Impact démographique et sociétal de la Grande Famine
p. 101-119
Texte intégral
1Chercher à comprendre le contexte politique ou les causes et conséquences économiques de l’événement majeur de l’histoire de l’Irlande au xixe siècle requiert une connaissance préalable de la population et de la société étudiées. En réunissant une sélection de données relatives à la démographie de cette époque, l’article s’attache à définir en quoi la Grande Famine a profondément marqué l’histoire du pays et en particulier son tissu social. L’étude est circonscrite aux quelques années précédant et suivant la Grande Famine et aux données fournies par les recensements de la population, tenus notamment en 1841 et 1851. Bien que la fiabilité de certains des critères des recensements de l’époque laisse à désirer et que des réajustements soient parfois nécessaires1, ces dénombrements fournissent une quantité de données qui fait de cette catastrophe humaine un épisode relativement bien documenté dans l’histoire de l’Irlande et des sociétés occidentales2. L’analyse thématique qui suit permet une lecture simple à partir de la masse d’informations contenue dans les documents historiques que sont les recensements et les rapports qui les accompagnent. Elle a pour objectif de dresser un profil démographique aussi précis que possible de la population de l’Irlande du milieu du xixe siècle et comparable à celui d’autres périodes, voire d’autres pays ; elle tente de ce fait de rendre compte des disparités régionales, démographiques et sociales, qui se révèlent plus encore en période de crise. L’étude présente deux volets : dans un premier temps, la présentation des critères habituels de l’ensemble de la population repose sur des analyses à l’échelle des provinces et des comtés afin de souligner les caractéristiques qui perdureront longtemps après la période étudiée. Dans un second temps seront abordées les questions de société qui émanent des bouleversements démographiques soulignés.
2Pour rendre compte du bilan humain de la Grande Famine, les chiffres approximatifs d’un million de morts et un million d’émigrés sont souvent avancés sans être suivis de plus de détails, ni sur les catégories de population ou les zones les plus touchées, ni sur la période sur laquelle l’évaluation porte.
3L’examen de la population irlandaise du milieu du xixe siècle impose de retracer les fluctuations de la population de l’île avant et après la Grande Famine en se penchant tout d’abord sur l’évolution des effectifs puis sur les facteurs combinés de sa décroissance.
Document 1. Effectifs de la population irlandaise de 1821 à 1861, par sexe et variations intercensitaires
| 1821 | 1831 | 1841 | 1851 | 1861 | Var. 1841-1861 | |
| Hommes | 3 341 926 | 3 794 880 | 4 019 576 | 3 190 630/-20,6 | 2 837 370/-11,1 | -1 182 206/-29,4 |
| Femmes | 3 459 901 | 3 972 521 | 4 155 548 | 3 361 755/-19,1 | 2 961 597/-11,9 | -1 193 951/-28,7 |
| Total | 6 801 827 | 7 767 401 | 8 175 124 | 6 552 385/-19,8 | 5 798 967/-11,5 | -2 376 157/-29.1 |

Sources : Report, Ireland, 1841, p. viii et Report and Tables on Ages and Education, vol. I, Ireland, 1861, p. 4
4Pour la période précédant les années 1840, si l’on sait que la croissance démographique de la population irlandaise avait été relativement forte depuis la fin du xviiie siècle, il faut rappeler que les recensements de 1821 et 1831 sont à considérer avec prudence. En effet, les historiens comme Connell3 ont avancé la thèse selon laquelle le dénombrement de 1821, bien que d’envergure nationale, aurait souffert d’une mise en place manquant de rigueur, et aurait reflété de ce fait une réalité sans doute sous-estimée. En 1831, au contraire, on peut penser que la taille de la population a été légèrement surestimée et ceci pour au moins deux raisons : d’une part, le recensement a été mené sur plusieurs périodes, ce qui a pu entraîner la redondance des données recueillies ; d’autre part, certains agents recenseurs étaient payés au nombre de dossiers traités, et l’excès de zèle a joué en faveur de la sur-évaluation des données. Ainsi une croissance de l’ordre de 14,2 % entre 1821 et 1831 semble excessive alors que celle de 1831 à 1841 n’est que de 5,25 % et bien que les conditions de vie aient pu être améliorées lors de cette période.
5À titre de comparaison, on peut citer le cas de l’Écosse : entre 1821 et 1831, la croissance de 13 % y était très fortement soutenue par la poussée démographique relevée dans les comtés manufacturiers, où la population avait augmenté de 28 % au cours de cette décennie, alors que les comtés ruraux affichaient une croissance de seulement 4,7 %4.
6On retiendra que la décennie précédant les années 1840 voit la population irlandaise croître à un rythme supérieur à celui d’autres pays européens5 et que les chiffres de 1841, indiquant une population atteignant les 8,2 millions, peuvent être considérés comme suffisamment fiables.
7Le document 1 permet de quantifier la forte chute de la croissance de la population à partir des années 1840. Ainsi, la perte de près de 20 % de ses effectifs de 1841 à 1851 est la plus inédite dans l’histoire des peuples européens et la tendance, bien que moins marquée au cours de la décennie suivante, demeure, de l’ordre de 11 %. Au total, si ne sont considérées que les deux décennies entre 1841 et 1861, on relève un déficit démographique approchant le tiers des effectifs de la population de l’ensemble de l’île, alors que les autres pays d’Europe connaissent une croissance, sinon aussi remarquable, du moins nettement positive6.
8On note que les femmes sont légèrement moins touchées que les hommes dans un premier temps mais leurs pertes deviennent proportionnellement plus importantes que celles des hommes à partir de 1851. Sur l’ensemble des deux décennies, le déficit démographique s’élève à 1,194 million d’Irlandaises et 1,182 million d’Irlandais.
9La répartition de la population sur le territoire permet de mesurer l’absence d’homogénéité qui la caractérise, en particulier si l’on considère les pertes démographiques.
Document 2. Effectifs, (part de la population totale) et variations décennales, de 1841 à 1861
| 1841 | 1851 | 1861 | Variations 1841-1861 | |
| Leinster | 1 973 731 (24,1 %) | 1 672 738 (25,5 %) - 300 993 | 1 457 635 (25,1 %) -215 103 | - 516 096 -26 % |
| Munster | 2 396 161 (29,3 %) | 1 857 736 (28,3 %) - 538 425 | 1 513 558 (26,1 %) -344 178 | - 882 603 -36,8 |
| Ulster | 2 386 373 (29,1) | 2 011 880 (30,7 %) - 374 493 | 1 914 236 (33 %) - 97 644 | - 472 137 -19,7 % |
| Connacht | 1 418 859 (17,3) | 1 010 031 (15,4 %) - 408 828 | 913 135 (15,7 %) - 96 896 | - 505 724 -35,6 % |
| Total | 8 175 124 | 6 552 385 - 1 622 739 | 5 798 967*-753 4181 | - 2 376 157 -29 % |

Sources : Census 1821, Abstract of Population of Ireland, 1821, p. 2, 1841 Abstract, p. 1, General Report, Ireland, 1861, p. x
* en 1861, 403 marins étaient ajoutés au total mais non recensés dans un des quatre comtés du pays
10Le document 2 souligne combien la décroissance de la population opère avec des intensités différentes entre l’Est, l’Ouest et le Nord de l’île. Entre 1841 et 1851, les déficits sont en effet très lourds dans les provinces du Connacht et du Munster, soit respectivement une chute de 28,8 % et de 22,5 % de la population de 1841, alors que les pertes du Leinster et de l’Ulster sont plus modérées, de l’ordre de 15 %. De la même manière, les variations entre 1841 et 1861 attestent en quoi l’Ouest est marqué par des pertes d’une envergure sans précédent : la province du Munster, la plus peuplée en 1841, est celle qui subit les reculs d’effectifs les plus marqués ; le Connacht, le moins peuplé en 1841, perd sensiblement autant de sa population que le Munster. L’Uster est nettement la région la plus épargnée. Ces pertes, dues à une sur-mortalité et à une émigration de masse, laisseront, dans l’activité humaine comme dans la répartition spatiale de la population, des marques qui perdureront bien au-delà de la période étudiée.
11Le découpage entre zones urbaines et rurales confirme la nature de la fracture qui s’est opérée au cours de ces deux décennies.
Document 3. Effectifs hommes et femmes, ruraux et urbains entre 1841 et 1861
| 1841 | 1851 (Variations 41-51) | 1861 Variations 51-61 (41-61) | |
| Ruraux Hommes Femmes Total ( % de la population) | 3 499 809 3 539 850 7 039 659 (86,1 %) | 2 634 336 (-865 473) 2 699 373 (-840 477) 5 333 709 (81,4 %) | 2 305 690-328 646 (- 1 194 119) 2 352 506-346 867 (-1 187 344) 4 658 196 (80,3 %) |
| Urbains Hommes Femmes Total ( % de la population) | 519 767 615 698 1 135 465 (13,8 %) | 556 294 (+ 36 527) 662 382 (+ 46 684) 1 218 676 (18,6 %) | 531 287-25 007 (+ 11 520) 609 081-53 301 (- 6 617) 1 140 368 (19,6 %) |

Sources : Ages and Education, Ireland, 1851, p. 185 ; General Report, Ireland, 1861, p. x
12On remarque dans le document 3 que la population rurale a chuté très fortement de 1841 à 1851 et dans de plus grandes proportions chez les hommes du milieu rural. Cette chute se poursuit au cours de la décennie suivante mais de manière moins marquée, en nombre et autant chez les hommes que chez les femmes. En 1851, les gains de population urbaine ne sont pas comparables en volume aux pertes qui ont touché les campagnes, pourtant les déficits enregistrés dans les populations rurales et urbaines résultent des deux mêmes facteurs : une forte mortalité et une émigration endémique. En effet, seule une proportion infime, moins de 5 %, du volume du déficit rural, est compensé par les gains du milieu urbain entre 1841 et 1851. Ceci permet d’affirmer que la Grande Famine a, sinon causé, du moins accéléré la désertification du milieu rural et qu’elle a entraîné un mouvement de forte concentration urbaine qui n’a été que temporaire. Dès 1861, la population urbaine de l’Irlande est en effet moins nombreuse que celle de 1851 et, au cours des deux décennies de 1841 à 1861, au total moins de 5 000 nouveaux citadins sont recensés.
13Pourtant, le document 3 montre aussi que la part de la population urbaine dans l’ensemble de la population de l’île n’a cessé de croître, passant de moins de 14 % en 1841 à près de 20 % en 1861. S’il s’agit d’une évolution propre aux pays en cours d’industrialisation, cet exode rural est différent de ce qui s’était produit au Royaume-Uni dès le xviiie siècle. Le phénomène de migrations internes vers les villes anglaises était directement lié à la transformation de l’activité économique et des formes d’emploi dus à l’industrialisation. En Irlande, la crise de la pomme de terre vient s’ajouter à d’autres difficultés du monde rural comme ceux de l’héritage des domaines cultivés, du type d’exploitations agricoles et de la faible qualité des sols, pour ne citer que les causes les plus connues qui ont pu pousser une partie grandissante de la population rurale à migrer vers les agglomérations.
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14Outre la répartition spatiale, les recensements permettent de dresser un profil de la population par groupes d’âge avant et après la Grande Famine et de situer la population irlandaise comparativement à celle de la Grande-Bretagne.
Document 4A. Structure par âge de la population irlandaise en 1841 et 1851, effectifs, pourcentages, variations et déficit total par rapport à 1841
| Âges | 1841 | % 1841 | 1851 | % 1851 | Var. 41-51 ( %/1841) | ||
| -5 | 1 029 525 | 12,6 | 644 371 | 9,8 | -385 154 (-37,4 %) | ||
| 5-10 | 1 076 205 | 13,1 | 806 163 | 12,3 | -270 042 (-25,1 %) | ||
| 10-15 | 1 018 349 | 12,6 | 897 344 | 13,7 | -121 005 (-11,8 %) | ||
| 15-20 | 885 760 | 10,8 | 816 929 | 12,4 | -68 831 (-7,7 %) | ||
| 20-25 | 785 843 | 9,6 | 639 448 | 9,7 | -146 395 (-18,6) | ||
| 25-30 | 611 667 | 7,4 | 422 857 | 6,4 | -188 810 (-30,8 %) | ||
| 30-35 | 572 437 | 7 | 418 563 | 6,4 | -153 874 (-26,8 %) | ||
| 35-40 | 379 997 | 4,6 | 316 437 | 4,8 | -63 560 (-16,7 %) | ||
| 40-45 | 483 979 | 5,9 | 405 396 | 6,2 | -78 583 (-16,2 %) | ||
| 45-50 | 267 752 | 3,2 | 226 963 | 3,4 | -40 789 (-15,2 %) | ||
| 50-55 | 348 041 | 4,2 | 333 119 | 5 | -14 922 (-4,2 %) | ||
| 55-60 | 181 641 | 2 | 152 622 | 2,3 | -29 019 (-15,9 %) | ||
| 60-65 | 257 722 | 3,1 | 231 703 | 3,5 | -26 019 (-10 %) | ||
| 65-70 | 87 538 | 1 | 81 137 | 1,2 | -6 401 (-7,3 %) | ||
| 70-75 | 92 018 | 1,1 | 83 313 | 1,2 | -8 705 (-9,4 %) | ||
| 75-80 | 35 914 | 0,44 | 30 015 | 0,45 | -5 899 (-16,4 %) | ||
| 80-85 | 38 977 | 0,47 | 30 490 | 0,46 | -8 487 (-21,7 %) | ||
| 85 + | 15 242 | 0,18 | 11 790 | 0,18 | -3 452 (-22,6 %) | ||
| Total | 8 168 607 | 6 548 660 | -1 619 947 (-19,8 %) |

Document 4B. Structure par âge de la population d’Irlande et de la Grande-Bretagne en 1841 et 1851, pourcentages
| Âges | 1841 | 1851 | ||
| Irlande | GB | Irlande | GB | |
| 0-20 | 49,1 % | 46 % | 48,3 % | 45,3 % |
| 20-40 | 28,7 % | 30,8 % | 27,4 % | 30,5 % |
| 40-60 | 15,6 % | 15,9 % | 17 % | 16,7 % |
| 60 + | 6,4 % | 7,2 | 7,1 % | 7,3 % |

Sources : Calculs à partir de Report and Tables on Ages and Education, vol. I, Ireland, 1851, p. iv ; et Age Abstract England and Wales, 1841, p. 476
15On remarque dans le document 4A que, comparativement à l’ensemble de la population, la part des enfants de moins de 10 ans est celle qui se réduit le plus considérablement de 1841 à 1851. En volume, ce recul est suivi par celui des jeunes adultes de 25 à 35 ans. Respectivement, un déficit de 655,2 et 342,6 milliers d’individus est enregistré dans ces deux groupes, soit près de deux tiers de la variation totale du nombre d’individus entre 1841 et 1851. Le recul du nombre d’enfants de moins cinq ans est directement lié à une plus forte mortalité infantile dont témoigne l’espérance de vie très inférieure lors de la première année à celle des années suivantes de l’enfance.
16À ce facteur sont couplées une relative chute de la fécondité et la précarité de la situation des adultes en âge de fonder une famille ; les déficits élevés chez les jeunes adultes révèlent une fracture à plus long terme dans la succession des générations. On peut supposer que l’émigration est un des principaux facteurs de ce déficit et cette hypothèse sera étudiée plus avant. En revanche, on note un moindre recul chez les 50-55 et les 65-75, qui conservent une part inchangée dans l’ensemble de la population, là où on aurait pu s’attendre à une plus grande vulnérabilité des individus avancés en âge.
17La comparaison avec le Royaume-Uni fait apparaître les caractéristiques de la population irlandaise : en 1841, cette dernière présente une part des moins de 20 ans proportionnellement plus grande qu’au Royaume-Uni et qu’en Écosse (46,7 %). La population irlandaise conserve sa jeunesse dans la population de 1851, malgré une baisse relative des effectifs de cette catégorie. Inversement, sa population âgée de 40 à 60 ans est moins représentée que dans la grande île voisine. La part de ses habitants de plus de 60 ans croît plus rapidement mais demeure proche des valeurs enregistrées au Royaume-Uni.
18Le détail des données indique que chez les moins de 30 ans, hommes et femmes subissent en moyenne les mêmes reculs au cours de la décennie considérée, alors qu’au-delà de 30 ans et plus l’âge est élevé, les femmes sont de plus en plus nombreuses dans chaque groupe d’âge7.
19Les Irlandais du milieu du xixe siècle avaient une espérance de vie très variable selon les âges et le milieu de vie. La définition de l’urbain étant la même dans les recensements de 1841 et 1851, elle est utile pour affiner le profil à établir8. À la naissance, la durée de vie moyenne des bébés était de 30 ans en milieu rural et de 25 ans en milieu urbain, avec des taux légèrement supérieurs à cette moyenne dans le Leinster et l’Ulster et inférieurs dans le Munster et le Connacht. Le taux de mortalité infantile étant élevé9, l’allongement de la durée moyenne de la vie était rapide au cours des cinq premières années de la vie de l’enfant puisqu’à 5 ans, l’espérance de vie résiduelle était de 40,5 ans en milieu rural, et de 35,2 ans en milieu urbain. Cet allongement se poursuivait dans les groupes d’âge suivants, et à 40 ans, les Irlandais urbains avaient une espérance de vie résiduelle proche de 20 ans ; elle était de 23 ans chez les ruraux. Les différences entre hommes et femmes étaient moins marquées à la campagne qu’à la ville, ne dépassant pas un an et demi jusqu’à 40 ans et étant infimes au-delà de 50 ans10.
20En matière de longévité, une différence frappante entre l’Irlande et la Grande-Bretagne est enregistrée : on dénombre en effet un nombre relativement élevé de centenaires en Irlande, de l’ordre d’une centaine d’individus pour un million d’habitants, alors que la Grande-Bretagne n’en compte qu’une quinzaine pour un million d’habitants11. Les facteurs expliquant ces différences tiennent principalement au cadre de vie et à la nature de l’activité humaine des adultes : la grande majorité de la population irlandaise était encore rurale au milieu du xixe siècle, et l’industrialisation y était moindre et survenue plus tardivement. Or c’est dans les zones les plus rurales où la production agricole était vivrière que la Famine a causé le plus de pertes humaines. Les trois facteurs déterminants de l’évolution de la population, natalité, mortalité et migrations, sont présentés dans les paragraphes qui suivent.
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21La natalité et la fécondité constituent le premier facteur agissant directement sur la croissance de la population. On rappellera qu’à la fin du xviie siècle, la population irlandaise avait connu une croissance remarquable qui a agi structurellement sur la composition de la population de l’Irlande lors des décennies suivantes. Les documents 4 ci-dessus indiquent la part considérable des moins de 20 ans dans l’ensemble de la population en 1841. Il s’agit de générations qui étaient en âge de devenir parents à partir du milieu des années 1840.
22Les chiffres du recensement de 1841 indiquent une fécondité qui semble excessivement élevée. Après réajustements, le taux de natalité en 1841 est estimé à 39 naissances pour 1 000 habitants, l’indice de fécondité étant compris entre 177 et 186 naissances pour 1 000 femmes âgées de 17 à 44 ans et la fécondité maritale oscillant entre 360 et 277 enfants. Il s’agit de chiffres supérieurs à ceux de la Grande-Bretagne où l’indice de fécondité oscillait entre 130 et 145 et où la fécondité maritale anglaise et galloise était de 307 naissances12.
23De nombreuses raisons peuvent expliquer la vigueur de la natalité irlandaise de la première moitié du xixe siècle : la faible industrialisation conservait à l’activité économique une dimension régionale voire locale où la population rurale jouait encore un rôle important ; son mode de subsistance assurait son indépendance, la culture de la pomme de terre ayant directement contribué à cette autonomie. La population urbaine subissait les contraintes d’un milieu moins favorable à l’augmentation du nombre de familles nombreuses, tant du fait des limites de l’espace de vie que de celui de la salubrité de l’habitat en ville qui pouvait encourager à la réduction de la taille des familles ; or la population urbaine irlandaise occupait encore une part réduite dans l’ensemble de la population. Bien que la division des exploitations agricoles et la succession d’une génération à l’autre ne garantissent pas une pérennité économique, le contrôle des naissances ne semblait pas opérer, pas en tout cas de manière notable, la place de la religion dans ce domaine étant sans doute non négligeable mais impossible à mesurer. Enfin, le taux de mortalité infantile demeurait élevé et un grand nombre d’enfants pouvait garantir une descendance.
24Le second facteur infléchissant la croissance de la population est la mortalité qui, dans la période de crise alimentaire et sanitaire étudiée, revêt une importance primordiale. Or les données recueillies par les recensements ne constituent pas une source entièrement fiable. Les historiens, qui ont recoupé différentes sources et modélisé les données13, ont montré que la mortalité a été sous-évaluée, notamment par omission de déclarations de décès, en particulier dans les zones les plus reculées. En effet, les données publiées dans le recensement de 1851 reposent sur les déclarations a posteriori des membres d’une famille où les décès ont eu lieu, à l’exception des données émanant de lieux publics comme les hôpitaux, prisons ou autres institutions comme les work houses. La précision des données déclarées par les survivants trois ou quatre ans après les décès n’est souvent pas suffisante, les nombreux cas de familles entièrement décimées ou de survivants ayant émigrés se trouvant aussi exclus des données recueillies.
25On ne citera les données du recensement de 1851 qu’à titre indicatif et en gardant à l’esprit la très certaine sous-estimation des taux rapportés.
Document 5. Mortalité en Irlande de 1842 à 1850, pour 1 000 habitants
| 1842 | 1843 | 1844 | 1845 | 1846 | 1847 | 1848 | 1849 | 1850 |
| 5,1 | 5,2 | 5,6 | 6,4 | 9,1 | 18,5 | 15,4 | 17,9 | 12,2 |

Source : General Report Ireland, 1851, p. xlix et p. 1
26Il n’est pas surprenant de constater que lors des années 1847 et 1849, les taux de mortalités ont atteint des niveaux élevés et l’historien Cormac O Grada démontre combien ces chiffres officiels sont en deçà de la réalité. Selon lui, les données réajustées du recensement de 1851 font apparaître une mortalité infantile irlandaise qui s’élève en moyenne à 220 à 225 décès pour 1 000 naissances vivantes, soit un taux très supérieur à celui de la plupart des pays de l’Europe de l’ouest qui se situait à 155. Par manque de règles d’hygiène et par méconnaissance de celles-ci, par manque d’accès aux soins et aux structures médicales, de campagnes de vaccination systématiques et nationales (contre la variole par exemple), la population infantile irlandaise était tout particulièrement à risque, dans les campagnes du fait de l’éloignement, comme dans les villes du fait de l’insalubrité de l’habitat chez les plus pauvres. O Grada attire l’attention sur le fait que la sur-mortalité n’était uniquement et directement liée à la sous-alimentation que dans un nombre de cas relativement peu élevé ; en revanche, les maladies infectieuses ont causé le plus grand nombre de décès, chez les plus indigents tout comme dans les catégories sociales plus élevées.
27L’analyse des causes de la mortalité ne constitue pas l’objectif premier des données réunies ici. On rappellera cependant que les décès ont été dus pour près de 30 % des cas à des fièvres (principalement typhoïde et typhus), pour environ 25 % des cas à la dysenterie, la diarrhée et la gastro-entérite ; près de 7 % du total des décès étaient dus au choléra et 5 % à des troubles respiratoires (dont la tuberculose et la pneumonie). La part des Irlandais morts de faim ou du scorbut n’est estimée qu’à 10 % du total des décès14. Géographiquement, dans les deux provinces occidentales les plus touchées, les plus hauts taux de mortalité ont été enregistrés dans les comtés de Mayo, Sligo et Roscommon. O Grada estime que la Famine a été près de deux fois plus meurtrière dans les provinces du Munster et du Connacht qu’en Ulster et dans le Leinster, ce que les données recueillies par les recensements ne laissent pas apparaître15. Cependant, étant donné la proximité des comtés du Leinster et de l’Ulster avec le Royaume-Uni, on peut supposer que la part des déficits de ces provinces, présentée dans le document 2, peut être plus largement imputée à l’émigration que dans les deux autres provinces plus éloignées des ports irlandais effectuant des liaisons régulières avec le nord de l’Angleterre.
28Le troisième facteur agissant directement sur la croissance de la population, les migrations, joue aussi un rôle de première importance dans l’histoire démographique de l’Irlande, et tout particulièrement dans les années qui suivent la Grande Famine. Il s’agit en effet d’un facteur qui affecte de manière notable la croissance de la population au moins un demi-siècle avant le milieu du xixe siècle16. Pour preuve, les résidents de nationalité irlandaise énumérés dans la grande île voisine étaient déjà nombreux en 1841 : ils étaient officiellement 419 256 vivant en Grande-Bretagne, soit 1 Irlandais pour 44 Anglais dans l’ensemble de la population anglaise17, leur nombre s’élevait à un million en Amérique du Nord au début des années 184018.
29La Grande Famine va intensifier les flux migratoires, internes et sortants, et les quelques données réunies ici pour en rendre compte ne peuvent prétendre à l’exhaustivité, mais visent plutôt à mesurer l’ampleur des phénomènes et à définir les facteurs motivants.
30Les migrations internes ont toujours existé et sont à différencier des déplacements saisonniers liés aux activités agricoles. Le recensement de 1851 retrace pour la première fois avec précision ces flux en énumérant dans chaque foyer les personnes qui n’étaient pas originaires du comté ou de la ville où elles résidaient19. On y constate une mobilité très variable mais accrue dans tous les comtés et villes sans exception ; nationalement, la part de ceux résidant dans un comté dont ils ne sont pas originaires passe de 5 % à 8,8 %. Cependant, ces flux ne sont pas uniformément répartis et, au cours de la décennie 1841-51, quatre zones de migration interne apparaissent.
31Les comtés Cavan, Clare, Cork, Donegal, Galway, Kerry, Leitrim, Limerick, Mayo, Monaghan, Roscommon, Sligo, Tyrone, Wexford, présentaient moins de 7 % de leur population touchée par les flux migratoires internes. Il s’agit principalement de comtés ruraux et périphériques, zones de départs plutôt que destinations.
32Dans les comtés et villes d’Antrim, Carrickfergus town, Armagh, Carlow, Cork City, Down, Fermanagh, Galway town, Kildare, Kilkenny, Kilkenny city, King’s, Londonderry, Longford, Louth, Meath, Queen’s, Tipperary, Waterford, West Meath, Wiklow, le taux de migration interne était de 7 à 20 % de la population. Les taux de population de migrants les plus élevés étaient situés dans les plus grandes zones urbaines de l’île, soit le comté de Dublin, Limerick city, et Waterford City pour des taux allant de 20 à 35 % de la population de ces zones. Dans les Villes de Belfast, Dublin et Drogheda, on comptait plus de 35 % de population issue de la migration interne.
33On retiendra donc que les comtés dans lesquels la mobilité interne est réduite sont des zones très rurales situées à l’ouest d’une diagonale allant de Belfast à Cork, à l’exception du comté de Wexford. À l’inverse, les espaces de grande mobilité interne où, en 1851, plus d’un résident sur cinq est originaire d’un autre comté sont, à l’exception du comté de Dublin20, des villes, les plus grandes villes de l’île21. L’attrait des zones urbaines est manifeste, et les effectifs présentés dans le document 3 le confirment, du moins entre 1841 et 1851. Les données telles qu’elles ont été recueillies ne permettent pas de savoir dans quelle mesure ces déplacements étaient volontaires. Il n’est pas inutile de rappeler que de 1849 à 1855, 350 841 évictions étaient recensées dans l’ensemble de l’île22 et que, pour ceux qui se retrouvaient sans terre ni toit, les villes pouvaient représenter un ailleurs potentiellement meilleur.
34L’émigration pendant les années de famine et immédiatement après constitue un vaste domaine d’étude qu’il n’est pas envisageable d’aborder de manière satisfaisante en quelques paragraphes. Notre objectif se limitera donc à cerner les volumes des flux et définir les destinations privilégiées des Irlandais en partance vers de nouveaux horizons.
35Le volume des flux au départ des ports irlandais a été estimé dès 1831 puis complété lors des recensements suivants. Les données qui sont présentées ci-dessous sont sans doute sous-estimées pour au moins deux raisons. D’une part, la déclaration des migrants devait être faite au moment de l’embarquement sur le navire. Certains s’embarquaient vers une destination de séjour provisoire, famille ou amis déjà installé à l’étranger, d’autres étaient en attente d’un départ plus lointain à partir d’un port anglais. Tous ne pouvaient se prononcer sur leur destination finale, ou sur l’étape finale de ce voyage qui pour la majorité était un aller simple. D’autre part, tous les trajets n’ont pas été comptabilisés, seuls les traversées directes entre les côtes irlandaises et anglaises ou américaines. Il est donc nécessaire de garder à l’esprit que les données ci-dessous sont indicatives et les ajustements effectués par les statistiticiens de l’époque témoignent de la difficulté à mesurer le volume exact des flux.
Document 6. Estimation de l’émigration au départ des ports irlandais de 1832 à 1860, en milliers
| 1832 | 1833 | 1834 | 1835 | 1836 | 1837 | 1838 | 1839 | 1840 | 1841 | 1842 | 1843 | 1844 | 1845 | 1846 |
| 41,2 | 34,1 | 53,5 | 25,6 | 50,4 | 54,5 | 15,3 | 37,2 | 61,4 | 55 | 89,6 | 37,5 | 54,3 | 74,9 | 105,9 |

| 1847 | 1848 | 1849 | 1850 | 1851 | 1852 | 1853 | 1854 | 1855 | 1856 | 1857 | 1858 | 1859 | 1860 | |
| 215,4 | 178,1 | 214,4 | 209 | 179,5 | 190,3 | 173,1 | 140,5 | 91,9 | 90,7 | 95 | 64,3 | 80,6 | 84,6 |

Sources : Report, Ireland, 1841, p. ix ; General Report, 1861, p. xiii
36Alors que les flux vers le Royaume-Uni étaient déjà établis depuis longtemps, les émigrés de la Grande Famine se dirigent massivement vers les États-Unis entre 1847 et 1854, avec un total estimé à 1,3 million de personnes. Quand ils s’embarquent pour l’Amérique du Nord Britannique, la majorité des passagers se redirige vers les côtes américaines à peine arrivée sur les côtes de l’actuel Canada, souvent pour y rejoindre des membres de leurs familles ou des amis déjà installés aux États-Unis. Les colonies australiennes ne sont que brièvement et moins intensément une destination de premier choix pour les Irlandais ; on compte néanmoins deux vagues successives de départs dont le total entre 1847 et 1855 s’élève à 69 625 Irlandais, parmi eux 14 000 partent vers les terres australes entre 1847 et 1850 et 50 700 entre 1852 et 1855. Proportionnellement, entre 1851 et 1855 et parmi les départs au long cours, 81,4 % des émigrés irlandais iront aux États-Unis, 12 % en Amérique du nord britannique et 6,5 % en Australie. La majeure partie des voyageurs a entre 20 et 30 ans (40 % d’entre eux) et les jeunes de 10 à 20 ans constituent le second groupe majoritaire (26 % du total)23.
37Malgré l’imprécision des chiffres et les divergences des modélisations établies a posteriori par les historiens, on note l’ampleur des flux, la période des départs la plus intense entre 1847 et 1854 et un volume qui reste élevé encore au début des années 1860. Ces caractéristiques demeurent même si les chiffres sont susceptibles de variations. Il faut donc en conclure qu’au cours des années précédant et suivant la Grande Famine, l’émigration concurrence la surmortalité. Les conditions des traversées transatlantiques étaient en soi une épreuve supplémentaire pour les émigrants déjà soumis à de nombreux maux24. L’impact de tels bouleversements ne se réduit pas à des séries de chiffres et un bilan purement démographique. L’ensemble de la société qui subit de si rapides et violentes transformations porte les marques de cette fracture, à court, moyen et long terme.
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38L’impact de la Grande Famine sur la société irlandaise est en effet à la fois précis et diffus, rapide mais aussi durable, irréversible sans nul doute. Ne seront abordés ici que certains aspects de ces bouleversements, présentés comme des pistes de recherches ou le point de départ de lectures plus détaillées. Les problématiques relatives à la vie en ville et à la campagne constituent un premier axe d’analyse, suivi de questions relatives à l’éducation et enfin à l’identité.
39Les migrations vers les agglomérations irlandaises, quantifiées précédemment, conduisent non seulement à une redistribution démographique mais aussi à une transformation, et des villes et des campagnes, qui peut être jaugée en matière d’habitat.
40Bien que la ville irlandaise moyenne du milieu du xixe siècle soit peu comparable aux agglomérations anglaises ou continentales de la même époque, plus nombreuses, plus densément peuplées et animées d’activités économiques diverses, les questions de qualité et de nombre des logements se posaient déjà dans l’Irlande de la Grande Famine. À la ville, l’expansion démographique, déclenchée dès le milieu des années 1840 et accentuée notamment par les vagues de ruraux évincés de leurs exploitations ou les membres isolés de familles ravagées par les maladies, repousse les limites de l’urbain25, les questions de « salubrité, des quartiers et des logements, commencent à se faire ressentir26 », et, par conséquent, les conditions de vie y sont en moyenne moins favorables27. À la campagne, la concentration de l’espace est différent mais l’amélioration des conditions de vie demeure lent du fait d’une pauvreté qui semble chronique.
41Le logement constitue un critère de mesure de ces écarts que les recensements de 1841 et 1851 proposent dans une tentative de dresser un état des lieux de l’habitat. Quatre catégories de logement sont identifiées28, le nombre de logements habités ou abandonnés est recensé ainsi que le nombre de personnes par famille et celui de familles partageant un même logement.
Document 7. Types de logements en zones urbaines et rurales en (1841) 1851, logements inhabités, en pourcentage
| Logements | 1re classe | 2e classe | 3e classe | 4e classe | Inhabités | |
| Zones urbaines | Leinster | (33,8) 38 | (39,7) 43,5 | (16,5) 16 | (10) 2,5 | (7,3) 9,3 |
| Munster | (14,6) 18,3 | (49,3) 53,9 | (25,5) 24,5 | (10,6) 3,3 | (8,1) 12,4 | |
| Ulster | (9,8) 11,3 | (60,9) 67,1 | (21,2) 20,7 | (8,1) 9 | (11,8) 8,8 | |
| Connaught | (10,3) 13,3 | (33,8) 37,3 | (33,6) 43,9 | (22,3) 5,5 | (8,4) 10 | |
| Total | (21) 24,7 | (46,6) 51,4 | (21,7) 21,3 | (10,7) 2,6 | (8,7) 10,1 | |
| Zones rurales | Leinster | (2,9) 4,4 | (21,9) 30 | (46,8) 51,7 | (28,4) 13,9 | (3,1) 5,6 |
| Munster | (1,4) 2,6 | (13,9) 23,9 | (34,8) 51,6 | (49,9) 21,9 | (2,4) 5,5 | |
| Ulster | (1,1) 2,2 | (21,7) 33,6 | (45) 56,8 | (32,2) 7,4 | (4,3) 5,1 | |
| Connacht | (0,6) 1,4 | (8,8) 16 | (39,9) 63,4 | (50,7) 19,2 | (2,2) 3,9 | |
| Total | (1,4) 2,7 | (17,2) 27,2 | (41,7) 55,5 | (39,7) 14,6 | (3,1) 5,1 |

Source : Census of Ireland, 1851, p. xxviii et p. xxiv
42À première vue, et comme le souligne le commentaire accompagnant ces données dans le rapport de l’époque, la part des Irlandais occupant des logements de classe 4 a considérablement été réduite entre 1841 et 1851, en particulier en zones rurales où encore près de 40 % de la population étaient logées de manière aussi rudimentaire en 1841. Pourtant, dans les comtés de Meath (21,7 %), Kerry (31,6 %), Limerick (24,9 %) ou encore Mayo (21,1 %), plus d’une personne sur cinq n’a pas vu d’amélioration de son habitat en 1851. Si la moyenne nationale est certes en progression, le dénuement de nombre d’Irlandais des comtés les plus ruraux demeure. De même, si l’on peut conclure que l’accroissement du nombre de personnes occupant un logement de première classe reflète une amélioration de l’habitat, on s’aperçoit que ceci reste très marginal dans les campagnes. Dans les comtés du Connacht, par exemple, à l’exclusion de la ville de Galway, le taux d’Irlandais occupant des logements de première classe oscille entre 1,5 % et 2,3 % en 1851. Dans les milieux urbains en particulier ou ils étaient aussi plus nombreux, ces logements étaient souvent occupés par plusieurs familles partageant cuisine et sanitaire et donc un espace de vie parfois réduit malgré la taille des bâtisses.
43L’évolution du nombre de logements inoccupés révèle des paysages urbains et ruraux où est plus visible la désaffection démographique rappelée précédemment. Dans les campagnes, c’est un phénomène qui résulte en partie de l’exode rural, dans les villes, il est moins commun, celles-ci devant au contraire voir leur habitat saturé par les nouveaux arrivants. C’est le cas à Cork, Galway et Drogheda où la poussée des flux de migrants a en partie compensé les départs. Les villes de Waterford, Kilkenny ou Limerick29 ont vu, au contraire, le nombre de logements non occupés s’accroître entre 1841 et 1851. On notera que les zones urbaines d’Ulster ont été épargnées par le phénomène mais ceci n’a été dû qu’à la relative prospérité de Belfast et de ces industries entre 1841 et 1851 ; à Carrickfergus par exemple, plus de 10 % des logements sont inhabités en 1851.
44Le bilan relatif à l’habitat et notamment à la qualité des logements est donc plus mitigé que ne le laisse apparaître le discours officiel des rapports accompagnant le recensement de 1851. La Grande Famine laisse un paysage rural de désolation en certains comtés de l’Ouest de l’île, et un mélange d’expansion urbaine et de désaffection dans de nombreuses villes.
45Participant à l’amélioration des conditions de vie et garant d’un avenir meilleur pour les citoyens, le niveau d’éducation fournit une bonne mesure du degré de développement de la société. Il est relevé avec précision dans les recensements de 1841 et 1851. L’évolution générale de cette période est une progression relative du nombre d’enfants scolarisés entre les âges de 5 à 15 ans, cependant, on rappellera que cela se produit au sein d’une population réduite en effectif, et en particulier parmi les plus jeunes. En 1851, une étude rétrospective émanant des services du recensement de la population indiquait l’évolution de l’analphabétisme de 1758 à 185130. On y constate que le recul du nombre d’Irlandais âgés de 5 à 15 ans ne sachant ni lire ni écrire est régulier entre 1758 et 1838, passant nationalement de 48 % à 28 % chez les garçons et de 68 % à 34 % chez les filles, les différences entre urbains et ruraux étant encore une fois marquée, en faveur des élèves citadins31. L’amélioration fléchit légèrement à partir de 1838, ironiquement alors que le réseau d’écoles nationales et gratuites avait été mis en place quelques années plus tôt. Dans cette période, les écarts entre garçons et filles se comblent, en partie sans doute grâce à une plus grande accessibilité. Les années de Grande Famine font remonter le nombre d’analphabètes à des niveaux records au regard des progrès des décennies précédentes. On relève 46 % de garçons et 61 % de filles qui ne peuvent ni lire ni écrire sur l’ensemble de la période 1841-1851 et de grandes disparités dans les taux relevés au niveau des comtés. En 1841, 18 comtés ont un taux d’analphabétisme supérieur à 50 % ; dix ans plus tard, leur nombre n’est plus que 12, pourtant dans certains, Sligo, Kerry, Waterford, Galway et Mayo, les taux restent élevés, de 60 à 73 % des enfants de 5 à 15 ans32. Aucun comté ne présente un taux d’analphabétisme inférieur à 20 % de sa population âgée de 5 à 15 ans. Le tableau ci-dessous résume l’ampleur du problème.
Document 8. Population des enfants de 5 à 15 ans, effectifs et (taux) des enfants non scolarisés ou n’allant pas à l’école et des enfants analphabètes, en 1851
| Population | Absentéisme ( %) | Analphabétisme ( %) | |
| Leinster | 445 180 | 323 244 (73 %) | 234 771 (53 %) |
| Munster | 544 982 | 396 320 (73 %) | 336 320 (62 %) |
| Ulster | 565 665 | 439 692 (78 %) | 266 424 (47 %) |
| Connacht | 315 161 | 251 335 (79 %) | 223 423 (71 %) |
| Irlande | 1 870 988 | 1 410 394 | 1 060 938 |

Source : Census 1851, Ireland, Ages and Education, p. xxiii.
46La question de la participation au système éducatif dans une période où la survie des parents n’est pas garantie est difficile à imaginer. Les forts taux d’absentéisme indiqués dans le document ne révèlent pas les disparités entre les pratiques des enfants de moins de 11 ans, ne pouvant officiellement prendre part à une activité économique rémunérée et fréquentant plus souvent l’école primaire, de celles des plus de 11, impliqués dans le contexte familial ou, à l’extérieur, à l’activité de subsistance du foyer. De même, les effectifs et taux de la population analphabète mériteraient une analyse plus poussée afin d’identifier les différences entre garçons et filles ou de catégories sociales par exemple.
47Il ne fait aucun doute que les années de crise humanitaire ont causé une profonde régression du niveau d’instruction des moins de 15 ans, à court et moyen terme chez des générations privées des rudiments de la connaissance, autorisés à travailler dès l’âge de 11 ans et n’ayant d’autre choix que de le faire pour un grand nombre d’entre eux.
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48Enfin, pour compléter ce profil, la question de l’identité des Irlandais en période de profonds bouleversements doit être soulevée, bien qu’elle soit plus difficile à analyser, ou du moins à quantifier, que les éléments précédemment présentés. À partir de 1851, les recensements renseignent un critère linguistique, culturel et identitaire dont le rôle est majeur au cours du xixe siècle, la langue irlandaise. C’est le premier élément qui est soumis à l’analyse identitaire, suivi de pistes de travail relatives à l’émergence de la dispapora.
49Dans le contexte d’un système éducatif nationalisé depuis le début des années 1830 et qui imposait l’anglais comme seule langue officielle d’enseignement33, on peut se demander quel impact la Grande Famine a pu avoir dans le recul du nombre d’irlandophones. Le recensement de 1851 atteste pour la première fois du nombre, de l’âge et de la répartition géographique de ces locuteurs.
Document 9. Effectifs et (part de la population totale) des locuteurs irlandophones et bilingues (irlandais/anglais) en 1851
| Irlandophones* ( %) | Bilingues ( %) | Total | |
| Leinster | 200 (0,01 %) | 58 976 (3,53 %) | 59 176 (3,54 %) |
| Munster | 146 336 (7,88 %) | 669 449 (36,03 %) | 815 785 (43,91 %) |
| Ulster | 35 783 (1,78 %) | 100 693 (5 %) | 136 476 (6,78 %) |
| Connacht | 137 283 (13,59 %) | 375 566 (37,18 %) | 512 849 (50,77 %) |
| Irlande | 319 602 (4,88 %) | 1 204 684 (18,38 %) | 1 524 286 (23,26 %) |

Source : Census 1851, General Report, p. xlvii.
* locuteurs ne parlant pas anglais
50On constate qu’en 1851, moins de 5 % de la population totale de l’île est uniquement irlandophone et que le nombre de locuteurs bilingues représente moins d’un habitant sur cinq. Bien que les données antérieures manquent, on peut supposer, que, dix ans auparavant, le nombre de locuteurs était plus élevé. Si la mesure du recul ne peut être calculée en l’absence de données, la répartition géographique et la structure par âge du groupe des locuteurs permet d’affirmer sans grand risque d’erreur que le recul de la langue a été fortement accéléré par la Grande Famine. En effet, dans les comtés de Galway, Mayo, Waterford et Donegal, les plus grandes communautés de locuteurs unilingues étaient encore énumérées en 1851. Les comtés de Mayo, Waterford, Kerry, Galway et Clare présentaient une population de 59 % à 65 % de locuteurs bilingues. Ce sont précisément ces comtés qui enregistraient les plus lourdes pertes humaines lors de la Grande Famine. De plus, les moins de 20 ans forment un tiers de ces locuteurs, il s’agit aussi de groupes d’âge qui ont subi le plus fort recul au cours de la catastrophe. La plupart des locuteurs en partance pour d’autres rives plus ou moins lointaines auront tôt fait d’oublier ou d’enfouir au fond de leur mémoire la langue qui ne leur sera ni utile ni valorisante dans le monde anglophone où ils espèrent s’intégrer.
51Le déclin de la langue vernaculaire se poursuit inexorablement au cours des décennies suivantes, en 1861 par exemple, sera dénombré 1 105 536 locuteurs bilingues soit 19,1 % de la population totale. Seule la politique culturelle du nouvel état permettra la survie de la langue à laquelle l’identité du pays et des individus est si intimement associée.
52Le dernier élément non pas soumis à l’analyse de la question identitaire mais posé comme point de départ à une réflexion est la constitution de groupes de populations liés par une même appartenance et résidant en divers lieux et milieux, ce qui a posteriori et de manière constestable est appelé la dispora irlandaise. Bien que l’émigration ait existé avant les années de crise du milieu du xixe siècle, la Grande Famine a généré des flux migratoires dont l’ampleur a été sans précédent. Les fortes concentrations d’émigrés irlandais étaient également nouvelles, participant à l’existence d’une Irlande qui pourrait être qualifiée d’extra-territoriale, peuplée de membres de familles éloignés, plus ou moins assimilés à leur terre d’accueil. La dispersion des familles, de leur histoire et mémoire, à une époque où le départ était ressenti plus comme un exil qu’un désir de quitter les siens, appartient, dès le milieu du xixe siècle, à l’identité irlandaise. Le fossé qui se creuse entre ceux qui sont restés et ceux qui ne reviendront pas sépare les générations sans véritablement non plus opérer une rupture. Les travaux des historiens sur ces sujets, à partir de correspondances personnelles par exemple34, ont apporté une autre dimension à la masse d’informations factuelles que les archives ont déjà livrée.
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53Le profil dressé au fil des paragraphes ci-dessus place la Grande Famine au cœur d’un bouleversement démographique et sociétal d’une envergure inédite. La décroissance de la population irlandaise sous l’effet combiné de la surmortalité et de l’émigration n’est comparable à aucun autre événement dans l’histoire européenne. La fracture Est-Ouest d’une part, rurale-urbaine d’autre part qu’elle a sinon déclenché du moins accéléré dans la structure même du pays est tout aussi inédite. Les traces que la Grande Famine laisse dans les flux migratoires jusque dans les années 1970 sont uniques et propres à l’histoire démographique du pays qui, même en période d’immigration au début des années 2000, comptait encore un flux d’émigrants non négligeable. Les paysages portent encore les signes de cette catastrophe ; les murs érigés sur des sols incultes dans l’Ouest ou les hospices, lieux de travail forcé, témoignent de ce passé, ni récent ni très lointain. De nombreuses familles peuvent encore aujourd’hui se souvenir de tel ou tel cousin éloigné, arrière-grand-oncle ou aïeul parti s’installer dans une partie du monde à la suite de la Grande Famine.
Bibliographie
The Population of Ireland 1750-1845, Oxford Clarendon Press, 1950.
Kennedy Robert E., The Irish, University of California Press, 1973.
Fitzgerald Patrick et Lambkin Brian, Migration in Irish History, 1607-2007, Palgrave Macmillan, 2008.
Census 1841, 1851, 1861, General Reports, Central Statistics Office, Dublin
Notes de bas de page
1Les données relatives à la mortalité sont les moins fiables pour des raisons expliquées plus avant.
2On suppose par exemple que la famine irlandaise de 1741 a été de grande envergure ; selon les études menées à partir de documents ne représentant pas une fiabilité statistique, elle aurait pu faire 400 000 morts dans une population de 3,1 millions d’habitants.
3Voir The Population of Ireland 1750-1845, Oxford Clarendon Press, 1950.
4Chiffres publiés dans le rapport Comparative Statement 1801-41, p. 6.
5L’Angleterre et l’Écosse avaient des taux de croissance élevés pour l’Europe (1 % et 0,8 % par an) mais inférieurs à celui de l’Irlande (1,3 % par an) entre 1700-1845, alors qu’en France, la croissance démographique était très inférieure (0,4 % par an) à la même époque. Voir Ó Gráda C. et Mokyr J., New Developments in Irish Population History 1700-1850, UCD Centre for Economic Research Working Paper Series, n° 17, Dublin : 1983, p. 5
6Entre 1831 et 1861, c’est le cas de nombreux pays ou empires en Europe, comme l’Empire d’Allemagne, les Pays-Bas, l’Espagne et l’Italie. Voir l’article Considérations statistiques sur l’équilibre européen, de Toussaint Loua, publié dans le Journal de la société statistique de Paris, tome 18 (1877), p. 6.
7Hommes et femmes de moins de 30 ans voient leurs nombres reculer respectivement de 21,6 et 22 %, chez les plus de 30 ans, la part des hommes chute de 18,7 %, celle des femmes de 13,3 %. Voir Census 1851, Age and Education, p. vi.
8Les agglomérations de plus de 2000 habitants étaient dites ‘ urbaines’, quand bien même nombre d’entre elles ne possédaient d’activités ni manufacturières ni commerciales pour prétendre au titre de ville. Pour les plus proches de ce seuil, elles présentaient cependant les conditions sanitaires et de logement caractéristiques des villes de plus grande échelle.
9En 1841, 18,8 % des nouveaux-nés mouraient avant d’avoir atteint l’âge d’un an.
10Données renseignées à partir de General Report, 1841, Expectancy of Life, p. 1.
11Census 1851, Age and Education, p. iv.
12L’analyse et les chiffres sont tirés des travaux de Ó Gráda C. et Mokyr J., New Developments in Irish Population History 1700-1850, UCD Centre for Economic Research Working Paper Series, no. 17, Dublin : 1983, p. 10.
13Depuis les années 1980, se sont notamment livrés à la ré-évaluation des données concernant la mortalité pendant la période de la Famine Joseph Lee, Joel Mokyr et Cormac Ó Gráda.
14Les données de cette section sont tirées des travaux de Ó Gráda C. cités précédemment.
15C’est une des conclusions de l’article de Ó Gráda C. et Mokyr J., What do people die of during famines : the Great Irish Famine in comparative perspective, in The European Review of Economic History, issue 3, Décembre 2002, p. 339-363.
16On citera par exemple le recueil The Irish de Kennedy Robert E., p. 29, où l’auteur rappelle qu’au xviiie siècle, les crises de 1817 et 1822 avaient déclenché des flux migratoires répertoriés. Il se réfère aussi aux énumérations de la population entre 1825 et 1844, faisant état de 672 mille émigrants, un bilan sans doute inférieur à la réalité selon lui. Patrick Fitzgerald et Brian Lambkin rappellent combien le développement des bateaux à vapeurs et la fréquence des trajets entre les deux îles ont participé à ces mouvements de population dès le milieu des années 1820. Voir Migration in Irish History, Palgrave macmillan, 2008, p. 162-163.
17On compte en effet 284 128 Irlandais en Angleterre, 5 276 au Pays de Galles, 126 321 en Écosse et 3 531 dans les îles Britanniques ; la plus forte concentration étaient à Londres, les villes de Liverpool et Manchester réunissaient néanmoins un tiers de l’ensemble des Irlandais résidant en Grande-Bretagne. Voir General Report 1841, p. lxxxix et Report of Census Commissioners, Ireland, p. lxxxviii.
18Chiffres avancés par Fitzgerald et Lambkin par exemple, p. 162.
19Données tirées de General Report, 1851, p. lii.
20Le comté du Dublin est divisé pour la première fois en 1851 entre une partie rurale et une zone semi-urbaine et périphérique à l’agglomération de la capitale.
21De 1841 à 1851, Dublin passe de 27 % à 39,3 % de résidents non natifs de la ville, Belfast de 23 % à 43,3 %, Drogheda de 15 % à 52,5 % et Waterford de 16,8 % à 30 %. Les grandes villes de l’Ouest, Cork et Limerick affichent des taux moins marqués en 1851, respectivement 10 % et 13 %.
22Voir The Vanishing Irish, cité dans The Irish, de Kennedy Robert E, University of California Press, 1973, p. 31.
23La plupart de ces données émanent du document General Report, Ireland, 1851, p. lv-lvi.
24Les traversées en ‘bateaux-cercueils’ subventionnés par l’État irlandais atteignaient des degrés d’inhumanité notoires.
25La plupart des plus grandes villes commencent alors à définir plus précisément et systématiquement leurs ‘faubourgs’.
26Dans le rapport de 1841, Report, Ireland, 1841, p. viii, on peut lire : ‘We found that when that number (2 000 inhabitants) was accumulated, the evils of crowded habitations, which constitute another characteristic of a town, began to be felt, especially in a sanatory point of view.’
27Voir les remarques précédentes sur l’espérance de vie et la mortalité infantile.
28Selon le nombre de pièces et de fenêtres et la durabilité du bâti, les logements étaient répertoriés en quatre catégories ; la 4e classe regroupait les cabanes de terre battue n’ayant qu’une seule pièce, la 3e classe pouvait encore regrouper des maisons en terre battue mais possédant deux à quatre pièces et des fenêtres. Les logements de 2nde classe allaient de la ferme de taille moyenne à la maison de ville de 5 à 9 pièces et enfin les logements de 1re classe étaient des maisons plus spacieuses et mieux équipées.
29Dans ces villes, les taux de logements inoccupés sont plus élevés en 1851 qu’en 1841, respectivement 18 %, 13,4 % et 14 %, à une époque où le nombre de sans-abri avait atteint des niveaux jamais enregistrés auparavant.
30Ireland, Census 1851, Ages and Education, p. xii-xxvii.
31Déjà sur cette période, sont notables les différences entre Leinster et Ulster, dont les taux sont proches de la moyenne nationale, et Munster et Connacht, dont les taux sont fortement et systématiquement inférieurs à celle-ci. De 1828 à 1837, 37 % des garçons et 51 % des filles ne savent ni lire ni écrire dans le Munster, de même pour 49 % des garçons et 65 % des filles du Connacht.
32Données tirées du rapport Census of Ireland, 1851, p. xvi.
33L’usage de la langue vernaculaire était non seulement déprécié mais aussi sanctionné comme le rappelle par exemple Crowley dans The Politics of Language in Ireland. Pour la période étudiée, les références au ‘tally-stick’qui permettaient de comptabiliser le nombre de recours à la langue dans une journée d’écolier et d’infliger une punition corporelle proportionnelle, se trouvent dans des récits personnels (voir par exemple A Man of Farney : a Short Story of the Life of Henry Morris, de Proinsias O’Muirgheasa et Peadar O’Casaide, publié par Eigse Fhearnmhai en 1974). Les historiens Sean Cahill et Sean Cathail déclarent ‘ The Great Hunger of 1845-49 dealt a devastating blow to Galelic’, voir The Politics of the Irish Language under the English and British Governments, in The Proceedings of the Barra O Donnabhain Symposium 2007, p. 120.
34On pense par exemple à l’ouvrage Migration in Irish History, 1607-2007, de Patrick Fitzgerald et Brian Lambkin, (Palgrave Macmillan, 2008) où les nombreuses références aux parcours d’hommes et de femmes plus ou moins ordinaires enrichissent l’étude par ailleurs très complète.
Auteur
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Catherine Piola
Maître de conférences à Paris-Dauphine et spécialiste de la démographie irlandaise. Elle a publié de nombreux articles sur les convergences démographiques entre l’Irlande et l’Europe, les Gens du Voyage, les minorités en Irlande ou encore sur l’impact démographique de l’urbanisation. Elle est l’auteur de l’ouvrage « La Population Irlandaise au xxie siècle » aux Presses universitaires de Caen.
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