Chapitre 2. Labilité des genres
p. 55-87
Texte intégral
Introduction
1Dès ses origines, la chose est connue, le genre romanesque se révèle plastique, protéiforme et, selon les formulations de Marthe Robert, « s’approprie toutes les formes d’expression, exploite à son profit tous les procédés sans même être tenu d’en justifier l’emploi1 ». Fort d’une liberté de mouvement comparable à celle du parasite, poursuit l’auteure en termes certes peu laudatifs, le roman vit « tout à la fois aux frais des formes écrites et aux dépens des choses réelles dont il prétend “rendre” la vérité2 ». Dans la Grande-Bretagne du xixe siècle, la majeure partie de la production romanesque procède de ce phénomène, ce qui explique son expansion remarquable au détriment d’autres genres littéraires moins inclusifs. Les romanciers victoriens dits réalistes, parmi lesquels à certains égards la tradition range d’habitude Thackeray3, tendent à incorporer dans des proportions variables des matériaux extra-diégétiques aisément repérables par le lecteur. De la sorte, ils affichent l’ambition interdisciplinaire de livrer un témoignage historique rendant compte des enjeux économiques, sociaux et politiques, ou encore d’apporter leur contribution à des débats éthiques et esthétiques. Se justifie alors telle peinture du contexte contemporain où s’affirme une visée réformatrice, ou telle réflexion éthique, qu’accompagnent même dans certains cas des préceptes rappelant le guide de comportement, pour ne citer que quelques aspects des contenus discursifs à valeur pédagogique, voire à vocation didactique. D’ailleurs, Vanity Fair, par son seul titre, laisse déjà entendre la détermination à peindre la société au travers de situations concrètes se déroulant dans le site d’une foire et d’en faire une lecture morale à charge en la qualifiant de vaine et de vaniteuse. Héritier de la philosophie matérialiste du xviiie siècle fondée sur la réfutation de toute possibilité d’une connaissance abstraite décontextualisée, l’écrivain rapporte, en tant que conscience éveillée, la réalité du monde qu’il entend restituer grâce à la fiction, seul moyen, fait remarquer Iser de manière radicale, de fournir une perception fidèle de la nature humaine4.
La dimension « sérieuse » du roman thackerayen
2Dans cette perspective, le Thackeray romancier ne se contente donc pas de « jouer à faire des assertions », mais introduit une dimension heuristique « sérieuse », selon la terminologie searlienne5. Le glissement du régime fictionnel réaliste vers le régime documentaire et informatif est facilité par l’absence de ruptures stylistiques visibles puisque, conclut Searle, il n’existe pas d’indices syntaxiques ou sémantiques distinguant ces deux types de production6, dont la différence résiderait dans la seule posture illocutoire de l’auteur7 … Cette hypothèse devra être mise à l’épreuve des énoncés qui composent le corpus retenu. Il apparaît ainsi que, de diverses manières et à différentes échelles, le souci de faire travailler dans la fiction la fonction mathésique de diffusion des savoirs nourrit l’œuvre thackerayenne selon son régime propre, et comme chez maints auteurs de son époque, sert le projet encyclopédique et panoptique d’une ample saisie du réel dans sa composante sociale, où la connaissance prend sens. Déjà au xviiie siècle, le roman s’oppose avec vigueur à la romance, genre à présent dévalorisé et discrédité, qui est peu à peu relégué au rang de la fabulation futile, inutile, dont Thackeray rejette la vision idéalisée, on l’a vu. Cependant, cette polarité doit être nuancée car le roman, même dans sa version réaliste, n’est pas une simple « romance inversée », qui ne retiendrait de la condition humaine que ses aspects ordinaires ou sordides et donc peu attrayants, fait remarquer à juste titre Ian Watt : c’est en effet surtout la manière de présenter des contenus qui différencie les deux genres, et la détermination, chez le romancier d’inspiration réaliste, à suivre au plus près l’expérience humaine telle qu’elle s’impose, dans sa diversité et dans sa singularité8. Tout au long du xixe siècle, certains exemples sont devenus classiques par l’évocation précise, documentée et avérée de traits de la société victorienne : gestion purement institutionnelle des indigents chez Dickens avec Oliver Twist (1837), fracture sociale séparant « deux nations » chez Disraeli dans Sybil, or the Two Nations (1845), misère de la condition ouvrière dans la Grande-Bretagne industrialisée avec le North and South (1855) d’Elizabeth Gaskell9. Sur le spectre des possibles, Thackeray se distingue en tant que représentant du réalisme psychologique et privilégie la construction duale d’un destin singulier pris dans une trame historique de grande échelle, présentée de façon allusive, sur le mode mineur. Bien sûr, deux textes font figure d’exception, puisque leur rédaction témoignent de recherches minutieuses sur les périodes historiques concernées : pour Barry Lyndon, rébellion écossaise (1745), guerre de Sept Ans (1756-1763), guerre d’Indépendance américaine (1775-1783), et pour Henry Esmond, Glorieuse Révolution (1688) et ses répercussions, ou encore guerre de succession d’Espagne (1701-1714). L’auteur, on le voit, manifeste en général une certaine distance avec la réalité sociale contemporaine, et même dans Vanity Fair, par exemple, roman publié d’abord en feuilleton entre 1847 et 1848, la scène est déplacée au début du siècle, occultant les phénomènes d’agitation liée au mouvement chartiste des années 184010. Thackeray prend donc ses distances avec les grands mouvements du xixe siècle qui secouent le pays, tout autant qu’il s’abstient de cartographier chaque détail de l’univers qui l’entoure. Il est à ce titre significatif que l’œuvre ne propose aucune description fournie de Londres, réduite principalement, de surcroît, aux quartiers aisés dans le monde diégétique de Vanity Fair, tandis que l’East-End et ses taudis sont frappés d’extra-territorialité, ce qui évacue quasi mécaniquement la thématique disraelienne des deux nations. Dans une contribution à Punch, Thackeray rejette explicitement toute velléité d’écrire un roman à thèse, « a novel “with a purpose” », dont il déplore la multiplication : « Unless he writes with a purpose […] a novelist in our days is good for nothing. This one writes with a socialist purpose ; that one with a conservative purpose11. » Certes, la création de la petite ville manufacturière de Newcome, bien que fictive, aurait pu topographier l’Angleterre industrielle et donner lieu à une critique sociale, mais le narrateur prévient que tel n’est pas son projet : « My design does not include a description of that great and flourishing town of Newcome, and of the manufactures which caused its prosperity12. » En fait, il entend avant tout relater le destin d’une famille bourgeoise : « [My design] only admits of the introduction of those Newcomites, who are concerned in the affairs of the family, which has given its respectable name to these volumes13. » Tout au long de sa carrière de romancier, il explore et exploite en priorité le régime d’écriture réaliste pour adopter la posture du moraliste, et sa fiction recueille ses réflexions critiques et désabusées sur un siècle au matérialisme éhonté. Si le message moral parcourt bien des éléments diégétiques particuliers, situations et personnages, il trouve toutefois une place plus spécifique dans des digressions généralisatrices. Elles sont si nombreuses qu’il est parfois reproché à Thackeray de manquer l’individu en étouffant la caractérisation par ses commentaires, voire de faire de la fiction la simple illustration de sa théorie, promue quant à elle au rang de discours maître, comme le déplore le critique Whitwell Elwin au milieu du xixe siècle14.
3La filiation générique de tels commentaires sur l’action et sur les mœurs en vigueur, forme de parabase, est bien celle de l’essai, que sa nature de causerie à la forme brève et flexible aide à insérer dans un texte de fiction. Certains développements thackerayens s’avèrent toutefois bien plus assertifs que ceux de l’essai, dont l’appellation même connote l’idée de tentative, de manque d’assurance, d’une pensée qui chemine et se cherche, prise dans un processus. Ils empruntent des traits à la tradition du sermon, genre au dogmatisme normatif au moyen duquel le romancier exhorte les lecteurs placés en position de fidèles à prendre conscience des travers de l’humanité ou à modifier leur propre conduite. Cette posture récurrente a valu à Thackeray la dénomination de prédicateur laïc, antiphrase qu’utilise Taine15. Il est vrai que le penchant pour la prédication s’affirme dès l’ouverture de Vanity Fair, qui se referme en outre sur la thématique biblique de la vanité de toute chose. Le titre du roman renvoie à Ecclésiaste 1.2., par le truchement de l’allusion au Pilgrim’s Progress de John Bunyan (1628-168816), et ressurgit dans l’excipit sous forme de l’exclamation « Ah ! Vanitas vanitatum17 ! » Sans surprise en contexte victorien, la topique chrétienne traverse l’ensemble de la production thackerayenne : The Newcomes débute par une variation sur le thème du nihil novi sub sole, « there may be nothing new under and including the sun18 », et le texte est pour ainsi dire enchâssé dans le grand récit de la Bible puisque son narrateur déclare quelque cinq cents pages plus loin ne pas faire de ce roman un sermon, excepté quand cette inflexion générique s’avère irrépressible, c’est-à-dire, implicitement, inévitable19. En laissant pointer l’intention de garder la mesure lorsqu’il endosse l’habit du prédicateur exerçant les jours de semaine, ce « week-day preacher » évoqué dans Charity and Humour20, Thackeray apparaît conscient des dangers inhérents au glissement de la fiction divertissante vers le discours édifiant, souvent pontifiant, ennuyeux, connotations négatives qu’il rappelle lui-même volontiers21. Interpréter cette hésitation se complexifie encore, car Thackeray se révèle à l’occasion « prédicateur plein d’humour », « humorous preacher22 », et surtout ironiste qui joue avec les traditions dans lesquelles il fait mine de s’inscrire. Cette incertitude du régime énonciatif se complique de la diversité de commentaires, excursus de taille et de tonalité variables qui, de surcroît, débordent les limites de la méditation de nature philosophico-religieuse. Réfractaires à toute définition stricte, comme le genre romanesque lui-même, ces interventions reflètent la multiplicité des pratiques scripturales thackerayennes et contribuent à l’élaboration d’une écriture hybride, analysée en premier lieu à partir des notions d’hétérogénéité et d’homogénéité.
Vacillations génériques
4Il semble apparemment inéluctable que le roman thackerayen, dans lequel coexistent des discours hétérogènes, narration de l’intrigue d’une part et excursus tendant à la théorisation d’autre part, courre le risque de la fragmentation. Or, ces deux types de discours se dialectisent pour former une structure de complémentarité maîtrisée par un auteur qui organise échos, contrepoints, déplacements ou concentrations, modulations ou transpositions, dans une saisie à la fois stylistique, rhétorique et poétique. L’analyse des stratégies articulant ces modalités discursives, rangées par complexité croissante, rend compte de l’art de la composition chez Thackeray de manière systématique.
Hétérogénéité
Ruptures et sutures structurelles
5Cette approche met en évidence la tendance à la juxtaposition plutôt qu’à l’intégration d’énoncés aux régimes discursifs différents, qui laisse parfois paraître des sutures insérées pour les rapprocher. Au niveau le plus élémentaire de la relation minimale, un blanc typographique généré par un passage à la ligne associé à un alinéa matérialise conventionnellement le changement entre séquences fictionnelles et non fictionnelles, rendant emphatiquement saillantes leur coprésence. Cette installation paratactique transpose le mode de fonctionnement propre à la pensée spontanée, souvent vagabonde, selon le principe d’imprévisibilité énoncé dans la préface de Pendennis : « the writer is forced into frankness of expression, and to speak his own mind and feelings as they urge him23 ». L’écrivain se dit soumis à une nécessité interne irrépressible dénotée par les verbes force et urge, qui légitime le surgissement d’un texte significativement marqué par la coordination de l’esprit et des sentiments (« mind and feelings »). Cette dualité classique forme une unité tout autant qu’elle pose une disjonction, portée par la valeur alternative de and. La composition s’élabore dans un registre quasi éruptif, sans filtrage, retranscrit dans une construction lâche, et met en place un discours dont l’authenticité se voit supposément garantie par un geste de fidélité à soi. Les deux régimes discursifs tendent alors à se juxtaposer en dépit de leur continuité thématique, comme dans The Newcomes, où la ligne narrative du récit concernant le séjour de Clive à Baden Baden s’interrompt soudain pour faire place à des considérations générales. La mention anecdotique de la célèbre ville d’eau agrémentée de nombreux casinos semble s’arracher à l’énoncé pour se faire sujet d’exploration à part entière, et introduit le lecteur au plan du commentaire réfléchi, informé, pour prendre valeur allégorique. Un nouveau paragraphe accueille ainsi un exposé sur les différents types de jeux d’argent pratiqués dans ces établissements, puis déplace encore la focalisation vers une méditation sur les transactions peu avouables qui se déroulent en général dans ces lieux, à partir de l’énumération de personnages conceptuels, par opposition aux êtres fictionnels singuliers peuplant la diégèse :
« Besides roulette and trente-et-quatre, a number of amusing games are played in Baden, which are not performed, so to speak, sur table. […] Here the widow plays her black suit, and sets her bright eyes against the rich bachelor, elderly or young, as he may be. Here the artful practitioner, who has dealt in a thousand such games, engages the young simpleton with more money than wit […]. Here mamma, not having money perhaps, but metal more attractive, stakes her virgin daughter against Count Fettacker’s forest and meadows24. »
6La triple occurrence de l’adverbe déictique here ancre la description dans un endroit précis, mais l’émergence du présent à valeur de vérité générale ouvre avant tout un site générique. Posé sans préavis ni justification explicite, ce développement forme ici un bloc clairement délimité par l’effet de mise en page (non reproduit ici), mais il arrive que le narrateur se dispense de ce balisage afin de maximiser l’impression de spontanéité. Dans Vanity Fair, il décrit d’abord l’agressivité d’un élève tyrannique dénommé Cuff envers George Osborne puis sort soudain du registre fictionnel, mais sans quitter la structure unificatrice du même paragraphe. Déterminé à ne pas mettre en exergue les violences perpétrées dans une Public school entre pensionnaires de tels établissements scolaires privés et exclusifs afin d’en présupposer la banalité, il souhaite aussi réfuter par avance toute objection éventuelle dans un aparté inséré au fil, ou plutôt au détour de la narration proprement dite : « —Don’t be horrified, ladies, every boy in a public school has done it. Your children will so do and be done by, in all probability25—[…]. » Cette parabase encadrée de tirets quadratins qui suturent les deux types d’énoncés tout en soulignant leur hétérogénéité discursive s’adresse de manière ciblée aux lectrices de la bonne société, ces mères de famille épouvantées par une attaque si radicale d’institutions prestigieuses. Ce dispositif est conçu pour combattre chez le lectorat ce que Deleuze appelle la bêtise, régime d’appréhension de la réalité certes paisible et rassurant mais passif et paresseux, et qui laisse, ici, l’ordre représentatif dominant ininterrogé. Grâce à « la contingence d’une rencontre avec ce qui force à penser26 », en l’occurrence une anecdote fictionnelle d’inspiration réaliste et sa conclusion généralisatrice contraire à la doxa, le modèle éducatif des élites se voit mis en cause, à l’intérieur de ce segment non fictionnel marqué par l’emphase de la double répétition du verbe faire (« do »), assez allusif pour contenir le catalogue entier des sévices infligés. À l’autre bout du spectre des configurations possibles, l’enchaînement est balisé non par un effet typographique mais au moyen de marqueurs logiques qui attirent explicitement l’attention sur les rouages de la machinerie textuelle. Ainsi, cette digression tirée de Pendennis s’ouvre sur le connecteur thus et se referme sur l’annonce du retour à la diégèse au moyen d’une structure injonctive :
« Thus, O friendly readers, we see how every man in the world has his own private griefs and business […]. How lonely we are in the world ! how selfish and secret, everybody ! You and your wife have pressed the same pillow for forty years and fancy yourselves united.—Psha, does she cry out when you have the gout, or do you lie awake when she has the toothache ? […] Ah, sir—a distinct universe walks about under your hat and under mine—all things in nature are different to each […]. You and I are but a pair of infinite isolations, with some fellow-islands a little more or less near to us. Let us return, however, to the solitary Smirke27. »
7Ici, la cheville thus devient ce puissant marqueur d’autorité grâce auquel le narrateur, tout en semblant se contenter de dérouler les conséquences diégétiques tirées des anecdotes précédentes, réarticule le récit au gré. Il décide en effet de quitter un instant les personnages pour changer de plan signifiant en introduisant un commentaire dont la nature universalisante est indiquée par l’expression « every man in the world ». Les modifications observables dans la composition affectent aussi les modalités de l’énonciation, signalant le nouveau contrat de lecture ; ainsi, le recours à l’apostrophe « O friendly readers » permet de prendre le lecteur à témoin dans un élan où domine la fonction phatique. Ce nouvel ethos ouvre un conciliabule de conscience à conscience, et le conteur s’autopromeut au rang de moraliste pour prendre de la hauteur par rapport au récit simplement anecdotique. D’abord témoin et rapporteur, il revendique à présent comme sienne une sagesse acquise par l’expérience, qu’il asseoit en l’occurrence sur une compétence culturelle, puisque la conclusion rappelle la méditation métaphysique du poète John Donne (1572-1631), également prédicateur à ses heures, « No man is an island entire of itself28. » L’intrigue est durablement suspendue sans explication, tandis que l’expansion même du développement non fictionnel promeut le segment théorique à un statut éminent. Il faudra la puissance d’un impératif pour raccrocher les deux séquences génériquement hétérogènes, mais la présence de l’adverbe concessif however marque la persistance d’un hiatus : « Let us return, however, to the solitary Smirke. » Ailleurs, le forçage compositionnel s’opère en termes plus brutaux, par exemple avec l’adoption d’un style impersonnel enté sur une forme verbale non conjuguée, dans l’occurrence « To recur to our own affairs, and the subject at present in hand29. » Cet énoncé connote la nécessité déliée d’un sujet ou d’une inscription temporelle marquée, et sa facture oralisée résonne comme une note mentale faite d’instructions à suivre, de plan ou de format à respecter. Il dessine les contours d’un Thackeray tiraillé, laissant dans son œuvre des traces de louvoiement. L’intrusion textuelle émane peut-être d’un surmoi hanté par l’éditeur soucieux de la bonne marche du récit de fiction, et qui se manifeste sous forme d’un rappel à l’ordre. Soudain frappé par le régime d’écriture adopté, l’écrivain finit, ailleurs, par se plier à l’obligation de faire avancer l’histoire au lieu de livrer un discours « cynique » sur le monde et s’adresse à lui-même les injonctions « Be quiet. Don’t pursue your snarling, cynical remarks, but go on with your story30 », exemple d’une instabilité portée jusqu’au centre énonciatif, dédoublé sous la pression subie. Enfin, la remarque qui interrompt une méditation sur la vanité, « But we are wandering out of the domain of the story31 », met encore plus clairement en évidence, par la présence de l’adversatif but (et de sa variante however dans l’exemple déjà étudié), la tension entre une force centripète resserrant le texte sur l’intrigue, et une force centrifuge, dilatoire et génératrice d’effets d’atomisation, au détriment du récit principal. Le choix de termes spatiaux (« wandering ») rappelle l’étymologie des vocables excursus (issu de ex-currere, sortir en courant) et digression (construit sur di/de et gradire, s’avancer en déviant de son but). Il souligne la dimension fragmentaire de la composition élaborée par un esprit qui ne s’enferme jamais durablement, mais sait briser ses élans pour exploiter les ressources des débuts de séquence et des interruptions spectaculaires. Les principes discursifs formalisés par Oswald Ducrot ressaisissent ce phénomène pour en livrer une interprétation tout aussi convaincante. Une écriture vagabonde peut nuire tout autant à la condition de progrès, selon laquelle un énoncé doit sans cesse apporter des éléments nouveaux sur le sujet, qu’à la règle de cohérence, visant à éviter le coq-à-l’âne32. Ces deux règles signalent explicitement que l’excursus est une forme d’infraction, et que la sphère des savoirs qu’il embrasse est comme investie par effraction dans le roman.
8Conscient de l’instabilité générique créée, le narrateur s’entoure de précautions oratoires par l’introduction d’une digression, qu’il envisage même sur le mode hypothétique, faute de temps et d’espace, on l’a vu, mais aussi d’audace, explique-t-il : « If I had time and dared to enter into digressions33 […]. » Cette forme d’atténuation marque la déférence inhérente à la demande de permission et révèle la fragilité statutaire de tels développements, chez l’écrivain qui n’ose pas toujours faire varier régimes ou rythmes discursifs, soucieux de maintenir son lectorat en territoire connu. En fait, il sait bien que le lecteur de ses fictions entend se divertir et se laisser emporter par le flux continu des événements nouveaux fournis par l’intrigue.
Ruptures stylistiques sans sutures
9Chez Thackeray, ces régimes hétérogènes engendrent d’autres types de tensions et de ruptures. Ils permettent de conclure à la généralisation de l’instabilité discursive, moteur rhétorico-poïétique fonctionnant sur son rythme propre et capable d’introduire des pauses à certains égards pontifiantes ou de produire des poches de résistance au progrès de l’intrigue. L’auteur retranscrit cette caractéristique au niveau micro-stylistique, comme l’atteste par exemple son utilisation des temps grammaticaux, certes quasi institutionnelle dans la littérature britannique du xixe siècle, mais qui forme un socle de son intervention et doit à ce titre être mentionnée. Si la diégèse s’écrit au passé, indice conventionnel de fictionnalité, l’excursus recourt au présent pour asserter des vérités générales et conférer ainsi à une opinion somme toute subjective le statut d’une proposition éternelle et universelle, inspirée de la tradition aphoristique. Un passage de The Virginians propose ainsi une méditation sur la solitude de l’être humain : « We all hide from one another. We have all secrets. We are all alone34. » Ici, la stratégie temporelle se renforce de la lenteur et de la régularité du rythme propres à cette syntaxe paratactique, qui confèrent un caractère sentencieux au propos, et l’énoncé se révèle en outre aussi emphatique qu’hyperbolique en raison de la triple répétition du pronom inclusif all, faisant écho de manière insistante et redondante à we. La force illocutoire est telle que se trouve écartée toute possibilité de désaccord, l’acquiescement de chacun étant tenu pour acquis par l’utilisation du pronom de la première personne du pluriel. Le choix du présent se compose naturellement avec d’autres formes stylistiques puissantes afin d’en souligner la portée. Ainsi s’affirme la tendance à créer des formulations saillantes, en contraste avec les énoncés précédents ; c’est le cas dans Philip, où l’exclamation « Oh blessed they on whose pillow no remorse sits ! Happy you who have escaped temptation35 ! » fait suite à un texte sans relief particulier, narrant l’arrivée nocturne du héros dans la maison où dorment une mère et son enfant. Le dynamisme communicationnel s’obtient au moyen d’une double exclamation précédée d’une interjection et d’une thématisation emphatiques, par inversion du participe passé blessed, référant à ces bienheureux exempts de remords ; en outre, le narrateur s’appuie ici sur le texte biblique pour construire ses structures énonciatives et sélectionner son lexique. Ailleurs, la parole du moraliste laisse place au discours du docte aux ambitions encyclopédiques, quand sont scrutés les comportements humains dans un énoncé sentencieux où la leçon édifiante se voit remplacée par la définition « This spring-time of youth is the season of letter-writing36. » La métaphore du printemps de la jeunesse, proche du lieu commun, y sert de point de départ à un constat anthropologique sur le mode quasi scientifique. En fait, tous ces énoncés s’apparentent à des aphorismes en raison du présent gnomique qui stabilise la vérité diachronique, tandis que la symétrie structurelle et la régularité rythmique leur confèrent un caractère mémorable et les désignent donc implicitement comme dignes d’être mémorisés. Ils ponctuent le texte en lui conférant la dimension transcendante que Thackeray tient à donner à son œuvre romanesque.
10Par l’introduction de séquences génériques stylistiquement remarquables synthétisant l’expérience humaine, le narrateur résiste à la vocation du roman à peindre des itinéraires existentiels anecdotiques et singuliers. D’autre part, il ne se borne pas à chercher exclusivement, ni même prioritairement, son inspiration dans la lettre et l’esprit des maximes entrées dans la langue courante, fixées par l’usage et pour cette raison dignes d’être citées. Son projet d’édification du lecteur s’appuie à l’occasion sur la parémiologie, recours aux expressions de la sagesse populaire sédimentée à travers les âges qui servent à présenter une vérité donnée comme pleine de bon sens pragmatique. À l’occasion d’un rappel du mariage secret de Becky et Rawdon, le narrateur abandonne un temps le couple fictionnel de Vanity Fair pour évoquer la force de la volonté féminine, et donc la part active que les femmes savent prendre dans l’aventure matrimoniale : « Who needs to be told, that if a woman has a will, she will assuredly find a way37 ? » La dimension prétéritive de l’énoncé se fonde sur une construction hypotactique qui pose initialement le caractère indubitable d’une vérité avant même sa proclamation. Misogyne en son fond, la variation par segmentarisation de la maxime bien connue when there is a will there is a way signale comme évidente le fait que « quand on veut on peut »… surtout quand on est une femme. Contrer ce coup de force rhétorique réclamerait un aplomb prodigieux de la part du lectorat victorien, pourtant enclin à repérer, et à valoriser, la fragilité du sexe dit faible. Cette éventualité est d’ailleurs rendue impossible puisque nulle place n’est faite ici à un droit de réponse dans le dispositif discursif, situation des fidèles assistant à l’homélie, alors même que les unités diégétiques peuvent susciter chez le lecteur commentaires et objections, on l’a vu38. Enfin, Thackeray n’est pas le simple faiseur d’illusions que Thomas Carlyle (1795-1881) affuble d’un bonnet d’âne39 ; s’inspirant des sentences proverbiales, il se révèle en outre fin lettré, doté d’un esprit capable de balayer toute l’histoire littéraire. Il fait la démonstration de sa vaste culture, en particulier dans des digressions mobilisant la sagesse des Anciens en langue latine originale, ou encore celle de romanciers comme Oliver Goldsmith (1728-1774), dont le texte The Vicar of Wakefield résonne dans l’exclamation allusive « O Moses and Green Spectacles40 ! » En plus de se charger de résonnances bibliques en convoquant indirectement la figure de Moïse par l’intermédiaire du personnage homonyme, cet aparté nominalisé grâce au vocatif se démarque du flux diégétique afin que la dénonciation de la vanité humaine gagne en relief, en visibilité et en puissance évocatrice. Devenu un temps prédicateur, directeur de conscience ou essayiste, le fictionniste impressionne son auditoire par sa foi, sa force de conviction, la solidité de ses connaissances et les choix qu’il opère dans la langue, pour faire fonctionner le marché linguistique bourdieusien41. Il se distingue par sa supériorité culturelle et intellectuelle, afin de mieux former, informer, peut-être réformer, voire déformer le lecteur de roman.
Homogénéisation
11Malgré la détermination à s’assurer une position de force construite, affirmée et apparemment assumée, Thackeray inscrit des remarques en opposition directe avec cet ethos professoral et se met à souligner les inconvénients de faire coexister au sein d’un même texte divertissement fictionnel et didactisme édifiant. Il fait là encore la démonstration que son écriture ne craint pas de se frayer un chemin au travers de contradictions, lui donnant le caractère instable qui intéresse cette étude. Résonnent alors des objections à l’encontre d’auteurs qui oublient les conditions dominantes de la production des biens culturels, et l’utilisation de nous se fait symptôme du clivage d’un moi prisonnier de pratiques qu’il réprouve pourtant, dans un combat à l’issue incertaine avec un surmoi : « We are not going (after the fashion of some novelists of the present day) to cajole the public into a sermon, when it is only a comedy that the reader pays his money to witness42. » Il faut éviter que le roman « transformé par la réflexion, devien[ne] une école de mœurs », et que l’écrivain qui professe « [prenne] la place de notre conscience », selon les termes d’un Taine frappé par cette évolution en Grande-Bretagne43. Apparaît en effet le risque de s’aliéner des lecteurs déçus de se voir admonestés et désireux d’être distraits, poursuit le critique, qui s’exprime ici, quant à lui, au travers d’un nous inclusif : « nous n’aimons pas à être tancés dans un roman ; nous sommes de mauvaise humeur contre cette invasion de pédagogie. Nous voulions aller au théâtre ; nous avons été trompés par l’affiche, et nous grondons tout bas d’être au sermon44 ». Or, là où Taine se tourne vers le registre de la déploration et de la colère, Thackeray fait travailler cette prise de conscience dans son écriture même, dans le but de poser une voix particulière pour répondre à la demande exorbitante du public. Il lui importe d’élaborer des stratégies propres à réduire l’opposition entre théorie rébarbative et fiction agréable, pour éviter de sombrer dans l’organisation d’un pur divertissement dénué d’arrière-plan conceptuel, en s’efforçant de faire cohabiter les deux régimes de parole de manière harmonieuse.
Création d’un continuum
12Ces digressions théoriques auxquelles il ne saurait renoncer sont à l’occasion structurellement intégrées au plan d’organisation de la diégèse par un véritable glissement d’un niveau à l’autre, afin d’assurer une continuité discursive propre à maximiser l’efficace du message moral, qui reste malgré tout un enjeu pour Thackeray. De tels efforts d’inclusion contrôlée mobilisent tact, pédagogie et même ruse pour dispenser quelque leçon, ainsi rendue supportable, lisible et audible pour un lectorat a priori rétif. Au niveau le plus macro-structurel et afin de ne pas créer l’impression que l’excursus généralisateur remplace la fiction, Thackeray choisit stratégiquement de l’insérer dans l’incipit ou dans l’excipit d’un chapitre, pour le loger dans cet entre-deux que constitue le changement de section. Fort de la promesse implicite d’une reprise imminente de la diégèse, le lecteur de The Virginians se trouve par exemple capté au début du chapitre 45 par la généralisation débutant par « We have all of us45 […]. » Le tour se répète au chapitre 4 de Philip, lorsque le portrait des snobs de campagne que sont les époux Twysden est préparé par un long préambule consacré à une différence subtile capable d’éclairer leur caractérisation. Est abordée la distinction entre le mensonge passif que constitue la dissimulation de sa propre pauvreté (mesure désespérée visant à sauver les apparences, « keep up with appearances »), et le mensonge actif qui désigne la prétentieuse simulation de la prospérité (« seem well off ») :
« Have you made up your mind on the question of seeming and being in the world ? I mean, suppose you are poor, is it right for you to seem well off ? Have people an honest right to keep up with appearances ? […] Sometimes it is hard to say where honest pride ends and hypocrisy begins46. »
13Typique de l’essai, le questionnement permet de poser les problèmes en termes généraux afin de peser sur les opinions et les jugements du lectorat, en réconciliant activités délibérative et contemplative. En effet, l’approche axiologique formulée en termes abstraits met en perspective la conduite des deux hôtes, comportement qui reprend le thème de la bassesse au travers de l’exemple spécifique de leur « abondance de pacotille » et de leur « magnificence miteuse47 ». Cependant, la démarche apparentée à une logique inductive est d’habitude préférable pour celui qui, respectueux de la tradition, ne livre pas la morale avant la fable48. En la matière moins paternaliste qu’infantilisant, Thackeray affirme donc que la place légitime d’une saisie théorique se trouve en fin de chapitre, car tout comme les enfants, le lecteur la goûte davantage une fois qu’il a profité de la délectation procurée par l’histoire singulière49. En d’autres termes, ce plan d’exposition répond à une logique partagée qui intègre harmonieusement des discours hétérogènes. La clôture d’un chapitre de Philip, où est narrée la contrition d’un vieil homme au sujet du tort qu’il a causé, se prolonge mécaniquement, c’est-à-dire de façon naturelle, donc légitime pour l’esprit humain, d’une réflexion sur la douloureuse nécessité pour un vieillard, qui attend amour et respect, de s’agenouiller afin de demander pardon : « He confessed his fault, though it is hard for those who expect love and reverence to have to own to wrong and ask pardon. Old knees are stiff to bend : brother reader, young or old, when our last hour comes, may ours have grace to do so50. » La parabase s’élabore de façon à ne pas véritablement concurrencer la diégèse, qui a de toutes façons atteint son terme et ne doit reprendre qu’au chapitre suivant. Quant au ton de la prédication, il accroît encore l’efficace de cette réflexion morale et le sens des situations fictionnelles, car la dimension phatique de l’apostrophe est une injonction à poursuivre la méditation en dehors du texte, à combler les vides entre deux sections en utilisant au mieux son esprit critique, bien au-delà du temps de la lecture. Enfin, Thackeray renforce le continuum thématique par la mise en place d’un jeu de répétitions et de variations qui tisse un réseau serré et stylistiquement homogène. Il appuie son exploration thématique sur des échos lexicaux d’une séquence à l’autre, comme c’est le cas dans le portrait de Miss Crawley, dont les héritiers potentiels se disputent les faveurs, et qui se poursuit d’une lamentation sur les faiblesses humaines :
« Miss Crawley was, in consequence, an object of great respect when she came to Queen’s Crawley, for she had a balance at her banker’s which would have made her beloved anywhere.
What a dignity it gives an old lady, that balance at the banker’s ! How tenderly we look at her faults, if she is a relative (and may every reader have a score of such), what a kind, good-natured old creature we find her51 ! »
14Il subsiste certes des effets de rupture révélateurs d’une tension persistante entre les deux types de discours en raison du changement de paragraphe amorçant une reprise abstraite, décontextualisée et subjective. Cependant, le passage s’effectue sans heurts entre la limitation référentielle maximale (le patronyme identifiant « Miss Crawley ») et son extension au moyen de la catégorie à valeur générique an old lady, préférée à la forme plurielle old ladies, en rappel du personnage singulier introduit juste auparavant. Quant à l’information relative à sa situation financière, « a balance at the banker’s », elle est reprise par « that balance at the banker’s » dans le second paragraphe. Le démonstratif that fait alors référence à un élément déjà repéré, la fortune tout juste mentionnée de Miss Crawley, et mobilise aussi la notion générale surplombante, extra-textuelle, constituant un savoir partagé sur le pouvoir de l’argent. En fait, Thackeray vise non seulement à renforcer la cohérence du texte, du point de vue de la pertinence et de la logique des enchaînements, mais aussi sa cohésion, entendue en termes de relations linguistiques et sémantiques unissant les énoncés.
Interdépendance
15Diégèse et digressions théoriques peuvent se composer harmonieusement, parfois presque sans sutures puisque, les exemples précédents le montrent, un contenu généralisateur reprend sur un plan transcendant un élément idiosyncrasique appartenant au plan d’immanence de l’intrigue ou de la caractérisation, qu’il place dans une perspective légitime : l’excursus révèle alors sa dimension heuristique. Le corpus thackerayen rappelle combien un roman d’inspiration réaliste est d’habitude pris dans une double logique, l’une purement romanesque soucieuse du particulier, voire du pittoresque et de l’exotique, et l’autre, marquée par le témoignage quasi documentaire. Cette seconde caractéristique pose que le réel se plie à une grammaire à laquelle l’auteur doit se conformer, et qu’en outre, il lui faut respecter un horizon d’attente partagé par tous, fond commun souvent typique, voire stéréotypique, afin de bannir l’invraisemblance52. Peindre des singularités quasi absolues comme Barry Lyndon ou Becky Sharp fait donc courir le risque de ne pas participer de cette poétique réaliste, de ne plus faire sens pour un groupe désorienté dans un univers qu’il ne reconnaît pas. Le romancier peut même aller jusqu’à contredire dangereusement l’idée de la nature humaine telle qu’elle s’impose aux lecteurs du xixe siècle, principalement membres des classes moyennes, chez qui les limites du monde n’atteignent pas forcément celles du réel53. Il ancre alors la véridicité du récit, des anecdotes plus ou moins improbables, ou des personnages inédits, inouïs, insolites, en insérant pensées, maximes ou proverbes bien connus de tous qui facilitent la circulation, le partage et l’appropriation du sens54. D’un certain point de vue, Thackeray œuvre à intégrer indirectement les deux régimes d’écriture par le recours fréquent au pronom we, unifiant, homogénéisant, qui pose l’assentiment de tous et englobe narrateur, narrataire, auteur, lecteurs, voire l’humanité entière. Il est prêt à encadrer la représentation de la réalité quand elle s’avère contradictoire, voire trompeuse, en forçant la recevabilité d’éléments improbables par des formules dont « As often will be the case55 » est en quelque sorte le raccourci générique explicite.
Hybridité
16L’hypothèse d’une interdépendance symbiotique entre les deux types de discours, l’un qui adhère à l’itinéraire diégétique et l’autre qui s’élève au niveau transcendant des généralités, peut être dépassée si l’on procède à un tour d’écrou supplémentaire en évoquant l’idée de leur hybridation. Tel phénomène d’interpénétration quasi fusionnelle et mutuellement bénéfique maximalise l’instabilité générique du roman.
Fiction dans l’essai
17L’excursus commentatif tend à se parer d’éléments fictionnels et, comme la diégèse, propose à son tour des expansions conduites dans un style vivant et imagé ; en outre, la rédaction s’y fait au gré d’une inspiration fondée sur l’elocutio davantage que sur la dispositio. Ainsi, Thackeray livre une longue réflexion sur la misère d’une vie de célibataire qui n’a rien d’une dissertation structurée dramatisant la pensée dans un grand mouvement dialectique. Elle présente au contraire un morceau de bravoure emporté par une dynamique formelle, semble-t-il assez proche de l’improvisation :
« A committee of marriageable ladies, or of any Christian persons interested in the propagation of the domestic virtues, should employ a Cruikshank or a Leech, or some other kindly expositor of the follies of the day, to make a series of designs representing the horrors of a bachelor’s life in chambers, and leading the beholder to think of better things, and a more wholesome condition. What can be more uncomfortable than the bachelor’s lonely breakfast ?—with the black little kettle in the dreary fire in the midsummer ; or, worse still with the fire gone out at Christmas, half an hour after the laundress has quitted the sitting-room ? Into this solitude the owner enters shivering, and has to commence his day by hunting for coals and wood ; and before he begins the work of a student, has to discharge the duties of a housemaid, vice Mrs. Flanagan, who is absent without leave56 […]. »
18Le passage tend à la conceptualisation et s’appuie sur une volonté d’organisation, mais la représentation d’une réalité profuse, forçant le trait particularisant et pittoresque, participe d’une poétique de l’emballement, accumulant les énoncés par juxtaposition au risque de la surcharge sémantique, voire du verbiage. Le mode de composition rejette la proposition claire et distincte passée au rasoir d’Ockham, dont le principe d’économie est résumé par la formule pluralitas non est ponenda sine neccessitate. À la parcimonie géométrique de l’argumentaire est préférée une multiplication de propositions et d’illustrations, qui transporte le lecteur dans un tourbillon d’effets de sens. Quant aux traits stylistiques saillants, ici utilisation au propre et au figuré du syntagme « into this solitude », là transfert d’attribution généré par l’hypallage « lonely breakfast », ils marquent une souplesse rhétorique qui fait fi de la catégorisation conventionnelle du réel. Impulsif, voire compulsif, l’écrivain prolixe croque quelque vignette haute en couleur, laissant libre cours à sa verve naturelle plutôt qu’il n’obéit à une nécessité d’ordre intellectuel ; il se place explicitement dans le sillage de George Cruikshank (1792-1878) et de John Leech (1817-1864), illustrateurs de renom57, afin d’accentuer la dimension visuelle de la scène avec force détails, « petite bouilloire noircie », « faible flamme dans la cheminée » qui n’a rien d’un foyer, précisions relevant de l’ekphrasis. La fiction s’immisce dans l’exposé généralisateur, théorique par vocation, donc porté à la démonstration abstraite, mené dans un langage dont la littéralité doit garantir l’objectivité quasi scientifique. Enfin, cet extrait illustre la façon dont la raison est travaillée par la passion, dans les constructions interrogatives à valeur exclamative qui, par endroits, saturent le texte d’émotions ; elles semblent comme arrachées au locuteur, « suscitée [s] par un vécu qu’elle [s] atteste [nt] plus qu’elle [s] ne le déclare [nt]58 ». L’impression de sincérité qu’elles confèrent au discours se renforce de la connaissance biographique sur l’auteur, ni veuf ni célibataire, mais irrémédiablement séparé de son épouse qui, frappée de démence, est internée de manière définitive dès 1844. Cet excursus inséré dans la diégèse de Pendennis perd sa fonction de refoulement des marques énonciatives de l’intime, dans sa propension à « absorber n’importe quel matériau dans une impérieuse structure de sens59 », tandis qu’est pleinement exploitée la capacité de la langue à se situer à l’intersection du particulier et du général ou à négocier la présence de l’un dans l’autre. La démonstration se voit ainsi conférer son caractère d’essai dans la tradition héritée de Michel de Montaigne, qui trouve une expression britannique avec Francis Bacon (1561-162660) et surtout, au début du xixe siècle, grâce à Charles Lamb (1775-1834), dans les très populaires Essays of Elia61.
Essai dans la fiction
19À l’inverse, le corpus thackerayen montre la façon dont la littérature peut prendre valeur didactique sans nécessairement recourir à l’excursus commentatif, ce qui contribue à supprimer la compartimentation formelle des discours. Tout comme le narrateur, les êtres de fiction eux-mêmes s’expriment à l’occasion par sentences, tel un personnage de The Newcomes qui, suraffirmant par une référence métatextuelle le glissement d’un registre à l’autre, moralise au travers de ce qu’il nomme lui-même une maxime : « My maxim is that […] merit is better than any pedigree62. » Ce dispositif permet de revendiquer la supériorité des qualités personnelles sur la naissance, position qui renvoie clairement à une problématique typique de l’époque, tandis que l’accolement de l’adjectif possessif au terme maxim, marqué par l’emphase des italiques (« My »), signale son appropriation par le locuteur. Dans The Virginians, c’est le discours du Colonel Wolfe évoquant le romancier Samuel Richardson qui s’apparente à la forme figée de la pensée formulaire, quand il exprime sa préférence pour le génie au détriment de la généalogie : « I would rather be a man of genius than a peer of the realm63. » Le repérage de la subjectivité est certes assuré par des marqueurs de la première personne, déterminant possessif renforcé ici encore d’italiques dans la première occurrence et pronom personnel dans la seconde. Il n’en demeure pas moins que, sous-tendu par un effet de symétrie, le message du colonel revêt une portée universalisante au travers des segments génériques qui le structurent. L’hybridation des deux dispositifs s’affirme encore lorsque les personnages eux-mêmes font preuve d’érudition au point de concurrencer la voix narrative, et dans Pendennis, Warrington cite un extrait en latin des Métamorphoses d’Ovide, « Video meliora proboque64 », afin d’éclairer les situations diégétiques, comme peut le faire Thackeray ou ses narrateurs. Commentateur de soi, Warrington paraît se dédoubler – de manière révélatrice, il est lui aussi écrivain. L’instabilité est à son maximum, car ce transfert ponctuel mais récurrent de compétences qui sont typiquement l’apanage d’un narrateur extra-diégétique entoure d’un certain caractère d’indécidabilité l’origine énonciative réelle de ces énoncés.
Coalescence générique
20Comme l’illustre le corpus romanesque thackerayen, les deux régimes d’écriture typiques, essai et fiction, forment certes un couple d’antonymes, mais sont aisément réconciliables, voire se révèlent complémentaires et parfois impossibles à distinguer l’un de l’autre, dans leur inscription réelle. En ce sens, l’auteur qui tisse ensemble discours normatifs, enseignements, intrigues et anecdotes, se réclame de la tradition lucrétienne selon laquelle la diégèse divertissante en son principe est censée « faire passer la pilule » de l’âpre vérité. La douceur du miel dissimule l’amertume d’une potion curative65, ce que rappelle d’ailleurs Trollope dans son essai sur Thackeray avant de louer les avantages d’une telle approche indirecte pour édifier le lecteur66. Le médicament se trouve sous le sucre, ou plutôt, en l’occurrence, se dissout en lui : la leçon fusionne avec la récréation dans l’acte de lecture de ces romans qui aspirent suffisamment à transmettre sans heurts une somme de savoirs pour prendre en compte la problématique de la réception – sans surprise, ce projet s’accorde avec la condamnation de la rigueur ou de la violence du système éducatif britannique, dont le jeune Thackeray a lui-même beaucoup souffert67. À cet égard, il est bien un écrivain de son temps, et son œuvre se plie à des arguments significativement explicités par Walter Bagehot (1826-1877), son contemporain : le journaliste et critique conclut que le roman, mieux que le prêche, élève l’âme. En effet, l’œuvre privilégie une pédagogie de l’apprentissage ludique, indolore, et son succès en tant que genre littéraire dominant, largement diffusé, permet en outre au message de s’énoncer là où il est susceptible d’être le mieux entendu68.
21Néanmoins, Thackeray n’est pas mû par la seule vocation d’émanciper ses concitoyens par la diffusion des savoirs idoines. Sa démarche s’explique tout autant par un besoin de reconnaissance, certes moins louable, mais rendu nécessaire, alors que s’attache au romancier comme à son public une réputation de frivolité. En Grande-Bretagne, il devient à ce titre la cible de Carlyle qui, dans un pamphlet de 1832 intitulé Biography, l’assimile à un être asinien. L’intellectuel au calvinisme radical évoque ainsi les « longues oreilles » du littérateur, trait qu’il partage dans une certaine mesure, déclare-t-il, avec ses lecteurs… dotés d’« oreilles encore plus longues » :
« How knowest thou, may the distressed Novelwright exclaim, that I, here where I sit, am the Foolishest of existing mortals ; that this my Long-ear of a Fictitious Biography shall not find one and the other, into whose still longer ears it may be the means, under Providence, of instilling somewhat ? We answer, None knows, none can certainly know : therefore write on, worthy Brother, even as thou canst, even as it has been given thee69. »
22Les effets de l’attaque sont durables puisqu’en 1847, l’illustration d’une couverture de Vanity Fair donne à Thackeray l’occasion de croquer une figure de l’artiste coiffé d’un bonnet d’âne, haranguant une foule où chacun arbore un couvre-chef similaire70. Cette allusion iconographique trouve une expression transartistique dont l’origine intertextuelle ne fait guère de doute, lorsqu’au chapitre 8 du même roman, le narrateur choisit l’adjectif composé long-eared : « the moralist, who is holding forth on the cover (an accurate portrait of your humble servant), professes to wear neither gown nor bands, but only the very same long-eared livery in which his congregation is arrayed71 ». L’apparent excès d’autodérision dissimule mal le souci de revaloriser la fiction, qui pousse l’écrivain à asseoir son autorité en gagnant comme il peut, là où il le peut, une réputation de sérieux, mais il reste à déterminer si le narrateur thackerayen se construit un ethos aussi fiable qu’il y paraît. En d’autres termes, ce narrateur n’est peut-être ni digne, ni capable, ni véritablement désireux de revêtir la toge (« gown ») ou le col (« bands ») désignant respectivement, par métonymie, le professeur et l’ecclésiastique : il s’avère, comme bien d’autres, en quête d’une troisième voix.
Indéterminations sémantiques
23Si les digressions généralisatrices organisant une forme de réflexion conceptuelle sont propres à revaloriser la figure du romancier, elles restent soumises à des forces illocutoires très variables. En effet, leur présence discontinue et les mécanismes de fictionnalisation qui les travaillent entraînent des fluctuations d’intensité et une relative instabilité de la posture énonciative. De surcroît, l’ethos de moraliste choisi par le romancier pour caractériser ses narrateurs est parfois marqué par le doute et une tonalité grave, que contrebalance toutefois la la légèreté du « prédicateur humoristique » à laquelle Thackeray tient tout autant72, et qui se complexifie encore par les accents dépréciatifs, moqueurs, parfois insolents, typiques de l’ironie ou de la parodie.
Précarités des modalités assertives
24L’énonciation se fragmente et se trouble de manière persistante, et reste perceptible au travers d’un dérèglement sensible dans les postures contradictoires d’un narrateur visiblement déstabilisé, rendu sceptique au spectacle du monde, et qui accumule expressions du doute, questionnements et tâtonnements interprétatifs. De manière convaincante, Las Vergnas explique ce phénomène par la personnalité d’un écrivain « sensible au pour et au contre, accablé par la partialité des choses, [et qui] nous présente à chaque instant le spectacle d’un homme double chez qui la contradiction s’est imposée en maîtresse73 », mais d’autres perspectives se dessinent. Thackeray confère une inflexion philosophique et anthropologique à des dispositifs narratifs qui démontrent l’impossibilité d’accéder à la vérité absolue74, conséquence de l’opacité du réel, des limites de la perception, des défaillances de la raison et des errements dûs à la vanité humaine, conduisant à l’aveuglement sur soi comme sur autrui. Il exprime alors un scepticisme qui l’expose à des accusations de cynisme répétées, auxquelles il fait allusion entre autres dans Philip75.
Un monde binaire
25Dans la représentation thackerayenne, l’univers tend en effet à se scinder pour faire apparaître deux plans irréconciliables, réfractaires à toute peinture unifiée. Elle s’accorde avec l’image d’une ère victorienne polarisée, dans laquelle l’historien Walter Houghton, par exemple, repère une tension entre dogmatisme ou rigidité, d’une part, et d’autre part profond doute caractéristique d’un âge de transition76. Thackeray s’inscrit dans cette équivocité ; il introduit des individus typiques et des situations singulières pour confronter, certes de manière assez classique, être et paraître, dans le but ultime d’explorer la scène sociale, ses codes et ses hypocrisies. Ainsi, après avoir admis sans hésiter qu’il était impossible de connaître quoi que ce soit sur qui que ce soit77, le narrateur de The Virginians se montre omniscient en bien des occasions, paradoxe opportun qui lui permet de mettre les faits en perspective et de superposer les niveaux de réalité. À cette fin, il recourt à l’expression familière du cadavre dans le placard78, corpus delicti déplacé sous la table de la salle à manger pour rappeler à une lectrice le risque que ne soit révélé quelque secret inavouable :
« How do you know […] that there are not skeletons rôtis and entrées under every one of the covers ? Look at their feet, peeping from under the table-cloth. Mind how you stretch out your own lovely little slippers, Madam, lest you knock over a rib or two79. »
26Le terme clé de l’idiome métaphorique, skeleton, est l’objet d’un traitement littéral après avoir été réinscrit dans un trope, devenant des mets « rôtis » invisibles sous sa cloche de service, puis un corps dont les pieds pointent sous la nappe, et dont les côtes pourraient être malencontreusement heurtées : est livré ici un tableau étrange et inquiétant d’un squelette qui prend forme dans le texte, en l’occurrence pour désigner des dissimulateurs coupables. La réflexion sur la prégnance des apparences rencontre assez naturellement le thème de l’artifice, et un essai de Roundabout Papers confère au maquillage ou à la perruque une valeur révélatrice, presque symptomatique d’un mal profond, à l’intention d’une communauté dans laquelle s’inclut l’essayiste. Dans l’extrait suivant, l’évocation de ces deux éléments de la parade mondaine offre en effet le prétexte à la mise en regard d’individus souffreteux et de leur personnage public radieux : « Some of us have more serious things to hide than a yellow cheek behind a raddle of rouge, or a white poll under a wig of jetty curls80. » Dans The Newcomes, c’est moins la juxtaposition de deux facettes de la réalité qui dévoile des niveaux signifiants dictincts, que l’ouverture de la focale, qui dédouble la perspective et laisse éclater au grand jour les contradictions d’un aristocrate bifrons. Le public victorien est enjoint de prendre en considération l’attitude de celui qui choie sa progéniture légitime alors même qu’il se révèle capable, en d’autres circonstances, de laisser dans le besoin ses enfants naturels, nés d’une mère ouvrière séduite puis abandonnée, comme l’atteste ce passage marqué par la structure binaire :
« Look at them […], they are almost in rags, they have to put up with scanty and hard food ; contrast them with his other children whom you see lording in gilt carriages, robed in purple and fine linen and scattering mud from their wheels over us humble people as we walk the streets ; ignorance and starvation are good enough for these, for those others nothing can be too fine or too dear81. »
27La condamnation politique se complète dans Henry Esmond de la dénonciation implicite d’une justice à deux vitesses, d’un système duplice servant les intérêts des puissants au dépens du peuple, alors qu’un seigneur meurtrier est relaxé le jour même où une simple voleuse est exécutée : « That day my Lord—my Lord Murderer—[…] was let loose, a woman was executed at Tyburn for stealing in a shop82. » L’énoncé antithétique utilise les ressources de la ponctuation de manière remarquable. Le double tiret quadratin à valeur parenthétique met en relief le syntagme indiquant la culpabilité de l’aristocrate, mais il se fait aussi indice graphique d’un verdict et d’une sanction émanant d’un commentateur justicier. Celui-ci exploite les prérogatives de sa fonction pour requalifier l’assassin tout en l’identifiant, et l’emprisonne dans la lettre du texte, à l’intérieur de ces deux ponctèmes, alors même que l’institution judiciaire l’acquitte. Quant à la virgule séparant les deux segments et les deux situations, elle se voit elle aussi dotée d’un rendement sémantique maximal dans ce schéma contrastif : elle relie ce qui s’oppose et met deux événements synchrones en position de parfaite égalité syntaxique, qui plus est de manière iconique, puisque sa forme rappelle la pointe à la verticale d’une balance à l’équilibre, précisément là où triomphe une injustice criante. Ailleurs, dans une remarque de Pendennis, la valeur adversative de ce signe de ponctuation se lexicalise par la recatégorisation en substantif de la conjonction but. Dépourvue d’italiques alors qu’il s’agit d’un emploi en mention, elle est en outre dotée de la majuscule, afin de recevoir une force sémantique et discursive nouvelle : « But will come in spite of us. But is reflection. But is the sceptic’s familiar, with whom he has made a compact […]. But taps at the door, and says, “Master, I am here. You’re my master ; but I am yours.” […] That is what But is83. » Avec la puissance que lui confère la personnification, l’adversatif trouble les hiérarchies sociales établies et enfonce un coin dans le bloc de la représentation courante du monde en faisant émerger l’alternative. Est posée ici la réversibilité de la position du maître et de celle de l’esclave, tout comme est démontrée l’instabilité grammaticale des mots. La binarité persiste, mais tout élément risque à chaque instant de verser dans son contraire, et le moraliste amène le lectorat à la circonspection quant au système de valeurs dominant, par la mise en branle de ce que Las Vergnas appelle un « balancement perpétuel84 ». De manière plus iconoclaste, bien que stylistiquement moins audacieuse, cette même conjonction but vient inquiéter l’harmonie du foyer domestique dont les Victoriens vantent pourtant la paix et les vertus protectrices, bienfaits dont en réalité seule la classe des maîtres bénéficie :
« The Muse might lie in bed as long as she chose of a morning, and availed herself of that privilege ; but Pincott had to rise very early indeed to get her mistress’s task done ; and had to appear the next day with the same red eyes and the same wan face, which displeased Miss Amory by their want of gaiety85. »
28Sous ce toit, Blanche Amory incarne grâce à l’onomastique cette peau claire qui sied aux élégantes par opposition à la pâleur maladive (« wan ») de la domesticité, représentée par Pincott. Le contraste s’établit également entre la figure languissante de cette Muse allongée (« lie in bed »), et sa femme de chambre, contrainte de se lever dès l’aube (« rise very early »). Cette spatialisation oppose dans le même segment les dimensions horizontale et verticale qui découpent deux plans, c’est-à-dire, ici, deux sphères irréconciliables. La polarisation topographique s’insinue dans bien d’autres sites et frappe d’autres scènes, par exemple en engageant un processus de latéralisation avec l’expression on the other side qui, dans ce même roman, fait éclater une conception monolithique du monde et des principes qui le gouvernent. En effet, lorsqu’un excursus sur le thème des passions de seconde importance met en balance la nécessité soit de leur céder, soit de leur résister, le commentateur fait prévaloir l’opportunité de suspendre son jugement :
« What philosopher would not tell him that the best thing to do with the little passions if they spring up, is to get rid of them […]. And yet, perhaps, there may be something said on the other side. […]—in fine, let this be a reserved point to be settled by the individual moralist who chooses to debate it86. »
29Certaines réalités sont ici mises en regard de manière appuyée, au moyen de la double cheville and yet, à laquelle font pendant les deux modalisations épistémiques may et perhaps, émises par le penseur prudent assailli par le doute. Nulle représentation homogène ne se dégage ; les préconisations abstraites et décontextualisées du philosophe-roi concernant le rejet hautain de ces passions jugées mineures sont potentiellement contredites par un discours émanant de ce lieu alternatif, où se déploie le pragmatisme fluctuant du moraliste qui réfléchit à partir de l’expérience individuelle. Chez Thackeray, la vérité censée départager, arbitrer, sélectionner, trancher, se trouve elle-même « des deux côtés », selon un Pendennis lui aussi relativiste : « Where is the truth ? Show it me. That is the question between us. I see it on both sides87. » Mettant ce principe du en même temps en application dans une situation fictionnelle polémique, l’auteur fait coexister deux points de vue, chacun légitime à sa façon. Après avoir dénoncé le mariage d’intérêt et la commercialisation des femmes, le narrateur accepte de prêter sa voix à ses personnages, d’une part Ethel, promise au riche Lord Kew, et de l’autre Clive, choqué par la vénalité de la jeune femme. S’exprime alors toute la défiance envers les opinions qui font fi de la diversité des cas particuliers et de la complexité du monde, car si Clive énonce de grands et nobles principes, Ethel rappelle la nécessité de se soumettre aux obligations filiales et de penser à l’avenir de sa fratrie88. À la lumière de ces nouveaux éléments, il devient évident que chacun est invité à s’abstenir de prononcer des verdicts hâtifs. Toutefois, dans tous les cas relevés ici, le locuteur (qu’il soit en position de narrateur, de commentateur ou de personnage) se garde d’opérer lui-même un dépassement dialectique par une synthèse, de soumettre la différence et la contradiction par ce troisième temps de la réflexion. Le mode binaire subsiste, moins sous la forme d’un équilibre que comme tension entre forces contraires, dans une position précaire et instable qui rappelle le mode épistémologique du que sais-je ? de Montaigne. C’est donc le système de valeurs exploré qui est mis en crise tout autant que les certitudes du narrataire lui-même, poussé à son tour à la réflexion et au questionnement, mais dispensé de verbaliser une résolution que l’auteur sceptique ne saurait fournir, non parce qu’il ne la connaît pas, mais parce qu’elle semble indisponible.
Fluctuations des tonalités
30Les tonalités graves du moraliste pessimiste que le doute assaille consonnent avec le ton ironique et satirique de Thackeray, double registre que ses contemporains comme la postérité associent à toute son œuvre, romans, poèmes, articles, ou encore comptes rendus de voyages. Il s’agit à présent d’analyser le fonctionnement de ces deux modes d’expression dans le corpus étudié, pour mettre en lumière l’instabilité des stratégies discursives entraînée par ce mélange des genres.
Voyage en Alazonie victorienne
31Thackeray transpose en milieu romanesque l’ironie de type socratique, outil heuristique utilisé pour rabaisser l’alazon victorien et son ego surdimensionné, afin d’amener le public à une réflexion autocritique, voire pour mettre en crise les certitudes ainsi que les représentations flatteuses qu’un individu, et au-delà, qu’une société, ont d’eux-mêmes. À ces fins, l’auteur revêt le masque de l’eiron de la Grèce antique et, par le biais de questions apparemment anodines qui le font paraître bien moins intelligent qu’il n’est, il triomphe de son interlocuteur89, à savoir un public de lecteurs acculés à reconnaître leurs défauts et leurs torts. S’il lui arrive parfois de s’abaisser, c’est pour incarner la figure du bouffon90, position qui lui permet de jouir de sa licence pour révéler certaines vérités déplaisantes en dépit de la relation de pouvoir jouant en sa défaveur, à l’instar du fou shakespearien officiant auprès du roi Lear. Faussement naïf, il feint alors d’ignorer la dimension provocatrice de remarques qui ébranlent en fait l’idéologie dominante. S’appuyant par exemple sur une logique apparemment fautive mais qui s’impose avec la force de l’évidence, il déclare au sujet de Sir Pitt « he failed somehow, in spite of a mediocrity that should have ensured any man a success91 ». Le choix de la locution prépositionnelle in spite of réfute l’opinion commune selon laquelle c’est à l’échec que la médiocrité condamne. La situation paradoxale reçoit une extension maximale quand le narrateur affirme que ce pair du royaume ne fait pas figure d’exception. Il présuppose en effet que le manque de qualités exceptionnelles lui assure, comme à tout individu, la réussite, sapant le système de représentativité nationale supposément fondé sur la méritocratie. Plus loin, la nouvelle classe dirigeante des bourgeois se voit à son tour prise pour cible de la satire ironique, à l’occasion de la remarque factuelle a priori anodine, « Politics set in a short time after dessert92. » Dans ce cas, c’est l’analyse microtextuelle guidée par un savoir épilinguistique, fait remarquer Alan Partington, qui permet de repérer la tonalité ironique, produite par une collocation anomale qui dénonce indirectement ceux qui se targuent de maîtriser les débats politiques. En anglais, précise Partington, le verbe à particule set in comporte une connotation négative en raison des compléments d’usage qui l’accompagnent d’ordinaire93. Le choix du narrateur se révèle donc modal et tend à exprimer un mépris, certes teinté d’amusement, pour des discussions postprandiales réduites à des échanges de platitudes, menées par des hommes pourtant persuadés de leur jugement sans faille. Thackeray fustige avec la même énergie facétieuse les effusions de deux mondaines en créant une rupture collocationnelle pour les décrire occupées à professer leur affection mutuelle : « They […] my-loved and my-deared each other most assiduously94. » Rapporter les manifestations d’un attachement sincère, associé en général à la spontanéité, en soulignant l’application assidue dont font preuve ces dames, permet de dénoncer la dimension artificielle et superficielle de ces démonstrations et de condamner ce type de sociabilité toute d’apparence et d’apparat. Le procès de délocutivité95, selon lequel les séquences de discours, en l’occurrence les locutions my love et my dear, deviennent des verbes référant à l’action de dire ma tendre amie ou bien de dire ma chère, illustre la façon dont Thackeray se livre à une exploitation pragmatique de la langue. Bien qu’autorisée et assez courante en anglais, la recatégorisation trouble l’énoncé en agglutinant des termes ayant perdu leur charge sémantico-affective, pour former un bloc à présent préconstruit, mimant, voire caricaturant, une situation plutôt qu’il ne la verbalise. Ce tour stylistique reprend sur le plan syntaxique l’hypocrisie comportementale qui, sous des dehors avenants, fait primer des logiques intéressées : tel parallèle est dressé par un ironiste sans cesse occupé à « chercher, sous les mots nobles et les étiquettes généreuses, la médiocrité d’instincts élémentaires96 ». Ces dispositifs organisent la confrontation littéraire d’un cosmos idéal, ou tout au moins idéalisé, et du monde comme il apparaît, afin de convier le lecteur à un périple dans cette Alazonie que Vladimir Jankélévitch topicalise avec humour97. L’univers thackerayen s’éclaire encore de la théorie élaborée par Dan Sperber et Deirdre Wilson, qui mettent en évidence la manière dont l’ironie devient arme heuristique : l’« attitude dissociative98 » qui la caractérise permet d’attirer l’attention sur la disparité entre l’état des choses et ce qu’il devrait être. Le contraste établi dans le texte thackerayen souligne ainsi la désapprobation de l’auteur, qui rapporte l’écho d’une pensée ou d’une situation attribuée à un tiers tout en s’en dissociant clairement, de manière à en faire ressortir la dimension ridicule ou méprisable99, et donc condamnable. C’est très souvent au moyen du rappel de la norme et du constat qu’elle n’est pas respectée que Thackeray justifie la prise de distance vis-à-vis de tels phénomènes, dans un monde déchu. Ainsi, le titre de chapitre « Arcadian Simplicity100 », allusion à la convention littéraire du locus amoenus, fait surgir le cliché d’une ruralité bucolique préservée des maux associés à la ville. Or, si l’épisode prend bien la province pour toile de fond, il est consacré aux dysfonctionnements de la famille Crawley, chez qui prévalent mesquineries et jalousies, en forme de démenti ironique de l’image idyllique présente dans l’intitulé. Néanmoins, Thackeray sait bien que stigmatiser une attitude individuelle œuvre à un double niveau, en lui donnant le statut d’exception propre à caractériser précisément les personnages, mais aussi en engageant un geste contestataire plus large : il vise en effet tous les lecteurs qui s’accommodent de ces agissements, et atteint toutes les strates de la société victorienne. Dans Pendennis, ce sont les failles de l’ensemble du système éducatif en vigueur qui sont condamnées par l’évocation d’un professeur de grec intervenant à la Grey Friars School, pédagogue calamiteux qui déchaîne sa foudre contre un Pendennis commettant un simple solécisme : « pouring out the thunders of his just wrath101 ». L’énoncé resserré à l’extrême se sature de figures en combinant la métaphore et l’hyperbole, déploiement rhétorique révélateur d’une anomalie dans l’échelle normative, la disproportion entre l’erreur de l’écolier et la réaction de l’enseignant, qui désigne ensuite ce solécisme par l’expression « deadly crime102 ». Fidèle à sa stratégie, le narrateur élabore ici encore sa position critique « par rapport à son assertion » plutôt qu’« au moyen de celle-ci103 », dans la terminologie de Sperber et Wilson. Il met alors en cause certaines pratiques dont l’écrivain lui-même a souffert dans son enfance, précision qui explique le surnom de Slaughter House qu’il donne à Charterhouse, cet « abattoir104 » conçu pour accueillir – et briser – les jeunes élèves. Une perspective searlienne permet de conclure ici que l’anecdote inventée par un romancier « jouant à faire des assertions105 » se voit conférer une dimension d’autant plus « sérieuse » qu’elle s’appuie, de manière tout à fait plausible, sur la réalité d’une expérience vécue. Elle s’exprime toutefois de façon doublement oblique, en raison de son apparition en contexte fictionnel et de par sa nature pour ainsi dire maïeutique. En effet, puisque peu d’éléments textuels marquent la tonalité ironique106, c’est la capacité inférentielle qui est sollicitée de l’interprétant pour repérer la tonalité, puis pour expliciter le sens profond, presque enfoui. Dans cette relation collaborative, le lecteur est censé accoucher de la vérité en s’appuyant sur des indices disséminés dans le discours, depuis la collocation fautive jusqu’au grossissement du trait qui confine à la caricature, empreinte de cynisme quasi désespéré.
L’ironie au service de la parodie
32De manière assez conventionnelle, l’ironie thackerayenne pointe les travers du siècle mais se révèle aussi enjeu d’écriture par son équivocité principielle, surtout quand elle concourt à inquiéter certains textes littéraires connus ou reconnus en les soumettant à des inflexions parodiques : est alors confirmée la parenté de ces deux régimes discursifs, qui combinent l’allusion de type échoïque et l’attitude dissociative107. Cette vis comica s’exprime très tôt chez un Thackeray qui, fort de sa position marginale d’écrivain débutant, encore pensionnaire à Charterhouse, contribue à un projet de magazine universitaire, The Carthusian108, occasion pour lui de tourner en dérision un poème de Letitia Elizabeth Landon (1802-1838). La mise en regard des deux premières strophes illustre en détail la manière dont procède sa subversion parodique, véritable « ironie au travail » barthésienne109. Le poème de Landon débute ainsi :
Violets !—deep-blue violets !
April’s loveliest coronets !
There are no flowers grown in the vale,
Kiss’d by the dew, woo’d by the gale,—
None by the dew of the twilight wet,
So sweet as the deep-blue violet !
33Quant à Thackeray, son approche réductionniste commence par la suppression d’un vers, intervention minorante qui se renforce du rejet de toute connivence avec la poétesse et du refus de la moindre affinité avec l’univers – certes assez mièvre – qu’elle évoque :
Cabbages ! bright green cabbages !
April’s loveliest gift, I guess.
There is not a plant in the garden laid,
Raised by the dung, dug by the spade,
So sweet as the cabbage, the cabbage green110.
34Par le renversement de « Violets, deep-blue violets » en « Cabbages, bright green cabbages », une petite fleur délicate se transforme en légume potager grossier, choix lexical qui entraîne quasi mécaniquement l’opposition terme à terme des syntagmes adjectivaux descriptifs « dark blue » et « bright green ». Le contraste doit être pensé en termes esthétiques : à des contenus aux fortes connotations poétiques ne visant pas à rendre compte du réel de manière objective (une violette n’est pas bleu foncé), se substituent des éléments tout aussi marqués, mais inspirés de la tradition réaliste. Le chou est effectivement d’un vert vif, brillant dans sa présence évidente et massive ; il trouve un excellent fertilisant dans le fumier (« dung »), vision excrémentielle qui s’ancre dans une réalité des plus prosaïques111. Les deux textes sont quasi alignés sur l’axe syntagmatique ; ainsi, le premier vers a conservé de la version initiale la structure syntaxique, la ponctuation et la prosodie, de manière à ce que l’écho identifiant du texte princeps affleure et que la voix poétique de Landon ne soit pas totalement étouffée par celle du parodiste et de son « chant parallèle », auquel renvoie l’étymologie du terme parodie. En appuyant les caractéristiques thématiques et formelles du poème originel, Thackeray dénonce les ressorts de la poésie romantique pour en souligner l’aspect bathétique et le comique involontaire qui en résulte112. L’exercice trouve néanmoins ses limites, puisque l’acte de « critiquer le stéréotype (de le vomir) » fonde « un nouveau stéréotype113 », et de surcroît rend en quelque sorte hommage à l’hypotexte. En effet, les mécanismes intertextuels d’« absorption et [de] transformation d’un autre texte114 » ramènent le poème Violets à la conscience du lecteur de Cabbages, redonnant vie à une création qui serait, sans cela, tombée dans l’oubli. Toutefois, cette dynamique rétrospective se renverse à la lecture du poème de Landon. Elle se trouble d’un processus prospectif, car si ce texte parodié est encore lu, il est désormais par avance irrémédiablement hanté par la version grimaçante ultérieure qu’on doit à Thackeray.
35Cette écriture au second degré, stéréoscopique, montre que l’art humoristique de grossissement du trait et d’essentialisation typiques de la caricature fait partie intégrante du style de Thackeray. En effet, sa créativité stylise souvent le réel en termes graphiques et se déploie dans le texte comme dans l’image ; en conséquence, l’élaboration d’une tonalité propre s’appuie sur la recherche du trait juste, doublée d’une quête de la note adaptée. Quelques années plus tard, il prend pour cible des écrivains contemporains connus et publie dans le magazine Punch, entre avril et octobre 1847, une série de textes réunis ultérieurement sous le titre Novels by Eminent Hands. Ainsi, Edward Bulwer-Lytton (1803-1873) voit son écriture réputée pompeuse raillée dans « George de Barnwell, by Sir E.L.B.L., Bart. », projet rendu évident dès l’incipit : « In the Morning of Life the Truthful wooed the Beautiful, and their offspring was Love115. » Quant au célèbre roman de Disraeli, Coningsby (1844), il devient « Codlingsby, by D. Shrewsbury, Esq. ». Dans cette version, le patronyme permet d’anticiper la caractérisation d’un héros de boudoir, « choyé116 », au détriment, voire à l’exclusion de la dimension sociale et politique pourtant centrale chez ce futur Premier ministre de la Reine Victoria. De fait, Thackeray place au premier plan de sa parodie un univers purement mondain, mieux adapté à l’imitation moqueuse de la préciosité stylistique de l’auteur, dandy notoire dans sa jeunesse117. Affecté par cette entreprise de simplification et de disqualification, Disraeli, rapporte-t-on, cesse d’écrire de la fiction pendant les vingt années suivantes. On dit aussi que Thackeray a été dissuadé de s’essayer à parodier Dickens : insensibles à cette forme d’hommage oblique, les éditeurs se montraient avant tout conscients des dangers de s’aliéner un romancier – d’ailleurs surnommé l’Inimitable118 depuis quelque dix ans – dont la réputation était trop solidement établie pour qu’il soit mis en position d’alazon sans conséquences fâcheuses dans l’opinion publique, et donc pour les ventes de la production thackerayenne. Belle occasion manquée, en vérité, car Dickens est tenu comme l’écrivain qui permet le mieux, par contraste, de comprendre l’écriture de Thackeray. Il n’en demeure pas moins que, fort d’une réputation grandissante, le parodiste « réinvestit119 » le canon national pour s’affirmer en tuant symboliquement ses pères, dans le but de « dompter les figures terrifiantes », comme l’avance Catherine Peters120, mais de manière plus consciemment intéressée, selon certains, pour décrédibiliser les concurrents, présents ou passés. Ainsi, en 1850, il fait paraître Rebecca and Rowena, suite burlesque à l’Ivanohe de Walter Scott (1771-1832), dans laquelle le chevalier perd son aura de héros quand il se voit tyrannisé par son épouse. Il n’est guère surprenant que le tempérament parodique de Thackeray trouve ailleurs que dans un seul genre littéraire le site de son déploiement, et marque à des échelles variables toutes ses productions. Tel un coucou, logé dans le nid construit par d’autres, il se glisse dans un discours matriciel dont il n’est pas l’auteur avec une facilité exceptionnelle. Ici, il livre sa version des Dix Commandements afin de dénoncer les excès du matérialisme ambiant avec « Thou shalt not love without a lady’s maid ; thou shalt not marry without carriage and horses121 » ; ailleurs, il assimile le mariage d’intérêt à une forme de foire aux bestiaux au travers de la formulation « horses are sold in heaven122 ». Dans ces deux occurrences, la parodie est impossible à manquer, en raison du caractère universellement connu de la formule biblique initiale « Thou shalt not » pour la première, et de l’adage populaire « Marriages are made in heaven » pour la seconde. En fait, dès qu’il en a l’occasion, Thackeray s’en prend à une forme discursive reconnue, institutionnalisée, afin d’en subvertir l’esprit comme la lettre. Il pratique par exemple cette déconstruction dans The Irish Sketch Book, qu’il rédige lors d’un périple effectué en Irlande à la demande des éditeurs Chapman et Hall. L’écrivain rapporte certes sans fard la pauvreté extrême du peuple irlandais, mais ce réalisme même affecte la convention romantique du compte rendu de voyage, selon laquelle tout contemplateur de paysages extraordinaires se doit d’en louer les beautés pittoresques, exotiques, au potentiel sublime. Cette fois encore, trahissant les attentes de ses commanditaires et du lectorat, il se dit soudain incapable d’émettre le moindre jugement sur la baie de Dublin en raison de son arrivée à la nuit tombée, justification laissée à l’appréciation de chacun123. S’il finit par déclarer ce site supérieur à la baie de Naples, c’est parce qu’on y trouve de délicieux harengs, bien meilleurs que les immangeables dauphins italiens124. Il n’est pas anodin que Thackeray mentionne l’humble hareng, bien sûr au nom de l’authenticité caractéristique d’un journal de bord, mais aussi parce que ce poisson évoque en anglais l’idiome red herring, la fausse piste, qui introduit un régime d’imprévisibilité, dans un texte au parcours fluctuant entre divers codes. Visiblement inspiré par le format compositionnel des guides, l’écrivain s’attaque au manuel de comportement, genre très en vogue à l’époque, et dont la visée froidement pragmatique et platement normalisatrice se prête au détournement parodique. Il livre par l’intermédiaire du narrateur de Vanity Fair la contrefaçon d’un précepte typique, encourageant les jeunes filles à contenir leurs sentiments : « Be cautious then, young ladies ; be wary how you engage. Be shy of loving frankly ; never tell how you feel, or (a better way still) feel very little125. » L’apostrophe « young ladies » définit le public concerné par ces conseils de prudence vis-à-vis du sexe dit fort, pour constituer un écho des prescriptions propres aux guides de bonne conduite. Le lecteur le repère en mobilisant son savoir encyclopédique avant de percevoir son erreur, puisque l’énonciateur s’émancipe du code jusqu’à l’absurde. Il ménage une chute dans laquelle est finalement recommandée l’insensibilité volontaire en toutes circonstances, peut-être également pour dénoncer l’inanité de ces écrits qui tentent d’enfermer l’individu dans des codes inhumains pour normaliser l’espace public. Dans cette perspective, il faut ici repérer l’utilisation de la parenthèse, par laquelle est introduit un niveau différent de discours pour inviter à ne pas lire le texte de façon totalement linéaire, technique de repérage souvent indispensable à la localisation de l’ironie. Si la mise en pratique peut s’avérer ardue, le raisonnement est imparable, car dans un monde sans émotions, on ne saurait craindre les dangers de la spontanéité ou des sentiments. De la sorte, est bien poussée à ses extrémités les plus folles l’injonction faite aux femmes de se contrôler, ou tout au moins de maîtriser leur apparence dans l’échange. Les exemples précédents l’indiquent, dès que l’horizon d’attente est évoqué par l’annonce d’un genre littéraire reconnaissable, il est déstabilisé par la requalification iconoclaste126, qui donne à l’œuvre ses caractéristiques ironiques les plus saillantes. Le ton léger et humoristique de cette manipulation invite à voir en Thackeray un adepte du châtiment par le rire des mœurs critiquables, un moraliste déterminé à ce que l’amour prévale sur l’amusement futile et la froide vérité, selon l’excipit de The Book of Snobs : « if Fun is good, Truth is still better, and Love best of all127 ». Il faut aller plus loin : chez Thackeray, l’ironie et la satire de genre aimable relèvent peut-être davantage de ce que Geoffrey Leech nomme banter, attitude taquine frisant l’impolitesse, mais qui sert à renforcer la cohésion du groupe128, en l’occurrence de la communauté que l’écrivain forme avec son lectorat. Placée sous les auspices de Mômos, le dieu de la dérision et de la raillerie, son écriture n’exclut pas en outre d’amener le narrataire à se moquer de soi, en accord avec la tradition horacienne référée par la citation allusive de te fabula narratur129. En parallèle, une forme d’autodérision130 fait de l’auteur et du narrateur des victimes, bourreaux d’eux-mêmes comme d’autrui, peut-être en quête de rédemption. Dans l’ars poetica thackerayen, tons et postures s’avèrent donc variables, changeants, et c’est sans surprise qu’ils se complètent et se renforcent d’instabilités stylistiques radicales introduites à même l’énonciation, quand est exploitée la pluralité des langues, comme la partie suivante de cet ouvrage tente de l’établir.
Notes de bas de page
1Robert Marthe, Roman des origines et origines du roman, Paris, Gallimard, 1972, p. 14.
2Ibid.
3Voir sur ce point l’ensemble du chapitre 6, « Variations sur le vrai et le faux ».
4« In this reader-oriented presentation of the world, one can see a historical reflection of the period when the possibility of a priori knowledge was refuted, leaving fiction as the only means of supplying the insight into human nature denied by empirical philosophy », Iser Wolfgang, op. cit., p. 102.
5Searle John, « The Logical Status of Fictional Discourse », New Literary History, vol. VI, no 2 : « On Narrative and Narratives », Baltimore, Johns Hopkins UP, hiver 1975, p. 319-332.
6« [There are] no textual properties that will identify a stretch of discourse as a work of fiction », ibid., p. 327. Pour sa démonstration, Searle choisit (au hasard, précise-t-il) un passage d’un roman d’Iris Murdoch et un extrait du New York Times.
7« the illocutionary stance that the author takes towards it », ibid., p. 325.
8« If the novel were realistic merely because it saw life from the seamy side, it would only be an inverted romance ; but in fact it surely attempts to portray all the varieties of human experience, and not merely those suited to one particular literary perspective : the novel’s realism does not reside in the kind of life it presents, but in the way it presents it », Watt Ian, The Rise of the Novel, Londres, The Hogarth Press, 1987, p. 11.
9Après la mort de Thackeray, on trouve ainsi la peinture acerbe des milieux financiers interlopes dans The Way We Live Now, d’Anthony Trollope (1875), ou encore la réflexion sur le judaïsme que lance George Eliot dans Daniel Deronda (1876). Quant aux intrigues de George Gissing, centrées par exemple dans The Nether World (1889) sur ce monde des Enfers que sont les bas-fonds londoniens, elles participent d’un réalisme plus tardif, si proche du naturalisme qu’elles ont valu à l’écrivain le titre de Zola anglais… certes avec toutes les réserves nécessaires, dans un contexte de censure morale.
10Dans une lettre à sa mère datée de 1840, Thackeray s’inquiète de la situation avant de conclure sur la nécessité de prendre son mal en patience : « the deuce is that one must take it and bear it for a couple of years until a deal of blood-letting has brought the disease down », lettre à Mrs. Carmichael-Smyth, 18 janvier 1840, in Edgar Frederick Harden (éd.), op. cit., p. 52-55, p. 53. Il se laissera toutefois tenter par l’expérience politique, à l’occasion d’une campagne électorale en juillet 1857. Pour les détails de cet épisode et notamment de son programme (extension du droit de vote par exemple), voir Ray Gordon Norton, Thackeray. The Age of Wisdom (1847-1863), op. cit., p. 268-271.
11« A Plan for a Prize Novel » (1847), Novels by Eminent Hands, op. cit., p. 535. Thackeray vise notamment la littérature qui peint l’état de l’Angleterre, « the condition of England fiction », comme Sybil (1845), de Benjamin Disraeli. Dans cette veine, suivront par exemple Mary Barton (1848), d’Elizabeth Gaskell, Yeast (1848), de Charles Kingsley, ou encore Bleak House (1853), de Charles Dickens.
12The Newcomes, p. 729.
13Ibid.
14« Mr. T, beyond all other novelists, loves to comment upon his own text—to stop in his story, indulge in reflections, analyze the motives of his characters, and cross-examine his readers upon their individual propensities. His book is in many parts a discourse upon human nature illustrated by examples », Elwin Whitwell, Quarterly Review, septembre 1855, in Geoffrey Tillotson et Donald Hawes (éd.), op. cit., p. 223-252, p. 230.
15« [Thackeray], amateur de dissertations morales, conseiller du public, sorte de prédicateur laïque », Taine Hyppolite, op. cit., p. 69. La fille aînée de Thackeray utilise la formulation lay preacher. Voir Las Vergnas Raymond, W.M. Thackeray (1811-1863). L’homme – le penseur – le romancier, op. cit., p. 207.
16Bunyan John, Pilgrim’s Progress, Oxford, Oxford UP, 2003 (1678).
17Vanity Fair, p. 878.
18The Newcomes, p. 5.
19« [This book] is not a sermon, except where it cannot help itself », ibid., p. 502.
20Charity and Humour, p. 268.
21Il n’est pas rare que des personnages ronflent ou bâillent pendant un sermon, chez Thackeray (The Newcomes, p. 19 et p. 584). Beatrix déclare en outre à Esmond en français : « Vous êtes triste comme un sermon », Henry Esmond, p. 256.
22Charity and Humour, p. 282.
23Pendennis, préface, p. lv.
24The Newcomes, p. 359.
25Vanity Fair, p. 52.
26Deleuze Gilles, Différence et répétition, Paris, Presses universitaires de France, 2001 (1968), p. 182.
27Pendennis, p. 183-184.
28Donne John, « No Man Is an Island », Devotions upon Emergent Occasions (1624), in John Carey (éd.), John Donne, The Major Works, Oxford, Oxford UP, 1990, p. 333.
29The Newcomes, p. 297.
30Philip, vol. I, p. 48.
31Vanity Fair, p. 484.
32Ducrot Oswald, Dire et ne pas dire, Paris, Hermann, 1972, p. 87.
33Vanity Fair, p. 734.
34The Virginians, vol. II, p. 331.
35Philip, vol. I, p. 82.
36Pendennis, p. 53.
37Vanity Fair, p. 189.
38Sur la participation du lecteur, voir chapitre 1, « Régime discursif démocratique ».
39Carlyle Thomas, « Biography », Critical and Miscellaneous Essays, Philadelphia, Carey & Hart, 1845 (1832), p. 311-316, p. 312. Voir plus précisément la conclusion de cette partie.
40Pendennis, p. 105. Il s’agit d’une allusion au fils du docteur Primrose, Moses, qui vend l’unique possession de sa famille, un cheval, et dépense l’argent pour s’acheter une paire de lunettes vertes. Goldsmith Oliver, The Vicar of Wakefield, Oxford, Oxford UP, 2006 (1766).
41Bourdieu Gilles, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques, Paris, Fayard, 1982. Voir aussi chapitre 3, « Plurilinguisme érudit ».
42Vanity Fair, p. 227.
43Taine Hyppolite, op. cit., p. 70.
44Ibid., p. 80.
45The Virginians, vol. I, p. 376-377.
46Philip, vol. I, p. 29.
47« sham bounties and […] shabby splendor », ibid., vol. I, p. 30.
48« But who ever heard of giving the Moral before the Fable ? », The Newcomes, p. 6.
49« Children are only led to accept the [Moral] after their delectation over the [Fable] », ibid.
50Philip, vol. II, p. 79.
51Vanity Fair, p. 103.
52La vraisemblance romanesque est analysée plus en détail chapitre 6, « Passage à la vraisemblance ».
53La notion de classe moyenne rend problématique l’effort que Thackeray déploie afin de s’adresser à elle, difficulté qui résonne dans la constitution composite du lectorat victorien, en raison de la diversité des prix selon les éditions, et de l’habitude de faire la lecture à voix haute devant une assemblée hétéroclite composée par les différentes générations d’une même famille, pendant la veillée, autant de mondes qu’il s’agit de faire consonner dans l’univers littéraire. Voir chapitre 1, « Introduction » et « Régime discursif démocratique ».
54Dans ce cas, les maximes sont explicites et selon les termes de Genette le « système de vraisemblance » n’est pas « muet », ni caractérisé par le « silence de [son] fonctionnement ». Genette Gérard, « Vraisemblance et motivation », Figures II, Paris, Le Seuil, 1969, p. 71-99, p. 76.
55Vanity Fair, p. 306.
56Pendennis, p. 643.
57George Cruikshank est connu en tant que caricaturiste politique et illustrateur de nombreux romans, parmi lesquels Oliver Twist de Dickens (1838). John Leech collabore à Punch, et a notamment illustré A Christmas Carol (1843), du même Dickens.
58Ducrot Oswald et Shaeffer Jean-Marie, « Énonciation », Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, Le Seuil, 1995, p. 733.
59Bersani Leo, « Le Réalisme et la peur du désir », in Gérard Genette et Tzvetan Todorov (dir.), Littérature et réalité, Paris, Le Seuil, 1982, p. 47-80, p. 49.
60Francis Bacon, scientifique, philosophe et homme d’État, rédige des essais tout au long de sa vie, tels Of Discourse (1597), Of Riches (1612) ou encore Of Simulation and Dissimulation (1625).
61Les Essays of Elia, publiés par Charles Lamb (1820 pour la parution dans le London Magazine et 1823 pour le volume), suivis des Last Essays of Elia (publiés en 1825 dans ce magazine et en 1830 pour le volume), connaissent un immense succès, et font l’objet de publications régulières tout au long du xixe siècle. Rédigés sur un ton très personnel, adoptant le style de la conversation, ces essais abordent des sujets aussi divers que les dangers de prêter des livres (« The Two Races of Men ») ou le rituel de la bénédiction avant le repas (« Grace before Meat »). Les Roundabout Papers de Thackeray s’inspirent visiblement de cette tradition discursive.
62The Newcomes, p. 93.
63The Virginians, vol. I, p. 219.
64Pendennis, p. 417.
65« Les médecins, lorsqu’ils présentent aux enfants et veulent leur faire accepter la noire absinthe, commencent par enduire les bords du vase d’un miel doré et plein de douceur, pour que l’imprévoyance de leur âge s’y trompe, que par leurs lèvres abusées pénètre la potion amère, que leur erreur les préserve, et qu’au contact salutaire d’un remède, ils reviennent à la santé. Ainsi moi-même, sachant bien que ces doctrines sont peu attrayantes pour quiconque y est nouveau, que le vulgaire les redoute et s’en détourne, j’ai voulu te les exposer dans le doux langage des Muses, les imprégner, pour ainsi dire de leur miel », Lucrèce, De la Nature des choses, traduction nouvelle de M. Patin, chant iv, prologue, Paris, Hachette, 1876, p. 153-154.
66« And it is because the novelist amuses that he is influential. The sermon too often has no such effect, because it is applied with the declared intention of having it. The palpable and overt dose the child rejects ; but that which is cunningly insinuated by the aid of jam or honey is accepted unconsciously, and goes on upon its curative mission. So it is with the novel. It is taken because of its jam and honey. But, unlike the honest simple jam and honey of the household cupboard, it is never unmixed with physic », Trollope Anthony, Thackeray, op. cit., p. 202-203.
67À son arrivée en Grande-Bretagne, en 1817, Thackeray fait l’expérience de la dureté de ce système dès sa scolarisation dans une école privée de Southampton. Traumatisé par les conditions de vie et les mauvais traitements, il se souvient avoir maintes fois espéré, avant de s’endormir, pouvoir rêver paisiblement de sa mère. Voir Ray Gordon Norton, Thackeray. The Uses of Adversity (1811-1846), op. cit., p. 70.
68Bagehot Walter, « Sterne and Thackeray » (1862), in Peter Faulkner (éd.), A Victorian Reader, London, Batsford, 1989, p. 211-221, p. 215.
69Carlyle Thomas, loc. cit. Voir aussi la note détaillée de John Sutherland dans Vanity Fair, p. 881.
70Vanity Fair, planche d’illustration, p. l.
71Vanity Fair, p. 95. Tous les romanciers ne pratiquent pas une telle autodérision. Quelque cinquante années plus tard, Trollope cite la lettre du texte dépréciateur de Carlyle sur un ton grave qui laisse percer une indignation authentique. En réaction à Carlyle, il préconise que le créateur de fiction démente ces accusations méprisantes et adopte le rôle de prédicateur : « But the novelist, if he have a conscience, must preach his sermons with the same purpose as the clergyman […]. If he can do this efficiently, […] then I think Mr. Carlyle need not […] talk of that long ear of fiction, nor question whether he be or not the most foolish of existing mortals », Trollope Anthony, An Autobiography, Harmondsworth, Penguin, 1996 (1883), p. 143.
72Charity and Humour, p. 282.
73La Vergnas rapproche l’homme de ses figures narratoriales pour étudier par exemple le rapport ambivalent de l’écrivain à sa patrie. Thackeray fait de l’Angleterre une nation « éclatante et sûre », « bright and steady », dans l’essai « On Alexandrines » (Roundabout Papers, p. 345), alors que sa série de conférences très critiques sur les rois George se révèle un « sévère antidote » à cette vision euphorique. Las Vergnas Raymond, W.M. Thackeray (1811-1863). L’homme – le penseur – le romancier, op. cit., p. 63-64.
74Pour la problématique de la vérité en contexte romanesque, voir chapitre 6, « Introduction » et « Tensions vers la vérité ».
75Après avoir qualifié de « peu rare » le comportement de Baynes, coupable d’ingratitude et de manquement à sa parole, l’auteur reproche à ses lecteurs de le déclarer cynique, alors que la posture du prédicateur qu’il adopte, argue-t-il, n’est fondée que sur la reconnaissance de la « triste vérité » : « but you like to say a preacher is “cynical” who admits this sad truth », Philip, vol. II, p. 39.
76Houghton Walter Edwards, The Victorian Frame of Mind (1830-1870), New Haven/Londres, Yale UP, 1957.
77« I declare we know nothing of anybody », The Virginians, vol. I, p. 223.
78On apprend ainsi des Newcome : « they have a skeleton or two in their closets, as well as their neighbours », The Newcomes, p. 729. Pour les défigements de cette expression clé chez Thackeray, voir chapitre 4, « Régulations ».
79The Virginians, vol. I, p. 223.
80« On a Medal of George The Fourth », Roundabout Papers, p. 345-363, p. 355.
81The Newcomes, p. 892.
82Henry Esmond, vol. II, p. 182.
83Pendennis, p. 916.
84Las Vergnas Raymond, W.M. Thackeray (1811-1863). L’homme – le penseur – le romancier, op. cit., p. 69.
85Pendennis, p. 998. Présent dans le texte original, le passage est supprimé par Thackeray, qui révise le roman pour en donner l’édition publiée en 1864. Voir aussi l’incipit du chapitre 20 dans The Virginians, qui traite du chagrin amoureux de deux domestiques forcés à la séparation quand leurs maîtres se quittent : « Whilst the good old bishop of Cambray described the disconsolate condition of Calypso at the departure of Ulysses, I forget whether he mentioned the grief of Calypso’s lady’s maid on taking leave of Odysseus’s own gentleman. […] the point to be remembered is, that if Calypso ne pouvait se consoler, Calypso’s maid ne pouvait se consoler non plus », The Virginians, vol. I, p. 158-159.
86Ibid., p. 650.
87Ibid., p. 801. Sur la topicalisation de la vérité, voir chapitre 6, « Quête de la vérité ».
88« You forgot one part of a girl’s duty ; obedience to her parents. […] My father’s passion is to make an estate, and all my brothers and sisters will be but slenderly portioned […]—and it is the welfare of those little people that depends upon me, Clive », The Newcomes, p. 637.
89Est reprise ici la définition de Meyer Howard Abrams. Voir Abrams Meyer Howard, A Glossary of Literary Terms, New York, Holt, Rinehart & Winston, 4e édition, 1981 (1941), p. 89.
90Dans Vanity Fair, le narrateur évoque les facéties du bouffon (« grinning and tumbling »), paré de son costume bariolé (« O brother wearers of motley ») et de son bonnet à grelots tintinnabulants (« the jingling of cap bells »), p. 228-229.
91Ibid., p. 99-100.
92Ibid., p. 765.
93Partington cite cette occurrence spécifique de Vanity Fair. Partington Alan, « Phrasal Irony : Its Form, Function and Exploitation », Journal of Pragmatics, no 43, Amsterdam, Elsevier, 2011, p. 1786-1800, p. 1787.
94Vanity Fair, p. 576.
95Pour ce concept forgé par le grammairien Émile Benvéniste, voir Benvéniste Émile, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, 1966, p. 277-285.
96Las Vergnas Raymond, W.M. Thackeray. L’homme – le penseur – le romancier, op. cit., p. 74.
97Jankélévitch Vladimir, L’Ironie, Paris, Flammarion, 1964, p. 81.
98« dissociative attitude », Sperber Dan et Wilson Deirdre, « On Verbal Irony », Lingua 07, Amsterdam, Elsevier, 1992, p. 53-76, p. 65.
99« [It] involves the expression of an attitude of disapproval […]. The speaker echoes a thought she attributes to someone else, while dissociating herself from it with anything from mild ridicule to savage scorn », ibid., p. 60.
100Vanity Fair, p. 113.
101Pendennis, p. 21.
102Ibid.
103« a belief ABOUT his utterance, rather than BY MEANS OF it », Sperber Dan et Wilson Deirdre, « Irony and the Use-Mention Distinction », Radical Pragmatics, New York, Academic Press, 1981, p. 295-318, p. 302.
104Les châtiments corporels étaient fréquents, ce qui justifie le nom de Dr Birch que Thackeray donne au personnage du professeur dans le court texte Dr Birch and His Young Friends. Le patronyme renvoie métonymiquement au bois de bouleau dont est faite la baguette servant à corriger les jeunes garçons.
105Est reprise ici la distinction searlienne citée en introduction de cette partie.
106Dans certains cas, l’intention ironique pourrait être perçue au travers d’éléments non verbaux, comme les schémas intonatifs (le ton, l’accentuation d’un terme spécifique) et un rythme différent, en général plus lent que le reste de l’énoncé, mais ces indices fonctionnent bien évidemment dans une production oralisée.
107« both involve an echoic allusion and a dissociative attitude », Sperber Dan et Wilson Deirdre, « On Verbal Irony », art. cité, p. 62.
108Ray Gordon Norton, Thackeray. The Uses of Adversity (1811-1846), op. cit., p. 90.
109Barthes Roland, « L’Ironie, la parodie », S/Z, Paris, Le Seuil, 1970, p. 52.
110Ray Gordon Norton, Thackeray. The Uses of Adversity (1811-1846), op. cit., p. 90-91.
111À ce titre, la mention d’une bêche (« spade ») rappelle l’idiome anglais to call a spade a spade, qui désigne le refus de l’euphémisme au nom de cette fidélité au réel poussant à appeler un chat un chat.
112Pour la définition du bathos et sa différence avec l’anticlimax, figure thackerayenne par excellence, voir chapitre 4, « Détournements ».
113Barthes Roland, « Voix de l’empirie », S/Z, op. cit., 1970, p. 212.
114Kristeva Julia, Sémeiôtiké, Paris, Le Seuil, 1969, p. 146.
115« George de Barnwell », Novels by Eminent Hands, p. 467.
116Le nom Codlingsby est construit à partir de coddle, dorloter, ou de cuddle, câliner.
117Dans une critique de Coningsby parue dans Pictorial Times, Thackeray établit une correspondance entre le style surchargé de l’auteur et son apparence dandyesque : « Disraeli the writer in like manner assumes a magnificence never thought of by our rigid northern dandies, and astonishes by a luxury of conceit […]. » Voir Peters Catherine, op. cit., p. 133.
118Dickens avait reçu de son ancien professeur, William Giles, une tabatière en argent sur laquelle étaient gravés les mots « To the Inimitable Boz ». L’adjectif inimitable (au demeurant fort courant en anglais) se retrouve dans maints articles critiques pour qualifier les Sketches by Boz, dont l’originalité est soulignée dès leur parution, comme dans le Satirist du 14 février 1836, ou le Morning Post du 12 mars 1836. Voir Long William Frederick et Schlicke Paul, « When Boz Became Inimitable », Dickens Quarterly, vol. XXXIII, no 4, Baltimore, Johns Hopkins UP, décembre 2016, p. 315-316, p. 315. L’adjectif s’est substantivé ensuite pour désigner l’écrivain.
119Dominique Mainguenau définit la parodie de manière synthétique comme une « stratégie de réinvestissement d’un texte ou d’un genre de discours dans d’autres ». Mainguenau Dominique, L’Analyse du discours, Paris, Hachette, 1991, p. 34.
120« Parody can tame the terrifying », Peters Catherine, op. cit., p. 16.
121The Book of Snobs, p. 342.
122Philip, vol. I, p. 241.
123The Irish Sketch Book, p. 2.
124Ibid., p. 9.
125Vanity Fair, p. 218.
126Pour une analyse détaillée de l’anticlimax, voir chapitre 4, « Détournements ».
127« Chapter Last », The Book of Snobs, p. 452. Un message équivalent est verbalisé dans Charity and Humour : « truth must be told ; […] fault must be owned, […] pardon must be prayed for ; and […] love reigns supreme over all », Charity and Humour, p. 283.
128« an impolite way of being polite to reinforce in-group solidarity », Leech Geoffrey, Principles of Pragmatics, Londres/New York, Routledge, 1983, p. 144.
129Après avoir dépeint la folie de l’avare, le satiriste horacien s’adresse soudain au lecteur en ces termes : « Quid rides ? Mutato nomine, de te fabula narratur. » Que ce lecteur amusé change les noms du texte, il découvre alors que cette fable est sa propre histoire et qu’il rit en réalité de lui-même. Horace, Satire 1, Satires, édition bilingue, texte établi et traduit par François Villeneuve, introduction et notes d’Odile Ricoux, Paris, Les Belles lettres, 2002, p. 8. La proximité de Thackeray et d’Horace a été maintes fois repérée, au point que Las Vergnas surnomme Thackeray l’Horace anglais. Las Vergnas Raymond, W.M. Thackeray (1811-1863). L’homme – le penseur – le romancier, op. cit., note 2, p. 61.
130Il clame dans le sous-titre de The Snobs of England que le texte est écrit par l’un d’entre eux, « By One of Themselves », et publie certaines contributions pour Punch sous le pseudonyme Our Fat Contributor. Pour les différents noms de plume choisis par l’auteur, voir chapitre 6, « Jeux de faux et d’usage de faux ».
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