Conclusion
p. 265-266
Texte intégral
Interprétations
1En organisant les Arméniens en son sein, le PCF était devenu l’un des champs de bataille des luttes qu’une RSS tentant de préserver son autonomie livrait à Moscou. Si l’étude de ce groupe, à cheval symboliquement entre l’Arménie soviétique et le reste de la communauté arménienne de France, permet, d’une certaine façon, de revisiter les relations France-URSS, il laisse également entrevoir un aperçu original des relations que les PC nationaux des républiques intégrées à l’URSS entretiennent avec le PC « central » – PC(b) puis PCUS. En rejaillissant sur les communistes arméniens de la diaspora, les luttes internes au PCA sont décloisonnées et prennent une dimension transterritoriale. Loin de se circonscrire à l’espace soviétique, le communisme national habitait aussi le PCF longtemps considéré comme « la fille aînée de l’Église communiste ». Conjonction de deux « passions françaises », l’histoire de la mouvance communiste arménienne en France peut également se lire comme la rencontre de deux communismes nationaux : la collision entre Thorez et Khandjian ou plus tard Zaroubian, l’entrechoc du « national-thorézisme » et de ceux qui faisaient miroiter aux Arméniens de France – militants PCF compris – une patrie renaissante de l’autre côté de l’Ararat.
2Tel un léger et constant mouvement de balancier, le mouvement étudié a ainsi constamment oscillé entre l’influence du PCF et celle du PCA. Si pour la masse des sympathisants, ce sentiment d’écartèlement fût imperceptible, c’est le noyau dur des encartés au PCF qui le ressentit et en pâtit. Convoités par ces deux institutions, appartenant à la même Internationale et aux intérêts pourtant pas toujours convergents, les membres et dirigeants de la sous-section arménienne du PCF oscillaient entre loyauté envers la section centrale de la MOI et le secrétariat du parti, et soumission aux mots d’ordre venant de Erevan.
Que reste-t-il de cette histoire ?
3La chute de l’URSS a immanquablement entraîné un repositionnement des organisations garmir en France. La CNA a disparu alors que la JAF et l’UCFAF continuent d’exister. Pour survivre à la dénonciation du système soviétique qui s’exprimait avec véhémence au tournant des années 1980 et 1990, elles ont pris leur distance avec leur position de la veille. Mais quelle que soit leur façon de relire leur passé, ces associations gardent Manouchian comme dénominateur commun et affirment puiser dans l’expérience de la Résistance leurs valeurs. Elles sont d’autant plus jalouses de cette figure de référence que celle-ci est désormais revendiquée par l’ensemble des responsables de la communauté arménienne. À la suite du vote en 2001 d’une loi déclarative reconnaissant le génocide des Arméniens, ces derniers font valoir le « prix du sang » auprès des élus de la République afin que soit adopté au Parlement un texte pénalisant sa négation. Ainsi, après que les communistes arméniens ont investi la « cause arménienne », celle-ci s’empare de la figure phare du mouvement communiste arménien en France. Dans les années 2000, les parlementaires communistes qui défendent les projets de loi allant dans le sens de la « cause arménienne » invoquent presque toujours, dans l’hémicycle, le souvenir de Missak Manouchian. C’est sur lui que repose le lien, maintenant distendu, entre le PCF et la communauté arménienne. En mettant en avant ses relations avec « la maison mère », le PCF a longtemps fait valoir auprès des Arméniens de France sa connaissance des questions arméniennes. La naissance simultanée de l’Arménie soviétique, de la diaspora arménienne et du PCF, et leur construction concomitante, avaient suffisamment été rappelées dans les discours de la MOI pour avoir ancré, chez ceux qui les diffusaient, une sollicitude naturelle à l’égard des Arméniens de France. Trente ans après la chute de l’URSS et l’indépendance de l’Arménie, demeure entre le PCF et la communauté arménienne le fragile souvenir d’un passé commun, alors que s’estompent dans les mémoires les traces d’une guerre froide qui s’est aussi déroulée dans le microcosme diasporique.
4Enfin, l’histoire des garmir éclaire aussi celle des relations arméno-russes. L’adhésion d’une partie de la diaspora au projet soviétique s’est parfois construite sur le sentiment de sécurité que lui conférait l’appartenance de l’Arménie à un Empire puissant. Devenu indépendant en 1991, le petit État, fragilisé par la première guerre du Karabagh, redevient un vassal de la Russie. Cette croyance en une Russie protectrice se fracasse en 2020 lors du deuxième conflit autour de la région autonome, forçant les Arméniens à reconsidérer leur système d’alliance.
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
