Conclusion
p. 189-193
Texte intégral
1Le développement présenté dans ce travail a montré que les modes d’appropriation des espaces public et privé sont relativement hétérogènes et complexes et des disparités d’usage des espaces urbains, qu’ils soient intérieurs ou extérieurs, existent, conséquences de la diversité des situations individuelles. En effet, et concernant leur rapport à l’espace, on note une importante appropriation de l’espace public par les femmes. Leur pratique de la ville est diversifiée et on assiste à une grande mixité homme/femme dans le dehors. Or, dans l’accès des femmes à l’espace public plusieurs paramètres entrent en ligne de compte : l’âge, la catégorie socio-économique, le milieu socioculturel, le statut matrimonial des femmes, le salariat, le lieu d’habitat, l’expérience urbaine et la possession ou non d’un moyen de locomotion, etc. On assiste dans la ville à différentes formes d’appropriation et de marquage des espaces. La ville n’est pas accessible de la même façon aux femmes des différentes catégories sociales. L’usage de la ville et les conditions de vie des femmes sont ainsi étroitement liés.
2Les femmes âgées et les femmes mariées au foyer, à faible niveau d’instruction, sont plus dépendantes dans leurs déplacements et leurs sorties qui sont circonscrites au local résidentiel, leur espace de référence et d’identification prioritaire. Elles sont beaucoup plus imprégnées par le système de valeurs traditionnel, codifiant les sorties féminines aux sorties purement utilitaires. Quant aux femmes salariées, instruites, elles ont en général une plus grande maîtrise de la ville et un usage plus large de l’espace urbain et par-là même une diversification des centres identificatoires. On observe les signes d’un changement de comportements significatif d’une évolution sociale chez les femmes modernistes et celles du modèle en transition et qui sont déjà largement perceptibles sur le plan de la mobilité et de l’usage de l’espace urbain.
3Pourtant, malgré la présence massive des femmes dans l’espace public, l’usage de ce dernier reste codifié et soumis à des normes de comportements. D’autant que les femmes rencontrent des blocages et subissent des contraintes qui entravent leur mobilité. Même si la répartition sexuelle traditionnelle a connu une nouvelle dynamique, les obstacles d’ordre culturel persistent toujours (le patriarcat, le code de l’honneur, l’idéologie traditionnelle et religieuse qui continuent encore à régir les rapports entre les individus dans la société, le problème des mentalités encore attachées à la division traditionnelle du travail, etc.). Bien qu’elle porte leur modernité, la ville reste pour les femmes un espace inégalitaire et violent et elle participe à leur exclusion (elles n’ont pas accès à tous les espaces, elles sont mal considérées, l’image de la femme objet prédomine, les femmes des catégories pauvres n’y ont pas leur place, elles sont exclues socio-économiquement…). La ville nous montre comment chacun des deux sexes vit la ville différemment et comment chacun s’y comporte selon les normes et les valeurs qu’elle lui dicte.
4Et là encore, il est intéressant de voir la capacité des femmes d’agir et de contourner les interdits et les normes discriminatoires et répressives de leur milieu afin d’arriver à leurs fins et de jouir de l’espace public. Elles déploient des stratégies comme le recours au mensonge, l’éloignement ou le recours à des stratégies d’invisibilité comme c’est le cas du voile qui permet la libre circulation et allège les contraintes qui pèsent sur le corps féminin. Il est un bouclier contre les agressions masculines de toutes sortes puisqu’il est associé à l’honneur et au respect de soi. La religion est l’autre grande dimension constitutive d’une identité en perpétuelle renégo ciation dans cette quête d’équilibre entre les aspirations individuelles et les normes sociales. Les réponses à la domination sont donc multiples et varient d’une femme à une autre. Les femmes déploient des systèmes de compensation, de résistances, sous forme de contre-pouvoirs féminins. Ainsi, à travers les différentes formes d’appropriation, la ville paraît être le lieu de gestation des conflits entre les valeurs traditionnelles et les valeurs modernes.
5En général dans le rapport à l’espace, le privé reste le principal espace d’identification pour les femmes comme le montre leur pratique des loisirs. La motivation de sortie reste pour elles une chose importante. Les lieux qu’elles fréquentent restent très localisés et leurs déplacements sont très ciblés même chez les modernistes. La relation des femmes à la ville reste fragmentaire, car elle n’est appréhendée que partiellement. Elle est abstraite, puisqu’en dehors de leur quartier auquel elles sont attachées, des lieux centraux représentatifs de la ville et des autres lieux qu’elles fréquentent pour des besoins précis, leur connaissance de la ville reste limitée. Les femmes privilégient un mode d’appropriation de l’espace axé sur le domestique. L’espace public relève d’une territorialité masculine et les femmes continuent à le percevoir comme tel. Le lourd héritage patriarcal est prégnant et l’accès des femmes au salariat et à l’instruction n’a pas changé les représentations et les pratiques. La division sexuelle traditionnelle du travail pèse encore de tout son poids sur l’inconscient des hommes et des femmes. Le rapport que les femmes interrogées entretiennent avec l’espace public se place ainsi dans la continuité. Il s’agit plus d’un changement de forme que de logique. L’appropriation du dehors par les femmes est plus près des rôles féminins traditionnels puisque les pratiques restent sexuées. Le dehors reste investi par les logiques de la séparation traditionnelle dedans/dehors. Ainsi si la présence des femmes dans l’espace public n’est plus marginale, ces dernières ne pratiquent néanmoins pas librement l’espace public. L’identité sexuée est toujours perçue comme légitime. L’avancée économique et le libéralisme affiché du Maroc sont en décalage avec la pensée sexuelle dominante et la réalité des femmes.
6Concernant le logement, ce travail a montré que l’espace privé est le lieu d’élection des stratégies féminines. Ces dernières constituent un bon instrument de mesure des évolutions sociales et sont des indicateurs importants du changement. L’une des formes de ce changement est la tendance générale, chez toutes les femmes interrogées, à la nucléarisation et la volonté d’autonomie du couple et d’intimité dans le foyer à travers des stratégies de décohabitation révélatrice du processus de la construction de l’individualité même si les moyens financiers constituent un obstacle pour les plus démunies, les poussant à une cohabitation temporaire ou permanente selon les cas. On note également la tendance à la spécialisation des pièces, à la valorisation de l’enfant, du couple, tendance observée surtout chez les femmes modernistes et celles du modèle en transition. La spécialisation est tributaire essentiellement des moyens dont dispose le couple, des conditions réelles du logement et de la structure démographique du ménage. La tendance à l’individualisation se traduit également par la forte mobilisation des femmes de toutes les catégories sociales pour l’accès à la propriété de l’habitat dont elles sont les initiatrices. L’écart entre les moyens dont disposent le ménage et les aspirations des femmes peut parfois constituer un obstacle aux tentatives d’individuation et de réalisation de soi, mais cela n’empêche pas les femmes d’innover et de prendre des initiatives. Le logement sert de mode de valorisation sociale et de valorisation de leur féminité d’où l’investissement matériel, moral et symbolique dont elles l’entourent.
7Les femmes jouent donc un rôle prépondérant dans les stratégies résidentielles, le logement doit répondre à leurs aspirations. Pour les femmes diplômées salariées, la localisation résidentielle représente un enjeu essentiel au sein des stratégies professionnelles et familiales qu’elles cherchent à élaborer. En effet, les femmes impulsent un système normatif de désignation des quartiers et investissent des modèles de mobilité familiale vers des lieux d’habitation considérés comme significatifs d’une ascension sociale. Dans les choix résidentiels, en plus des déterminismes économiques, des facteurs pratiques et d’autres subjectifs entrent en ligne de compte.
8Les femmes entretiennent une relation dynamique et dialectique avec le logement, il est un lieu d’expression de leurs valeurs et de leurs attentes. Pour elles, le fait d’habiter est une action dynamique. Elles investissent les lieux, ont recours à des transformations, elles cherchent à donner un contenu nouveau à leur espace de vie et déploient des stratégies de « débrouillardise » dans ce sens afin de créer le sentiment de « chez-soi ». Les femmes sont porteuses d’une dynamique et sont dans des logiques d’ascension sociale qui s’appuient sur le modernisme (consommation, confort matériel et domestique). Elles valorisent tout ce qui est nouveau et elles forment un groupe de consommateurs privilégiés pour l’achat des biens durables, notamment l’électroménager (économie souterraine, système des tontines, recours à l’emprunt…). Même les femmes exclues du système économique réagissent à la modernité et y participent à leur manière à travers l’aménagement de leur foyer. Les changements affectant l’espace privé sont ainsi conduits la plupart du temps par les femmes. Leur rôle est central dans l’organisation de l’habiter et dans la transmission des normes de la modernité, alors même qu’elles restent attachées à la tradition. La cohabitation et le compromis entre tradition (modèle marocain) et modernité (modèle occidental) restent la règle dans l’aménagement du foyer et dans les pratiques domestiques féminines, dans une quête d’un nouvel équilibre. Les femmes adaptent la modernité à la tradition qu’elles actualisent, réinterprètent et ont recours à des bricolages. Les différents modèles se superposent ainsi et se complètent.
9Les pratiques d’ameublement ne sont toutefois pas homogènes. On note des variations, selon les différentes catégories de femmes. L’aménagement chez les femmes traditionalistes d’origine rurale est emprunt de traditionalisme, même si dans leurs rêves d’ameublement, elles se projettent dans la modernité. Si l’espace a été imaginé par référence à une organisation plus proche du modèle européen, l’environnement, lui, reste traditionnel. En effet, le poids des déterminismes sociaux et culturels et des contraintes spatiales et économiques reste important.
10Par ailleurs, la modernisation du logement, à travers l’introduction de la technicité occidentale et de modèles empruntés, ne s’est pas accompagnée d’un changement total des mentalités malgré le processus d’individualisation en cours. En observant les pratiques féminines dans le foyer, on note la persistance des pratiques traditionnelles. Par exemple, en interrogeant les femmes sur l’éducation inculquée aux enfants, on voit que rares sont les femmes qui ont évoqué une éducation non sexuée. Elles restent également attachées aux solidarités familiales et la gestion financière du foyer continue à être considérée comme étant un rôle masculin. Les tâches ménagères restent une prérogative féminine et les femmes continuent à s’identifier au privé.
11C’est dans sa matérialité technique que la modernité est le plus investie, l’adhésion des femmes à des principes modernes ne signifie pas leur application dans leur quotidien. La modernité pour les femmes reste une modernité d’apparence et les changements sont superficiels. Les structures traditionnelles sont encore bien ancrées et le poids des normes inculquées reste fort, obligeant les femmes à donner une image d’elles conforme à ce que la société attend. Les femmes ont un rapport qu’on peut qualifier d’ambigu et complexe à la modernité. Elles se projettent et s’inscrivent dans la modernité à travers l’ameublement, mais en même temps rejettent les valeurs occidentales d’émancipation féminine. Elles dénoncent l’imitation aveugle de cet Occident ayant pour elles des visées impérialistes à travers la domination culturelle. Leurs stratégies consistent à retenir l’utile et à repousser tout ce qui ne leur convient pas. La plupart d’entre elles ont recours au bricolage de la tradition qu’elles essayent de réadapter aux exigences de la vie moderne. La tradition semble sécurisante et protectrice devant la crise d’identité, causée par les mutations et les bouleversements rapides que traverse le pays et que les individus n’ont pas le temps d’assimiler.
12Or, même si la tradition reste le premier cadre de référence, on assiste à des pratiques novatrices et à une individualité émergente qui montrent les attitudes différentes, voire même contradictoires, des femmes face aux changements. Les pratiques s’individualisent à l’intérieur comme à l’extérieur. Mais la négociation et l’arrangement entre les différents modèles et les aspirations individuelles restent la règle. Les femmes s’adaptent. Elles ont des attitudes de compromis. Même s’il est critiqué, le système traditionnel n’est pas rejeté. Toutefois, il y une tendance marquée pour le changement, du moins au niveau des représentations. Les femmes apparaissent ainsi comme les gardiennes des traditions et en même temps comme les agents de la rupture avec la société traditionnelle. Elles sont au cœur de cette dialectique qui s’impose entre tradition, continuité et transformation. Les femmes, qui sont ancrées dans un système de valeur traditionnel et qui ont été éduquées dans le respect des normes et traditions ont des projets de modernisation, apportent et portent une forme de changement et finissent par s’y retrouver, même si ces changements se font dans le respect du jeu social pour éviter toute forme de marginalisation.
« La femme apparaît comme le dernier rempart des traditions, mais aussi comme le premier maillon d’une nouvelle dynamique. Elle joue un rôle primordial dans tous les processus d’enculturation propre à la transmission des valeurs endogènes, les plus sûres comme les plus stériles, mais elle semble être la mieux placée pour les remettre en cause1. »
13Ce travail a eu pour objectif la lecture des évolutions sociales à travers le fait urbain en se focalisant sur les stratégies féminines d’appropriation des espaces privé/public. Les recherches récentes montrent que cette voie de recherche est prometteuse et que de telles études pourraient constituer un matériel précieux pour les aménageurs et les urbanistes qui privilégient souvent des paramètres d’ordre économique. Elles mettent l’accent sur les besoins réels et sur les aspirations des habitants de la ville, ici les femmes, qui jouent un rôle décisif dans les stratégies résidentielles. Il serait tout aussi important d’associer les femmes dans les instances décisionnelles concernant la gestion urbaine, leur présence dans la gestion municipale est essentielle, car elles seules feront passer une conception féminine de la ville. Ce n’est qu’ainsi qu’elles seront des actrices à part entière dans la ville et qu’elles y auront toute leur place.
Notes de bas de page
1 A. MOATASSIM, « Femmes musulmanes entre “l’État sauvage” et les “cultures civilisées” », Revue Tiers-Monde, tome XXV, n° 97, janvier-mars 1984, p. 139-154.
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