone rapportera au juge que, d’après son [chef] tisserand, l’étincelle qui avait déclenché les troubles avait été allumée par la nouvelle colportée par les paysans et les femmes du marché de Biella, qui l’avaient à leur tour apprise avec consternation de la bouche des marchands de la plaine : outre la nouvelle augmentation intolérable du prix des céréales, « pour plus de malheur, le choléra asiatique s’était manifesté dans ces États royaux ». La nouvelle était vraie : la redoutable maladie n’arriva pas cette année-là jusqu’aux centres lainiers de la région de Biella, mais elle allait faire de nombreuses victimes dans tout l’État13, aggravant ainsi les conséquences pernicieuses de la disette, à laquelle elle était indissolublement liée dans la mémoire populaire. L’activité productive et commerciale, déjà réduite, pâtit encore davantage et une nouvelle dépression frappa le Piémont en 1857-1858, dans un contexte de crise économique internationale. À la fin de la décennie, les prix connurent une légère baisse, mais le cryptogame du raisin se répandit, affectant lourdement le commerce local, tandis que la maladie du châtaignier – dont le fruit était un aliment important pour les habitants de ces vallées de montagne – avait commencé à se propager dans la région de Biella dès la seconde moitié des années 185014. La durée de la crise permit de freiner les ambitions des tisserands, sans pour autant effacer les causes profondes qui les avaient poussés à agir.
44Une enquête judiciaire fouillée fut déclenchée dès la fin des émeutes de 1854. Les magistrats recueillirent un grand nombre de témoignages pour faire la lumière sur les événements. La diligence avec laquelle les juges travaillèrent n’est pas surprenante, compte tenu de l’importance que les émeutes avaient eue dans la région. Ce qui peut surprendre, en revanche, c’est la manière dont les événements criminels finirent par apparaître, en raison de l’attitude conciliante des notables des villages directement impliqués dans les émeutes et des fabricants eux-mêmes.
45Personne ne remit en cause le motif initial de l’action des tisserands : le prix anormalement élevé des céréales. Les témoignages des autorités locales assignaient donc toutes les responsabilités réelles aux accapareurs qui spéculaient sur les difficultés d’approvisionnement des familles. Après tout, c’étaient les marchands et les meuniers des plaines qui avaient exaspéré les foules sur les marchés.
46Quant aux fabricants, cibles des manifestations suivantes, ils firent preuve d’une très bonne volonté en minimisant les responsabilités des tisserands dans le déroulement des faits. Le directeur du Lanificio Sociale commença en déclarant aux magistrats qu’il ne pouvait reconnaître « aucun chef ou fauteur de troubles » parmi ses ouvriers. Il ne cacha pas que, selon lui, les tisserands « n’étaient pas tant aigris à cause du maïs qu’ils étaient fâchés contre les directeurs et propriétaires des usines de draps, sous prétexte de ne pas être suffisamment payés », et que l’agitation ne pouvait pas être considérée « pour l’instant complètement éteinte ». Mais il ajouta aussi que « les tisserands ne dépendent que de leur chef d’atelier qui, seul, peut donner un avis à ce propos ». Ce chef pourtant, après avoir fourni un récit détaillé des événements, contredit partiellement son supérieur, en déclarant que les choses étaient en train de se calmer et que cela était principalement dû à la concurrence faite par la municipalité de Mosso aux commerçants pour la vente de maïs, et, conclut-il : « Je crois que rien ne se reproduira car ils se montrent tous mortifiés de ce qui s’est passé. »
47M. Gio Domenico Sella, propriétaire de l’établissement du même nom, voulut donner aux juges la même assurance, en déclarant que si les tisserands « se plaignaient de ne plus pouvoir vivre », c’était à cause de la « cherté des blés ». « Je ne crains rien pour l’avenir », dit-il, en excluant que, parmi les travailleurs de son usine, « il y en ait qui auraient pu favoriser ou provoquer des troubles ». Il ajouta qu’en réalité, aucune grève n’eut lieu dans son usine : certes, il était vrai qu’« à l’exception de sept ou huit », les autres ne s’étaient pas présentés au travail, mais c’était parce qu’ils « devaient se rendre à ce marché pour s’approvisionner pour la semaine ».
48Pour le directeur de la manufacture Borgnana Picco non plus, il n’y avait pas eu d’accident bouleversant la vie le premier lundi des émeutes : les quelques absences étaient dues à la « pratique ordinaire ». La semaine suivante, la grève eut lieu (« à ma grande surprise »), mais « le lendemain, lorsque je les réprimandais, ils me dirent qu’ils n’avaient participé à aucun soulèvement et que certains d’entre eux avaient même été affectés à la Garde nationale ». Faisant écho au chef tisserand du Lanificio Sociale, il déclara également : « il me semble, en revanche, que tous [les tisserands] désapprouvent les émeutes qui ont eu lieu » et, à l’instar de Gio Domenico Sella, il proclama : « je suis sûr qu’ils demeureront tous tout à fait tranquilles ». Il s’en portait garant.
49Le comportement des notables et des dirigeants d’usine peut sembler paradoxal. Il ne l’est pas si on l’interprète comme l’expression d’un choix visant à effacer d’un coup vigoureux les séquelles du conflit. La défense de leurs tisserands qu’opérèrent les fabricants devant les magistrats, – et qui contribua de manière décisive à éviter de nouvelles représailles contre les responsables des soulèvements – reflétait la volonté de régler au plus vite les différends qui étaient si clairement apparus.
50Il faut revenir aux origines des émeutes. La violente hausse des prix avait créé une situation dangereuse pour l’équilibre de vie de la population. Dans des moments aussi graves, des actes concrets de solidarité communautaire étaient exigés des notables. Lorsque les émeutes avaient commencé, les fabricants s’étaient retrouvés dans une situation très inconfortable. Même s’ils comprenaient les raisons du soulèvement contre la cherté, ils avaient prêté le flanc à l’accusation de méconnaître le droit traditionnellement reconnu à la population d’exiger une réduction des prix des céréales au moyen de l’intervention des autorités locales réclamée par les travailleurs dès le premier lundi. Ils s’étaient en effet opposés à la cessation du travail des ouvriers. En plus d’être la cible des revendications à venir des tisserands, ils avaient aussi couru le risque de voir se retourner contre eux l’ensemble de la communauté : une éventualité qui aurait pu avoir des conséquences qu’ils craignaient davantage. Les émeutes terminées, il s’agissait donc de gagner du crédit en faisant bloc avec les travailleurs face à la possible action répressive des juges.
51Mais ils avaient sans doute aussi d’autres raisons de crainte, qui dérivaient de la tournure prise par les événements et du front de forces sociales que les tisserands s’étaient montrés capables de mobiliser : s’ils avaient montré une attitude alimentant davantage les ressentiments à leur égard, la tâche de modernisation dans laquelle ils étaient engagés aurait été plus difficile et cela aurait compromis leurs efforts pour achever le processus de transition vers le système d’usine, processus déjà laborieux en soi. D’où le désir de conciliation, issu du caractère spécifique pris par les émeutes.
52Il faut cependant ajouter que les fractures profondes qui s’étaient produites et qui avaient impliqué des secteurs importants de la communauté n’étaient pas de nature à être résorbées dans le cadre d’équilibres sociaux désormais disparus. Le comportement des notables et des fabricants au cours de l’enquête judiciaire pourrait donc aussi indiquer, de leur part, la méconnaissance de la dynamique réelle enclenchée par le processus de transformation, qui pouvait surprendre les groupes dirigeants. Mais les tisserands aussi avaient probablement éprouvé une certaine surprise face au cours incontrôlé d’événements qui avaient pu dépasser leurs intentions.
53De fait, dans cette phase initiale de la crise, les tisserands eux-mêmes semblaient agir sans avoir pleinement conscience de la direction à prendre. Les raisons de leur mécontentement à l’égard des fabricants étaient claires : la réduction de l’activité de production due à la crise avait entraîné une baisse des revenus ; la cherté des blés en avait affecté la valeur réelle. Ces motifs de mécontentement s’étaient superposés à l’irritation déjà existante à cause des réductions jugées arbitraires des salaires liées à l’application des amendes sanctionnant le travail. Les agitations et les revendications s’étaient donc tournées contre les entrepreneurs car des chefs de fabrique avaient sévèrement réprimé une action qui semblait s’être fixée à son début comme objectif principal, sinon unique, la baisse des prix des céréales.
54Il semblerait donc que tous les protagonistes des événements que nous avons choisi de décrire pour commencer notre récit partagent une grande ambiguïté de comportements. L’historien connaît, ou croit connaître, la suite de l’histoire qui, dans notre cas, est celle de l’extension et de l’approfondissement du conflit social dans les décennies à venir. Les acteurs sociaux, eux, ne le savaient pas au moment où nous les voyons agir. L’ambiguïté de nos protagonistes est révélatrice de la nature de la phase dans laquelle explosèrent les grèves de 1854 : une véritable transition. Les différentes positions des parties en cause n’apparaissaient pas comme véritablement définies ou stables : les propriétaires de manufactures, les ouvriers, les notables et le bas peuple semblaient évoluer dans un espace ouvert, où les alliances et les oppositions n’étaient pas encore définies avec clarté, rigidifiées.
55Dans la chronique des événements, telle qu’il a été possible de la reconstituer sur la base des documents judiciaires, nous avons mis l’accent sur l’aspect crucial des émeutes : l’affrontement entre fabricants et tisserands. Cependant, l’image qui en ressort ne correspond pas à l’image canonique à laquelle nous sommes habitués. Autour des protagonistes qu’étaient les salariés et les propriétaires des moyens de production, une grande variété d’acteurs sociaux s’agitait et se mobilisait, ne tenant pas qu’un rôle de figuration : artisans et travailleurs à domicile, notables et paysans, aubergistes et marchands, sur fond de marchés et de places, de fêtes religieuses et de tavernes – c’est-à-dire de scénarios inhabituels dans un conflit qui trouvait son origine dans les lieux de production et semblait se nourrir des conditions du travail industriel. Il s’agit de figures sociales que nous retrouverons dans les décennies suivantes, quand le conflit industriel dans ces régions se radicalisera progressivement juste après l’Unité. En 1878, il finira par attirer l’attention de la première commission parlementaire sur la question sociale naissante, qui choisira cette région – forte désormais de 13 000 travailleurs et d’environ 300 établissements – pour étudier le phénomène naissant des grèves en Italie15.
56Les événements de 1854, pleins de contradictions et chargés d’incertitudes, ambigus et échappant en partie à une interprétation tranchée, n’étaient donc pas seulement le début de la phase longue et tourmentée qui opposera plus tard fabricants et tisserands. En faisant allusion à un contexte social complexe, qui ne rentre pas dans le cadre étroit des analyses habituellement réductrices du conflit industriel du xixe siècle, ils suggèrent des questions sur les nombreux acteurs sociaux impliqués, directement ou indirectement, dans le changement qui allait accompagner le développement du système de fabrique et les processus de transformation de l’ensemble de la structure économique. Quelles sont les stratégies sociales dont ils sont porteurs ? Par quels processus les élaborent-ils ? Quelles sont les relations qui les unissent et les opposent dans un réseau d’influences et de conditionnements réciproques ? Quel est leur rôle en tant que protagonistes du changement social et dans quelle mesure contribuent-ils à en façonner l’orientation ?
57Pour tenter de répondre à ces questions, il faut commencer par remonter le temps et examiner ce qui se passe bien avant les émeutes de 1854, afin de saisir l’apparition, dans le cadre de l’ancien système de production basé sur le tissage à domicile, d’usines utilisant de nouvelles et prodigieuses machines à filer.
Notes de bas de page
1Les sources utilisées pour les événements de 1854 à Mosso et dans la province de Biella décrits dans ce chapitre sont les suivantes : Archivio di stato di Biella (dorénavant ASB), Atti del Tribunale, Fascicoli penali, mai 29, année 1854, Fisco di Mosso contro operai ; Fisco di Pollone contro varii operai di Pollone, Biella, Chiavazza e Mosso. Le grand intérêt des documents judiciaires, dont nous ferons largement usage au cours de ce travail, réside avant tout dans les actes de l’enquête préliminaire et donc dans les interrogatoires et dépositions, qui ne sont malheureusement pas toujours conservés.
2Le mandamento est une circonscription administrative, intermédiaire entre le circondario (le district) et le comune (la commune), existant dans plusieurs États italiens, dont le royaume de Sardaigne. Ces dénominations administratives ont été adoptées par le royaume d’Italie et ont perduré jusqu’en 1923 (N.D.T.).
3Les séries de prix des céréales auxquelles nous nous référerons tout au long du xixe siècle sont celles du centre agricole de Vercelli, concernant le maïs, le seigle et le blé (le riz également à partir de 1861), rapporté dans Gorlero A. R., I prezzi dei principali prodotti agricoli su alcuni mercati piemontesi dal 1815 al 1890, thèse, université de Turin, faculté de lettres, 1974. Le prix moyen annuel du maïs était de 24,67 lires par hectolitre en 1854, 15,44 en 1853 et 12,75 en 1852. Par rapport à ceux enregistrés sur le marché de Vercelli, les prix à Mosso étaient majorés par le coût du transport.
4Pour les émeutes de la faim, la référence obligatoire est le classique Thompson Edward P., « The Moral Economy of the English Crowd in the Eighteenth Century », Past and Present, no 50, 1971, p. 76-136 ; traduction : « L’économie morale de la foule anglaise au xviiie siècle », in Florence Gautier et Guy-Robert Ikni (dir.), La guerre du blé au xviiie : la critique populaire contre le libéralisme économique, Montreuil, Éditions de la Passion, 1988, p. 31-92.
5Voir notamment Bachi Riccardo, « La crisi economica del 1853-54 nel Regno di Sardegna », Rivista di storia economica, 1936, p. 119-143.
6L’épisode est mentionné par Romeo Rosario, Cavour e il suo tempo, Rome/Bari, Laterza, 1977, p. 717.
7La restitution du livret de travail à l’ouvrier représentait un licenciement sous une forme tronquée. L’utilisation du livret de travail pour les ouvriers et les domestiques fut étendue par Carlo Felice en 1829 à tous ses États continentaux. Le texte du règlement qui l’établit se trouve dans Francovich Carlo, Idee sociali e organizzazione operaia nella prima metà dell’800, Milan/Rome, Avanti, 1939, inséré hors texte entre les pages 128 et 129.
8Sur l’industrie lainière de Biella au cours du xixe siècle, voir Quazza Guido, L’industria laniera e cotoniera in Piemonte dal 1831 al 1861, Turin, Museo Nazionale del Risorgimento, 1961 ; Castronovo Valerio, L’industria laniera in Piemonte nel secolo xix, Turin, Ilte, 1964. Sodano Mario, Degli antichi lanifici biellesi e piemontesi, Biella, Unione biellese, 1953, est également utile pour le xviiie siècle.
9Les données sur la centralisation des tisserands dans les fabriques de laine de la région de Biella sont données plus loin dans le texte, chap. vii.
10Il existe une vaste littérature hagiographique sur la famille Sella : voir notamment Ormezzano Vincenzo, Pietro Sella e la grande industria laniera italiana. Benemerenze della famiglia Sella nell’industria ed altri campi, 1re partie, Biella/Vernato, Scuola Tipografica Ospizio di Carità, 1926 ; et Lessona Michele, Volere è potere, Florence, Barbera, 1869, p. 463 et suiv. Marchands et propriétaires de troupeaux depuis des générations, ils comptaient, au milieu du xviiie siècle, parmi les plus gros détenteurs de fortunes d’État (voir Quazza Guido, L’industria laniera e cotoniera…, op. cit., p. 18 et suiv.). Au xixe siècle, coïncidant avec le passage du statut de marchands-fabricants à celui de propriétaires de manufactures, les deux principales branches de la famille renforcent leurs liens d’alliance par de nombreux mariages croisés (voir Sella Silvio, Genealogia della famiglia Sella negli ultimi tre secoli, Turin, s. n., 1881, et Sella Silvio, Aggiunte alla genealogia, Turin, Bona, 1897).
11Quazza Vincenzo, L’industria laniera e cotoniera…, op. cit., p. 173, évoque les expériences faites avec des métiers à eau dans l’usine des frères Sella à Croce Mosso. Il s’agit de modèles de métiers à tisser qui ont été présentés à l’exposition de Londres en 1851.
12Sur les caractéristiques du métier à bras et du métier mécanique dans l’industrie lainière de Biella, voir Castronovo Valerio, L’industria laniera in Piemonte…, op. cit., p. 231 et suiv.
13On trouvera des informations bibliographiques utiles sur cette épidémie et d’autres, avant et après, en Italie dans Del Panta Lorenzo, Le epidemie nella storia demografica italiana (secoli xiv-xix), Turin, Loescher, 1980.
14Voir L’eco del Mucrone. Gazzetta biellese, années 1837 et 1860.
15Relazione presentata a S. E. il Ministro dell’interno nel mese di marzo 1859 dalla Commissione d’inchiesta sugli scioperi nominata con R. Decreto 3 febbraio 1878, Rome, 1883. La commission d’enquête parlementaire – dont la figure de proue était l’honorable Luigi Luzzatti – était présidée par le conseiller en cassation Francesco Bonasi. Le vaste rapport final – qui, en ce qui concerne la région de Biella, s’est largement appuyé sur les nombreuses enquêtes judiciaires concernant les grèves et sur les rapports de police, ainsi que sur les témoignages d’entrepreneurs et d’autorités locales – se compose de trois parties : la première est consacrée aux grèves en Italie de 1860 à la seconde moitié de 1878 ; la deuxième aux grèves dans la région de Biella ; la troisième aux propositions. Un extrait de la deuxième partie est publié dans Secchia Pietro, Capitalismo e classe operaia nel centro laniero d’Italia, Rome, Editori Riuniti, 1960, p. 116-123.
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