Introduction
p. 9-20
Texte intégral
1Il peut sembler étrange de traduire, quarante ans après sa première publication, un texte qui étudie l’histoire mouvementée d’une petite vallée piémontaise au xixe siècle. Et pourtant, cet ouvrage nous parle aujourd’hui doublement. D’une part, il entre en dialogue avec l’histoire des mondes du travail, dont le renouveau actuel doit beaucoup à ces perspectives « anciennes » et souvent méconnues. D’autre part, avec les introductions qui ont accompagné les deux éditions italiennes – celle de Giovanni Levi, lors de la première parution du livre dans la collection Microstoria de l’éditeur turinois Einaudi en 1984, et celle de Maurizio Gribaudi lors de la republication de ce texte en 2022 chez l’éditeur romain Donzelli –, ce livre constitue un document historique qui permet de saisir des temporalités différentes dans la réception d’un ouvrage important.
De l’histoire des mondes du travail
2Les pistes que Ramella a lancées pour les historiens du travail ont été reprises et développées bien des décennies plus tard. L’histoire du travail et des travailleurs que remet implicitement en question Ramella est celle du « mouvement ouvrier », d’une part, et celle des processus d’industrialisation, d’autre part, les deux étant intimement liées. Pour mettre en contexte le livre traduit aujourd’hui, il est nécessaire de rappeler à très grands traits les principales orientations de l’histoire du travail en France et en Italie avant sa publication en 1984.
3D’après la reconstruction de Stefano Musso1, l’histoire du travail a connu en Italie trois grandes saisons au cours de la seconde moitié du xxe siècle. Elles sont très synchrones avec ce qui se passe aussi en France. Une première phase, « éthico-politique », prédomine dans les années 1960 : elle est influencée par l’idéalisme historiciste. Elle a produit des études focalisées sur le rôle des institutions et des entreprises et sur les stratégies des dirigeants syndicaux et politiques. Dans les années 1970, dans un contexte de forte conflictualité sociale et de mobilisation de la classe ouvrière, une histoire du travail clairement et explicitement militante s’est affirmée, produisant des travaux portant avant tout sur les groupes sociaux et les luttes ouvrières. Les historiens du mouvement ouvrier estiment alors avoir « des responsabilités bien plus importantes que celles habituellement attribuées à une branche spécialisée de la culture […] par sa capacité […] à être une arme critique de cette lutte2 ». L’impression suscitée par la diffusion en Italie du livre fondateur d’Edward P. Thompson, The Making of English Working Class (1963), traduit en italien en 19693, n’est certainement pas étrangère à cette saison, alors même qu’en France, l’ouvrage ne sera traduit que vingt ans plus tard et son influence sur l’historiographie française sans doute mineure4. Toujours est-il que le thème dominant de l’histoire du travail devient, en Italie comme en France, la formation de la classe ouvrière, observée dans l’usine en tant que lieu de travail où se forme la conscience de classe, conséquence directe des rapports de force et de l’exploitation des travailleurs. Les études se multiplient sur la composition de la classe ouvrière par sexe et par âges, sur les niveaux salariaux, l’organisation du travail, la qualification des travailleurs et les conditions de travail, afin de retracer les facteurs d’unité fondateurs de la conscience de classe et de sa capacité de mobilisation.
4L’exemple le plus abouti de cette saison historiographique en Italie est peut-être le volume de Stefano Merli, Proletariato di fabbrica e capitalismo industriale (Florence, 1972) dont l’intention était de placer au centre de l’analyse le prolétariat, négligé par les études antérieures, mais considéré par l’auteur comme le véritable protagoniste du processus d’industrialisation en Italie : « son originalité parmi les autres forces sociales et de classe dans le processus historique, sa créativité […] l’imposent à l’attention du militant de classe engagé dans l’identification des stratégies de lutte et des formes d’organisation5 ». À une histoire du mouvement ouvrier comme histoire des institutions et de l’idéologie syndicales et politiques, Merli oppose une histoire de la classe ouvrière, saisie au moment de sa formation. La condition ouvrière dans la première révolution industrielle, le régime de l’usine, l’environnement et les horaires de travail, le travail des enfants et des femmes, le traitement des salaires, les premières formes de lutte à l’intérieur de l’usine pour les salaires, pour les horaires de travail, pour la liberté d’organisation sont autant de moments et d’angles à partir desquels Merli observe la formation d’une classe et d’une conscience de classe dans la dernière décennie du xixe siècle en Italie.
5Comme en Italie, domine en France jusqu’à la fin des années 1970, une histoire militante du « mouvement ouvrier » dont il s’agissait de retracer les luttes, la prise de conscience dans une longue marche qui l’opposait, bloc contre bloc, au « patronat » à travers une série d’épisodes saillants, glorifiés pour les besoins d’une mémoire prolétarienne, si possible révolutionnaire6. Ces années ont néanmoins donné lieu à diverses initiatives marquantes. En 1955, voit le jour le projet de Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, dont le premier volume (A-Cz) paraît en 1964 sous l’égide de Jean Maitron7. Le grand livre de Michelle Perrot sur Les ouvriers en grèves, 1871-18908 sort en 1973 et devient vite un classique, même si le projet dénotait « l’obsession de la classe ouvrière9 » caractéristique de l’ouvriérisme post-1968. Il s’agissait d’abord de savoir, par une étude quantitative, si la Commune de 1871 avait interrompu le mouvement revendicatif et de saisir la « spontanéité » de la grève dans son mouvement de « jeunesse ». Ce monde était dominé par l’ouvrier d’usine prolétarisé, figure emblématique de la « révolution industrielle », laissant largement de côté, dès lors qu’ils ne protestaient pas, toutes les autres déclinaisons des travailleurs comme des figures archaïques ou marginales. Cette histoire marchait main dans la main avec l’histoire téléologique de la « révolution industrielle » dont l’Angleterre montrait le chemin triomphant tandis que l’on en cherchait les avatars plus ou moins réussis sur le continent10.
6Cette riche saison d’études a été suivie d’un moment de crise de l’histoire du travail, qui s’était réduite à celle du mouvement ouvrier. Elle est parallèle à la fin de la centralité – politique et sociale – de la classe ouvrière. Elle est aussi liée à la déception causée par la défaite des luttes ouvrières : en Italie, l’échec du mouvement de grève à la FIAT (11 septembre-14 octobre 1980) est considéré comme un tournant11 tandis qu’en France, la victoire de la gauche aux élections présidentielles de 1981 semble redonner espoir. Mais le tournant de la rigueur, en 1983, ouvre ici aussi une série de déconvenues qui affecte puissamment le mouvement ouvrier. Le processus de décentralisation et de restructuration des entreprises dans les années 1980, suivi dans les années 1990 par une division internationale du travail accrue par la mondialisation, conduit à une tertiarisation du travail, avec pour conséquence une perte de centralité de la classe ouvrière. C’est dans ce climat à la fois intellectuel et historiographique que mûrit l’œuvre de Franco Ramella, comme le rappelle également l’introduction de Maurizio Gribaudi, située ici en postface. C’est en partie contre les simplifications de l’histoire ouvrière triomphante des années 1970 qu’il s’inscrit, tout comme d’ailleurs l’ouvrage paru trois ans plus tard, cette fois de façon simultanée en France et en Italie, de Maurizio Gribaudi lui-même12.
7Mais, le livre de Ramella entre également en dialogue avec l’histoire de la révolution industrielle et de la « proto-industrialisation ». En effet, même s’il n’y fait aucune référence explicite13, Franco Ramella doit connaître ces discussions internationales suscitées par une nouvelle approche de l’histoire de l’industrialisation et en particulier par un nouveau mot-clé, la proto-industrie. Il est apparu pour la première fois dans la thèse (1969), puis dans un article de l’historien néerlandais Franklin Mendels, « Proto-industrialisation: The First Phase of the Industrialisation Process », publié dans The Journal of Economic History (1972). Le modèle proto-industriel proposé par Mendels arrive en Italie surtout grâce à la médiation des recherches sur ce thème des historiens allemands Peter Kriedte, Hans Medick et Jürgen Schlumbohm dont le livre est traduit en 198414, alors qu’il ne le sera jamais en français. En France, les deux articles fondateurs des discussions autour de la proto-industrialisation sont dus à Pierre Deyon15, avant et après la session qu’il coorganise avec Franklin Mendels lors de la 8e Conférence internationale d’histoire économique à Budapest en 198216.
8Cette nouvelle approche avait le mérite – comme l’a noté Andreina De Clementi17 – de tracer une continuité entre l’industrie domestique paysanne et l’industrialisation, en reconnaissant le rôle crucial des classes paysannes et en les libérant du stéréotype de leur passivité. Le nouveau modèle permettait aussi de surmonter le hiatus entre société et économie, en montrant la continuité entre les pratiques sociales et les structures économiques. Il tissait également une continuité entre l’histoire moderne et l’histoire contemporaine, entre lesquelles il n’y avait jusqu’alors que peu de dialogue. Ce que les lecteurs les plus attentifs, comme Pierre Jeannin18, ont critiqué dans cette approche, c’est la lecture téléologique de la proto-industrie, étudiée uniquement en fonction de ses résultats et donc privée d’une autonomie propre. En outre, peu d’importance était accordée au rôle des centres urbains.
9C’est précisément dans ce contexte et à partir de ces sollicitations que mûrit le travail de Franco Ramella, qui reprend et approfondit le travail de laurea de sa compagne Luciana Benigno, consacré au développement de la production textile dans la région de Biella au xixe siècle19. Sans donc citer Franklin Mendels, Ramella s’oppose à un certain nombre de ses hypothèses, comme le soulignait aussi Giovanni Levi dans son introduction20. Tout d’abord, celle qui voulait que la phase rurale de l’industrialisation soit un préalable de l’industrialisation proprement dite, lui cédant relativement brutalement le pas dès que les machines faisaient leur apparition : ici, au contraire, Ramella montre l’entremêlement long et tenace des formes d’organisation du travail21. Ensuite, celle de la prolétarisation des ouvriers ruraux qui ne maintenaient plus de liens substantiels à la terre à cause de la formation précoce de noyaux familiaux dégagés de la famille « patriarcale » : c’est exactement le contraire que montre ici Ramella qui met aussi à jour des effets démographiques opposés à ceux prévus par le modèle proto-industriel (baisse de l’âge au mariage et explosion des naissances). Enfin, pour ne citer qu’un autre élément : c’est lorsque le prix des céréales augmente que le temps de travail consacré à l’usine recule, ce qui est tout à fait contraire à l’idée que l’investissement des familles dans le travail industriel est « fils de la misère ». Bref, comme tous les modèles généralisateurs élaborés par l’histoire économique et sociale, celui lié à la proto-industrie est aussi mis à mal par l’éclairage micro-historique de Ramella.
De la microhistoire hier et aujourd’hui
10Il est essentiel de rappeler que l’ouvrage de Ramella paraît dans la collection « Microstorie » de l’éditeur turinois Einaudi qui a vu la parution de tous les grands titres de ce courant, d’ailleurs très riche de variantes. On peut sans doute dire qu’à l’origine du projet microhistorien dans l’Italie des années 1970-1980, il y avait la volonté de revisiter les paradigmes scientifiques et politiques qui avaient guidé jusque-là les lectures du passé. C’était une manière particulière de concevoir les rapports entre la recherche historique et l’engagement politique : il s’agissait aussi bien de renouveler le questionnement historique par l’engagement que d’alimenter celui-ci grâce au travail scientifique. L’œuvre de Ramella a mûri dans ce contexte remettant en cause les paradigmes traditionnels incapables de rendre compte d’une réalité beaucoup plus complexe que les modèles établis ne le laissaient voir. Maurizio Gribaudi le dit très bien dans le texte placé en postface, qui retrace le parcours biographique de Franco Ramella et, avec lui, celui de toute une génération d’historiens qui ont lu ce livre et les autres titres de la collection Microstorie avec ces lunettes à la fois scientifiques et politiques.
11Le livre de Ramella constitue un exemple particulièrement achevé de cette démarche historienne qui se présentait alors aux lecteurs italiens et, rapidement, internationaux. Le projet éditorial de cette collection22 ne faisait pas abstraction de sa dimension politique : les directeurs de la collection, leurs élèves et toute une nébuleuse d’historiens relativement jeunes, travaillaient à l’unisson autour d’un projet de révision des paradigmes historiographiques23. Tous ressentaient très fortement la défaite de la mobilisation politique, individuelle et collective, qui se profilait à l’horizon de la fin des années 1970. Franco Ramella évoque très bien l’inscription de sa propre recherche dans ce climat :
« En 1972, j’avais décidé de mettre un terme à mon expérience politique qui m’avait occupé très intensément au cours des dix années précédentes. Il était clair à ce moment-là que nous allions vers la défaite. Je voulais essayer de comprendre. J’étais convaincu que l’une des leçons à tirer, du point de vue (très partiel) de mon expérience spécifique, était de tirer les leçons de l’excès d’idéologisme montant qui avait produit de grands dégâts […]. C’est dans cet esprit que je me suis plongé dans les archives. Je pourrais donc dire que l’axe initial de la recherche […] qui a abouti à ce livre est né d’une défaite collective et d’un désir personnel de réfléchir à cette défaite24. »
12Il ne s’agissait pas d’un constat pessimiste, mais plutôt d’un réinvestissement des énergies dans la compréhension du monde pour relancer les combats : ceux-ci s’élargissaient au domaine scientifique, afin de rendre plus complexe un tableau que les simplifications excessives avaient largement faussé. C’est cette forme d’engagement intellectuel qui rendait la lecture de ce livre envoûtante, enrichissante et précieuse : nous nous rappelons, jeunes apprenties historiennes, l’enthousiasme avec lequel nous étions rentrées dans les méandres de la vie de Mosso, de ces gens qui étaient présentés comme agissant et non comme victimes passives de transformations dont ils n’auraient pas compris les dynamiques profondes. La reconstruction détaillée des itinéraires personnels et familiaux n’avait ici rien de l’érudition visant à composer un tableau exhaustif, qui serait une preuve en soi de la validité du raisonnement historique : bien au contraire, ce choix se présentait comme incontournable pour proposer aux lecteurs un montage argumentatif fort, capable de faire tenir une histoire tous azimuts.
13C’est d’ailleurs l’une des lectures possibles que Giovanni Levi suggérait à l’époque du livre de Ramella : Levi insistait sur le rôle que la narration fine et dense (aussi dense que le permettaient les archives) des transformations de la région de Mosso acquerait dans l’économie argumentative de l’histoire25. C’était une lecture non seulement possible, mais aussi inévitable au moment où les historiens réfléchissaient sur le « retour au récit » théorisé quelques années auparavant par Lawrence Stone26. Comment conjuguer la nécessaire rigueur scientifique avec un effort de présentation des résultats de la recherche qui prenne en compte l’incontournable composante narrative de l’histoire ? Il s’agit là d’une question qui semble sous-tendre l’ensemble de la production microhistorienne des dernières décennies du xxe siècle, sur laquelle, dans des formes différentes et selon des optiques particulières, ne cessent de revenir les chefs de file de ce courant historiographique27. Tous les livres de la collection Microstorie peuvent se lire à l’aune de cette préoccupation, qui anticipe un débat que les historiens n’ont cessé d’avoir depuis, associé ou non à celui du rapport entre étude de cas et généralisation. Là encore, le livre de Ramella suggère une piste, qui est au fond celle de la microhistoire : un cas particulier, étudié de manière intensive, au microscope – c’est-à-dire en agrandissant l’activité des cellules qui composent la réalité sociale – permet de réfléchir à des dynamiques plus générales. Comme Giovanni Levi aime à le répéter, il ne s’agit pas de généraliser les conclusions mais les questions, en assumant que les réponses sont bien locales, pas forcément et systématiquement les mêmes partout.
14La dimension politique et polémique de la microstoria s’est sans doute estompée par la suite, et n’a pas forcément été visible dans l’exportation de cette pratique historiographique à l’étranger où a survécu plutôt sa dimension épistémologique, revisitée selon des paradigmes historiographiques « nationaux28 ». Mais elle reste au cœur de la première microstoria et elle doit être prise en considération si l’on veut comprendre le contexte large de son émergence. Dans cette perspective, le livre de Ramella peut être considéré comme un « classique » du genre : il parle à la fois dans ce passé et de ce passé, tout en restant toujours actif dans le présent29.
15Refuser toute simplification de la réalité historique et son enfermement dans des modèles incapables de rendre compte de l’agentivité des hommes et des femmes protagonistes de l’histoire est bien une démarche en soi politique. Le débat historiographique qui accompagne la pratique de la discipline depuis le début du xxie siècle a perdu de vue ces questions : il tourne largement autour de la dimension globale de l’histoire qui semble s’opposer radicalement aux pratiques microhistoriennes, devenues entretemps synonymes d’études locales. Or, il n’en est rien : la démarche de la microhistoire se conjugue avec la prise en compte des dimensions globales des évolutions historiques. Il faut pour cela en retenir la leçon fondamentale : celle, précisément, qui concerne la généralisation des questions et la localisation des réponses, ainsi que sa dimension engagée incontournable – pour la reconstruction véridique de l’histoire, contre sa réduction à une pure narration fin en soi.
Pourquoi traduire aujourd’hui Terra e telai ?
16Terra e telai nous semble donc utile pour alimenter un débat épistémologique sur l’histoire à partir d’une expérience, celle de la microstoria. La réception de ce courant en France est en effet liée à des itinéraires personnels et professionnels qui ont nourri l’un des échanges scientifiques les plus riches et les plus fructueux, dont les résultats ont été publiés par des éditeurs français30. Ce n’est pas le cas de Terra e telai, qui constitue une pièce importante de cette saison historiographique, malheureusement restée inaccessible à la majorité du public français. Sa traduction vient combler ce qui apparaît clairement comme une lacune d’autant plus regrettable qu’il aurait pu constituer un tremplin pour revitaliser des démarches en voie d’essoufflement : les lecteurs français pourront en tirer non seulement une leçon méthodologique, mais aussi des pistes pour comprendre un espace alpin, épicentre des migrations italiennes vers la France à l’époque moderne et contemporaine.
17Il entre aussi en résonance avec des directions actuelles de l’histoire du travail, ce qui en fait, justement, un livre qui survit à l’obsolescence parfois rapide des ouvrages historiques. De fait, après les trois saisons décrites ci-dessus, l’histoire du travail a repris vigueur sous de nouvelles formes au tournant des années 2000. En France, le travail de Robert Castel a beaucoup fait pour remettre la question du travail au centre des intérêts d’un certain nombre d’historiens31. Puis c’est une nouvelle crise – économique et sociale – qui a imposé à nouveau la nécessité de regarder les mondes du travail dans une perspective historique. En effet, la crise financière de 2007-2008 – à l’origine de laquelle se trouvent, parmi les autres facteurs, la dévalorisation du travail et la perte du pouvoir d’achat des travailleurs – a eu des répercussions très lourdes sur le monde du travail. Dans le cas spécifique de l’Italie, la crise internationale s’est ajoutée aux transformations du marché du travail qu’une série de réformes a accompagnées. Pour augmenter l’emploi en favorisant la flexibilité, elles ont introduit de nouveaux types de contrats qui ont de facto rendu le travail plus précaire32. Dans ce contexte, une nouvelle génération de chercheurs, directement affectés dans leur parcours personnel et professionnel par les nouvelles conditions du marché du travail, ainsi que des chercheurs confirmés, ont replacé le travail au centre de l’intérêt historiographique. C’est dans ce climat d’intérêt renouvelé que sont nées des sociétés scientifiques telles que la Società Italiana di Storia del Lavoro (SISLav) et l’Association française d’histoire des mondes du travail (AFHMT), ainsi qu’un réseau international de chercheurs, l’European Labour History Network (ELHN), engagés dans la promotion et la diffusion des études sur l’histoire du travail. La traduction de Terra e telai est également le fruit de la collaboration entre l’association française et italienne.
18Le choix s’est porté sur ce livre pour plusieurs raisons, comme on l’a déjà souligné. Il apporte déjà beaucoup sur des thèmes qui se sont développés bien après sa date de parution. Ainsi, de nouvelles impulsions à l’histoire du travail ont été données, plus ou moins récemment, par le renforcement d’autres courants, tels que le mouvement écologiste ou celui des femmes. Ce dernier a suscité le développement de l’histoire de la participation des femmes au marché du travail, un thème déjà important du livre de Ramella. Mais l’apport de ce dernier va au-delà et s’élargit à toutes les approches anthropologiques qui montrent à quel point l’organisation familiale et communautaire constitue autant des cadres qui s’imposent aux individus au même titre qu’ils contribuent à les construire. Ramella met à nu tout un entrelac de relations qui déterminent la vie quotidienne de chacun : sa microstoria fait écho à l’Alltagsgeschichte allemande, dont Hans Medick et Alf Lüdkte sont les représentants les plus connus en France33, tout en ayant peu d’équivalents dans l’historiographie française.
19Cette traduction peut sembler aller en contre-courant de la fortune que l’histoire globale et une approche privilégiant l’échelle mondiale ont connu au cours des quinze dernières années. Le renouveau des études sur l’histoire du travail doit beaucoup à l’histoire globale, née sous les auspices des Prolegomena for a Global Labour History de Marcel Van der Linden et Jan Lucassen34. L’échelle mondiale n’exclut pourtant pas nécessairement le local : Marcel Van der Linden promeut d’ailleurs une histoire mondiale du travail à travers la reconstruction des itinéraires migratoires des travailleurs, en invitant à penser le monde à travers les connexions et les relations sociales35. C’est aussi à l’application de la méthode microhistorique à l’histoire globale que se livrent Christian de Vito et Anne Gerritsen dans leurs études36. L’itinéraire de Franco Ramella, qui après Terra e telai s’est consacré aux migrations des Biellesi outre-mer, à leurs parcours d’insertion sociale et aux réseaux migratoires, a, en partie, anticipé ces trajectoires de recherche37. Ce que la promotion de la Global History comme discipline à part entière risque de favoriser, même involontairement, c’est une naturalisation de la globalisation. Terra e telai, en entrant au cœur du processus d’industrialisation et de transformation profonde de la société, nous rappelle que le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui n’est que l’une des options possibles.
Notes de bas de page
1Musso Stefano, « La storia del lavoro tra crisi e rilancio », in Ariella Verrocchio et Elisabetta Vezzosi (dir.), Il lavoro cambia, Trieste, université de Trieste-Istituto Livio Saranz, 2013, p. 23-37.
2Merli Stefano, Proletariato di fabbrica e capitalismo industriale. Il caso italiano 1880-1900, Florence, La Nuova Italia, 1972, p. 4.
3Thompson Edward P., Rivoluzione industriale e classe operaia in Inghilterra, traduction de Bruno Maffi, Milan, Il Saggiatore, 1969.
4Thompson Edward P., La naissance de la classe ouvrière anglaise, Paris, Gallimard, 1984, édition originale anglaise : Londres, V. Gollancz, 1964. Pour un bilan, voir par exemple Bryan D. Palmer, « The Making of the English Working Class di Thompson, quarant’anni dopo », Passato e Presente, no 62, 2004, p. 85-110.
5Merli Stefano, Proletariato di fabbrica…, op. cit., p. 16.
6Un seul exemple : Bron Jean, Histoire du mouvement ouvrier, t. I : Le droit à l’existence, du début du xixe siècle à 1884, Paris, Les Éditions sociales, 1968 ; t. II : La contestation du capitalisme par les ouvriers organisés, Paris, Les Éditions sociales, 1970. t. III : La lutte des classes aujourd’hui (1950-1972), Paris, Les Éditions sociales, 1973.
7Les trois premiers volumes couvrent la période 1789-1864 et paraissent entre 1964 et 1966. Comme l’on sait, l’entreprise a ensuite pris en compte les périodes successives (1864-1871 ; puis 1871-1914 etc.) ; elle est encore en cours, publiée en ligne depuis 2018.
8Paris/La Haye, Mouton, 1973, 2 t.
9L’expression est de Girault Jacques, dans son long compte rendu de l’ouvrage de Michelle Perrot dans la Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 22 no 2, avril-juin 1975, p. 312-320.
10Rostow William W., The Stages of Economic Growth: A Non-communist Manifesto, Cambridge, Cambridge University Press, 1960 ; Landes David, L’Europe technicienne. Révolution technique et libre essor industriel en Europe occidentale de 1750 à nos jours, Paris, Gallimard, 1975 (édition originale anglaise, 1969).
11Musso Stefano, « La storia del lavoro… », art. cité, p. 24.
12Gribaudi Maurizio, Itinéraires ouvriers. Espaces et groupes sociaux à Turin dans la première moitié du xxe siècle, Paris, 1987. Version italienne : Mondo operaio e mito operaio. Spazi e percorsi sociali a Torino nel primo novecento, Turin, Einaudi, 1987.
13Les seules références qui y sont faites dans l’ouvrage se trouvent dans l’introduction de Giovanni Levi. Le faible nombre de références historiographiques faites dans les notes par Franco Ramella rend difficile la reconstruction, à partir de celles-ci, de son univers mental.
14Kriedte Peter, Medick Hans et Schlumbohm Jürgen, L’industrializzazione prima dell’industrializzazione, Bologne, Il Mulino, 1984.
15Deyon Pierre, « L’enjeu des discussions autour du concept de “proto-industrialisation” », Revue du Nord, vol. LXI, 1979, p. 9-15 ; et « Fécondités et limites du modèle proto-industriel : un premier bilan », Annales Économies, Sociétés, Civilisations, no 5, 1984, p. 868-881.
16« La proto-industrie : théorie et réalité. »
17De Clementi Andreina, La società inafferrabile. Protoindustria, città e classi sociali nell’Italia liberale, Rome, Edizioni Lavoro, 1986.
18Jeannin Pierre, « La protoindustrialisation: développement ou impasse ? », Annales Économies, Sociétés, Civilisations, no 1, 1980, p. 52-65.
19Benigno Luciana, L’introduzione del telaio meccanico nell’industria laniera biellese e la formazione della classe operaia, thèse de laurea en histoire moderne, sous la direction de Giovanni Levi, université de Turin, faculté de lettres, 1971.
20D’une façon assez comparable à la position de Carlo Poni qui, tout en n’ignorant rien des débats, ne les cite jamais, voir Maitte Corine, « Carlo Poni, la protoindustria, il distretto industriale e alcune nuove direzioni di ricerca », Quaderni Storici, avril 2020, p. 30-42.
21Il peut être mis en regard de ce point de vue du livre de Terrier Didier, Les deux âges de la proto-industrie. Les tisserands du Cambrésis et du Saint Quentinois, 1730-1880, Paris, Éditions de l’EHESS, 1996, publications d’une thèse soutenue en 1992. Les deux auteurs ne se sont cependant jamais connus.
22Y avaient déjà été publiés avant 1984 des textes de Ginzburg Carlo, Indagini su Piero. Il Battesimo, il ciclo di Arezzo, la Flagellazione di Urbino (1981) ; Thompson Edward P., Società patrizia, cultura plebea : otto saggi di antropologia storica sull’Inghilterra del Settecento (1981) ; ou encore Schmitt Jean-Claude, Il santo levriero: Guinegoty guaritore di bambini (1982) ; y seront publiés par la suite Davis Natalie Zemon, Il ritorno di Martin Guerre (1984) ; Levi Giovanni, L’eredità immateriale. Carriera di un esorcista nel Piemonte del Seicento (1985) ; et Portelli Alessandro, Biografia di una città. Storia e racconto: Terni, 1830-1985 (1997) – pour ne citer que les auteurs sans doute les plus connus du public français.
23Voir notamment Levi Giovanni, « Il piccolo, il grande e il piccolo. Intervista a Giovanni Levi », Meridiana, septembre 1990, p. 211-234. On peut voir plus particulièrement, sur la collection « Microstorie », le travail de La Malfa Serena, La collana Einaudi « Microstorie » (1981-1991) thèse de laurea magistrale en études historiques, anthropologiques et géographiques, sous la direction d’Ida Fazio, université de Palerme, 2014, [https://www.academia.edu/25737975/La_collana_Einaudi_Microstorie_].
24Interview de Franco Ramella, via e-mail 21-30 mai 2014, faite par Serena La Malfa et inséré dans son travail, ibid., p. 13-14.
25Voir la postface de Levi que nous publions ici.
26Stone Lawrence, « The Revival of Narrative: Reflection on a New Old History », Past and Present, no 85, 1979, p. 3-24.
27L’historien qui, peut-être, a le plus réfléchi à ces thèmes est Carlo Ginzburg, non seulement dans son texte fondamental (dont les propositions n’ont guère été suivies) sur le paradigme indiciaire (Ginzburg Carlo, « Signes, traces, pistes. Racines d’un paradigme de l’indice », Le Débat, no 6, 1980, p. 3-44, aujourd’hui dans Mythes, emblèmes, traces. Morphologie et histoire, Verdier, 2010 [1re édition italienne, 1986]), mais aussi dans plusieurs de ses interventions autour des rapports entre histoire et littérature ou fiction. Un exemple pertinent ici est celui de l’introduction de Ginzburg à l’ouvrage de Davis Natalie Zemon, Le retour de Martin Guerre, Paris, Tallandier, 2022.
28Voir Revel Jacques, « L’histoire au ras du sol », préface à Levi Giovanni, Le pouvoir au village. Histoire d’un exorciste dans le Piémont du xviie siècle, Paris, Gallimard, 1989, p. i-xxxiii, comme exemple de cette relecture où la dimension politique passait à l’arrière-plan.
29Calvino Italo, Pourquoi lire les classiques ?, Paris, Gallimard, 2018.
30Cerutti Simona, La ville et les métiers. Naissance d’un langage corporatif (Turin, 17e-18e siècles), Paris, Éditions de l’EHESS, 1990 ; Gribaudi Maurizio, Itinéraires ouvriers. Espaces et groupes sociaux à Turin au début du 20e siècle, Paris, Éditions de l’EHESS, 1987 ; Gribaudi Maurizio, Espaces, temporalités, stratifications. Exercices sur les réseaux sociaux, Paris, Éditions de l’EHESS, 1998 ; Loriga Sabina, Soldats. Un laboratoire disciplinaire, l’armée piémontaise au xviiie siècle, Paris, Mentha, 1991 ; Martinat Monica, Le juste marché. Le système annonaire romain aux xvie-xviie siècles, Rome, École française de Rome, 2004.
31Castel Robert, Les métamorphoses de la question sociale. Une histoire du salariat, Paris, Fayard, 1995. Voir par exemple le compte rendu de Lepetit Bernard, « Le travail de l’histoire (note critique) », Annales. Histoire, Sciences sociales, no 3, 1996, p. 525-538.
32En Italie, par exemple la loi Treu (1997), la Biagi-Maroni (2003), puis la Fornero (2012) et le Job act de Renzi (2014). La liste n’est sans doute pas finie…
33Voir notamment Lüdtke Alf (dir.), Histoire du quotidien, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1994 (édition originale allemande, 1989).
34Van der Linden Marcel et Lucassen Jan, Prolegomena for a Global Labour History, Amsterdam, International Institute of Social History, 1999.
35Van der Linden Marcel, « Enjeux pour une histoire mondiale du travail », Le Mouvement social, no 4, p. 3-29.
36De Vito Christian et Gerritsen Anne (dir.), Micro-Spatial History of Global Labour, Basingstoke, Palgrave, p. 229-260.
37Voir notamment Ramella Franco, Il Biellese nella « grande emigrazione » di fine Ottocento, in L’emigrazione biellese fra Ottocento e Novecento, Milan, Electa, 1986, vol. II, p. 311-361. Le seul article de l’auteur paru en français est : « L’émigration dans la mémoire des migrants : les récits oraux », in L’immigration italienne en France dans les années 20, Actes du colloque (Paris, 15-17 octobre 1987), Paris, CEDEI, 1988, p. 123-128. Pour un recensement complet de la bibliographie de Franco Ramella : [https://www.storialavoro.it/materiali/franco-ramella/bibliografia/].
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