« Le socialisme à visage urbain », enjeu majeur de la campagne des élections municipales de 1977
p. 27-38
Texte intégral
1La célèbre affiche de campagne de 1981 représentant François Mitterrand avec comme toile de fond une campagne paisible peut s’avérer trompeuse en termes de signification politique. Contrairement à ce qu’elle suggère, la France de 1981 se caractérise avant tout par son urbanisation, pour une partie d’entre elle réalisée au cours des Trente Glorieuses qui viennent alors de s’achever. De même, la personnalité du candidat socialiste interroge sur l’adéquation existante entre ce candidat et les aspirations de la société urbaine française à cette date. François Mitterrand incarne de manière convaincante le notable provincial. Maire de Château-Chinon dans la Nièvre, il préside le conseil général de la Nièvre jusqu’à sa victoire à l’élection présidentielle. Par ses fonctions édilitaires ainsi que par son tempérament, il est resté en marge du bouillonnement urbain qui a caractérisé la France des années d’après-guerre. Pierre Joxe, dans son récit sur les années passées auprès de François Mitterrand, rappelle d’ailleurs qu’il a tenté à plusieurs reprises de le faire venir dans l’Essonne car il s’agissait d’une terre prometteuse pour le développement du Parti socialiste après Épinay. Selon Pierre Joxe, c’était pourtant pour le premier secrétaire du Parti socialiste impossible dans la mesure où il s’agissait d’un « bout de France impénétrable pour lui ». Il se disait aussi « étonné » par les villes nouvelles et leur développement1. Tout cela ne doit toutefois pas faire oublier qu’une partie de la victoire socialiste de 1981 est précisément due à l’apport électoral des populations qui incarnent précisément l’urbanisme édifié durant les trente années précédentes. Pour comprendre cette faveur dont François Mitterrand a bénéficié, il faut remonter aux élections municipales de 1977 dans la mesure où ces dernières ont formalisé le programme du Parti socialiste en matière urbaine qui s’est ainsi imposé dans l’esprit de nombreux habitants comme le véritable parti du changement y compris sur ces questions. De même, la victoire aux municipales de 1977 a constitué un véritable banc d’essai pour l’expérimentation de nouveaux modes de pouvoir par les forces de gauche.
2L’objectif de ce texte est donc de montrer en quoi ces élections municipales ont donné l’occasion au Parti socialiste d’élaborer une doctrine lui permettant de dépasser le stade de la gestion municipale, et ainsi d’établir un véritable dialogue avec les principales composantes de la société urbaine. À cet égard, l’exemple rennais est significatif. La victoire d’Edmond Hervé à la tête d’une liste d’Union de la gauche signifie la fin de la gestion municipale transpartisane et l’amorce de la politisation des questions urbaines telles qu’elles s’expriment à Rennes durant la seconde partie des années 1970.
3Qu’il s’agisse de l’affirmation de la démocratie locale et plus largement, de l’organisation même de la société urbaine, le Parti socialiste s’est efforcé de répondre aux aspirations de la société française, ou du moins, d’une partie de cette dernière, celle qui tentait de trouver la voie au prolongement de Mai 68. Ainsi, les élections municipales de 1977 constituent un moment clé dans l’appréhension par le Parti socialiste des questions urbaines ainsi que d’envisager de « faire de la politique autrement2 » comme le suggèrent en filigrane bon nombre de professions de foi électorales en 1977.
4Pour rendre compte de cet investissement, il sera tout d’abord question de la présentation de la doctrine du Parti socialiste sur les questions urbaines à la veille des municipales de 1977. Qu’il s’agisse du rôle des nouvelles municipalités dans la gestion des affaires municipales ou de la place accordée aux citoyens, notamment en ce qui concerne l’exercice de la démocratie locale et le cadre de vie, il s’agit d’une rupture avec les pratiques exercées auparavant dans le cadre du socialisme municipal3. Dans un second temps, l’exemple rennais fournira une illustration territoriale de la recomposition politique et intellectuelle qui s’opère à gauche à la faveur du scrutin et qui constitue pour l’appréhension des questions urbaines un cycle politique qui s’est achevé récemment avec le départ des derniers grands élus de 1977.
La nouvelle doctrine urbaine du Parti socialiste
La politisation de la question urbaine
5Dans le prolongement culturel de Mai 1968, le Parti socialiste né à Épinay en juin 1971 est très vite confronté à un certain nombre d’enjeux cruciaux pour son implantation, tels que les revendications régionalistes, l’aspiration du retour au pays ou bien encore l’amélioration du cadre de vie résidentiel ainsi que les moyens d’expression populaire pour y parvenir. À cet égard, les villes de l’ouest de la France constituent un exemple des marges de progrès que le nouveau Parti socialiste peut accomplir dans la mesure où la nouvelle géographie de la décentralisation industrielle y a amené de nouvelles catégories de populations sensibles à ces questions. À cet égard, le scrutin municipal de 1971 a été marqué, au sein d’un petit nombre de villes, par la volonté de renouveler les pratiques municipales. C’est le cas notamment à Hérouville-Saint-Clair dans la banlieue caennaise où le programme est directement inspiré des Groupes d’action municipale (GAM) mis en œuvre par Hubert Dubedout en 1965 à Grenoble. À cette date, le Parti socialiste se trouve singulièrement en déficit concernant la manière d’appréhender les questions urbaines. Il est à la fois concurrencé par le Parti communiste qui, depuis l’entre-deux-guerres, promeut un système de gestion municipale qui s’incarne par le modèle de la Banlieue rouge, ainsi que par le Parti socialiste unifié (PSU) qui, par le principe même de l’autogestion, a précisément fait des questions urbaines un axe majeur de sa doctrine politique. Face à ses concurrents, le modèle du socialisme municipal incarné par la SFIO apparaît bel et bien périmé au vu de ces nouvelles aspirations. Même si la ville ne constitue en effet guère le fondement de sa culture politique, François Mitterrand comprend très vite que l’appréhension par son nouveau parti des questions urbaines est une condition sine qua non de réussite pour l’accession au pouvoir du Parti socialiste au plan national.
6Dans sa préface au Projet socialiste publié en 1972, le Premier secrétaire rappelle que le PS est un parti nouveau qui s’est résolument ancré dans la réalité d’aujourd’hui. Le texte appelle à un vrai changement de paradigme politique. Il ne s’agit plus de considérer la lutte uniquement au sein du monde du travail, mais aussi au sein de son milieu résidentiel, les auteurs du texte reconnaissant à ce propos que « la lutte des classes s’est urbanisée4 ». Si le constat renvoie aux thèses émises depuis plusieurs années par le PSU en particulier, il marque une nouvelle étape siginificative dans la stratégie de conquête politique élaborée par le Parti socialiste. Pour ce dernier, l’urbanisme est devenu un enjeu politique à part entière dont le gouvernement se sert pour asseoir son autorité sur le pays. « Changer la vie, c’est aussi changer les villes où vivent plus des deux tiers des Français » assure également François Mitterrand dans sa préface de 1972. Dans cette perspective, poursuit-il, la question urbaine se trouve au cœur de la stratégie pour conquérir le pouvoir et les conquêtes. À cette date, l’approche reste toutefois encore très emprunte de l’influence marxiste. Selon le Parti socialiste, c’est la recherche à tout prix du profit qui détermine l’urbanisme en France : « La spéculation immobilière favorise le développement du logement de luxe et suscite la relégation des travailleurs vers des banlieues de plus en plus lointaines. […] La dégradation des sites est la rançon d’un urbanisme dont le profit est la seule loi5. »
7Ce n’est que progressivement, et particulièrement dans la perspective des élections municipales de 1977, que le Parti socialiste élabore une véritable doctrine urbaine lui permettant de conquérir une nouvelle série de villes. Pour cela, et comme d’autres composantes de la gauche, le Parti socialiste reprend à son compte le concept du droit à la ville développé par le sociologue Henri Lefebvre à la fin des années 1960. En contrepoint à l’essor de la ville capitaliste qui fait du zonage urbain l’un de ses principes majeurs de son développement, il convient selon les socialistes de promouvoir l’idée d’un « urbanisme à visage humain » dont l’existence même serait assurée par les municipalités dont le pouvoir serait aussi renforcé : « Il faut essentiellement créer d’authentiques centres politiques à la mesure de notre idéal démocratique » assure le programme municipal socialiste de 1972. Dans cette perspective, les municipalités devront disposer des compétences nécessaires pour assurer réellement et efficacement la direction des politiques urbaines. Dans ce cadre-là, les services départementaux de l’Équipement passeraient notamment sous l’autorité des villes et de même, les associations résidentielles seraient associées à la définition des politiques urbaines ainsi que de toute question intéressant le développement des agglomérations comme celle des transports publics. Enfin, le foncier devant échapper à l’économie de marché, les municipalités pourraient également disposer de nouveaux moyens coercitifs comme la municipalisation des sols. La ville pourra seule en concéder l’usage et pour une durée limitée.
8Au cours des cinq années qui ont précédé le scrutin municipal, le Parti socialiste a donc élaboré une réelle doctrine urbaine dépassant le strict cadre de la gestion municipale. L’adhésion de Michel Rocard ainsi que d’un bon nombre de cadres du PSU en 1974 a joué un rôle non négligeable dans cette élaboration. Une bonne partie des idées des GAM comme l’autogestion se retrouve également dans le programme du Parti socialiste pour les municipales de 1977. La volonté du Parti socialiste consiste donc à politiser la question urbaine, contrairement à l’usage dans les municipalités de Troisième force comme à Rennes avec Henri Fréville ou à Nantes avec André Morice. Les élections municipales sont désormais perçues comme une étape incontournable dans la conquête du pouvoir au plan national6. Les différentes composantes de gauche ayant signé l’accord municipal rennais affirment par exemple que l’activité des élus municipaux de gauche « s’insérera dans la lutte pour le changement et la réalisation du Programme commun de gouvernement qui fera des communes un lieu privilégié de l’essor de la démocratie et des libertés7 ». Dans le texte de l’accord municipal, il est ainsi fait clairement référence au fait que la mobilisation militante sur le plan local devra en effet permettre d’envisager de nouveaux modes de mobilisation contre l’État giscardien centralisateur. À cet égard, les municipales de 1977 apparaissent bel et bien comme la préfiguration des législatives de l’année suivante ainsi que des présidentielles prévues pour 1981.
« Citoyen dans sa commune »
9Dans le programme élaboré par le Parti socialiste, la municipalité élue retrouve un véritable rôle politique. Par son action auprès des habitants de la commune, les municipalités d’Union de la gauche pourront ainsi « non seulement faire jouer certains mécanismes de solidarité sociale mais permettre une prise de conscience de cette solidarité et développer la capacité de lutte des travailleurs8 ». De même, les nouveaux élus devront, selon le programme, « se saisir de tous les pouvoirs dont ils disposent pour ouvrir la voie des réformes9 ». Ce qui n’est pas sans rappeler l’action des édiles socialistes qui, durant l’entre-deux-guerres, avaient déjà choisi la voie de la réforme urbaine. La municipalisation des services publics qui intéressent la ville est recommandée, qu’il s’agisse des cantines, des équipements sportifs ou bien du secteur énergétique. Mais l’ambition est plus vaste. Les nouveaux élus ont également vocation à contrôler les organismes parapublics, qu’il s’agisse des sociétés d’économie mixte, des offices HLM, des conseils d’administration des associations considérées comme stratégiques.
10L’innovation politique au plan municipal réside dans la volonté socialiste d’associer les habitants à la décision municipale. Bien au-delà des préconisations faites l’année précédente par la commission présidée par l’ancien ministre Olivier Guichard en matière de développement local, il s’agit ici de modifier en profondeur le rôle même du maire. Le programme socialiste met ainsi en avant l’autogestion et la participation citoyenne. Les municipalités de l’Union de la gauche devront « donner aux citoyens le goût et les moyens de s’intéresser à la vie publique locale, leur offrir des possibilités concrètes d’exercer un contrôle démocratique et une prise réelle sur les choix qui les concernent10 ». Pour Jacques Auxiette, élu maire de La-Roche-sur-Yon en 1977, « l’élu doit être un organisateur, un coordinateur ; il doit mettre en rapport les différents partenaires qui interviennent dans la réalité locale sur un sujet déterminé pour trouver la meilleure solution au problème posé11 ».
11À Rennes, les documents produits par le Parti socialiste accordent un caractère plus politique à l’élu local. Ce dernier est considéré comme « un militant, désigné démocratiquement par des militants qui contrôlent et orientent son action12 ». Les modes de gestion municipale sont en effet un élément déterminant dans la campagne menée par les candidats socialistes. Ainsi, à Saint-Herblain, Jean-Marc Ayrault élu conseiller municipal en 1976 et tête de liste d’Union de la gauche en 1977 choisit comme slogan de campagne : « Redonner une âme à une ville en miettes et gérer autrement13. » Influencé lui aussi par les idées défendues par les GAM, il entend faire de son mandat un modèle de recomposition de la décision municipale. Le jour de son élection comme maire, il affirme ainsi que les élections ne se limitent pas au vote : « C’est une action quotidienne et le travail va maintenant commencer tous ensemble. » Il est à noter qu’il s’agit là d’un thème commun aux partis socialiste et communiste. La campagne municipale de 1977 est en effet l’occasion de réaffirmer l’engagement du PCF en faveur de la démocratie locale. La revendication d’un statut de l’élu est au cœur du programme municipal communiste : « L’élu doit être un animateur compétent de la vie démocratique locale, de son épanouissement », selon la revue des élus locaux communistes14. Un nouveau contrat communal est proposé aux électeurs afin de renforcer leur participation à la vie locale. Pour Marcel Rosette chargé des questions municipales au Comité central, cette nouvelle pratique témoigne, dans un contexte de concurrence avec le PS et le PSU, de la prise de conscience des élus communistes « qu’il n’était plus possible de gérer une commune comme auparavant15 ».
12Dans le cadre de l’Union de la gauche, il s’agit donc de proposer ni plus ni moins aux Français une rupture avec les modes de gestion urbaine en cours. Le cas rennais illustre le positionnement de la liste d’Union de la gauche sur la question urbaine.
Le cas rennais
« Faire une ville de citoyens et de citoyennes »
13La liste d’Union de la gauche conduite par Edmond Hervé qui rassemble le Parti socialiste, le Parti communiste ainsi que les radicaux de gauche et l’Union démocratique bretonne, met en avant tout au long de la campagne son projet en matière de démocratie locale. L’enjeu politique dépassant le cadre local est également présent. Selon les documents de campagne, il s’agit en effet de redonner sa véritable valeur politique aux élections municipales, en particulier afin de « renforcer face à l’État autoritaire et aux puissances de l’argent le pouvoir des communes ». À cet effet, la liste de gauche reprend à son compte le thème porté également à l’époque par le Parti communiste de la défense des libertés communales qui seraient selon elle remises en cause par les transferts incessants de charges opérés sur les villes par l’État. De même, il s’agit de rompre avec les notables et leur vision clientéliste de la politique locale16. Selon les socialistes rennais, l’un des enjeux de la campagne réside tout simplement dans la survie de l’institution communale. Il s’agit de renouer avec la grande tradition communale française et de revendiquer une véritable décentralisation. En réalité, l’ambition du Parti socialiste rennais est plus grande. Il s’agit de proposer aux Rennais une nouvelle manière d’appréhender l’exercice et le fonctionnement du mandat municipal.
14Le thème de la conscientisation politique est également présent. En 1975, la commission urbanisme animée par l’universitaire et géographe Michel Phlipponneau a produit une étude intitulée « Rennes socialiste dans la France capitaliste ». Il s’agissait de montrer en quoi une commune pouvait incarner un réel contre-pouvoir à l’idéologie dominante par toute une série de pratiques en matière d’urbanisme. Au chapitre de l’aménagement urbain, il était ainsi recommandé de cesser de faire de Rennes « la tête de pont du grand capitalisme national et multinational en Bretagne ». Selon les auteurs de la note de travail, cette politique avait conduit la population locale à s’entasser dans des zones urbanisées sous équipées. Pour contrer ces effets, il convenait, comme cela avait été fait à Grenoble au lendemain de la victoire d’Hubert Dubedout, de procéder à une révision du schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme (SDAU) en concertation avec les communes voisines de Rennes ; l’un des objectifs de la nouvelle politique urbaine qui sera mise en place étant d’organiser une véritable solidarité entre Rennes et sa région. Pour cela, il était également envisagé la création d’une conférence permanente des villes de Bretagne. Parmi les propositions, figure celle de refuser à l’avenir toute création de ville nouvelle au sein de l’agglomération rennaise, l’objectif global étant d’élaborer en commun une stratégie de développement clairement définie et de lutter contre le caractère antidémocratique du fonctionnement du district urbain17. La même année, la publication du livre de Michel Phlipponneau Changer la vie, changer la ville, apparaît comme la synthèse des idées socialistes rennaises en matière de gestion municipale. On y retrouve la plupart des idées qui seront présentées aux Rennais durant la campagne, qu’il s’agisse de la lutte contre la concentration urbaine ou l’affirmation de la démocratie locale.
15Comme au plan national, l’enjeu de la démocratie locale tient en effet une place importante dans la campagne. Un paragraphe entier y est consacré dans l’accord signé en septembre 1976 entre les différentes composantes de la gauche rennaise, excepté le PSU qui a souhaité monter sa propre liste. Concernant la préparation des nouvelles formes de la démocratie locale, le recours à l’autogestion est inscrit à l’ordre du jour. Elle figure même parmi les principales propositions. Dans l’ouvrage de Michel Phlipponneau Changer la vie, changer la ville, elle est présentée comme le meilleur moyen pour parvenir à une gestion réellement démocratique : « Ce pouvoir, exercé aujourd’hui par un système autocratique, calqué sur le management de l’entreprise capitaliste, ferait place, par des finalités différentes, à un système démocratique de caractère autogestionnaire18. »
16Avec la décentralisation, l’autogestion est également omniprésente dans les thèmes développés par la liste conduite par Edmond Hervé. Dans l’un de ses tracts intitulé « Votez pour l’autogestion socialiste », il s’agit de rappeler que l’autogestion est le meilleur moyen de lutter contre le capitalisme incarné par la liste de droite. C’est, selon l’argumentation développée, le meilleur moyen pour les habitants de peser réellement et efficacement sur l’organisation de leur travail comme sur celles de leur habitat et de leurs loisirs19.
17De même, le programme municipal de l’Union de la gauche s’engage en faveur du renforcement au sein de la commune du sentiment d’appartenance collective. Il s’agit, dans la perspective de la ville socialiste, « de récréer une vie communautaire en favorisant l’appropriation de la ville par tous afin de la remodeler ensemble20 ». On note d’ailleurs une relative similitude entre les deux principales listes adverses concernant du moins les intentions. Si la liste conduite par Edmond Hervé a adopté comme slogan « Changer Rennes ensemble. Par tous et pour tous21 », celle de la droite emmenée par Jean-Pierre Chaudet, l’héritier du maire sortant Henri Fréville, a repris quant à elle le titre du rapport d’Olivier Guichard remis au président de la République mais en l’adaptant au plan local : « Rennes vivre ensemble ». Du côté de la gauche, on relève toutefois une certaine évolution avec les municipales de 1971 dans la mesure où la liste de gauche (qui fut battue alors dès le premier tour), s’intitulait « Rennes socialiste ». Dans le cas présent, il s’agit de préparer avec les Rennais « les nouvelles formes de la démocratie locale de demain ». On relève ainsi l’imprégnation sur les candidats aux municipales des thèmes du vivre ensemble (plutôt à droite) et de la démocratie locale (plutôt à gauche) tels qu’ils se sont développés tout au long des années 1970. En ce qui concerne le cas rennais, les notes manuscrites prises lors de la campagne et déposées par le colistier d’Edmond Hervé, Jean-Michel Boucheron, aux archives municipales, témoigne toutefois des divergences qui ont pu apparaître parmi les différentes sensibilités de gauche et qui peuvent, de ce point de vue, expliquer en partie le désaccord politique entre le Parti socialiste et le PSU qui, au final, refusera de rallier la liste d’Union de la gauche22. Pour ce dernier, outre la mention du programme commun de gouvernement, il était nécessaire de mentionner dans le programme toutes les luttes, y compris celles du peuple breton (langue et culture). De même, au-delà de leur reconnaissance officielle, il est nécessaire de garantir l’autonomie des organisations de quartier ainsi que leur droit à un libre exercice de critique à l’égard de la municipalité. Cela n’empêche toutefois pas la liste de l’Union de la gauche de revendiquer une détermination politique allant au-delà du cadre local. En préambule de l’un de ses tracts distribué à la population, il est rappelé qu’avec la gauche unie, la ville sera rendue aux habitants et qu’elle sera aux côtés des travailleurs, « plus soucieuse de sécurité économique et plus solidaire de la région23 ».
La transformation du cadre de vie urbain
18Il s’agit là évidemment du cœur même de la campagne électorale dans la mesure où elle concerne la vie quotidienne des habitants. On note aussi ici une reprise des grands thèmes nationaux en matière urbaine. Il s’agit avant tout de réparer les désordres de la ville capitaliste. Dès lors, toute intervention visant l’élaboration du plan d’occupation des sols ou même de la délivrance des permis de construire doit être considérée comme un acte politique. Pour l’équipe d’Edmond Hervé, une politique socialiste du logement doit se traduire par la mise en place du droit au logement pour tous, tant du point de vue quantitatif que de la lutte contre la division sociale de l’espace et le contrôle de l’usager sur le logement et le cadre de vie. Or la politique urbaine telle qu’elle a été menée jusqu’ici localement ne s’est en réalité faite qu’au profit de la seule classe dominante qui veut promouvoir selon ses propres termes, « une ville-élite24 » : grands ensembles en périphérie pour les classes populaires, « appropriation du centre par la bourgeoisie d’affaires » ; équipements de prestige au détriment des équipements de quartier. Contre la politique de grands travaux censés avoir été menée par la municipalité sortante, la liste de gauche entend donc quant à elle privilégier, à moindre coût, la qualité de vie urbaine des habitants, notamment en améliorant l’habitat existant et non en poursuivant les grands projets immobiliers. Les documents de campagne consacrés à l’urbanisme affirment ainsi que « la rénovation urbaine ne saurait se transformer en déportation » : « À la rénovation-bulldozer, à la rénovation-déportation prévue par Jean-Pierre Chaudet pour de nombreux quartiers, nous proposons la réhabilitation ponctuelle, permettant de maintenir la population dans un quartier auquel elle est attachée, en améliorant ses conditions de vie25. »
19Pour cette raison, la nouvelle municipalité entend prendre en charge directement la question du logement en créant un véritable service municipal du logement. La concertation dans le domaine des transports collectifs et des équipements est également à l’ordre du jour. On relève également un intérêt pour lutter contre le sous-équipement des quartiers neufs et des quartiers pavillonnaires afin de trouver des solutions concrètes pour des problèmes techniques comme l’arrivée d’eau ou la mise en œuvre de trottoirs. Au-delà des actions classiques que peut mener une municipalité en lien avec les habitants, la liste de gauche entend également faire le pont avec la politique nationale. Dans son projet cadre, elle annonce notamment sa volonté d’agir avec la population pour empêcher les expulsions ainsi que les saisies. De même, elle entend également agir contre la hausse des loyers et des charges locatives. À l’échelle du quartier, les propositions se font toutefois moins innovantes en se situant généralement au niveau des usages ordinaires. Pour le groupe socialiste de Villejean, l’un des principaux quartiers d’habitat social de la ville, créé durant les années 1960, les principales revendications concernent la vie quotidienne, qu’il s’agisse de la propreté (effacer les gariffitis), de l’accessibilité au quartier (développer les lignes de bus) ou bien encore construire en dur les classes supplémentaires de l’école pimaire. Mis à part l’organisation et le fonctionnement de la maison de quartier, on ne relève toutefois pas de propositions précises concernant le développement possible de la démocratie locale au niveau du quartier26. La politisation de la question urbaine demeure donc limitée au plan micro-urbain mais peut toutefois compter en 1977 sur des relais militants extrêmement présents et actifs au niveau des quartiers rennais.
20La génération de maires élus en 1977 est indissociable de la croissance urbaine qui a caractérisé la France des Trente Glorieuses27. Un grand nombre d’entre eux appartiennent à la génération d’après-guerre qui a été aussi la première à profiter de la prospérité ; ce qui a quelque peu modifié le rapport au territoire. Ainsi, ni Edmond Hervé ni Jean-Marc Ayrault ne sont natifs des villes dont ils seront les maires pendant plusieurs décennies ; tous deux étant venus à Nantes et Rennes pour leurs études. Elle se caractérise également par leur volonté de procéder à la politisation de la question urbaine qui était jusque-là généralement pilotée par l’État avec le consentement parfois relatif des municipalités. Le contenu des propositions portées par les candidats de l’Union de la gauche en 1977 invite en effet à rompre avec la manière dont leurs prédécesseurs avaient l’habitude de se présenter devant leurs électeurs. La priorité donnée au thème de la démocratie locale ainsi que la liaison qui est faite avec les luttes sociales comme celle du Joint français qui a eu lieu en 1972 à Saint-Brieuc marque aussi la volonté des candidats de relier leurs campagnes municipales aux enjeux de la politique nationale. Pour ces derniers, l’organisation de la ville est intimement liée à l’industrialisation capitaliste et à ce titre, il doit donc exister une interaction entre le programme municipal destiné à changer la ville et les objectifs nationaux qui proclament la nécessité de changer la vie. Dès lors, comme ce fut le cas dans l’entre-deux-guerres pour une infime minorité de municipalités socialistes, les villes conquises en 1977 ont vocation à anticiper la grande transformation espérée pour 1981. À ce titre, un certain nombre de villes sont apparues comme celles susceptibles de participer à ce projet de transformation. C’est le cas notamment de Rennes. Pour Raymond Dugrand, le futur adjoint au maire à l’urbanisme de Georges Frèche à Montpellier en 1977, Rennes, Montpellier et Grenoble formaient, au début des années 1980, « le triangle magique » du socialisme réalisateur28. En cela, 1977 constitue un moment important dans l’histoire du socialisme réformateur. Le principal trait commun des maires d’Union de la gauche élus en 1977 consiste en effet à faire du traitement de la question urbaine un élément déterminant dans le chemin vers le socialisme. Si la parenthèse s’est refermée dès 1983, au moment même où un certain nombre de municipalités d’Union de la gauche sont défaites, il n’en reste pas moins que cette échéance de 1977, dans l’Ouest tout particulièrement, a ouvert un nouveau cycle en ce qui concerne la définition du gouvernement urbain29, et ceci, à défaut d’incarner un authentique modèle urbain30. Quarante ans après ces élections municipales, il est permis d’émettre l’hypothèse qu’une nouvelle étape, sur fond de décentralisation, a été franchie. C’est désormais le projet urbain destiné à transformer la ville en tant que telle qui importe, et non plus sa capacité à incarner au plan local le projet de transformation sociale défendu au plan national31.
Notes de bas de page
1Joxe Pierre, Pourquoi Mitterrand, Paris, Éditions Philippe Rey, 2006, p. 20-21.
2Hatzfeld Hélène, Faire de la politique autrement. Les expériences inachevées des années 1970, Rennes, PUR, 2005.
3Chamouard Aude, Une autre histoire du socialisme, Paris, CNRS Éditions, 2013.
4Changer la vie. Programme de gouvernement du Parti socialiste, Paris, Flammarion, 1972, p. 139.
5Ibid., p. 19.
6Dion Stéphane, La politisation des mairies, Paris, Economica, 1986.
7« Projet pour une gestion au service de la population par la gauche unie », archives municipales de Rennes (AMR), 43Z169.
8« Citoyen dans sa commune, propositions municipales socialistes. » Programme du Parti socialiste pour 1977.
9Ibid., p. 74.
10Ibid., p. 113.
11Vion Marc, L’Ouest à gauche, Paris, Guy Authier, 1977, p. 114.
12AMR, 43Z173.
13Chamouard Aude, Une autre histoire du socialisme, op. cit., p. 283.
14Communes d’aujourd’hui, 2e trim. 1976.
15Rapport de Marcel Rosette au comité central du Parti communiste, réunion du 31 mai 1976, repris dans Communes d’aujourd’hui, 2e trim. 1976.
16Témoignage d’Edmond Hervé dans Vion Marc, L’Ouest à gauche, op. cit., p. 238. Pour le nouveau maire de Rennes, l’élu de gauche doit au contraire résister à toute forme de notabilisme, sans quoi il perdrait sa sensibilité populaire qui le caractérise.
17« Projet pour une gestion au service de la population par la gauche unie », op. cit., p. 5.
18Phlipponneau Michel, Changer la vie, changer la ville, Rennes, Breiz, 1976, p. 116.
19AMR, 43Z175.
20Compte rendu de la commission urbanisme du Parti socialiste, AMR, 43Z170.
21AMR, 43Z169.
22Liste intitulée « Rennes pour l’autogestion socialiste » qui reçoit le soutien des Amis de la Terre et du Mouvement pour une alternative non violente. Dans un témoignage, Edmond Hervé explique que le PSU n’était pas son milieu car il ne se reconnaissait pas dans une « certaine élite intellectuelle et sociale » et qu’il ne lui suffisait pas d’être contre la guerre d’Algérie pour rejoindre le parti de Michel Rocard. Pour sa part, il adhérera au Parti socialiste en 1966. Bougeard Christian (dir.), Un siècle de socialisme en Bretagne. De la SFIO au PS (1905-2005), Rennes, PUR-CRBC, 2008, p. 301.
23AMR, 43Z173.
24Vion Marc, L’Ouest à gauche, op. cit., p. 242.
25Rennes informations no 2, 26 février 1977, propositions en matière d’urbanisme et de logement, AMR, 43Z172.
26Parti socialiste, commission urbanisme, fiche sur Villejean, 43Z173.
27Entre 1945 et 1975 La Roche-sur-Yon est ainsi passée de 18 000 à 45 000 habitants, Rennes de 114 000 à 198 000, Nantes de 200 000 à 257 000. Chiffres cités par Thierry Guidet, La rose et le granit, La Tour-d’Aigues, L’Aube, 2014, p. 64.
28Cité dans Chamouard Aude, Une autre histoire du socialisme, op. cit., p. 281.
29Pasquier Romain, « Élections municipales dans l’Ouest : le reflux en bon ordre du socialisme municipal », Métropolitiques, 21 mai 2014.
30Guidet Thierry, La rose et le granit, op. cit., p. 104.
31Edmond Hervé appelé à témoigner de sa propre expérience met quant à lui l’accent sur le lien entre l’échelon local et le national : « On avait un projet global pour la ville […]. Mais nous n’avons jamais pensé que le projet pour la ville pouvait se substituer au projet politique national alors qu’aujourd’hui une certaine tendance libérale estime que le projet urbain se suffit à lui-même et tient lieu de projet de société », ibid., p. 215.
Auteur
-
Thibault Tellier
Professeur à l’Institut d’études politiques de Rennes et membre du laboratoire Arènes (UMR CNRS 6051). Ses travaux portent sur l’histoire de la politique de la ville ainsi que sur l’histoire politique des territoires. Dans le cadre de la chaire territoires et mutations de l’action publique (IEP de Rennes) il travaille actuellement sur l’histoire des récits territoriaux qui se sont développés durant les années 1970-1980. Il a notamment publié : « Le parti socialiste à l’épreuve de la décentralisation (1981-1986) », in 30 ans de démocratie régionale. Des régions pour quoi faire ?, Boulogne-Billancourt, Berger-Levrault, 2018 ; « Pour une histoire politique de l’urbain contemporain : l’enjeu de la politique de la ville dans les campagnes présidentielles de François Mitterrand (1981-1988) », Cahier d’histoire immédiate, no 50, 2017.
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2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
