Chapitre I. Environnement et développement agricole aux marges : un positionnement théorique et méthodologique
p. 29-86
Texte intégral
1Considérer les espaces de marge permet d’aborder la fabrique de l’invisibilité. Les marges, à l’instar de la notion d’antimonde, présentent une visibilité ambiguë : si souvent leurs contours et leurs acteurs emblématiques se montrent, leur fonctionnement reste opaque (Houssay-Holzschuch, 2006).
2En sciences humaines et sociales, les termes de visibilité et d’invisibilité interrogent la dimension construite de la réalité, tant sociale que spatiale, et des catégories qui la constituent. Déterminer et évaluer « ce qui vaut d’être vu » sont des opérations qui comportent une dimension normative, morale et politique (Voirol, 2005) apud (Preci et al., 2020).
3Cette question renvoie à l’analyse critique de la cartographie (Harley, 1995 ; Noucher, 2015), et de manière plus générale, aux processus de reconnaissance et de catégorisation d’espaces et de groupes sociaux, c’est-à-dire les liens entre mobilisations politiques, logiques identitaires et logiques territoriales (Tsing, 1993 ; Morin et D’Anglure, 1995 ; Jolivet, 2000 ; Preci et al., 2020), ou encore entre justice spatiale et autochtonie (Hirt et Collignon, 2017 ; Sepúlveda et al., 2020).
4Pour les chercheurs en sciences sociales, notamment français, les processus de catégorisation socio-ethnique et territoriale, particulièrement innovants et ambivalents dans le contexte du multiculturalisme1 latino-américain, suscitent des débats : révélant de nombreux paradoxes, ils peuvent être sources de tensions, voire d’instrumentalisations, dans le cadre d’une économie mondialisée et néolibérale2 (Gros, 2004 ; Gouëset et Hoffmann, 2006 ; Gros et Dumoulin, 2011 ; Perrier Bruslé, 2017). D’autres auteurs s’attachent à étudier finement l’origine et les significations des termes utilisés au cours de l’histoire pour désigner les populations forestières et rurales, éclairant ainsi la production de nouvelles identités et territoires dans différents contextes (Almeida, 1989 ; O’Dwyer, 2002 ; Almeida, 2004 ; Gallois, 2004 ; Boyer, 2015 ; Boyer et Stoll, 2017 ; Nogueira, 2017).
5On note d’ailleurs le déploiement récent de travaux sur ce thème, écrits par des auteurs porteurs de marqueurs identitaires (amérindiens, quilombolas, geraizeiros, etc.) qui réinterrogent et réinterprètent leurs propres dynamiques territoriales et les représentations associées (Cândido, 2012 ; Costa, 2013 ; Da Silva, 2013 ; Oliveira, 2013 ; Silva, 2013 ; Suruí, 2013 ; Taukane, 2013 ; Da Silva, 2017 ; Eliza, 2017 ; Krahô, 2017 ; Manchineri, 2017 ; Nascimento, 2017 ; Oliveira, 2017b ; Souza, 2017b ; Urebete, 2017 ; Vieira, 2017 ; Silva, 2019)3.
6Sans prétendre rentrer dans ces débats sur les liens entre identités, action publique et territoires, ce qui ce qui m’intéresse ici, en tant qu’agronome et géographe, c’est un aspect particulièrement absent de ces débats : la façon dont les particularités et les dynamiques des systèmes productifs dits « traditionnels » sont considérées.
7Avec cette révision bibliographique, je prétends analyser comment différentes approches des rapports agriculture-environnement contribuent à l’invisibilité ou à la valorisation de certaines pratiques productives et spatiales.
La marge non productive
L’essentialisation des rapports sociétés/nature
Du déterminisme environnemental
8Dès leur arrivée en Amérique, les Européens tentent de classifier les peuples autochtones et d’interpréter leurs pratiques dans des catégories qui leur sont externes. Parmi les idéaux types qui tentaient de rendre compréhensible pour les Européens les sociétés locales, domine le mythe du « bon sauvage », qui érigeait en utopie l’Amérique précolombienne, où les humains vivaient en harmonie avec la nature. Employé pour justifier la domination coloniale et la mainmise territoriale par les races « blanches » sur les peuples autochtones, ce discours perdure et est réactivé au cours de l’histoire pour remettre en question leurs droits au nom du progrès, de la modernité et de l’efficacité (Turcotte, 2018). L’Amazonie est un cas emblématique de cette essentialisation4 des relations entre populations amérindiennes et leur environnement : elle repose notamment sur la façon dont les pratiques productives ont été étudiées et comprises.
9Dans les récits de la colonisation du continent sud-américain, il est souvent admis qu’à l’époque précolombienne, les régions andines, densément peuplées, et dotées de civilisations amérindiennes complexes, contrastaient avec « le cœur du continent, où vivaient des groupes vivants de chasse, de pêche et de cueillette » (Fleury et Théry, 2021) [p. 22]. Cette construction reprend l’idée de déterminisme environnemental qui a marqué les récits d’explorateurs, puis les recherches en anthropologie et en archéologie dans cette région. « Pendant presque tout le xxe siècle, l’Amazonie est considérée comme une forêt tropicale uniforme et vierge, un milieu extrême dans lequel les amérindiens mènent depuis toujours une vie modeste et soumise aux caprices de la nature » (Rostain, 2018, p. 16). Peu d’archéologues s’intéressaient donc à cette région du monde, dont les vestiges d’occupation n’étaient pas facilement visibles (op. cit.).
10D’après la théorie de l’écologie culturelle, la faible densité de population et l’organisation de nombreux groupes amazoniens en petits villages dispersés seraient le reflet des contraintes environnementales imposées par la forêt, notamment la faible disponibilité en protéines dans les interfluves (Steward, 1949) et/ou la faible fertilité des sols (Meggers, 1954 ; Roosevelt, 1980)5. Ainsi, les déplacements et les modes de vie des peuples amérindiens en Amazonie ont été interprétés à travers une approche en termes de « stratégies adaptatives » (ou « stratégies de subsistance »), dans laquelle les comportements humains sont expliqués comme des réponses aux contraintes environnementales (Hames et al., 1983 ; Clark et Uhl, 1987)6.
11C’était sans prendre en compte l’histoire de la colonisation de cette région depuis le xviiie, faite de différents cycles d’exploitation des produits forestiers, d’asservissement de la population amérindienne, de déclin démographique et de dispersion liés aux épidémies, mais aussi de migrations, et de concentration autour des missions et des forts militaires (Meira, 1996 ; Alexiades, 2009 ; Kopenawa et Albert, 2010).
12Des données archéologiques plus récentes ont montré que la population actuelle de l’Amazonie ne représente qu’une faible proportion de la population précolombienne. Ces résultats attestent de systèmes agricoles et organisations socioculturelles complexes dans les basses terres d’Amérique du Sud avant la colonisation, impliquant en certains lieux des densités de population élevées et une mise en valeur intensive des terres (Barbosa, 1995 ; Heckenberger, 1999 ; McKey et al., 2001 ; Heckenberger et al., 2003 ; Neves et al., 2003 ; Ribeiro, 2005 ; Renard et al., 2012).
13Par ailleurs, les travaux contemporains en botanique, archéologie et ethnoécologie ont montré la capacité des groupes amérindiens à modeler le paysage et agir positivement sur la disponibilité des plantes utiles et du gibier (Posey et Balée, 1989). L’Amazonie serait donc, au moins en partie, un paysage domestiqué, notamment via l’agriculture sur brûlis et les systèmes agroforestiers (Denevan et al., 1984 ; Posey, 1985 ; Posey et Balée, 1989 ; Erickson, 2006). Si les débats concernant le réel impact humain précolombien sur les écosystèmes amazoniens, c’est-à-dire sur le caractère anthropique de la forêt amazonienne, ne sont pas éteints (Rostain, 2018), il a permis de mettre en évidence l’agencéité des populations amérindiennes dans l’écosystème. De même que les travaux de Carl Sauer dans d’autres régions latino-américaines, ces recherches renversent les causalités en mettant en avant le concept de paysage culturel.
Au pacte socio-environnemental
14À partir des années 1970, la reconnaissance internationale des « savoirs écologiques traditionnels » fonde l’alliance entre mouvements autochtones et environnementaux (encadré 1).
Tableau 1. – Principales modalités de reconnaissance des « terres traditionnellement occupées » au Brésil.
Forme de reconnaissance juridique du territoire | Loi référente principale | Catégorie identitaire | Aire protégée* |
Terres indigènes | Constitution Fédérale (1988) | Amérindiens | Oui |
Territoires quilombolas | Quilombola | Oui | |
Unités de conservations (Parcs) d’usage durable (RESEX, RDS) | Système national des unités de conservation (2000) | Seringueiros Castanheiros Ribeirinhos Pescadores | Oui |
Droits d’usage collectif | Lois étatiques et municipales | Comunidades tradicionais de Fecho e Fundo de Pasto (Bahia) Quebradeiros de Côco Babaçu (Maranhão) Faxinalenses (Paraná) | Non |
* Le terme Aires protégées (áreas protegidas) rassemble au Brésil, depuis 2006 (décret no 5.758), non seulement les Parcs (Unités de conservation-UC), mais également les Terres indigènes, Territoires quilombolas et les zones protégées dans les propriétés privées qui relèvent du Code forestier (Réserve légale et Aire de protection permanente).
Source : adapté de Almeida (2004) et décret no 5.758/2006.
15Au Brésil, ce processus présente des particularités : l’importance de son héritage historique (traitement politique de la question agraire, multiculturalisme associé au droit des minorités) et sa diversité socio-environnementale se traduisent par la constitution de nouvelles catégories identitaires, qui ouvrent à des droits territoriaux spécifiques (Santilli, 2005 ; Pinton, 2011) [tableau 1].
16Il en résulte l’expansion et la diversification des aires protégées, sous contrôle de populations dites « traditionnelles », et le développement de politiques publiques spécifiques en matière de santé, d’éducation et de gestion environnementale. La notion de « populations traditionnelles » au Brésil est polysémique, car, « en même temps qu’elle fonctionne comme une catégorie résiduelle au sens négatif, englobant tout ce qui n’est pas amérindien, quilombola ou seringueiro [collecteur de latex d’hévéa] […], elle englobe toutes ces catégories – et d’autres encore – de groupes sociaux dont la différence culturelle s’exprime en termes de territorialités spécifiques » (Barretto Filho, 2006, p. 109). J’utiliserai, pour ma part, le terme « populations traditionnelles » dans cette perspective englobante (incluant amérindiens et quilombolas).
17Mais c’est moins le caractère inclusif de cette catégorie, que son institutionnalisation (conversion en catégorie juridique et en démarche institutionnelle) qui fait débat, puisqu’elle semble pratiquement indissociable de la substantialisation7 de ces catégories sociales. Si certains anthropologues et représentants des mouvements sociaux se refusent à définir des critères intrinsèques à ces populations, l’émergence de la notion converge, au niveau international, et au Brésil, vers la définition de caractéristiques essentielles à leurs systèmes d’usage de ressources naturelles : a. dépendance vis-à-vis des cycles naturels et adaptation à l’écosystème ; b. isolement relatif par rapport à l’économie de marché ; c. gestion de ressources communes et résistance à l’appropriation privée8 (encadré 1). Le fait que ces populations « occupent aujourd’hui les dernières zones marginales, relativement moins transformées que les zones dans lesquelles l’agriculture intensive, l’industrialisation et l’urbanisation dominent (notamment les aires protégées), est considérée comme une confirmation de l’imbrication de la biodiversité et de la socio-diversité » (Barretto Filho, 2006, p. 121).
18Le caractère normatif de ces définitions fait l’objet de débats au sein de la communauté des anthropologues (Cunha et Almeida, 2001 ; Barretto Filho, 2006 ; Castro et al., 2006 ; Boyer, 2010a, 2015). Il tend à réduire la diversité de ces modes de vie et à les « congeler » : on attend d’eux que leurs pratiques soient relativement immuables, allant ainsi à l’encontre du droit à l’autodétermination de ces groupes sociaux (Barretto Filho, 2006).
19Par ailleurs, mettre en avant la relation particulière qu’entretiennent certains groupes sociaux avec leur environnement comme un référent identitaire peut conduire au désaveu d’autres groupes comme étant « inauthentiques » (Morin, 2011). Par exemple, dans son ouvrage intitulé « La société caboclo9 amazonienne. Un essai sur l’invisibilité et l’économie paysanne », publié en 1993, Stephen Nugent montre comment les travaux anthropologiques, en s’intéressant presque exclusivement à l’étude détaillée des formations sociales amérindiennes, prétendument « authentiques », ont contribué à la marginalisation des populations paysannes d’Amazonie (caboclos, ribeirinhos). Si certains auteurs pensent que les caboclos ont hérité des systèmes ingénieux de gestion des ressources et des connaissances amérindiennes (Posey et al., 2008), d’autres considèrent que le système productif caboclo et les savoirs associés seraient une version dégradée des pratiques amérindiennes (Grenand et Grenand, 1990). Leur insertion au marché, leur mobilité et la dispersion géographique de l’habitat seraient une preuve du « déséquilibre permanent de la société », voire du caractère opportuniste de leurs pratiques productives et de leurs connaissances, qui ne seraient « pas raccordées à une philosophie d’ensemble qui leur donnerait une armature » (op. cit., p. 34-35). Dans la même ligne, certains auteurs font le constat que l’héritage de la diaspora africaine dans les paysages cultivés d’Amérique du Sud est encore peu visible par rapport à celui des populations amérindiennes (Carney et Voeks, 2003).
20De plus, la reconnaissance des savoirs traditionnels, impulsée par le mouvement social amazonien des « peuples de la forêt », est intimement liée à la promotion de l’extractivisme végétal10 et de la transformation des produits forestiers non ligneux (fibres, huiles, latex, etc.) comme une alternative à la déforestation (Aubertin, 1995). À partir des années 1990, cet engouement se matérialise par la création des Réserves Extractivistes et l’appui aux filières de valorisation de la biodiversité forestière. Hormis quelques travaux interdisciplinaires et systémiques (Emperaire, 1996 ; Meira, 1996 ; Cialdella et Navegantes Alves, 2014), peu d’attention a été portée aux liens entre l’extractivisme végétal et les dynamiques des systèmes agricoles locaux. Ceci a contribué à forger des représentations de ces communautés comme sylvicoles, c’est-à-dire vivant d’activités de prélèvement de ressources sur le milieu, comme la cueillette, de la pêche et de la chasse, surtout en Amazonie, mais aussi dans le Cerrado (Eloy et al., 2018b)11.
21De manière plus générale, on peut dire que malgré l’importance politique que revêt la construction des catégories de « populations traditionnelles » (légitimation de savoirs et de droits, politiques publiques spécifiques), celle-ci a contribué à l’essentialisation des relations entre, d’un côté, les groupes sociaux couverts par cette notion et, de l’autre, la nature. Malgré la force du principe de relativisme culturel12 que ces catégories portent, l’utilisation du terme « traditionnel », pour caractériser des modes de vie et des territoires, indique souvent l’image symétrique et inverse du modernisme occidental. Traditionnel est souvent opposé à la modernité, puisque l’adjectif est assimilé à ce qui est « archaïque », « primitif », voir « arriéré ». De plus, ce sont des catégories classificatoires construites majoritairement de l’extérieur (chercheurs, experts, responsables politiques, agent d’ONG), et non pas par ceux qui sont rassemblés sous cette appellation (Barretto Filho, 2006). Malgré l’affirmation récente d’une production universitaire « issue des marges », qui, comme indiqué précédemment, réinterroge ces catégories identitaires et spatiales sous l’angle d’une histoire vécue « de l’intérieur », il me semble que la tendance à la substantialisation des catégories sociales et à leur classification sous l’angle de l’opposition entre tradition et modernité reste une menace constante à la rigueur scientifique.
22Cette tendance nous incite en fait, comme le suggérait déjà S. Nugent en 1993, à considérer beaucoup plus attentivement les processus de transformation des sociétés et des territoires de ces régions à forts enjeux environnementaux.
La simplification du changement
23Les transformations des systèmes productifs des populations traditionnelles sont souvent interprétées comme le témoin et le facteur d’une perte de savoirs et de désorganisation sociale (Galvão, 1979 ; Freire, 2003 ; 2007). J’identifie quatre processus interdépendants de changement qui font l’objet de telles interprétations déterministes : la « sédentarisation » de l’abattis-brûlis, l’insertion au marché, les mobilités entre espaces ruraux et urbains, et la privatisation des communs.
Sédentarisation de l’abattis-brûlis et intensification productive
24En Amazonie, l’idée que les systèmes de production traditionnels ne sont adaptés qu’à de faibles densités démographiques repose sur les représentations concernant la durabilité des systèmes de culture sur abattis-brûlis. Les théories néomalthusiennes (Boserup, 1970) restent encore dominantes pour aborder cette question. Ainsi, la littérature scientifique associe généralement les phénomènes de densification de la population, de fixation de résidences et/ou de réduction des territoires agricoles/forestiers à un processus d’intensification agricole, qui aboutirait invariablement à la surexploitation des ressources naturelles (Eloy et al., 2015).
25Pourtant, force est de constater que les terrains amazoniens contredisent ces théories, compte tenu de la pluriactivité et de la multi-localité des groupes familiaux (Freire, 2007 ; Emperaire et Eloy, 2008 ; Eloy, 2009 ; Pinedo-Vasquez et Padoch, 2009 ; Senra, 2021).
26De plus, les travaux en histoire environnementale ont mis en évidence la capacité des systèmes productifs traditionnels d’Amazonie à alimenter des populations plus importantes et permanentes que les populations actuelles (Carneiro, 1983 ; Denevan et Padoch, 1988 ; Denevan, 1992 ; Balée, 1994 ; Rival, 2006). Ils ont contribué à dévoiler un système invisible de gestion agroforestière où les espèces annuelles, pérennes et secondaires sont cultivées en intercalaire et gérées de manière intensive, ce qui a permis de mettre fin à la vision dominante selon laquelle la phase productive d’une zone agricole ne durerait pas plus de deux ans. De fait, les modèles de cycles de jachère, tels que proposés par Boserup (1965), n’offrent qu’une explication limitée pour les systèmes agricoles amazoniens puisque la distinction claire entre les périodes productives et de jachère n’est pas si évidente (Brondizio, 2006).
Insertion au marché
27Les populations traditionnelles sont généralement considérées comme des acteurs marginaux de l’économie de marché régionale, pratiquant une agriculture souvent qualifiée de « subsistance ». En conséquence, la rationalité de leur comportement économique est souvent remise en question (Castro et al., 2006). Concernant les amérindiens, plus spécifiquement, on note l’idée persistante que la marchandisation de leurs produits forestiers et alimentaires serait un vecteur et un témoin de l’affaiblissement de leurs identités, provoquant une uniformisation des modes de vie et une transformation du « rapport indigène au milieu » (Perrier Bruslé, 2017, p. 18). Mais la question du rapport des groupes amérindiens aux marchandises, et au capitalisme en général, fait l’objet de recherches en sciences sociales (Gordon, 2006 ; Kopenawa et Albert, 2010 ; Buu-Sao, 2023) : sa complexité ne saurait être réduite à de simples oppositions ou liens de cause à effet.
28Plus généralement, on peut rappeler que les différents cycles économiques (bois du Brésil, cuir, canne à sucre, or, café, caoutchouc, etc.) ont influencé la construction de nombreux territoires et de modes de vie amérindiens depuis le début de la colonisation (Meira, 1996). De même, comme le montrent les travaux sur les groupes quilombola, ceux-ci n’ont pas résisté sur leurs terres jusqu’à ce jour en restant isolés, en marge de la société. Au contraire, ils ont toujours été intensément – bien qu’asymétriquement – liés à la société brésilienne (Wanderley, 2014 ; Gomes, 2015).
29Ainsi, dans toute l’Amérique latine, l’agriculture vouée à l’autoconsommation (notamment l’agriculture d’abattis-brûlis) est rarement substituée, mais plutôt associée dans le temps et dans l’espace à des activités agricoles plus intensives et/ou tournées davantage vers le marché (maraîchage, plantations pérennes, élevages piscicoles), ainsi qu’à des emplois rémunérés (Hamlin et Salick, 2003 ; Sulistyawati et al., 2005 ; Wezel et Ohl, 2005 ; Eloy, 2008b ; Isakson, 2009 ; Caillon et Coomes, 2012 ; Robert et al., 2012).
Mobilités rurales-urbaines
30La présence des communautés amérindiennes en ville est aussi souvent considérée comme un vecteur et un témoin de leur « acculturation » (Moreira, 2003), et comme le résultat des faiblesses de leur système productif (Eloy, 2015 ; Senra, 2021). Le contraste entre la délimitation de « frontières intérieures à caractère ethnique » et la circulation accrue des personnes, des marchandises, des capitaux, des idées et des cultures en Amérique latine est vu comme un paradoxe, source de tensions identitaires (Gros, 2004).
31Cette ligne d’argumentation a des implications politiques, car elle tend à remettre en question les droits fonciers des populations traditionnelles qui connaissent des changements culturels et qui se déplacent vers des zones situées en dehors de leur territoire délimité légalement. On peut considérer, à l’inverse, que la mobilité, la migration et la pluriactivité font depuis longtemps partie intégrante des stratégies économiques et politiques des populations rurales d’Amérique latine (Cortes, 1995, 2000, 2002a ; Adams et al., 2009 ; Alexiades, 2009 ; Adams et al., 2013 ; Cortes et Vassas Toral, 2016). La délimitation de ces territoires et la constitution des communautés sont des composantes de stratégies politiques, qui n’enferment pas pour autant les territorialités amérindiennes et traditionnelles (Robert, 2004 ; Preci et al., 2020).
Privatisation des communs
32L’idée que les populations traditionnelles se caractérisent par l’utilisation et la gestion durable de ressources communes (commons) est centrale dans le mouvement socio-environnemental (Diegues et Moreira, 2001 ; Benatti, 2003). Elle a permis l’attribution de larges territoires collectifs à des groupes sociaux très divers, constituant une avancée inédite dans une histoire marquée par l’insécurité foncière (Santilli, 2005). De fait, la reconnaissance des régimes de propriété communautaires a été fondamentale pour reconsidérer les stratégies politiques de privatisation et d’étatisation des ressources naturelles (Ostrom, 1990). Mais la relation univoque entre des concepts tels que les « populations traditionnelles » et la « gestion communautaire » dans de nombreux projets de conservation s’est soldée par des échecs, qui relèvent d’une interprétation simplifiée des régimes de propriété collective et du manque de prise en compte des logiques de différenciations internes aux « communautés » (Castro et al., 2006). Il est souvent admis que la mobilité rurale-urbaine et l’intégration croissante au marché remettent en question la gestion commune des ressources, en intensifiant les différenciations économiques et les disparités territoriales (Hassler et al., 2007 ; Sirén, 2007 ; Cox et al., 2010).
33Pourtant, les régimes de propriété collective sont complexes : ils ne relèvent ni de l’accès libre, ni de la propriété privée, mais d’un ensemble de droits associés aux différents espaces-ressources, qui combinent normes collectives et logiques individuelles (Ostrom, 1990). À l’inverse, on observe la persistance ou la construction de biens et espaces communs dans l’agriculture familiale, malgré leur insertion dans des structures foncières régies par la propriété privée (Futemma, 2009 ; Cardoso, 2018).
34Les tenures collectives cachent souvent une diversité entre les ménages d’une même localité, non seulement en ce qui concerne les niveaux socioéconomiques et les systèmes de production, mais aussi en termes de répartition des droits d’usage sur les ressources (Almeida, 1989 ; Castro et al., 2006 ; Stoll et Theophilo Folhes, 2014). En Amazonie, ces tenures collectives impliquent diverses formes de réciprocité et la fluidité des frontières territoriales, ce qui crée une flexibilité dans l’accès et la gestion des ressources (Adams et al., 2009), mais également des conflits entre et au sein des groupes familiaux. L’étude de la construction historique des communautés et des conflits internes qu’elles traversent met en évidence la confrontation entre, d’un côté, des logiques familiales d’occupation et de transmission des ressources (foncières, forestières, halieutiques) et, de l’autre, des politiques foncières et de conservation (Ferreira, 2013 ; Stoll et Theophilo Folhes, 2014 ; Bezerra et Lima, 2015 ; Tritsch et al., 2015).
La modernisation agricole
35La difficulté à appréhender les dynamiques des systèmes productifs traditionnels renvoie également à la façon dont sont conçues la modernité et l’innovation en agriculture (Chauveau et al., 1999). L’invisibilité des « petits producteurs » au Brésil est en partie le résultat des représentations dominantes qui définissent ce qui fait un système agricole productif, en termes agronomiques, esthétiques, économiques, technologiques et socioculturels (Castro et al., 2006).
36La modernisation de l’agriculture, selon le modèle de la révolution verte, repose sur l’intensification en intrant et en capital, l’homogénéisation des itinéraires techniques13 et la quantification de ses résultats. Ce modèle a disqualifié de nombreuses pratiques amérindiennes et paysannes en Amérique latine, même celles qui étaient particulièrement adaptées aux problèmes de production spécifiques aux territoires concernés (Ploeg, 1989 ; Altieri, 2002). Le système public de vulgarisation agricole se focalise sur des programmes d’incitation à l’adoption ou à l’intensification de système d’élevage et de cultures commerciales, via l’amélioration génétique, la mécanisation et le recours aux intrants. Ces programmes, véhiculés par le réseau national de techniciens agricoles, sont déployés aussi bien dans les périmètres de colonisation agricole (assentamentos), les territoires quilombolas et les Terres indigènes, notamment depuis les années 1960 (Velden, 2016 ; Nascimento, 2017 ; Souza, 2018 ; Fernandes, 2019). Ces interventions conçues et planifiées de l’extérieur, qui fonctionnent avec des solutions standardisées, s’appuient rarement sur les connaissances et expériences locales (Ploeg, 1986).
37Dans les travaux d’économie et de sociologie rurale sur l’agriculture familiale, basés sur des données secondaires (données statistiques sur la production et les caractéristiques des exploitations), les populations amérindiennes, quilombolas et traditionnelles sont rarement prises en compte. En fait, ces catégories identitaires, pourtant reconnues officiellement, sont « noyées » dans la catégorie englobante d’agriculture familiale. Même si le gouvernement possède des bases de données spatialisées sur les territoires octroyés à ces populations (bien que non unifiées et incomplètes), les formulaires des derniers recensements agricoles (2006, 2017) ne comportent pas de questions concernant cette identification (DelGrossi, 2019)14. Aucune étude quantitative sur l’agriculture du pays ne peut donc faire ressortir les spécificités agronomiques, foncières et territoriales des systèmes agricoles traditionnels.
38L’idée de « traditionnel » comme opposé à la modernité renvoie en fait à un postulat d’inadaptabilité de ces systèmes agricoles en contexte de changement. Cette conception tend à ignorer la diversité des stratégies économiques des groupes sociaux : elle incite des politiques de développement fondées sur des prémisses erronées qui limitent la création d’alternatives locales, menaçant même leurs droits fonciers (Freire, 2007 ; Senra, 2021). En conséquence, les communautés se voient imposer des modèles de modernisation agricole qui sont en général peu adaptés à leurs demandes, à leurs pratiques et à leurs besoins.
39C’est en ce sens que ce paradigme de la modernisation agricole renforce, par opposition, l’approche essentialiste des rapports entre les populations traditionnelles et la nature. Inversement, ces approches essentialistes se sont forgées et se réaffirment constamment en opposition aux projets de modernisation agricole. On peut dire que ces deux perspectives se rejoignent dans une vision culturaliste des systèmes agricoles « non conventionnels ». D’après Olivier de Sardan (2008) « avec le culturalisme, toutes les représentations importantes (pertinentes) et tous les comportements importants (pertinents) d’un groupe social deviendraient nécessairement partagés (relèveraient de « valeurs » communes) : c’est pourtant un problème de recherche empirique que de savoir quelles représentations et quels comportements sont partagés et lesquels ne le sont pas » (p. 33).
40Ainsi, plutôt que comme postulat, les relations entre agriculture et environnement dans ces territoires peuvent et doivent être considérées dans le cadre d’une réflexion empiriquement fondée, à replacer dans les contextes historiques, sociaux et géographiques particuliers.
La marge-périphérie en géographie régionale
41Si la reconnaissance de catégories identitaires diversifiées et des territoires associés représente un tournant politique majeur au Brésil (et en Amérique latine), l’incompréhension des dynamiques des systèmes agricoles des populations concernées constitue une histoire persistante d’invisibilité. En d’autres termes, si les acteurs emblématiques, les catégories identitaires et les contours des territoires traditionnels sont rendus visibles, leurs dynamiques et leurs interrelations restent opaques.
42Dans cette partie, j’examine les cadres théoriques qui ont orienté l’analyse géographique des rapports agriculture/environnement au Brésil, et comment ils contribuent à une certaine image des populations traditionnelles et de leurs systèmes productifs. Je soutiens que les différenciations spatiales dans les zones rurales sont analysées principalement en termes de rapports centre/périphérie et de frontière d’occupation, approches dans lesquelles la marge a le plus souvent un statut d’espace secondaire, ou subalterne.
Le couple centre-périphérie et la marge comme ultra-périphérie
43Depuis les années 1960, le couple centre-périphérie s’est imposé dans le discours géographique. Il est utilisé pour « décrire un système spatial fondé sur la relation inégale entre deux types de lieux : ceux qui dominent ce système et en bénéficient, les centres, et ceux qui le subissent, en position périphérique » (Lévy, 2003, p. 141). Ce modèle permet de rendre visible les effets de polarisation et d’interactions dans l’espace. Le centre se caractérise par la concentration, en un lieu, d’une certaine masse de population, de fonctions économiques, de richesses, d’attractivité. Par les polarisations qu’il engendre, il est un moteur de l’intégration territoriale. La périphérie se définit négativement par rapport au centre, dont elle constitue le contraire, le corollaire ou le complément. Sa faiblesse principale tient en l’absence d’autonomie en matière décisionnelle (Reynaud, 1981 ; Brunet et al., 1992).
44En géographie, la marge signifie un espace au bord, à l’écart, et contient l’idée d’un espace vide, libre, caractérisé par son enclavement (Brunet et al., 1992). Dans le modèle théorique centre-périphérie, la marge est généralement assimilée à une périphérie, mais constitue une périphérie particulière, à une plus grande distance réelle ou perçue de centres régionaux, et qui recouvre à la fois une position géographique et un état social (Prost, 2004), une « ultrapériphérie » (Le Tourneau, 2022). Le terme « marginalité », qui qualifie généralement des personnes en situation précaire, à l’écart de la société, contribue à construire l’idée de marge comme « espaces de relégation », sans autonomie en matière décisionnelle (Depraz, 2017b). Elles seraient situées à l’écart d’un système centre-périphérie, pour sa part relativement cohérent et inclusif. « La marge serait, ainsi, plus profonde qu’une périphérie : elle se situerait au-delà de toute relation de subordination envers le centre. Ce serait un espace en dysfonctionnement, à intégrer ou à sécuriser, voire à l’abandon, en friche, marqué par certaines formes d’archaïsme, à l’image des “périphéries délaissées” chez Alain Reynaud (Reynaud 1981) » (Depraz, 2017b, p. 387). Pour d’autres auteurs, la marge serait avant tout un espace intermédiaire (Rolland-May, 2001), marqué par des revendications identitaires fortes et des capacités d’innovation (de Ruffray, 2000 ; Antheaume et Giraut, 2002)
45Mais qu’il s’agisse d’un espace de rupture ou de transition, la marge vient le plus souvent s’inscrire en complément de la « périphérie » : puisqu’elle doit « trouver une place logique dans des réseaux de relations polarisés ; on s’inscrit toujours dans une perspective développementaliste où domine l’enjeu économique » (Depraz, 2017a, p. 22-23).
Du front pionnier comme axe d’intégration au front écologique
46L’expression « front pionnier » désigne un type de frontière intérieure à un État, et constitue une forme de séparation entre un centre et une périphérie (Rolland-May, 2001). Théorisé premièrement par Turner (1893), à partir de l’étude de la conquête de l’Ouest américain, il renvoie à l’idée de frontière d’occupation comme modèle de la construction du territoire des États-Unis. Il s’agit d’un processus d’incorporation et de remplacement d’une réalité sociospatiale par une autre : l’appropriation privée des terres considérées comme libres accompagne la diffusion d’une modernité, au détriment des populations autochtones (Turner, 1920).
47Au Brésil, le modèle centre-périphérie fonde la plupart des travaux de géographie, qui ont documenté les cycles de développement agricole du pays depuis la colonisation européenne. Les travaux et de géographes brésiliens (tels que Léo Waibel, Orlando Valverde, Aziz Ab’Saber et Manoel Correa de Andrade) et français comme P. Monbeig (Monbeig, 1954) sont considérés comme des précurseurs de l’étude des transformations de l’espace géographique par les différents cycles de modernisation agricole. P. Monbeig, analysant l’expansion des plantations de café dans l’État de São Paulo, parle de « région pionnière », « marche pionnière », « front de peuplement », et met en évidence les dynamiques de spéculation et l’appropriation des terres, mais aussi la création d’un réseau urbain hiérarchisé dans la « frange pionnière15 ». Depuis les années 1970-1980, les dynamiques des frontières agricoles dans différentes régions du Brésil font l’objet de débats au sein des sciences sociales tant sur la question foncière que sur la caractérisation de ces fronts et des formes de mobilisation du travail associées (Martins, 1981 ; Monbeig, 1981 ; Martins, 1996).
48Dans leur suite, d’autres auteurs explorent les discontinuités et différenciations socio-spatiales produites par les dynamiques de développement, notamment en Amazonie (Becker, 1985, 1986 ; Léna, 1986 ; Coy, 1992 ; Becker, 1994 ; Albaladejo et Tulet, 1996 ; Théry, 1997, 2000 ; Droulers, 2001 ; Mello et Théry, 2003 ; Nasuti, 2010). Ces travaux ont montré comment les investissements et les projets de colonisation agricole sont impulsés par les centres économiques et politiques de la côte atlantique, puis du sud-est et du centre-ouest, construisant une stratégie étatique d’intégration économique, idéologique et culturelle de l’espace social (Becker, 1986 ; Droulers, 2001 ; Thery et de Mello-Thery, 2012). Les zones où domine la couverture végétale naturelle, peu peuplées et enclavées, pour la plupart classées comme aires protégées (incluant les Terres indigènes et territoires quilombolas), sont souvent considérées comme des espaces de marges, entendus comme ultrapériphéries (ou zones « sous-développées »), notamment dans la moitié nord du pays (Becker, 2014).
49Mais un nouveau débat questionne la notion de frontière d’occupation au Brésil, au début des années 2000, puisqu’on parle de « consolidation des marges » (Pinton et Aubertin, 2005), de « fermeture de la frontière » (Le Tourneau et Droulers, 2000) ou encore de « stabilisation de la frontière » en Amazonie (Arnauld de Sartre, 2006). D’une part, le développement de la pluriactivité et des mobilités rurales-urbaines concourt à une certaine stabilisation de l’agriculture familiale sur les fronts pionniers (Granchamp Florentino, 2001 ; Pinton et Aubertin, 2005 ; Nasuti, 2010). D’autre part, les politiques de contrôle du déboisement en Amazonie semblent faire « barrière » à l’avancée du front pionnier (Nepstad et al., 2002). Par ailleurs, c’est une période de forte expansion des aires protégées : mise en défend de zones forestières (parcs nationaux, réserves biologiques, etc.), mais aussi l’expansion des aires protégées sous contrôle de la population résidente. En Amazonie Légale, la superficie couverte par les UC (parcs) a presque doublé entre 2004 et 2014, atteignant 113 millions d’hectares, et celle des Terres indigènes a augmenté de 10 millions d’hectares, pour atteindre un total de 107 millions d’hectares, auxquels il faut rajouter les Territoires Quilombolas. Au total, c’est environ 44 % de l’Amazonie Légale qui est légalement protégée (Assunção et Gandour, 2020).
50Cette « poussée » (socio)environnementale en Amazonie fait écho au concept de front écologique, qui désigne les (re)conquêtes territoriales réalisées au nom de la nature (Guyot et Richard, 2009). En effet, dans un contexte international d’expansion et de diversification des aires protégées depuis les années 1990 (Rodary et Milian, 2011), l’idée de front écologique traduit l’idée d’une transformation durable des usages d’un territoire, compte tenu de la place prédominante des préoccupations environnementales dans certaines régions. Pour le cas brésilien, l’extension des aires protégées d’Amazonie serait un front écologique, dans la mesure où elles constituent une « avancée de modes de gestion mettant l’accent sur l’environnement […], en opposition aux zones d’exploitation traditionnelle » (Héritier et al., 2009, p. 11). D’après Pinton et Aubertin (2005, p. 168), ces espaces protégés « peuvent se décliner en termes de frontières dans la mesure où ils se présentent comme des laboratoires d’expérimentation sociale, fortement inscrits dans les mouvements internationaux ». Ils laissent entrevoir des possibilités d’un développement durable « à l’Amazonienne » (Droulers et Le Tourneau, 2010).
51Si une telle transition était encore envisageable jusqu’à 2010, elle n’a pas empêché l’apparition de fronts pionniers le long de nouveaux axes routiers (Le Tourneau, 2015). Par ailleurs, le démantèlement récent des politiques environnementales, impliquant la hausse des taux de déforestation depuis 2013 et l’invasion récurrente des aires protégées, ne laisse plus entrevoir une possibilité de « fermeture de la frontière » en Amazonie, du moins à moyen terme (Eloy et al., 2023b).
La marge-résistance dans les sciences agraires : l’effet domino-centrique
52En Amérique latine, la question agraire rassemble les géographes, économistes et sociologues engagés dans les études critiques du développement. Cette approche fonde l’histoire de la pensée rurale et agricole latino-américaine et caractérisent une grande partie de son paysage intellectuel universitaire actuel. Ces études critiques de l’accumulation capitaliste sont inspirées notamment des approches radicales en sciences sociales (Lefebvre, 1974 ; Harvey, 2005) et des études décoloniales (Quijano, 2000). Différents auteurs, inscrits dans le champ de l’écologie politique et/ou des sciences agraires (peasant studies), explorent ainsi les racines coloniales et les formes d’expansion du capitalisme à plusieurs échelles, ainsi que les formes de résistances dans lesquelles les questions d’environnement sont devenues centrales (Alimonda, 2011 ; Martinez-Alier, 2014 ; Svampa, 2015). Au tournant de ce siècle, ces débats s’enrichissent de nouvelles réflexions, liées à la prise de conscience de l’Anthropocène et de ses liens avec un modèle de développement hérité du passé colonial (Svampa, 2011 ; Haraway, 2015 ; Ferdinand, 2019 ; Carney, 2020).
53Les concepts de néoextractivisme (Svampa, 2015) ou d’« extractivisme agraire16 » (McKay et al., 2021) lisent l’expansion des monocultures en Amérique du Sud comme une forme de néolibéralisme (Wolford, 2007 ; Merino, 2020), c’est-à-dire la pénétration des mécanismes du marché dans l’espace et dans toutes les sphères de la vie sociale non encore incorporées à sa logique, telles que la culture, le corps ou la nature (Castree, 2008). Depuis la crise financière de 2008, une attention particulière est donnée à l’accaparement des terres (land grabbing) comme nouvelle forme d’investissement des capitaux dans les pays en voie de développement (Borras et al., 2012 ; Sauer et Leite, 2012). Ces travaux mettent en évidence les différentes formes de domination associées à ces acquisitions à grande échelle (Wolford, 2005 ; Wolford et al., 2013 ; Svampa, 2015 ; Oliveira et Hecht, 2018 ; McKay et al., 2021). Ils soulignent le rôle paradoxal et historique de l’État dans la structuration des filières et des espaces productifs (Heredia et al., 2010 ; Pompeia, 2020), tout en dénonçant l’amplification des inégalités socioéconomiques, la surexploitation des ressources, et leurs conséquences en termes de conflits sociaux (Favareto, 2019). Ainsi, les processus concomitants de développement de l’agrobusiness et des politiques socio-environnementales sont interprétés comme procédant d’une même vague néolibérale (Castree, 2008 ; Svampa, 2011 ; Baletti, 2014).
54Face aux structures et aux espaces de domination, la résistance des dominés propose un contrepoint, voire un espoir. Des travaux, mobilisant notamment la notion de justice environnementale, montrent que la multiplication des conflits environnementaux est le signe d’une colonialité persistante qui affecte la nature et les populations latino-américaines les plus vulnérables, mais aussi leur résistance.
55Au Brésil, le conflit est un concept clef en sociologie et en géographie rurale17, offrant une occasion d’explorer les divergences entre différentes formes d’utilisation et de signification des ressources environnementales dans un territoire, notamment les processus de privatisation de ressources communes (Acserald, 2004 ; Zhouri et al., 2005 ; Porto-Gonçalves, 2006 ; Almeida, 2008). Les communautés locales, ainsi que les ONG et les chercheurs, documentent la dépossession des terres et la déforestation (Brent, 2015 ; Nogueira, 2017), l’exposition croissante aux produits phytosanitaires associés aux OGM (McAfee, 2008 ; Lapegna, 2016), l’épuisement des ressources hydriques (MAB, 2017), et la défense des semences paysannes et des droits des agriculteurs (Santilli, 2009 ; Gutiérrez Escobar et Fitting, 2016). À côté des conflits ouverts et organisés, qui restent rares, on observe différents mouvements de résistance au quotidien18 (Ploeg, 2014). Au cœur de la littérature sur les formes quotidiennes de résistance se trouve l’idée que l’absence de confrontation ouverte et directe entre les subordonnés et les acteurs sociaux plus puissants n’est pas nécessairement synonyme de soumission de la part des premiers (Scott, 1985).
56Parmi eux, le mouvement de transition agroécologique gagne récemment en visibilité : il désigne la réadaptation des systèmes de production pour retrouver un certain équilibre environnemental et un degré d’autonomie, en réaction contre l’homogénéisation des productions et des paysages et la mondialisation des marchés alimentaires (Altieri et Toledo, 2011). Pour Svampa (2011), les mobilisations contre cette expansion néolibérale constituent un « tournant éco territorial » : il s’agit de multiples formes de résistances paysannes, opérant en réseaux internationaux, et en articulant revendications territoriales et identitaires, autonomie politique et luttes sur le sens même de la nature (Pahnke et al., 2015).
57Ces deux champs de recherches se rejoignent, en fait, dans une lecture des transformations sociales et spatiales à travers les rapports de pouvoir. Plus globalement, elle correspond, au « domino-centrisme », une approche récurrente en sciences sociales qui consiste à mettre en « évidence des formes de domination dont les situations locales sont chaque fois le produit » (Olivier de Sardan, 2008, p. 230). En Amérique latine, l’accélération de l’expansion agro-industrielle et minière durant les dernières décennies renforce cette lecture totalisante de l’accumulation capitaliste, c’est-à-dire un ensemble de forces hégémoniques et de mécanismes de marchandisation générant des inégalités, dont la logique s’impose à tous les secteurs de la vie sociale. Par ailleurs, la lecture des conflits territoriaux en termes de résistance à l’oppression capitaliste est souvent empreinte d’un populisme qui consiste à exalter et à généraliser les facettes autonomes du peuple, tout en occultant d’autres facettes plus complexes des transformations induites par l’expansion capitaliste. Dans ces approches, le peuple n’est souvent reconnu qu’« à travers ses résistances19 » (op. cit., 2008, p. 233), les groupes « subalternes » étant bien souvent essentialisés et homogènes (Fletcher, 2001).
58Bien évidemment, la richesse des travaux sur les conflits environnementaux dépasse ce constat. L’intérêt des géographes pour la conflictualité environnementale a permis d’étayer son analyse : le conflit environnemental présente des dynamiques spatio-temporelles plurielles et fluctuantes, et comporte ses lieux, ses réseaux, ses ambivalences et ses stratégies sectorielles (Laslaz, 2012). En socio-anthropologie et en science politique, des analyses fines des conflits inter et intrafamiliaux révèlent les interactions historiques entre structures sociales, actions publiques et transformations économiques et environnementales, notamment en Amérique latine (Blaser, 2009 ; Stoll et Theophilo Folhes, 2014 ; Steward et al., 2016 ; Usón et al., 2017 ; Buu-Sao, 2023).
59Mais en ce qui concerne les systèmes productifs, à part les travaux sur l’intégration des agricultures familiales au marché (Caron et al., 2003 ; Tonneau et al., 2005 ; Niederle et al., 2014 ; Capellesso et Cazella, 2015) peu de recherche se penchent, à mon avis, sur la complexité des transformations agricoles et environnementales face à l’expansion capitaliste, et encore moins sur l’inscription spatiale de ces transformations, ce qui semble pourtant fondamental pour saisir l’émergence et l’évolution des conflits environnementaux.
Des lectures dichotomiques qui convergent vers la marge subalterne
La construction théorique de la marge subalterne
60Trois prismes de lecture (centre-périphérie, front, domination-résistance), orientent, selon moi, la recherche en géographie sur les rapports agriculture-environnement en Amérique latine. Ces cadres théoriques permettent de mettre en évidence la continuité historique et l’amplification des processus de colonisation agricole, ainsi que la diversité des formes de résistance à ces processus. Mais elles ont pour point commun, en somme, l’idée de rupture, d’opposition ou de confrontation entre acteurs et entre espaces, et de domination (voir de remplacement) d’une logique par rapport à une autre.
61Certes, des travaux en géographie montrent que localement, ces dynamiques spatiales sont complexes : les fronts pionniers « créent » du territoire, avec une diversité de logiques productives et d’interactions entre nature et société dans la « frange pionnière » (Dubreuil et al., 2009), les « fronts écologiques » relèvent de dynamiques complexes à différentes échelles (Héritier et al., 2009), les populations amérindiennes et traditionnelles sont en proie à des logiques internes parfois paradoxales, puisqu’elles sont confrontées à des intérêts divergents et à des découpages souvent arbitraires (Marchand, 2012). Par ailleurs, comme dans tout processus de frontiérisation, il n’y a pas de répartition de l’espace parfaitement segmenté, juxtaposé et délimité, mais un phénomène plus complexe d’imbrications, de superpositions, d’enchevêtrements, voire d’intégration aux marges (Medina et Diallo, 2020).
62Il n’en reste pas moins que ce sont principalement des catégories binaires qui sont mobilisées pour interpréter les transformations des systèmes agricoles : tradition/modernité, pauvreté/richesse, isolement/intégration, autonomie/subordination, boisé/défriché, sauvage/cultivé20, naturel/anthropisé, collectif/individuel, diversité/homogénéité, habité/vierge, inconnu/connu, etc. Par exemple, s’il est admis que la progression du front pionnier se déroule très rarement de manière linéaire et procède davantage de sauts discontinus le long d’axes privilégiés, les espaces non défrichés sont considérés comme des « ilots non transformés », ou encore des « ilots de conservation », associant l’image d’un paysage binaire (tel qu’il apparaît sur les images satellitales Landsat de la forêt tropicale) à un monde binaire.
63Je soutiens que ces lectures dichotomiques tendent à renforcer l’essentialisation des populations traditionnelles, en construisant l’image d’espaces périphériques, peuplés de groupes sociaux produisant pour leur « subsistance », isolés du marché et de la modernisation agricole. Face à l’expansion des fronts pionniers, les transformations de leurs pratiques sont appréhendées soit comme une acculturation (perspective essentialisante), soit comme une évolution inéluctable, une « intégration » (perspective modernisatrice/développementaliste), soit comme des formes de résistance (perspective domino-centrique). L’idée de marge non agricole complète celle de marge-résistance et de marge-périphérie, ce qui converge vers ce que j’appelle la « marge subalterne », au sens d’espace secondaire, défini par l’opposition entre tradition et modernité (figure 3).
Figure 3. – La production des marges au travers des courants théoriques sur les rapports agriculture-environnement au Brésil.

Réalisation : Ludivine Eloy, CNRS UMR ART-Dev, 2022.
64Cette reconstitution, qui vise à identifier les courants théoriques qui convergent vers la projection de l’idée de marge sur certains espaces et groupes sociaux, peut paraître caricaturale et incomplète. Je soutiens cependant que, malgré leurs divergences (disciplines, concepts, méthodes), les perspectives modernisatrices et essentialistes contribuent à la fabrication intellectuelle de la marge, puisque les catégories qu’elles mobilisent limitent la prise en compte de la complexité des changements sociaux et environnementaux dans les zones rurales.
Les implications scientifiques et politiques de la marge subalterne
65Quelles simplifications génèrent ces lectures dichotomiques, et avec quelles implications ?
66J’ai déjà évoqué les simplifications inhérentes aux perspectives essentialistes et de modernisation agricole, mais aussi de front pionnier. Je propose maintenant de revenir à la notion de front écologique, puisqu’il pourrait se présenter comme un mouvement alternatif au front pionnier. De fait, ce concept interprète l’expansion des aires protégées comme une appropriation de l’espace au nom d’enjeux écologiques : « Si le front écologique est un processus de conquête territoriale environnementalement beaucoup plus responsable, par définition, qu’un front pionnier minier ou agricole, il n’en reste pas moins le vecteur d’une stratégie politique de contrôle de l’espace pour servir les intérêts d’un certain nombre d’ayants-droits » (Guyot, 2016, p. 31). De fait, cette approche semble bien adaptée au cas brésilien, notamment en Amazonie. L’idée que le ralliement des « peuples et communautés traditionnelles » aux causes environnementales est une stratégie politique, est, somme toute, assez plausible et consensuelle au sein des sciences sociales. Cependant, ce type d’interprétation « glisse » souvent vers l’idée d’opportunisme, quand il s’agit d’évaluer les projets de développement durable via le changement des pratiques productives des communautés traditionnelles. L’idée que la « vocation écologique de ces communautés » soit « parfois récente, très inégale et pas toujours ancrée dans les pratiques » (Chartier, 2005, p. 115) apparaît souvent en filigrane dans les travaux de géographie environnementale. Le seul fait que les habitants des aires protégées adoptent l’élevage bovin ou d’autres pratiques considérées comme plus destructrices, plus marchandes et plus individuelles21 est souvent pris comme preuve de ce décalage, même sans explicitation des processus sociaux et spatiaux à l’œuvre. Là encore, le contraste entre les représentations projetées sur les populations traditionnelles et l’évolution de leurs pratiques est interprété comme un paradoxe, source de tensions. Il se pose alors la question de savoir si cette interprétation ne s’appuie pas sur une simplification des transformations sociales et agroenvironnementales qui marquent ces territoires, et si elle ne risque pas de renforcer une conception culturaliste des savoirs traditionnels (c’est-à-dire homogènes et opposés à la modernité).
67Cette lecture a des conséquences pour le débat concernant le rôle des populations traditionnelles dans la conservation, et in fine, sur leurs droits territoriaux, dans un contexte national où l’idée que « trop de terres pour peu d’amérindiens » revient sans cesse dans le débat public (Senra, 2021). Elle semble, en tous cas, prendre peu en compte les travaux en sciences sociales sur les multiples appartenances spatiales, économiques, politiques, identitaires et religieuses qui caractérisent les sociétés amazoniennes (Stoll et Theophilo Folhes, 2014 ; Boyer, 2015 ; Capredon, 2016 ; Buu-Sao, 2023) et rurales au Brésil (Nogueira, 2017), et qui ont construit historiquement ces territoires, mais aussi le caractère hétérogène, multidimensionnel, hybride et dynamique de leurs savoirs et de leurs pratiques (Cunha, 1999 ; Emperaire et Eloy, 2008).
68Dans ce contexte de remise en question permanente de la légitimité des droits et des mouvements sociaux des Populations et communautés traditionnelles (PCT), via l’évaluation succincte de leurs pratiques productives, les recherches critiques dans le champ de l’écologie politique sud-américaine et des sciences agraires (peasant studies) montrent également leurs limites. Bien que politiquement engagées en faveur de populations rurales historiquement marginalisées, elles présentent bien souvent des simplifications problématiques.
69En analysant le courant de l’écologie politique sud-américaine, Pierre Gautreau (2021) parle d’une « bi-focalisation » entre d’un côté, la démonstration de la continuité du modèle néolibéral, et de l’autre, les mouvements de « résistance » aux effets économiques et environnementaux de cette continuité. Cette bifocalisation conduit, selon lui, à laisser de côté certains aspects fondamentaux des rapports agriculture-environnement, notamment le rôle des différents acteurs de l’État et de l’information dans la régulation des activités agricoles (Gautreau, 2021). D’autres auteurs, comme Tim Forsyth, vont plus loin : la rhétorique anticapitaliste, qui est projetée sur les communautés autochtones et locales, court le danger d’une simplification à l’extrême des problèmes environnementaux et des changements socioculturels, et peut conduire paradoxalement à une marginalisation accrue de certains groupes sociaux (Forsyth, 2003).
70Il semble, en effet, que les recherches focalisées sur l’opposition dominants/dominés sont généralement peu territorialisées : les transformations induites par l’accumulation capitaliste sont souvent assimilées à une avancée inéluctable et totalisante, une vague néolibérale qui engloberait l’espace et la société (Nicolas-Artero, 2018 ; Izá Pereira, 2019). Par exemple, la plupart des recherches qui abordent le processus d’expansion de l’agrobusiness ne mobilisent que des échelles larges, produisant des représentations homogènes. En ne prenant en compte que la localisation des entreprises et le marché foncier, l’espace n’est pas considéré comme un territoire qui contient une histoire, une diversité de ressources et de relations de pouvoir (Izá Pereira, 2019).
71Par ailleurs, les travaux sur les mouvements politiques et scientifiques de résistance à l’agrobusiness se basent principalement sur les expériences de transition agroécologique de l’agriculture familiale (Dayrell, 1998 ; Petersen et Almeida, 2004 ; Altieri et Toledo, 2011 ; Carvalho, 2013), mais peu d’attention a été accordée à ce qui résiste, à ce qui disparaît et à ce qui se réinvente dans des systèmes productifs amérindiens, quilombola et paysans, positionnés aux interfaces avec d’autres types d’activités économiques et de tenures foncières, et/ou dans un contexte de dégradation environnementale accélérée. De fait, partant du postulat que les communautés en question sont homogènes, cohérentes, organisées ou encore résilientes, ces travaux éludent souvent la diversité des pratiques productives et spatiales (qu’elles soient en opposition ou en collaboration avec les « grands producteurs »), les ajustements dont elles découlent, et leurs liens avec l’histoire économique et environnementale des territoires concernés.
Une nécessaire prise en compte de la complexité des rapports agriculture-environnement dans leurs dimensions sociospatiales
72En Amérique du Sud, l’expansion de l’agriculture commerciale de plantation relève de logiques hétérogènes, imprévisibles ou même concurrentes, et de rapports sociaux complexes et contradictoires inscrits dans l’histoire. En dépit d’être un phénomène rapide, reposant sur des modes de production standardisés et des rapports de pouvoir asymétriques hérités de l’époque coloniale, il est fait de confrontations, mais aussi de négociations, d’alliances et de productions de savoirs, révélant une diversité d’acteurs et de pratiques (Wesz Jr., 2016 ; Eloy et al., 2020 ; Nicolas-Artero, 2020 ; Gautreau, 2021), d’où l’intérêt de saisir les situations de coexistence (encadré 2).
73Ainsi, la nouvelle phase de l’expansion agro-industrielle en Amérique du Sud n’est pas faite seulement de domination et de résistance, mais aussi de « formes quotidiennes de collaboration » (Lapegna, 2016, p. 517) entre petits et grands producteurs, qu’ils soient « traditionnels » ou non. Il convient de les replacer dans leur contexte institutionnel, sociohistorique et géographique. Il s’agit, notamment, de prendre en compte les modes d’actions d’acteurs « intermédiaires » situés entre les catégories classiques (petits et grands producteurs, élites politiques) dans la gouvernance environnementale contemporaine (Brannstrom, 2005 ; Viana, 2017 ; Thaler et al., 2019 ; Nicolas-Artero, 2020 ; Gautreau, 2021). D’autres auteurs mettent également l’accent sur le rôle déterminant des outils techniques mobilisés (Rajão, 2013 ; Bühler et al., 2022).
74Les marges territoriales sont, à ce titre, des espaces privilégiés de recherche en géographie et sociologie rurale, pour l’étude des rapports entre les questions foncières, agricoles et environnementales. En Europe, l’association entre espaces excentrés, paysages d’inculture ou « naturels » (friches, landes, forêts) et marginalité sociale (archaïsme, paysannat) remonte à l’histoire médiévale, avec la séparation entre l’ager, le lieu de la mise en valeur agricole, et les autres espaces (saltus et silva) [Billaud et La Soudière, 1989 ; Calvez, 1989 ; Mazoyer et Roudart, 1998 ; Michon, 1999]. La modernisation agricole, à partir des années 1960, correspond à un partage de plus en plus marqué entre espaces de production et espaces de protection de la nature (Billaud, 2004). Les « zones agricoles marginales » ou « campagnes marginales », souvent en déprise, comme les zones de montagnes, deviennent l’objet de politiques de conservation (aires protégées, notamment), mais aussi des terrains de recherches en géographie et sociologie rurale. Jusqu’aux années 1970, ces recherches sont marquées par des représentations déterministes des rapports homme-nature, basées sur les notions de contraintes et de potentialité des milieux (Hubert et Mathieu, 1992), de capacité de charge des écosystèmes (Localetti, 2000), ou encore de mise en concurrence des terres agricoles dans le cadre d’une économie de marché (théorie de la rente foncière) [Jollivet, 1978]. Ces schémas déterministes « ont gêné toute tentative pour traiter scientifiquement des rapports entre les hommes et le milieu » (Blanc-Pamard et al., 1992, p. 387). Depuis, le développement d’approches interdisciplinaires sur l’environnement22 cherche à prendre en compte les rapports nature/société en termes d’actions et réactions réciproques (op. cit.).
75Dans les pays du Sud, les marges territoriales correspondent souvent à des espaces convoités pour leurs ressources naturelles (bois, minerais, eau, terres, etc.), et à forts enjeux environnementaux globaux (conservation de la biodiversité, lutte contre la déforestation, gestion de l’eau, régulation climatique, etc.). Les approches déterministes autour des rapports agriculture-environnement-développement en zones tropicales ont légitimé l’exploitation de ces ressources naturelles dans le cadre de régimes coloniaux : leur questionnement devient donc un des enjeux centraux de l’interdisciplinarité. Différents travaux croisant agronomie, géographie, sociologie et écologie ont attiré l’attention sur le dynamisme et la diversité des pratiques paysannes et des paysages associés dans ce types d’espaces (Pélissier et Sautter, 1970 ; Blanc-Pamard, 1986 ; Chauveau et al., 1999 ; Blanc-Pamard et al., 2005 ; Simenel et al., 2009) ou encore sur les liens complexes entre dynamiques territoriales et régulations foncières (Chaléard et Mesclier, 2010). En parallèle, des auteurs du courant de la Political Ecology mettent en évidence les rapports de pouvoir qui se jouent entre les représentants de l’État, les entreprises et les différents groupes sociaux locaux autour de la mise en œuvre de politiques agricoles et environnementales. Grâce à l’histoire environnementale, ces travaux questionnent l’utilisation politique de « vérités scientifiques » qui prennent souvent peu en compte les spécificités sociohistoriques et géographiques de chaque territoire (Bassett et Zueli, 2000 ; Robbins, 2001 ; Carney, 2002 ; Zimmerer et Bassett, 2003 ; Kull, 2004 ; Goldman et al., 2011).
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76En conclusion de cette révision bibliographique, il semble que la construction intellectuelle de la marge « subalterne », qui renvoie à différentes disciplines scientifiques, est à la fois la cause et le produit de l’invisibilité des systèmes agricoles dits « traditionnels ». La question du rôle des « populations traditionnelles » dans la conservation environnementale demande de s’intéresser aux logiques individuelles et collectives de changement et de différenciation de leurs systèmes productifs et de leurs territorialités, avant d’adhérer à l’idée dominante selon laquelle ces processus de changement seraient associés à une perte de savoirs ou relèveraient d’une résistance à l’oppression.
77Dans un contexte de dégradation environnementale généralisée et accélérée (Bonneuil et Fressoz, 2013), et de remise en question des épistémologies eurocentriques (Quijano, 2000 ; Smith, 2012), il semble nécessaire de porter attention à la complexité de ces transformations sociospatiales et à la façon dont les groupes sociaux concernés comprennent et expérimentent les problèmes environnementaux, avec leurs innovations et leurs ambivalences. Et, pour peu qu’on les écoute vraiment, ceux-ci ont beaucoup à nous apprendre sur la complexité des problèmes sociaux et environnementaux qui préoccupent le monde scientifique (Krenak, 2000 ; Kopenawa et Albert, 2010).
Dépasser l’invisibilité : une lecture par la marge-différence
78Dans les sections précédentes, j’ai analysé, dans la littérature scientifique portant sur les rapports agriculture-environnement, comment différents courants de pensée contribuent à la construction intellectuelle de la marge « subalterne » au Brésil. Il s’en dégage un processus d’invisibilisation qui consiste en a) une valorisation de certaines pratiques ou attributs des populations et territoires dits « traditionnels » aux dépens d’autres, b) une difficulté méthodologique à saisir le caractère hybride et dynamique de ces pratiques. Je présente maintenant des bases méthodologiques pour l’analyse de ces systèmes productifs dans leur complexité.
79Proposer une géographie des rapports agriculture-environnement dans le Brésil contemporain suppose d’utiliser d’autres catégories d’analyse des dynamiques territoriales, en commençant par une autre lecture de la notion de marge en géographie. Inscrit dans une géographie sociale des espaces ruraux, Samuel Depraz propose un changement de paradigme concernant la marge : celle-ci « n’est pas à comparer avec la périphérie » (Depraz, 2017a, p. 23). À partir de ses travaux sur l’hyper-ruralité en France, il propose de considérer la marge comme un objet géographique à part entière, et non pas comme un faire-valoir des espaces centraux. Il suggère donc la définition suivante de marge : « portion d’espace qui, à une échelle donnée, se situe à l’écart d’un centre – que cet écart soit de nature économique, politique et/ou sociale – et qui ouvre à d’autres réalités territoriales. La marge, subie ou choisie, s’analyse plus en termes de différences socioculturelles que d’infériorité économique par rapport au centre. Elle consiste surtout en un décentrement de l’analyse au profit de territoires et de groupes sociaux généralement minoritaires » (Depraz, 2017b, p. 388-389).
80En d’autres termes, le déplacement qu’il propose permet de passer d’une approche systémique et économique, fondée sur une relation asymétrique entre territoires, « vers une approche culturelle et sociale, qui considère les espaces de marge pour eux-mêmes, une fois posée leur caractéristique de mise à l’écart d’un centre » (Depraz, 2017b, p. 387). De fait, hiérarchiser les espaces par rapport à un centre revient souvent (explicitement ou implicitement) à parler de retard de développement, c’est-à-dire « positionner sur un axe temporel unique des espaces fort différents, comme si la diversité spatiale devait être réduite à un seul devenir » (Massey, 2005) apud (Fagnoni et al., 2017, p. 361). Le géographe doit prendre au sérieux la « diversité de trajectoires qui coexistent au même instant, mais ne vont pas dans la même direction » (op. cit., p. 362).
81Les marges sont donc, avant tout, des territoires différents, des territoires « autres », dont l’analyse gagne à s’affranchir de toute hiérarchisation normative par rapport à un centre. C’est ce que j’appelle la « marge-différence ». Dans cette perspective, l’étude des marges peut renvoyer, en géographie, « à une approche culturelle parfois qualifiée de post-moderne qui met l’accent sur la pluralité comme norme » (Sierra et Tadié, 2008, p. 5).
82S. Depraz (Depraz, 2017a, p. 27) propose d’explorer différentes propriétés des marges-différence, que je reprends ici de manière synthétique :
« La marge est une notion multiscalaire. » Les marges ne sont pas une catégorie spatiale définie, tout territoire contenant en gigogne ses propres marges
83La marginalité d’un espace peut se penser à différentes échelles. D’autres travaux considèrent également que les marges s’inscrivent partout, dans les espaces périphériques ou centraux, urbains (friches urbaines, terrains vagues) ou ruraux (hameaux qui se dépeuplent, vallées enclavées, etc.). À très grande échelle, les marges peuvent prendre la forme de poches ou d’interstices (friche agricole, une ferme en ruines, etc.), formant ainsi un archipel de territoires discontinus insérés dans un système territorial (MESR, 2017). Il « existe également des gradients de marginalité, qui varient en fonction de l’échelle et du système considérés et, de même qu’il existe des ultra-périphéries, il existe des marges dans les marges » (Fagnoni et al., 2017, p. 365).
« La marge est un principe évolutif »
84Comme Depraz, d’autres travaux montrent que la marge est dynamique, puisqu’elle relève « d’une construction sociale, et politique, matérielle et idéelle, cognitive et discursive » (Fagnoni et al., 2017, p. 366). Elle peut donc évoluer vite, tant dans l’organisation économique du territoire (désenclavement, intégration ou déclin) que dans les représentations (espaces répulsifs, pionniers, attractifs). Ces dynamiques s’inscrivent dans l’histoire, elles traduisent des jeux de pouvoir, des mutations et des transitions plus ou moins rapides (op. cit.). La question de la trajectoire des marges, voire leur réversibilité, appelle à interroger les politiques publiques qui, en la matière, jouent un rôle assez paradoxal (Gresillon et al., 2016). Car si les pouvoirs publics s’attachent à corriger les déséquilibres et à réduire la marginalisation (aménagement du territoire, aides sociales, etc.), ils produisent aussi des règles et des normes qui créent la marginalité (MESR, 2017). « La marge est donc traversée de rapports de pouvoirs et de contrepouvoirs, dans une logique de négociation permanente entre mondes formels et informels » (op. cit., p. 6).
« Une marge est un territoire ouvert, elle forme une transition aux limites floues vers d’autres réalités territoriales »
85Une marge peut être un espace intermédiaire23, une recomposition sociale qui emprunte à plusieurs formes. Autrement dit, les marges sont souvent des « ponts » entre les catégories d’espaces, où se déploient différentes relations sociospatiales (Fagnoni et al., 2017). Les marges peuvent même être tout à fait invisibles.
« La marge doit être conçue comme un espace de mobilités et d’échanges »
86La marge est un espace de flux ; elle dépend d’échanges continus d’informations et de biens : les interactions et les liens dynamiques qu’entretient la marge avec les espaces externes produisent une identité hybride.
« La marge ne s’apprécie pas qu’en termes économiques » ; « elle ne se réduit pas toujours à la marginalité ni à la pauvreté »
87Sa construction implique des critères politiques, sociaux et culturels, qui peuvent d’ailleurs être contradictoires entre eux. Un territoire peut être « à la fois une marge pour certains et un cœur de vie pour d’autres » (Depraz, 2017a, p. 34). L’utilisation de la notion de marginalité, comprise comme une position marginale par rapport à une norme sociale, peut enrichir les réflexions sur les questions de domination, d’exclusion, et de fragmentation spatiale. Car « l’un des enjeux est de questionner le lien entre les différentes formes de marginalité sociale et les territoires, car il n’y a pas, loin s’en faut, d’adéquation entre les marginalités sociales et les marginalités territoriales » (Fagnoni et al., 2017, p. 363). Par ailleurs, la marginalité peut être un écart volontaire : elle n’est pas toujours subie (relégation), mais parfois choisie (Montagne-Villette, 2007).
« La marge est un espace de mise à distance de la norme »
88De par la mise à distance par rapport à la (des) norme(s) dominante(s), produite(s) par les centres, la marge peut être un espace d’illégalité et de transgression. Dans tous les cas, ces espaces se caractérisent par un certain degré d’informalité, « c’est-à-dire d’une modalité d’organisation sociale du territoire qui repose principalement sur des relations sociales et des jeux de reconnaissance non-enregistrés par les institutions […] Cette informalité coexiste avec la loi, l’arrange et la complète dans les situations de lacune » (Depraz, 2017a, p. 36).
89La marge est ainsi un lieu privilégié pour étudier la traduction spatiale du pouvoir. On peut y explorer le déplacement spatial, la réinterprétation et la contestation locale des normes officielles, comme c’est le cas particulièrement dans des zones occupées par des minorités (Scott, 1985 ; Tsing, 1993). Comme l’indique Ana Tsing (1993, p. 27), « alors que la plupart des études sur l’État […] examinent le projet de domination du point de vue du centre, je cherche les endroits où l’autorité de l’État est la moins fiable, où l’écart entre ses objectifs et leur réalisation locale est le plus grand, et où la réinterprétation des politiques de l’État est la plus extrême ».
90Par ailleurs, si la marge se pense par rapport à une norme, il importe de s’intéresser à la fabrique même des normes, des zonages et de la différence, c’est-à-dire s’intéresser à « qui dit la marge » et comment ? (Fagnoni et al., 2017). Dans bien des cas, les discours dominant (sur le développement, l’environnement, ou encore la frontière) construisent des marginalités territoriales pour servir des stratégies d’appropriation (Tsing, 2004). Les marges permettent donc de réinterroger la normalité et l’exception, ou encore la civilisation, la modernité, la pauvreté et le progrès, qui ont des significations différentes pour les personnes et les institutions qui vivent, travaillent ou interviennent dans ces espaces (Namian, 2015)24.
91En anthropologie, cette conception renvoie à la reformulation de la théorie culturelle (Tsing, 1993). Plutôt que de caractériser une culture donnée, il s’agit d’étudier les processus historiques par lesquels les gens sont marginalisés lorsque leurs perspectives sont mises de côté ou exclues, mais également la manière dont ces personnes s’engagent activement dans leur marginalité en protestant, en réinterprétant ou en combattant leur exclusion (Tsing, 1993), ou d’explorer comment un groupe spécifique crée des marges pour définir sa propre existence (Bruijn, 2007).
« La marge est un espace d’innovation discrète »
92Il s’y produit des adaptations, inventions et hybridations originales, propres à chaque territoire de marge. Les habitants sont en effet « les acteurs d’une production territoriale originale, voire innovante, issue de pratiques et de représentations en décalage avec celles observées dans les lieux centraux » (MESR, 2017, p. 6). « La marge est simultanément porteuse d’une innovation locale en vue d’une résolution des paradoxes, nombreux, qui caractérisent l’hyper-ruralité » (Depraz, 2017b, p. 397). Il est souvent question d’innovations discrètes : c’est à dire des initiatives peu visibles, car la capitalisation qu’elles impliquent est modeste et repose surtout sur l’engagement des acteurs locaux (Depraz, 2017b). Une telle relecture des marges s’intéresse donc à différentes formes d’agencéité d’acteurs parfois peu visibles, sans pour autant négliger les contraintes du pouvoir et de la connaissance ; on y observe les positionnements variables des sujets, entre exclusion et créativité (Tsing, 1993).
93C’est en ce sens que la marge, loin d’être un sujet subalterne de l’analyse géographique, peut en devenir un objet central (Depraz, 2017b).
Géographie, agriculture et environnement depuis les marges : démarches et méthodes
94La lecture des marges par le prisme de la géographie sociale constitue un déplacement théorique, qui me permet de proposer d’autres catégories pour analyser le changement dans les systèmes agricoles des populations dites « traditionnelles » et leurs liens avec les transformations environnementales. Elles sont inspirées principalement de l’anthropologie, de la sociologie et de la géographie sociale.
Des leviers d’analyse pour aborder le changement
Articulations et enchevêtrements
95Je soutiens que l’essentialisation des populations traditionnelles, c’est-à-dire le risque d’idéaliser les pratiques locales et de restreindre le rôle de ces populations à celui de « gardiens de la nature », renvoie à la façon dont les savoirs dits « traditionnels » sont étudiés et interprétés, notamment en agriculture.
96L’anthropologie contemporaine rompt avec la dichotomie entre tradition et modernité, en « essayant d’appréhender toute la gamme de façons autochtones d’être moderne » (Clifford, 2001, p. 470). Comme le suggère James Clifford, il n’existe pas une seule façon « authentique » pour les peuples autochtones d’exprimer leur identité. La culture n’est pas un objet passible d’être en voie d’extinction (Sahlins, 1997a). La fabrication, la contestation, la destruction et la refonte des traditions apparaissent comme des sources permanentes d’innovations et d’instabilités à tous les niveaux politiques et toutes les échelles spatiales. Dans cette perspective, le concept d’articulation offre une façon de penser la transformation culturelle (Clifford, 2001). Les communautés autochtones produisent sans cesse leurs savoirs et représentations du savoir, en articulant (ou en désarticulant) des idées, informations et pratiques venant de différentes sources et de différents lieux (Buu-Sao, 2023).
97La notion d’articulation a aussi une composante politique : « la tradition n’est pas un retour systématique sur les façons de faire du passé, mais une sélection pratique et un retissage critique des racines » (Clifford, 2007, p. 43)25. Toute la question de l’authenticité est donc secondaire, puisque les formes culturelles seront toujours faites, défaites et refaites (Clifford, 2001). À l’image des Dayak de Meratus (Indonésie), de nombreuses sociétés issues de marges territoriales cultivent la dispersion comme une forme d’autonomie et forment des alliances multiples et changeantes grâce auxquelles elles peuvent négocier leur positionnement politique (Tsing, 1993).
98Au Brésil, l’anthropologie explore depuis plusieurs décennies ces sélections et retissages, mettant en évidence la complexité des frontières culturelles et la fluidité des identités sociales, dépassant largement la question amérindienne (Cardoso de Oliveira, 2006 ; Boyer, 2014 ; Capredon, 2016 ; Nogueira, 2017). Ces enchevêtrements sont inscrits dans des pratiques territoriales différentiées, inégales et changeantes (Cunha, 1999 ; Moreira, 2003 ; Stoll et Theophilo Folhes, 2014 ; Van Velthem et Emperaire, 2016 ; Cardoso, 2018), qui ne passent pas toujours par l’appropriation de l’espace et la production de lieux, ni par la domestication de la nature (Descola, 2005 ; Cunha, 2019).
99Mais l’idée d’hybridation porte aussi sur les rapports entre humains et non-humains. D’après Anna Tsing, les marges sont des lieux privilégiés pour observer ce qui parvient à vivre avec (ou malgré) le capitalisme : on peut y observer de nouvelles écologies de la perturbation, c’est-à-dire de nouveaux agencements (ou assemblages) entre espèces, faits d’enchevêtrements, de collaborations et de contaminations (Tsing, 2012b ; 2012a ; 2017).
100La prise en compte des processus d’articulation, de coexistence et d’innovations revient donc à considérer le caractère dynamique des savoirs (agricoles) traditionnels. D’après Manuela Carneiro da Cunha, tout savoir est une construction historique qui est modifiée, réinventée et changée. Les connaissances des agriculteurs constituent un processus d’investigation qui va au-delà de la définition d’un simple ensemble d’informations, « formant une combinaison d’hypothèses, de formes d’apprentissage, de recherches et d’expérimentations » (Cunha, 1999, p. 157). Ainsi, selon elle, l’idée de savoir traditionnel traduit avant tout une « manière spécifique de pratiquer la science (et non des contenus ancestraux spécifiques) [fondée] entre autres sur la vie et l’utilisation des ressources d’un territoire » (op. cit., p. 159). Suivant cette conception, j’utilise le terme « savoir traditionnel » comme équivalent du terme « savoir local26 », avec l’idée que le qualificatif de « traditionnel » ne s’oppose pas à la modernité, bien au contraire, mais traduit la façon dont ces savoirs sont construits, dans un territoire donné.
101De la même façon, la notion de Système agricole traditionnel (SAT)27 renvoie à des systèmes dynamiques développés par les populations locales, et « le terme « traditionnel » renvoie à une interrelation étroite entre territoire et société et non à un immobilisme ancré dans le passé » (Emperaire, 2015, p. 1).
Coexistences et confrontation de modèles agricoles
102En sociologie, une entrée par les stratégies d’acteurs montre que l’hétérogénéité est une caractéristique structurelle du développement agraire ; elle traduit la coexistence de multiples formes sociales dans le même contexte (Long, 2001). La persistance de cette diversité, au cœur de territoires marqués par la globalisation et la libéralisation économique, questionne les conceptions totalisantes de l’expansion du capitalisme, qui se focalisent sur le binôme domination/résistance. De fait, la globalisation n’a pas uniformisé les modes de production agricole dans les territoires, en dépit de l’ample circulation de certains modèles (révolution verte, industrialisation, agroécologie) [Gasselin et al., 2021]. Au Brésil, la coexistence entre modèles agricoles est une réalité historique et multiscalaire (encadré 2).
103Considérer une « situation de coexistence » de modèles agricoles et alimentaires suppose de s’intéresser aux conditions de ces interactions (acteurs, scènes, moyens, objets et enjeux) et leurs effets à plusieurs échelles (op. cit.). La coexistence « fait référence à la multiplicité et au tout » (Edgar Morin apud (Racaud, 2016) : elle renvoie également à la coexistence de systèmes pluriels d’activité et de résidence, qui résultent d’articulations complexes entre villes et campagnes (Cortes et Vassas Toral, 2016).
Innovations et agencéité en agriculture
104Explorer ces situations de coexistence permet également d’examiner les processus locaux d’innovation dans les systèmes agricoles et alimentaires (Gasselin et al., 2021), et donc de dépasser une conception univoque de la modernisation agricole par l’intensification et l’homogénéisation des techniques productives.
105Au sein du groupe domestique, les pratiques extensives et intensives ne s’opposent pas, mais se combinent en fonction du travail exigé par les cultures, les garanties de débouchés et la gestion du risque (Chauveau, 1997 ; Mollard, 1999). Des travaux montrent que les agriculteurs familiaux font coexister des stratégies d’intensification et d’extensification, d’activités commerciales et d’autoconsommation, de production et de salariat, simultanément au sein des mêmes régions ou unités de production (Dolci, 2021). En Amérique du Sud, cette pratique est également observée chez des groupes amérindiens (Hamlin et Salick, 2003 ; Freire, 2007 ; Eloy, 2008b), caboclo (Brondizio, 2006) et quilombola (Fernandes, 2019).
106La production de savoirs, qui est au cœur des processus d’innovation, est fondamentale dans l’hétérogénéité des modèles agricoles (Chauveau et al., 1999 ; Long, 2001). Cette approche met en évidence l’agencéité des agriculteurs (traditionnels ou pas) : il est fréquent qu’une technique innovante soit introduite par un projet (de développement, de conservation environnementale) afin de pallier diverses contraintes, mais souvent les agriculteurs ne l’adoptent pas ou la « contournent », c’est-à-dire l’adaptent pour l’utiliser à d’autres fins. Par le biais de cette adoption sélective de certaines techniques, pratiques et variétés, ils font souvent coexister différentes pratiques au sein d’une même exploitation.
107Mais il importe de dépasser le strict sens économique de l’innovation technique ou organisationnelle, comme moyen d’accroître la productivité (Quesnel et Vimard, 1999). L’innovation peut être sociale ou institutionnelle, c’est-à-dire un ajustement inédit qui vise à pallier un dysfonctionnement ou répondre à une opportunité qui touche une organisation sociale. Cette approche globale et multiscalaire de l’innovation permet de mieux comprendre les pratiques des agriculteurs dans leur contexte, ainsi que la dynamique des espaces ruraux (Chauveau et al., 1999).
108Au Brésil, ces innovations sociales sont étudiées dans les collectifs d’agriculteurs familiaux et traditionnels qui cherchent à s’articuler au marché de façon durable (mise en place de circuits de commercialisation, coopératives de crédit, etc.) [Bispo et Diniz, 2014 ; Diniz et al., 2014 ; Capellesso et Cazella, 2015 ; Villas-Bôas et al., 2017 ; Oliveira et al., 2020]. Différents travaux portent également sur le protagonisme des organisations amérindiennes pour réinvestir les politiques environnementales en position de partenaires et non plus uniquement de participants : insertions et pilotage de structures de gestion participative, organisation collective pour la surveillance des territoires délimités, contre-cartographies autochtones, création de réseaux politiques et économiques (Albert, 2000 ; Robert et Lacques, 2003 ; Robert, 2004 ; McSweeney et Jokisch, 2007 ; Robert, 2007 ; Albert et al., 2008 ; Hirt, 2009).
Espaces réticulaires et territorialités en réseau
109L’organisation de certaines sociétés ainsi que leur conception du temps et de l’espace nous invitent à reconsidérer l’usage du modèle-centre périphérie en géographie. La géographie culturelle, en particulier les travaux de J. Bonnemaison sur la Mélanésie, a introduit ce déplacement. Selon lui « l’espace politique mélanésien n’a pas de centre et donc pas de périphérie. Il est réticulaire et moiti-centré, organisé par un système souple qui met en réseau des chapelets de lieux entre lesquels les gens et les dons circulent » (Bonnemaison, 1986, p. 15). Ces territoires en archipel, également observés et cartographiés en Amazonie (Oliveira et al., 1994 ; Albert et Le Tourneau, 2007), obéissent à une logique de « circulation et de relations politiques entre des lieux culturels, plus qu’à une logique de centralité et de concentration économique » (Bonnemaison, 1986, p. 128). Ces sociétés structurent ainsi leur territoire non par des lignes, mais par des points, et les divisions internes (limites entre espaces villageois) peuvent constamment se modeler ou se remodeler selon les circonstances. Ces territorialités28 en réseau (ou « balisage réticulaire de lieux ») s’appuient sur des règles foncières souples, fondées sur la mémoire d’itinéraires et de lieux chargés de sens, qui contrastent avec l’introduction des formes pérennes d’occupation de l’espace par les colons européens (quadrillage de parcelles contigües et stables, délimitées par des lignes) [op. cit.].
110J. Clifford (2001) parle de « sites articulés de l’indigénéité » qui forment un continuum. Sahlins (1997b), pour sa part, utilise la notion de sociétés translocales, dont les membres sont « capables d’habiter dans les deux mondes, en constituant des éléments interdépendants d’un ensemble socioculturel », qui rompt avec la conception selon laquelle « la campagne et la ville, étapes respectivement initiales et finales d’un changement qualitatif, représentaient des modes de vie structurellement distincts et opposés » (op. cit., p. 112).
111Les recherches en géographie sociale explorent ces territoires en réseaux dans différents contextes culturels et à différentes échelles. Elles montrent notamment que la conception univoque du fait migratoire, entendu comme un transfert irréversible d’une résidence unique vers une autre, tend à fausser la complexité des formes de mobilités circulatoires29 entre différents espaces ruraux et urbains. La diversification et l’intensification des flux de personnes et de biens viabilisent l’utilisation plurilocale de l’espace concerné par la migration, notamment en Amérique latine (Cortes, 2002b ; Barbary et al., 2004 ; Souchaud et al., 2007 ; Cortes et Vassas Toral, 2016 ; Baby-Collin et Cortes, 2019 ; Fréguin-Gresh et al., 2019). Ces circulations participent à la création d’un continuum sociospatial, qui nous éloigne du schéma classique centre-périphérie dans l’approche du développement (Cortes et Faret, 2018 ; Dolci, 2021).
112Au Brésil, ces dispositifs de mobilité et de réseaux d’échanges sont étudiés à travers la circulation de différents objets (marchandises, plantes cultivées, aliments), mettant en évidence la multi-localité résidentielle des familles rurales (Granchamp Florentino, 2001 ; Padoch et al., 2008 ; Nasuti et al., 2013).
113En somme, étudier les dimensions spatiales des formes contemporaines de coexistence et d’enchevêtrement entre des systèmes agricoles différents semble crucial : c’est en quoi, selon moi, une (nouvelle) géographie des marges peut contribuer à une meilleure compréhension des rapports agriculture-environnement (figure 4).
Figure 4. – De nouvelles catégories d’analyses des rapports agriculture environnement induites par le déplacement du regard sur les marges.

Réalisation : Ludivine Eloy, UMR ART-Dev, 2022
Un cadre méthodologique
Une démarche interdisciplinaire et multiscalaire qui part des espaces agricoles
114En tant qu’agronome et géographe, je m’intéresse à la dimension spatiale des recompositions agricoles et des enjeux environnementaux associés (effets de lieux, échelles, circulations, droits fonciers). La spécificité de ce travail est de confronter les dynamiques des systèmes agropastoraux à la mise en œuvre locale et concrète des politiques agro-environnementales, en considérant trois principales échelles : régionale (biome, état fédéré), locale (région agricole, bassin versant, aire protégée) et micro-locale (exploitation, parcelle, plante).
115Mes démarches et méthodes sont donc fondamentalement interdisciplinaires : elles articulent les concepts et outils des sciences agraires et de la géographie. Progressivement, grâce à des collaborations avec des chercheurs et chercheuses en sciences biophysiques (écologie, botanique, hydrologie)30 et en sciences sociales (anthropologie, sociologie, sciences politiques), j’ai tenté d’articuler les dimensions spatiales, politiques et écologiques des transformations des pratiques agropastorales et des politiques environnementales dans différents contextes géographiques et socioculturels. Je me suis ainsi rapprochée du courant anglo-saxon de la political ecology, en examinant les relations de pouvoir qui se jouent dans les politiques environnementales via les recompositions des systèmes agricoles.
116La géographie que je pratique repose donc sur l’interdisciplinarité et le travail collectif. Je partage l’idée que, loin d’être une « science-carrefour » qui assurerait la coordination entre différentes disciplines, la géographie gagne à réaffirmer la nécessité de se centrer sur les traductions spatiales des phénomènes étudiés (Rodary, 2015). C’est avec cet apport original que la géographe peut trouver sa place dans des collectifs pluridisciplinaires construits en fonction de problématiques choisies et des partenariats qui se tissent sur le terrain.
La prise en compte des zonages
117Mais pour saisir cette dimension spatiale, au-delà de la description des structures spatiales visibles (paysages, maillage foncier, zonages, etc.), je m’intéresse aux formes spatiales des marges-différence, c’est-à-dire aux spatialités qui se déploient depuis ces marges. Autrement dit, il s’agit d’identifer la façon dont les acteurs se saisissent de l’espace et articulent des lieux pour maintenir ou transformer leurs pratiques agricoles.
118Si j’adhère à l’idée qu’« il faut partir des zones agricoles marginalisées elles-mêmes, s’interroger sur la façon dont elles le sont devenues et sur leur situation actuelle » (Jollivet, 1978, p. 258), je souhaite prolonger la proposition de travailler en dehors des catégories sociales et spatiales préétablies. Affirmer qu’une zone rurale ou agricole est marginalisée, de même que la population qui l’habite, c’est prendre le risque de lui assigner un retard, une mise à l’écart par rapport à un modèle dominant et de contribuer, en quelque sorte, à une cartographie du sous-développement. Pour autant, étudier les savoirs et techniques dits populaires (ou « traditionnels », « paysans », « autochtones »), relatifs à l’agriculture ou à la nature, dans le but de révéler leur diversité et leur ingéniosité, induit également le risque de conforter une attitude populiste31. Celle-ci est bien souvent inhérente aux recherches en sciences sociales qui concentrent leurs enquêtes sur les populations et espaces qualifiés de marginaux, ou sur les structures sociales et politiques de domination auxquelles ils sont confrontés (Olivier de Sardan, 2008).
119Il ne s’agit pas de s’affranchir des zonages, bien au contraire. Ce terme renvoie à la territorialisation des politiques publiques, au sens de différenciation des modalités et des formes de l’intervention publique selon les potentialités supposées des territoires et leurs ressources activables (Gumuchian et Pecqueur, 2007). Les politiques foncières et environnementales, notamment, se traduisent par des normes légales qui s’appliquent de façon hétérogène dans l’espace, créant différents « espaces de droits » (zonages) qui régulent les pratiques agricoles (Cortes et al., 2019). Mais aux normes officielles se superposent différentes règles informelles qui complexifient les modes d’appropriation et d’utilisation des ressources naturelles dans un même territoire. Ainsi, on observe le plus souvent un décalage entre normes officielles et normes réelles concernant les droits d’accès aux espaces-ressources (Lavigne-Delville, 2003).
120Mais, au lieu de partir du postulat selon lequel les découpages spatiaux induisent la spécialisation de l’espace et la fixation des populations (Mellac et André-Lamat, 2011), il s’agit d’étudier comment les zonages et les normes associées contribuent aux transformations des pratiques agricoles et aux mobilités des habitants. Inversement, on peut s’interroger sur la façon dont les pratiques individuelles et collectives de circulation et d’échange s’affranchissent des limites et normes imposées par l’ordre administratif et politique, et sur la façon dont elles assurent la complémentarité entre les lieux. De fait, « l’une des contraintes permanentes dans ce mélange changeant sera toujours le pouvoir du lieu » (Clifford, 2001, p. 4821). L’analyse des liens entre les transformations productives, les nouvelles formes de mobilité spatiale et les normes foncières et environnementales constitue donc un enjeu, mais aussi un défi méthodologique, au regard de la multiplicité des acteurs, des objets, des échelles et des savoirs impliqués dans ces changements.
121La notion de marge-différence est riche dans la mesure où elle permet de dépasser les catégories préétablies (zonages, discontinuités, limites) et s’affranchir du modèle centre-périphérie, pour interroger les conditions et les enjeux de la coexistence et de l’articulation de différentes pratiques agricoles, dans des territoires connaissant des transformations rapides. Cette approche semble utile pour éviter une approche duale (tradition/modernité, sauvage/cultivé, etc.) qui caractérise les études classiques sur la frontière d’occupation. Elle fait donc sens pour relire mes travaux, alors que je n’ai jamais travaillé dans un projet portant explicitement sur la notion de marge32.
122En pratique, c’est plutôt la notion d’espaces « d’entre-deux » (Le Gall et Rougé, 2014) qui correspond aux espaces que j’ai choisi de façon assez intuitive, durant mon parcours de recherche, pour « rentrer sur le terrain ». En suivant les parcelles cultivées d’une famille, situées parfois dans des lieux inattendus, on repère des espaces singuliers, emboités, au statut flou et changeant, marqué par des changements rapides, des innovations, des échanges, des contrastes et des paradoxes. Il me semble que c’est dans ce genre d’espaces que l’on repère « ce qui se passe » dans les zones rurales brésiliennes, qu’il s’agisse de zones périurbaines (faites de maillages fonciers collectifs et individuels superposés, de villages amérindiens reconstitués en bord de route, de parcelles cultivées derrière un aéroport, de familles organisées autour de plusieurs lieux de production, etc.), ou d’espaces boisés situés au bord ou milieu des monocultures de soja (des zones forestières de tailles très différentes, mais pourtant habitées).
123J’ai mené des recherches qui mobilisaient des zonages officiels comme unités d’analyse notamment les aires protégées (ex. des territoires quilombolas dans le Trombetas-Para ou des aires protégées du Jalapão). Mais c’est justement le fait que ces espaces soient traversés par des territorialités en réseaux, qui sortent des limites officielles (mobilité croissante vers la ville, multi-localité résidentielle et productive), ou encore que la délimitation et les usages au quotidien de ces espaces dépendent de ce qui se passe à l’extérieur (aires protégées du Cerrado limitrophes de fronts pionniers) qui m’a intéressé.
124C’est donc pourquoi je retiens l’idée d’espace « d’entre deux » comme point de départ de l’analyse « de ce qui fait marge », tout en prenant en compte les territorialités en réseau. Dans un monde largement organisé par les réseaux, mais où la notion d’unité spatiale tient encore une grande place, il me semble que le couple territoire/réseau33 peut être utile pour comprendre les problèmes environnementaux contemporains au Brésil.
125Cette « entrée » par les marges ne vise pas à caractériser ni à localiser de manière exhaustive des « espaces de marges ». Il s’agit plutôt de construire un échantillon basé sur un critère de similitude de localisation et de forme spatiales (zones périurbaines, interstices du soja), mais aussi sur des divergences (taille des espaces considérés, origines socioculturelles des agriculteurs, écosystème) afin de permettre des comparaisons.
Vers une démarche de recherche collaborative : les défis du dialogue de savoirs
L’implication inévitable
126L’implication forte, voir l’engagement politique du chercheur sur son terrain fait l’objet de débats en sciences sociales, en raison des biais qu’elle implique (Olivier de Sardan, 2008 ; Lavigne Delville, 2011).
127Pour autant, il n’existe pas de séparation complète possible entre science et idéologie : « la neutralité axiologique est en effet, avant tout, un projet, à la fois nécessaire et impossible » (Olivier de Sardan, 2008, p. 325). Par ailleurs, c’est cet engagement qui justifie, permet et motive bien souvent les recherches de terrain : la participation des acteurs non académiques au processus de production des savoirs est incontournable (Jankowski et Le Marec, 2014 ; Cavalcante et Nasuti, 2019). Au Brésil, les membres des communautés amérindiennes et traditionnelles manifestent leurs réticences croissantes envers des chercheurs européens ou issus d’universités « distantes » du terrain qui ont tendance à collecter des données puis disparaître. Ils et elles ne souhaitent plus être réduits à l’état d’objets d’enquête.
128Je me suis engagée, depuis mon doctorat, dans la pratique d’une recherche en partenariat avec des ONG du mouvement socio-environnemental (ISA, ISPN), des institutions gouvernementales brésiliennes visant la protection de l’environnement (ICMBio, IBAMA), des associations locales représentant les communautés amérindiennes et traditionnelles, et dans la formation à la recherche de ressortissants de ces communautés (master MESPT34 de l’université de Brasilia). Cet engagement s’est traduit par des publications dans des ouvrages portés par le mouvement socioenvironnemental brésilien tout au long de mon parcours (Povos indígenas no Brasil 2001-2005, Manejo do Mundo. Conhecimentos e práticas dos povos indígenas do Rio Negro/ 2010; Dona Brazi. Cozinha tradicional amazônica/2011, Entre Águas Bravas E Mansas, Índios & Quilombolas em Oriximiná/2015 ; Povos tradicionais e biodiversidade no Brasil/2021), dans revues ou ouvrages inscrits dans le champ de la Political Ecology et des sciences agraires (Journal of Peasant Studies, revista NERA, Fire otherwise), mais surtout par des activités de diffusion de l’information scientifique, à l’occasion desquelles je défends clairement mes positions en me basant sur des résultats de recherche35. En parallèle, j’ai privilégié des publications d’articles dans des revues internationales indexées et plus « neutres », de façon à défendre scientifiquement et à nuancer mes (nos) prises de position, comme dans Ambio, Flora, Water, Journal of Applied Ecology, The Geographical Journal, Cahiers Agriculture, Annales de Géographie, etc.
129Mais la question de la coproduction de savoirs et de l’engagement se résoud pas par la copublication avec des auteurs non académiques.. Dès la conception des questions scientifiques, le milieu académique rencontre des freins et des difficultés à adopter une approche épistémologique et méthodologique collaborative. Je n’ai pas échappé à ces difficultés, bien évidemment, et pourant c’est une réflexion sur ces problèmes qui permet, selon moi, de mettre en œuvre des méthodes pertinentes et de construire une éthique de la recherche sur les questions environnementales dans les pays du Sud.
Les erreurs et les détours
130J’ai essayé de construire une posture de recherche qui part, dans la mesure du possible, d’une demande locale : ces demandes sont venues d’ONG, d’associations locales (Fédération des organisations indigènes de Rio Negro-Foirn, Ascolombolas-Rio, Association de fecho de Pasto de Clemente, etc.) et de gestionnaires d’aires protégées (ICMBio, IBAMA, etc.). Certaines demandes étaient associées à un financement (bailleurs internationaux, ONG) : dans ces cas, l’expertise a constitué un moyen d’initier de nouveaux terrains de recherche pour ensuite chercher d’autres sources de financements. Cela étant, même en partant d’une demande claire de la part d’acteurs déjà impliqués dans la région considérée, l’arrivée sur le terrain est toujours une étape délicate.
131J’ai commis des erreurs, qui me semblent inhérentes à mon manque d’expérience et de discernement, dans des situations inconfortables d’étrangère qui écrit « au nom des autres » (Albert, 2016). La première erreur, sur mes terrains de master et de doctorat, a été d’être évasive, voire optimiste, sur les contributions potentielles de mes travaux : j’ai provoqué des incompréhensions dans les villages amérindiens, puisque j’ai été prise pour quelqu’un qui pouvait résoudre des problèmes administratifs ou de régularisation foncière (à cause de mon GPS). Un autre écueil dans lequel je suis tombée, après ma thèse, quand je travaillais à l’ONG ISA, a été de confier une partie de la collecte de données de terrain à de jeunes chercheurs amérindiens sans problématiser la question36. Même s’ils et elles étaient originaires du village où les données étaient recueillies et parlaient la langue de leurs interlocuteurs, ils et elles ne se sont pas vraiment approprié les questions et les enjeux de la recherche, ni des méthodes de collecte, puisqu’ils et elles ne les avaient pas formulés et que l’asymétrie de nos rapports était renforcée par leur condition de « boursier(e)s » de mon projet.
132Par la suite, mes autres tentatives de « recherche participative » ne se sont pas révélées plus concluantes. Mon recrutement comme professeure invitée à l’Université de Brasilia m’a permis d’observer la « recherche-action », telle qu’elle est pratiquée dans les universités brésiliennes, avec des projets conçus en direction des territoires ruraux (extensão universitária). En plus de devoir enseigner un module sur ce thème au niveau licence, j’ai tenté de m’impliquer dans un projet de ce type en 2011, à la demande de l’ICMBio de Mambai (GO) et sous la coordination d’un collègue du Centre de développement durable (CDS) de l’UnB. Après avoir réalisé un premier voyage de terrain collectif, j’ai dû prendre mes distances avec le projet. Bien que reposant sur des méthodologies participatives diversifiées, et sur le dynamisme des étudiants en début de formation, il visait concrètement à la vulgarisation scientifique de solutions déjà préconçues par les universitaires (systèmes agroforestiers, circuits courts).
133Ceux-ci fonctionnaient en pratique comme des transferts de connaissances vers les zones rurales et/ou l’aide à la décision, c’est-à-dire qu’ils avaient une vocation à proposer des solutions, voire à initier un changement de comportements. Ces expériences m’ont amené à m’identifier plus simplement (et modestement) à une démarche de recherche que j’appelle « collaborative ». Je n’ai ainsi pas réussi à y trouver ma place pour formuler des questionnements scientifiques
Une posture collaborative
134Progressivement, j’adopte une posture « collaborative », c’est-à-dire une démarche qui se donne tous les moyens pour favoriser les échanges de savoirs entre chercheurs académiques et non académiques. Sans prétendre faire une recherche « participative » ou de la « recherche-action » (c’est-à-dire agir sur une situation), j’essaie d’être une interlocutrice scientifique : au lieu de chercher une illusoire façon de « m’effacer » ou de me rendre utile, j’essaie d’assumer clairement mon positionnement institutionnel et d’en « profiter » pour favoriser les échanges d’informations et les partenariats entre différentes institutions (par exemple entre l’IBAMA et associations locales, entre journalistes et gestionnaires de politiques environnementales). Pour cela, je mets en place, quand cela est possible, des séjours d’enquêtes collectives, avec des équipes resserrées, mais variées, tant du point de vue disciplinaire qu’institutionnel. La présence d’agents non académiques, provenant de Brasilia, est aussi l’occasion d’organiser des ateliers de travail collectifs avec les agriculteurs. Par ailleurs, la coexistence sur le terrain, à partir d’affinités problématiques et méthodologiques, permet des échanges riches, en continu, basés sur les réalités locales.
135Je considère que, au lieu de proposer une « contrepartie » envers les villageois ou envers des gestionnaires de politiques publiques en échange de leurs « savoirs » ou de leurs « données », il importe, avant tout, de prendre leurs savoirs au sérieux, c’est-à-dire de prendre en compte véritablement leur raisonnement dans la conception des questions de recherche, dans les hypothèses, le choix des données et leurs analyses. Ceci implique d’apporter des informations à mes interlocuteurs, avant de vouloir en collecter, de dédier un temps spécifique à des entretiens individuels et collectifs pour débattre des questions de recherche, et d’accepter de changer de méthodes, d’équipe et d’objectifs en cours de route. Les relations de confiance se construisent dans le temps, et avec elles viennent les demandes qualifiées et les dialogues scientifiques autour de questions sensibles.
136Au fur et à mesure des terrains, j’ai essayé de développer cette posture, à partir d’une réflexion sur les processus de « consentement » et de « restitution » des résultats scientifiques. Entreprendre des recherches auprès des communautés locales est réglementé dans la législation brésilienne, notamment s’il s’agit d’accéder aux savoirs traditionnels, même sans collecte d’échantillon végétal ou animal37. Mais informer et recueillir le consentement de la population n’est pas suffisant pour mettre en place les conditions pour une recherche collaborative, même si les personnes présentes à la réunion de « lancement » donnent leur consentement et manifestent même un certain enthousiasme. Généralement, celles et ceux qui participent aux réunions ne représentent qu’une partie infime de la diversité des points de vue et des intérêts des habitants de la « communauté ». Comme ils et elles habitent parfois très loin les uns des autres, certains se déplacent rarement pour les réunions, mais ils(elles) ont pourtant beaucoup de choses à dire et à questionner. Il est alors nécessaire, sur chaque nouveau site (hameau, village) d’expliquer à nouveau les intentions initiales et leurs origines, de débattre réellement des objectifs des travaux de recherche, des recherches déjà réalisées sur ce thème, des limites, applications et formes de divulgation des résultats.
137Ainsi, le « consentement » et la « restitution » ne sont ni des formalités, ni des évènements ponctuels. Ils peuvent se confondre dans un processus continu, itératif, à réaliser tout au long du travail de recherche : il s’agit d’expliquer et de débattre le plus régulièrement possible (à chaque visite de terrain et/ou via téléphone/messagerie) des résultats obtenus, même les plus complexes, et écouter différents points de vue sur la façon de les compléter et/ou de les divulguer. Cela suppose que les périodes de terrain soient relativement régulières et, surtout, que les attendus soient clairement explicités dès le départ et tout au long du projet. De plus, cette « consultation permanente » ne doit pas se restreindre aux habitants des villages, car l’enjeu est aussi d’impliquer sans cesse les autres acteurs des territoires (gestionnaires d’aire protégée, représentant d’ONG locale, d’associations, etc.), notamment dans des territoires traversés par des tensions politiques, ce qui n’est toujours pas facile compte tenu du temps limité et des distances.
138Ce sont mes deux dernières expériences de terrain (Jalapão et ouest Bahia) qui ont a été les plus intéressantes de ce point de vue. Dans le Jalapão, la prise en compte des « théories locales » comme hypothèse de recherche (c’est-à-dire en les intégrant dans les protocoles de collecte systématique de données, par exemple dans des inventaires écologiques ou dans la cartographie), et la restitution des données « brutes » à chaque étape, par le biais de visites individuelles, nous a permis une certaine coproduction de résultats, valorisés, notamment, par la copublication avec les agriculteurs les plus impliqués. Dans l’ouest de Bahia, c’est l’évolution des thèmes et des méthodes de recherche, guidée par ces échanges, qui me semble particulièrement intéressant. La resitution collective a souvent été un point de départ pour de nouvelles problématiques de recherche, puisqu’elle a un effet performatif en réunissant diffrents acteurs autour d’un sujet.
139Une autre façon d’établir ce dialogue est d’encadrer de jeunes chercheurs en master, issus de villages amérindiens, quilombolas ou ruraux. J’ai pu constituer une petite équipe d’étudiants du MESPT autour des dynamiques des « systèmes agricoles traditionnels », grâce à des modules d’enseignement et des projets. J’ai pu accompagner deux de ces étudiants dans leurs villages respectifs, ce qui a nourri de riches échanges sur les principes et l’intérêt de la recherche scientifique. C’est principalement autour de l’histoire agraire de chaque territoire que j’ai pu travailler avec ces étudiants, notamment avec Diana Nascimento (TI Kaingang, RS), Dadiberto Pereira (Ilha do Capim, PA), Lourivaldo dos Santos (TQ Kalunga, TO), Valéria Porto (Quilombola, BA), Maria Aparecida Mendes (Quilombola, CE) et Rubem de Almeida (Geraizeiros, Norte MG). Ces collaborations n’ont débouché cependant que sur une seule publication commune (Eloy et al., 2020), ces étudiants étant happés par leurs responsabilités politiques. En somme, la question des dialogues entre savoirs dits « scientifiques » et savoirs dit « locaux » peut être un objet de recherche en soi, mais également un objectif pédagogique.
140L’expérience de recherche s’enrichit lorsque nous tentons de dépasser la relation « enquêteur/enquêté.e » afin d’établir un échange scientifique, même si cela est généralement ponctuel et limité à un nombre restreint d’individus. Toutefois, les difficultés que j’ai rencontrées m’ont appris que si ces échanges sont apparemment plus « horizontaux » et basés sur le respect mutuel, voire sur l’amitié, ils n’évacuent jamais les incompréhensions, tensions et jeux de pouvoir autour de la production et la reconnaissance des savoirs.
141Plus récemment, je m’intéresse aux représentations et pratiques des producteurs de soja et de leurs représentants. C’est un gage de rigueur, en effet, d’accorder notre attention à tous les acteurs impliqués dans les dynamiques territoriales, même (et surtout ?) si ces derniers sont « aux antipodes des préférences citoyennes du chercheur et de ses convictions idéologiques » (Olivier de Sardan, 2008, p. 326). Cependant, mener des enquêtes auprès des acteurs de la filière agro-industrielle est particulièrement délicat pour des universitaires, notamment en sciences sociales et de l’environnement (encadré 3).
142Cette démarche me semble indispensable dans un contexte d’inégalités foncières et économiques marquées et d’importance croissante de ces acteurs dans la gouvernance environnementale des frontières agricoles. Je soutiens l’intérêt de déployer des enquêtes des deux côtés de la frontière, car les producteurs de soja et leurs représentants sont bien trop souvent considérés comme des blocs homogènes, tout comme les communautés traditionnelles, alors que, des deux côtés, ces groupes sont traversés par des logiques diverses et des ambivalences.
Méthodes de collecte et traitement de données
Une démarche inductive
143La plupart de mes travaux se fondent sur une approche inductive, qui part des problématiques qui apparaissent sur le terrain. Je considère le terrain comme pratique de recherche, mais aussi comme support d’observation et de problématisation (Riaux et Massuel, 2014).
144En effet, un principe fondamental de la recherche en sciences sociales est le point de vue des acteurs. Il suppose de partir des questions ou des situations problématiques définies par les acteurs des territoires, qu’il s’agisse d’habitants, de décideurs politiques, d’agents privés ou publics, et quelles que soient les arènes spatiales, culturelles, institutionnelles et de pouvoir impliquées (Long, 2001). J’essaie d’adopter une démarche compréhensive, tentant de restituer les faits sociaux et les pratiques locales à partir de la façon dont les acteurs concernés (populations locales, gestionnaires de projets, responsables politiques) les vivent et les expriment, dans des situations particulières et face à des interlocuteurs qui ne sont pas neutres. En ce sens, cette posture espère prendre mieux en compte le caractère situé et non objectif de tout travail de production de connaissance (Haraway, 1988). Certains parlent de recherche située, « où on ne peut avancer que si on est dans le souci de savoir comment les acteurs s’en saisissent » (Lyet et Paturel, 2012, p. 255). Le travail de terrain ne va donc pas de soi : il repose sur des dialogues et des tensions, et doit faire émerger des voix multiples et des réalités contestées et partielles (Long, 2001 ; Olivier de Sardan, 2008).
145Ainsi, le terrain est pour moi de nature diverse ; il ne se cantonne pas aux exploitations agricoles, ni même aux zones rurales, mais correspond à des situations, des espaces et des lieux d’observation variés (réunion de ministère, foire agricole, marché, traversée d’une aire protégée, etc.) où des acteurs agissent et/ou se positionnent par rapport à des pratiques, des paysages, ou encore des problèmes et des projets.
146Le terrain est également un lieu de construction de l’interdisciplinarité : c’est en observant et en interprétant les mêmes phénomènes ou discours, par le biais de méthodes différentes, que le dialogue interdisciplinaire s’établit, notamment quand il s’agit d’interdisciplinarité élargie, associant sciences de la nature et sciences de la société (Jollivet, 1992 ; Riaux et Massuel, 2014).
147Le terrain est aussi le point de départ pour la mise en place de recherches en collaboration avec les acteurs locaux. Les démarches participatives et de recherche-action sont pertinentes et particulièrement répandues dans le développement rural et la gestion des ressources renouvelables depuis deux décennies, et ces termes recouvrent de multiples objectifs, modes opératoires et degrés d’implication des participants académiques et non académiques au processus de recherche et ses applications dans la durée (Jankowski et Le Marec, 2014). L’intérêt principal est que l’intégration de différents types de savoirs sur des questions communes permet de révéler des connaissances tacites, mais aussi d’en produire de nouvelles issues directement de ces interactions. Elle offre ainsi de nouvelles possibilités pour répondre à des problèmes locaux, mais également pour formuler de nouvelles questions et méthodes de recherches (op. cit.).
148Ces démarches n’échappent pourtant pas aux jeux de pouvoir, ni aux distances sociales, culturelles et cognitives entre le chercheur et le praticien. Comme indiqué précédemment, mon cheminement vers des expériences de recherche-action ou de recherche participative s’est heurté à de multiples difficultés, inhérentes à la « politique du terrain » (Olivier de Sardan, 2008) et à la nature même de ces projets dans lesquels j’ai été impliquée, de manière plus ou moins directe.
Une démarche comparative et itérative
149Comme indiqué précédemment, le choix de mes terrains au Brésil correspond moins à des choix raisonnés qu’au résultat d’opportunités qui se sont présentées et de partenariats guidés par mon engagement politique. Mais il répond aussi à ma curiosité d’observer des problèmes semblables dans des contextes socioculturels et géographiques différents. Ceci m’a amené à diversifier mes sites d’observation, en particulier dans les deux principaux biomes ayant polarisé mes travaux : l’Amazonie et le Cerrado (figure 5).
150Diversifier les terrains au sein d’un même pays, au sein des mêmes biomes (Amazonie, Cerrado), et au sein du même site d’enquête permet les analyses comparatives, mais sans chercher à aboutir à une lecture déterministe et prospective des phénomènes étudiés. Autrement dit, ma quête de comparaison au sein de l’Amazonie et du Cerrado ne vise pas à tirer des généralités sur les systèmes productifs des populations dites traditionnelles, ou encore sur les espaces qu’elles occupent, mais à repérer des situations (contraintes, opportunités, conjonctions, conflits) similaires, dans lesquelles différents groupes sociaux sont amenés à modifier et à transformer leurs pratiques productives et leurs représentations des rapports entre agriculture et environnement. Une hypothèse centrale dans cette démarche est que l’étude des pratiques productives dans leur diversité, leur complexité, et leur contexte historique et géographique, permet d’identifier des jeux de pouvoir autour de la définition des normes environnementales et des zonages associés, et leurs effets différenciés selon les lieux et groupes sociaux concernés. Dans le cadre de cet ouvrage, ma démarche consiste en une relecture ex post de ces terrains, grâce à la notion de marge. À l’échelle des biomes, on peut donc parler de « comparatisme externe » (Olivier de Sardan, 2008, p. 318), mettant en relation des données issues de terrains différents. Cette comparaison part de l’hypothèse que ces « terrains » font l’objet de processus de marginalisation, mais – comme déjà dit – sans chercher à aboutir à une lecture déterministe et prospective des phénomènes étudiés. L’objectif n’est pas de comparer systématiquement les données issues des différents terrains, dans la mesure où la nature et les conditions de recueil des données n’ont pas toujours été les mêmes, sans parler de contextes socioculturels trop différents.
151Mais mes résultats de recherches découlent également d’un comparatisme interne à chaque terrain, c’est-à-dire au niveau même de la production de données. Sur chaque terrain, j’ai essayé de multiplier les sites d’observation (alternance entre ville/village et forêt/gerais). Je soutiens l’idée que focaliser son regard au départ sur des zones circonscrites et singulières, puis suivre les pratiques agricoles dans les différents lieux de vie des groupes sociaux considérés, permet de saisir des processus clefs des transformations des systèmes agricoles traditionnels en lien avec les enjeux environnementaux.
152Cette démarche d’enquêtes multi-situées – dans le sens où elles visent à suivre dans l’espace un objet mobile (Baby-Collin et Cortes, 2019), permet de saisir les discours et pratiques d’acteurs situés à différents niveaux de gouvernance, et donc à explorer l’emboitement des échelles spatiales dans les processus observés. Je cherche à mettre en perspective des processus sociospatiaux de transformation, sans prétendre pour autant à des généralisations sur l’ensemble du territoire concerné.
Figure 5. – Localisation de mes terrains de recherche (2002-2020).

Réalisation : Ludivine Eloy, CNRS UMR ART-Dev, 2022.
Le dialogue entre sciences sociales et sciences biophysiques
Des méthodes hybrides
153Je tâche de combiner, selon les problématiques, des données de sciences sociales avec des données biophysiques, principalement en collaborant avec d’autres disciplines (écologie, botanique, hydrologie). Comme indiqué précédemment, la spatialisation des données est un des moyens que je privilégie pour favoriser cette interdisciplinarité élargie. Il me semble que cette interdisciplinarité, alliée à la variation d’échelles, révèle souvent les décalages entre savoirs scientifiques et savoirs locaux sur les questions environnementales.
154Le recours à la géomatique montre de grands avantages analytiques mais, malgré la précision croissante des données (résolution), il est toujours nécessaire d’avoir des données socioéconomiques et des observations de terrain (parcours commentés, interprétation d’images satellites à dire d’acteurs) pour saisir certaines dynamiques. Par exemple, la prédominance des technologies géospatiales dans les activités de surveillance de l’environnement limite la problématisation des risques d’incendie et de la déforestation au comportement des individus. Elle tient peu compte des dynamiques territoriales, de la diversité des systèmes productifs et des liens complexes entre pratiques agropastorales et dynamiques du paysage, tels que les comprennent les agriculteurs. Les technologies hybrides, qui intègrent à la fois des données de télédétection à l’échelle macro et des enquêtes ethnographiques et socioéconomiques à l’échelle locale, peuvent être plus efficaces pour comprendre les problèmes (Dennis et al., 2005 ; Sorrensen, 2009 ; Welch et al., 2022).
155Par ailleurs, la classification automatique d’images satellites, en amont, peut être problématique. Certaines classes de pixels peuvent en effet regrouper différents types de paysages et masquer des pratiques d’usage des ressources ; ou alors, à l’inverse, surestimer le déboisement. De fait, la définition même des classes de végétation (leurs noms, leur caractère naturel et anthropique) n’est pas neutre, car elle varie selon les acteurs considérés (Robbins, 2003). Travailler dans une savane tropicale, telle que le Cerrado, m’a permis de mieux saisir ces décalages, puisque l’interpénétration entre végétation naturelle et végétation cultivée est captée de façon variable selon les méthodes de classification automatique (résolution, modèles).
Des objets hybrides
156De manière assez intuitive, je me suis intéressée, durant mon parcours de recherche, à des objets qui se situent à l’interface entre le sauvage et le cultivé. Ils présentent aussi la particularité d’être propices au dialogue entre sciences sociales et sciences biophysiques, et à la combinaison entre données quantitatives et qualitatives.
L’agrobiodiversité : de l’inventaire au réseau de circulation
157Les objets biologiques que sont les espèces et variétés cultivées sont étudiés pour leur rôle central dans la sécurité alimentaire, dans le fonctionnement des agroécosystèmes et pour l’autonomie des agriculteurs familiaux (Altieri, 1999 ; Thrupp, 2000). Mais leur intérêt réside aussi dans le fait qu’ils « répondent à des critères culturels de production, de dénomination, de circulation, eux-mêmes en constante interaction avec les sociétés et les individus qui les produisent et les modèlent » (Emperaire, 2005, p. 143). Contrairement aux ressources issues de la biodiversité spontanée, l’agrobiodiversité, entendue ici comme l’ensemble des plantes cultivées en un lieu donné, est un objet construit intentionnellement. Par plante cultivée, j’entends donc toute plante située dans un espace transformé (jardin, cour, potager, etc.) et dont la présence est intentionnelle38 (Emperaire et al., 2016).
158Les travaux réalisés sur cet objet depuis une quinzaine d’années montrent que la circulation de ces plantes cultivées est loin de répondre seulement à des contraintes écologiques et productives ou de disponibilité, mais qu’elle repose sur des réseaux révélateurs de règles sociales et de réseaux d’échanges qui s’expriment dans un contexte géographique donné (Brush, 2000 ; Garine et al., 2005 ; Bazile, 2006 ; Emperaire, 2006 ; Heckler et Zent, 2008 ; Raimond et al., 2014). Au Brésil, et plus particulièrement en Amazonie, l’agrobiodiversité est indissociable de l’identité de chaque groupe social et des agroécosystèmes qu’il produit (Chernela, 1986 ; Elias et al., 2000 ; Emperaire, 2005 ; Robert et al., 2012 ; Adams et al., 2013 ; Fernandes, 2014 ; Cabral de Oliveira, 2016 ; Souza, 2017a ; Morim de Lima et al., 2018). Ces travaux permettent de mettre en évidence le gradient reliant le sauvage au domestique, et le rôle des pratiques paysannes de sélection, d’expérimentation et d’échange d’objets et de savoirs dans la production de la diversité (Denevan et Padoch, 1988 ; Dounias, 1996b ; Emperaire, 2005 ; Cunha, 2009).
159De fait, historiquement la conservation in situ39 de l’agrobiodiversité a toujours été négligée au profit de la conservation ex situ (dans des banques de germoplasme), le principal argument étant la vulnérabilité des systèmes agricoles traditionnels, riches en biodiversité, face à l’introduction d’espèces et de variétés « améliorées » (Wood et Lenné, 1997). Dans cette ligne de pensée, l’agriculture orientée principalement vers l’autoconsommation, notamment l’agriculture sur brûlis, qui génère et conserve la majeure partie de l’agrobiodiversité des zones tropicales (Padoch et Pinedo-Vasquez, 2010), serait en voie de disparition.
160Cependant, la conservation in situ est un processus dynamique, impliquant une incorporation sélective des innovations par des processus d’expérimentation (Brush, 1995 ; Wood et Lenné, 1997 ; Emperaire et al., 1998). Ces adaptations procèdent davantage par ajout de nouveaux éléments que par remplacement, et permettent parfois de maintenir une gamme de plantes ou de variétés.
161Considérer l’agrobiodiversité dans son ensemble (et non pas seulement une espèce clef, comme le manioc, par exemple) permet d’aborder la complexité et la transformation des systèmes agricoles, en considérant différentes échelles d’analyse (des plantes aux paysages cultivés) [Emperaire et Eloy, 2008]. Approcher la réalité agricole par la diversité des plantes cultivées et des paysages associés permet, en outre, de dépasser des visions quantitatives qui concluent souvent à la faible production (et donc à la pauvreté) des populations amérindiennes et paysannes (Brondizio, 2006), en mettant l’accent sur la dimension patrimoniale de cette diversité : constitution de collections, significations sociales et esthétiques associées, mémoire des personnes et des lieux (Emperaire, 2005 ; Nazarea, 2006).
162En termes de choix des données, la démarche40 consiste donc à appréhender les systèmes locaux de gestion de l’agrobiodiversité en prenant en compte à la fois (a) l’ensemble des plantes cultivées par les groupes humains considérés (inventaires) [b] les caractéristiques des espaces dans lesquels elles sont cultivées (parcours commentés dans tous les espaces cultivés du groupe domestique considéré) et (c) les réseaux d’échanges qui permettent la circulation et le maintien des plantes cultivées dans les terroirs. Les données, traitées et formalisées graphiquement avec le logiciel libre Pajek, révèlent les caractéristiques de ces réseaux, leur amplitude, la centralité de certains acteurs, leur caractère hiérarchisé ou non, etc. (Emperaire et al., 2016). L’originalité de cette démarche est d’appréhender la nature des relations mises en jeu, et non pas seulement l’apport quantitatif des différentes catégories de pourvoyeurs de plantes (Badstue et al., 2006).
Les mosaïques de brûlis
163Une mosaïque saisonnière de brûlis (seasonal burning mosaic, ou patch mosaic burning) est un paysage qui est « recréé annuellement, et qui contient des parcelles de végétation non brûlée, brûlée précocement et brûlée récemment » (Laris, 2002, p. 156). Ces mosaïques sont généralement observables dans les écosystèmes adaptés au feu, tels que les prairies et les savanes, où les habitants utilisent le feu de manière régulière et dans différentes unités paysagères pour diverses raisons : favoriser la repousse de l’herbe pour l’élevage pastoral, cueillette, chasse, pêche, déplacement, et communication (Mistry et Berardi, 2006 ; Eloy et al., 2021).
164Le brûlage saisonnier « en mosaïques » a des effets positifs sur la biodiversité et la prévention des incendies dans les savanes tropicales d’Australie (Russell-Smith et al., 1997 ; Bird et al., 2008), d’Afrique du Sud (Parr et Brockett, 1999), d’Afrique de l’Ouest (Mbow et al., 2000 ; Laris, 2002 ; Laris et al., 2015), et d’Amérique du Sud (Bilbao et al., 2010 ; Welch et al., 2013). La pyrodiversité désigne ainsi la combinaison entre la biodiversité et des régimes de feu dans les paysages (Bowman David et al., 2016).
165Ces mosaïques paysagères constituent un objet hybride, car elles incarnent une autre facette du gradient entre le cultivé et le sauvage, qui caractérise les systèmes agropastoraux de savane. L’analyse des pratiques de brûlis et les paysages associés vient combler des zones d’ombre. En effet, l’étude et les interventions sur les régimes sur les régimes de feu dans les aires protégées du Cerrado (et de l’Amérique latine en général) reposent généralement sur la télédétection (França, 2010 ; Pereira Júnior et al., 2013 ; Pereira Júnior et al., 2014), sans tenir compte des pratiques locales.
166Par ailleurs, la plupart des études sur les pratiques de brûlis dans le Cerrado se concentrent sur les territoires amérindiens (Posey, 1985 ; Mistry et al., 2005 ; Welch et al., 2013), mais on sait peu de choses sur les pratiques des communautés traditionnelles non indigènes, comme les quilombolas et autres communautés paysannes, qui occupent pourtant la plupart des espaces dits « conservés » du Cerrado (et de la Caatinga), et qui utilisent le feu pour la conduite des troupeaux, notamment. Certains travaux considèrent ces pratiques lorsqu’elles sont associées à l’agriculture et à la cueillette (Dias et al., 2006 ; Niemeyer, 2011 ; Steward et Lima, 2017), mais le feu pastoral demeure plus invisible. La complexité des savoirs et usages du feu, et leur importance pour l’élevage pastoral, sont pourtant bien décrites dans certains ouvrages d’histoire environnementale du Cerrado (Ribeiro, 1998 ; Ribeiro, 2005 ; Sluyter et Duvall, 2016). Enfin, les quelques travaux qui considèrent l’ensemble des usages du feu se cantonnent généralement à une liste de raisons pour ces usages (Mistry, 1998 ; Mistry et Bizerril, 2011 ; Pivello, 2011), sans mettre en évidence leur dimension spatio-temporelle et leur lien avec l’évolution des régimes de feu au cours du temps et à différentes échelles spatiales, comme certaines équipes de géographes savent le faire en Afrique de l’Ouest (Caillault et al., 2015 ; Laris et al., 2015).
167Ainsi, étudier les dimensions spatio-temporelles des pratiques d’usage du feu constitue un enjeu scientifique et méthodologique. Il constitue également un enjeu politique dans le Cerrado, pour deux raisons principales. Premièrement, c’est la légitimité des savoirs écologiques des éleveurs pour le contrôle des feux qui est en jeu, donc leurs droits fonciers. De fait, là où ils sont encore épargnés de la déforestation, les espaces pastoraux font l’objet d’appropriations par des acteurs et mécanismes de la conservation (institutions gestionnaires d’aires protégées, compensations environnementales d’entreprises agricoles) qui conduisent parfois à interdire ces pratiques. D’autre part, les mosaïques de brûlis constituent une entrée originale pour saisir et spatialiser les normes locales d’utilisation des parcours, et donc les modalités intracommunautaires de gestion de ressources habituellement qualifiées de « communs », mais qui doivent maintenant interagir avec les gestionnaires d’aires protégées et les chercheurs qui s’intéressent au contrôle des feux.
L’emboitement des unités sociales et des échelles spatiales d’analyse
168Mes recherches de doctorat m’ont conduit au constat que les niveaux de l’individu et du ménage rural, mobilisés comme unité d’analyse de base dans la méthode d’analyse-diagnostic de systèmes agraires, n’étaient pas suffisant pour comprendre les pratiques productives. Les évolutions contemporaines de nombreuses populations rurales plaident pour intégrer cette complexité, comme les inégalités de genre et de statuts, ou encore la diversification des revenus et multi-localisation (Cortes, 1995 ; Gastellu, 1997 ; Cortes, 1998, 2002a ; Dureau, 2002 ; Cochet, 2012). Dans de nombreux contextes, les stratégies familiales englobent plus que les activités agricoles et ne peuvent être comprises qu’à la lumière d’une perspective plus large, notamment celle du système d’activités (Paul et al., 1994). Cela demande donc d’observer les combinaisons d’activités et les pratiques collectives au sein d’unités sociales élargies, comme les familles étendues (ménages confédérés) et les entités villageoises (comunidades). Cette évolution m’a permis de dépasser les clivages entre mondes ruraux et urbains dans l’analyse des systèmes agraires, et de mettre en évidence les décalages entre les normes foncières officielles et les pratiques réelles d’appropriation des ressources (Eloy, 2005).
169J’ai ensuite adopté une démarche multi-scalaire sur mes différents terrains. Je collecte des données en partant de l’échelle micro-locale (plante, parcelle, exploitation), puis à l’échelle locale (territoire villageois, région agricole, bassin versant, aire protégée) et régionale (biome, état fédéré). Au niveau local, je réalise des entretiens formels, interactions informelles, des observations ethnographiques et l’analyse des paysages. Au niveau régional, je saisis les occasions pour m’entretenir avec d’autres acteurs (gestionnaires de projets et de politique publique, agents d’ONG, chercheurs) sur la problématique choisie. Je collecte également des données géographiques et statistiques afin de compléter et/ou confronter les discours avec des données quantifiables, ce qui me permet de produire des cartes, des tableaux ou graphiques de synthèse. Compiler des données secondaires au niveau national me permet d’expliquer ou de problématiser des situations locales.
170Le retour sur le terrain me permet de partager les résultats, d’approfondir certains entretiens et relevés, et de préciser les problématiques. C’est dans ces allers-retours entre l’analyse bibliographique, les données, le terrain et le partage des résultats intermédiaires avec les agriculteurs que je développe des outils méthodologiques spécifiques aux problématiques choisies.
La collecte et le traitement des données
171Le recueil de données repose sur des méthodes à la fois quantitatives et qualitatives (tableau 2). Il s’organise autour d’objets de recherche différents, qui n’ont pas tous été abordés sur chaque terrain.
Spatialisation et complémentarité des données
172Le premier point commun à ces méthodes est la production des données géoréférencées (droits fonciers, parcelles cultivées, agrobiodiversité, cicatrices de brûlis, etc.). Pour cela, je combine principalement deux procédés : le parcours commenté et l’interprétation d’images satellites à dire d’acteurs.
173Le parcours commenté consiste à se déplacer avec un habitant dans le paysage (à pied, en pirogue ou en voiture, sur son exploitation et/ou en dehors), munie d’un GPS, en faisant une lecture partagée41 du paysage (cahier couleur, figure 2). C’est l’occasion de saisir les différentes composantes paysagères et leurs noms locaux, de situer des évènements historiques (route, déforestation, etc.), de localiser des parcelles et des noms de lieux (toponymes42), comme par exemple les noms de rivières, de forêts, de villages, de sentiers. Ces toponymes font aussi l’objet d’une attention particulière pendant les récits de vie. L’interprétation d’images satellites à dire d’acteurs consiste à présenter une image satellite brute (généralement imprimée en format A3 ou A2 et plastifiée) à un ou plusieurs individus, à les aider à s’y localiser, et ensuite à le(s) laisser localiser les lieux importants et interpréter les discontinuités qui apparaissent (cahier couleur, figure 3). C’est aussi l’occasion de localiser des toponymes déjà cités lors d’entretiens, mais où il n’est pas possible de se rendre pour collecter un point GPS.
Figure 2. – Exemples de parcours commentés avec des agriculteurs et étudiants.

Clichés de Ludivine Eloy (2013, 2017, 2019).
Figure 3. – Exemples de situation d’interprétation d’images satellites à dire d’acteurs.

Clichés de Ludivine Eloy (2011-2019).
174J’utilise souvent des séries temporelles pour obtenir des récits sur l’histoire agraire (acteurs, évènement, etc.). Il ne s’agit donc pas à proprement parler de cartographie participative, qui impliquerait la production collective de cartes43. Avec le temps, j’ai opté pour privilégier les discussions individuelles (ou en groupe très restreint) autour de ces images, car la nécessité d’obtenir un consensus au cours de séances collectives de cartographie participative me semble source de non-dits, voire de conflits fonciers44. Les cartes produites sont, de toutes les façons, des ressources stratégiques pour ces acteurs du territoire, qui doivent pouvoir les utiliser comme bon leur semble. J’ai donc pris l’habitude de prendre des photos des images satellites annotées et de leur laisser les cartes, mais de ne jamais diffuser des cartes comportant des noms de propriétaires, puisque ces cartes sont toujours incomplètes.
175La production de ces données spatialisées est un moyen d’engager ou d’approfondir un dialogue avec les connaisseurs du territoire, de préférence après un ou plusieurs parcours commentés. Elle est aussi très utile pour collaborer avec les chercheurs d’autres disciplines qui, soit n’ont pas la curiosité ou les moyens techniques pour spatialiser leurs données (généralement les sciences sociales), soit ont des données géoréférencées, mais seulement à des échelles plus globales, ou seulement des données secondaires et/ou biophysiques (généralement en écologie, botanique, hydrologie).
Tableau 2. – Principales données collectées et méthodes associées.
Thème/objet | Dimensions | Données | Source | Technique de collecte des données | Traitement des données/produits | |
Paysages et systèmes productifs | Usages du sol/déforestation | Disposition et superficie (shapes) des différentes classes d’occupation du sol (pâturages, champs, etc.) et de végétation à différentes dates | Images satellites (Landsat) brutes | Interprétation d’images satellites à dire d’acteurs | Cartographie par SIG Stat. descriptives | |
Classification d’image satellitesa | ||||||
Données secondaires | Sites institutionnels (Mapbiomas, etc.) | |||||
Histoire agraire | Événements Lieux (toponymes) Acteurs institutionnels, trajectoires individuelles et projets | Terrain (données primaires) | Entretiens individuels et collectifs (histoires de vie, histoires de projets) | Frises chronologiques Cartes et schémas | ||
Documents | Analyse bibliographique | |||||
Pratiques agropastorales | Itinéraires techniques Structure des paysages (photos) et lieux (toponymes) Origine et choix des pratiques (raisons, procédés) Rendements et taille des parcelles | Données primaires (exploitation, forêt) | Lecture de paysage via parcours commentésb Observation participante et entretiens | Schémas-Calendriers Photos commentées Graphiques | ||
Agrobiodiversité | Diversité | Listes des espèces et variétés cultivées : nom local et id. botaniqueb Localisation des parcelles inventoriées | Parcours commentés + Inventaire avec agriculteur (trice) dans tous les lieux cultivés de chaque groupe domestique (GD) | Analyse qualitative et quantitative (comparaison inter et intrasite)d | ||
Circulation | Origine spatiale et sociale de chaque espèce/variété | Représentation graphique de réseau | ||||
Mosaïques de brûlis | Pratiques locales | Parcelles brûlées (+ date/motif) /échelle exploitation Calendrier d’alimentation du bétail | Parcours commentés Entretiens individuels et collectifs | Cartographie par SIG Schéma de déplacement bétail | ||
Régimes de feux | Saisonnalité et disposition des cicatrices de feu | Shape (res. 30 m) | Site INPE | Carto. et analyse quantitative | ||
Territorialités en réseau Migrations, mobilités, pluriactivité | Trajectoires migratoires | Généalogies Lieux habités par ego (+ de 1 an) et parents d’ego | Entretiens individuels | Cartes de trajectoire migratoire | ||
Mobilités | Lieux fréquentés par ego, motif et fréquence | Cartes de fréquence Schémas | ||||
Dispersion résidentielle et sources de revenu familial | Composition du groupe domestique (GD) et résidencesc Emplois rémunérés et lieux correspondants dans le GD Lieu de résidence des membres de la famille élargie | Cartes de flux | ||||
Normes foncières et environnementales | Règles officielles | Zonages et parcellaire Détenteur/nature des droits sur chaque unité foncière | Données cadastre (mairie, état, INCRA) | Cartographie par SIG | ||
Normes environnementales et zonages associés | Documents officiels | Analyse bibliographique | Frise chronologique Tableau comparatif | |||
Règles effectives | Représentations spatiales Arrangements locauxd Marqueurs d’occupation | Terrain (données primaires) | Parcours commentés Interprétation d’im. sat. à dire d’acteurs Entretiens individuels et collectifs | Croquis d’exploitation Croquis de territoire villageois | ||
En gras : collaborations avec d’autres disciplines. a. Collaborations avec des géomaticiens (Eloy et Le Tourneau, 2009 ; Eloy et al., 2012) ; b. Collaboration avec botaniste (Emperaire et Eloy, 2008 ; Eloy et Emperaire, 2011 ; Emperaire et al., 2016). L’identification botanique est réalisée grâce à des photographies, et non pas via des échantillons ; c. Ensemble des individus qui vivent et consomment en commun. Ce groupe peut être composé de plusieurs résidences, familles nucléaires, lieux de production et activités économiques (Eloy et al., 2005) ; d. Accords entre acteurs pour accéder à certaines ressources, plus ou moins formalisés (par ex. accords de métayage, autorisations, compensation de Réserves Légales, etc.) et lieux correspondants.
176Le deuxième point transversal à mes méthodes est la combinaison de jeux de données quantitatives et qualitatives, de façon à tirer parti de leurs complémentarités (Bryman, 1988). Pour cela, je mobilise diverses sources de données (terrains, bases de données secondaires, documents) et des procédés de recherches spécifiques (tableau 2).
L’échantillonnage par étape
177Tout comme le choix des sites d’enquêtes, ma démarche d’échantillonnage vise la constitution d’un corpus de données (observations, entretiens) qui vise un « un acte comparatif raisonné » (Olivier de Sardan, 2008).
178Une fois choisis les sites d’observation (villages, quartiers) en fonction de différents critères (contacts préalables, manifestation d’intérêt, accessibilité, situations contrastées), et après avoir réalisé quelques entretiens ciblés (histoire agraire, organisation sociale, problématiques locales) avec des personnes clefs, je réalise généralement un premier échantillonnage raisonné pour étudier les systèmes de production : parmi les familles disposées à me recevoir, je sélectionne celles-ceux qui représentent la plus grande diversité possible (localisation, paysage environnant, moyens, taille de l’exploitation, origine socioculturelle). En pratique, je fonctionne par itération et recoupement des informations, avec le procédé de la « boule de neige » (chaque interlocuteur indiquant un autre), en essayant de prioriser la diversité en fonction du temps imparti, des disponibilités de chacun(e) et des moyens de transport. Ces premiers entretiens concernent généralement les histoires de vie (trajectoires de migration), les modes d’accès et d’appropriation des espaces-ressources, ainsi que les pratiques agricoles des groupes familiaux.
179Après cette première étape, un deuxième échantillonnage raisonné me permet de sélectionner des familles avec lesquelles j’approfondis certains aspects, notamment avec le relevé systématique de données plus précises (inventaires d’agrobiodiversité, composition des revenus, parcelles brûlées, projets etc.)45.
180C’est, bien sûr, pendant mes recherches de doctorat que j’ai pu constituer les échantillons les plus grands et diversifiés. Depuis, je m’appuie sur des périodes de terrain plus courtes, qui se focalisent bien souvent sur quelques informateurs privilégiés, avec les risques de généralisation que cela implique. C’est pourquoi j’essaie le plus souvent d’accompagner les étudiants sur leur terrain ou d’« embarquer » des étudiants sur mes propres terrains, de façon à attirer leur attention sur la diversité des situations sociales et géographiques qu’il et elles doivent prendre en compte dans les territoires étudiés, et de l’importance de recouper les informations, pour ne pas se satisfaire des pratiques et points de vue de quelques individus concernant les phénomènes étudiés.
181En plus de cette « itération concrète », mes démarches relèvent également d’une « itération abstraite », qui consiste en un va-et-vient permanent entre problématiques, données, interprétations et résultats : « la production de données modifie la problématique qui modifie la production de données qui modifie la problématique » (Olivier de Sardan, 2008, p. 82). Le travail de terrain en équipe, les longs trajets et les moments de convivialité favorisent ces réflexions.
Entretiens individuels et collectifs
182La réalisation d’entretiens individuels fournit des informations riches et détaillées. Ces entretiens ne sont cependant pas toujours faciles à réaliser selon les contextes. J’essaie, dans la mesure du possible, d’organiser également des ateliers qui associent les différentes catégories d’acteurs du territoire, en plus des chercheurs, de façon à permettre que des points de vue ou des informations soient partagées sur une question donnée (cahier couleur, figure 4). C’est l’occasion de mettre en évidence la diversité des pratiques, des moment clef dans les transformations des systèmes agricoles, de faire émerger des controverses au sein de collectifs organisés, mais aussi de confronter différents types d’acteurs (agriculteurs, responsables politiques, gestionnaires d’aires protégées) autour d’une problématique, de faire émerger des divergences, et de planifier collectivement des activités.
Figure 4. – Exemples d’atelier collectifs réunissant chercheurs, agriculteurs et agricultrices et professionnels (agents de l’état, ONG).

Clichés de Natalie Unterstell (2006), Carlos Nery (2014) et de Ludivine Eloy (2006-2019).
183La combinaison de méthodes d’analyse qualitative et quantitative de ces données m’a permis d’analyser les transformations des systèmes agricoles dans deux grands types de marges : les zones périurbaines d’Amazonie (chapitre II) et les interstices du soja dans le Cerrado (chapitre III).
Notes de bas de page
1Le multiculturalisme peut être défini comme « l’action publique qui vise à transformer l’imbrication entre justice sociale et disqualification culturelle au sein d’une société » (Gros et Dumoulin, 2011, p. 14).
2Soulignons, à ce titre, le contraste avec la situation de la Guyane française, où les territoires amérindiens et noir-marrons ne sont pas officiellement reconnus en tant que tels (seulement des zones de droit d’usage pour les amérindiens), ni un système éducatif propre, puisqu’il ne peut y avoir en France de reconnaissance d’une communauté ou d’un groupe socioculturel (Tiouka, 2016).
3Les travaux cités sont issus d’une formation universitaire destinée en partie à ce public, le Mestrado em Sustentabilidade Junto à Povos e Territorios Tradicionais (MESPT), de l’université de Brasilia, dans lequel j’ai été impliquée depuis 2012.
4Par définition, l’essentialisation est l’acte de réduire un individu ou un phénomène à une seule de ses dimensions (La langue française, 2022). J. P. Olivier de Sardan parle de culturalisme, qui « rabat toute société (et la diversité des groupes de sous-cultures qui la composent) sur “un” système de valeurs culturelles ou de significations partagées, voire un “caractère national” » (Olivier de Sardan, 2008, p. 251).
5Les Yanomami, par exemple, jusqu’à la fin des années 1960, étaient considérés comme un peuple errant en lutte permanente pour leur survie dans des zones inhospitalières, l’archétype des « tribus marginales » d’Amazonie. Parce qu’ils ne maîtrisaient pas l’agriculture, croyait-on, ces groupes étaient condamnés à se déplacer dans la forêt à la recherche d’aliments, des ressources dispersées et saisonnières. Jusqu’à ce que, après la révélation de l’importance de l’agriculture dans leur système productif, ce soit le tour des partisans de la théorie des protéines comme facteur limitant de prendre la tête des récits scientifiques sur la mobilité des Yanomami. Cependant, la mobilité des Yanomami est un phénomène complexe, qui articule des aspects de leur propre organisation sociale, des éléments de leur système économique et des processus historiques (Senra, 2021).
6Ces représentations sont celles qui ont également modelé la géographie régionale française classique, également qualifiée de géographie humaine, puis d’une certaine manière la géographie coloniale du sous-développement et des terroirs, marquée par une prégnance du milieu dans la compréhension des sociétés humaines (Robic, Gosme et al., 2006).
7D’après J. P. Olivier de Sardan, la substantialisation des catégorisations sociales est un piège permanent des sciences sociales, qui « tend à traiter les idéaux-types indispensables à la pratique des sciences sociales comme des entités ayant une existence propre : une “société”, une “classe sociale”, une “culture”, ou un “peuple”, ces artefacts produits par les sciences sociales deviennent alors magiquement des sujets historiques dotés de volition, d’intentions, voire de sentiments » (Olivier de Sardan, 2008, p. 223-224).
8Les sociologues brésiliens tels que Diegues et Arruda, qui se positionnent en défenseurs de ces populations, ont tenté d’en définir des caractéristiques communes : « Populations de petits producteurs qui se sont formées pendant la période coloniale, souvent dans les interstices de la monoculture et d’autres cycles économiques. Avec un isolement relatif, ces populations ont développé des modes de vie particuliers qui impliquent une grande dépendance vis-à-vis des cycles naturels, une connaissance approfondie des cycles biologiques et des ressources naturelles […] la conservation des ressources naturelles fait partie intégrante de leur culture » (Diegues, 1996, p. 14-15). L’idée que ces groupes se caractérisent également par l’utilisation et la gestion durable de ressources communes (commons) est centrale (Diegues et Moreira, 2001 ; Benatti, 2003).
9Terme polysémique, qui désigne globalement la paysannerie amazonienne vivant en zone forestière (ribeirinhos), qui a émergé au cours des différents cycles d’exploitation des ressources naturelles, notamment du latex d’hévéa, et son lot d’asservissement et de dépendance personnelle (Parker, 1985 ; Grenand et Grenand, 1990 ; Emperaire, 1996). Bien que numériquement dominante, la société caboclo de Basse-Amazonie a été discursivement construite comme marginale, stagnante, passive, et au mieux comme une paysannerie affaiblie (Nugent, 1993).
10Ensemble des activités de prélèvement sur le milieu (produits d’origine non cultivée), à condition que ceux-ci soient intégrés dans l’économie de marché à l’échelle locale ou internationale. Le terme de cueillette est réservé aux activités dont les produits sont limités à l’usage domestique ou à un échange local (Emperaire, 1996).
11Par ailleurs, plusieurs économistes ont démontré le caractère non viable de l’extractivisme végétal, soulignant les risques d’une spécialisation productive (Homma, 1993 ; Aubertin, 1995 ; Aubertin, 2002 ; Geffray, 1996), sous-estimant peut-être la pluriactivité et la multi-localité de ces habitants.
12Principe qui consiste à créditer les cultures populaires du droit d’avoir un sens propre. Considérer que toutes les cultures se valent et méritent intérêt constitue « l’acte fondateur de l’anthropologie moderne par rupture avec l’epistemê évolutionniste commune à tous les pères fondateurs de la sociologie » (Olivier de Sardan, 2008, p. 211).
13Un élément central dans la promotion de ces techniques est la manière dont la production agricole est définie et mesurée à des fins de comparaison. Par exemple, ces mesures prennent souvent en compte uniquement la production en termes quantitatif (rendement) mais pas la diversité des espèces cultivées. De plus, ces mesures portent sur l’homogénéité et la planification des opérations culturales : elles valorisent un paysage esthétiquement aligné et technologiquement contrôlé. On aboutit ainsi à la désignation de zones forestières, d’abattis ou de recrûs forestiers comme improductifs (Brondizio, 2006).
14Contrairement d’ailleurs au recensement démographique qui inclue depuis 1991 la catégorie « indigena » (Azevedo, 2011), et prochainement la catégorie quilombola (Okamoto, Antunes et al., 2018), et au questionnaire des services sociaux (Cadastro Único para Programas Sociais) qui inclue également différentes catégories de populations traditionnelles (Brasil [MDS], 2014).
15Ce terme est préféré à celui de front, car « c’est rarement par une coupure brutale, mais plutôt par une progression plus ou moins rapide que l’on passe des espaces organisés à ceux qui le deviennent » (Deffontaines, 1996, p. 974).
16L’extractivisme dont il est question ici correspond à un mode industriel d’appropriation et d’extraction de ressources (matériaux physiques, énergie) depuis le milieu naturel, impliquant de grands volumes et intensités d’exploitation (Gudynas, 2018). Svampa inclut l’agro-industrie et la production de biocarburants dans sa compréhension du nouvel extractivisme en Amérique latine, impulsé par ce qu’elle appelle le « consensus sur les matières premières » (Svampa, 2015).
17En parallèle, la géographie de l’environnement est un autre champ de recherche qui s’intéresse aux processus de dégradation environnementale, mais dans une perspective moins historique et moins engagée politiquement : on remarque notamment les travaux sur les liens entre vulnérabilité sociale et risques environnementaux dans les zones urbaines (Cartier, Barcellos et al., 2009), et sur l’adaptation aux changements climatiques (Rodrigues-Filho, Lindoso et al., 2016).
18Au cœur de la littérature sur les formes quotidiennes de résistance se trouve l’idée que l’absence de confrontation ouverte et directe entre les subordonnés et les acteurs sociaux plus puissants n’est pas nécessairement synonyme de soumission de la part des premiers (Scott, 1985).
19D’après J. C. Passeron apud Olivier de Sardan (2008), l’attitude populiste en sciences sociales renvoie bien souvent à : « un incessant mouvement de bascule […] qui lie le populisme (assimilé […] à la mise en valeur de l’autonomie d’un peuple) et son pôle opposé, le misérabilisme (assimilé à la mise en valeur de l’exploitation/domination dont le peuple est victime) » (p. 216).
20Emperaire (2021, p. 207) remarque que « la catégorisation de la biodiversité entre instruments juridiques s’organise autour de l’opposition spontané/cultivé ou sauvage/domestiqué. Or, actuellement, qu’il s’agisse d’espèces ou d’écosystèmes, les connaissances scientifiques, en particulier issues de l’écologie historique de la génétique et de l’anthropologie, déconstruisent ces oppositions et catégories naturalistes ».
21Par exemple, dans la plus ancienne RESEX du Brésil (Acre), certaines familles de seringueiros (collecteurs de latex d’hévéa) adoptent l’élevage extensif (Salisbury et Schmink, 2007), ou dans la TI Pareci (MT), certaines familles adoptent le soja (Le Tourneau, 2014).
22Pris à la fois comme « milieu et système de relations » (George, 1971) apud (Blanc-Pamard, 1992, p. 310).
23L’intermédiarité insiste sur l’aspect hybride des territoires ainsi que sur les échanges qui structurent les territoires de marge entre plusieurs polarités (Merle, 2011).
24Soulignons également les travaux qui explorent la façon dont les marginalités se superposent et s’accumulent en fonction du genre, des lieux de vie, de la langue et de la couleur de la peau, a fait l’objet de développement récent. L’intersectionnalité permet de formuler des intérêts normatifs spécifiques, ceux de minorités situées à l’intersection des grands axes de structuration des inégalités sociales et dont les intérêts ne sont pas représentés par des mouvements sociaux (Crenshaw, 2005).
25Dit autrement : « Traditions articulate, selectively remember and connect pasts and presents » (op. cit., p. 475).
26Certains auteurs critiquent l’utilisation du terme Traditional Ecological Knowledge (TEK), qui les place dans une problématique de confrontation à la modernité en privilégiant une vision passéiste, et en les réduisant à un corpus de connaissances focalisé sur l’écologie scientifique, au lieu de prendre en compte leur caractère multidimensionnel, relationnel et dynamique (Caillon et Muller, 2015 ; Congretel et Pinton, 2020). La notion de « savoir local » est souvent préférée, mettant mieux en relation des configurations sociales avec leur environnement naturel (Congretel et Pinton, 2020).
27Le terme SAT a des similitudes avec la notion « d’agricultures singulières » (Mollard et Walter, 2008), qui sont étudiées non pas pour les « protéger à tout prix tel ou tel type d’agriculture mais plutôt de comprendre les principes qui les sous-tendent, de reconnaître la valeur des savoirs populaires et l’efficacité des modes de gestion paysanne, afin d’en tenir compte dans l’adaptation des modes d’agriculture traditionnels au monde moderne » (op. cit., p. 14).
28La territorialité humaine se définit avant tout par la relation qu’un groupe entretient avec les lieux et le système d’itinéraires qui quadrillent son espace (Raffestin, 1980), plus que par référence à des concepts biologiques d’appropriation et de frontières (Bonnemaison, 1992).
29La mobilité circulaire (ou circulation migratoire) fait référence à des mouvements qui sont généralement de courte durée, répétitifs ou cycliques par nature (Domenach et Picouet, 1987). Les « systèmes résidentiels » décrivent l’occupation partagée de plusieurs logements par les membres d’une famille élargie (Le Bris, Marie et al., 1985).
30Malgré ces interfaces avec les sciences biophysiques, je m’inscris dans le champ des sciences sociales. Le régime de scientificité auquel j’adhère est fondé sur l’historicité particulière des phénomènes sociaux, une démarche inductive basée sur l’observation de terrain et le point de vue des acteurs comme source principale de données empiriques, ainsi que sur le recours à la comparaison pour leur interprétation (Olivier de Sardan, 2008).
31J. P. Olivier de Sardan (2008) parle d’« un certain type de rapport fasciné (idéologique, moral, scientifique, politique) que des intellectuels nouent au moins symboliquement avec le “peuple” ». Le populisme en sciences sociales lie une cause (sociale, morale) à un projet scientifique focalisé sur l’analyse et la réhabilitation des « ressources propres aux dominés » et de leur autonomie (p. 236-238). Basée sur le principe moral fondateur de l’anthropologie contemporaine (le relativisme culturel), cette posture implique cependant, bien souvent, des biais dans la collecte de données empiriques et leur interprétation (le populisme cognitif). L’auteur nous met en garde notamment contre « l’acquisition de connaissances qui ne valent qu’en ce qu’elles définissent un ensemble social très spécifié dans le temps et dans l’espace » (p. 238), et qui sont pourtant souvent érigées en généralités et idéalisées.
32J’ai utilisé pourtant l’expression « On the margins of soy farms » dans le titre d’un article dans Journal of Peasant Studies paru en 2016, sans vraiment développer la notion de marge, ce qui avait d’ailleurs suscité des questions de la part d’un des évaluateurs.
33Pour certains auteurs, la mobilité des hommes et de l’économie dans le monde actuel relève plus du réseau et rendent inopérante les découpages et représentations géographiques, et par là l’utilisation de la notion de territoire (Alphandéry et Bergues, 2004). Pour Bonnemaison (1996), le concept de territoire dépasse la représentation bidimensionnelle dans l’espace géographique car « l’appartenance à un territoire relève de la représentation » (p. 8). Ainsi, il renvoie à une réalité non bornée strictement par des frontières, mais discontinue, mouvante, parfois réticulaire, composée d’ensemble de « lieux qui fondent les identités locales et ressort secret de leur survie » (op. cit., p. 9).
34Mestrado em Sustentabilidade Junto a Povos e Territórios Tradicionais, de l’université de Brasilia [http://www.mespt.unb.br]), appelé depuis 2019 le Programa de Pós-Graduação em Sustentabilidade Junto a Povos e Territórios Tradicionais (PPG-PCT), puisqu’il prévoit d’ouvrir un promotion de doctorat.
35[http://mshsud.tv/spip.php?article1060], (consulté le 12 août 2022) ; [https://www.inshs.cnrs.fr/fr/cnrsinfo/la-surexploitation-de-leau-dans-les-frontieres-agricoles-le-cas-du-cerrado-bresilien], (consulté le 12 août 2022) ; [https://www.youtube.com/watch?v=e4dHqJ082zA], (consulté le 12 août 2022) ; [https://lejournal.cnrs.fr/billets/comment-lutter-contre-le-deboisement-en-amazonie], (consulté le 12 août 2022).
36Dans le Haut Rio Negro, dans le contexte multiethnique de la région urbaine et périurbaine de São Gabriel da Cachoeira, une partie du travail de terrain du projet « agrobiodiversidade no Alto Rio Negro » (2005-2007) a été réalisée par quatre jeunes chercheurs amérindiens, parlant des langues différentes, qui ont travaillé avec des agriculteurs de la même langue, mais pas forcément de la même ethnie.
37D’après la loi 13.213/2015, tout chercheur accédant aux savoirs traditionnels associés au patrimoine génétique doit recueillir le « consentement préalable en connaissance de cause (consentimento prévio informado) : consentement formel, préalablement accordé par une population autochtone ou une communauté traditionnelle conformément à leurs usages, coutumes et traditions ou aux protocoles communautaires ». Le Conseil national du patrimoine génétique (CGEN), dépendant du ministère de l’Environnement est responsable de la dispense de cette autorisation. Ayant dû faire ou accompagner trois fois ce processus de demande d’autorisation au CGEN dans le cadre du programme Populations, agrobiodiversité et connaissances traditionnelles associées (PACTA) et l’encadrement d’une doctorante, j’ai ensuite adopté les principes fondamentaux de cette procédure. Avant de commencer les entretiens, il s’agit de se réunir avec les habitants de la « communauté » (en impliquant les leaders, les femmes et les chercheurs/étudiants locaux) pour débattre des objectifs, de la méthodologie à adopter et des modes de divulgation et de valorisation des résultats, de façon à respecter leurs droits de propriété intellectuelle. Il faut traduire dans la langue locale les informations de la réunion, si nécessaire, et informer la communauté de son droit à refuser le projet de recherche et/ou à refuser que leur nom et lieux de vie soient indiqués dans les résultats rendus publics. Ces discussions, accords ou divergences doivent faire l’objet d’un rapport de réunion qui doit être ensuite signé par tous les participants. Au moins une réunion de restitution et d’évaluation du projet est indispensable.
38Cette définition permet d’aborder l’agrobiodiversité dans un sens large, c’est-à-dire de considérer dans les inventaires aussi bien les plantes qui sont semées ou transplantées que celles qui sont nées sur place (ingá, goyavier, etc.) et conservées intentionnellement (protégées contre le feu, arrosées, etc.), ou encore celles qui résultent d’une occupation antérieure (cuieira, châtaignier, etc.) [Emperaire, Eloy et al., 2016]. Ce terme n’englobe pas que les espèces alimentaires, mais aussi les espèces ornementales, condimentaires, fourragères, etc. et n’exclut pas les espèces dites « exotiques ». Particulièrement étudié dans le champ de l’ethnobotanique (Haudricourt et Hédin, 1987 [1943]), le fait de favoriser des espèces sans pour autant les planter renvoie à une grande diversité de pratiques et de paysages dans les zones tropicales, parfois appelée para-culture ou de semi-domestication (Tsing, 2012b ; Dounias, 1996a ; Denevan et Padoch, 1988). En revanche, le critère d’intentionnalité humaine exclut les espèces qui prolifèrent « seules », ou en partenariat avec d’autres espèces non humaines, dans des espaces transformés par l’homme (notamment les forêts secondaires), comme l’exemple du dendê dans le sud de Bahia (Cardoso, 2016) ou de la Castanheira dans les territoires quilombola du Pará (Scaramuzzi, 2020).
39Selon la Convention sur la diversité biologique, la conservation in situ des plantes cultivées correspond à la conservation de cette diversité dans les zones où les variétés ont développé leurs propriétés distinctives (Nations unies, 1992), c’est-à-dire dans les espaces cultivés par les agriculteurs, et non pas dans des stations expérimentales ou des banques de germoplasme.
40Issue d’une construction collective dans le cadre du programme « Populations, Agrobiodiversité et Connaissances Traditionnelles en Amazonie Brésilienne » PACTA.
41L’anthropologue Thiago Cardoso parle de « l’art de percevoir en mouvement » comme une façon de « rechercher le dynamisme et les rythmes […] qui collaborent à la création et au démantèlement de la vie dans le paysage » (Cardoso, 2016, p. 1).
42Les toponymes, particulièrement utilisés en géographie culturelle, révèlent un ensemble de savoirs vernaculaires associés à des lieux, qui ne sont souvent pas des discours directs sur le territoire, mais qui constituent un savoir géographique et écologique (Collignon, 1996). La toponymie implique également des enjeux politiques importants (Giraut, Houssay-Holzschuch et al., 2008 ; Collignon, 2005).
43Bien que, dans le cadre de mes collaborations avec l’ISA et dans le projet USART j’ai été amenée à en organiser.
44L’évaluation d’une expérience de cartographie participative sur la zone périurbaine de Santa Isabel do Rio Negro (2014) par Carlos Nery (président de l’association amérindienne régionale) est éloquente : « Faire des cartes est une nouveauté pour nous. Nous pouvons les utiliser pour notre plan de sauvegarde. Savoir où les personnes cultivent c’est important. Aucune institution de la ville ne dispose de ces données. Personne ne sait qui est propriétaire de ces terres. »
45Par exemple, sur le terrain à Cruzeiro do Sul, la première enquête visait à caractériser les systèmes de production, l’organisation spatiale des espaces cultivés et les systèmes de mobilité du chef de ménage (trajectoire migratoire, localisation des maisons et des sites de production, déplacements). Nous avons interrogé 38 agriculteurs répartis dans trois périmètres de colonisation agricole, créés respectivement dans les décennies 1960, 1980 et 2000 et présentant des degrés d’accessibilité depuis la ville et de déforestation décroissants. Pour la deuxième enquête, nous avons sélectionné 11 familles (réparties dans ces 3 localités) pour faire un inventaire ethnobotanique détaillée de l’agrobiodiversité, en recueillant les noms de toutes les plantes cultivées, leurs utilisations et leurs origines sociales (qui l’a donné ?) et spatiales (où ?), ainsi qu’une photo de chaque plante, de façon à procéder ensuite à leur identification botanique (Eloy et Emperaire, 2011).
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