Les gaullistes et les élections municipales de 1977
La France n’est pas Paris…
p. 103-118
Texte intégral
1Le sous-titre « La France n’est pas Paris » veut attirer l’attention immédiate sur ce qui pourrait – ou a pu – donner une fausse image des résultats du scrutin de 1977 pour les gaullistes : l’élection de Jacques Chirac à Paris ne doit pas masquer le recul des gaullistes dans le reste du pays. Mais il faut aussi préciser ce que signifie le mot « gaullistes » car la définition est moins simple qu’il n’y paraît au milieu des années 1970. Lors des municipales de 1977, les gaullistes ne sont pas seulement les candidats présentés ou soutenus par le Rassemblement pour la République (RPR), fondé quelques mois auparavant et présidé par Jacques Chirac. Si l’immense majorité des gaullistes membres de l’ancienne Union pour la défense de la République (UDR) a rejoint le nouveau parti gaulliste, un certain nombre n’a pas fait ce choix. Il ne faut donc pas oublier la petite minorité des « gaullistes d’opposition » ou « de gauche », à l’écart du RPR, tentant à cette époque d’être une quatrième composante de l’Union de la gauche. À ces gaullistes s’inscrivant dans une longue tradition « à la gauche du Général » s’ajoutent les « jobertistes » (membres du Mouvement des démocrates fondé par Michel Jobert, ancien secrétaire général de l’Élysée puis ministre des Affaires étrangères de Pompidou en 1973 à 1974). Jobert affiche un positionnement encore différent : « nous sommes là, dans l’affrontement gauche-droite et on comprendra peut-être qu’il y a en France une démarche qui ne participe pas des guerres de religion1. »
2À l’exception de 1947, les élections municipales n’ont jamais été sous la IVe République et au début de la Ve République un scrutin favorable au gaullisme. En 1977, le contexte est peu favorable au gaullisme dans la majorité présidentielle. D’un côté, cette famille politique vit depuis quelques années une série noire : la mort du général de Gaulle (1970), la mort du président de la République Georges Pompidou (1974), la division lors de l’élection présidentielle de 1974 entre soutiens de Jacques Chaban-Delmas « candidat officiel » du parti et ralliés, dès le premier tour, avec l’appel des 43 à la candidature de Valéry Giscard d’Estaing, la défaite de Jacques Chaban-Delmas, le recul aux cantonales de mars 1976, le départ de Jacques Chirac de Matignon en conflit avec le président de la République en août 1976 et les divisions lors de la création du RPR en décembre 1976. D’un autre côté, l’Union de la gauche a le vent en poupe : la signature du Programme commun en 1972, la progression électorale aux législatives de 1973 (doublement des députés socialistes et communistes à l’Assemblée nationale), à la présidentielle de 1974 (François Mitterrand obtient 49,19 % au second tour) et aux cantonales de 1976 (poussée de la gauche, surtout socialiste – gain de 194 sièges pour le PS, 75 pour le PCF sur 1863 et de 13 présidences de conseil général) [fig. 1].
3Les municipales de 1977 constituent donc pour les gaullistes un test important car il s’agit de la première grande consultation nationale depuis 1974. Trois questions se posent : le nouveau parti gaulliste, le RPR de Jacques Chirac, peut-il résister à l’Union de la gauche ? Le RPR peut-il sortir vainqueur de « primaires » au sein de la majorité, face à des giscardiens avec lesquels il est plus ou moins en conflit depuis 1976, notamment pour la conquête de la mairie de Paris ? Les gaullistes d’opposition peuvent-ils réussir leur première tentative électorale aux côtés de la gauche ? Les principales sources utilisées pour répondre à ces questions sont constituées par la presse, en particulier le journal Le Monde, et les archives électorales du Cevipof2.
Quelles alliances pour les gaullistes ?
4Dans la plupart des communes, les gaullistes font alliance avec la droite (les Républicains indépendants – RI – en particulier, le Centre national des indépendants et paysans – CNIP) et le centre représenté par le Centre des démocrates sociaux, créé en 1976, ainsi que par les radicaux valoisiens – ceux qui ont refusé de signer le programme commun de la gauche – et avec des « sans étiquette ». Quelle place pour le RPR sur ces listes incarnant la majorité présidentielle ? Dans 15 % des villes de plus de 30 000 habitants, les candidats RPR représentent environ la moitié de la liste et dans 5 % de ces communes, ils sont majoritaires. Le plus souvent (10 %), les listes sur lesquelles le RPR est le mieux représenté se situent en Île-de-France, autour de Paris. Les rares exceptions en dehors de la région parisienne sont : Avignon, Châlons-sur-Marne, Lens, Reims. Dans 18 % des villes, les candidats RPR occupent environ un tiers de la liste. Dans toutes les autres villes, les gaullistes du RPR sont peu nombreux sur les listes, entre 10 % et 30 %.
Figure 1. – Mairies dirigées par un maire gaulliste en 1971.

Source : Le Monde, 23 mars 1971.
5Mais dans au moins 10 % des villes de plus de 30 000 habitants, des candidats RPR figurent sur des listes affrontant des listes « giscardiennes » ce qui est synonyme de primaires au sein de la majorité présidentielle. Paris est évidemment le cas le plus connu. Après la loi du 31 décembre 1975 qui modifie son statut en lui donnant l’autonomie municipale avec l’élection du maire par l’assemblée municipale, Paris, « bastion du gaullisme », selon l’historien Philippe Nivet, est menacé par les giscardiens après la candidature de Michel d’Ornano (23 novembre 1976)3. L’ancien compagnon du général de Gaulle, de la Résistance à l’Élysée en passant par le RPF, Pierre Lefranc regrette cette situation : « Paris est connu pour être gaulliste […]. Les négociations entre les formations de la majorité auraient certainement abouti à des listes uniques et à un accord sur le maire futur, si la volonté des Républicains Indépendants n’avait pas été de faire de cette élection leur Austerlitz4. » Le 19 janvier 1977, Jacques Chirac annonce sa candidature avec pour argument principal : « il convient maintenant d’affirmer clairement notre résolution et de faire en sorte que la capitale de la France ne coure pas le risque de tomber entre les mains des socialo-communistes5 ». Mais d’autres villes connaissent aussi des primaires : ainsi, Toulon (avec le RPR Aymeric Simon-Lorière face à Maurice Arreckx RI maire depuis dix-huit ans) et Brest (avec Georges Lombard – ancien maire – face à Eugène Berest RI son successeur) par exemple.
6Par ailleurs, une minorité de gaullistes se distingue en choisissant l’alliance avec la gauche. Cette décision s’inscrit dans le prolongement du choix des gaullistes qui se sont éloignés du parti en 1969-1970 et ont voté François Mitterrand en 1974, à l’image de Jean-Marcel Jeanneney, Edgard Pisani, Louis Vallon ou Léo Hamon. Dès 1969, plusieurs initiatives ont été prises par ces gaullistes de gauche. Léo Hamon organise, en 1969, un petit groupe de travail, Démocratie et Travail avec Pierre Billotte et des anciens de l’Union démocratique du travail (UDT) comme Irène de Lipkowski et Victor Rochenoir. Le groupe se fédère, en novembre, avec l’Union gaulliste-Ve et le Front travailliste sous le nom « fédération de la gauche gaulliste ». En 1971, c’est la naissance du Mouvement pour le socialisme par la participation (MSP), né de la fusion de Démocratie et Travail avec l’Union gaulliste-Ve République et le Front travailliste unis depuis juillet 1971. Gilbert Grandval fonde en octobre 1971, l’Union travailliste dont le slogan est : « À gauche toute. Unité de la gauche gaulliste ! » La nouvelle structure regroupe le Front du progrès (Jacques Dauer) ; l’Union gaulliste populaire (Hugo Bonneville) ; l’Union populaire progressiste (Jacques Debu-Bridel) et le Front des jeunes progressistes (Dominique Gallet). Léo Hamon fonde Initiative républicaine et socialiste (IRS) en février 1975 avec des gaullistes qui ont quitté l’UDR pour rallier l’Union de la gauche. À la fin de l’année 1976, un article de Léo Hamon s’intitule « Vers une quatrième composante de la gauche6 ? » Il y rappelle qu’au début novembre, le secrétaire général du PCF, Georges Marchais a répondu à la question dans L’Humanité : « Nous ne voyons aucun obstacle à ce que se constitue à côté de nous, des communistes, des socialistes, des radicaux de gauche, une quatrième composante avec laquelle nous pourrons discuter. » Un article du dirigeant du MRG, Robert Fabre, intitulé « Les vrais gaullistes à l’heure du choix » permet de penser que les radicaux de gauche ne s’opposeraient pas à la formule d’une quatrième composante7. Seul le Parti socialiste ne s’est pas encore officiellement prononcé. Dans le premier numéro de Notre Présence, en janvier 1977, Léo Hamon dresse un bilan positif sans masquer les difficultés :
« L’année écoulée a vu progresser notre courant […]. Désormais la question d’une présence d’une quatrième composante gaulliste à l’intérieur de l’Union de la gauche est posée. Et dès à présent les trois composantes existantes sont d’accord pour nous faire place sur les listes municipales […]. Il est aussi reconnu qu’il y a aujourd’hui dans le pays un courant qui entend se reconnaître dans un gaullisme engagé à gauche […]. Mais pourquoi ne pas le dire : notre dispersion fait obstacle à notre représentativité. Antérieur à nous, il y a le Front progressiste. […] Jean Charbonnel vient, de son côté, de constituer sa Fédération des Républicains de Progrès (FRP). Et chacun de nous a […] ses nuances, sa physionomie, ses références propres, mais, il faut bien nous en rendre compte, trois organisations ne peuvent toutes les trois prétendre à l’audience des tiers » (fig. 2).
7La marche vers l’unité est-elle engagée ? En février 1977 naît à Lille une Coordination nationale des gaullistes d’opposition. Avec Hamon, d’autres gaullistes – l’amiral Sanguinetti, Dominique Gallet, le général Binoche, Jacques Debu-Bridel sont reçus par le maire socialiste, Pierre Mauroy et par la fédération communiste du Nord ainsi que celle du MRG. Lors de cette rencontre, il est notamment question d’organiser la présence de gaullistes de gauche sur plusieurs listes d’Union de la gauche et le 23 février arrive la confirmation officielle : des gaullistes seront candidats dans l’Union de la gauche, Pierre Dabezies (Paris 1er et 3e) et Hamon (Paris 1er et 4e). Le 27 est publié un communiqué de la « coordination nationale des gaullistes d’opposition » :
« Dans les différentes négociations avec la gauche l’expérience a prouvé que, pour parvenir à un accord, la formule d’une coordination regroupant les mouvements et personnalités gaullistes d’opposition en respectant leur diversité était plus efficace que l’action isolée […]. La coordination […] contribuera à la constitution rapide de la quatrième composante de la gauche8. »
8De son côté, Charbonnel se réjouit, à Montpellier, de l’alliance avec la gauche, concrétisée par la présence de Paul Jouffroy dans la liste conduite par le député socialiste Georges Frèche9. Il confirme ses espoirs lors de la journée d’études de la FRP le 27 février 1977 :
« La FRP sera présente dans une trentaine de grandes villes et dans plus de 200 communes de moindre importance, soit sous sa bannière, soit sur des listes d’union avec la gauche […]. Elle souhaite que les rapports entre les gaullistes d’opposition et les formations de gauche prennent une forme nouvelle dans les semaines à venir. Cela dépendra des gaullistes dans la mesure où ils pourront enfin unir des forces encore dispersées. Mais il appartiendra aussi à la gauche de dire si elle veut les considérer comme de simples faire-valoir ou si elle tient à coopérer avec de véritables partenaires, peut-être incommodes mais représentatifs d’un courant permanent de la vie politique française10. »
Figure 2. – Appel 1974.

Source : Archives nationales, fonds René Capitant, 645 AP 32.
9Quelles sont les réactions de la gauche face à ces vœux ? Dès octobre 1971, Pierre Bérégovoy avait déclaré : « Le moment est venu pour eux (les gaullistes de gauche) de trouver place dans un combat de la gauche et de participer à la réalisation d’un projet socialiste adapté à notre temps11. » Fin 1976, le communiste Jean Ellenstein semble le souhaiter aussi : « on peut considérer que de plus en plus nombreux seront ceux qui, venus du monde gaulliste, se rallieront à l’Union de la gauche et y participeront en tant que tels et activement12 ». Le 25 novembre 1976, Robert Fabre écrit :
« Les élections municipales pourraient être l’heureuse occasion de retrouvailles entre ceux dont l’idéal de progrès et de justice est commun […]. Les gaullistes qui ont choisi la gauche ne peuvent plus tergiverser longtemps. C’est avec les masses populaires qu’ils doivent se retrouver, comme ils l’ont toujours fait quand l’avenir de la France est en jeu13. »
10Concrètement, au moment de la préparation des listes, quelle place pour ceux que Didier Buffin dans Le Quotidien de Paris (23 février 1977) intègre dans « la longue marche des invités de la 11e heure » avec le PSU et autres divers, au sein de l’Union de la gauche ? La présence des gaullistes d’opposition la plus remarquable est à Paris, dans le 1er secteur (1er et 4e arrondissements), Pierre Dabezies (2e et 3e arrondissements), dans le 5e arrondissement (avec Michèle Bailly, candidate Front progressiste). Mais elle existe aussi dans d’autres villes dont Nice (général Binoche), Toulon (amiral Sanguinetti), Noisy-le-Grand, Vichy, Marseille, Montpellier – avec Georges Frèche –, Nantes et Orléans et au total, selon Le Sursaut populaire, dans près de 10 % des villes de plus de 30 000 habitants.
Figure 3. – Liste Union de la gauche à Paris, 1er et 4e arrondissements.

Source : archives Cevipof, élections municipales, EL 99.
Quels discours gaullistes durant la campagne électorale ?
11Tous les observateurs soulignent la forte politisation de la campagne. Ainsi, le journaliste Robert Schneider s’interroge : « Qui sortira vainqueur de ces municipales, les plus politisées depuis longtemps14 ? »
12Du côté du RPR et de ses alliés, au-delà de la dimension locale des professions de foi dominante voire exclusive dans les petites communes, le discours politique est toujours présent, en particulier dans les villes de plus de 30 000 habitants (listes « bloquées »). Pour les gaullistes du RPR comme pour les giscardiens, le programme commun est dénoncé comme une double menace, celle d’une alternance de plus en plus crédible et d’une alternance sans retour. L’argument majeur est l’anticommunisme. Jean Charbonnel le regrette et le dénonce fermement le 27 février 1977 : « Le RPR s’est efforcé de regrouper les Français en agitant devant eux l’épouvantail du collectivisme. Pour y parvenir, le nouveau Rassemblement a décidé de ne se reconnaître aucun ennemi à droite et n’a pas hésité à accepter l’appui de certains “gaullistes” de vocation tardive qui, en 1940 ou 1960 avaient été les ennemis les plus acharnés du général de Gaulle15… » L’exemple de Bordeaux est intéressant : le maire sortant, le gaulliste Jacques Chaban-Delmas, en place depuis 1947, affronte le socialiste Roland Dumas. Même si l’argument politique n’est pas dominant, il est utilisé :
« Parmi les listes en présence figure celle d’un avocat parisien. Cette liste, dite d’Union de la Gauche, comprend environ un tiers de membres du PCF et assimilés. Ceci doit vous conduire à réfléchir. Notre liste comprend les représentants de onze formations politiques, dont les quatre de la majorité, allant des modérés aux socialistes non marxistes opposés au programme commun. Ces éléments politiques ne sont pas négligeables pour faire votre choix. Mais ils ne sont décisifs que pour les militants, engagés à fond d’un côté ou de l’autre, et ces militants constituent une infime minorité (entre 2 et 3 %) de la population. Dans ces conditions, en ce qui vous concerne, vous, plutôt que de vous en remettre à des préférences politiques, c’est de choisir l’homme et l’équipe… » (fig. 4 et 5).
13En dehors du RPR, le discours est différent. « Ce manifeste est l’expression de candidats gaullistes qui, à l’intérieur de la gauche, participeront demain à la gestion de nombreuses communes au service de leurs concitoyens […]. Nous apporterons dans la gestion des municipalités ce qui fut au cœur de l’action du général de Gaulle : le sens de l’État et du service de la collectivité16. » Dans le même numéro du journal, un article intitulé « Le gaullisme contre la droite » (cosigné par Binoche, Debu-Bridel, Gallet) écrit : « Nos candidats arracheront le masque aux pseudo-gaullistes du RPR […]. Avec toutes les forces de progrès, le gaullisme remonte à sa source : l’appel du 18 juin, le programme du CNR et le grand mouvement de la Libération » (fig. 6).
Figure 4. – Liste Chaban-Delmas à Bordeaux.

Source : coll. Bernard Lachaise.
Figure 5. – Liste Roland Dumas à Bordeaux.

Source : coll. Bernard Lachaise.
Figure 6. – Manifeste municipal des gaullistes d’opposition.

Source : Le Sursaut populaire, no 26, 29 janvier 1977. Directeur politique : Dominique Gallet ; directeur de la publication : Jacques Debû-Bridel. Coll. B. Lachaise.
Quels résultats pour les gaullistes ?
14Pour le RPR, Paris constitue une victoire emblématique. Au premier tour, à Paris, les listes Chirac obtiennent 27 % contre 22,7 % à celles de d’Ornano, l’emportent dans 11 secteurs sur 17. L’élection de Jacques Chirac, président du RPR, à la tête de la mairie de Paris grâce à une majorité de 69 sièges sur 109 – 50 listes Chirac, 15 listes d’Ornano, 4 divers – est incontestablement un « succès gaulliste et succès personnel pour Jacques Chirac17 » mais ne doit cacher ni la progression de la gauche (45 % au deuxième tour) ni un effritement des gaullistes au conseil de la capitale (31 sièges au lieu de 35). André Laurens commente dans Le Monde : « M. Chirac sera maire mais avec une opposition renforcée […]. L’union de la gauche gagne dix sièges dans une ville où l’évolution démographique la dessert. C’est un succès qui vaut bien celui de Chirac18. » Mais surtout, les municipales de 1977 sont marquées par le très fort recul et les nombreuses mairies perdues par le RPR à l’échelle nationale. Parmi les exceptions, deux villes de plus de 30 000 habitants conquises (Cambrai et Quimper dès le premier tour). Selon le ministère de l’Intérieur, le RPR ne détient que 7,1 % des conseillers municipaux. Seuls 8 % des maires des villes de plus de 30 000 habitants sont gaullistes, soit une chute de moitié depuis 1971. Sur les 179 villes entre 30 000 et 100 000 habitants, 131 reviennent à l’opposition. Parmi les villes dirigées par un gaulliste et conquises par la gauche figurent en région parisienne Créteil, Chelles, Poissy et à travers la France, Castres, Chambéry, Hyères, Le Creusot, Pessac, Poitiers, Reims, Saint-Quentin, Tourcoing, Valence. Dans d’autres villes, les gaullistes résistent à la poussée de la gauche et conservent un maire RPR : Asnières, Bordeaux, Boulogne-Billancourt, Dijon, Marcq-en-Baroeul, Melun, Neuilly, Périgueux, Rueil-Malmaison, Troyes, Valenciennes (fig. 7).
15En dehors du RPR, les résultats sont maigres. Les « jobertistes » obtiennent 2, 29 % des voix à Paris au premier tour. Avant le deuxième tour, ils déclarent qu’ils ne « feront rien pour aider la majorité de droite à sauver ses municipalités, quand elles peuvent l’être encore ». Au second tour, les voix vont plutôt vers la gauche (ex. : Nantes : des voix de Sourdille profitent au socialiste Chenard) ; Saint-Étienne : des voix de Fournier – UJP/MD – profitent au communiste Sanguedolce). Quant aux gaullistes d’opposition, ils conservent une ville de plus de 30 000 habitants, Brive en Corrèze où Jean Charbonnel est réélu à la tête d’une liste unissant des « républicains de progrès » et des divers gauches face à une liste RPR-RI-CDS et une liste d’Union de la gauche19. À Paris et dans quelques villes (ex : Nice), la gauche rassemble les partis du programme commun, le PSU et des mouvements gaullistes d’opposition et ces derniers obtiennent des élus dont Pierre Dabezies à Paris (2e et 3e) et quelques autres à Noisy-le-Grand, Marseille et Montpellier. Un des responsables gaullistes de gauche, Dominique Gallet se réjouit : « L’amplification du succès de la gauche au deuxième tour s’explique, dans de nombreux cas, par les reports gaullistes20. »
Figure 7. – Les villes gaullistes en 1977.

Source : Le Monde, 2 avril 1977, et archives du Cevipof. Élections municipales EL 101.
***
16En conclusion, il faut s’interroger sur les effets des municipales de 1977 pour l’avenir du gaullisme. Trois conséquences principales méritent d’être soulignées. D’abord, Paris devient désormais la rampe de lancement de Jacques Chirac, à court et long terme, pour les candidatures présidentielles de 1981, 1988 et 1995. Lors des élections législatives de 1986, le slogan de la liste RPR conduite par Jacques Toubon à Paris n’est-il pas : « Ce que nous avons fait pour Paris, nous le ferons pour la France21 ? » Pour les gaullistes de gauche, ces municipales constituent un ballon d’essai ou une expérience qu’ils espèrent renouveler et amplifier pour les prochains scrutins. Tous ont beaucoup d’attentes pour les législatives de 1978 puis en 1981 mais leurs sempiternelles divisions éclatent dès le lendemain des municipales et ruinent leurs espoirs. Ils ne sont pas pris au sérieux par les partis de gauche qui les incitent à s’unir sans être convaincus de leur poids électoral d’où le faible intérêt des signataires du Programme commun à leur ouvrir les portes et leur accorder des investitures. Une lettre du communiste Charles Fiterman le dit clairement :
« Comme vous le savez, nous avons très nettement affirmé notre volonté de voir nous rejoindre dans le combat de la gauche unie ce qu’il est convenu d’appeler la quatrième composante […]. Nos partenaires n’ont jusqu’à présent pas voulu nous entendre ; nous le regrettons très vivement […]. Nous pensons que nous y parviendrons plus facilement dès lors que les organisations qui se réclament de votre courant de pensée auront rapproché leurs points de vues et, pourquoi pas, réalisé leur union22. »
17Enfin, si les gaullistes font émerger une nouvelle génération d’élus à l’occasion des municipales de 1977 avec des hommes comme Jacques Legendre (35 ans) ou Marc Bécam (45 ans), le phénomène reste très limité. Il faut attendre les élections municipales de 1983, plus favorables aux gaullistes, pour assister à un renouvellement et à un rajeunissement de plus grande ampleur.
Tableau 1. – Le sort des maires gaullistes à l’issue des élections de 1977 dans les villes de plus de 30 000 habitants.
| Ville | Ils restent | Ils s’en vont (battus*) | Ils sont élus |
| Saint-Quentin | Jacques Braconnier* (1965) | ||
| Troyes | Robert Galley (1972) | ||
| Brive | Jean Charbonnel (1966) | ||
| Dijon | Robert Poujade (1971) | ||
| Périgueux | Yves Guéna (1971) | ||
| Quimper | Marc Bécam | ||
| Valence | Roger Ribadeau-Dumas* (1971) | ||
| Bordeaux | Jacques Chaban-Delmas (1947) | ||
| Cambrai | Jacques Legendre | ||
| Pessac | Jean-Claude Dalbos* (1959) | ||
| Reims | Jean Taittinger (1959) Échec du candidat Jean Falala | ||
| Marcq en Bareuil | Serge Charles (1959) | ||
| Tourcoing | René Lecoq (1959) | ||
| Valenciennes | Pierre Carous (1947) | ||
| Le Creusot | Henri Lacagne* (1947) | ||
| Chambéry | Pierre Dumas* (1959) | ||
| Chelles | Guy Rabourdin (1959) | ||
| Melun | Marc Jacquet (1971) | ||
| Saint-Germain-en-Laye | Michel Péricard | ||
| Boulogne-Billancourt | Georges Gorse (1971) | ||
| Poissy | Pierre Pinel* (1951) | ||
| Castres | Jacques Limouzy* (1971) | ||
| Hyères | Mario Benard* (1971) | ||
| Poitiers | Pierre Vertadier (1965) | ||
| Asnières | Michel Maurice-Bokanowski (1959) | ||
| Neuilly | Achille Peretti (1947) | ||
| Rueil-Malmaison | Jacques Baumel (1971) | ||
| Paris | Jacques Chirac |

En gras, nouvelles villes conquises par les gaullistes.
Notes de bas de page
1Le Monde, 15 mars 1977.
2Archives Cevipof, élections municipales 1977, EL 96-97-98-99-100-101.
3Nivet Philippe et Combeau Yvan, Histoire politique de Paris au xxe siècle, Paris, PUF, 2000, p. 228.
4Le Monde, 11 février 1977.
5Bothorel Jean, Le Pharaon. Histoire du septennat giscardien, 19 mai 1974-22 mars 1978, Paris, Grasset, 1983, p. 245.
6Notre présence, no 4, 25 novembre-25 décembre 1976.
7Ibid.
8Le Monde, 1er mars 1977.
9Midi libre, 22 février 1977. Jean Charbonnel : « la prochaine consultation électorale affirme le courant gaulliste d’opposition ».
10Archives nationales (AN), 20070366/18bis, archives Charles Fiterman, dossier « gaullistes ».
11Le Monde, 5 octobre 1971.
12Notre présence, no 5, « De la libération au programme commun », 25 décembre-25 janvier 1977.
13Notre présence, no 4, « Les vrais gaullistes à l’heure du choix », 25 novembre-25 décembre 1976.
14L’Express, no 1339, 7-13 mars 1977.
15Le Monde, 1er mars 1977.
16Le Sursaut populaire, 29 janvier 1977.
17L’année politique 1977, p. 25.
18Le Monde, 22 mars 1977.
19Sur les élections municipales à Brive en 1977 et plus généralement sur les positions politiques de Jean Charbonnel dans les années 1970, voir Bastien Gorse, Jean Charbonnel ou le gaullisme de gauche à l’épreuve du terrain, thèse de doctorat d’histoire sous la direction de Mathias Bernard et Fabien Conord, Université Clermont Auvergne, 5 juillet 2017.
20Le Monde, 22 mars 1977.
21Nivet Philippe et Combeau Yvan, Histoire politique de Paris au xxe siècle, op. cit., p. 318.
22AN 20070366/18 bis, archives Charles Fiterman, lettre à Robert J.-C. Clop, 23 septembre 1977.
Auteur
-
Bernard Lachaise
Professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Bordeaux-Montaigne. Ses travaux portent sur l’histoire politique de la France contemporaine, en particulier sur l’histoire du gaullisme. Il a notamment publié : Yvon Delbos. Biographie 1885-1956, Périgeux, Fanlac, 1993 ; Le gaullisme dans le Sud-Ouest au temps du RPF, Talence, Fédération historique du Sud-Ouest, 1997 ; Manon Cormier. Une Bordelaise en résistances 1896-1945, Bordeaux, Confluences, 2016 ; Les trois vies de Chaban, Bordeaux, Memoring Éditions, 2018 ; Un politique : Georges Pompidou, Paris, PUF, 2001 ; Jacques Chaban-Delmas en politique, Paris, PUF, 2007 ; Les gaullistes : hommes et réseaux, Paris, Nouveau Monde éditions, 2013.
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