Crime in Africa : 13 heures de Deon Meyer
p. 141-158
Texte intégral
1Deon Meyer est un auteur sud-africain contemporain généralement présenté sous les traits du renouveau de la nation « arc-en-ciel1 ». Il a écrit huit romans policiers qui ont la particularité de faire se croiser des personnages récurrents. Mat Joubert, policier et héros des premiers romans qui se reconvertit en privé dans les suivants, Lemmer, aventurier et garde du corps, Benny Griessel, jeune flic talentueux dans les premiers romans, alcoolique en perdition dans ceux qui suivent avant de devenir un personnage qui incarne la complexité d’une nation en reconstruction dans les deux derniers. Griessel n’est pas Harry Hole2 et les diégèses de Meyer ne se cantonnent pas à l’univers de l’enquête comme en témoignent les romans dans lesquels certes Griessel mène cette dernière, mais sans pour autant en être le véritable héros tant Thobela Mpayipheli, ex-membre des services secrets sud-africains formé par le KGB, est central dans L’âme du chasseur (2003) et Le pic du diable (2007). C’est dire déjà que le noir de la plume de Meyer est peut-être plus chromatique qu’il n’y paraît et que les demi-tons et autres nuances qu’il convoque nous placent d’emblée face à un univers diégétique qui entend rendre compte d’une complexité sociale, ethnique et politique.
2Nous entendons donc nous attacher tout d’abord à la structure et à l’architecture des récits (récit des enquêtes, récit du crime qui réfractent une histoire collective). Il s’agira ensuite d’analyser la typologie classique de personnages stéréotypiques du policier telle qu’elle est revisitée par le prisme post-apartheid que propose l’auteur. La couleur de peau, mais aussi la langue, l’ethnie, la tribu d’origine, la difficulté du métissage sont des problématiques omniprésentes quels que soient les rôles : victimes, enquêteurs ou coupables, tous « coincés au milieu de cette putain de palette de couleurs3 », pour reprendre les mots de Fransman Dekker qui est métis4.
3Pour autant, si l’on retrouve dans les romans de Meyer un style et une esthétique emblématiques du roman policier contemporain, la réflexion sociale et politique prégnante dans son œuvre contribue également à nous révéler le double visage de l’Afrique du Sud contemporaine.
Architecture et histoires
413 heures retient l’attention du spécialiste du roman policier dès les premières pages. Le roman est structuré par les 13 heures que durent les deux enquêtes qui vont finalement se confondre au terme du livre. 13 parties, donc, chacune durant à peu près une heure avec, au cours de la dernière heure, le rappel du temps qui s’est écoulé dans cette enquête :
18 h 37-19 h 51, chapitre 49 : « À dix-huit heures trente-sept, très précisément treize heures après qu’on a eu réveillé Benny Griessel dans son appartement, celui-ci dit à John Africa… » (DM, 13 h).
5Nous nous arrêterons sur la première heure (5 h 36-7 h 00) pour montrer que cette précision dans les indications temporelles masque un leurre narratif et un piège que l’espiègle auteur tend à son lecteur. Les premiers chapitres suivent en effet le début d’une journée chargée pour Benny Griessel. Réveillé à 5 h 37 par son collègue Vusi Ndabeni, Benny commence les 13 heures de l’enquête par la nouvelle de la découverte d’un corps. Or la partie du premier chapitre qui décrit ce réveil brutal de Griessel ne constitue pas le tout début de ce même chapitre. Le lecteur commence en effet le roman par un récit où la narration omnisciente introduit immédiatement des effets de distanciation et un travail sur l’image qui va se révéler central dans l’intrigue. Voici comment le lecteur entre dans ce roman :
Cinq heures trente-six : une fille gravit en courant la pente escarpée de Lion’s Head. Sur le gravier du sentier large, le bruit de ses chaussures de course dit l’urgence. À cet instant précis où les rayons du soleil découpent sa silhouette à flanc de montagne tel un projecteur, elle est l’image même de la grâce et de l’insouciance. Sa natte brune rebondit contre son petit sac à dos. Le bleu pastel de son tee-shirt fait ressortir son cou hâlé. Vêtue d’un short en jean ; elle avance à grandes foulées énergiques et rythmées, propulsée par de longues jambes. Elle personnifie la jeunesse athlétique – vigoureuse, saine, déterminée.
Jusqu’à ce qu’elle s’arrête et se retourne pour regarder par dessus son épaule gauche. Alors l’illusion s’évanouit. Son visage respire l’angoisse. Et l’épuisement absolu (DM, 13 h).
6On appréciera l’importance donnée à l’image, à l’apparence, à l’illusion qui va s’avérer cruciale pour la critique sociale et politique dont Meyer ne manque jamais d’agrémenter ses romans. Cet aspect travaille le texte structurellement puisque cette course-poursuite qui ouvre le roman cantonne le personnage poursuivi à l’indétermination du pronom de la troisième personne du singulier. Pas d’identification de cette victime potentielle, donc, et, surtout, l’impression donnée au lecteur est qu’il est en train de suivre le récit du crime, celui qui précède le récit de l’enquête.
7L’intégralité du premier chapitre alterne systématiquement le récit de la fuite de Rachel Anderson, jeune touriste américaine poursuivie par de jeunes hommes qui veulent la tuer, et le récit du début de l’enquête puisque le coup de fil qui tire Griessel de son sommeil à 5 h 36 est relatif à la découverte du corps d’une jeune américaine sauvagement égorgée. Voilà donc comment Meyer joue dès les premières pages avec les attentes du lecteur de roman policier pour qui le récit du crime et le récit de l’enquête sont distincts, ce dernier visant à reconstituer à rebours le premier, déjà toujours passé. Meyer nous donne l’illusion de suivre le récit de l’enquête en même temps que le récit du meurtre, et il faut attendre la fin du chapitre 6 de la seconde section du roman (7 h 02-8 h 13) pour qu’apparaisse clairement une donnée cruciale : les jeunes touristes américaines étaient deux et le cadavre découvert de bon matin par la police est celui d’Erin Russell, Rachel Anderson courre toujours. À la page 76, le lecteur découvre donc qu’il existe deux jeunes touristes américaines, une morte, l’autre en fuite :
— Benny, c’est Vusi. Je suis dans la salle de contrôle de la Métro. Benny, il y en a deux.
— Deux quoi ?
Deux filles, Benny. Je suis en train de regarder cinq types qui poursuivent deux filles dans Long Street (DM, 13 h).
8Ces 76 premières pages qui entretiennent la confusion dans les attentes du lecteur ne manquent par ailleurs pas de suspense, puisque nous suivons un personnage non identifié mais, paradoxalement, cet anonymat est en contradiction avec la narration omnisciente à la troisième personne qui fait la part belle à la focalisation interne du personnage et déclenche donc une proximité entre le lecteur et le personnage. Aussi suivons-nous les pensées de cette jeune femme traquée tel un animal dans les rues du Cap et nous sommes pris au piège tendu par Meyer qui veut laisser croire que cette fuite est vaine, que le cadavre découvert en début de roman s’avérera être celui de cette jeune touriste qui fuit pour sauver sa peau.
9Cette ouverture du roman est donc fondamentale de plusieurs points de vue, et elle nous semble révélatrice d’une architecture récurrente dans l’intrigue. Plusieurs scènes cruciales d’une intrigue policière (la scène du meurtre, la scène de répit où Rachel trouve temporairement refuge, la scène où Griessel manque Rachel de justesse, la scène de découverte des coupables, la scène finale où la police sauve Rachel) sont construites selon une architecture similaire qui alterne les points de vue, suscitant un suspense maximal pour le lecteur. Faute de pouvoir toutes les détailler, nous proposons de nous arrêter sur la dernière car l’esthétique à l’œuvre dans la scène d’arrivée des deux policiers sur le lieu où les criminels torturent la victime fonctionne par plans parallèles, comme dans tout bon film à suspense.
10Le chapitre 44 commence par l’arrivée in extremis de Vusi et Benny alors que Jeremy Oerson, le flic corrompu de la Métro associé aux criminels, est sur le point d’abattre Rachel. Le chapitre 43 s’est en effet clôt sur ces mots : « Il fit sauter le cran de sûreté du pouce » (DM, 13 h, p. 494). Le chapitre 44 est ensuite construit sur le mode de la multifocalisation, la même scène de quelques secondes étant rejouée du point de vue de Griessel, d’Oerson puis de Vusi. Un coup de feu est d’abord entendu par Griessel, ce qui laisse le lecteur à penser que Rachel a été exécutée. Puis le même coup de feu est entendu par Oerson, qui n’a donc pas encore tué Rachel puisque la détonation vient de l’arme de Vusi qui fait sauter un cadenas pour pénétrer dans le bâtiment. Le second coup de feu est, de la même manière, entendu par Oerson, puis par Vusi, sans qu’ils comprennent que c’est Benny Griessel qui en essuie le feu. Selon le même procédé, la phrase « Pauvre con de Noir » est ensuite entendue par Vusi, alors qu’il a un pistolet braqué sur la tempe par l’un des malfrats. À la manière d’un plan cinématographique, la narration coupe juste après cette phrase et nous ramène quelques secondes en arrière5 alors que Griessel, qui semblait avoir été terrassé par le second coup de feu, retrouve ses esprits, et entend cette même phrase : « Il entendit une voix. “Pauvre con de Noir.” Leva les yeux. C’était celui qui lui avait tiré dessus, un pistolet avec un silencieux pointé sur la tête de Vusi » (DM, 13 h, p. 498).
11On aura compris que la sous-catégorie du roman policier parfois appelée « thriller » ou « roman à suspense » n’est pas absente des romans de Deon Meyer qui montre dans 13 heures qu’il sait à merveille jouer avec les codes narratifs et typologiques du récit policier dit classique mais aussi avec ceux du roman à suspense. Plus généralement, les différents « ingrédients » nécessaire à la concoction d’un bon roman policier contemporain sont bien repérables dans 13 heures.
12Du côté du roman noir, nous suivons bien pas à pas l’enquête des policiers mais aussi leurs états d’âme et leur mal-être, résumés par Griessel en des termes des plus explicites : « J’ai été flic pendant plus de vingt-cinq ans, Fransman, et j’te le dis : ils te traiteront toujours comme un chien, les gens, la presse, les patrons, les politiciens, que tu sois noir, blanc ou métis » (DM, 13 h, p. 237). Nous rencontrons aussi la classique opposition entre policiers officiels et agences du privé6, les flics corrompus7 (dont Jeremy Oerson qui se fait typiquement démasquer au cours d’une conversation téléphonique qui le trahit8), les femmes plus ou moins fatales (telles Alexa Barnard ou Natasha) et un univers nettement misogyne, la presse et les médias avides d’histoires de scandale et d’occasion de critiquer les forces de l’ordre9, les cercles mafieux russes et le crime organisé, les pressions politiques comme lorsque le consul américain appelle personnellement le commissaire de la province du Cap-Occidental (p. 461-462), ou les questions liées au pouvoir en place et aux efforts fournis par les politiques pour le conserver : « Les hommes les plus haut placés veulent tout, sauf prendre les décisions » (DM, 13 h, p. 157).
13Du côté du roman policier traditionnel, on trouve, nous y reviendrons, la typologie classique fondée sur la triade enquêteur, victime, meurtrier et une structure, certes parfois revisitée sur un mode ludique par Meyer, mais qui n’en respecte pas moins la progression vers l’identification du ou des coupables au terme du récit. Nous avons même une introduction du mystérieux chef des criminels, réduit à une tout aussi mystérieuse initiale, « Monsieur B », à la page 309 du récit. La scène du meurtre est dûment décrite, non pas par un enquêteur qui résout ainsi de son micro-récit conclusif l’impossible10 tension entre récit du crime et récit de l’enquête, mais par Rachel Anderson, double de la victime, et sous forme d’anamnèse. L’enquêteur principal, Griessel, mène l’enquête en se livrant à des raisonnements logico-déductifs qui ne laissent pas de côté l’intuition. On retrouve aussi l’image du puzzle qui remonte à The Law and the Lady de Wilkie Collins et renvoie à l’enquêteur-artiste qui propose au terme de l’enquête une ekphrasis visant à redonner une image cohérente de la réalité qui était devenue problématique. On remarquera d’ailleurs que cette image du puzzle est modernisée par Meyer qui la double de la métaphore du cerveau-ordinateur, image ancrée dans la révolution cybernétique et les biotechnologies :
Aurait-il raté quelque chose dans la confusion de la matinée ? Il connaissait bien cette sensation. Le jour où un crime avait lieu, les informations étaient si nombreuses qu’on en avait plein la tête et les morceaux du puzzle étaient déconnectés et s’éliminaient les uns les autres. Il fallait du temps, une nuit de sommeil parfois, pour que le subconscient trie et classe tout ça, comme une secrétaire un peu lente qui travaillerait à son propre rythme.
Il prit une cigarette et la porta à ses lèvres ;
Il manquait quelque chose… (DM, 13 h, 326).
14Ainsi assistons-nous à la scène où nous est décrit l’achèvement de ce processus herméneutique, le moment où la pièce manquante apparaît et fournit la solution : « voilà ce que son cerveau avait tenté de lui souffler tout l’après-midi, bon dieu, c’était cette conversation. […] Il essayait de faire resurgir de sa mémoire la conversation du matin. […] La réponse lui arriva comme un coup de poing, le faisant frissonner » (DM, 13 h, p. 471-472), et cette révélation est liée aux initiales sanglantes laissées par la policière Mbali après que les criminels ont tenté de l’abattre, clin d’œil possible à la première enquête de Sherlock Holmes, Une étude en rouge.
15Meyer réussit donc un savant brouet où cohabitent récit policier, roman noir et « thriller ». Cette réussite tient en partie à la dynamique d’un style qui n’hésite pas à alterner focalisation et points de vue comme déjà Wilkie Collins dans The Moonstone. Pour autant, Meyer est un auteur du xxie siècle et l’influence de l’image, des arts visuels, du « rewind », des plans en parallèle sert aussi la visée sociologique de ce roman que Le Monde des livres qualifiait ainsi : « Pur polar, mais surtout un vrai roman de la nouvelle mosaïque sud-africaine11. »
Typologie du RP et mosaïque des couleurs
16Le terme « mosaïque » est en soi pertinent puisqu’il évoque des morceaux distincts et hétérogènes que l’on va artificiellement agencer pour obtenir une image. On pense alors à l’importance du détail et du fragment dans la reconstitution d’un tout, d’une image cohérente, dans le roman policier. Pourtant, le terme « mosaïque » est aussi pertinent du fait qu’il renvoie à une diversité, une multiplicité ethnique qui est certes omniprésente, voire obsédante dans ce roman.
17L’omniprésence de la question éthique est indéniable si l’on considère la typologie des personnages du roman policier classique. Qu’il s’agisse des victimes, des coupables ou des enquêteurs, à chaque fois, la question de l’origine et de la couleur sont centrales. Nous avons signalé en début d’analyse que le roman proposait deux enquêtes qui se rejoignent au terme de la diégèse. La première concerne donc l’assassinat d’une jeune touriste américaine, Erin Russell, la seconde se déroule dans l’industrie du disque à la suite du meurtre d’Adam Barnard, dirigeant d’un grand label de ladite industrie. Les deux enquêtes portent donc sur des victimes blanches qui sont aussi, pour des raisons différentes, issues de milieux favorisés. Dès les premières pages du roman, la couleur de la victime est présentée comme une donnée déterminante qui confère une dimension particulière à l’enquête :
Je ne veux pas foirer cette enquête, Benny. J’ai passé quatre ans à Khayelitsha12 et je ne veux pas y retourner. Mais c’est ma première… Blanche, ajouta-t-il prudemment, comme s’il s’agissait d’une remarque raciste. C’est un autre monde… (DM, 13 h, p. 19).
18L’enjeu n’est plus le même dès lors que la victime est blanche13 et, comme nous allons rapidement le comprendre, la pression qui pèse sur les épaules des policiers s’intensifie encore lorsqu’ils découvrent qu’il s’agit, en plus, d’une touriste américaine14.
19L’origine et la couleur de la victime vont donc rester une constante déterminante dans la progression et la priorité donnée à l’enquête. Ainsi, le commissaire John Africa décide d’appeler en renfort l’inspecteur Mbali Kaleni, une femme, d’origine zouloue, et une forte tête. L’annonce de son arrivée suscite une réaction immédiate et c’est d’abord son origine qui est évoquée :
— C’est une Zouloue, dit Vusi.
— Et c’est une emmerdeuse, ajouta Dekker (DM, 13 h, p. 161).
20La représentation de la femme est un aspect qui mériterait qu’on s’y arrête15, mais ce qui nous intéresse avant tout est la façon dont Mbali réagit lorsque son chef lui annonce qu’elle est détachée sur l’affaire du meurtre de l’Américaine :
— Et les autres femmes disparues ? demanda-t-elle, un air mécontent sur son visage potelé. Et la Somalienne que personne ne veut m’aider à retrouver ? Pourquoi est-ce qu’on n’appelle pas l’armée tout entière pour travailler sur son affaire à elle ?
— Quelle Somalienne, Mbali ?
— Celle dont le cadavre repose à la morgue de Salt River depuis deux semaines et dont les légistes disent que ce n’est pas une priorité absolue, que le décès pourrait être dû à des causes naturelles. Des causes naturelles ? Parce que la blessure s’est infectée, parce qu’elle est morte dans une minuscule cabane faite de cartons et de planches, sans rien du tout ? Personne ne veut m’aider, ni les Affaires intérieures, ni les Personnes disparues, ni les commissariats […] Mais qu’une Américaine disparaisse et tout le monde est soudain sur des charbons ardents. Hé bien, pas moi, dit-elle en croisant les bras sur sa poitrine (DM, 13 h, p. 171-172).
21La couleur de la victime est déterminante et dès le début de l’enquête, la disparité de traitement entre Blancs et Noirs est ainsi clairement fustigée.
22Si nous nous tournons maintenant vers les meurtriers qui vont s’avérer être communs aux deux enquêtes, là encore, les questions d’origine et de couleur sont fondamentales. Ce qui choque et déroute immédiatement les enquêteurs est de découvrir, sur la vidéo de télésurveillance qu’ils obtiennent, que le groupe de jeunes gens qui a égorgé Erin et poursuit Rachel pour lui faire subir le même sort est composé de Blancs et de Noirs. C’est donc ici la proximité Noirs/Blancs qui ne laisse pas de surprendre les enquêteurs tant elle est posée comme une impossibilité :
— L’autre truc, même si les images ne sont pas bonnes, c’est qu’on voit quand même les types qui les poursuivent, Benny, des Noirs et des Blancs.
— Ça n’a pas de sens.
Dans ce pays, les criminels de différentes couleurs ne se mélangent pas (DM, 13 h, p. 77).
23La question de la couleur de la peau des victimes et des coupables permet donc immédiatement de souligner la frontière hermétique qui existe entre Blancs et Noirs, qu’il s’agisse de la disparité de traitement des victimes ou des modes d’organisation du monde de la criminalité. Nous sommes confrontés à une dichotomie érigée au rang de principe collectif acquis, comme en témoigne l’expression « Dans ce pays… ». Alors, pouvons-nous encore, à la lumière de ces exemples, proposer le terme de « mosaïque » pour décrire la coexistence ethnique en Afrique du Sud ? En fait, il nous faut nous tourner vers la troisième entité de la typologie des personnages du roman policier pour voir apparaître des nuances et disparaître ces contrastes.
24C’est en effet dans le monde des enquêteurs que la diversité ethnique va prendre une dimension autre. Le terme de mosaïque s’applique tout d’abord mieux au monde des policiers puisqu’on y découvre rapidement des Blancs (Benny Griessel, Mat Joubert), des Noirs, entre lesquels la distinction zoulous/xhosa est d’importance comme on l’a vu lorsque la première caractéristique évoquée à propos de Mbali est son origine zouloue, et, pour finir, des Métis, dont nous verrons qu’ils réintroduisent la difficulté à réconcilier le noir et le blanc. Dans la police, la couleur ou l’ethnie d’origine ne semblent pas liées à la position sociale puisque Fransman Dekker, simple enquêteur est métis tout comme John Africa qui, lui, est commissaire. Mbali est zouloue et Vusi ou le commissaire de la Province sont xhosas. Meyer propose donc de prendre pour objet d’étude ethnologique le milieu de la Police et c’est grâce à la langue en particulier qu’il va esquisser un tableau complexe et nuancé qui donne la mesure de la difficulté de cette question16.
25Les personnages s’appliquent par exemple à utiliser leur langue d’origine plutôt que l’afrikaans ou l’anglais dans plusieurs situations où l’enjeu est de s’imposer face à autrui. Ainsi, Vusi le xhosa et Mbali la Zouloue se livrent-ils à un duel verbal où chacun s’exprime dans sa langue, pour bien marquer son appartenance ethnique, avant de passer à l’anglais (DM, 13 h, p. 176). Dans un contexte quelque peu différent, mais où les enquêteurs sont également en conflit, c’est encore la langue qui permet de rappeler l’antagonisme entre les origines. Ainsi Mbali et Fransmann Dekker ne se supportent pas depuis que Mbali lui a ouvertement reproché ses infidélités conjugales. Résultat : « Alors elle l’écouta attentivement. Ne lui répondit qu’en anglais bien qu’il lui parle en afrikaans. Parce qu’elle savait que ça aussi, il détestait » (DM, 13 h, p. 304).
26La langue est aussi présentée comme un outil de rapprochement entre individus issus du même groupe, mais là encore, Meyer fait preuve de nuances. Ainsi l’utilisation des termes « brother » ou « sister » par Fransman Dekker17 lorsqu’il s’adresse à d’autres Métis est-elle présentée comme superficielle et artificielle, au sens où elle ne parvient pas à occulter le profond complexe d’infériorité du Métis. Dekker et Africa se parlent en utilisant « l’afrikaans des Cape Flats » (DM, 13 h, p. 138) mais cette langue commune exclut Benny Griessel qui ne la comprend pas. La langue est en fait omniprésente et, même en traduction française, certains échanges sont restitués dans la langue d’origine car leur traduction gommerait une donnée centrale de l’écriture de Meyer.
27La langue devient même un lien, voire un ciment, qui permet de dépasser les antagonismes dans des passages clés du roman. Ainsi lorsque Mbali retrouve la trace de Rachel et arrive seule au moment où les criminels s’apprêtent à capturer l’Américaine, la policière zouloue est très gravement blessée et laissée pour morte. Alors que dans un passage précédemment cité, Vusi et Mbali s’opposaient en utilisant leur langue respective dans une joute verbale, lorsque Vusi découvre sa collègue entre la vie et la mort, il tente à tout prix de lui faire garder le contact avec la vie en lui parlant « d’une voix douce dans une langue africaine » (DM, 13 h, p. 388). Plus question de dialecte xhosa ou zoulou dans ce passage, c’est l’Afrique, le lien commun entre ces deux flics qui devient le dernier recours pour survivre.
28L’origine ethnique, la diversité des langues et des origines permettent en fait à Meyer de souligner la fragilité des êtres dans cette mosaïque où les couleurs ne se mélangent peut-être pas aussi facilement que les volontés politiques le souhaiteraient. Les Métis en particulier sont présentés par l’intermédiaire de Fransman Dekker comme une catégorie de la population qui peine à trouver sa place dans cette mosaïque. L’agressivité de Dekker qui se sent constamment remis en cause par les Blancs, sa propension maladive à séduire des femmes blanches pour prouver sa virilité, sont des exemples emblématiques de la difficulté du pari sud-africain. Pour autant, là encore, Meyer fait preuve de nuance dans deux passages en particulier.
29Le premier est digne d’intérêt car il oppose Dekker à une blanche, Alexa Barnard, qui est aussi une victime de la société18, mais pas du point de vue ethnique. Elle va illustrer pour Dekker le fait que l’on soit Blanc, Noir ou Métis, la difficulté existentielle est la même pour tous dès lors qu’on passe d’une catégorie à une autre, que cette catégorie soit sociale ou ethnique. Dans une scène où Dekker tente de lui faire avouer qu’elle a tué son mari en la manipulant, le mal-être de ces deux personnages très différents entre en résonance et Dekker se trouve amené à révéler des facettes de son intimité. Évoquant l’infidélité du mari d’Alexa Barnard, il se prend à parler du sentiment d’infériorité chronique qui peut motiver l’infidélité récurrente d’un conjoint et il glisse rapidement du mari d’Alexa à sa propre vie d’infidélité maladive :
Il s’interrompit tout à coup, conscient du basculement décisif qui venait de s’opérer et se renfonça lentement dans son fauteuil (DM, 13 h, p. 505).
30Ce passage contribue donc à révéler, par effet de miroir entre Adam Barnard et lui, l’incertitude qui taraude Dekker au plus profond de son être. Ce soudain accès à l’intimité du personnage l’humanise et témoigne d’une difficulté d’être qui n’a absolument rien à voir avec la couleur de la peau.
31Le second passage est plus direct puisqu’il s’agit d’une diatribe de Natasha Abader, l’assistante d’Adam Barnard, métisse comme Dekker, et quelque peu agacée par l’attitude de ce dernier et sa tendance à lui donner du « sister » :
c’est la nouvelle Afrique du Sud, mais vous, vous ne voulez pas entendre parler de ça. Vous voulez nous donner à tous du « brother » et du « sister ». Vous voulez qu’on soit une tribu séparée, nous les Métis, vous êtes du genre à passer votre temps à vous plaindre d’être métis. Réveillez-vous, inspecteur, ça ne sert à rien. Si vous ne vous intégrez pas, personne ne le fera pour vous. C’est ça le problème avec ce pays, tout le monde se plaint, personne ne veut rien faire, personne ne veut oublier le passé (DM, 13 h, p. 426).
32Ce que pointe Natasha dans cette réplique, c’est l’opposition entre l’ancien et le nouveau, la difficulté à faire table rase du passé pour entrer dans une nouvelle Afrique tournée vers le futur. À sa manière, c’est aussi ce que Griessel dit à Dekker lorsqu’il lui demande s’il veut « être plus qu’une saloperie de statistique raciale dans la police » (DM, 13 h, p. 237), et cette remarque nous amène à l’image duelle de l’Afrique du Sud contemporaine que Meyer expose dans ses romans. Entre-deux, hybridité, tension entre l’avant et l’après apartheid, tradition et modernité : la volonté politique suffit-elle à changer une société qui s’est construite, par deux fois dans son histoire, sur les inégalités raciales ?
Visage janusien de l’Afrique du Sud
33Meyer fait graduellement apparaître dans ce roman une Afrique du Sud au visage janusien. Cette dualité s’élabore par l’intermédiaire de thématiques différentes telle que l’opposition entre l’ancien et le moderne, la tradition et le progrès. Ainsi trouvons-nous assez systématiquement, dans les romans de Meyer en général, des échos du passé culturel et des traditions ethniques19. Dans 13 h, c’est par exemple la mère de Vusi qui est évoquée dans un souvenir de son fils :
Pas de respect, disait sa mère. Voilà le problème avec le monde nouveau ». Sa mère sculptait des éléphants en bois à Knysna, les polissant au papier de verre jusqu’à ce qu’ils prennent vie, mais elle refusait de les vendre au bord de la route, près du lagon « parce que les gens ne respectent plus rien ». Pour elle « le monde nouveau » englobait tout ce qui se trouvait de l’autre côté des eaux marron des rivières Fish et Mzimvubu, mais il n’y avait pas de travail à Gwiligwili, « chez eux ». Maintenant, elle était une exilée, chassée dans ce « nouveau monde » (DM, 13 h, p. 201).
34Cette citation rend parfaitement compte d’une rupture temporelle (« le monde nouveau », « maintenant »), mais aussi d’une fracture géographique (« de l’autre côté… des rivières », « exilée »), et ces tensions déclenchent sentiments de perte, d’exil, de déracinement. Le monde est devenu étranger à soi.
35L’image de la mère de Vusi s’oppose également d’un point de vue social à celle de certains des quartiers les plus aisés que nous sommes amenés à visiter lors de l’enquête sur le meurtre d’Adam Barnard ou lorsque les policiers recherchent J. M. de Klerk :
c’était […] une des rues circulaires de Parklands, une nouvelle zone résidentielle où les Blancs et les Noirs d’une classe moyenne pleine d’avenir vivaient côte à côte, apparemment en paix ; la nouvelle Afrique du Sud dans toute sa splendeur. […] Encore une de ces opérations immobilières bâclées qui seraient passées de mode et sans intérêt dans moins de cinq ans (DM, 13 h, p. 307-308).
36À la rhétorique nostalgique de la perte qui caractérisait l’attitude de la mère de Vusi, nous pouvons opposer ici celle d’une illusoire reconstruction qui ne s’échafaude sans doute pas aussi facilement que cela. Cette facette nous mène à la critique sociale20 que Meyer entend faire dans ses romans, un aspect qui le rattache une fois encore à la tradition du roman noir. Ainsi ce que les personnages appellent « la nouvelle Afrique du Sud » est critiqué de façon récurrente par des personnages emblématiques d’une classe moyenne conservatrice comme Mme de Jager, qui se plaint simultanément de l’inefficacité de la police et de l’absurdité du système des successions en cas de décès (« C’est la nouvelle Afrique du Sud, vous savez, il faut savoir être patient » DM, 13 h, p. 419). Un autre exemple serait celui de l’employé du Van Hunks, le night-club où enquête Vusi, qui se demande pourquoi la police ne fait rien pour empêcher les manutentionnaires noirs qu’il supervise de voler ses bières… (DM, 13 h, p. 185).
37Plus généralement la réalité sociale est aussi abordée lorsqu’une coupure d’électricité paralyse la ville du Cap et que Benny Griessel se rassure en se disant que cette coupure témoigne de ce que le service public de l’électricité n’a rien à envier aux dysfonctionnements du service public de la police (DM, 13 h, p. 239). Les enquêtes permettent en fait de lever le rideau sur une réalité sociale et politique qui est par ailleurs régulièrement occultée21. La politique des quotas ethniques dans les services publics, la valse des ethnies selon le pouvoir en place (« Ils vont faire le ménage à l’arrivée de Zuma. N’importe quelle excuse sera la bonne. Vous savez comment c’est. Zoulous dedans, Xhosa dehors. » DM, 13 h, p. 477), la présence du crime organisé dans une grande ville comme Le Cap, ne sont que quelques exemples d’une reconstruction post-apartheid qui ne va pas sans heurts.
38Si d’autres romans de Meyer mettent davantage en avant la difficile reconstruction de l’Afrique du Sud, 13 heures prend principalement pour cible le double visage que se construit le pays en promouvant l’industrie du tourisme :
— « L’intérêt national » ?
— Le tourisme, Nbali. C’est vital pour nous. Les devises, Les créations d’emplois. C’est notre plus grosse industrie et notre principal moyen d’améliorer nos conditions de vie (DM, 13 h, p. 172).
39Cette industrie joue hypocritement sur une image construite artificiellement, une image qui fait la promotion d’une nature sauvage et authentique. La dimension illusoire de cette image du pays construite pour le tourisme est au cœur du roman, même si ce dernier n’épargne pas non plus l’industrie du disque et de la chanson, et la façon dont certains de ses représentants comme Adam Barnard ont fait fortune en anticipant les changements politiques du pays (DM, 13 h, p. 271-272). Cependant, c’est davantage le double visage qu’occulte le simulacre inhérent à l’image que dénonce Meyer du début à la fin du roman. On se souvient en effet de la façon dont commence le texte avec cette description de Rachel personnifiant « la jeunesse athlétique – vigoureuse, saine, déterminée » (DM, 13 h, p. 9) avant que le prisme narratif ne propose un gros plan sur son visage angoissé, révélateur de la réalité de sa situation, celle d’un animal traqué dans une chasse à mort où la proie est sauvagement égorgée. On peut aussi évoquer la résolution de l’enquête qui va faire émerger un réseau de trafic de clandestins servant à alimenter une clinique privée dans laquelle les greffes et transplantations d’organes sont possibles pour qui a les moyens de se les offrir. Cette résolution de l’enquête permet à nouveau de souligner la centralité de l’image car on comprend alors que ce qui a conduit au meurtre d’Erin est l’existence d’une cassette vidéo montrant des images de l’envers du décor idyllique artificiellement construit pour promouvoir le tourisme. Derrière les safaris et la découverte des grands espaces africains se cache un trafic qui repose sur la misère des pays avoisinant et l’exploitation mercantile des corps humains :
— Commissaire, ça va chercher loin, dit Vusi.
— Loin comment ?
— Commissaire, ils faisaient entrer clandestinement des gens, huit à la fois, en passant par le Zimbabwe. Des Somaliens, des Soudanais, des Zimbabwéens…
— Tous les pays à problèmes […] des gens qui n’ont plus rien, qui veulent prendre un nouveau départ, qui sont prêts à faire n’importe quoi… […] Apparemment, c’était le prix que ces gens devaient payer pour une vie meilleure en Afrique du Sud. Ils devaient donner un rein ou un poumon ou une partie de leur foie. Ou un morceau d’œil, des cornées, ou de la moelle osseuse aussi […] (DM, 13 h, p. 539-544).
40On a donc d’une part l’endroit du décor, celui que voit Benny Griessel dans le hall de « African Overland Adventures », celui qui est vendu aux touristes américains en mal de grands espaces naturels :
Sur l’énorme écran défilaient les images de l’aventure à l’africaine. De grandes affiches étaient accrochées au mur, représentant le continent africain, des jeunes gens rieurs avec montagnes, animaux et lacs en arrière-plan (DM, 13 h, p. 478).
41Cependant, cet endroit du décor occulte la face cachée du pays, celle que Rachel filme sans se douter de ce qu’elle est en train de faire. L’envers du décor, ce sont les images de la mise à mort d’un clandestin dont les trafiquants se rendent compte qu’il est porteur du sida et qu’il ne sera donc pas « commercialisable ».
42Meyer peut parfois verser dans un soupçon de facilité avec, par exemple, à la fin du roman, l’appel du père de Rachel à Benny, appel qui va empêcher Griessel de céder à la tentation de sombrer à nouveau dans l’alcool alors qu’il vient d’apprendre que son ex-femme le quitte définitivement en dépit de tous les efforts qu’il a fournis pour essayer de reconstruire sa vie de famille. Pour autant, sur les enjeux éthiques et politiques qui sous-tendent ses romans, Meyer ne fait jamais preuve d’une attitude partisane et il cherche à souligner les perspectives parfois contradictoires que l’on peut avoir d’une même situation. Ainsi, sans chercher aucunement à le défendre ou à le justifier, l’auteur fait du coupable, Monsieur Blake, l’homme qui est à la tête de ce trafic humain, un être blessé par le passé et la réalité de l’histoire de son pays :
Duncan Blake, commissaire. Citoyen zimbabwéen, cinquante-cinq ans. […] Dans les années 1970, il a fait partie des forces aériennes spéciales rhodésiennes. Pendant trente ans, il s’est occupé de la ferme familiale. […] En mai 2000, le leader du Mouvement des Vétérans, Chenjerai « Hitler » Hunzvi, a occupé la ferme de Blake. Apparemment, le contre-maître de Blake, Justice Chitsinga, a tenté d’arrêter les squatteurs et a été tué. Pendant deux ans, Blake a essayé de récupérer ses terres par les moyens légaux, mais en 2002, il y a renoncé et sa sœur et lui se sont installés au Cap. Il a amené avec lui Steven Chitsinga, le fils de son contre-maître, et a lancé African Overland Adventures. La plupart de ses employés étaient des jeunes gens du Zimbabwe, des enfants de fermiers ayant perdu leurs terres ou leurs employés (DM, 13 h, p. 540).
43Il n’est pas innocent que Meyer montre ainsi un homme brisé, qui déclare que « l’Afrique lui [a] pris tout ce qu’il avait, tous ses rêves, qu’elle lui [a] brisé le cœur » (DM, 13 h, p. 544) et qui, ironiquement, a d’une certaine façon, réussi à dépasser les antagonismes entre Blancs et Noirs dès lors que les instances politiques du Zimbabwe ont détruit des vies sans distinguer les couleurs de peau des victimes. Comme dans d’autres de ses romans, Meyer montre à quelles extrémités peuvent conduire des situations politiques instables et non fondées sur la démocratie dans le monde postcolonial africain.
44Meyer élabore bien une mosaïque où se dessine le visage janusien d’une Afrique du Sud qui tente de réconcilier des facettes plus ou moins sombres de son histoire, une Afrique du Sud qui tente de donner sens à cette « nouvelle Afrique » et de réconcilier un passé colonial et une reconstruction multi-ethnique. L’inspecteur Griessel, devenu capitaine à la fin du roman, a un rôle spécifique de ce point de vue dans le roman, puisqu’il occupe dans la diégèse le rôle d’instructeur et de mentor de ses plus jeunes collègues, Vusi et Fransman. Bien qu’il soit blanc, Griessel devient donc une figure de guide, un modèle pour une réconciliation qui ne va pas sans heurts et rechutes dans les travers du passé mais qui parvient à redonner du sens à une reconstruction identitaire complexe.
⁂
45Meyer écrit des romans policiers qui s’inscrivent bien dans la tradition du roman policier au sens où il y est question d’identité, individuelle, mais surtout collective. Le roman policier traditionnel s’inscrivait dans une réflexion sur l’identité qui se définissait par l’exclusion de l’altérité sous toutes ses formes. Les romans de Meyer montrent qu’il n’existe plus d’identité normée qui constituerait la référence permettant, par opposition, de stigmatiser l’autre. L’identité dans « la Nouvelle Afrique du Sud » est forcément plurielle, multiethnique et complexe à définir dès lors que les conditions de l’émergence de cette dernière ne sont réunies que depuis quelques années.
46Si la plume de Meyer peut se faire acerbe et dénonciatrice, l’être humain qu’il esquisse dans ses romans reste fragile et vulnérable, et l’image de l’Afrique qu’il convoque souligne le potentiel d’une terre qui pourrait aussi être porteuse d’un espoir de renaissance. Pour illustrer l’esquisse d’un être humain fragile et vulnérable, on peut penser à la fin du roman où Griessel apporte des fleurs aux trois personnages féminins centraux dans le roman, Rachel Anderson, Mbali Kaleni, et Alexa Barnard, qui, à elles trois, représentent toute la complexité d’une quête d’identité collective dans un cadre postcolonial. La reconstruction identitaire ne peut trouver des racines solides dans l’artificialité des images, en particulier celles héritées du passé ou celles qui caractérisent un monde contemporain mû par le profit économique. Ainsi, la remarque de Monsieur Blake « On est en Afrique. Tout le monde est à vendre » (DM, 13 h, p. 558) ne trouve-t-elle aucun écho chez Griessel qui, à la toute fin du roman, pose le rêve comme moteur de l’avenir et de la progression de l’individu.
47Pour autant, il n’est pas question de bildungsroman chez Meyer, et l’individu renvoie toujours dans ses romans à l’entité collective. Comment faire vivre ensemble, construire ensemble une « Nouvelle Afrique du Sud » aussi composite ? Comment passer du repli sur soi à l’ouverture à l’autre ? Comment construire une identité collective qui ne repose pas sur les mirages de l’image et du simulacre ? Peut-être en retournant à la terre, non pas à l’image que l’on veut donner de cette terre pour attirer les touristes aisés et que Rachel décrit ainsi :
Par-delà se trouvaient la ville et le golf de Table Bay s’étendant à perte de vue, vision de carte postale avec son océan bleu vif et ses grappes d’immenses buildings ramassés sur eux-mêmes, comme s’ils cherchaient une certaine fraternité dans leur proximité. C’était un leurre, toute cette beauté. Une façade qui les avait trompées […] (DM, 13 h, p. 102-103).
48Mais, au contraire, en retournant à une terre nourricière, porteuse de promesse et de devenir :
À ses pieds, le Cap était à couper le souffle depuis le téléphérique qui glissait, comme en apesanteur, par-delà les falaises découpées de Table Mountain en direction du sommet, par-delà les courbes sensuelles de Lion’s Head et de Signal Hill, puis survolait la baie bleutée, joyau rutilant qui s’étirait à l’horizon, jusqu’à la ville sous ses pieds, confortablement nichée, telle une enfant repue que la montagne enlace22.
49Enfin, c’est aussi en écrivant des récits, policiers ou pas, en écrivant des histoires et/l’Histoire que l’on peut peut-être, comme Piet van der Lingen dans la diégèse (ou Deon Meyer) montrer que cette dernière se répète mais que loin de faire le constat de l’éternel retour du même, les parallèles que l’on peut établir entre l’oppression des Afrikaners par les Anglais et l’oppression des noirs par les Afrikaners, la corruption qui gagne le pouvoir en place, qu’il soit blanc ou noir, devraient permettre d’éviter de répéter les erreurs du passé :
J’écris un livre. […] C’est sur la reconstruction de l’Afrique du Sud après la guerre des Boers. Je l’écris pour les gens de mon peuple, les Afrikaners, pour qu’ils se rendent compte qu’ils ont traversé des épreuves similaires à celles que les noirs traversent de nos jours. Eux aussi ont été opprimés, eux aussi ont été très pauvres, sans terre, écrasés […] Il y a de très grands parallèles. Les Anglais aussi se sont plaints du fait que les services étaient beaucoup moins efficaces dans les municipalités parce que des Afrikaners incompétents en avaient pris le contrôle… […] Mais le livre est aussi destiné aux Noirs de ce pays, reprit-il. Les Afrikaners se sont relevés… un exploit incroyable. Mais ensuite, leur pouvoir les a corrompus. Il y a des signes qui tendent à prouver que le gouvernement noir est en train de faire la même chose. J’ai peur qu’ils ne commettent les mêmes erreurs (DM, 13 h, p. 319-320).
Bibliographie
Eisenzweig Uri, le Récit impossible, Paris, Bourgeois, 1984.
Férey Caryl, Zulu, Paris, Gallimard, 2008.
Meyer Deon, 13 heures, Paris, éditions du Seuil, Point Policier, 2010 [2008].
Nesbo Jo, Enquêtes de l’inspecteur Harry Hole, t. 1 à 12, Paris, Folio, coll. « Policier », 2002-2019.
Nicol Mike, Trilogie vengeance, 2008-2011, Paris, éditions Ombres noires, (2013-2014 pour les traductions françaises).
Orford Margie, Dr Clare Hart Series, Paris, Payot (pour les romans traduits), 2006-2013.
Notes de bas de page
2L’inspecteur Harry Hole, héros alcoolique des romans de Jo Nesbo.
3Meyer Deon, 13 heures, Paris, éditions du Seuil, coll. « Points Policier », 2010 [2008], p. 236. Toutes les citations feront référence à cette traduction française du roman abrégée en DM, 13 h.
4Précisons que « Métis » ne signifie pas du tout « sang mêlé » dans le contexte sud-africain mais descendant des esclaves venant de Malaisie.
5On trouve une construction similaire au cours de la scène où Rachel trouve refuge chez Piet van der Lingen, l’historien à la retraite qui écrit un livre sur « la reconstruction de l’Afrique du Sud après la guerre des Boers » (DM, 13 h, p. 319). Le temps que Rachel passe cachée dans les massifs devant sa maison tandis que le récit rend compte en parallèle à la fois des efforts de la policière Mbali Kaleni pour la retrouver et de la surveillance exercée par Barry pour la repérer permet d’alterner les perspectives sur la même scène.
6L’agence Fisher et Associés, voir p. 283, renvoie aux flics privés : « Dekker connaissait la boîte – d’anciens hauts gradés de la police, des Blancs, qui étaient partis avec de belles indemnités de retraite cinq ou six ans avant et avaient monté leur agence de détectives privés » (DM, 13 h, p. 283).
7La corruption de certains agents de police est évoquée, p. 161, 220 et 275.
8Meyer Deon, 13 heures, p. 464-465.
9« Tous savaient qu’il faisait allusion aux récentes enquêtes inabouties sur lesquelles les journaux et les politiciens s’étaient jetés comme des charognards » (DM, 13 h, p. 137).
10Eisenzweig Uri, Le Récit impossible, Paris, Bourgois, 1984.
11Voir la page de garde de l’édition Points.
12 Il s’agit du principal « township » entre Le Cap et Stellenbosch.
13« Elle était blanche. Autant dire que les ennuis n’allaient pas tarder. Ni l’attention des médias et les sempiternelles critiques sur “le crime qui devient incontrôlable” » pense aussi Benny (DM, 13 h, p. 18).
14« Je vous en prie, se dit-il, faites que ce ne soit pas une touriste. Si c’était le cas, la situation allait leur échapper complètement » (DM, 13 h, p. 20).
15La misogynie ambiante dans les forces de la police est soulignée par Benny Griessel aux pages 162-163. Les clichés associés au féminisme en témoignent : « Une de ces féministes qui brûlent leurs soutiens-gorge et croient tout savoir » (DM, 13 h, p. 162). Parallèlement, l’enquête montre aussi des femmes-victimes (Alexa Barnard), des femmes au foyer frustrées (ibid., p. 459) ou des femmes qui prennent leur destin en main comme Natasha ou Tiffany October, la médecin légiste.
16Ajoutons que la version française du roman fait le choix de garder certains dialogues dans la langue d’origine, que ce soit l’afrikaans, ou d’autres dialectes. Une réflexion approfondie sur la langue nécessiterait de travailler sur le texte original en Afrikaans. La matérialité sonore de la langue xhosa est par exemple rendue dans le texte par l’évocation des types de sonorité qui la caractérise (voir page 462).
17Meyer Deon, 13 heures, p. 332.
18Voir le chapitre 11, p. 121 et suivantes.
19On peut de ce point de vue rapprocher Meyer de Caryl Ferey.
20Cette facette est un point commun chez les auteurs de roman policier contemporain en Afrique du Sud que l’on pense à Mike Nicol ou à Margie Orford.
21Dans plusieurs de ses romans Meyer montre aussi la face cachée de l’ANC et des régimes qui se sont succédé après la fin de l’apartheid.
22 L’autrice de l’article tient à souligner la limite d’une analyse sur la traduction en français du roman. Les romans sont en effet écrits par Meyer en afrikaans mais il relit la version anglaise traduite à partir de la langue originale. Ce n’est bien entendu pas le cas de la traduction française qui n’est malheureusement pas faite à partir de la version originale mais à partir de la version anglaise.
Auteur
-
Hélène Machinal
Université de Bretagne Occidentale.
Machinal Hélène : université de Bretagne Occidentale, EA 4249, HCTI, professeure en études anglophones. Derniers ouvrages collectifs : avec Sylvie Bauer, Claire Larsonneur, Arnaud Regnauld, Subjectivités numériques et posthumain, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2020, avec Sylvie Bauer et Denis Mellier, Paradoxes de l’espace-temps, Otrante no 46, Paris Kimé, 2019, avec Florent Favard, La sérialité en question(s), TVSeries 15, 2019, [https://journals.openedition.org/tvseries/3377] avec Monica Michlin, Posthumains en séries, TVSeries 14, 2018, [https://journals.openedition.org/tvseries/2757].
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Comparer l’étranger
Enjeux du comparatisme en littérature
Émilienne Baneth-Nouailhetas et Claire Joubert (dir.)
2007
Lignes et lignages dans la littérature arthurienne
Christine Ferlampin-Acher et Denis Hüe (dir.)
2007
