La post-vérité est-elle un marqueur de notre temps ?
Le cas de l’Ukraine
p. 99-114
Texte intégral
1Dans l’étude de la post-vérité, le cas ukrainien est particulièrement intéressant. La guerre déclenchée par Vladimir Poutine le 24 février 2022 a été justifiée et accompagnée par la diffusion et l’exploitation massive de fausses nouvelles qui prolongeaient les campagnes de désinformation menées par la Fédération de Russie, depuis 2014, dans le contexte du conflit dans les républiques séparatistes de l’Est. L’analyse de ce discours propagandiste est riche d’enseignements. Souvent considérée comme le laboratoire à ciel ouvert des opérations de manipulation des faits et de recours à la post-vérité1, l’Ukraine a, bien malgré elle, permis à la Russie de perfectionner des méthodes et des techniques d’influence qui ont été déployées ensuite dans l’Union européenne et aux États-Unis. Elle a été le théâtre d’une des plus importantes vagues d’opérations informationnelles jamais connues2. Avec l’annexion de la Crimée et la naissance du conflit dans le Donbass en 2014, consécutif à la révolution du Maïdan, le pays a été bombardé par une masse de fausses informations et a été la cible d’opérations d’influence destinées, sous diverses formes, à affaiblir le gouvernement nouvellement élu, à diviser la population et à priver l’Ukraine de ses appuis internationaux3. Encore en 2020, selon un rapport de USAID4, les Ukrainiens, en dépit de leur défiance à l’égard des médias russes, connus pour être une source abondante de désinformation, arrivaient peu à se prémunir des fausses informations.
2Nous nous proposons, dans cette contribution, d’analyser le cas de la propagande russe en Ukraine à la lumière du concept de post-vérité. Nous chercherons ainsi à déterminer comment sont produits, en fonction des émotions, des opinions personnelles et d’un certain imaginaire collectif, des « faits alternatifs ». Nous tenterons aussi de savoir jusqu’à quel point les fausses nouvelles russes constituent un marqueur de notre temps, comme l’affirment Ralph Keyes5 ou Sabrine Tanquerel6 ou si, au contraire, elles reprennent des tendances préexistantes. En mettant en perspective le présent avec des cas plus anciens, cet article s’attache, en d’autres termes, à évaluer l’aspect novateur des post-vérités actuelles.
3Avant d’analyser les manœuvres qui ont accompagné le déclenchement de l’invasion russe de l’Ukraine le 24 février 2022, nous présenterons les méthodes qui ont été utilisées depuis 2014. Nous nous pencherons sur quelques « faits alternatifs » : l’affirmation répétée que le mouvement Maïdan et le gouvernement provisoire installé à sa suite sont fascistes et nazis, l’idée selon laquelle l’Ukraine, au moment de l’annexion de la Crimée, était contrôlée par des puissances étrangères, l’annonce du ministre des Affaires étrangères ukrainien, Dmytro Kuleba, d’une réconciliation avec la Russie, ainsi qu’un deep fake du président Zelensky.
La guerre en Ukraine et les « faits alternatifs »
4Le narratif russe se construit en partie autour d’un élément exact, à savoir les sollicitations répétées du FMI et de l’UE pour que Kyiv accepte la réforme du système bancaire ukrainien et accroisse la transparence et l’efficacité du secteur public. La satisfaction de ces demandes, et d’autres, axées sur la lutte contre la corruption et la pérennisation de l’État de droit, conditionnent le versement des aides financières par ces deux institutions. La Russie insinue qu’en acceptant ces demandes, l’Ukraine en viendra à passer tout entière dans l’orbite géopolitique des États-Unis et finira par intégrer l’OTAN. Selon ce qui était diffusé sur les ondes de la télévision russe, les militants qui saisissent le pouvoir à Kyiv en 2014 ont pu atteindre leurs objectifs parce que la révolution du Maïdan a été organisée par les « mondialistes », afin de renverser le gouvernement légitime d’Ukraine et le remplacer par des hommes de paille à leur solde. Cette cabale devait permettre aux États-Unis de gouverner en sous-main l’Ukraine, de s’approprier ses ressources naturelles et de contrôler ses entreprises publiques. Cette rhétorique était déjà assez alarmante, mais, très rapidement, le discours du Kremlin est passé à un autre niveau, pour situer son action dans un immense combat civilisationnel entre un Occident vicié et une Russie gardienne de traditions culturelles et spirituelles menacées. À la fin de ce combat, l’Ukraine est destinée à revenir dans le giron de la Russie. C’est donc moins le régime en place à Kiyv qui est en jeu que l’existence de l’Ukraine elle-même.
5Pour réussir à légitimer une telle histoire, la diabolisation des autorités ukrainiennes était indispensable. Les Russes, et le ministre des Affaires étrangères Sergeï Lavrov au premier chef, avaient déjà taxé « d’extrémiste », voire de « nazi », le mouvement Maïdan, en 2014. Comparant les manifestations de 2013-2014 aux agitations qui avaient accompagné la montée du nazisme dans les années 1930, ils les avaient qualifiées de « Révolution brune ». Cet argument a été repris par le président pro-russe destitué (Viktor Ianoukovytch) qui, en exil en Russie, s’est dit victime d’un coup d’État comparable à celui perpétré par les nazis7. L’emploi d’une telle terminologie, particulièrement lourde de sens en Ukraine, est significatif. Le nazisme représente à l’évidence un mal absolu que toute la population doit combattre. En activant un référent profondément ancré cognitivement et émotionnellement, l’accusation de nazisme était donc de nature à déclencher une réaction immédiate, bien qu’elle ne repose sur aucune analyse sérieuse des faits. L’effet rhétorique a été accru par la diffusion d’images de violences très choquantes (souvent sorties de leur contexte) qui ont considérablement ému la population russophone, notamment la tranche d’âge la plus âgée, provoquant un réflexe de résistance face à un « retour » possible du mal absolu. Les événements de la place Maïdan ont ainsi pu être présentés comme autant de preuves d’un coup d’État fomenté par des nazis.
6Autre moment fort de la campagne de propagande russe : l’annexion de la Crimée, le 17 mars 20148. Beaucoup d’analystes estiment que, dans un premier temps, l’annexion est devenue légitime dans l’esprit des habitants de la péninsule par le biais de médias russes, populaires en cette période, comme Russia 24, NTV, Channel One (ORT) et Russia-19. En Crimée, la population ne connaissait pas, ou connaissait mal, les causes des manifestations du Maïdan. Le récit proposé par les médias pro-russes instillait la crainte que cette révolution violente ne mette en péril, si elle s’étendait, l’intégrité physique et les libertés individuelles et collectives des habitants de la péninsule10. En jouant sur les émotions bien plus que sur la rationalité, la désinformation russe a atteint ses objectifs : lorsque l’armée russe a offert sa « protection », beaucoup de personnes l’ont acceptée avec soulagement.
7En coordination avec des actions concrètes (dont la construction d’un État policier et le camouflage de bombardements russes sur le Donbass en bombardements ukrainiens), des manœuvres propagandistes très similaires à ce qui a eu lieu durant la révolution Maïdan ont été observées pendant la guerre dans le Donbass qui a démarré en 2014. Dans ce territoire de l’est, une campagne destinée à provoquer la peur et la défiance à l’encontre du Maïdan a été largement relayée par les médias d’État russes. Pour accentuer l’enfermement des habitants dans un univers médiatique sous haute surveillance11, les possibilités d’accès à d’autres sources d’information, potentiellement plus objectives ou relayant un autre point de vue, ont été restreintes, grâce au blocage ou brouillage de certaines chaînes de médias ukrainiens. Dès lors, la réalité des faits de guerre a d’autant moins pu atteindre la population russophone que celle-ci, préparée à croire le discours officiel, pouvait difficilement douter de la véracité des faits relatés en s’alimentant à d’autres sources. La télévision a tout spécialement été mise à contribution dans cette campagne propagandiste. Comme le fait remarquer Daniil Dondourei, membre de la commission d’État pour l’attribution des licences de radio et de télédiffusion en 2004,
« la réalité empirique dans laquelle nous évoluons, nous agissons, nous existons, a fusionné avec la réalité télévisuelle – retouchée et construite – que nos écrans restituent. Au niveau psychologique, ces deux réalités sont devenues interchangeables et la deuxième dicte nos réactions exactement de la même façon que la première12 ».
8Enfin, des trolls se sont appliqués à multiplier les contenus pro-russes et anti-occidentaux sur les réseaux sociaux (dont Vkontakte, un réseau largement utilisé dans le Donbass), sur plusieurs forums populaires et sur différents blogues afin de rejoindre un maximum d’Ukrainiens.
9Le portrait d’une Ukraine nazie a été largement diffusé (Ukraine World a pu identifier 12 678 messages dans 484 sources qui l’ont relayé) par les chaînes de télévision interdites en 2021 par le pouvoir ukrainien pour cause de propagande russe : 112 Ukraine, NewsOne et ZIK13 notoirement liées à Viktor Medvedchuk (oligarque pro-russe, parrain de la fille du président Poutine et leader du parti d’opposition du gouvernement de Kyiv), ainsi que par les députés du parti de Medvedchuk, Opposition Platform – For Life. Cet imaginaire a nourri directement l’idée d’une « nazification » du régime ukrainien.
10Apparue en décembre 2020 sur différents canaux et médias russes (parmi lesquels Baltnews14, Novorossia, Ruposters, Utro.ru), l’affirmation selon laquelle le ministre des Affaires étrangères ukrainien aurait, lors d’une conférence de presse, annoncé son intention de se rapprocher de la Russie est aussi un exemple intéressant de fausse nouvelle. Les propos du ministre, cible régulière d’informations mensongères, ont été isolés et décontextualisés. Ont ainsi été supprimés les passages dans lesquels Dmytro Kuleba faisait valoir que la reprise de relations apaisées avec la Russie ne serait envisageable qu’une fois l’occupation par la Russie des territoires ukrainiens terminée et la souveraineté du pays rétablie.
11Au moment de la conférence de presse de Kuleba, la question de la guerre dans le Donbass était particulièrement sensible. Promesse de campagne du président Porochenko, la fin du conflit n’a pas été atteinte sous son mandat, et encore moins le retour sous l’autorité de Kyiv des territoires occupés et annexés par la Russie dans l’est du pays. Lors de son investiture en 2019, le président Zelensky avait exprimé lui aussi sa volonté de mettre à tout prix un terme à la guerre. Cette déclaration avait été mal perçue par les segments de la population les plus rétifs à l’idée d’abandonner aux séparatistes des territoires pour lesquels des soldats ukrainiens se battaient et mouraient depuis cinq ans. Elle lui avait tout spécialement aliéné le soutien des militaires, des vétérans et des familles endeuillées. Ce contexte explique qu’à la mi-septembre 2019, la cote de popularité du président soit tombée à 31.8 %. L’instrumentalisation par la Russie de la déclaration de Kuleba a permis de raviver la défiance vis-à-vis du gouvernement. La viralité d’Internet a joué un grand rôle dans la diffusion de cette fausse information qui, initialement véhiculée sur les canaux russes, a fini par atteindre un public plus large, au-delà des seuls convaincus.
12Comme dernier exemple de fausses nouvelles, citons la mise en ligne, le 16 mars 2022, d’une vidéo mettant en scène le président ukrainien Zelensky annonçant son départ de la capitale et appelant les Ukrainiens à rendre les armes. Il s’agissait d’un deep fake, une image composée artificiellement mais si réaliste15 que le vrai Volodymyr Zelensky a dû publier un démenti. Cette manipulation de l’information a peu impacté la population ukrainienne, d’une part parce que les Ukrainiens connaissaient l’existence de ce genre de manipulation et n’envisageaient pas leur capitulation, et d’autre part, parce que le démenti est venu très rapidement. La présidence ukrainienne, très présente et active dans les médias et sur les réseaux sociaux, a pu facilement démonter le subterfuge en utilisant les outils technologiques à sa disposition.
13Bien que l’effet sur la population ukrainienne ait été limité, la fausse vidéo de Zelensky n’en est pas moins une première en ce qui concerne les outils de manipulation informationnelle depuis le début du conflit. L’emploi d’un deep fake porte le conflit informationnel à un niveau supérieur à ce qui avait pu être observé jusqu’alors et va bien au-delà des photomontages, vidéos manipulées et autres images d’archives décontextualisées. Enfin, quoique cette vidéo falsifiée n’ait pas atteint son objectif, elle n’en faisait pas moins écho, certes de manière déformée, à la position du président lors de son investiture de 2019. Très éloignée de la posture du chef de guerre adoptée en mars 2022, elle aurait pu servir de levier efficace pour ébranler les certitudes de la population sur un sujet aussi émotionnel et anxiogène que la guerre. Si cette manipulation avait atteint son but, elle aurait débouché sur une réorganisation des forces ukrainiennes, le découragement des combattants et des civils ainsi que la validation du discours du président russe qui, au mépris des faits, a annoncé, le 16 mars 2022, le succès de son opération militaire.
14Après qu’à la fin de l’année 2021, la Russie a massé quelques 190 000 hommes aux frontières ukrainiennes, exigé que l’OTAN fournisse l’assurance de ne jamais intégrer l’Ukraine dans l’alliance, revendiqué l’application complète des accords de Minsk II et un retour de l’emprise territoriale de l’alliance à celle de l’acte fondateur de 1997, Moscou a reconnu l’indépendance des Républiques populaire de Donetsk et Luhansk, le 21 février 2022, juste avant d’envahir massivement l’Ukraine, trois jours plus tard. Pour annoncer l’invasion à la population russe et au monde, le président Poutine, tout en assurant que la Russie n’imposerait rien par la force, a fait état d’une « opération militaire spéciale », nécessitée par l’obligation de protéger les habitants russophones des Républiques populaires de Donetsk et Luhansk, victimes d’un génocide orchestré par Kyiv. Très tôt, il est devenu évident, grâce aux reportages des journalistes présents sur place et aux images satellites, que la Russie procédait en réalité à une invasion massive de l’Ukraine, par l’est, le sud et le nord.
15Le pouvoir russe a pu jouer à fond sur l’idée préconçue d’une Russie protectrice des populations oppressées par un État russophobe, voire génocidaire, dans la ligne directe de la grande guerre patriotique de 1941-194516. La population russe a pu tout de suite se sentir interpelée quand le président Poutine a expliqué agir afin de « dénazifier » l’Ukraine et fait vibrer la corde patriotique17. Soumise à une historiographie fondée sur l’image d’une forteresse assiégée, elle a admis d’emblée que seul un pouvoir fort pouvait protéger la Russie de la menace que représentait pour elle un Occident hostile. C’est ainsi que les esprits ont été méticuleusement préparés à ce que les informations relayées par le pouvoir, via les médias, suscitent une mobilisation émotionnelle forte et durable. Ceux qui n’ont pas cru cette version des faits et ont voulu manifester contre la guerre l’ont fait à leurs risques et périls. L’action collective faisant courir des risques personnels à chacun des protestataires18, plusieurs ont préféré garder le silence dans le but de se protéger ou de protéger leur famille.
Nouveauté de la post-vérité ?
16Les fausses nouvelles mentionnées sont-elles si différentes de celles produites autrefois ? Afin d’évaluer leur caractère novateur, la suite de notre texte analyse quelques « alter-récits » diffusés d’une part pendant l’Holodomor, d’autre part au moment de l’arrivée de l’Armée rouge à Berlin.
L’Holodomor
17Orchestré par Moscou en 1932-1933 pour affaiblir l’Ukraine, l’Holodomor est une famine qui a tué, selon les estimations, entre 2,5 et 5 millions d’individus. Cette pénurie alimentaire a eu lieu alors que Moscou continuait à exporter les céréales dont la population ukrainienne avait tant besoin19. Elle a été reconnue en 2008 par le Parlement européen comme un crime contre l’humanité.
18Bien que la Russie ne nie plus l’effet des politiques staliniennes sur la famine, elle en conteste encore le caractère génocidaire et elle a plusieurs fois tenté de camoufler la vérité. Elle se situe dans une certaine mesure dans la lignée de la propagande soviétique des années 1930, qui organisait les visites d’officiels étrangers dans des zones ukrainiennes dans lesquelles les signes de carences alimentaires étaient invisibles. Ces personnalités, dont le prix Nobel de littérature Bernard Shaw, ou le président du conseil français Édouard Herriot, ont ensuite déclaré de bonne foi n’avoir pas constaté de famine en Ukraine. Le second était allé jusqu’à dire que ce qu’il avait vu en Russie était beau, ce qui avait été immédiatement relayé par La Pravda. Reprises par des publications communistes diffusées à l’extérieur de la Russie, les déclarations de Herriot avaient permis de dissimuler la situation réelle à l’échelle internationale. La crédibilité reconnue de l’homme d’État français avait contribué à accentuer le caractère persuasif du message auprès des lecteurs russes de la Pravda, comme des publics étrangers. Cet exemple illustre le glissement, décrit par Fuller, des faits vers une fiction portée au rang de connaissance avérée20.
19Après la chute du IIIe Reich et la révélation des arcanes de son système de propagande, les organes de presse et d’information soviétiques ont accusé les nazis d’avoir forgé de toutes pièces leurs révélations sur l’Holodomor. Il est vrai qu’afin de pousser les Ukrainiens à se rebeller contre l’Armée rouge qui combattait les troupes allemandes, les Allemands avaient cherché à diffuser des informations et des images sur l’Holodomor auprès des Ukrainiens de manière à entraîner l’adhésion de ces derniers au régime hitlérien. Comme les nazis étaient connus dans l’après-guerre pour avoir diffusé une propagande mensongère et s’être rendus coupables d’atrocités, ils étaient spontanément soupçonnés d’avoir falsifié les faits relatifs à l’Holodomor. Les Occidentaux, peu informés sur ce qui se passait dans les années 1930 dans cette partie du monde et horrifiés par la découverte des atrocités nazies, ne prêtèrent à peu près aucun crédit aux informations livrées par les Allemands. C’est ainsi que les faits ont eu moins d’effet sur l’opinion publique que les appels à l’émotion et à la subjectivité qui ont contribué à estomper, voire gommer, l’atrocité de l’Holodomor.
L’arrivée de l’Armée rouge à Berlin
20D’autres moments de l’histoire ont fait l’objet de manipulations qui ressemblent à ce que recouvre le terme de post-vérité. Tel est le cas d’une photo assez célèbre représentant des soldats soviétiques hissant le drapeau rouge au-dessus du Reichstag, en 1945. Cette photo de Yevgeny Khaldei, réalisée pour TASS, l’une des principales agences de presse de l’URSS, est l’un des symboles forts de la victoire de l’Armée rouge sur le nazisme. Prise dans les premiers jours de mai 1945, elle a été diffusée dans Ogoniok dès le 13 mai. Elle incarne les valeurs promues au sein de la population et héroïse une armée faite de simples soldats qui se battent au nom de la liberté des peuples, et participent à ce que le dernier conflit mondial soit baptisé « guerre patriotique » en Russie.
21La critique historique de l’image révèle pourtant une autre réalité. Commandée par le Kremlin, la photo a été retouchée pour correspondre à l’imaginaire collectif. De fait, dans la version originale, si l’homme qui plante le drapeau est bien tenu aux chevilles par un autre soldat, il porte à chaque poignet une montre, ce qui le trahit comme pillard et le situe aux antipodes de l’image glorieuse et désintéressée du soldat soviétique. Les montres ont donc été effacées du cliché reproduit dans les médias.
Ressemblances et différences
22Dans les exemples de l’Holodomor et de la photo des soldats soviétiques hissant le drapeau rouge au-dessus du Reichstag, on retrouve les mêmes éléments centraux que dans la propagande russe au sujet de l’Ukraine depuis 2014. Comme l’écrivait l’historien Marc Bloch21, une fausse nouvelle ne doit rien, au-delà de l’incident déclencheur, au hasard. Elle résulte de représentations collectives préexistantes et facilite une « agitation émotionnelle » qui se fonde sur des imaginaires anciens, voire archaïques. Tel est bien le cas des exemples invoqués dans notre contribution. Dans les cas qui viennent d’être exposés, on constate que, bien souvent, une vérité subjective tend à supplanter une vérité objective alors même que la première sous-estime, quand elle ne les ignore pas, les preuves tangibles disponibles.
23Si l’élaboration des narratifs repose sur des mécanismes similaires, en 1930, 1945 et 2022, il reste que les supports de diffusion des contenus sont notoirement différents. Cette divergence est de première importance. En effet, la manipulation de l’Holodomor ou du cliché des soldats soviétiques s’est effectuée via les journaux, la radio et le bouche à oreille. Dans les cas plus récents, outre ces canaux traditionnels, les influenceurs disposent de l’Internet qui, abolissant le temps et l’espace, les exonère des contraintes induites par la verticalisation de la transmission de l’information.
24Jusqu’aux années 1990, un émetteur qui utilisait un journal mainstream avait une relative maîtrise de son message et savait par qui et à quel moment il serait reçu. Cette prévisibilité s’appliquait également aux interviews et aux reportages des journaux télévisés. Aujourd’hui, repris et retransmis sur une multitude de canaux, un message peut être discuté et contesté par des experts comme par des béotiens, dont la parole aura autant de poids et de visibilité que celle d’un savant. Enfin, le potentiel de viralité, c’est-à-dire de transmission et de répétition du message, contribue à en accroître le pouvoir de conviction. Ce mécanisme renforce encore les différents biais cognitifs (biais de représentativité, biais de conformisme, biais de capacité de la mémoire, etc.) mis en évidence par Daniel Kahnemann et Amos Tversky22. Enfin, la marée d’éléments subjectifs, parfois mensongers, risque de noyer les faits objectifs au détriment de leur pouvoir de conviction. Un exemple en est fourni par le crash du vol MH17 de la compagnie Malaysia Airlines au-dessus des territoires occupés du Donbass. Les organes d’information russes ont saturé l’espace médiatique en les inondant de discours fantaisistes et complotistes. Si une de ces théories soutenait que les passagers de l’avion étaient déjà morts au moment de leur décollage d’Amsterdam, une autre affirmait qu’un avion de combat aurait visé celui dans lequel se trouvait Vladimir Poutine alors qu’une dernière envisageait une opération menée par les illuminati ou par des extraterrestres23.
Conclusion
25Si, à la faveur de la viralité et de la facilité de reproduction qu’autorise Internet, la post-vérité peut désormais se répandre très rapidement, peut-on considérer que sa structure profonde soit si différente aujourd’hui ? Dans les exemples analysés dans notre texte, il apparaît que non.
26L’observation de plusieurs opérations d’influences et de fausses nouvelles montre que les mécanismes qui définissent la post-vérité, loin d’être nouveaux, sont similaires à ceux utilisés au cours de la première moitié du xxe siècle. Le véritable marqueur d’originalité réside dans l’évolution technologique, particulièrement dans l’émergence du numérique qui a permis d’accélérer la diffusion des fake news, d’en accroître la visibilité et la disponibilité. Le flux permanent d’informations disperse l’attention des internautes et réduit d’autant le temps qu’ils peuvent consacrer à la vérification des faits, au recoupement et à l’analyse critique des données qui leur parviennent. Cette conséquence des progrès techniques n’est pas une fatalité dans la mesure où ils offrent les antidotes aux problèmes qu’ils génèrent : une recherche méthodique et attentive sur Internet permet de percer rapidement les supercheries. À titre d’exemple, une des opérations informationnelles menée au détriment de l’Ukraine montrait une femme qui figurait dans plusieurs contenus où elle représentait successivement une habitante d’Odessa, une militante en Crimée, une manifestante anti-Maïdan, une mère de soldat24 et finalement une réfugiée à Donetsk25. Malheureusement, la raison objective s’incline souvent devant l’émotion ou le parti pris qui, renforcé par la force de persuasion des images et des émotions, laisse peu de chances aux connaissances plus objectives.
27Les enjeux liés à la manipulation des faits et à la multiplication des contre-vérités risquent de prendre d’autant plus d’importance que l’Europe est le théâtre d’un conflit de haute intensité. Le comportement de la Russie qui, depuis plusieurs années, multiplie les opérations d’influences mêlant fausses nouvelles, vidéos manipulées, trolling sur les réseaux sociaux, montages vidéo et autres décontextualisations d’images et de discours, peut faire craindre une prolifération des fausses nouvelles destinées à orienter les opinions publiques mondiales. Dans Les origines du totalitarisme, Hannah Arendt écrivait que « dans un monde incompréhensible en changement permanent, les masses avaient atteint un point où elles croyaient en même temps à tout et à rien, où elles pensaient que tout était possible et rien n’était vrai26 ». Pour tous ceux qui craignent la montée d’un nouveau fascisme, ces mots revêtent encore de nos jours une grande acuité.
Notes de bas de page
1Weedon Jen, « Beyond ‘Cyber War’: Russia’s Use of Strategic Cyber Espionage and Information Operations in Ukraine », in Kenneth Geers (dir.), Cyber War in Perspective. Russian Aggression against Ukraine, Tallinn, NATO CCD COE Publications, 2015. Greenberg Andy, « Hunting the Hackers: How Ukraine became Russia’s Test Lab for Cyberwar », Wired, 20 juin 2017, [https://www.smh.com.au/world/hunting-the-hackers-how-ukraine-became-russias-test-lab-for-cyberwar-20171017-gz2dtx.html], consulté le 8 décembre 2022.
2Geers Kenneth, Cyber War in Perspective, op. cit.
3Dugoin-clement Christine, « Utiliser les potentialités du cyber pour des opérations psychologiques ciblées en temps de paix ? », Dynamiques internationales, vol. 13, 2018, p. 1-21.
4USAID, Viewers’ critical Thinking skills improve with Social Media Videos, USAID Report, 2020.
5Keyes Ralph, The Post-Truth Era. Dishonesty and Deception in Contemporary Life, New York, St. Martin’s Press, 2004.
6Tanquerel Sabrina, « Quand l’exigence de vérité devient secondaire », The Conversation France, 12 février 2017, [https://theconversation.com/quand-lexigence-de-verite-devient-secondaire-70718], consulté le 8 décembre 2022.
7Keating Joshua, « En Ukraine, des fascistes contre des nazis ? », Slate, 22 février 2014, [https://www.slate.fr/story/83791/ukraine-fascistes-nazis], consulté le 8 décembre 2022.
8Greene David et Migaki Lauren, « In Crimea, Many Signs of Russia, Few of Resistance », NPR, 27 octobre 2014, [https://www.npr.org/sections/parallels/2014/10/27/358564273/in-crimea-many-signs-of-russia-few-of-resistance], consulté le 8 décembre 2022.
9Henkhaus Luke, « Contemporary Media Use in Ukraine », Broadcasting Board of Governors, 14 mars 2022.
10Yuhas Alan, « Russian propaganda over Crimea and the Ukraine : how does it work ? », The Guardian, 17 mars 2014, [https://www.theguardian.com/world/2014/mar/17/crimea-crisis-russia-propaganda-media], consulté le 8 décembre 2022.
11Dauce Françoise, « Éprouver le politique dans un média Russe : La délicate élaboration des nouvelles en conférence de rédaction », Revue d’études comparatives Est-Ouest, no 48, 2017, p. 159-182, [https://doi.org/10.3917/receo.483.0159].
12Fossato Floriana, « La télévision, média du pouvoir », Pouvoirs, no 112, 2005, p. 49-61, [https://doi.org/10.3917/pouv.112.0049].
13Vincent Faustine, « Le président ukrainien Zelensky fait fermer trois chaînes prorusses », lemonde.fr, 5 février 2021, [https://www.lemonde.fr/international/article/2021/02/05/le-president-ukrainien-zelensky-fait-fermer-trois-chaines-prorusses_6068914_3210.html], consulté le 8 décembre 2022.
14Piquecatlet Nika, « Россия – Украина : в Киеве решили “помириться” с Москвой? », Baltnews, 25 décembre 2020.
15Challand Romain, « Meta supprime un deepfake de la reddition du président ukrainien Zelensky », Les Numériques, 17 mars 2022, [https://www.lesnumeriques.com/vie-du-net/meta-supprime-un-deepfake-de-la-reddition-du-president-ukrainien-zelensky-n178635.html], consulté le 8 décembre 2022.
16Feigelson Kristian, « Politique des médias et usages du passé en Russie », Hermès, La Revue, no 52, 2008, p. 67-74, [https://doi.org/10.4267/2042/28675].
17Ackerman Galia, « Le réveil urkrainien. Entretien avec Viktor Louchtchenko, président de l’Ukraine depuis décembre 2004 », Politique internationale, no 107, 2005.
18Colin-lebedev Anna, « La protestation postsoviétique et les grammaires de l’action collective : une comparaison entre la Russie et l’Ukraine », Revue d’études comparatives Est-Ouest, no 48, 2017, p. 95-124, [https://doi.org/10.3917/receo.483.0095].
19Werth Nicolas, La Terreur et le Désarroi : Staline et son système, Paris, Perrin, 2007 ; Werth Nicolas et Berelowitch Alexis, L’État soviétique contre les paysans. Rapports secrets de la police politique (Tcheka, GPU, NKVD) 1918-1939, Paris, Tallandier, 2011.
20Fuller Steve, « What Can Philosophy Teach Us About the Post-truth Condition », in Michael A. Peters, Sharon Rider, Mats Hyvönen et Tina Besley (dir.), Post-Truth, Fake News. Viral Modernity and Higher Education, New York, Springer, 2018, p. 13-26.
21Bloch Marc, « Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre », Revue de synthèse historique, vol. 33, 1921, p. 13-35.
22Kahneman Daniel et Tversky Amos, « Prospect Theory: an Analysis of Decision under Risk », Econometrica, vol. 47, no 2, 1979, p. 263-292.
23« Who shot down MH17? Seven Conspiracy Theories », The Week, 3 mai 2016, [https://www.theweek.co.uk/59579/who-shot-down-mh17-seven-conspiracy-theories], consulté le 8 décembre 2022.
24Waszczykowski Witold, « La bataille des cœurs et des esprits : répondre aux campagnes de propagande à l’encontre de la communauté euro-atlantique », StopFake, 19 septembre 2016, [https://www.stopfake.org/fr/la-bataille-des-coeurs-et-des-esprits-repondre-aux-campagnes-de-propagande-a-l-encontre-de-la-communaute-euro-atlantique/], consulté le 8 décembre 2022.
25Au début du confit, la Russie a accusé l’Ukraine de ce type de mise en scène alors qu’une influenceuse ukrainienne a été reconnue sur une photo montrant des femmes rescapées d’une maternité bombardée par les forces russes. Pourtant, il a été avéré que cette dernière était bien enceinte : elle avait annoncé sa grossesse auparavant sur sa page Instagram, ce qui justifiait donc sa présence dans une maternité.
26Arendt Hannah, Le système totalitaire. Les origines du totalitarisme, Paris, Le Seuil, 1951.
Auteur
-
Christine Dugoin-Clément
Paris 1-Panthéon Sorbonne.
Christine Dugoin-Clément est géopoliticienne et docteure en sciences de gestion (Paris 1-Panthéon Sorbonne).
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