• Contenu principal
  • Menu
OpenEdition Books
  • Accueil
  • Catalogue de 16440 livres
  • Éditeurs
  • Auteurs
  • Facebook
  • X
  • Partager
    • Facebook

    • X

    • Accueil
    • Catalogue de 16440 livres
    • Éditeurs
    • Auteurs
  • Ressources numériques en sciences humaines et sociales

    • OpenEdition
  • Nos plateformes

    • OpenEdition Books
    • OpenEdition Journals
    • Hypothèses
    • Calenda
  • Bibliothèques

    • OpenEdition Freemium
  • Suivez-nous

  • Lettre d’information
OpenEdition Search

Redirection vers OpenEdition Search.

À quel endroit ?
  • Presses universitaires de Rennes
  • ›
  • Des Amériques
  • ›
  • Dans le vert des cartes
  • ›
  • Chapitre II. Les zones périurbaines d’Am...
  • Presses universitaires de Rennes
  • Presses universitaires de Rennes
    Presses universitaires de Rennes
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Liens vers le livre
    Informations sur la couverture
    Table des matières
    Formats de lecture

    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Processus d’urbanisation et acteurs en présence Des espaces de contraintes, de changements et de disparités Des espaces d’innovations, d’articulation et de circulation Des espaces de tensions et d’inégalités Encadré 4 : Extrait d’un entretien avec le directeur de l’antenne de l’Institut de développement agricole et forestier durable de l’État d’Amazonas (IDAM) à São Gabriel da Cachoeira, octobre 2014. Conclusion Notes de bas de page

    Dans le vert des cartes

    Ce livre est recensé par

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Chapitre II. Les zones périurbaines d’Amazonie

    p. 87-114

    Texte intégral Processus d’urbanisation et acteurs en présence Des espaces de contraintes, de changements et de disparités La concurrence pour l’accès aux terres et l’éloignement croissant entre résidences et abattis Défrichements sans déboisement Des fronts pionniers périurbains Des espaces d’innovations, d’articulation et de circulation De la multilocalité résidentielle à la multilocalité productive Arrangements institutionnels : une mobilité encadrée Circulation d’aliments Circulation des plantes cultivées La circulation à l’échelle domestique La circulation à l’échelle régionale : le réseau d’échange Des espaces de tensions et d’inégalités La mobilité entre ville et forêt : révélatrice d’innovations mais aussi d’inégalités Politiques publiques : la dispute des savoirs environnementaux La condamnation de l’agriculture sur brûlis au nom de la modernisation agricole et de la lutte contre la déforestation Encadré 4 : Extrait d’un entretien avec le directeur de l’antenne de l’Institut de développement agricole et forestier durable de l’État d’Amazonas (IDAM) à São Gabriel da Cachoeira, octobre 2014. Une dynamique de patrimonialisation Conclusion Notes de bas de page

    Texte intégral

    1En parallèle à la déforestation, l’Amazonie brésilienne connaît une croissance démographique et une urbanisation sans précédent : sa population a décuplé depuis les années 1960, et en 2010, 71,5 % de la population (13,1 millions de personnes) de l’Amazonie légale vivait déjà en milieu urbain (IBGE, 2010). Les villes amazoniennes ont accueilli plus de 3 millions d’habitants entre 2000 et 2010 (+ 30,3 %) [Tritsch et Le Tourneau, 2016].

    2Si cette évolution est particulièrement visible avec la croissance des grandes agglomérations constituées historiquement (Belém et Manaus principalement), et des petites villes qui ont émergé le long de frontière agricole (Browder and Godfrey, 1997 ; Barbieri et al., 2009), on remarque également la concentration de la population rurale. Cette « urbanisation discrète » de l’Amazonie s’est produite dans les grandes vallées, près des capitales des États et des routes, et autour des pôles d’enseignement secondaire (Parry et al., 2010a ; Costa et Brondizio, 2011), mais également en amont, dans les chefs-lieux de l’« Amazonie des fleuves » peu déboisée (Eloy, 2015 ; Tritsch et Le Tourneau, 2016).

    3Dans cette région à forts enjeux environnementaux, l’urbanisation, et plus généralement les changements sociaux et économiques, remettent en question la durabilité des aires protégées sous contrôle de la population résidente (Robert, 2004 ; Fearnside, 2005 ; Pinton et Aubertin, 2005). Ces processus d’urbanisation sont souvent identifiés comme la cause et le reflet du déclin des pratiques traditionnelles d’utilisation des ressources naturelles (Scouvart et Lambin, 2006 ; Sirén, 2007). Plus particulièrement, la croissance démographique des villages ou l’installation des amérindiens en ville est souvent décrite comme une suite de phénomènes associés par des liens de cause à effet : i. simplification du panel d’activités productives ; ii. sédentarisation des systèmes de culture sur abattis-brûlis et raccourcissement des temps de régénération forestière ; iii. appauvrissement de la diversité du matériel cultivé ; et iv. dépendance alimentaire et économique accrue (Melnyk, 1993 ; Grenand, 1996).

    4Ces liens de cause à effet méritent cependant un examen plus approfondi. En Amazonie, la géographie humaine s’est plutôt concentrée sur les grands processus régionaux d’avancée de la frontière agricole, d’urbanisation et de déforestation (Léna, 1992 ; Becker, 1994 ; Browder et Godfrey, 1997 ; Théry, 1997). Pourtant, les phénomènes de migration et de mobilité s’inscrivent aussi dans l’histoire des aires protégées et de leurs habitants (Alexiades, 2009 ; Senra, 2021). Traditionnellement, l’exploitation de ressources saisonnières repose sur la dispersion résidentielle des familles, une intense mobilité des individus, un déplacement fréquent des habitations et la multi-résidence (Carneiro, 1983 ; Dufour, 1990 ; Lizot, 1996 ; Meira, 1996). La pratique d’un ensemble d’activités complémentaires de production et d’usage des ressources dans des lieux différents assure une alimentation diversifiée (Hladik et al., 1996).

    5Aujourd’hui, ces réseaux familiaux multipolaires1 (ou multilocalité) reposent en grande partie sur la ville en tant que centre de services et non plus seulement lieu d’échanges commerciaux. On l’observe aussi bien au sein de groupes amérindiens (Moreira, 2003 ; Stoian, 2005 ; Padoch et al., 2008), que chez les agriculteurs familiaux de fronts de colonisation (Granchamp Florentino, 2001). La façon dont les populations amérindiennes et traditionnelles d’Amazonie resignifient leurs identités et leurs relations sociales dans l’espace urbain est un thème prisé par les anthropologues et géographes brésiliens (Lasmar, 2002 ; Andrello, 2006 ; Gordon, 2006 ; Senra, 2021). Mais les liens entre ces systèmes de mobilité articulant ville et forêt, systèmes productifs et transformations environnementales restent encore mal compris.

    6Certains travaux interdisciplinaires interrogent les liens entre urbanisation, migrations et conservation de la biodiversité en Amazonie (Freire, 2003 ; Peluso et Alexiades, 2005a ; McSweeney et Jokisch, 2007 ; Albert et al., 2008 ; Alexiades, 2009 ; Parry et al., 2010b ; Robert et al., 2012 ; Uriarte et al., 2012 ; Nasuti et al., 2015a ; Nasuti et al., 2015b). Pourtant, la plupart de ces travaux sont réalisés dans les aires protégées, mais pas dans et aux alentours des villes, qui attirent peu l’intérêt des (ethno)écologues et botanistes, sauf quelques exceptions (Emperaire, 2000 ; Emperaire et al., 2003 ; Emperaire et Peroni, 2007 ; WinklerPrins et Oliveira, 2010).

    7Comme dans le reste du pays, les zones périurbaines d’Amazonie constituent des espaces périphériques, qui accueillent généralement des populations plus pauvres qu’au centre-ville. Elles fonctionnent également comme espace intermédiaire par rapport à des territoires forestiers collectifs (Terres indigènes, Territoires Quilombola, Réserves extractivistes), d’où vient une partie significative de la population urbaine, qui doit se réorganiser pour vivre, travailler et produire dans de nouvelles conditions économiques, foncières et environnementales. Un enjeu de mes recherches est donc de mettre en évidence les conditions (foncières, environnementales, économiques, politiques) qui régissent les changements de systèmes productifs dans ces espaces, mais également les réseaux et pratiques productives qui articulent les villes et la forêt.

    8C’est dans ce cadre que mon attention portée aux zones périurbaines d’Amazonie, prises au sens premier de la « marge », comme le bord de la ville, mais aussi comme espaces intermédiaires entre la ville et les aires protégées, trouve son sens. En comparant les dynamiques des systèmes agricoles dans les zones périurbaines de quatre villes d’Amazonie brésilienne2 (tableau 3 et cahier couleur, figure 5), je propose ici une réflexion sur la complexité des changements sociaux et environnementaux en cours en Amazonie.

    9Après une brève présentation de l’histoire de ces processus d’urbanisation, je montrerai comment les activités agricoles, pratiquées à l’origine dans des contextes forestiers, se transforment dans l’espace périurbain face à de nouvelles normes foncières, conditions écologiques et modèles agricoles. Dans un deuxième temps, j’examinerai les innovations techniques et territoriales développées par les familles issues de communautés « traditionnelles » pour contourner certaines contraintes et assurer cette production. Je me focaliserai ensuite sur la gestion de l’agrobiodiversité dans ces espaces, et les réseaux sociaux qui la sous-tendent. Enfin, je montrerai comment ces zones périurbaines mettent en scène les rapports de pouvoir régionaux à travers les arrangements fonciers, les réseaux d’échange et la fabrique de normes environnementales.

    Tableau 3. – Principales caractéristiques des études de cas sur l’agriculture périurbaine en Amazonie brésilienne.

    Nom de la commune*

    État

    Population urbaine (2010)**

    Taux d’urbanisation (2010)**

    Accès principaux

    Catégories génériques de population environnante (rayon 50 km)/statut foncier

    Période de terrain

    São Gabriel da Cachoeira (SGC)

    Amazonas

    18205

    48 %

    Fleuve (Rio Negro)

    Amérindiens (22 ethnies)/

    Terres indigènes

    2002-2007

    2014

    Santa Isabel do Rio Negro (SIRN)

    Amazonas

    6856

    37 %

    Fleuve (Rio Negro)

    Amérindiens (22 ethnies)/

    Terres indigènes

    2014

    Cruzeiro do Sul (CZS)

    Acre

    55326

    70 %

    Fleuve (Juruá)

    Route (BR 364, depuis Rio Branco)

    Seringueiros et agriculteurs familiaux/

    Périmètres de colonisation agricole

    Réserves extractivistes

    2010

    Oriximiná

    Pará

    40127

    63 %

    Fleuve (Trombetas)

    Route (PA 254, depuis Obidos/Santarém)

    Quilombolas et agriculteurs familiaux/

    Périmètres de colonisation Agricole

    Réserve Biologique Territoire quilombola

    2011-2012

    * Chaque commune peut contenir plusieurs villes, mais dans les cas présentés ici, le nom de la commune correspond au nom de la ville principale prise comme étude de cas, et donc la donnée « population urbaine » représente approximativement la population de la ville étudiée. ** La distinction entre espaces ruraux et espaces urbains, dans le recensement, se base principalement sur la densité de population (IBGE, 2017).

    Source : IBGE/SIDRA.

    Figure 5. – Localisation des quatre villes étudiées en Amazonie brésilienne.

    Réalisation : Ludivine Eloy CNRS UMR ART-Dev. Sources : MapBiomas (2022), Raisg (2020).

    Processus d’urbanisation et acteurs en présence

    10En Amazonie, l’histoire de la colonisation est marquée par les opérations de sédentarisation et de concentration de la population amérindienne par des missionnaires et militaires, mais aussi de l’exploitation de leur main-d’œuvre pour la collecte de produits forestiers. Hormis quelques territoires (par exemple la TI Yanomami, ou dans le Parc Indigène du Xingu), dans la plupart des régions, les familles amérindiennes ont progressivement abandonné leur habitat communautaire (malocas) au profit de maisons individuelles (accueillant des familles nucléaires ou élargies), parfois isolées, mais le plus souvent regroupées au sein de villages (comunidades, aldeias).

    11La colonisation de l’Amazonie par les Européens a donc contribué à de multiples reconfigurations de l’habitat et de l’économie amazonienne (Little, 2001 ; Andrello, 2006). Un nombre important de villes amazoniennes situées le long des plaines inondables ont pour origine des missions et de forts militaires crées entre le xvie et le xixe siècle (Wagley, 1953 ; Anderson, 1976). Avec l’intensification de l’exploitation des produits forestiers après le xviiie siècle, ces bourgs sont devenus des lieux d’échanges commerciaux, interconnectés économiquement avec les grands centres régionaux tels que Manaus et Belém (Costa et Brondizio, 2011). Les différentes vagues migratoires et le développement d’infrastructures routières, industrielles, hydrauliques, minières et militaires depuis le xxe siècle, et notamment après 1960, expliquent l’expansion du réseau urbain et l’émergence de métropoles régionales (Becker, 1985 ; Browder et Godfrey, 1997).

    Figure 6. – Évolution des zones cultivées autour de Santa Isabel do Rio Negro entre 1985 et 2008.

    Réalisation : Ludivine Eloy CNRS UMR ART-Dev, 2012. Source : interprétation visuelle d’images Landsat 5 (1985, 2002, 2008) obtenues sur le site de l’INPE.

    12Héritage de cette histoire, l’urbanisation devient depuis quelques années un processus généralisé en Amazonie, non seulement dans les zones de front pionnier, mais aussi dans les territoires éloignés du réseau routier (Sirén, 2007). Avec la baisse continue des prix des produits extractivistes (latex de caoutchouc, huiles, noix, fibres) à partir des années 1970, de nombreuses familles commencent à émigrer vers les villes à la recherche de travail salarié. L’affaiblissement de l’économie de l’extractivisme végétal a conduit à une augmentation de la production agricole, ce qui a ravivé les relations commerciales entre les forêts et les villes (Emperaire et Pinton, 1996). Les « patrons » de l’extractivisme végétal3, qui pratiquaient auparavant le commerce itinérant le long des rivières, ont recentré leurs activités économiques en ville afin de développer le commerce de matières premières, l’élevage de bétail et d’assumer des responsabilités politiques. La migration vers les villes a été également motivée par la recherche de services publics (éducation, santé, services administratifs), phénomène amplifié depuis les années 2000 avec le renforcement des politiques fédérales de transferts sociaux (principalement la bolsa família et les retraites rurales) [Nasuti et al., 2013].

    13Les quatre villes présentées ici comme études de cas résultent de ces processus historiques, même si São Gabriel (SGC) et Santa Isabel (SIRN) se différencient des deux autres par leur enclavement4, ce qui explique sûrement la faible taille de leur population et la quasi-absence de dynamique agricole pionnière en zone périurbaine. À l’inverse, les zones périurbaines de Cruzeiro du Sul5 et de Oriximiná6 présentent des caractéristiques de front pionnier. Ces villes sont marquées par une forte segmentation sociale. La hiérarchie sociale qui prévaut dans ces espaces différencie : 1. les élites politiques locales provenant des familles de commerçants et d’éleveurs, 2. les militaires, 3. les familles issues du sud du nordeste brésilien ayant migré depuis les années 1960 (orpaillage, construction), 4. les « autres blancs », travaillant dans les administrations, professions libérales, chercheurs et ONG. Enfin, la majeure partie de la population de ces villes, et notamment dans les quartiers périphériques, est formée par des familles issues des villages environnants (amérindiens à São Gabriel, seringueiros à Cruzeiro do Sul, quilombolas à Oriximina), historiquement soumises au régime d’exploitation paternaliste et à l’autorité des missionnaires et des militaires (tableau 3). Ces familles s’insèrent progressivement dans le milieu urbain, mais en gardant, pour la plupart, des marqueurs identitaires et des liens avec leurs régions d’origine.

    Des espaces de contraintes, de changements et de disparités

    La concurrence pour l’accès aux terres et l’éloignement croissant entre résidences et abattis

    14Les zones périurbaines étudiées sont marquées par la concentration démographique et l’appropriation privée des terres, qui favorisent la concurrence pour l’accès aux espaces forestiers aptes à la culture sur brûlis.

    15Dans le Rio Negro, les villes sont situées aux portes d’un vaste ensemble de Territoires amérindiens. À São Gabriel, l’espace périurbain est structuré en trois grands types d’unités foncières : les grandes propriétés privées (le long des routes et du fleuve), les territoires villageois et une colonie agricole (350 lots de 10 ha), crée en 1995 par la commune. Dans les zones riveraines en amont et en aval des villes, commencent les Terres indigènes (délimitées dans les années 1990-2000), dont le statut garantit officiellement l’usufruit collectif et exclusif aux amérindiens. Mais les propriétés privées riveraines antérieures à la reconnaissance de la Terre Indigène sont demeurées aux mains de familles amérindiennes influentes (Eloy et Lasmar, 2012). La situation foncière, porteuse de fortes inégalités, apparaît étroitement liée aux différents courants migratoires. Une situation semblable s’observe à Santa Isabel do Rio Negro.

    16Dans ces deux zones périurbaines, la ville et les voies de communication se développent vers le Nord, en « tournant le dos au fleuve » (figure 6). Les migrants les plus récents, s’ils veulent maintenir une activité agricole, doivent donc soit trouver un espace cultivable en jouant des relations familiales, soit rejoindre la clientèle d’un commerçant.

    17De plus, les terres cultivables et disponibles pour les nouveaux arrivés sont toujours plus lointaines de leurs domiciles, avec parfois des déplacements de plusieurs heures en pirogue et à pied. Les habitants des quartiers périphériques doivent ainsi se déplacer sur de longues distances pour pêcher ou cultiver à partir d’une résidence urbaine, ce qui demande beaucoup de temps et d’énergie, car ils ont rarement des moyens de transport terrestre motorisées. La concurrence pour l’espace cultivable s’accentue avec la croissance des quartiers périphériques. Le bâti urbain gagne les espaces cultivés et les friches, notamment au nord de la ville, puisque des habitants anticipent la croissance du réseau urbain en construisant leur maison dans des abattis, qui est alors converti en jardin-verger (cahier couleur, figure 6). Cette expansion urbaine est induite par les modes de gouvernance locale. Les interventions des élus locaux consistent généralement à percer et asphalter des routes, entreprendre la construction de quartiers entiers, en valorisant leurs propres terrains, tout en offrant ensuite les maisons par tirage au sort, cimentant ainsi leur base électorale (Eloy, 2008b).

    Figure 6. – Scènes et paysages de l’agriculture périurbaine à São Gabriel et Santa Isabel du Rio Negro.

    Clichés de Ludivine Eloy (2006, 2014).

    18Lors de ma dernière mission dans le haut Rio Negro, en 2014, les récits de conflits fonciers semblaient se multiplier, les « urbains » (amérindiens ou « nordestins ») empiétant sur les finages villageois, qu’ils soient à l’extérieur ou à l’intérieur des Terres indigènes. Pour éviter les conflits, les familles vont de plus en plus loin, pour délimiter leur « forêt dense » en faisant des marques sur les arbres pour ne pas empiéter dans les recrûs forestiers des autres7. Au nord de SIRN, les abattis et recrûs forestiers s’étirent jusqu’à 10 km du centre-ville, approchant de quelques centaines de mètres de la TI Yanomami.

    Défrichements sans déboisement

    19Le cas de São Gabriel da Cachoeira montre que les conditions propres à la zone périurbaine (rareté de la terre, baisse de la fertilité de l’écosystème, valorisation du prix des terrains) mènent à une intensification des systèmes de culture sur brûlis, marquée par la diminution des temps de friche. Mais cette intensification ne conduit que rarement au passage à des systèmes de production postforestiers, du moins à l’époque de mes recherches de terrain (2007). L’agriculture d’abattis-brûlis, qui assure la sécurité alimentaire, n’est pas substituée, mais plutôt associée dans le temps et dans l’espace à des activités agricoles plus intensives et/ou tournées davantage vers le marché (maraîchage, plantations pérennes, élevages piscicoles), ainsi qu’à des emplois rémunérés (Eloy, 2008b). On note ici une première forme de coexistence au sein des systèmes productifs.

    20La plupart des familles amérindiennes n’ayant pas de capital à investir, et peu d’intérêt pour l’élevage bovin, préfère jouer sur la flexibilité de l’agriculture sur brûlis au lieu de la déséquilibrer. De ce fait, au lieu de promouvoir une vaste déforestation, la croissance urbaine se réalise dans un environnement qui reste encore très majoritairement forestier (Eloy, 2008b ; Eloy et Le Tourneau, 2009). Une dynamique semblable semble s’opérer à SIRN, malgré les tentatives récurrentes de mécanisation de l’agriculture par les services étatiques et municipaux de développement agricole (Emperaire et Eloy, 2015).

    21Mais cette trajectoire particulière du paysage périurbain « amérindien » du haut et moyen Rio Negro ne s’explique pas uniquement par un manque de capacité d’investissement et d’intérêt pour l’élevage bovin. Elle repose également sur des innovations. La première est d’ordre technique : aux portes de la ville, mais également dans les lots les plus accessibles de la colonie agricole, on observe la conversion des abattis en jardins-vergers. Dès le premier cycle de culture, les arbres fruitiers (açaí, cupuaçu, agrumes, etc.) sont plantés dans les abattis, pour répondre aux demandes du marché urbain, mais aussi pour affirmer des droits fonciers8 (Eloy, 2008b) [cahier couleur, figure 7].

    Figure 7. – Recrû forestier enrichi en açaí dans la zone périurbaine de São Gabriel da Cachoeira.

    Cliché de Ludivine Eloy (2014).

    22De manière similaire aux autres systèmes agroforestiers amérindiens et paysans d’Amazonie (Denevan et Padoch, 1988 ; Brondizio, 2008), cette innovation permet l’insertion de cette agriculture au marché, mais sans déboisement9. La deuxième innovation, qui est complémentaire à la première, consiste à diversifier les lieux de production, en jouant sur plusieurs résidences et tenures foncières : c’est la multilocalité productive.

    Des fronts pionniers périurbains

    23À la différence des villes du Rio Negro, l’occupation de la zone périurbaine de Cruzeiro do Sul (CZS) indique une dynamique des fronts de colonisation, typique de l’Amazonie des routes. Ce front s’étend le long des ramifications de la BR364, qui longe la frontière sud-ouest du Brésil. Dans les colonies agricoles les plus anciennes (assentamentos), on trouve aujourd’hui des bourgs en croissance rapide, notamment à l’intersection des principales routes. Mes enquêtes se sont concentrées à São Pedro, une de ces colonies crée dans les années 1960. Considérée aujourd’hui comme une ville par des agriculteurs des alentours10, elle et située à une vingtaine de kilomètres de Cruzeiro do Sul. J’ai également enquêté dans des assentamentos plus récents et plus éloignés de la route principale, comme Buritirana et Arco Iris (figure 7).

    Figure 7. – Progression de la déforestation autour de Cruzeiro do Sul entre 1986 et 2007.

    Réalisation : Ludivine Eloy et Régis Darques, CNRS UMAR ART-Dev. Source : images Landsat.

    24Dans l’Acre, les pouvoirs publics ont encouragé l’agriculture commerciale dès les années 1920 après la première crise du caoutchouc. Mais c’est surtout dans les années 1970 que le paysage change rapidement : les anciens patrons du caoutchouc, les seringalistas, se tournent vers le commerce et/ou l’élevage bovin, et les seringueiros (anciens collecteurs de latex) vers la production de manioc. La zone périurbaine d’Oriximiná présente le même type de transformation, avec des périmètres de colonisation agricole et des ranchs d’élevage le long des principales routes (BR-163, BR-210 et PA-254) et de leurs ramifications.

    25On retrouve le modèle de l’agriculture sur brûlis des fronts pionniers avec la conversion progressive des anciennes parcelles cultivées en pâturages, qui répond aux conditions agronomiques locales, mais aussi aux stratégies de reproduction de l’unité familiale par l’obtention de nouvelles terres (Arnauld de Sartre, 2006 ; VanWey et al., 2007). Après épuisement de l’espace forestier proche, les agriculteurs vendent leurs terres à des éleveurs, et s’installent sur des espaces forestiers plus distants, le long des voies secondaires (les ramais) [cahier couleur, figure 8].

    Figure 8. – Scènes et paysages et des assentamento de la zone périurbaine de Cruzeiro do Sul (CZS).

    Clichés de Ludivine Eloy (2010).

    26Ainsi, les systèmes de production dans les colonies récentes diffèrent de celles des colonies plus anciennes : on y trouve des rendements, une agrobiodiversité et des réserves de forêt plus importantes. Dans les exploitations plus anciennes, proches des villes et des bourgs, la forêt a laissé place au pâturage, mais les agriculteurs familiaux sont généralement plus aisés, mieux connectés aux marchés et à l’assistance technique (Eloy et al., 2012). Pourtant, mes recherches montrent que ces espaces contrastés sont articulés par des territorialités en réseau.

    Des espaces d’innovations, d’articulation et de circulation

    27Les mobilités circulaires et la dispersion résidentielle sont caractéristiques des modes de vies des populations amazoniennes, puisque traditionnellement les habitants des zones forestières sont habitués à circuler entre résidence principale et secondaire, ainsi qu’à visiter régulièrement leur parentèle, de façon à tirer parti de ressources dispersées et saisonnières. Ces pratiques permettent et reposent sur différentes formes d’entraide et réseaux d’échange, ainsi que la diversité et la flexibilité des droits d’usage sur les ressources (Carneiro, 1983 ; Adams et al., 2009 ; Alexiades, 2009). Dans cette partie, j’analyse comment ces pratiques perdurent et se transforment en zone périurbaine.

    De la multilocalité résidentielle à la multilocalité productive

    28L’urbanisation dans le haut Rio Negro opère moins en termes d’exode rural que de redéploiement des systèmes de mobilité et des pratiques résidentielles. Les familles amérindiennes forment des quartiers et des villages périurbains, mais en maintenant des liens étroits avec leurs régions d’origine (Andrello, 2006 ; Eloy et Lasmar, 2006 ; Capredon, 2016). L’acquisition croissante de moyens de transport motorisés a permis l’augmentation de la mobilité circulaire et la multilocalité résidentielle.

    29L’espace urbain ne remplace donc pas le territoire forestier, il le complète dans ses fonctions, du point de vue économique, social, mais aussi politique11 (Emperaire et Eloy, 2008 ; Eloy et Le Tourneau, 2009 ; Eloy et Emperaire, 2010).

    30Cette multilocalité résidentielle produit et dépend également d’une multilocalité productive, c’est-à-dire la dispersion des espaces agricoles d’une même famille entre zones urbaines, périurbaines et forestières. La plupart des familles cultivent un jardin-verger autour d’une résidence urbaine, un abattis en bordure de la ville, et/ou dans un sitio (un site de production) plus distant (village périurbain). Ce type de territorialité en réseau permet de mobiliser la main-d’œuvre familiale selon les lieux et l’époque de l’année, en fonction des calendriers agricoles et scolaires, et des opportunités d’emploi. En ce sens, l’agriculture urbaine peut être considérée comme une des composantes d’une agriculture périurbaine et d’une agriculture « villageoise » (pratiquée dans les territoires collectifs et/ou aires protégées).

    31Les recherches collaboratives menées à São Gabriel ont permis de préciser les lieux mobilisés par cette agriculture et la distribution de l’agrobiodiversité entre ces différents lieux. Nous avons montré que la multilocalité productive est fondamentale pour maintenir une complémentarité spatiotemporel entre les différentes parcelles cultivées, élément clé de la durabilité de l’agriculture sur brûlis (Eloy, 2008b).

    32Bien que constituant le moteur de l’urbanisation, ces pratiques territoriales jouent un rôle central dans le maintien d’un paysage périurbain majoritairement agroforestier. Dans une région où la densité moyenne de population est particulièrement faible (0,2 habitants/km²), la pluriactivité et l’intensification des déplacements entre ville et forêt invalident les théories sur la crise démographique des agricultures itinérantes sur brûlis.

    33Dans les colonies agricoles de la zone périurbaine de CZS (Acre), j’ai également observé une multilocalité résidentielle et productive. Si la migration vers la ville et les bourgs indique une logique de sortie de la condition paysanne par la scolarisation et le travail salarié en ville (Granchamp Florentino, 2001 ; Arnauld de Sartre et Sebille, 2008), on observe une bi-localité ville-forêt, qui permet aux membres d’un même groupe domestique de diversifier ses activités. Celle-ci s’accompagne d’une multilocalité productive, avec des parcelles d’un même groupe domestique dispersées entre les différents assentamentos et jardins urbains (Eloy et Emperaire, 2011). Toutes les familles enquêtées dans la région de CZS s’inscrivent dans une « multipolarité cellulaire12 » (Granchamp Florentino, 2001), dans laquelle plusieurs groupes domestiques apparentés, les uns installés en ville, les autres en zone rurale, ont des échanges privilégiés de produits et de services.

    Figure 8. – Dispersion de la parentèle des habitants de deux villages des territoires quilombola du Trombetas (Pará, Brésil).

    Réalisation : Ludivine Eloy Eloy, CNRS UMR ART-Dev. Source : enquêtes de terrain (Nasuti et al., 2013).

    34De façon similaire, les recherches menées dans la vallée du Trombetas ont montré que, outre l’augmentation de la fréquence de déplacements vers la ville Oriximiná, celle-ci constitue, de plus en plus, un lieu de vie intermittent pour les habitants des villages quilombola. Ainsi, comme en témoigne un des habitants de Jarauacá (village quilombola du Trombetas) qui se rend régulièrement à Oriximiná : « ici, c’est normal d’avoir plusieurs maisons. C’est rare d’en être propriétaire, mais ce n’est pas la peine, on reste chez la famille ». Les parents venus s’installer en ville à l’âge de la retraite servent souvent de point d’ancrage urbain au reste de la famille. De la même façon, il est compliqué d’habiter en zone urbaine sans entretenir de relations avec le village : « celui qui habite en ville sans avoir un champ à cultiver sur le fleuve est cuit ». En ce sens, les séjours urbains de courte ou moyenne durée ne sont pas seulement tolérés, mais sont également nécessaires pour assurer la subsistance des groupes domestiques et fournir une certaine amélioration du statut socioéconomique, sans pour autant renoncer à leur appartenance identitaire et territoriale (Nasuti et al., 2013).

    35Si l’on analyse ces pratiques à des échelles sociales plus larges, on peut mettre en évidence la dispersion de la parentèle élargie. Par exemple, dans le cas des villages quilombola du Trombetas, on voit que cette dispersion dépasse largement l’échelle régionale (figure 8).

    Arrangements institutionnels : une mobilité encadrée

    36La réorganisation des systèmes de résidence sous l’influence de l’urbanisation se traduit souvent par la multilocalité productive, même dans des contextes socioculturels et géographiques très différents, avec des familles cultivant simultanément différentes parcelles (abattis, jardins potagers), entretenant des recrûs forestiers, ou exploitant des lieux de pêche qui peuvent être séparés par des dizaines de kilomètres.

    37Dans cette perspective, la circulation peut constituer une forme d’adaptation, plutôt qu’une source de déstabilisation des systèmes agricoles et alimentaires familiaux (Cortes, 2002b ; Cortes et Pesche, 2013). Pour autant, on peut s’interroger sur les dispositifs institutionnels qui sous-tendent le chevauchement des modes individuels et collectifs de gestion des ressources, à mesure que les populations étendent et diversifient leurs réseaux de circulation et leurs activités (Eloy, 2015).

    38Dans le Rio Negro, mes recherches doctorales ont montré que, pour mettre en œuvre ce système d’activités multi-localisé entre ville et forêt, les familles mobilisent souvent plusieurs tenures foncières : propriété privée, possession exclusive (lots de la colonie agricole), droit d’usage sur un territoire villageois et accès indirect. En effet, au fur et à mesure des étapes migratoires vers São Gabriel ou Santa Isabel, elles ont recours à divers modes d’accès à la terre. J’ai donc utilisé la notion de « procédure de délégation de droit foncier » développée par (Lavigne-Delville et al., 2001)13, pour caractériser la diversité des droits qui s’applique aux espace-ressources clefs en considérant l’échelle des unités domestiques et des familles élargies. J’ai montré que la diversité de ces arrangements permet de garantir l’accès à la terre dans un contexte de forte compétition. Les rapports sociaux entre le cédant et le preneur déterminent la marge de manœuvre de ce dernier : ces relations vont de la coopération par échanges mutuels au sein du réseau de parenté à l’exploitation dans le cadre de relations paternalistes. Les arrangements ne sont pas réductibles à des accords individuels : ils combinent l’usage de règles normatives collectives et la mise en œuvre de logiques individuelles (Eloy et Emperaire, 2010, 2011). Le cédant joue souvent aussi un rôle important dans la constitution du stock de cultigènes des nouveaux occupants (Emperaire et Eloy, 2008).

    39J’ai également montré que les migrants maintiennent généralement un droit d’usage sur les ressources localisées dans leur lieu d’origine et/ou dernièrement occupé. En effet, lorsqu’un membre d’un village ne possède plus d’abattis productifs et qu’il réside en ville durant une partie de l’année, il peut maintenir les droits qu’il avait sur certains espaces et certaines ressources dans son village d’origine sous réserve de sa participation à la vie communautaire (culte, scolarisation d’enfants au village, travaux communautaires) ou d’un transfert temporaire de ses droits à un autre membre de sa famille (Eloy et Lasmar, 2012).

    40Ainsi, dans une perspective comparative, la question des arrangements institutionnels qui sous-tendent la mobilité entre espaces forestiers et espaces urbains a été progressivement le centre de mon attention dans les territoires quilombola du Trombetas. Comment les familles font pour garder un pied dans les deux mondes ?

    41Nos travaux ont montré que la circulation entre forêt et ville s’opère le plus souvent dans une logique de complémentarité au sein des ménages et/ou des groupes familiaux plus élargis : alors que certaines personnes se déplacent fréquemment en ville, pour faire du commerce ou pour des emplois temporaires, les autres membres de la famille (souvent les femmes) circulent à peine. Ces dernieres sont celles qui garantissent l’ancrage dans le milieu forestier et le plein développement des activités productives, mais aussi l’appartenance au collectif qui porte les projets de territoire (Nasuti et al., 2013 ; Nasuti et al., 2015a). Par ailleurs, la sécurité foncière (enfin acquise après des décennies de revendications, grâce à la délimitation de territoires collectifs) et l’organisation collective du transport sont essentielles dans ces stratégies spatiales (Kohler et al., 2011).

    42Comme dans les territoires amérindiens du Rio Negro, les familles souhaitant profiter de la possibilité d’associer les ressources des territoires forestiers et urbains doivent faire en sorte d’opérer dans le cadre de règles collectives : le système de droits communautaires formalise les obligations de ceux qui conservent leurs prérogatives au sein du territoire collectif (les « mobiles ») et les distingue de ceux qui les perdent, notamment par des séjours en ville de longue durée (les « migrants ») [Nasuti et al., 2015b]. Ainsi, comme l’a observé Mutersbaugh au Mexique, la circulation individuelle, lorsqu’elle est opérée dans une logique de complémentarité familiale, ne semble pas remettre en cause les droits d’appartenance à la communauté, tandis qu’une mobilité construite hors de ce cadre ou sur des absences prolongées remet directement en cause le droit des résidents à être inclus dans des projets locaux (Mutersbaugh, 2002).

    43Nous démontrons donc que cette articulation d’espaces de vie contribue à former des territoires (dits « multisitués ») [Cortes et Pesche, 2013], puisqu’il ne s’agit pas juste de la juxtaposition d’activités pratiquées dans des lieux différents, mais bien de nouvelles formes d’appropriation et de signification des espaces, via la mobilisation d’un système de règles collectives d’appartenance à un groupe et d’accès aux ressources naturelles (Nasuti et al., 2013).

    44Ces résultats ont des implications politiques fortes : ils montrent que les territorialités amérindiennes et traditionnelles s’étendent bien au-delà des frontières de leurs territoires officiellement reconnus, sans pour autant remettre en question leur contrôle sur ces espaces et la capacité productive de leurs systèmes agricoles, bien au contraire (Senra, 2021). Ils permettent de relativiser l’idée que « les pressions externes » (urbanisation, politiques de développement agricole) remettent en cause la gestion durable des aires protégées habitées, en déstructurant les tenures collectives et les systèmes traditionnels de gestion des ressources associées (Salisbury et Schmink, 2007 ; Le Tourneau, 2016).

    45Sans pour autant nier l’existence d’inégalités au sein même de ces groupes sociaux, et de logiques de déboisement dans certains lieux, associées au développement de l’élevage bovin, une étude plus approfondie des territorialités contemporaines depuis les espaces périurbains permet de nuancer le débat sur la remise en question du rôle des « populations traditionnelles » dans la conservation de la biodiversité et leur position subalterne face à l’avancée du capitalisme. D’une part, elle met en évidence les capacités d’agencéité et d’innovation de ces acteurs sociaux. Ensuite, elle montre que les grandes avancées en termes de reconnaissance de territoires collectifs, combinées à l’augmentation des transferts sociaux depuis 2000, ont joué un rôle déterminant dans la diversification économique des familles. Cette sécurité foncière, conjuguée avec développement des modes de transports et de communication, leur permet de construire des territoires multi-situés. Ainsi, la fixation des limites territoriales se conjugue avec la diversification des moyens d’existence en milieu urbain.

    Circulation d’aliments

    46Mes travaux dans les zones périurbaines du rio Negro montrent que les échanges au sein et entre les groupes domestiques multi-situés favorisent le maintien d’une certaine diversité alimentaire, malgré la consommation croissante d’aliments industrialisés, disponibles en ville (Eloy, 2008a). J’ai abordé cette question par l’étude des stratégies de commercialisation mises en œuvre par les agriculteurs, afin de mettre en évidence les différentes formes d’approvisionnement des amérindiens citadins.

    47J’ai montré qu’une grande partie des surplus agricoles de la région de São Gabriel est vendue grâce à un commerce fondé sur les réseaux de parenté et de connaissance. À Santa Isabel, on observe des pratiques similaires, avec un marché largement informel et invisible (Neri, 2018). Ces filières courtes reposent sur la convergence d’intérêts entre des personnes qui occupent des positions différentes dans l’échelle de classification sociale qui prévaut dans le contexte urbain (Lasmar, 2002). D’un côté, cet échange permet aux producteurs d’accéder à des marchandises associées à un style de vie convoité, et de remédier ponctuellement aux difficultés d’accès aux ressources naturelles. De l’autre côté, pour les femmes amérindiennes ayant des revenus, l’entretien d’un réseau d’échange avec des producteurs leur permet d’accéder aux éléments appréciés de la culture culinaire amérindienne. Il est courant que les fournisseurs de produits agroforestiers résident sur la propriété du consommateur et en garantissent l’entretien. Un des enfants du gardien peut résider à la maison du propriétaire pour étudier en ville. Ainsi, l’échange de produits alimentaires implique également des contreparties en services qui entretiennent ces relations privilégiées. On peut affirmer que ces échanges entre ville et forêt constituent un réseau de circulation au sein duquel la diversité et la qualité des produits, des savoirs et des plantes cultivées sont reconnues et valorisées.

    48La multilocalité productive et les réseaux d’échange permettent de contourner la difficulté de développer la vente directe, due au manque de transports publics et à la mainmise sur les filières de gros par les commerçants influents. Ainsi, l’incorporation d’éléments de la « nourriture du blanc » dans les repas des familles amérindiennes ne signifie pas nécessairement la rupture avec les régimes alimentaires amérindiens, tant que se maintiennent des réseaux de circulation des produits et des individus entre ville et forêt. On retrouve ici des stratégies d’élargissement spatial de l’approvisionnement alimentaire, qui devient essentiel pour la survie des familles paysannes dans d’autres régions d’Amérique latine (Cortes, 1995 ; Fréguin-Gresh et al., 2019).

    Circulation des plantes cultivées

    49Plusieurs travaux ont exploré les effets des mobilités et des dynamiques agricoles sur la biodiversité sauvage (Posey et Balée, 1989 ; Alexiades, 2009) mais l’agrobiodiversité amazonienne a suscité moins d’attention jusqu’à présent. Or la question des dynamiques des agricultures sur brûlis dans le contexte périurbain se pose pour la sécurité alimentaire mais aussi pour le maintien de la diversité des systèmes de production en Amazonie (Emperaire et Eloy, 2015).

    Tableau 4. – Diversité des espèces cultivées relevées dans les zones urbaines et périurbaines d’Amazonie.

    État/zones (péri)urbaine

    Nombre de famille enquêtées (inventaires)

    Nombre d’espèces cultivées relevées

    Source

    Amazonas/São Gabriel da Cachoeira et Santa Isabel do Rio Negro

    22

    101

    (Emperaire et Eloy, 2008)

    Acre/Cruzeiro do Sul-São Pedro

    27

    71

    (Emperaire et al., 2016)

    50Contrairement à ce qu’une lecture uniquement centrée sur les plantes à valeur commerciale laisserait penser, les espaces cultivés dans les zones urbaines et périurbaines étudiées sont particulièrement riches en agrobiodiversité (tableau 4, cahier couleur, figure 9). Mes recherches avec Laure Emperaire dans le Rio Negro et l’Acre ont montré que la diversité des plantes cultivées dans les villages est maintenue, ou même accrue dans les jardins familiaux urbains (Emperaire et Eloy, 2008 ; Emperaire et al., 2016), rejoignant les conclusions d’autres travaux menés en Amazonie orientale (WinklerPrins et Oliveira, 2010).

    Figure 9. – Aperçu de l’agrobiodiversité dans le Rio Negro.

    Clichés de Ludivine Eloy (2006).

    51S’il l’on considère l’ensemble des plantes cultivées (espèces et variétés), ce nombre augmente sensiblement en raison d’espèces à forte diversité intraspécifique (manioc, bananier, piments) avec, par exemple, 342 taxons pour 17 informateurs à Santa Isabel (Emperaire et Eloy, 2015), et 205 taxons pour 11 agriculteurs à São Pedro (Acre) [Eloy et Emperaire, 2011]. Sur chaque terrain, la variabilité entre informateurs d’une même localité, est supérieure à la variabilité intersite. Elle traduit la diversité des modes de gestion de l’agrobiodiversité (Emperaire et al., 2016).

    52Au-delà de l’inventaire et du traitement des bases de données obtenues, qui représentent un défi méthodologique en soi (Emperaire et al., 2016), comprendre ce qui motive et ce qui permet les adaptations des modes de gestion de l’agrobiodiversité en zone périurbaine demande de s’intéresser aux pratiques spatiales des agriculteurs, tant au niveau individuel que collectif. Analyser la distribution spatiale et à la circulation des plantes cultivées permet de saisir des (nouvelles) relations que les agriculteurs établissent avec l’espace et le temps dans le cadre de leurs activités (péri)urbaines.

    53En effet, la circulation des plantes articule de façon dynamique des lieux et des personnes, à différentes échelles sociospatiales. Nous distinguons l’échelle domestique (circulation au sein de la mosaïque d’espaces cultivés par l’unité domestique) de l’échelle régionale (circulation au sein du réseau social).

    La circulation à l’échelle domestique

    54La pratique de l’agriculture sur brûlis repose sur l’entretien simultané de plusieurs parcelles cultivées à différents stages de maturation. Ces parcelles sont souvent contiguës ou proches, mais parfois très éloignées, notamment dans le cas d’agricultures périurbaines (multilocalité productive). Du fait de l’importance des espèces à reproduction végétative (manioc, bananiers, tubercules, canne à sucre, ananas, etc.), la conservation du matériel phytogénétique se fait principalement en terre (et non pas en greniers), impliquant ainsi un incessant transfert de boutures entre parcelles (Coomes, 2010).

    55Dans le Rio Negro, la notion de mosaïque s’applique à l’organisation inter- et intraparcellaire. Elle répond à trois fonctions interconnectées : la production agricole, la restauration de la fertilité, mais aussi la sélection et la conservation du germoplasme. L’entretien d’une grande diversité de plantes nécessite en effet le transfert de boutures au sein de la parcelle, et surtout de l’ancienne à la nouvelle parcelle (cahier couleur, figure 10). Les agricultrices insistent sur ce transfert d’un champ à l’autre (« repasse »). Il sert à planter une nouvelle parcelle, mais aussi à conserver et expérimenter du germoplasme dans des conditions différentes (Emperaire et Eloy, 2008). Un regard attentif à la signification de ces pratiques amérindiennes met en évidence le prestige social que représente cette capacité à assurer le soin des plantes, mais aussi la continuité et l’enrichissement de la collection familiale (Van Velthem et Emperaire, 2016).

    Figure 10. – Le déplacement de boutures d’ananas entre deux sites de production de la région périurbaine de SGC (AM), 2004.

    Clichés de Ludivine Eloy (2004).

    56Dans la région de Cruzeiro do Sul, le transfert de plantes d’un lieu à un autre révèle une facette du processus de territorialisation dans les assentamentos. À l’échelle des exploitations agricoles, ces transferts depuis un lieu familier vers le lieu inconnu servent de marqueur territorial au cours du processus d’installation dans une nouvelle colonie agricole. Les enquêtes montrent que le fait de pouvoir aménager et faire fructifier son terrain avec « toutes les plantes que l’on veut » (Luisa, Arcos Iris) traduit la jouissance d’un droit de propriété enfin acquis, après plusieurs années passées sur le terrain des autres. Tout comme dans la colonie agricole étudiée dans la région périurbaine de São Gabriel da Cachoeira (Eloy, 2008b), les arbres fruitiers servent de marqueurs d’appropriation. Les plantes cultivées servent également de marqueur spatial à l’intérieur de l’exploitation : « jusqu’à cette ligne d’ananas, cette partie d’abattis est à nous, les autres sont pour nos enfants. Chacun a son morceau, comme ça, ils s’intéressent au travail » (Ana, Arco Iris).

    57On remarque pourtant un « glissement » des systèmes locaux de gestion de l’agrobiodiversité sous l’influence de l’urbanisation et de l’intégration au marché. En effet, une conception relationnelle des plantes cultivées, observée en contexte amérindien forestier, marquée notamment par des critères symboliques, esthétiques et sociaux (Emperaire, 2005 ; Van Velthem et Emperaire, 2016)14, contraste avec une conception plus utilitariste, associée à l’appropriation privée de la terre dans les zones périurbaines, mais aussi à l’incorporation au marché d’une partie de la production. L’agriculture dans la région de Cruzeiro do Sul se caractérise en plus par une tendance à la spécialisation des espaces cultivés. Les espèces non commercialisées sont pour la plupart exclues des abattis (où dominent trois espèces : le manioc, le maïs et les haricots), alors que les jardins péridomestiques constituent des îlots de diversité. Le contraste entre jardins ultra-diversifiés et champs spécialisés réduite s’accentue dans les assentamentos anciens en cours d’urbanisation, puisque les champs deviennent des pâturages improductifs, alors que les jardins semblent se développer autour des maisons.

    58Cependant, les enquêtes dans les assentamentos de la région de CZS indiquent une forte dimension immatérielle de l’agrobiodiversité. La multipolarité rurale-urbaine crée une situation nouvelle puisque les résidences et les activités des groupes familiaux, et même des groupes domestiques, sont séparées par plusieurs dizaines de kilomètres. Dans ce cadre, les femmes, qui peuvent entretenir jusqu’à trois jardins simultanément, ont un rôle majeur dans la conservation de l’agrobiodiversité. Les échanges des plantes des jardins assurent une connectivité entre espaces urbains, périurbains et ruraux (Eloy et Emperaire, 2011). Malgré l’éloignement des maisons, la gestion simultanée de différents espaces agricoles et les flux de plantes cultivées participent à l’identité et à la cohabitation familiale, au même titre que les réunions familiales et les activités religieuses (Seixas, 2008 ; Eloy et Emperaire, 2011).

    La circulation à l’échelle régionale : le réseau d’échange

    59L’agrobiodiversité est le résultat de l’intérêt des et agricultrices pour de nouvelles variétés et de leur circulation au sein de leur réseau social. Ces réseaux d’échange sont structurés par l’histoire de vie des individus, et les normes sociales qui les imprègnent (Nogueira et al., 2010 ; Eloy et Emperaire, 2011).

    60Dans le Rio Negro, la diversité maintenue par une agricultrice met en jeu de dix à quarante donneurs. Avoir une grande diversité de plantes cultivées dans son jardin et son champ est le signe d’une sociabilité accomplie. La conservation du germoplasme intègre une dimension patrimoniale : le matériel biologique a été transmis de génération en génération, de préférence de mère en fille ou de belle-mère en belle-fille, et accompagne l’histoire des groupes familiaux (Emperaire, 2005). Rendre visite à des proches, se rendre à Manaus ou cueillir des produits forestiers est toujours l’occasion de ramener de nouvelles plantes15, ou de « récupérer » des plantes dont le souvenir reste en mémoire, malgré des éventuelles interruptions de l’activité agricole. Selon une habitante de São Gabriel : « Nous avons beaucoup déménagé avec ma famille… nous avons passé une période à Manaus, et nous avons perdu nos plantes. Mais j’ai récupéré le curawá et le macuari qui m’avaient été volés, par l’intermédiaire de la belle-mère de ma sœur Mirlene. Ce qui me manque, c’est le yucará… le cará espinho » (D. Brazi, SGC, 2007).

    61Ces plantes sont testées et plantées avec soin dans des espaces réservés à l’expérimentation. Le maintien de la diversité dépend de cet intérêt, de cette curiosité dans la recherche de nouveaux morphotypes, combinés à un processus continu d’innovation et d’expérimentation16. On peut donc affirmer que la transformation des systèmes agricoles amérindiens en contexte d’urbanisation et d’insertion au marché fonctionne davantage par le biais d’ajouts que par substitution (Emperaire et Eloy, 2015)17.

    62Mais le développement de l’agriculture périurbaine s’accompagne d’une reconfiguration des réseaux (figure 30). En ville, les échanges reposent davantage sur des relations de voisinage que sur des relations de parenté biologique ou symbolique. Les réseaux montrent un nouveau modèle de circulation intergénérationnelle et se chevauchent en partie avec les réseaux d’obtention de droits fonciers. L’obtention de matériel génétique devient, en quelque sorte, un sous-produit de l’accès à la terre (Emperaire et Eloy, 2008).

    63Dans les assentamentos périurbains de Cruzeiro do Sul, le réseau mis en évidence par l’échange de plantes est construit essentiellement sur les relations personnelles établies au sein de la parentèle, puis auprès du voisinage ou de connaissances. La formalisation graphique des réseaux d’échange montre que les habitants d’un même assentamento forment des groupes d’approvisionnement en plantes cultivées (Eloy et Emperaire, 2011).

    64Les achats de semences dans les commerces sont peu courants (6 %) malgré l’orientation commerciale de cette agriculture (Eloy et Emperaire, 2011). Par contre, le réseau révèle la situation de dépendance des jeunes agriculteurs installés dans des assentamentos enclavés envers les commerçants pour l’approvisionnement en boutures, dépendance qui se conjugue avec une dépendance envers le transport et la vente des produits. Il révèle également l’adhésion groupée aux programmes de développement agricole qui se caractérise par la diffusion de variétés « améliorées ». De plus, nos données montrent que la spécialisation des espaces cultivés est associée à une spécialisation des réseaux d’échange. Les abattis, qui ont une finalité de production commerciale, sont peu diversifiés et associés à des réseaux d’échanges simplifiés (peu de donneurs), à dominance institutionnelle et commerciale, et majoritairement masculins. En revanche, les jardins constituent des espaces ultra-diversifiés, destinés à l’usage familial et associés à des réseaux de parenté et de voisinage majoritairement féminins. Le manioc, espèce clé des systèmes amazoniens de production, a un statut différent et ne s’insère pas dans cette spécialisation de l’espace cultivé.

    65Mais là encore, même dans un contexte d’agriculture commerciale marquée par une dynamique de défrichement rapide, l’échange de plantes cultivées revêt une dimension symbolique et patrimoniale importante. Les pivots du réseau d’obtention de plantes sont des dépositaires de la mémoire commune. La circulation de l’agrobiodiversité permet de maintenir la mémoire des membres de l’entourage familial et des anciens lieux de vie. Lorsqu’ils tentent de se remémorer le nom de la plante ou des conditions dans lesquelles ils ont obtenu telle ou telle variété, les agricultrices évoquent des souvenirs et des savoirs liés à leur histoire :

    « Ce manioc-là, c’est curiméia branca, ça fait tellement longtemps qu’elle m’accompagne […]. Elle appartenait à P., qui habite à São Pedro mais qui a un terrain sur cette route » (Amelia, São Pedro). « Cette variété de manioc jaune, on ne la laisse jamais disparaître, elle était à feu ma belle-mère, qui l’avait rapportée du seringal » A., Arco Iris.

    66Cette association entre l’histoire des plantes (noms, usages, origines), l’histoire des lieux (occupation, trajectoires migratoires) et l’histoire des familles est particulièrement courante durant les visites des abattis et des jardins-vergers, et ceci sur l’ensemble des terrains d’étude. Ainsi, l’échange de plantes cultivées sert à la fois de base productive du système agricole, de lien social, de marqueur territorial et de support de l’histoire familiale. C’est donc dans la relation entre espace, mémoire et identité que la circulation des plantes cultivées participe à la création collective du lieu (Araujo, 1991 ; Nazarea, 2006).

    Des espaces de tensions et d’inégalités

    La mobilité entre ville et forêt : révélatrice d’innovations mais aussi d’inégalités

    67La réorganisation des espaces de vie et des systèmes agricoles dits « traditionnels » au cours du processus d’urbanisation révèle des innovations techniques, sociales et territoriales : la mobilité des individus, la diversité des modes d’appropriation des espaces ressources, l’adoption sélective de nouveautés et la circulation d’objets et de savoirs au sein des réseaux sociaux. Elles assurent la diversité agricole et alimentaire (Eloy, 2008a).

    68Mais mettre en évidence ces innovations ne veut pas dire que tous les migrants arrivent à contourner les contraintes et à tirer parti des opportunités associées à leur nouveau cadre de vie. La mobilité (et, a fortiori, la multilocalité résidentielle et productive) fonctionne comme une ressource qui n’est pas mobilisable sous des conditions égalitaires (Barbary et al., 2004). À São Gabriel, par exemple, celles et ceux qui sont arrivés récemment et qui ne sont pas articulées à un réseau de parenté disposant d’un patrimoine foncier aux abords de la ville se trouvent souvent contraints de consommer principalement des aliments industrialisés, dont les prix ne cessent d’augmenter, malgré leur mauvaise qualité nutritionnelle (Eloy, 2008a). Dans le Trombetas, certaines familles quilombola n’ont pas les moyens et la main-d’œuvre pour cultiver des terres fertiles dans les zones distantes du centre-village, ni de s’établir en ville. Elles concentrent alors leur production sur des abattis ouverts dans de jeunes friches, proches des maisons. Or, cette plus grande dépendance envers les abattis de proximité (et la rareté croissante des grands abattis de forêt dense) mènent à une diminution progressive de l’agrobiodiversité et à une plus grande vulnérabilité de la production agricole aux variations climatiques. D’autres familles, qui passent de longues périodes de temps en ville, perdent progressivement leurs abattis et leur droit d’usage sur leurs recrus forestiers dans les territoires villageois (Caillon et al., 2017).

    69Inversement, certaines familles plus aisées, qui se déplacent plus facilement et peuvent mobiliser de la main-d’œuvre, continuent à cultiver des superficies plus importantes, et sur plusieurs sites. Les commerçants et éleveurs, pour leur part, savent tirer profit des opportunités de la multilocalité : ils évitent les restrictions environnementales, par exemple, en acceptant de soutenir un projet de conservation dans le territoire collectif tout en s’engageant dans l’élevage ou l’exploitation forestière à l’extérieur de celui-ci, ou en développant des contrats d’élevage à part de fruit (métayage d’élevage18) dans différents villages possédant de larges réserves forestières (Vadjunec, 2011 ; Eloy et al., 2012 ; Nasuti et al., 2015a). On voit bien le rôle des mobilités rurales-urbaines dans l’accroissement des inégalités au sein et entre les familles d’une même communauté (Nasuti et al., 2015b). Ces différentiations peuvent expliquer en partie les tensions et des contradictions qui émergent au sein des projets de développement et de conservation qui portent sur les larges territoires collectifs attribués aux communautés traditionnelles (Peluso et Alexiades, 2005a ; Castro et al., 2006 ; Kohler et al., 2011).

    70Les espaces périurbains montrent qu’il n’y a pas de relation de cause à effet simple entre urbanisation et transformation des systèmes productifs : différentes trajectoires (intensification, spécialisation pour le marché, diversification des revenus, déforestation) se mettent en place simultanément, entraînant des utilisations concurrentes des ressources stratégiques, comme les recrûs forestiers (Cardoso et al., 2010), mais aussi les stocks de poissons (Eloy, 2008a).

    71Ces conclusions mériteraient un approfondissement, grâce à des collaborations avec des socio-anthropologues. On sait qu’en Amazonie riveraine, les pratiques résidentielles et de transmission du foncier génèrent des inégalités, qui ont été accentuées avec les programmes de régularisation foncière de ces dernières années (Stoll et Theophilo Folhes, 2014). Une étude plus précise des relations de parenté et des relations économiques à l’intérieur même des « communautés » (urbaines, périurbaines et forestière), d’une part, et de leurs liens avec les transformations des rapports au foncier, et des systèmes agricoles et résidentiels, de l’autre, serait pertinente pour interroger la mise en œuvre de politiques de développement et de conservation dans ces régions.

    Politiques publiques : la dispute des savoirs environnementaux

    La condamnation de l’agriculture sur brûlis au nom de la modernisation agricole et de la lutte contre la déforestation

    72Dans les régions tropicales, l’agriculture d’abattis-brûlis (cahier couleur, figure 11) fait l’objet de controverses, tantôt présentée comme la principale responsable du déboisement, tantôt considérée comme une pratique flexible et propice à la conservation de la biodiversité (Denevan et al., 1984 ; Finegan et Nasi, 2004 ; Carmenta et al., 2013 ; Jakovac et al., 2016 ; Carmenta et al., 2018 ; Steward, 2018 ; Cunha, 2019). Toujours est-il que l’agriculture itinérante est rarement considérée comme une option viable dans les programmes de développement agricole et de conservation, en raison de sa complexité, de son dynamisme (Padoch et Pinedo-Vasquez, 2010) et de son apparent archaïsme, associé notamment à l’utilisation d’outils manuels et du feu (Eloy et al., 2018a). Si la nécessité de promouvoir des systèmes de production riches en biodiversité est désormais reconnue, la focalisation sur des technologies innovantes laisse souvent de côté le dynamisme des pratiques existantes (Padoch et Pinedo-Vasquez, 2010 ; Eloy, 2013).

    Figure 11. – Paysages de l’agriculture d’abattis-brûlis sur différents terrains amazoniens (haut et moyen Rio Negro, Trombetas).

    Clichés de Ludivine Eloy (2005, 2011, 2014).

    73Au Brésil, malgré la volonté affichée du gouvernement de développer des politiques publiques de développement local durable en accord avec la réalité des agriculteurs familiaux (Sabourin et al., 2014), les systèmes de vulgarisation agricole prennent rarement en compte les spécificités des territoires et des pratiques locales. Les terrains périurbains amazoniens montrent que les villes incarnent une image de modernité, qui s’oppose à celle des systèmes agricoles amérindiens, perçus comme un héritage du passé : leur crédibilité et leur pertinence sont souvent remises en question (Emperaire et Eloy, 2015). Le crédit agricole, l’intensification du travail et des intrants, l’utilisation de variétés productives, l’appui technique à la transformation des produits, l’intégration au marché et le développement de l’élevage sont considérés comme des leviers pour aider les familles amérindiennes et quilombola à passer au modèle de la petite économie paysanne.

    74Cette approche moderniste du développement prévaut dans les institutions publiques impliquées dans l’agriculture. Les capacités de dynamisme et d’innovation de cette dernière ne sont pas reconnues. La grande diversité des ressources phytogénétiques n’est pas considérée par ces institutions comme le résultat de connaissances et de pratiques locales, mais plutôt comme la manifestation d’une ignorance des notions de productivité et d’amélioration, ou d’une résistance à l’innovation technologique (Pinton, 2004). De plus, cette diversité est considérée comme responsable des faibles rendements et de l’étendue limitée des surfaces cultivées. Les critères pour déterminer ce qu’est une parcelle agricole diffèrent également. Du point de vue des agronomes, l’enchevêtrement de couleurs de feuillage et de formes de plantes devrait être organisé en rangs régulièrement espacés ; ils ne reconnaissent pas que le désordre apparent reflète un choix culturel de diversité et une optimisation écologique de la surface défrichée (Emperaire et Eloy, 2015).

    75Dans le Rio Negro, depuis 2013, c’est dans les zones périurbaines que l’intérêt des gouvernements fédéraux et de l’Amazonas pour la modernisation de l’agriculture amérindienne est le plus évident, avec le programme « Amazonas rural » (Neri, 2018). Son objectif est d’augmenter la production de farine de manioc destinée au marché, en donnant la priorité à la mécanisation, aux intrants et aux formes modernes d’organisation des producteurs. Alors même que les systèmes agroforestiers, l’agroécologie et l’inclusion des savoirs locaux sont promus, l’objectif principal reste de concevoir des systèmes productifs qui ne reposent plus sur l’agriculture sur brûlis (encadré 4).

    Encadré 4 : Extrait d’un entretien avec le directeur de l’antenne de l’Institut de développement agricole et forestier durable de l’État d’Amazonas (IDAM) à São Gabriel da Cachoeira, octobre 2014.

    Je suis accompagnée de R., de l’ethnie P., anthropologue et employée à l’IDAM, chargée de mettre en place des dispositifs participatifs de développement agroécologique dans la commune de São Gabriel da Cachoeira. J., le directeur de l’IDAM, arrive. R. me présente, et lui décrit brièvement les recherches réalisées quelques années auparavant.

    Un dialogue de sourds commence :

    Lui : « La pratique traditionnelle de l’abattis-brûlis est très bonne, vous savez, ce que nous avons ici dans la région, très bonne pour préserver la culture. D’un autre côté, le problème c’est que ça ne change pas… »
    Moi : « Et bien, justement, dans nos recherches sur l’agriculture amérindienne autour de la ville, nous avons montré que la façon de cultiver change, et qu’elle varie selon les groupes ethniques, les villages, les quartiers et les familles. Certaines familles intègrent les nouvelles techniques, d’autres se spécialisent sur certains marchés, d’autres cultivent dans différents lieux… Ça change beaucoup ! »
    Lui : « L’année dernière, il y a eu une crise de production de farine de manioc. Le prix du kilo a atteint 13 R$ à Manaus. Le gouvernement de l’État essaie d’inciter à la mécanisation pour produire plus rapidement. Un champ mécanisé peut faire passer la production de 10 tonnes à 30 tonnes par hectare. Vous pouvez aussi opter pour la pastèque. L’objectif ici [autour de la ville] est de mécaniser 100 ha, dans les zones de friches de la colonie agricole. Mais rien dans la forêt vierge !! Les machines ne peuvent pas couper la forêt. Nous allons le faire dans des friches où le sol est déjà épuisé. Et cela ne dépassera pas 2 ha par famille. Nous privilégions des parcelles qui sont proches des routes. »

    Nous poursuivons sur l’avenir de ces parcelles. Je parle de la compaction des sols après le passage du tracteur et le retour inévitable des adventices. Il me répond que les parcelles pourraient être transformées en systèmes agroforestiers après un ou deux cycles de manioc. Je réponds qu’après avoir déraciné les arbres, cela devient beaucoup plus difficile. R. ajoute qu’il y a souvent des plantes médicinales dans les recrûs forestiers issus de l’abattis-brûlis. Il répond qu’elles ont été étudiées et qu’il « n’y a pas une telle richesse de plantes » (R. me dira plus tard que c’est un mensonge, personne n’a fait d’étude). R. me ramène en moto. Sur le chemin, elle m’explique combien « il est difficile de travailler avec cette équipe, qui ne veut pas écouter les amérindiens ». « Je suis comme une espionne là-dedans », conclut-elle avec un demi-sourire.

    76La substitution de l’agriculture itinérante par des systèmes de culture plus intensifs et permanents est aussi présentée comme une solution pour limiter la déforestation. C’est particulièrement évident dans la zone périurbaine de Cruzeiro do Sul, où l’État de l’Acre s’est engagé depuis 2000 dans un programme de lutte contre le déboisement qui repose sur le contrôle des brûlis, la certification environnementale des propriétés rurales et les Paiements pour services environnementaux (PSE). Ce programme a été conçu dans un contexte d’expansion des opportunités internationales liées au REDD (mécanisme international de Réduction des émissions provenant du déboisement et de la dégradation des forêts), mais aussi de décentralisation et de modernisation des politiques brésiliennes de lutte contre la déforestation (Toni, 2011). Ces politiques se traduisent localement par la promotion de systèmes agricoles « sans feu », c’est-à-dire des systèmes agroforestiers et/ou la culture permanente du manioc (labour et fertilisation). Ces modèles sont associés à un système de surveillance qui se concentre sur la cartographie des départs de feu et des zones défrichées (Eloy et al., 2012).

    77Nous avons montré que de tels dispositifs ciblent les agriculteurs familiaux capitalisés vivant à proximité des routes principales, dont les propriétés sont principalement couvertes par les pâturages, qui sont connectés aux marchés urbains et aux services de vulgarisation agricole. Ils leur permettent de se mettre en adéquation avec la législation environnementale. Cependant, on peut douter de leur effet en termes de réduction de la déforestation. Les analyses coûts/bénéfices à grande échelle qui guident le ciblage des PSE en Amazonie reposent sur l’hypothèse que l’expansion de la culture sur brûlis et l’élevage bovin peuvent être contenus en compensant leur coût d’opportunité (Börner et al., 2010), mais avec peu d’attention aux pratiques des agriculteurs sur les fronts pionniers. Or, divers facteurs, notamment socioéconomiques (disponibilité de la main-d’œuvre, le capital et l’accès aux marchés) jouent un rôle majeur dans l’adoption de la technologie et les changements d’utilisation des terres (Walker et al., 2000 ; Evans et al., 2001). Par ailleurs, ces modèles ne prennent pas en compte les pratiques spatiales des « bénéficiaires » des PSE, notamment le fait que de nombreux agriculteurs combinent des activités intensives et extensives au sein d’exploitation multi-locales, dispersées entre des périmètres de colonisation agricoles d’âge différents19.

    Une dynamique de patrimonialisation

    78Paralèllement aux incitations à la modernisation agricole via l’intensification, les années 2000 au Brésil sont marquées par des politiques publiques qui reconnaissent les dimensions territoriales et culturelles des formes traditionnelles de produire des aliments. Ce patrimoine culturel et biologique est réhabilité progressivement, et divers instruments sont mobilisés à cet effet (Santilli, 2009 ; Pinton, 2003). Par exemple, dans la région de Cruzeiro do Sul, c’est une indication géographique portant sur la farine de manioc spécifique à ce territoire qui est discussion (Emperaire et al., 2012). Les réflexions sur les mosaïques d’aires protégées vont dans le même sens : renforcer les bases écologiques et culturelles d’un développement territorial (Delelis et al., 2010). À l’échelle mondiale, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) a mis en place, en 2002, une reconnaissance des Systèmes ingénieux du patrimoine mondial (GIAHS) [Ramakrishnan, 2004].

    79Dans le haut Rio Negro, mes travaux menés en partenariat avec la FOIRN, l’ISA et des chercheurs amérindiens (2005-2007), ont débouché sur la conception d’un marché de vente directe au centre de SGC, que nous avons construit avec les associations locales et les familles amérindiennes impliquées dans l’inventaire de l’agrobiodiversité (Dias et al., 2010).

    80Cette expérience a fait l’objet d’une étude de cas dans une thèse de doctorat en anthropologie (Silveira, 2011). Dans cette thèse, Diego Silveira affirme que ces actions ont contribué à « renforcer les liens entre les abattis et la ville » (p. 295). Il analyse la manière dont ce marché a pris de l’ampleur après mon départ de la région (2007), constituant plus qu’un lieu de vente de produits agricoles et forestiers amérindiens : de plus en plus fréquenté, il est devenu un lieu de manifestations culturelles, de négociations politiques et d’engagements associatifs particulièrement complexe. Au-delà des perspectives, mais aussi des tensions que cet espace a provoquées20, Silveira montre comment il symbolise le caractère hybride et dynamique des pratiques et représentations amérindiennes en contexte urbain multiethnique, rejetant « la grande division » entre tradition et modernité. En effet, si cet espace a constitué un moyen d’obtenir des revenus, et donc de contribuer à l’accès aux biens et services urbains, il n’a pas « neutralisé » pour autant la vie au village, bien au contraire. De plus, cet espace a suscité de nouvelles expérimentations de la vie cérémonielle et communautaire, représentant une forme singulière de « faire un mouvement en direction du monde des blancs » (op. cit., p. 294) tout en maintenant des valeurs communautaires (comme la réciprocité), rejoignant les observations d’autres anthropologues dans la région (Lasmar, 2002 ; Andrello, 2004).

    81Mais c’est plutôt dans le moyen Rio Negro que la réflexion sur la reconnaissance des systèmes agricoles traditionnels a pris de l’ampleur, à partir des recherches collaboratives sur l’agrobiodiversité menées depuis les années 1990 par Laure Emperaire et ses collègues (Lucia Van Velthem, Esther Katz, Manuela Carneiro da Cunha, etc.). Ces travaux ont impliqué étroitement les organisations amérindiennes, les universités régionales et, à partir de 2010, l’Institut du patrimoine historique et artistique national (IPHAN). À la demande de l’Association des communautés amérindiennes du Moyen Rio Negro et de la FOIRN, le Système agricole traditionnel (SAT) du Rio Negro a été reconnu comme patrimoine immatériel de la nation brésilienne (Décret 3551/2000). Cette reconnaissance implique l’établissement d’un plan de sauvegarde, défini d’un commun accord entre les trois principales associations amérindiennes du Rio Negro et l’IPHAN, en charge d’appliquer le décret. Elle a permis d’inclure explicitement l’agriculture amérindienne périurbaine dans ce patrimoine, plutôt que de limiter la notion de traditionnalité au contexte forestier (Van Velthem et Emperaire, 2016).

    82Suite à cette première reconnaissance officielle, l’IPHAN et l’Entreprise brésilienne de recherche agricole (Embrapa) et la FAO se sont engagés dans l’identification d’autres SAT remarquables avec diverses organisations locales21. Ces différentes formes de reconnaissance de SAT favorisent la conservation de l’agrobiodiversité qui leur est associée, en intégrant, à des degrés divers, les zones (péri)urbaines.

    Conclusion

    83Les zones périurbaines d’Amazonie pourraient être considérées comme la marge de la marge : des zones périphériques inféodées au centre-ville, inclues dans un grand ensemble forestier distant des principaux centres urbain et agricole du pays.

    84Pourtant, l’espace urbain fait décidément partie de la vie de nombreux habitants de l’Amazonie. Considérer les espaces périurbains amazoniens comme des espaces « autres » (Depraz, 2017a), c’est-à-dire non pas comme des marges subalternes, mais des marges différences, permet d’analyser les transformations des systèmes agricoles des systèmes agricoles dit « traditionnels » dans l’Amazonie contemporaine sous plusieurs angles : leur emprise spatiale, leur insertion au marché, et les réseaux qui articulent ville et forêt.

    85Qu’est-ce qui fait donc marge dans ces espaces périurbains ?

    86Il s’agit, en premier lieu, d’espaces en transition (avançée du bâti et des espaces agricoles sur la forêt), aux limites floues, marqués par les échanges et les circulations. Ils composent des territoires en réseau qui associent également l’espace forestier et l’espace urbain proprement dit. Ces espaces sont également marqués par la mixité et l’hybridation : coexistence de différents systèmes productifs, superpositions de normes foncières, juxtaposition de modes d’occupation contrastés.

    87Ce sont des lieux d’expérimentation et d’innovation pour répondre aux contraintes et opportunités qui les caractérisent : éloignement entre les résidences et les abattis, concurrence pour l’accès au foncier individuel, manque de transports pour l’insertion au marché des produits agricoles, dispersion de la main-d’œuvre familiale, restriction d’usage du feu, ou encore perte des boutures après migration. Or, on peut dire que les politiques de développement agricole et de lutte contre la déforestation éludent les caractéristiques et innovations des systèmes agricoles dit « traditionnels » qui se déploient entre ville et forêt : gestion du feu et des recrus forestiers (gradient sauvage-cultivé), circulation des plantes et des aliments au sein de réseaux sociaux, intérêt renouvelé pour l’expérimentation, multilocalité rurale-urbaine et pluriactivité. Ce qui fait marge, ici, c’est donc bien une invisibilité produite par la projection de normes agroenvironnementales sur des systèmes agricoles considérés comme peu productifs. Ces politiques sont d’ailleurs remises en question par des approches plus globales, qui cherchent à faire reconnaître l’importance et le caractère dynamique des « systèmes agricoles traditionnels » en Amazonie, et au Brésil plus généralement.

    88La marge n’est donc pas vraiment ici un espace « de trangression » ou de « liberté » : si pour de nombreuses familles, issues de communautés forestières ou de quartiers urbains, obtenir un lot dans un assentamento de la zone périurbaine est une promesse de liberté (autonomie), cette option est finalement limitée, car l’essentiel des terres est contrôlé par un nombre restreint d’individus. Elle n’est pas non plus une « mise à distance de la norme » (Depraz, 2017a, p. 27), car cet espace reste finalement très normé, très encadré par les règles informelles produites par les propriétaires fonciers (mise en défens, démembrement pour construction d’habitations, ou règles de mise en culture via le faire valoir indirect), par les possibilités de transport motorisé et par les normes environnementales et les priorités des projets de développement agricole.

    89Qu’apporte donc cette approche renouvelée des marges en Amazonie ?

    90Partir de ces espaces périurbains et suivre les pratiques agricoles pratiquées dans les autres lieux permet de contribuer aux réflexions sur le rôle des régulations foncières dans les dynamiques terrtioriales dans les Suds (Chaléard et Mesclier, 2010). Les zones périurbaines nous invitent en effet à repenser l’opposition entre ville et forêt (et entre tradition et modernité) au prisme des droits fonciers. Nous avons montré que, via des systèmes d’activités multilocalisées entre ville et forêt, des familles mobilisent plusieurs types de tenures foncières simultanément, ou au cours de la trajectoire migratoire : propriété privée, possession exclusive (lots de la colonie agricole), droit d’usage sur un finage villageois en territoire amérindien, et accès indirect. Ces pratiques nuancent donc l’opposition entre usufruit collectif et propriété privée.

    91L’analyse des modes de gestion de l’agrobiodiversité offre un regard complémentaire à cette approche par les droits fonciers, en examinant le caractère intentionnel du fait de transporter et de cultiver les plantes. Par exemple, même si les fronts pionniers de Cruzeiro do Sul sont marqués par l’appropriation privée de la terre et la substitution progressive des abattis par les pâturages, le transfert de plantes d’un lieu connu vers un lieu inconnu constitue un vecteur d’entretien de la mémoire familiale et d’accommodation collective dans l’espace. Par ailleurs, la gestion de l’agrobiodiversité demeure collective (réseaux sociaux d’échange) et relativement indépendante du marché des semences, malgré l’orientation commerciale de cette agriculture et la proximité aux routes, rejoignant d’autres études menées sur l’agrobiodiversité en Amazonie (Hamlin et Salick, 2003 ; Wezel et Ohl, 2005).

    92Plus généralement, cette réflexion permet de rejeter les théories néomalthusiennes concernant l’évolution des systèmes agricoles basés sur l’abattis-brûlis, en prenant mieux en compte les diverses échelles de gestion des ressources. Les combinaisons entre activités urbaines et rurales pratiquées par les familles révèlent des innovations non pas seulement techniques, mais également territoriales, institutionnelles et organisationnelles (Chauveau et al., 1999). Ces résultats confortent les travaux des géographes et démographes qui ont mis en évidence le rôle de ces systèmes résidentiels multipolaires dans les logiques socioéconomiques des familles en Amérique latine (Cortes, 1995 ; Granchamp Florentino, 2001 ; Padoch et al., 2008 ; Nasuti et al., 2013). Mes travaux, plus spécifiquement, montrent l’importance de prêter attention au caractère multi-local de l’activité agricole elle-même, puisque les parcelles cultivées sont, elles aussi, souvent réparties entre plusieurs sites, impliquant des circulations accrues (objets, plantes, individus). Ces circulations participent à la création d’un continuum sociospatial, qui nous éloigne du schéma classique centre-périphérie dans l’approche du développement (Baby-Collin et Cortes, 2019 ; Dolci, 2021).

    93Pour autant, ces circulations révèlent également des tensions et inégalités : la multilocalité n’est souvent pas « donnée » à tout le monde, et peut même être considérée comme un facteur de différenciation des systèmes productifs, dans des zones où l’accès simultané à certains lieux (terres cultivables, zones de pêche, quartiers centraux, étal au marché, école, etc.) est de plus en plus concurrentiel. Notons d’ailleurs que cette multilocalité ne concerne pas seulement les systèmes agricoles dits « traditionnels » mais également les pratiques des « grands » éleveurs, qui disposent souvent de plusieurs sites de production, avec différents statuts fonciers (propriété, fermages, métayages d’élevage dans les « communautés »).

    94Cet enchevêtrement questionne les politiques agro-environnementales basées sur le postulat de fixité et d’étanchéité des catégories sociales et foncières, car les projets destinés à éviter la déforestation dans une zone peuvent coïncider avec l’augmentation de la déforestation dans d’autres endroits. Preuve en est que durant la période marquée par le renforcement du contrôle des déboisements par images satellitales, en Amazonie, entre 2004 et 2012, les parcelles défrichées ont réduit en surface, mais se sont multipliées et diffusées dans l’espace, de façon à pouvoir échapper au système de détection automatique (Trancoso, 2021)22.

    95Ainsi, cette approche met en évidence les disjonctions entre politiques publiques et pratiques locales, celles-ci étant marquées par la multi-localisation, la coexistence de pratiques intensives et extensives et la complexité des formes d’innovation. Elle remet en question les liens de causalité directs entre tenure foncière, intensification agricole et gestion environnementale. Elle permet donc de dépasser la dichotomie qui est souvent faite entre des espaces dits vierges et des espaces dits anthropisés en Amazonie, et de relativiser la distinction entre « populations traditionnelles » et « colons de fronts pionniers », pour éclairer les relations complexes que les agriculteurs entretiennent avec leur environnement.

    Notes de bas de page

    1La notion de multipolarité est couramment utilisée pour qualifier des systèmes résidentiels dispersés (Le Bris, 1986).

    2La majeure partie des résultats présentés concerne les trois premiers terrains (Amazonas et Acre). Les recherches menées dans le Trombetas portaient sur les aires protégées, avec un intérêt pour les relations ville-campagne, mais pas sur les zones périurbaines proprement dites. L’étude de cas São Gabriel da Cachoeira (SGC) reprend mes principaux résultats de ma thèse (2005), mais ils ont donné lieu à des publications jusqu’en 2015, et ont été complétés par un nouveau terrain en 2014, et ont servi de base à une approche comparative avec Santa Isabel do Rio Negro (SIRN), Cruzeiro do Sul (CZS) et Oriximiná.

    3Le mode d’exploitation paternaliste, reposant sur le système de dette et d’échange en nature, régit l’économie de l’extractivisme végétal en Amazonie (Léna, 1996 ; Emperaire et Pinton, 1992).

    4La région du haut Rio Negro est située au cœur du bassin Amazonien, dans une aire de frontière tri nationale (Brésil, Colombie, Venezuela). La population y est majoritairement amérindienne. Vingt-deux groupes ethniques appartenant à trois grandes familles linguistiques (Arawak, Tukano et Maku) forment un complexe socioculturel fondé sur des relations sociales négociées et des réseaux d’échanges de savoirs, d’aliments et d’objets (Ricardo et Cabalzar, 2000), parmi lesquels on peut inclure les plantes (Emperaire, 2005). Actuellement, elle est majoritairement composée de territoires amérindiens et d’espaces protégés, constituant un couloir écologique et culturel, avec une couverture continue en forêt dense (d’environ 350 000 km2). Dans les trois pays, cette région reste à l’écart des politiques nationales de développement qui atteignent principalement le sud et l’est du massif forestier amazonien. La croissance des villes, dont l’origine remonte à des missions catholiques et au commerce de produits forestiers, s’est accélérée à partir des années 1970 avec les opérations militaires portées par le gouvernement (Eloy et Le Tourneau, 2009).

    5La commune de Cruzeiro do Sul (Acre) est historiquement occupée par divers groupes amérindiens (connus sous les appellations génériques de Yaminawá, Katukina). Son histoire, de la fin du xixe siècle à aujourd’hui, est liée à l’exploitation du latex d’hévéa, causant une vague de migration de nordestins en direction de l’Amazonie (Cunha et Almeida, 2002). Avec la chute du prix du latex dans les années 1990, nombre de seringueiros, (les saigneurs d’hévéas) ont quitté les zones forestières pour s’installer autour des bourgs le long du fleuve ou à proximité de Cruzeiro do Sul. Depuis les années 1960, les gouvernements étatiques et fédéraux ont progressivement développé le réseau routier (BR 364 et ramifications) et délimité des périmètres de colonisation agricole (Rezende, 2010).

    6La commune de Oriximiná, dans la vallée du Trombetas (nord Pará) est occupée par divers groupes amérindiens, connus sous les noms génériques de Waiwai et Katxuyana. À partir de 1815, des anciens esclaves, échappés des plantations de cacao et des ranchs de bétail de la région de la Basse Amazonie, ont trouvé refuge dans cette vallée, formant des quilombos (Funes, 2004). La ville d’Oriximiná trouve son origine dans une mission catholique (1817) et dans l’exploitation des produits forestiers (commerces). Dans les années 1970, la commune a connu d’intenses transformations avec la découverte de réserves de bauxite, suivie de l’installation d’usines ; la construction d’un chemin de fer et l’ouverture des routes (BR-163, BR-210 et PA-254) qui relient la ville au territoire national. Aujourd’hui, à côté des concessions minières, les zones forestières sont divisées principalement entre Terres indigènes, Territoires Quilombolas et Unités de conservation (Le Tourneau, 2017). La ville d’Oriximiná (PA) a connu une croissance rapide durant les années 2000, avec une zone périurbaine caractérisée par le développement de quartiers résidentiels et de l’agriculture (Nasuti, Eloy et al., 2015b).

    7Cette situation n’est pas spécifique aux zones périurbaines. Dans le Trombetas (Pará), nous l’avons également observé dans des territoires quilombolas riverains et relativement isolés, en raison de la fixation des maisons autour de l’école, mais surtout du développement progressif de l’élevage bovin. La mise en culture de pâturage implique une appropriation privée et permanente du foncier. Les pâturages sont installés dans les abattis après un cycle de culture de manioc et sont progressivement agrandis. Ils grippent donc le système mobile d’abattis-brûlis en créant des zones d’affectation à long terme à une activité donnée et modifient le système foncier local en constituant des zones de propriété privée. En réaction, on note une tendance à l’individualisation des droits fonciers sur les recrûs forestiers attenants aux abattis. Ce processus accélère donc le déplacement des abattis vers les zones plus lointaines, créant les prémices d’une dynamique de front pionnier dans les territoires villageois. En ce sens, l’élevage remet en question l’agriculture sur brûlis (Eloy, Le Tourneau et al., 2013b).

    8Avec l’extension du réseau routier vers le nord de la ville, la mairie démembre progressivement les lots de la colonie agricole (10 ha) pour les convertir en petits lots urbains. Elle dédommage les agriculteurs en leur cédant une portion du lot de manière définitive (environ 100 m2). Or, pour légitimer son droit de propriété, il faut avoir des parcelles productives, c’est-à-dire cultivées (et non en friche). Progressivement insérées dans le paysage urbain, les agroforêts facilitent ainsi la capitalisation foncière.

    9Même si on peut s’interroger sur la diminution de la biodiversité dans ces agroforêts dominées par l’açaí (Azevedo, 2019 ; Cialdella et Navegantes Alves, 2014).

    10Bien que de taille réduite avec environ 200 maisons, São Pedro présente déjà des caractéristiques urbaines (réseau de rues, commerces, services et infrastructures). En s’éloignant du centre, on trouve la partie agricole de São Pedro, avec des chemins secondaires où sont installés d’autres agriculteurs.

    11Sur le rôle des espaces urbains régionaux dans la structuration des mouvements politiques identitaires et de revendications territoriales des populations amérindiennes et traditionnelles en Amazonie, voir également (Peluso et Alexiades, 2005b).

    12D’autres auteurs appellent ces organisations des « ménages confédérés », c’est-à-dire des groupes « composés de segment dont la localisation aboutit à la reproduction multipolaire de la famille » (Balan et Dandler, 1987) apud (Barbary, Dureau et al., 2004, p. 71).

    13D’après Lavigne-Delville, Toulmin et al. (2001), une procédure de délégation de droit foncier est l’ensemble des mécanismes par lesquels un acteur négocie et obtient d’un tiers, selon des clauses plus ou moins précises, le droit d’exploiter, à titre non définitif, une partie de son terrain ou territoire. Ces droits ne s’appliquent pas seulement à la ressource « terre », mais aussi à des espaces-ressources donnés, et portent sur des périodes données.

    14Voir également les recherches d’anthropologues sur ce thème dans d’autres contextes amérindiens d’Amazonie brésilienne (Cabral de Oliveira, 2016 ; Cabral de Oliveira, 2016 ; Chernela, 1986 ; Robert, López Garcés et al., 2012).

    15Les espèces ornementales, peu prisées dans les villages, acquièrent un rôle important en ville, et les arrière-cours fleuries témoignent de l’adhésion à l’esthétique du modèle occidental d’urbanisation, véhiculé par les missions religieuses et les autorités locales. Des espèces fruitières comme la vigne, la grenade ou encore le ramboutan, plantées dans les jardins, révèlent l’intérêt permanent pour les apports de plantes exotiques et des processus d’expérimentation qui opèrent au sein des espaces cultivés (Emperaire et Eloy, 2008).

    16Une autre circonstance qui conduit à demander des plantes est le manque de boutures pour la plantation d’un nouveau champ. Condition essentielle à la sécurité alimentaire, les boutures maniocs sont alors demandées en grande quantité, à un voisin ou à un proche parent, l’objectif immédiat étant de constituer un stock productif. Pour d’autres exemple de cette pratique et de ses enjeux, voir (Caillon, Eloy et al., 2017 ; Coomes, 2010).

    17Voir également, dans d’autres contextes (Hamlin et Salick, 2003 ; Wezel et Ohl, 2005 ; Freire, 2007).

    18Cette forme de faire-valoir indirect, qui porte sur le troupeau et non plus sur le capital foncier comme dans les cas de métayage « classiques », est également nommée « bail à cheptel » : le « métayer » négocie, en échange d’une partie de son travail, une partie des veaux nés d’un troupeau appartenant à un éleveur (Cochet, 2010).

    19Rappelons par exemple le cas des éleveurs-commerçants qui disposent d’une ou deux propriétés en bord de route, mais qui développent leur activité via des arrangements de métayage d’élevage dans des villages riverains, comme dans le Rio Negro ou le Trombetas.

    20Le marché a été incendié après la fête de Noël de 2013, et lors de ma dernière visite, en 2014, l’association locale qui s’était formée autour de cette initiative avait en vue un nouveau local dans le quartier périphérique de Areal.

    21En 2018, le Système agricole traditionnel Quilombola do Vale do Ribeira (SP) qui est reconnu également comme patrimoine culturel par l’IPHAN [http://portal.iphan.gov.br/noticias/detalhes/4838/sistema-agricola-tradicional-do-vale-do-ribeira-agora-e-patrimonio-cultural-do-brasil], (consulté le 5 mai 2022). La même année, la FAO reconnait le Système agricole traditionnel des cueilleurs des fleurs sempre vivas (MG) comme Système ingénieux du patrimoine mondial (SIPAM) pour la première fois au Brésil [https://www.fao.org/brasil/noticias/detail-events/en/c/1074042], (consulté le 5 mai 2022) ; [https://www.bndes.gov.br/wps/portal/site/home/onde-atuamos/social/premio-bndes-boas-praticas-sistemas-agricolas-tradicionais], (consulté le 5 mai 2022).

    22Depuis 2015, la taille moyenne des parcelles déboisées repart à la hausse, avec le démantèlement progressif de ce système de contrôle, et à sa quasi-extinction depuis 2019 (avec +61 % de surface moyenne en 2019-2020 en comparaison avec la décennie antérieure) [Trancoso, 2021].

    Précédent Suivant
    Table des matières

    Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0

    Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

    Voir plus de livres
    Vierge ou putain ?

    Vierge ou putain ?

    Processus de marginalisation des prostituées de San José

    Marion Giraldou

    2014

    Les Premiers Irlandais du Nouveau Monde

    Les Premiers Irlandais du Nouveau Monde

    Une migration atlantique (1618-1705)

    Élodie Peyrol-Kleiber

    2016

    Régimes nationaux d’altérité

    Régimes nationaux d’altérité

    États-nations et altérités autochtones en Amérique latine, 1810-1950

    Paula López Caballero et Christophe Giudicelli (dir.)

    2016

    Des luttes indiennes au rêve américain

    Des luttes indiennes au rêve américain

    Migrations de jeunes zapatistes aux États-Unis

    Alejandra Aquino Moreschi Joani Hocquenghem (trad.)

    2014

    Les États-Unis et Cuba au XIXe siècle

    Les États-Unis et Cuba au XIXe siècle

    Esclavage, abolition et rivalités internationales

    Rahma Jerad

    2014

    Entre jouissance et tabous

    Entre jouissance et tabous

    Les représentations des relations amoureuses et des sexualités dans les Amériques

    Mariannick Guennec (dir.)

    2015

    Le 11 septembre chilien

    Le 11 septembre chilien

    Le coup d’État à l'épreuve du temps, 1973-2013

    Jimena Paz Obregón Iturra et Jorge R. Muñoz (dir.)

    2016

    Des Indiens rebelles face à leurs juges

    Des Indiens rebelles face à leurs juges

    Espagnols et Araucans-Mapuches dans le Chili colonial, fin XVIIe siècle

    Jimena Paz Obregón Iturra

    2015

    Capitales rêvées, capitales abandonnées

    Capitales rêvées, capitales abandonnées

    Considérations sur la mobilité des capitales dans les Amériques (XVIIe-XXe siècle)

    Laurent Vidal (dir.)

    2014

    L’homme-proie

    L’homme-proie

    Infortunes et prédation dans les Andes boliviennes

    Laurence Charlier Zeineddine

    2015

    L’imprimé dans la construction de la vie politique

    L’imprimé dans la construction de la vie politique

    Brésil, Europe et Amériques (XVIIIe-XXe siècle)

    Eleina de Freitas Dutra et Jean-Yves Mollier (dir.)

    2016

    Le nouveau cinéma latino-américain

    Le nouveau cinéma latino-américain

    (1960-1974)

    Ignacio Del Valle Dávila

    2015

    Voir plus de livres
    1 / 12
    Vierge ou putain ?

    Vierge ou putain ?

    Processus de marginalisation des prostituées de San José

    Marion Giraldou

    2014

    Les Premiers Irlandais du Nouveau Monde

    Les Premiers Irlandais du Nouveau Monde

    Une migration atlantique (1618-1705)

    Élodie Peyrol-Kleiber

    2016

    Régimes nationaux d’altérité

    Régimes nationaux d’altérité

    États-nations et altérités autochtones en Amérique latine, 1810-1950

    Paula López Caballero et Christophe Giudicelli (dir.)

    2016

    Des luttes indiennes au rêve américain

    Des luttes indiennes au rêve américain

    Migrations de jeunes zapatistes aux États-Unis

    Alejandra Aquino Moreschi Joani Hocquenghem (trad.)

    2014

    Les États-Unis et Cuba au XIXe siècle

    Les États-Unis et Cuba au XIXe siècle

    Esclavage, abolition et rivalités internationales

    Rahma Jerad

    2014

    Entre jouissance et tabous

    Entre jouissance et tabous

    Les représentations des relations amoureuses et des sexualités dans les Amériques

    Mariannick Guennec (dir.)

    2015

    Le 11 septembre chilien

    Le 11 septembre chilien

    Le coup d’État à l'épreuve du temps, 1973-2013

    Jimena Paz Obregón Iturra et Jorge R. Muñoz (dir.)

    2016

    Des Indiens rebelles face à leurs juges

    Des Indiens rebelles face à leurs juges

    Espagnols et Araucans-Mapuches dans le Chili colonial, fin XVIIe siècle

    Jimena Paz Obregón Iturra

    2015

    Capitales rêvées, capitales abandonnées

    Capitales rêvées, capitales abandonnées

    Considérations sur la mobilité des capitales dans les Amériques (XVIIe-XXe siècle)

    Laurent Vidal (dir.)

    2014

    L’homme-proie

    L’homme-proie

    Infortunes et prédation dans les Andes boliviennes

    Laurence Charlier Zeineddine

    2015

    L’imprimé dans la construction de la vie politique

    L’imprimé dans la construction de la vie politique

    Brésil, Europe et Amériques (XVIIIe-XXe siècle)

    Eleina de Freitas Dutra et Jean-Yves Mollier (dir.)

    2016

    Le nouveau cinéma latino-américain

    Le nouveau cinéma latino-américain

    (1960-1974)

    Ignacio Del Valle Dávila

    2015

    Accès ouvert

    Accès ouvert freemium

    ePub

    PDF

    PDF du chapitre

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque

    Acheter

    Édition imprimée

    Presses universitaires de Rennes
    • amazon.fr
    • decitre.fr
    • mollat.com
    • leslibraires.fr
    • placedeslibraires.fr
    ePub / PDF

    1La notion de multipolarité est couramment utilisée pour qualifier des systèmes résidentiels dispersés (Le Bris, 1986).

    2La majeure partie des résultats présentés concerne les trois premiers terrains (Amazonas et Acre). Les recherches menées dans le Trombetas portaient sur les aires protégées, avec un intérêt pour les relations ville-campagne, mais pas sur les zones périurbaines proprement dites. L’étude de cas São Gabriel da Cachoeira (SGC) reprend mes principaux résultats de ma thèse (2005), mais ils ont donné lieu à des publications jusqu’en 2015, et ont été complétés par un nouveau terrain en 2014, et ont servi de base à une approche comparative avec Santa Isabel do Rio Negro (SIRN), Cruzeiro do Sul (CZS) et Oriximiná.

    3Le mode d’exploitation paternaliste, reposant sur le système de dette et d’échange en nature, régit l’économie de l’extractivisme végétal en Amazonie (Léna, 1996 ; Emperaire et Pinton, 1992).

    4La région du haut Rio Negro est située au cœur du bassin Amazonien, dans une aire de frontière tri nationale (Brésil, Colombie, Venezuela). La population y est majoritairement amérindienne. Vingt-deux groupes ethniques appartenant à trois grandes familles linguistiques (Arawak, Tukano et Maku) forment un complexe socioculturel fondé sur des relations sociales négociées et des réseaux d’échanges de savoirs, d’aliments et d’objets (Ricardo et Cabalzar, 2000), parmi lesquels on peut inclure les plantes (Emperaire, 2005). Actuellement, elle est majoritairement composée de territoires amérindiens et d’espaces protégés, constituant un couloir écologique et culturel, avec une couverture continue en forêt dense (d’environ 350 000 km2). Dans les trois pays, cette région reste à l’écart des politiques nationales de développement qui atteignent principalement le sud et l’est du massif forestier amazonien. La croissance des villes, dont l’origine remonte à des missions catholiques et au commerce de produits forestiers, s’est accélérée à partir des années 1970 avec les opérations militaires portées par le gouvernement (Eloy et Le Tourneau, 2009).

    5La commune de Cruzeiro do Sul (Acre) est historiquement occupée par divers groupes amérindiens (connus sous les appellations génériques de Yaminawá, Katukina). Son histoire, de la fin du xixe siècle à aujourd’hui, est liée à l’exploitation du latex d’hévéa, causant une vague de migration de nordestins en direction de l’Amazonie (Cunha et Almeida, 2002). Avec la chute du prix du latex dans les années 1990, nombre de seringueiros, (les saigneurs d’hévéas) ont quitté les zones forestières pour s’installer autour des bourgs le long du fleuve ou à proximité de Cruzeiro do Sul. Depuis les années 1960, les gouvernements étatiques et fédéraux ont progressivement développé le réseau routier (BR 364 et ramifications) et délimité des périmètres de colonisation agricole (Rezende, 2010).

    6La commune de Oriximiná, dans la vallée du Trombetas (nord Pará) est occupée par divers groupes amérindiens, connus sous les noms génériques de Waiwai et Katxuyana. À partir de 1815, des anciens esclaves, échappés des plantations de cacao et des ranchs de bétail de la région de la Basse Amazonie, ont trouvé refuge dans cette vallée, formant des quilombos (Funes, 2004). La ville d’Oriximiná trouve son origine dans une mission catholique (1817) et dans l’exploitation des produits forestiers (commerces). Dans les années 1970, la commune a connu d’intenses transformations avec la découverte de réserves de bauxite, suivie de l’installation d’usines ; la construction d’un chemin de fer et l’ouverture des routes (BR-163, BR-210 et PA-254) qui relient la ville au territoire national. Aujourd’hui, à côté des concessions minières, les zones forestières sont divisées principalement entre Terres indigènes, Territoires Quilombolas et Unités de conservation (Le Tourneau, 2017). La ville d’Oriximiná (PA) a connu une croissance rapide durant les années 2000, avec une zone périurbaine caractérisée par le développement de quartiers résidentiels et de l’agriculture (Nasuti, Eloy et al., 2015b).

    7Cette situation n’est pas spécifique aux zones périurbaines. Dans le Trombetas (Pará), nous l’avons également observé dans des territoires quilombolas riverains et relativement isolés, en raison de la fixation des maisons autour de l’école, mais surtout du développement progressif de l’élevage bovin. La mise en culture de pâturage implique une appropriation privée et permanente du foncier. Les pâturages sont installés dans les abattis après un cycle de culture de manioc et sont progressivement agrandis. Ils grippent donc le système mobile d’abattis-brûlis en créant des zones d’affectation à long terme à une activité donnée et modifient le système foncier local en constituant des zones de propriété privée. En réaction, on note une tendance à l’individualisation des droits fonciers sur les recrûs forestiers attenants aux abattis. Ce processus accélère donc le déplacement des abattis vers les zones plus lointaines, créant les prémices d’une dynamique de front pionnier dans les territoires villageois. En ce sens, l’élevage remet en question l’agriculture sur brûlis (Eloy, Le Tourneau et al., 2013b).

    8Avec l’extension du réseau routier vers le nord de la ville, la mairie démembre progressivement les lots de la colonie agricole (10 ha) pour les convertir en petits lots urbains. Elle dédommage les agriculteurs en leur cédant une portion du lot de manière définitive (environ 100 m2). Or, pour légitimer son droit de propriété, il faut avoir des parcelles productives, c’est-à-dire cultivées (et non en friche). Progressivement insérées dans le paysage urbain, les agroforêts facilitent ainsi la capitalisation foncière.

    9Même si on peut s’interroger sur la diminution de la biodiversité dans ces agroforêts dominées par l’açaí (Azevedo, 2019 ; Cialdella et Navegantes Alves, 2014).

    10Bien que de taille réduite avec environ 200 maisons, São Pedro présente déjà des caractéristiques urbaines (réseau de rues, commerces, services et infrastructures). En s’éloignant du centre, on trouve la partie agricole de São Pedro, avec des chemins secondaires où sont installés d’autres agriculteurs.

    11Sur le rôle des espaces urbains régionaux dans la structuration des mouvements politiques identitaires et de revendications territoriales des populations amérindiennes et traditionnelles en Amazonie, voir également (Peluso et Alexiades, 2005b).

    12D’autres auteurs appellent ces organisations des « ménages confédérés », c’est-à-dire des groupes « composés de segment dont la localisation aboutit à la reproduction multipolaire de la famille » (Balan et Dandler, 1987) apud (Barbary, Dureau et al., 2004, p. 71).

    13D’après Lavigne-Delville, Toulmin et al. (2001), une procédure de délégation de droit foncier est l’ensemble des mécanismes par lesquels un acteur négocie et obtient d’un tiers, selon des clauses plus ou moins précises, le droit d’exploiter, à titre non définitif, une partie de son terrain ou territoire. Ces droits ne s’appliquent pas seulement à la ressource « terre », mais aussi à des espaces-ressources donnés, et portent sur des périodes données.

    14Voir également les recherches d’anthropologues sur ce thème dans d’autres contextes amérindiens d’Amazonie brésilienne (Cabral de Oliveira, 2016 ; Cabral de Oliveira, 2016 ; Chernela, 1986 ; Robert, López Garcés et al., 2012).

    15Les espèces ornementales, peu prisées dans les villages, acquièrent un rôle important en ville, et les arrière-cours fleuries témoignent de l’adhésion à l’esthétique du modèle occidental d’urbanisation, véhiculé par les missions religieuses et les autorités locales. Des espèces fruitières comme la vigne, la grenade ou encore le ramboutan, plantées dans les jardins, révèlent l’intérêt permanent pour les apports de plantes exotiques et des processus d’expérimentation qui opèrent au sein des espaces cultivés (Emperaire et Eloy, 2008).

    16Une autre circonstance qui conduit à demander des plantes est le manque de boutures pour la plantation d’un nouveau champ. Condition essentielle à la sécurité alimentaire, les boutures maniocs sont alors demandées en grande quantité, à un voisin ou à un proche parent, l’objectif immédiat étant de constituer un stock productif. Pour d’autres exemple de cette pratique et de ses enjeux, voir (Caillon, Eloy et al., 2017 ; Coomes, 2010).

    17Voir également, dans d’autres contextes (Hamlin et Salick, 2003 ; Wezel et Ohl, 2005 ; Freire, 2007).

    18Cette forme de faire-valoir indirect, qui porte sur le troupeau et non plus sur le capital foncier comme dans les cas de métayage « classiques », est également nommée « bail à cheptel » : le « métayer » négocie, en échange d’une partie de son travail, une partie des veaux nés d’un troupeau appartenant à un éleveur (Cochet, 2010).

    19Rappelons par exemple le cas des éleveurs-commerçants qui disposent d’une ou deux propriétés en bord de route, mais qui développent leur activité via des arrangements de métayage d’élevage dans des villages riverains, comme dans le Rio Negro ou le Trombetas.

    20Le marché a été incendié après la fête de Noël de 2013, et lors de ma dernière visite, en 2014, l’association locale qui s’était formée autour de cette initiative avait en vue un nouveau local dans le quartier périphérique de Areal.

    21En 2018, le Système agricole traditionnel Quilombola do Vale do Ribeira (SP) qui est reconnu également comme patrimoine culturel par l’IPHAN [http://portal.iphan.gov.br/noticias/detalhes/4838/sistema-agricola-tradicional-do-vale-do-ribeira-agora-e-patrimonio-cultural-do-brasil], (consulté le 5 mai 2022). La même année, la FAO reconnait le Système agricole traditionnel des cueilleurs des fleurs sempre vivas (MG) comme Système ingénieux du patrimoine mondial (SIPAM) pour la première fois au Brésil [https://www.fao.org/brasil/noticias/detail-events/en/c/1074042], (consulté le 5 mai 2022) ; [https://www.bndes.gov.br/wps/portal/site/home/onde-atuamos/social/premio-bndes-boas-praticas-sistemas-agricolas-tradicionais], (consulté le 5 mai 2022).

    22Depuis 2015, la taille moyenne des parcelles déboisées repart à la hausse, avec le démantèlement progressif de ce système de contrôle, et à sa quasi-extinction depuis 2019 (avec +61 % de surface moyenne en 2019-2020 en comparaison avec la décennie antérieure) [Trancoso, 2021].

    Dans le vert des cartes

    X Facebook Email

    Dans le vert des cartes

    Ce livre est diffusé en accès ouvert freemium. L’accès à la lecture en ligne est disponible. L’accès aux versions PDF et ePub est réservé aux bibliothèques l’ayant acquis. Vous pouvez vous connecter à votre bibliothèque à l’adresse suivante : https://freemium.openedition.org/oebooks

    Suggérer l’acquisition à votre bibliothèque Acheter ce livre aux formats PDF et ePub

    Si vous avez des questions, vous pouvez nous écrire à access[at]openedition.org

    Dans le vert des cartes

    Vérifiez si votre bibliothèque a déjà acquis ce livre : authentifiez-vous à OpenEdition Freemium for Books.

    Vous pouvez suggérer à votre bibliothèque d’acquérir un ou plusieurs livres publiés sur OpenEdition Books. N’hésitez pas à lui indiquer nos coordonnées : access[at]openedition.org

    Vous pouvez également nous indiquer, à l’aide du formulaire suivant, les coordonnées de votre bibliothèque afin que nous la contactions pour lui suggérer l’achat de ce livre. Les champs suivis de (*) sont obligatoires.

    Veuillez, s’il vous plaît, remplir tous les champs.

    La syntaxe de l’email est incorrecte.

    Référence numérique du chapitre

    Format

    Eloy, L. (2025). Chapitre II. Les zones périurbaines d’Amazonie. In Dans le vert des cartes. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/140a2
    Eloy, Ludivine. « Chapitre II. Les zones périurbaines d’Amazonie ». In Dans le vert des cartes. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2025. doi:10.4000/140a2.
    Eloy, Ludivine. « Chapitre II. Les zones périurbaines d’Amazonie ». Dans le vert des cartes, Presses universitaires de Rennes, 2025, https://doi.org/10.4000/140a2.

    Référence numérique du livre

    Format

    Eloy, L. (2025). Dans le vert des cartes. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/140bd
    Eloy, Ludivine. Dans le vert des cartes. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2025. doi:10.4000/140bd.
    Eloy, Ludivine. Dans le vert des cartes. Presses universitaires de Rennes, 2025, https://doi.org/10.4000/140bd.
    Compatible avec Zotero Zotero

    1 / 3

    Presses universitaires de Rennes

    Presses universitaires de Rennes

    • Mentions légales
    • Plan du site
    • Se connecter

    Suivez-nous

    • Flux RSS

    URL : http://www.pur-editions.fr

    Email : pur@univ-rennes2.fr

    OpenEdition
    • Candidater à OpenEdition Books
    • Connaître le programme OpenEdition Freemium
    • Commander des livres
    • S’abonner à la lettre d’OpenEdition
    • CGU d’OpenEdition Books
    • Accessibilité : partiellement conforme
    • Données personnelles
    • Gestion des cookies
    • Système de signalement