Préface
p. 11-12
Texte intégral
1L’Histoire est une bien simple discipline, puisqu’il suffit – presque – de poser les bonnes questions aux documents.
2On peut donc, on pouvait donc se demander pourquoi personne n’avait abordé de front une question en apparence bien évidente : quel rapport entre l’histoire révolutionnaire, si singulière et donc si illustre, d’une ville comme Nantes, et le fait qu’il s’agisse d’une grande ville industrielle, et donc ouvrière ? Longtemps à vrai dire l’historiographie s’est contentée d’une réponse dont le simplisme convenait à deux camps toujours vivants, celui des Blancs et celui des Bleus : le rôle du méchant Carrier, un étranger à la ville, expliquait tout ou presque, et exonérait les malheureux Nantais de tout ce qu’il n’était pas possible d’assumer.
3Réponse commode à tous égards, mais réponse bien explicable, si l’on veut bien descendre au niveau des cuisines de l’histoire : il n’existait pas en effet de source qui permette de suivre le comportement du peuple nantais ni même, à vrai dire, de le bien connaître.
4Et c’est là qu’intervient l’immense mérite – il faudrait écrire : l’obstination – de Samuel Guicheteau, la volonté très forte de venir à bout d’un « trou noir » de nos connaissances, le désir aussi de proposer au public un exemple qui enrichisse notre connaissance de la Révolution française vécue et comprise au niveau de ses acteurs les plus modestes. Il a, d’abord, su exhumer un formidable document, ce registre des livrets remis aux ouvriers en l’an XII, qui livre un instantané unique du monde ouvrier à la fin de la décennie révolutionnaire. Il a, ensuite, mobilisé les documents bien au-delà des sources classiques que sont les registres de la capitation et ceux de l’état civil, bien au-delà aussi des bribes d’archives industrielles et de l’incontournable « série L » des archives révolutionnaires : les archives judiciaires, en particulier, ont fourni non seulement les précieux inventaires après décès, mais surtout procédures criminelles et procès-verbaux de police, irremplaçable accès à la parole des intéressés.
5Cela nous donne un livre où « le peuple a la parole », un livre, pour le formuler plus classiquement, dans lequel le document brut est amplement cité : rien que pour ce plaisir, le travail mériterait l’estime, et permettrait par une lecture cursive la plongée dans une période que nous savons tous décisive de notre histoire, mais que Samuel Guicheteau contribue à désacraliser.
6Il a en effet choisi d’insérer l’étude de la période révolutionnaire dans presque un siècle d’histoire, de 1740 à 1815, et je tiens à souligner l’importance d’un choix qui n’est pas encore entré, même aujourd’hui, dans les évidences de l’historien. Il y a là bien plus en effet que le classique souci de comprendre l’« avant » et de mesurer les effets de la Révolution sur l’« après ». Insérer la décennie révolutionnaire, insérer a fortiori l’an II si crucial à Nantes, en un presque siècle d’histoire contribue à faire de la Révolution un moment fort, un possible tournant, mais rien de plus : c’est en défendre l’héritage – et cela peut être le souci d’un historien citoyen, particulièrement de nos jours – que de proposer de l’événement une lecture plus fidèle à la réalité, celle de l’histoire d’hommes et de femmes qui étaient des hommes et des femmes de « l’Ancien régime » et non pas, tout à coup, des hommes nouveaux…
7Samuel Guicheteau a choisi, aussi, de faire de l’histoire sociale, en un temps historiographique où elle n’est vraiment pas à la mode : ce n’est pas seulement rare et courageux, c’est juste, et c’est prendre position pour l’avenir. Il n’est pas en effet d’histoire sans ce fondement – un des fondements – qu’est l’histoire sociale, entendue évidemment au sens large : cette histoire sociale là est aussi une histoire économique, culturelle, politique parfois. Après l’essentiel travail d’Olivier Pétré-Grenouilleau sur le monde de l’armement – lui aussi abordé, et la convergence doit être soulignée, sur une période longue embrassant la Révolution –, nous voici enfin capables de comprendre les mécanismes de cette grande ville et de cette métropole économique qu’est Nantes à la fin du xviiie siècle.
8Ce n’est pas en effet faire injure à ces deux historiens de souligner qu’une des dimensions de leur travail est d’avoir proposé aussi de l’ » histoire locale ». Samuel Guicheteau nous livre un univers doublement méconnu : l’autre face de la Nantes négrière et maritime, la ville industrielle et ouvrière ; l’autre histoire industrielle et ouvrière de Nantes avant les succès de la fin du xixe siècle, conserverie, biscuiterie et autre métallurgie, qui occulteront la grande époque de l’industrie textile – et pas seulement des indiennes –, la première grande époque ouvrière de Nantes.
9C’est beaucoup de mérites en un seul livre.
Auteur
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