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  • Chapitre III. La montée des conflits
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    Plan détaillé Texte intégral « Les cabales permanentes » Des conflits graves mais ponctuels Conclusion Notes de bas de page

    La Révolution des ouvriers nantais

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre III. La montée des conflits

    p. 97-119

    Texte intégral « Les cabales permanentes » Les portefaixLuttes et organisationsBrutalité ou autonomie ? Regards divergents sur une identité remise en causeEssor du trafic, montée des tensionsLes ouvriers des chantiers navals de PaimbœufTisseurs et tailleurs d’habits Des conflits graves mais ponctuels Les tailleurs de pierre xénophobes (1752)L’exode des taillandiers (1775)La coalition des imprimeurs d’indiennes (1787) Conclusion Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Les conflits qui mobilisent les ouvriers nantais témoignent tout d’abord de la montée des tensions dans la seconde moitié du xviiie siècle. En comparaison avec le très conflictuel xviie siècle, le xviiie siècle a souvent été présenté comme une période d’apaisement, en fait de résignation populaire. Toutefois, cette lecture s’attache plus au début de ce siècle qu’à sa seconde moitié marquée par une montée des tensions, annonciatrice de la Révolution française1. Au contraire, de nouvelles études mettent en lumière la transformation des contestations et réévaluent, de ce fait, leur ampleur et leur portée2. Cette nouvelle perspective souligne notamment l’importance et l’acuité des conflits du travail urbains. Ceux-ci sont étroitement liés à l’essor économique, qui provoque la crise de « l’Ancien Régime industriel », notamment de l’ordre corporatif, nourrissant ainsi le « désordre des métiers ». De plus, les exigences qui l’accompagnent dans le domaine du travail, remettent en cause les pratiques ouvrières enracinées. D’ailleurs, les conflits qui éclatent au travail révèlent l’identité qui s’y élabore, car les ouvriers recourent alors à des pratiques et à des valeurs forgées précisément au travail. Au-delà, ils contribuent probablement aussi à la forger en l’aiguisant, voire en suscitant sa cristallisation organique. Enfin, ces conflits éclairent les tensions et les césures qui traversent le monde ouvrier nantais.

    « Les cabales permanentes »

    2Le développement économique de Nantes et les transformations de l’industrie qui en résultent provoquent des changements économiques et sociaux considérables. Ces bouleversements nourrissent une agitation permanente au sein du monde du travail. Cette agitation tient à la remise en cause de ses cadres juridiques et, plus profondément, de ses structures sociales traditionnels. De plus, les exigences nouvelles portées par la croissance commerciale et l’industrialisation se heurtent à la résistance ouvrière. Dès lors, une « cabale permanente3 » gagne le monde ouvrier nantais durant la seconde moitié du xviiie siècle. Elle mobilise des ouvriers aux niveaux de qualification différents et qui, en outre, sont engagés dans des cadres de travail variés.

    Les portefaix

    3Les portefaix comptent parmi les principaux animateurs de cette « cabale permanente ». Leur virulence fait que de riches archives sont conservées. Elles éclairent le travail, les pratiques et les organisations de ces ouvriers parfois considérés comme d’obscurs journaliers4. De plus, le rôle crucial qu’ils jouent dans le commerce nantais permet de saisir combien la croissance de celui-ci engendre des évolutions qui affectent leur travail, tout en se heurtant à leur résistance. Nantes étant un entrepôt, les marchandises qui transitent par le port sont aussi nombreuses que variées, comme le montrent les tarifs longs et précis5. La manutention de ces marchandises est organisée : les quais, qui se développent précisément au xviiie siècle, sont spécialisés, ainsi que les groupes de portefaix puisqu’ils se veulent attachés à un quai particulier.

    4Cette spécialisation nourrit une prétention au monopole pour une marchandise. Ainsi, les portefaix de la Fosse sont

    « accusés d’avoir les 11 et 12 mai 1739 opposé avec force, violence et menaces les portefaix de Chézine et de Chantenay de travailler avec eux au portage des blés, à moins que lesdits portefaix de Chézine et de Chantenay n’eussent payé chacun la somme de cinquante livres ; d’avoir prétendu qu’ils étaient maître portefaix, et que nuls autres qu’eux n’avaient qualité de porter du blé6 ».

    5En 1775, lors du conflit pour le tarif des marchandises américaines, les consuls du Commerce déplorent le fait que « les portefaix de Chézine et de la Fosse se sont exclusivement emparés du droit de faire seuls ces décharges7 ». Bien d’autres spécialités apparaissent : on connaît des savonniers8, ainsi que des débardeurs spécialisés dans le transport des poissons9.

    Figure 12. – Les quais de Nantes au xviiie siècle

    Image

    6Tandis qu’une image tenace et un regard superficiel suggèrent que la seule force physique suffit pour décharger les bateaux, l’historiographie récente – essentiellement consacrée aux xixe et xxe siècles, il est vrai – souligne au contraire l’existence de réelles qualifications10. Qu’en est-il à Nantes au xviiie siècle ? Certes, les portefaix justifient leur prétention à un monopole par le savoir-faire requis pour un travail spécifique. Ainsi, lors du grand conflit de 1775, les débardeurs incriminés soulignent que l’accroissement de la taille des embarcations rend « le travail plus dur et pénible11 ». Toutefois, la justification d’une revendication par ceux qui la portent ne suffit pas pour établir l’existence véritable d’une réelle qualification. Néanmoins, d’une manière générale, le (dé)chargement d’un navire requiert une réelle habileté : un débardeur explique, par exemple, qu’« un homme non habitué au travail des portefaix peut en passant sur des planches de 30 à 40 pieds de long tomber dans l’eau12 ». En outre, l’existence de postes de travail spécifiques13 et la spécialisation dans une marchandise particulière14 engendrent sans doute des tours de main. Ainsi, le savoir-faire des portefaix nous semble-t-il réel15. Celui-ci peut ensuite être non seulement cultivé mais encore exalté par les débardeurs, soucieux donc de justifier leurs revendications, mais aussi de développer une image d’eux-mêmes comme des travailleurs qualifiés, image qui nourrit leur fierté professionnelle16.

    7Doués d’un certain savoir-faire, fondé certes sur quelques tours de main et non sur de hautes qualifications, mais surtout décidés à imposer leurs exigences, les différents groupes de portefaix prétendent donc à un monopole sur un quai et/ou une marchandise particuliers. En 1768, le procureur du roi constate que les débardeurs « se sont divisés en plusieurs bandes et assigné à chacune un port ou quartier pour y travailler, même une espèce particulière de travail, à l’exclusion de tous autres [ ;] ils s’opposent à ce que les habitants se servent de tels particuliers ou journaliers qu’ils jugent à propos17 ». Les prétentions au monopole des différentes bandes de portefaix sont régulièrement condamnées au xviiie siècle. Cependant, la répétition de cette condamnation témoigne de sa vanité, de même que les fréquents affrontements entre bandes rivales : les escouades de la Fosse, de Chézine et de Chantenay, qui se partagent le quai aval, s’écharpent régulièrement. En l’an X, les débardeurs de la Fosse, poursuivis pour avoir voulu s’emparer d’une tâche, invoquent leur monopole :

    « Les portefais d’un autre arrondissement n’auront jamais à se plaindre que les exposans soient venus s’approprier la préférence qu’ils ont acquise de travailler exclusivement dans leur quartier ; c’est pourquoi les réclamans vous prient d’intercéder pour eux à l’effet de les faire maintenir dans la même prérogative qu’ils reconnoissent dans leurs voisins18. »

    8Lorsqu’en 1790, en vertu du fait « que, de tous les tems, eux seulles avoit le droit de faire les décharges des grains », les portefaix de la Poterne tentent de pénétrer sur l’île Gloriette, les débardeurs de cette île rétorquent « qu’ils étoit rézaullu d’empescher les portefaix porteurs de bleds de travaillé dans leditte cartier […] puisqu’ils les avoit empesché de travailler aux deucu [dessus] du pont et qu’ils emerait mieux se casser les bras et les jambes avant de les souffrir19 ». Les débardeurs s’opposent aussi à l’embauche de journaliers, sous-payés. En 1779, de grands négociants se plaignent ainsi des portefaix organisés qui s’opposent aux manœuvres qu’ils ont recrutés20. En 1790, pour justifier leur prétention, les portefaix de la Poterne précisent aussi que les débardeurs de l’île Gloriette ne sont pas de véritables portefaix mais « des gans qui onts leurs domisille dans les paroisse de Rezé, Saint-Sébastien et mesme Vertoux », donc de vulgaires journaliers.

    9L’enjeu salarial est, bien sûr, essentiel. Les ordonnances municipales interdisent d’ » exiger plus grand salaire que celui leur accordé par le règlement21 ». L’exercice d’un monopole contribue évidemment à relever la rémunération, tandis qu’à l’inverse, la concurrence la grève. La détention d’un monopole, alliée à l’autonomie dans la conduite du travail, autorise aussi la pratique du surnombre. Le 5 fructidor an X, deux négociants appellent trois débardeurs pour décharger du tabac, ce qui provoque une réaction immédiate de « tous les autres portefaix, au nombre de plus de soixante, [qui] s’obstinent à concourir à ce travail, et, en attendant, s’y opposent22 ». Ces derniers justifient la pratique du surnombre au nom de la nécessité de travailler : en effet, « s’il en étoit autrement, […] une multitude de portefais, et surtout les plus âgés, manqueroit d’ouvrage et seroit privée, par là, des facultés nécessaires à la vie et à l’entretien des familles23 ».

    10Au total, les portefaix prétendent détenir un certain savoir-faire et bénéficient d’une réelle autonomie, sur lesquels se fondent des pratiques et des revendications. En lien avec la défense de leur condition, ils entretiennent donc un sentiment de fierté et de dignité professionnelles, qui correspond à la conscience qu’ils ont d’eux-mêmes. Même s’ils ne possèdent pas des qualifications comparables à celles des compagnons des métiers ou des ouvriers qualifiés des manufactures, ils se perçoivent comme des travailleurs qualifiés, constituant un métier.

    Luttes et organisations

    11La défense de la rémunération et du monopole se mène quotidiennement sur les quais. Au cours de multiples escarmouches, les portefaix déploient des pratiques de lutte qui s’apparentent aux gestes de leur travail. À la force et à la dextérité répondent la ruse et la violence, tandis que la solidarité prolonge le travail collectif :

    « À l’arrivée des gabares aux lieux où se font les décharges, un grand nombre de portefaix s’attroupe sur les quais, s’empresse de mettre quelques marchandises à terre, et, au lieu de continuer, ils fixent arbitrairement le salaire qu’ils prétendent fort au-dessus de ce qui leur est alloué par vos ordonnances24. »

    12Les portefaix s’emparent donc d’une tâche afin de marquer leur monopole, de rehausser leur rémunération et de travailler en surnombre. En fait, ils gouvernent les quais, comme le proclame l’un d’eux à un commissaire :

    « À l’endroit du travail, nous avons trouvé le nommé Joseph Letrou, portefaix, demeurant à Pilleux, paroisse de Chantenay, et près lui avons demandé pourquoi il ne voulloit pas finir l’ouvrage qu’il avoit commencé pour le bois appartenant audit sieur Boudu présent ; à quoi il nous a répondu qu’il étoit le maître de laisser laditte ouvrage en l’état où elle est ; lui ayant représenté qu’il lui étoit défendu par l’ordonnance de police du 20 février 1777 d’abandonner le travail qu’il a commencé comme aussi d’injurier ledit sieur Boudu, propriéttaire de laditte marchandise, il nous a répondu qu’il se f… du sieur Boudu comme de nous25. »

    13Ces pratiques de lutte quotidienne révèlent l’existence d’une importante solidarité et de puissantes organisations.

    14Ces organisations semblent anciennes puisqu’une ordonnance de 1714 rappelle aux portefaix l’interdiction édictée au xviie siècle « de faire des assemblées et sociétez ». La litanie des interdictions qui conclut cette ordonnance montre que les caractéristiques et prétentions des organisations découlent des pratiques et revendications des portefaix :

    « Défenses de prendre qualité de maître portefaix ; faire société et assemblé pour empêcher autre portefaix de travailler au transport des marchandises et fardeaux, tous lesquels portefaix travailleront sans distinction en tous lieux, lorsqu’il en seront requis ; de se mettre tous à un même travail lorsqu’il y aura différente besogne et marchandises à transporter et de s’attendre pour travailler ensemble ; comme aussi d’oposer ceux qui se présenteront audits ports et autres lieux pour travailler, soit de la part des marchands habitans ou autres, de les maltraiter et les obliger à s’associer avec eux ou de leur donner des festins pour les souffrir travailler26. »

    15Dépourvus de corporation comme de compagnonnage, les portefaix nantais se dotent d’une organisation qui tient des deux, dans la mesure où elle regroupe des ouvriers qui luttent pour leur rémunération et qui se considèrent comme une communauté privilégiée. Le groupe des portefaix de la Poterne tente même d’obtenir son érection en corporation en profitant de la création par le roi, en 1723, de dix maîtrises de porteurs de blé à Nantes. Cette tentative s’inscrit d’ailleurs dans le contexte de la consolidation à Nantes du modèle corporatif27. Connu par la critique qu’en font les juges-consuls du Commerce, un projet de statuts est alors rédigé qui attribue le monopole du transport des grains à ces débardeurs28.

    16Les portefaix s’octroient donc le titre de maîtres et exigent un droit d’entrée de la part des novices. Le 14 mars 1726, le « prévôt d’une prétendu frairie, dite de Notre-Dame de Bon-Port » est condamné pour avoir perçu un tel droit29. Le 8 novembre 1778, un commissaire s’étonne « qu’auqun particulier n’avoit droit de ce présenter sur aucun quay de cette ville pour y travailler dans l’état de portefaix sans préalablement avoir payer à yseux qui y travaillent un droit de vun qui se monte à des sommes au-dessus des moyents des malheureux qui ce présente, puisque sella consiste dans une barrique de vin qui quelque fois n’est pas suffisante, des poullais chaponts, canards et gigeaux de moutons30 ». L’assimilation par les portefaix de leur organisation à une corporation est donc très claire. En lien avec la défense du monopole et le contrôle consécutif de l’embauche, elle assure l’hérédité professionnelle. Celle-ci apparaît à travers l’exemption partielle de droit d’entrée dont bénéficient « les fils des maîtres qui ne sont tenus cas [qu’à] donner la baricque de vin31 ». En l’an II, le maire indique que les débardeurs « prétendent [que] leurs places [sont] héréditaires32 ». L’hérédité assure aux débardeurs un certain enracinement33. En 1780, une veuve vend même le droit de portefaix de la Poterne que détenait son mari34.

    17En 1730, le procureur du roi évoque les « arrangemens, sociétés, même bourse commune qu’ils se forment entre eux du montant du travail des uns et des autres35 ». L’expression « bourse commune » suggère que la rémunération est collective, en vertu du travail d’équipe. Le règlement adopté en 1782 par la société des portefaix savonniers stipule que « seront communs entre lesdits comparents […] tous les bénéfices et produits de leurs travaux provenant seulement des décharges des savons auxquelles ils seront employés36 ». Si chaque débardeur reçoit bien sûr immédiatement une partie de cette rémunération collective, une autre reste dans la caisse, afin de verser des secours. Fondée sur la solidarité, l’organisation des portefaix assure l’entraide. Elle prend alors le visage d’une confrérie, ce qui répond tant à cette vocation d’entraide qu’à la recherche d’une couverture légale37. Prononcée le 6 février 1743, la dissolution de la confrérie des portefaix de la Fosse intervient suite aux affrontements qui opposent, en 1739, ses membres aux portefaix de Chantenay. Le 9 juin 1739, une perquisition dans la chapelle Saint-Julien de la Fosse et au domicile des prévôts de la confrérie permet la saisie d’un important matériel religieux et de registres38. Les objets religieux permettent de célébrer la messe, mais aussi de procéder à des enterrements, en vertu de la vocation originelle des confréries. Comme plusieurs autres effets, le drap mortuaire porte une inscription évoquant la confrérie des portefaix39.

    18Le 2 septembre 1782, quatorze portefaix fondent pour neuf ans une société pour la décharge des savons, dont les statuts sont visés par un notaire40. Cette spécialisation recèle une volonté monopolistique qui apparente cette société aux organisations traditionnelles de portefaix. La rémunération est donc collective. Les blessés et les estropiés bénéficient d’une part complète si l’accident survient lors d’une décharge de savon, et la société paie l’enterrement des morts. Le but d’entraide apparaît donc très clairement et s’inscrit dans le prolongement des confréries. En 1792, une nouvelle société prend la relève avec de plus nombreux contractants41. L’article treize rappelle le droit à une sépulture digne, mais en fait supporter les frais par les derniers entrants. Le nouveau contrat comporte de plus nombreux articles, fruits probables de l’expérience des années précédentes. Ainsi, des amendes sont prévues pour ceux qui manqueraient au travail, amende faible pour les malades, forte pour les tire-au-flanc. L’article douze oblige à s’occuper à d’autres décharges lorsque les savonniers sont trop nombreux pour une cargaison. Cette disposition va à l’encontre de la pratique du surnombre. Ainsi, ces statuts sont beaucoup plus précis et draconiens que les précédents. En fait, tout se passe comme si les portefaix contractants se défiaient de leurs propres pratiques.

    19Au total, les organisations de portefaix se révèlent puissantes. Elles s’apparentent par certains traits fondamentaux à celles de l’ensemble du monde ouvrier : à l’instar des compagnonnages, elles se fondent sur la qualification – du moins, dans le cas des portefaix, sur le sentiment d’en posséder une – et prétendent à un monopole ; elles cristallisent, de manière plus ou moins institutionnalisée, la sociabilité et la solidarité qui leur préexistent42. Cependant, elles présentent aussi une certaine originalité : d’une part la rémunération collective, liée au travail d’équipe, et la constitution consécutive d’importantes caisses vouées tant au secours mutuel qu’à l’achat d’équipements et à la prise en charge des dommages survenus aux marchandises lors de leur manutention43 ; d’autre part, l’inspiration prononcée du modèle corporatif. Le rayonnement de celui-ci tient à l’idéal professionnel qu’il incarne dans l’ensemble du monde du travail. De plus, si cette inspiration rejoint la prétention et l’attachement – généraux dans la société d’Ancien Régime – au privilège, elle s’apparente tout autant au combat général mené par les organisations ouvrières pour détenir un monopole d’embauche. Cette convergence des revendications et le partage des mêmes fondements nous incitent à conclure à l’insertion des organisations de portefaix dans l’ensemble de celles du monde ouvrier. Défendant la condition et, au-delà, incarnant profondément l’autonomie ouvrières, ces organisations constituent une « cabale institutionnalisée et permanente44 ».

    Brutalité ou autonomie ? Regards divergents sur une identité remise en cause

    20L’insubordination des portefaix est assimilée à une transgression de l’ordre social. En 1768, le procureur du roi assure « qu’un pareil désordre [est] contraire au bien public, à l’intérêt du commerce, à la liberté que doit avoir chaque citoyen de faire faire son ouvrage par qui bon lui semble et même à la loi naturelle qui veut que chacun cherche et prenne pour gagner sa vie du travail partout où il en peut trouver45 ». Cette vision de l’ordre social, où se rejoignent les intérêts des négociants, le Bien public et l’ordre naturel, explique la dureté de la répression subie par les portefaix. Ils sont parfois lourdement condamnés : le 24 décembre 1753, quatre d’entre eux sont condamnés à six mois de prison46. Les débardeurs regardent les arrestations dont ils sont victimes comme infamantes. Souvent une solidarité active s’exprime à l’égard des captifs : lorsque sept portefaix sont arrêtés le 9 mai 1788, leurs compagnons les escortent jusqu’au Bouffay47. Au-delà, la violence des portefaix est stigmatisée par les négociants et les autorités de manière si systématique qu’elle semble – au moins à leurs yeux – consubstantielle à ce métier, comme si elle découlait naturellement d’un travail essentiellement physique. Entre débardeurs concurrents, il est vrai que la violence éclate fréquemment. Cette violence atteint même parfois les représentants de l’autorité. Le 3 septembre 1785, l’arrestation de Joseph Letrou est troublée par la réaction d’un de ses compagnons, qui « a donné un coup de point dans la figure du sieur Renfray, un des archers de ville […], puis a pris une grose pierre qu’il a lansée sur nous48 ».

    21Toujours aux yeux des négociants et des autorités, cette violence s’inscrit, sur un plan culturel, dans une plus large brutalité. L’inclination des portefaix à l’ivrognerie est souvent dénoncée. Ainsi, le 8 novembre 1778, le commissaire Fleurdepied condamne, à la fois, une conduite dépravée et une organisation clandestine, le vin exigé du novice représentant un abus doublement condamnable « non seullement en ce que ses susdits portefaix faisaient un torre notoire à ses pauvres malheureux qui avoit bezoin de gannier leurs vis, mais encorre [en ce que] ses susdits particuliers insultaix les passants quant il ce trouvaix prix de vin49 ». Les portefaix sont vus en outre comme des êtres irascibles : en 1743, il est reproché à ceux de la Fosse « de s’être ému de colère à la lecture qui leur fut faite par le commissaire de police des sentences et règlemens du Siège et de s’être répandu en invectives contre l’autorité de la Justice50 ». Tous ces défauts affectent le travail, puisque « souvent [les portefaix] viennent ivres au travail, excitent du trouble et des querelles, et occasionnent aux marchandises des dommages51 ». Le 2 mars 1772, écartés d’une décharge à cause de leurs prétentions salariales, les débardeurs de la Fosse n’hésitent pas à percer des sacs d’orge52. La fainéantise complète ces défauts, comme le dénonce le Commerce en 1775, qui écarte la revendication salariale des portefaix en précisant que « leurs salaires sont sufisans pour pouvoir subsister avec leur famille, quand ils emploient tout leur tems au travail53 ».

    22Cependant, les portefaix n’étant pas en réalité particulièrement violents54, la condamnation de leur brutalité par les négociants et les autorités ne vise-t-elle pas, en fait, leur inclination à la lutte et ne révèle-t-elle pas également un décalage culturel55 ? Confrontation sociale et décalage culturel s’articulent au travail dans la mesure où les débardeurs s’y montrent fortement autonomes. En effet, la détention d’un savoir-faire justifie, aux yeux des portefaix, non seulement l’exercice d’un monopole, mais encore l’autonomie au travail. Ils refusent de se soumettre aux règlements édictés par les autorités portuaires lorsqu’ils entravent leur pratique habituelle. Empêchés de descendre une charrette en bas d’une cale, les portefaix de la Poterne s’emportent « jusqu’à l’insulte envers les administrateurs et les officiers du port au sujet des règlemens, disant que […] malgré que c’était eux, portefaix, qui fesoient vivre les fonctionnaires, ils ne s’étudioient qu’à les vexer56 ». L’autonomie s’épanouit aussi à travers l’élasticité qui caractérise le temps de travail : en 1714, il est ainsi interdit aux portefaix « d’aller jouer à la boulle et autres jeux les jours ouvrables et de travail57 ». Or, cette autonomie est progressivement remise en cause à mesure que se développe le commerce maritime.

    Essor du trafic, montée des tensions

    23La dissolution de la confrérie des portefaix de la Fosse, prononcée en 1743, marque un durcissement des coups portés contre les organisations de débardeurs par les négociants et les autorités. Si cette dissolution constitue l’aboutissement de la procédure engagée suite à une rixe entre deux bandes de débardeurs, la fréquence de ces échauffourées incite à rechercher dans l’histoire maritime une cause plus profonde pour expliquer la lourdeur de cette sanction58. En fait, l’essor économique rend les pratiques des portefaix de plus en plus inacceptables aux yeux des négociants. D’ailleurs, le plus grave conflit qui éclate au xviiie siècle porte sur les marchandises américaines qui sont précisément au cœur de la croissance nantaise. Le 2 août 1775, un négociant se heurte aux portefaix de Chézine qui exigent une rémunération élevée et refusent de laisser travailler d’autres débardeurs59. Ce conflit, banal au départ, est l’occasion pour les négociants d’engager une offensive contre les pratiques des portefaix : le Commerce dépose une plainte et plusieurs débardeurs sont arrêtés. Les portefaix adressent une supplique au tribunal de police, dans laquelle ils défendent leur revendication.

    24Étant donné le caractère crucial de ce conflit, ses protagonistes se montrent sans doute particulièrement tenaces, au point qu’il se prolonge peut-être, certes sous une forme larvée, jusqu’au 20 février 1777, date à laquelle est rendue une ordonnance au sujet des marchandises américaines. Tout en répétant les interdictions habituelles, cette ordonnance comporte des exigences plus draconiennes que les précédentes au sujet du travail : elle « enjoint aux dits portefaix de faire tout ce qui sera nécessaire pour la conservation de la marchandise, et notamment de ne point quitter l’ouvrage à midi et au soir, sans l’avoir mis en magasin60 ». Ces nouvelles exigences montrent que l’effort de transformation du travail des quais s’accentue à mesure que se développe le trafic. Toutefois, dans le même temps, les débardeurs essaient aussi sans doute de tirer profit de cette augmentation du trafic. Par conséquent, les conflits tendent à s’aggraver, d’autant plus que l’offensive entreprise contre les pratiques des portefaix peut aiguiser leur conscience sociale. Ainsi, dans la supplique qu’ils adressent au tribunal de police le 19 août 1775, les débardeurs exposent de manière très claire leur condition et leurs rapports avec les négociants :

    « Disants que, n’ayant d’autre resource pour vivre et faire subsister leur famille que le prix de leurs travaux, les supliants sont obligés de s’y livrer journellement et quant les occasions s’en présentent ; cependant on veut les faire passer pour mutins en alléguant qu’ils refusent de travailler quand ils en sont requis ; s’ils onts quelques fois refusé le travail, c’est qu’on ne voulait pas les payer au prix ordinaire ou qu’on les menaçait et opressait d’injures61. »

    25Enfin, face à la répression qu’elles subissent, les portefaix s’efforcent sans doute de défendre et même de consolider leurs organisations. Peut-être est-ce dans ce but qu’en 1782, les savonniers sollicitent un notaire pour viser le règlement de leur société.

    26Par leur condition et leurs revendications sociales, par leurs pratiques et leurs valeurs, les portefaix apparaissent pleinement insérés dans le monde ouvrier nantais : leur tarif s’apparente à un salaire ; peu qualifiés, ils n’en sont pas moins attachés à leur savoir-faire ; leur conscience est essentiellement professionnelle ; tout en s’inspirant de manière prononcée du modèle corporatif, leur prétention à un monopole rejoint le combat ouvrier général pour le contrôle de l’embauche. De plus, comme les autres ouvriers, les portefaix subissent la remise en cause de leurs pratiques et de leurs prétentions que suscite l’essor économique. Leur résistance nourrit une « cabale permanente », qui rencontre un certain succès puisque le Bureau du Commerce lui-même déplore, en 1778, leur niveau élevé de rémunération62. La montée des tensions tend à cristalliser leur identité : face aux tentatives des négociants pour modifier les pratiques de travail et face au regard de plus en plus critique, voire méprisant que ceux-ci portent sur eux, les débardeurs se défendent en exaltant leurs valeurs et en s’efforçant de consolider leurs organisations. Ainsi, s’aiguise leur conscience sociale, qui, par ailleurs, reste professionnelle. En effet, si l’identité forgée au travail par les portefaix est commune à la plupart des ouvriers nantais par-delà la hiérarchie des niveaux de qualification et si leurs organisations s’apparentent à celles de l’ensemble du monde ouvrier, celui-ci n’est pas pour autant animé par une large solidarité, comme le montrent leur animosité à l’encontre des journaliers et même les rivalités entre les bandes des différents quais.

    Les ouvriers des chantiers navals de Paimbœuf

    27La croissance du commerce maritime nantais confère aux ouvriers de l’industrie navale, comme aux portefaix, un rôle toujours plus crucial dans le développement économique. Place spécialisée dans l’armement, le chargement et le radoub, Paimbœuf constitue une pièce maîtresse du système portuaire nantais63 que sa spécialisation rend particulièrement sensible au rythme du travail. S’adressant au parlement en 1778, le Commerce explique « que depuis plusieures années, il règne à Paimbeuf parmi les ouvriers un désordre qui devient de plus en plus préjudiciable à la navigation et aux intérêts du commerce maritime64 ». Plus précisément, il stigmatise le « deffaut de célérité, parce qu’un vaisseau en armement sur lequel on met vingt ouvriers qui, s’ils travailloient ainsi qu’ils le doivent, seroit en état d’appareiller dans un mois, cela [ne] peut [se] faire qu’au bout de deux, parce qu’ils ne travaillent maintenant que cinq heures dans la journée au lieu de onze à douze en été et huit en hyver65 ». En outre, les ouvriers « quittent et reprennent l’ouvrage quand bon leur semble ». Si, en 1785, le Commerce estime qu’ » elle est au comble aujourd’hui cette anarchie66 », c’est sans doute parce que de telles pratiques deviennent de plus en insupportables non seulement du fait de l’accroissement du trafic maritime et de l’accélération des rythmes que suscite cet essor, mais encore parce que les ouvriers cherchent à en tirer parti.

    28Forts de leur qualification, les ouvriers exigent et obtiennent des salaires élevés, comme le déplore le Commerce : « Les besoins pressans que l’on avoit de ces ouvriers […] ont fait successivement monter le prix de leurs journées jusqu’à 30 sols en été et 25 en hyver ; non contens de ces salaires qui sont même plus que suffisans pour des hommes de cette espèce, ils les portent aujourd’hui à des taux exorbitans67. » Les ouvriers des chantiers navals de Paimbœuf usent d’une pratique connue des portefaix de Nantes : « On voit ces ouvriers commencer un ouvrage et refuser de le continuer, à moins qu’on ne double et qu’on ne triple les salaires dont on étoit d’abord convenu avec eux68. » Par ailleurs, ils jouent de la concurrence entre les constructeurs. Ils cherchent donc à entretenir une certaine pénurie de main-d’œuvre. Ainsi, « dans les cas pressans qui ne sont que trop fréquens, un constructeur est privé du secours des ouvriers étrangers, parce que les ouvriers du païs leur deffendent de travailler à Paimbeuf, et les maltraitent s’ils y travaillent69 ». De plus, organisés en équipes indépendantes qui traitent directement avec les constructeurs, ils n’hésitent pas à abandonner un chantier pour un autre. Le projet de règlement de 1785 vise à contrecarrer cette pratique :

    « L’ouvrage commencé, soit à terre, ou à bord des bâtiments, ne pourra être discontinué qu’il ne soit entièrement fini, à peine contre ceux qui l’auroient abandonné de ne pouvoir être employé ailleurs […] il est expressément deffendu à tous armateurs, capitaines et autres officiers de navires d’employer aucuns charpentiers, calfats et ouvriers qui travailleront pour d’autres, de les débaucher, de leur donner directement, ou leur faire donner indirectement des gratifications secrètes ou des prix de journées plus hauts que ceux fixés par le tarif attaché à la suitte du présent règlement70. »

    29Aux yeux des constructeurs et des négociants, la mobilisation par les ouvriers de leur qualification, de leur autonomie et, sans doute, de leur solidarité71 alimente donc une « cabale permanente ». L’insubordination est telle que l’ordre social lui-même se trouve menacé, comme le suggère le Commerce en 1778, en écrivant que les ouvriers « rançonnent impunément ceux qui les occupent et contribuent à leur bien-être » ; d’ailleurs, « les exhortations des officiers de navires ne produisent souvent que des désertions, des injures et des menaces [si bien que] ces officiers sont quelques fois obligés d’être armés à bord de leurs vaisseaux et dans les rues de Paimbeuf de crainte d’y être insultés par ces ouvriers qui, au lieu de s’occuper utilement pour leur propre intérêt, passent la majeure partie de leurs tems dans les cabarets72 ».

    30De la « cabale permanente » menée pour la défense de l’autonomie et l’augmentation des salaires émergent quelques luttes de plus grande envergure pour le relèvement général du tarif salarial, ainsi en mars 178373. Au cours de ce conflit, les ouvriers revendiquent une augmentation générale de dix sols. Cependant, ce conflit semble plutôt avoir été déclenché par la tentative de réduction de cinq sols, décidée par quelques capitaines de navires74. Les ouvriers cessent le travail et par la menace étendent cette cessation. Si leur meneur est un charpentier de navire et si les ouvriers qualifiés sont à la pointe du combat, les journaliers s’y engagent aussi, reprenant la revendication des dix sols. Après avoir été arrêté, le meneur est rapidement relâché. Si la conciliation succède à la répression, c’est sans doute parce que l’activité des chantiers navals ne peut souffrir aucun retard.

    31De même que les portefaix, les ouvriers des chantiers navals de Paimbœuf sont confrontés à la remise en cause de leurs pratiques. Celle-ci est provoquée par les exigences d’ardeur au travail et de renforcement de la discipline que porte l’essor du commerce. Or, ces exigences, en se développant, rendent de plus en plus inacceptables aux yeux des constructeurs et des négociants les pratiques ouvrières, d’autant plus que charpentiers et calfats en usent pour tenter de tirer parti de l’urgence grandissante des travaux. Dès lors, les tensions s’accroissent au point que les constructeurs et les négociants dénoncent de plus en plus fortement l’existence d’une « cabale permanente ». Si l’accentuation de sa dénonciation accompagne l’essor du trafic, son existence même tient d’abord au combat quotidien que mènent ces ouvriers pour l’augmentation de leur salaire et la défense de leur autonomie. Les ouvriers entretiennent ce conflit perpétuel grâce à leur qualification et à leur autonomie. D’ailleurs, l’exacerbation des tensions suscite sans doute la cristallisation de ces traits fondamentaux de leur identité. De plus, indispensable au succès de leur combat, une importante solidarité les soude probablement. Si elle s’étend aux journaliers des chantiers navals, elle se manifeste aussi lorsqu’il s’agit d’interdire l’embauche d’ouvriers étrangers.

    Tisseurs et tailleurs d’habits

    32La masse des procès-verbaux conservés dans les archives des corporations nantaises, la virulence des réactions des travailleurs saisis par les jurés, l’agitation des compagnons montrent que chez les tisseurs et les tailleurs couvent aussi des « cabales permanentes ». De plus en plus nombreux à la fin du xviiie siècle, les ouvriers sans-qualité apparaissent comme les principaux moteurs de cette agitation incessante. Leur clandestinité est devenue si fictive qu’ils n’hésitent pas à se livrer à des provocations : un commissaire rapporte que « passant près de la rue du milieu avis la porte de la maison des demoiselles Nollet, tailleuses chambrelantes, [les] jurés nous ont fait voir remarquer et avons vu une des demoiselles tirer la langue et présenter à la fenêtre de l’indienne pour narguer les jurés en disant venez donc75 ». Les chambrelans se heurtent très souvent aux jurés venus les saisir. Face à l’irruption de ceux-ci, ils réagissent de plusieurs manières. Les ouvrières recourent souvent à la ruse. Ainsi, lorsque, le 13 mars 1787, les jurés frappent à sa porte, une tailleuse dissimule sous ses jupes son ouvrage : le commissaire devine cette ruse par le trou de la serrure, mais la décence l’empêche de récupérer l’ouvrage compromettant ; c’est finalement l’intervention d’un échevin et du procureur du roi qui contraint la tailleuse à tirer « de sous ses jupes un gillet de flanelle blanche croisée à usage d’homme lequel gillet est neuf, non fini, sans manche, garni de quatre bandes de toille blanche, et un petit habit à l’amazone, à l’usage d’enfant d’étoffe canelle de soie et cotton couleur carmélitte glacée, parement et colet neuf seulement de taffetas noir, doublé de croisé de soie carmélite, lequel dernier habillement a des manchettes de mousseline76 ». Les chambrelans manient aussi l’ironie avec délectation : sommé d’ouvrir son armoire, l’un d’eux répond « que c’étoit une visite inutile, qu’il n’avoit rien à craindre, que si cependant les jurés étoient venus la semaine dernière, il n’auroit pas été si assuré d’autant qu’il a fait quatre robbes de chambres depuis lesquelles sont actuellement dans le chemin de l’Amérique77 ».

    33Enclines à ruser, les ouvrières ne rechignent pas à se montrer violentes, à l’instar des demoiselles Rogon, chambrelantes tailleuses :

    « furieuse comme des tigres, [elles] se sont mis au-devant de nous et des jurés, l’une d’elle étant munie d’un passe-carreau et l’autre de son sabot, [et] ont dit à nous, commissaire : qu’esce que tu demandes ici, sacré mâtin, veut-tu que je te fende la cervelle avec mon passe-carreau, […] qu’elle a lancé sur le sieur de Bruyn, l’un des jurés ; l’autre munie de son sabot s’est jettée sur le sieur Guilbaud, l’un des jurés, l’a pris à la figure et lui a lancé son sabot78 ».

    34De même, à peine les jurés tailleurs sont-ils « entrés chez le nomé Pierre Hude [qu’il] leurs a dit qu’il les réduiroit tous, les menaçens de leurs donner des coups de bâton […] l’épouse dudit Hude ayans de l’eau bouillante sur le feu en a pris trois fois dans un poillon qu’elle a jetté sur ledit Richar, juré79 ». Les maîtres peuvent également se montrer violents, ainsi le bonnetier Bouchereau, surpris en train de fabriquer une pièce défectueuse le 16 janvier 1770 :

    « Les jurés gardes ayant représenté audit sieur Bouchereau qu’il étoit en contravention contre les dispositions de leurs status qui défendent de faire des bas avec façon autrement qu’à trois fils au moins […] à quoy le sieur Bouchereau, ému de colère, a dit aux jurés : si vous les saisissés, ce ne sera que contre mon gré et f. vous ne les emporterez pas. À l’instant s’est jeté sur le sieur Aubert qui tenait le bas trouvé sur la table, le prenant au colet et le poussant çà et là autour de la chambre80. »

    35La violence de ces réactions s’accompagne de la mobilisation du voisinage. Ainsi, le 29 avril 1784, menaçant des chambrelantes, les jurés tailleurs sont confrontés à la réaction de nombreux habitants de la paroisse Sainte-Croix et même à l’intervention du recteur81. Le 23 avril 1770, les voisins d’un bonnetier forain obligent les jurés à reculer :

    « Un des jurés ayant été pour demander main forte aux habitants de cet endroit afin de pouvoir faire la saisie dudit métier et de l’ouvrage qui étoit dessus, il se seroit addressé à un particulier […], lequel lui a répondu qu’au lieu de lui prêter main forte, que s’il ne se retiroit pas qu’il lui donneroit des coups de bâton, ce que voyant et la populace criant après nous se trouvant en foule et pour éviter les inconvénients qui auroit pu résulter de pareilles menaces, nous et les jurés garde aurions pris le parti de nous retirer82. »

    36Les résistances sont telles que les autorités sont contraintes d’intervenir, ainsi le maire lui-même, le 18 juin 1768, lors d’une perquisition chez un chambrelan tailleur83. Au-delà de l’ampleur de la violence que suscitent ces saisies, il faut souligner la similitude des réactions par-delà la diversité des statuts juridiques. Cette similitude témoigne de la déchéance de nombreux maîtres qui glissent dans la dépendance. Ainsi, le maître bonnetier qui entre en fureur en janvier 1770 ne travaille-t-il pas pour son propre compte, mais se soumet à des commandes destinées à l’étranger. Soulignons aussi que ces procès-verbaux, qui constituent une source passionnante car ils éclairent les gestes et les réactions, et au-delà les pratiques et les valeurs des ouvriers, révèlent des attitudes communes aux hommes et aux femmes, ainsi que la solidarité dont celles-ci bénéficient au même titre que ceux-là, ce qui montre l’inscription des femmes dans le monde ouvrier et même leur participation à l’identité ouvrière84.

    37Par ailleurs, les maîtres peuvent se montrer rétifs à la police du travail, à l’instar de nombreux maîtres tailleurs qui emploient des compagnons dépourvus de billets et contournent donc le bureau de placement de leur corporation. Le responsable de ce bureau se heurte ainsi, le 7 avril 1763, à l’hostilité de l’épouse d’un maître qui le chasse « en luy répétant plusieurs fois : passe moy la porte et sorte de chez mois, diable de fenéant, va tant travaillié et retourne à tes cullote85 ». Les compagnons surtout se montrent résolument hostiles à la police du travail qui se durcit dans la seconde moitié du xviiie siècle. Ils contestent en particulier le contrôle du placement. Les 8 et 9 juin 1762, l’infernale tournée des jurés tailleurs révèle l’ampleur de la résistance des compagnons, ainsi que la collusion de plusieurs maîtres. Interpellé par les jurés, un compagnon répond « que son nom étoit : je me fout de cela86 ». Le compagnonnage des tailleurs demeure puissant, si bien que les infractions à la police du placement persistent : le 25 janvier 1772, huit garçons tailleurs sont condamnés à dix jours d’emprisonnement, à l’issue desquels ils devront ou se soumettre, ou quitter Nantes87. En 1781, le durcissement général de la police du placement provoque une nouvelle offensive des jurés dans l’espoir d’obtenir enfin la soumission des compagnons88. D’une manière générale, les compagnons tailleurs se révèlent redoutables : le 22 juillet 1770, quatre d’entre eux molestent un maître89.

    38Les compagnons tisserands sont aussi très hostiles à la police du placement. Une ordonnance municipale du 16 novembre 1786 vise à retirer au compagnonnage la faculté de placer les ouvriers et à gêner l’engagement d’un conflit, en imposant un délai de congé d’une huitaine90. Or, en 1788, une seconde ordonnance interdit aux compagnons tisserands de revendiquer une augmentation de salaire91. Dans la seconde moitié des années 1780, ceux-ci semblent en fait engagés dans un conflit durable, puisque le 11 février 1787 une descente de police se produit dans leur auberge de prédilection. De même que certains maîtres tailleurs s’opposent à la police du placement, quelques maîtres tisserands se montrent solidaires des compagnons : ceux-ci échappent à la police grâce à un maître qui les a avertis92. Si l’hostilité des maîtres tailleurs au bureau de placement peut résulter d’un calcul intéressé qui leur fait préférer le recours au compagnonnage pour obtenir des ouvriers, la solidarité dont font preuve à l’égard des compagnons quelques maîtres tisserands, est peut-être due à leur propre réduction à l’état de façonniers.

    39L’agitation qui affecte les métiers du tissage et la corporation des tailleurs révèle la profonde aspiration de ces ouvriers à l’autonomie. Celle-ci se manifeste à travers le désir d’indépendance des sans-qualité, la vigueur des compagnonnages et le rejet de la police du placement. Par ailleurs, la montée des tensions dans la seconde moitié du xviiie siècle apparaît de nouveau suscitée par le développement économique. D’une part, le glissement dans la dépendance de nombreux maîtres devenus façonniers les amène à adopter, face aux saisies, des réactions similaires à celles des ouvriers sans-qualité. D’autre part, le durcissement de la police du travail, qui répond aux exigences nouvelles portées par le développement économique, suscite une contestation elle-même croissante de la part des compagnons, mais aussi de la part de certains maîtres, sans doute intéressés le plus souvent.

    40Si le monde du travail nantais n’est pas ébranlé par le « Carnaval » que déclenche ailleurs en 1776 la suppression des corporations93, il n’est pas moins affecté par un désordre croissant durant la seconde moitié du xviiie siècle, à cause du développement économique lui-même. En effet, celui-ci, d’une part, bouscule « l’ordre industriel d’Ancien Régime », comme en témoignent la multiplication des ouvriers sans-qualité et la déchéance de nombreux maîtres, et, d’autre part, multiplie les conflits. À travers ceux-ci, la qualification et l’autonomie apparaissent comme des traits fondamentaux de l’identité ouvrière, d’autant plus que la résistance des ouvriers face aux nouvelles exigences patronales renforce l’attachement qu’ils leur portent. Les ouvriers s’appuient sur la solidarité qui les unit et que cristallisent leurs organisations. Des ouvriers plus ou moins qualifiés animent des « cabales permanentes », ce qui montre que le désordre gagne une grande partie du monde ouvrier. Cependant, les manufactures semblent épargnées. Peut-être sont-elles néanmoins touchées par des conflits ponctuels.

    Des conflits graves mais ponctuels

    41De même que les « cabales permanentes » sont émaillées de luttes plus intenses, l’agitation permanente qui affecte le monde ouvrier nantais dans son ensemble est ponctuée de conflits remarquables94. Ils mobilisent de nouveau des ouvriers engagés dans des cadres de travail différents.

    Les tailleurs de pierre xénophobes (1752)

    42Au développement économique de la cité répond une importante activité de construction qui mobilise des ouvriers venus de différentes provinces, comme l’indiquent en 1752 deux architectes confrontés à une coalition des tailleurs de pierre nantais : « Pour faire tous ces ouvrages qui sont considérables, ils ont sans doute particulièrement [besoin] des tailleurs de pierre, et en effet ils en ont de différents païs ; [or] plusieurs particuliers aussy tailleurs de pierre de cette ville ont […] formé la résolution de faire chasser tous les tailleurs de pierres [étrangers]95. » Les ouvriers nantais reprochent à ces étrangers de se contenter de plus bas salaires, ce qui pèse sur le niveau de rémunération. Les Nantais ne sont certes pas dupes de la manœuvre patronale : ils vilipendent notamment « le singe Rousseau [un patron] parce qu’il faisoit travailler les ouvriers à trop bon marché96 ». Cependant, leur violence semble viser d’abord les autres ouvriers : après qu’ils eurent pénétré sur un chantier, « le sieur Raynard leur demanda ce qu’ils cherchoient [et] ils luy répondirent qu’ils n’en voulaient qu’aux tailleurs de pierre97 ». Si l’hostilité envers les ouvriers étrangers l’emporte, c’est peut-être en partie à cause du système du louage en vigueur dans le bâtiment, qui voit une équipe d’ouvriers passer un contrat avec un entrepreneur de travaux. Les coalisés pénètrent dans les chantiers afin de débusquer et d’expulser les ouvriers étrangers. Ils utilisent leurs propres outils comme armes, et détruisent ceux de leurs victimes98.

    43Les tailleurs de pierre nantais se montrent particulièrement sensibles au comportement de leurs homologues étrangers, accusés de flétrir l’honneur du métier. Ainsi, les coalisés se rendent au chantier du sieur Rainard « pour faire batre au champ un Angevin tailleur de pierre […] disant qu’il leur faisoit déshonneur, étant mal habillé et coureur de gueuse99 ». Le sentiment d’humiliation ressenti par les tailleurs de pierre nantais à cause du comportement qu’ils attribuent aux ouvriers étrangers apparaît comme le contrepoint de la fierté professionnelle qu’ils cultivent. Par ailleurs, au cours de ce conflit, ouvriers qualifiés et manœuvres se démarquent nettement : parmi les témoins figurent en effet plusieurs manœuvres, ainsi que des journaliers tailleurs de pierre et maçons, qui n’hésitent pas à livrer les noms des coalisés100. Enfin, si aucune organisation constituée n’apparaît au cours de ce conflit101, la coalition même révèle la capacité d’organisation des tailleurs de pierre, dont témoigne un entrepreneur : « [Jean Greleau] dépose qu’il y a environ un mois que le nommé Morel, tailleur de pierre, […] lui fit voirre une espèce de liste […] qui formoit une caballe pour empescher les étrangers de travailler dans cette ville, qu’elle étoit signée de plusieurs où il remarqua entre autres les noms des dénommés Maillard se disant major de la cabale, Boulineau se disant huissier102 ». Cette capacité d’organisation, la volonté de purger le métier de ceux qui flétrissent son honneur, le système de louage sur le plan économique révèlent l’autonomie prononcée des tailleurs de pierre.

    L’exode des taillandiers (1775)

    44Le 31 juin 1775, faisant mine de jeter l’interdit sur Nantes, 31 taillandiers désertent leurs ateliers à l’appel du compagnonnage. Ils gagnent en fait un bois en lisière de Nantes et y festoient jusqu’à ce que la maréchaussée les en déloge le 2 juillet103. Cet exode est provoqué par la volonté des maîtres et des autorités d’appliquer la législation sur le placement, plus précisément de créer un bureau à cet effet104. En fait, le conflit est ancien. Dès 1764, les maîtres dénoncent la mainmise des compagnons sur le placement : ceux-ci placent les ouvriers dans les ateliers, écartent les nouveaux venus pour éviter que la présence pléthorique d’ouvriers ne pèse sur les salaires, bénéficient du soutien de plusieurs chefs d’ateliers, heureux d’être ainsi pourvus en ouvriers. Les maîtres tentent donc de leur arracher le contrôle de l’embauche en créant un bureau de placement. Cependant, les dissensions des maîtres rendent ce bureau inopérant, puisque certains continuent de s’adresser directement au compagnonnage105.

    45Le compagnonnage regroupe donc les ouvriers qualifiés d’un même métier. Sa puissance est entretenue par le contrôle de l’embauche. Les ouvriers étrangers au compagnonnage sont écartés de Nantes : le 30 avril 1775, parce qu’il refuse de partir, l’un d’entre eux est battu par un compagnon qui ajoute que « cela lui apprendroit à être tranquile et à ne pas mal parler du compagnonage106 ». L’organisation des taillandiers est bien implantée à Nantes, comme le révèle la répression subie – périodiquement mais vainement – par ses membres : dès 1732, des compagnons sont condamnés à deux ans de prison ; en 1768, plusieurs sont condamnés au carcan107. Cet enracinement lui permet de survivre au conflit de 1775. En effet, dès l’année suivante, les compagnons assiègent un atelier qui emploie des ouvriers étrangers au compagnonnage :

    « Antoine Lafont, maître tailliandier de cette ville, demeurant au bas de la Fosse, […] aurait ditte qu’il avoit à travailler chez lui quatre particuliers en calité de compagnons, et que comme lesdits particuliers n’étoit pas de la prétendue sossiété du devoir, les compagnon dudit état de tailliandiers qui composent cette ditte sossiété, prétendant qu’il n’y est qu’eux seulle qui puises travailler dans cette ville, pourquoy il auroit avertis ses dits quatre particuliers de sortir de leurs boutique et de batre aux cham ou bien de ce rendre de leur [partie ?], faute de ce qu’il leur casseroit les brats et les jambes ; et voyant que ses dernier ne faisoit cas de leurs menasses, il se seroit atrouppé en très grand nombres les deux présédants dimanche et seroit même venus chercher jusque chez lui ses dits compagnons pour les maltreté108. »

    46L’unanimité des ouvriers au sein du compagnonnage leur permet d’entretenir une pénurie de main-d’œuvre et de priver de garçons les maîtres récalcitrants, et leur assure donc une meilleure rémunération. L’enjeu salarial est en effet au cœur de la confrontation entre maîtres et ouvriers, comme le souligne, lors de son interrogatoire en juillet 1775, le compagnon Langevin la Bouche d’or qui estime que les billets de congé sont un moyen pour les maîtres de les payer aux « prix les plus bas109 ».

    47Ainsi, le compagnonnage repose sur la qualification professionnelle et assure la défense de la condition ouvrière. En outre, l’organisation cristallise la solidarité et entretient l’autonomie ouvrières. En conséquence, la sociabilité ouvrière investit les luttes. La fierté professionnelle, cultivée par les compagnons, nourrit chez eux un sentiment de dignité. D’ailleurs, toujours en juillet 1775, si plusieurs compagnons semblent prêts à se soumettre, deux envisagent de quitter Nantes, Langevin la Bouche d’or pour des raisons salariales, et Nantais la Rose par fierté, assurant bravement au maire de Nantes qui l’interroge qu’il « aime mieux se retirer chez son père, qui demeure à Assérac » que de se soumettre110.

    La coalition des imprimeurs d’indiennes (1787)

    48Les ouvriers des manufactures se montrent-ils aussi attachés à leur qualification et à leur autonomie et disposent-ils également d’organisations ? En octobre 1787, les imprimeurs d’indiennes exigent que la manufacture récemment créée par Orillard cesse d’employer des ouvrières pour imprimer. Non seulement ils souhaitent être embauchés à leur place dans la mesure où la morte-saison des autres indienneries les rend disponibles, mais encore ils refusent absolument que des femmes exercent leur métier, c’est-à-dire accèdent à un travail qualifié, comme ils l’indiquent dans une lettre remise à un associé d’Orillard, lui-même ancien imprimeur :

    « Nous prenons la liberté de vous présenter cette requête pour vous témoigner que nous voyons avec peine que vous vous rétractez du serment que vous avez [prêté] avec nous lorsque vous étiez ouvrier de ne point souffrir que les femmes impriment ; c’est pourquoi, Monsieur, nous vous prions de remédier au scandale que vous nous donnez et de nous éviter d’en venir à des extrémités fâcheuses auxquelles nous serions mortifié de venir par raport à vous ; vous devez sentir qu’il n’est pas convenable que les femmes travaillent tandis que beaucoup d’ouvriers, même en famille, se trouvent sans ouvrage ; nous vous supplions de croire que nous ne nous désisterons pas de la demande que nous vous faisons et que nous ne souffrirons jamais de semblables abus111. »

    49Si les patrons emploient des ouvrières, c’est bien sûr parce qu’ils leur versent un plus faible salaire. Au-delà, ils déplorent l’autonomie des ouvriers qualifiés, dont les absences répétées et les brusques départs entravent l’industrialisation112. Ils espèrent donc que leur mise en concurrence avec une main-d’œuvre, certes moins qualifiée, mais plus docile et moins payée, les amènera à se soumettre à une plus grande discipline et à rabattre leurs prétentions salariales. Plutôt que par phallocratie, les imprimeurs semblent donc agir avant tout pour défendre leur salaire, leur qualification et leur autonomie, bref leur identité. Leur organisation regroupe sans doute un bon nombre d’entre eux. En effet, elle se révèle suffisamment puissante non seulement pour limiter le nombre des apprentis, pratique qui se retrouve dans l’ensemble du monde ouvrier, mais encore pour formuler des exigences, lourdes de menaces113.

    50Nous ignorons la réaction des autres catégories d’indienneurs lors de ce conflit : des tensions opposent-elles directement les imprimeurs et les ouvrières ? Les ouvriers les plus qualifiés, graveurs et dessinateurs, moins menacés par l’industrialisation, se montrent-ils solidaires des imprimeurs ? En l’an XI, J.-B. Huet indiquera que seuls les hommes impriment114. Le fait qu’à cette date les femmes ne soient pas engagées dans l’impression tient-il au déclin de l’indiennage nantais dans les années 1790, notamment à la disparition de la manufacture d’Orillard, ou bien au triomphe de la revendication des imprimeurs lors du conflit de 1787 ?

    Conclusion

    51Dans la seconde moitié du xviiie siècle, le monde du travail nantais est agité par d’importants conflits. Le développement économique nourrit la montée des tensions en raison de la remise en cause, d’une part, de l’ordre corporatif, et, d’autre part, des pratiques ouvrières du travail. Ces conflits montrent que la qualification et l’autonomie constituent des traits fondamentaux de l’identité ouvrière. Certes, tous les ouvriers ne possèdent pas un égal niveau de qualification et ne bénéficient pas du même degré d’autonomie. Cependant, quels que soient leur degré de qualification et leur cadre de travail, ils partagent le sentiment de détenir un savoir-faire et se montrent attachés à l’autonomie. En outre, la multiplication des conflits renforce cette identité commune dans la mesure où la défense par les ouvriers des pratiques et des valeurs qui la constituent tend à la cristalliser. Toutefois, le fait que les ouvriers nantais partagent une identité n’implique pas qu’ils entretiennent une solidarité généralisée. D’ailleurs, les conflits sont surtout engagés par des ouvriers qualifiés, organisés ou enracinés, et peuvent les opposer à des journaliers, à des femmes ou à des étrangers. Ceux-ci ne s’en trouvent pas pour autant exclus du monde ouvrier à nos yeux : pas plus que nous ne nous sommes tenus à la catégorisation suggérée par le registre des livrets remis aux ouvriers en l’an XII, nous ne pouvons adhérer à celle modelée par les comportements des ouvriers enracinés, les plus qualifiés ou les mieux organisés. D’ailleurs, certaines sources suggèrent, par exemple, que les femmes partagent l’identité ouvrière. Enfin, si la conscience sociale des ouvriers nantais s’aiguise au rythme de l’exacerbation des conflits qui les opposent aux maîtres, elle reste essentiellement professionnelle. Cependant, les nouvelles exigences émises par les patrons à mesure que s’accentue le développement économique les amènent à jeter sur les ouvriers un regard de plus en plus critique, qui peut contribuer à dessiner d’eux une image commune115. À l’instar de leur conscience, les organisations des ouvriers restent professionnelles. La plupart des ouvriers nantais font montre d’une grande capacité d’organisation notamment lors des luttes. Cependant, les différentes organisations qui apparaissent au cours de celles-ci présentent des degrés variés d’institutionnalisation. Si ces organisations offrent différents visages, elles reposent sur les mêmes fondements : le métier, la défense de la condition ouvrière et la cristallisation de la sociabilité et de la solidarité.

    Notes de bas de page

    1 Si l’analyse de la Révolution ne peut ignorer les tensions qui précèdent celle-ci, l’étude du xviiie siècle doit se méfier de la tentation téléologique (Chartier, Roger, Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1990).

    2 Voir notamment J. Nicolas, La rébellion…, op. cit.

    3 Nous empruntons cette formule à S. Kaplan, « Réflexions sur la police… », art. cité.

    4 Par ailleurs, la rémunération des portefaix est liée, en droit, à un tarif (ce qui explique leur absence du registre des livrets remis aux ouvriers en l’an XII, voir chap. ii, p. 84). Cependant, celui-ci constitue en fait un véritable salaire à la tâche, si bien que la position des portefaix s’apparente à celle des façonniers ou des équipes d’ouvriers de la construction navale et du bâtiment. Rappelons que, comme nous l’avons indiqué dans l’introduction générale, le salariat ne constitue pas un indice suffisant pour définir a priori le monde ouvrier.

    5 Voir par exemple AMN, FF 209, ordonnances municipales, 15 février 1714 et 20 février 1777.

    6 AMN, FF 210, sentence du tribunal de police de Nantes, 6 février 1743.

    7 AMN, FF 210, plainte des juges-consuls du Commerce, 5 août 1775 (sur ce conflit, voir plus bas, p. 107).

    8 Voir plus bas, p.104, l’étude de leur société.

    9 En 1720, la municipalité sanctionne l’accord passé entre les poissonnières et un groupe de portefaix (AMN, FF 209, ordonnance municipale pour le tarif du transport des poissons, 19 décembre 1720).

    10 Sur l’image traditionnelle du travail des quais, voir Pigenet, Michel, « À propos des représentations et des rapports sociaux sexués : identité professionnelle et masculinité chez les dockers français (xixe-xxe siècles) », Le Mouvement social, 2002-1, p. 55-74. Rendant compte de Davies, Sam, et autres (éd.), Dock Workers. International Explorations in Comparative Labour History, 1790-1970, Aldershot, Ashgate, 2000, M. Pigenet souligne que « les études signalent, aux antipodes de l’image éculée d’une force de travail purement musculaire et interchangeable, la réalité des apprentissages nécessaires et des qualifications requises », Le Mouvement social, 2005-2, p. 126.

    11 AMN, FF 210, supplique des portefaix de Chézine et de la Fosse, 19 août 1775.

    12 AMN, F 7-C 7-D 4, 25 mai 1842. La reconnaissance des organisations de portefaix à partir de 1817 fait que leur parole transparaît plus dans les sources de la première moitié du xixe siècle. Néanmoins, si cette citation est postérieure à notre période, elle reste valable pour celle-ci car le travail n’a pas changé.

    13 Le règlement de la société des portefaix savonniers indique que « celui qui tombera dans un poste, bon ou mauvais, le fera » (ADLA, 4 E 2-435, 17 mars 1792).

    14 En outre, les tarifs distinguent soigneusement les marchandises portées ou roulées, celles estimées à la quantité ou au poids, celles mises dans des charrettes ou dans des greniers. De nouveau, se trouve suggérée une diversité de gestes qui, s’ils ne constituent certes pas de hautes qualifications, ne sont pas pour autant négligeables.

    15 Nous rejoignons ici la définition du savoir-faire que donne M. Pigenet (citée chap. iv, p. 121).

    16 Sur la dimension symbolique de la qualification voir la définition de celle-ci avancée par G. Gayot et Ph. Minard dans Les ouvriers qualifiés…, op. cit. (citée chap. iv, p. 121).

    17 AMN, FF 209, ordonnance municipale, 22 octobre 1768.

    18 ADLA, 7 U 18, requête des portefaix, 5 fructidor an X.

    19 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Fleurdepied, 7 août 1790.

    20 AMN, FF 210, plainte des frères Dacosta contre les portefaix de la Fosse, 22 avril, et procès-verbal du commissaire Bar, 15 décembre 1779.

    21 AMN, FF 209, 15 février 1714.

    22 ADLA, 7 U 18, procès-verbal du commissaire Guillet.

    23 ADLA, 7 U 18, requête des portefaix, 5 fructidor an X.

    24 AMN, FF 210, plainte des juges-consuls du Commerce, 5 août 1775.

    25 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Albert fils, 3 septembre 1785.

    26 AMN, FF 209, ordonnance municipale, 15 février 1714.

    27 Voir chap. i, p. 64.

    28 ADLA, C 596, registre du Commerce, fos 101-114, 12 mars 1732, transcrits dans Pied, Edouard, Les anciens corps d’art et métier de Nantes, Nantes, Guist’hau-Dugas, 1903, t. 2, p. 394-444.

    29 AMN, FF 209, ordonnance municipale.

    30 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Fleurdepied.

    31 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Fleurdepied, 4 août 1786.

    32 AMN, F 7-C 7-D 1, 22 thermidor an II.

    33 Voir chap. v, p. 161, l’étude des actes de mariage.

    34 ADLA, B 6916-I, inventaire après décès de Laurent Jacquenaud, 28 juin 1780.

    35 AMN, FF 209, ordonnance municipale, 21 décembre 1730.

    36 ADLA, 4 E 3-432, 2 septembre 1782.

    37 Sur la confrérie comme couverture légale de l’organisation ouvrière, voir E Coornaert, Les compagnonnages…, op. cit., p. 295, et J. Nicolas, La rébellion…, op. cit., p. 296. Cette confrérie est la seule que nous connaissons.

    38 AMN, FF 210, sentence du tribunal de police de Nantes, 6 février 1743.

    39 Ce matériel religieux est minutieusement décrit à l’occasion de sa remise au chapelain de Saint-Julien le 12 mai 1752 (AMN, FF 209, procès-verbal de délivrance des ornements des portefaix).

    40 ADLA, 4 E 2-432.

    41 ADLA, 4 E 2-435, 17 mars 1792.

    42 Voir chap. iv, p. 138, la définition de l’organisation ouvrière avancée par Ph. Minard dans Typographes des Lumières, Seyssel, Champ Vallon, 1989, p. 170.

    43 Cette dernière vocation se développe au début du xixe siècle en lien avec la reconnaissance des organisations de portefaix (AMN, F 7-C 7-D 1, supplique des portefaix savonniers, 23 frimaire an X ; et règlement pour les portefaix savonniers, 29 août 1816).

    44 S. Kaplan, « Réflexions sur la police… », art. cité, p. 58.

    45 AMN, FF 209, ordonnance municipale, 22 octobre 1768.

    46 AMN, FF 209, sentence du tribunal de police de Nantes.

    47 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Bar.

    48 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Albert fils.

    49 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Fleurdepied.

    50 AMN, FF 209, sentence du tribunal de police de Nantes, 6 février 1743.

    51 AMN, FF 209, ordonnance municipale, 20 février 1777.

    52 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Fleurdepied.

    53 AMN, FF 210, plainte du Commerce contre les portefaix, 5 août 1775.

    54 Les portefaix ne sont pas sur-représentés parmi les prévenus dans les procédures du présidial de Nantes dans la seconde moitié du xviiie siècle.

    55 B. Garnot estime même que le fossé culturel entre les élites et le peuple s’élargit au xviiie siècle (Le peuple au siècle des Lumières. Échec d’un dressage culturel, Paris, Imago, 1990).

    56 ADLA, L 2083, plainte des officiers de port, 17 messidor an VI.

    57 AMN, FF 209, ordonnance municipale.

    58 J. Meyer indique que les années 1730 consacrent la décisive mutation coloniale du commerce nantais (L’armement…, op. cit.) ; voir aussi Pétré-Grenouilleau, Olivier, Nantes, Plomelin, Palantines, 2003.

    59 AMN, FF 210, déclaration du procureur du roi sur la plainte du sieur Gruel, négociant.

    60 AMN, FF 209.

    61 AMN, FF 210, supplique des portefaix.

    62 AN, F 12-555, notice sur Nantes.

    63 Sur la répartition (partielle) des tâches entre les ports de Nantes et de la Basse-Loire, voir B. Cailleton, La construction navale…, op. cit., p. 155. L’attention portée par la nouvelle municipalité nantaise aux troubles qui éclatent à Paimbœuf le 23 août 1789 témoigne de l’importance de cet avant-port pleinement intégré à l’économie nantaise (voir chap. vi, p. 206).

    64 ADLA, C 676, adresse du Commerce de Nantes au parlement de Bretagne, 1778.

    65 ADLA, C 676, mémoire pour la police du port de Paimbœuf, 17 septembre 1785.

    66 Id.

    67 ADLA, C 676, adresse du Commerce de Nantes au parlement de Bretagne, 1778.

    68 Id.

    69 ADLA, C 676, projet de règlement des constructeurs de Paimbœuf, juillet 1777.

    70 ADLA, C 676, projet de règlement remis par le Commerce à l’Amirauté de Nantes, 19 mai 1785.

    71 On ne relève pas chez les ouvriers des chantiers navals de Paimbœuf l’existence d’une organisation constituée. Cependant, une profonde solidarité leur est nécessaire pour mener le combat salarial quotidien, défendre leur autonomie ou écarter les étrangers.

    72 ADLA, C 676, adresse du Commerce de Nantes au parlement de Bretagne, 1778.

    73 ADLA, C 676, lettre des capitaines dont les navires sont en radoub, 26 mars 1783.

    74 Les capitaines supervisent eux-mêmes les travaux de radoub et d’armement à Paimbœuf.

    75 AMN, HH 171, 29 avril 1784.

    76 AMN, HH 171.

    77 AMN, HH 170, 4 décembre 1766.

    78 AMN, HH 171, 5 décembre 1783.

    79 AMN, HH 170, 28 octobre 1745.

    80 AMN, HH 108.

    81 AMN, HH 171.

    82 AMN, HH 108.

    83 AMN, HH 170.

    84 Nous avons développé cette analyse dans « Y avait-il des ouvrières à Nantes au tournant des xviiie et xixe siècles ? », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 2007-3, actes des journées d’études « travail, femmes et genre », p. 91-108.

    85 AMN, HH 170.

    86 AMN, HH 169.

    87 AMN, FF 257, sentence du tribunal de police de Nantes.

    88 AMN, HH 171, procès-verbaux, août-décembre 1781.

    89 ADLA, B 8726-IV, déclaration du procureur, 23 juillet 1770.

    90 AMN, HH 174.

    91 AMN, HH 174, 11 décembre 1788.

    92 AMN, FF 257.

    93 La suppression des corporations par Turgot provoque la joie des ouvriers qui l’interprètent comme la liquidation de la police du travail, malentendu qui se répétera au début de la Révolution (voir p. 192). Si l’édit ne s’applique pas en Bretagne, les ouvriers nantais n’y sont peut-être pas pour autant insensibles, même si les procès-verbaux dressés pour les corporations ne révèlent pas d’agitation particulière.

    94 E. Coornaert, Les compagnonnages…, op. cit. ; C. Truant, Rites…, op. cit., et M. Sonenscher, Work…, op. cit., citent plusieurs conflits.

    95 AMN, FF 259, plainte de Nicolas Rainard et Pierre Deprez, 13 mai 1752.

    96 AMN, FF 259, déposition de René Gautier, 16 mai 1752.

    97 AMN, FF 259, plainte de Nicolas Rainard et Pierre Deprez, 13 mai 1752.

    98 AMN, FF 259, déposition de René Gautier, 16 mai 1752.

    99 AMN, FF 259, déposition de Joseph Gautier, 16 mai 1752.

    100 AMN, FF 259, cahier de dépositions, 16 mai 1752.

    101 Quelques années plus tard, en 1782, la saisie de plusieurs cannes portées par des tailleurs de pierre révèle l’existence d’un compagnonnage (voir chap. iv, p. 141).

    102 AMN, FF 259, déposition de Jean Greleau, 16 mai 1752.

    103 AMN, FF 257, interrogatoire de Rémy Matuché, 7 juillet 1775.

    104 AMN, FF 257, déclaration du procureur du roi, 2 juillet 1775.

    105 AMN, HH 166, supplique des maîtres taillandiers, 27 août 1764.

    106 AMN, FF 257, interrogatoire d’Ollivier Lanoe, 6 mai 1775.

    107 AMN, FF 258, sentences du tribunal de police de Nantes, 13 novembre 1732 et 5 décembre 1768.

    108 AMN, FF 257, procès-verbal du commissaire Fleur de pied, 10 mars 1776.

    109 AMN, FF 257, interrogatoire de Jean Robin, 4 juillet 1775.

    110 AMN, FF 257, interrogatoire de Mathurin Besson, 4 juillet 1775.

    111 AMN, HH 34, lettre des imprimeurs en indiennes à Guillou, 8 octobre 1787.

    112 Voir chap. i, p. 59.

    113 Une organisation apparaît également chez les graveurs : d’une part, les graveurs du Mans adressent, en l’an VII, une recommandation à l’un des leurs parti à Nantes, et, d’autre part, celui-ci participe à une conduite, pratique sans doute imitée des compagnonnages (ADLA, L 2087, interrogatoire d’Hyppolite Laignel, 7 messidor an VII, et lettre de sa mère, 26 brumaire an VII).

    114 J.-B. Huet, Recherches économiques et statistiques…, op. cit., p. 155.

    115 Sans nier l’importance de ce regard dans la construction de l’identité ouvrière, nous nous focalisons sur le travail qui nous semble le creuset fondamental de cette identité car s’y forgent les pratiques et les valeurs qui constituent la contribution que les ouvriers apportent à son façonnement. De plus, les mutations du travail nous semblent décisives pour leur ampleur comme pour leurs limites : d’ailleurs, l’évolution du regard que les patrons portent sur les ouvriers se nourrit des exigences nouvelles qui accompagnent l’industrialisation comme de la résistance que leur opposent les ouvriers. Nous retrouverons néanmoins cette question du regard porté sur les ouvriers lorsque nous examinerons plus largement la culture des ouvriers nantais au travers des procédures judiciaires (voir chap. v, p. 169).

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    1 Si l’analyse de la Révolution ne peut ignorer les tensions qui précèdent celle-ci, l’étude du xviiie siècle doit se méfier de la tentation téléologique (Chartier, Roger, Les origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 1990).

    2 Voir notamment J. Nicolas, La rébellion…, op. cit.

    3 Nous empruntons cette formule à S. Kaplan, « Réflexions sur la police… », art. cité.

    4 Par ailleurs, la rémunération des portefaix est liée, en droit, à un tarif (ce qui explique leur absence du registre des livrets remis aux ouvriers en l’an XII, voir chap. ii, p. 84). Cependant, celui-ci constitue en fait un véritable salaire à la tâche, si bien que la position des portefaix s’apparente à celle des façonniers ou des équipes d’ouvriers de la construction navale et du bâtiment. Rappelons que, comme nous l’avons indiqué dans l’introduction générale, le salariat ne constitue pas un indice suffisant pour définir a priori le monde ouvrier.

    5 Voir par exemple AMN, FF 209, ordonnances municipales, 15 février 1714 et 20 février 1777.

    6 AMN, FF 210, sentence du tribunal de police de Nantes, 6 février 1743.

    7 AMN, FF 210, plainte des juges-consuls du Commerce, 5 août 1775 (sur ce conflit, voir plus bas, p. 107).

    8 Voir plus bas, p.104, l’étude de leur société.

    9 En 1720, la municipalité sanctionne l’accord passé entre les poissonnières et un groupe de portefaix (AMN, FF 209, ordonnance municipale pour le tarif du transport des poissons, 19 décembre 1720).

    10 Sur l’image traditionnelle du travail des quais, voir Pigenet, Michel, « À propos des représentations et des rapports sociaux sexués : identité professionnelle et masculinité chez les dockers français (xixe-xxe siècles) », Le Mouvement social, 2002-1, p. 55-74. Rendant compte de Davies, Sam, et autres (éd.), Dock Workers. International Explorations in Comparative Labour History, 1790-1970, Aldershot, Ashgate, 2000, M. Pigenet souligne que « les études signalent, aux antipodes de l’image éculée d’une force de travail purement musculaire et interchangeable, la réalité des apprentissages nécessaires et des qualifications requises », Le Mouvement social, 2005-2, p. 126.

    11 AMN, FF 210, supplique des portefaix de Chézine et de la Fosse, 19 août 1775.

    12 AMN, F 7-C 7-D 4, 25 mai 1842. La reconnaissance des organisations de portefaix à partir de 1817 fait que leur parole transparaît plus dans les sources de la première moitié du xixe siècle. Néanmoins, si cette citation est postérieure à notre période, elle reste valable pour celle-ci car le travail n’a pas changé.

    13 Le règlement de la société des portefaix savonniers indique que « celui qui tombera dans un poste, bon ou mauvais, le fera » (ADLA, 4 E 2-435, 17 mars 1792).

    14 En outre, les tarifs distinguent soigneusement les marchandises portées ou roulées, celles estimées à la quantité ou au poids, celles mises dans des charrettes ou dans des greniers. De nouveau, se trouve suggérée une diversité de gestes qui, s’ils ne constituent certes pas de hautes qualifications, ne sont pas pour autant négligeables.

    15 Nous rejoignons ici la définition du savoir-faire que donne M. Pigenet (citée chap. iv, p. 121).

    16 Sur la dimension symbolique de la qualification voir la définition de celle-ci avancée par G. Gayot et Ph. Minard dans Les ouvriers qualifiés…, op. cit. (citée chap. iv, p. 121).

    17 AMN, FF 209, ordonnance municipale, 22 octobre 1768.

    18 ADLA, 7 U 18, requête des portefaix, 5 fructidor an X.

    19 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Fleurdepied, 7 août 1790.

    20 AMN, FF 210, plainte des frères Dacosta contre les portefaix de la Fosse, 22 avril, et procès-verbal du commissaire Bar, 15 décembre 1779.

    21 AMN, FF 209, 15 février 1714.

    22 ADLA, 7 U 18, procès-verbal du commissaire Guillet.

    23 ADLA, 7 U 18, requête des portefaix, 5 fructidor an X.

    24 AMN, FF 210, plainte des juges-consuls du Commerce, 5 août 1775.

    25 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Albert fils, 3 septembre 1785.

    26 AMN, FF 209, ordonnance municipale, 15 février 1714.

    27 Voir chap. i, p. 64.

    28 ADLA, C 596, registre du Commerce, fos 101-114, 12 mars 1732, transcrits dans Pied, Edouard, Les anciens corps d’art et métier de Nantes, Nantes, Guist’hau-Dugas, 1903, t. 2, p. 394-444.

    29 AMN, FF 209, ordonnance municipale.

    30 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Fleurdepied.

    31 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Fleurdepied, 4 août 1786.

    32 AMN, F 7-C 7-D 1, 22 thermidor an II.

    33 Voir chap. v, p. 161, l’étude des actes de mariage.

    34 ADLA, B 6916-I, inventaire après décès de Laurent Jacquenaud, 28 juin 1780.

    35 AMN, FF 209, ordonnance municipale, 21 décembre 1730.

    36 ADLA, 4 E 3-432, 2 septembre 1782.

    37 Sur la confrérie comme couverture légale de l’organisation ouvrière, voir E Coornaert, Les compagnonnages…, op. cit., p. 295, et J. Nicolas, La rébellion…, op. cit., p. 296. Cette confrérie est la seule que nous connaissons.

    38 AMN, FF 210, sentence du tribunal de police de Nantes, 6 février 1743.

    39 Ce matériel religieux est minutieusement décrit à l’occasion de sa remise au chapelain de Saint-Julien le 12 mai 1752 (AMN, FF 209, procès-verbal de délivrance des ornements des portefaix).

    40 ADLA, 4 E 2-432.

    41 ADLA, 4 E 2-435, 17 mars 1792.

    42 Voir chap. iv, p. 138, la définition de l’organisation ouvrière avancée par Ph. Minard dans Typographes des Lumières, Seyssel, Champ Vallon, 1989, p. 170.

    43 Cette dernière vocation se développe au début du xixe siècle en lien avec la reconnaissance des organisations de portefaix (AMN, F 7-C 7-D 1, supplique des portefaix savonniers, 23 frimaire an X ; et règlement pour les portefaix savonniers, 29 août 1816).

    44 S. Kaplan, « Réflexions sur la police… », art. cité, p. 58.

    45 AMN, FF 209, ordonnance municipale, 22 octobre 1768.

    46 AMN, FF 209, sentence du tribunal de police de Nantes.

    47 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Bar.

    48 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Albert fils.

    49 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Fleurdepied.

    50 AMN, FF 209, sentence du tribunal de police de Nantes, 6 février 1743.

    51 AMN, FF 209, ordonnance municipale, 20 février 1777.

    52 AMN, FF 210, procès-verbal du commissaire Fleurdepied.

    53 AMN, FF 210, plainte du Commerce contre les portefaix, 5 août 1775.

    54 Les portefaix ne sont pas sur-représentés parmi les prévenus dans les procédures du présidial de Nantes dans la seconde moitié du xviiie siècle.

    55 B. Garnot estime même que le fossé culturel entre les élites et le peuple s’élargit au xviiie siècle (Le peuple au siècle des Lumières. Échec d’un dressage culturel, Paris, Imago, 1990).

    56 ADLA, L 2083, plainte des officiers de port, 17 messidor an VI.

    57 AMN, FF 209, ordonnance municipale.

    58 J. Meyer indique que les années 1730 consacrent la décisive mutation coloniale du commerce nantais (L’armement…, op. cit.) ; voir aussi Pétré-Grenouilleau, Olivier, Nantes, Plomelin, Palantines, 2003.

    59 AMN, FF 210, déclaration du procureur du roi sur la plainte du sieur Gruel, négociant.

    60 AMN, FF 209.

    61 AMN, FF 210, supplique des portefaix.

    62 AN, F 12-555, notice sur Nantes.

    63 Sur la répartition (partielle) des tâches entre les ports de Nantes et de la Basse-Loire, voir B. Cailleton, La construction navale…, op. cit., p. 155. L’attention portée par la nouvelle municipalité nantaise aux troubles qui éclatent à Paimbœuf le 23 août 1789 témoigne de l’importance de cet avant-port pleinement intégré à l’économie nantaise (voir chap. vi, p. 206).

    64 ADLA, C 676, adresse du Commerce de Nantes au parlement de Bretagne, 1778.

    65 ADLA, C 676, mémoire pour la police du port de Paimbœuf, 17 septembre 1785.

    66 Id.

    67 ADLA, C 676, adresse du Commerce de Nantes au parlement de Bretagne, 1778.

    68 Id.

    69 ADLA, C 676, projet de règlement des constructeurs de Paimbœuf, juillet 1777.

    70 ADLA, C 676, projet de règlement remis par le Commerce à l’Amirauté de Nantes, 19 mai 1785.

    71 On ne relève pas chez les ouvriers des chantiers navals de Paimbœuf l’existence d’une organisation constituée. Cependant, une profonde solidarité leur est nécessaire pour mener le combat salarial quotidien, défendre leur autonomie ou écarter les étrangers.

    72 ADLA, C 676, adresse du Commerce de Nantes au parlement de Bretagne, 1778.

    73 ADLA, C 676, lettre des capitaines dont les navires sont en radoub, 26 mars 1783.

    74 Les capitaines supervisent eux-mêmes les travaux de radoub et d’armement à Paimbœuf.

    75 AMN, HH 171, 29 avril 1784.

    76 AMN, HH 171.

    77 AMN, HH 170, 4 décembre 1766.

    78 AMN, HH 171, 5 décembre 1783.

    79 AMN, HH 170, 28 octobre 1745.

    80 AMN, HH 108.

    81 AMN, HH 171.

    82 AMN, HH 108.

    83 AMN, HH 170.

    84 Nous avons développé cette analyse dans « Y avait-il des ouvrières à Nantes au tournant des xviiie et xixe siècles ? », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, 2007-3, actes des journées d’études « travail, femmes et genre », p. 91-108.

    85 AMN, HH 170.

    86 AMN, HH 169.

    87 AMN, FF 257, sentence du tribunal de police de Nantes.

    88 AMN, HH 171, procès-verbaux, août-décembre 1781.

    89 ADLA, B 8726-IV, déclaration du procureur, 23 juillet 1770.

    90 AMN, HH 174.

    91 AMN, HH 174, 11 décembre 1788.

    92 AMN, FF 257.

    93 La suppression des corporations par Turgot provoque la joie des ouvriers qui l’interprètent comme la liquidation de la police du travail, malentendu qui se répétera au début de la Révolution (voir p. 192). Si l’édit ne s’applique pas en Bretagne, les ouvriers nantais n’y sont peut-être pas pour autant insensibles, même si les procès-verbaux dressés pour les corporations ne révèlent pas d’agitation particulière.

    94 E. Coornaert, Les compagnonnages…, op. cit. ; C. Truant, Rites…, op. cit., et M. Sonenscher, Work…, op. cit., citent plusieurs conflits.

    95 AMN, FF 259, plainte de Nicolas Rainard et Pierre Deprez, 13 mai 1752.

    96 AMN, FF 259, déposition de René Gautier, 16 mai 1752.

    97 AMN, FF 259, plainte de Nicolas Rainard et Pierre Deprez, 13 mai 1752.

    98 AMN, FF 259, déposition de René Gautier, 16 mai 1752.

    99 AMN, FF 259, déposition de Joseph Gautier, 16 mai 1752.

    100 AMN, FF 259, cahier de dépositions, 16 mai 1752.

    101 Quelques années plus tard, en 1782, la saisie de plusieurs cannes portées par des tailleurs de pierre révèle l’existence d’un compagnonnage (voir chap. iv, p. 141).

    102 AMN, FF 259, déposition de Jean Greleau, 16 mai 1752.

    103 AMN, FF 257, interrogatoire de Rémy Matuché, 7 juillet 1775.

    104 AMN, FF 257, déclaration du procureur du roi, 2 juillet 1775.

    105 AMN, HH 166, supplique des maîtres taillandiers, 27 août 1764.

    106 AMN, FF 257, interrogatoire d’Ollivier Lanoe, 6 mai 1775.

    107 AMN, FF 258, sentences du tribunal de police de Nantes, 13 novembre 1732 et 5 décembre 1768.

    108 AMN, FF 257, procès-verbal du commissaire Fleur de pied, 10 mars 1776.

    109 AMN, FF 257, interrogatoire de Jean Robin, 4 juillet 1775.

    110 AMN, FF 257, interrogatoire de Mathurin Besson, 4 juillet 1775.

    111 AMN, HH 34, lettre des imprimeurs en indiennes à Guillou, 8 octobre 1787.

    112 Voir chap. i, p. 59.

    113 Une organisation apparaît également chez les graveurs : d’une part, les graveurs du Mans adressent, en l’an VII, une recommandation à l’un des leurs parti à Nantes, et, d’autre part, celui-ci participe à une conduite, pratique sans doute imitée des compagnonnages (ADLA, L 2087, interrogatoire d’Hyppolite Laignel, 7 messidor an VII, et lettre de sa mère, 26 brumaire an VII).

    114 J.-B. Huet, Recherches économiques et statistiques…, op. cit., p. 155.

    115 Sans nier l’importance de ce regard dans la construction de l’identité ouvrière, nous nous focalisons sur le travail qui nous semble le creuset fondamental de cette identité car s’y forgent les pratiques et les valeurs qui constituent la contribution que les ouvriers apportent à son façonnement. De plus, les mutations du travail nous semblent décisives pour leur ampleur comme pour leurs limites : d’ailleurs, l’évolution du regard que les patrons portent sur les ouvriers se nourrit des exigences nouvelles qui accompagnent l’industrialisation comme de la résistance que leur opposent les ouvriers. Nous retrouverons néanmoins cette question du regard porté sur les ouvriers lorsque nous examinerons plus largement la culture des ouvriers nantais au travers des procédures judiciaires (voir chap. v, p. 169).

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