Préface
p. 15-18
Texte intégral
1La thématique de cet ouvrage – l’agriculture et l’environnement au Brésil – n’est pas inédite. Depuis les travaux pionniers de Pierre Monbeig, nombre de géographes français.es ont contribué à nourrir les connaissances sur cette question : Hervé Théry, Martine Droulers, François-Michel Le Tourneau, Xavier Arnaud de Sartre, Christophe Albaladejo, Pierre Gautreau, Eve Anne Bülher, entre autres.
2Ce qui est inédit, en revanche, c’est la lecture que Ludivine Eloy en propose. C’est la manière dont elle renouvelle le regard géographique porté sur les dynamiques agricoles et environnementales brésiliennes, à partir de son expérience de plus de vingt ans de recherches menées au Brésil. Depuis sa thèse de doctorat sur l’agriculture amérindienne en Amazonie soutenue en 2005 à l’Institut des hautes études d’Amérique latine, Ludivine Eloy n’a cessé d’arpenter communautés rurales, villages et parcelles du vaste nord du Brésil, explorant la grande diversité des réalités géographiques (Alto Rio Negro dans l’Amazonas, Cruzeiro do Sul dans l’Acre, Trombetas dans le Pará, haute et moyenne vallée du São Francisco dans la Bahia, Jalapão dans le Tocantins, Chapada Gaúcha dans le nord du Minas Gerais, Mambaí dans le Goiás, centre du Roraima…) et socioculturelles du pays (Amérindiens, quilombolas, geraizeiros, agriculteurs familiaux, grands producteurs de soja).
3L’originalité de cet ouvrage tient tout d’abord à la posture interdisciplinaire de l’auteure. Si Ludivine Eloy inscrit clairement ses travaux dans le champ de la géographie sociale, comme science de l’espace centrée sur les pratiques et les représentations, elle nourrit son propos par les apports de l’agronomie, l’écologie, l’anthropologie et la science politique. En faisant dialoguer sciences sociales et sciences de la nature, elle engage ainsi une approche à la fois multidimensionnelle et pluriséculaire du lien entre agriculture et environnement. La force du propos tient notamment au souci de « confronter les dynamiques des systèmes agropastoraux à la mise en œuvre locale et concrète des politiques agro-environnementales, en considérant trois principales échelles : régionale (biome, état fédéré), locale (région agricole, bassin-versant, aire protégée) et microlocale (exploitation, parcelle, plante). »
4La singularité de cet ouvrage tient ensuite à la démarche que l’on pourrait dire « déconstructiviste » de Ludivine Eloy. Partons du titre : le « vert des cartes ». Le vert renvoie aux espaces forestiers, naturels et cultivés des régions concernées par cet ouvrage, l’Amazonie et le Cerrado. Or, nous dit l’auteure, c’est le blanc des cartes qui généralement distingue ces territoires, en tant qu’ils sont traditionnellement considérés comme des espaces de marge et des confins du Brésil, faiblement peuplés, peu anthropisés, éloignés des pôles de développement et offrant des terres de réserve. Pourtant, comme l’écrit Ludivine Eloy dès les premières pages, « la réalité actuelle ne cadre plus avec les représentations communes des marges territoriales brésiliennes ». Les mutations de ces territoires au cours des vingt dernières années, au cœur de l’agenda des politiques publiques, cristallisent de nombreux enjeux d’ordre à la fois économique, social et environnemental : insertion de l’agriculture dans les chaînes globalisées, avancée des fronts de l’agro-industrie, intensification et mécanisation, déforestation, urbanisation, mais aussi déploiement d’instruments de régulation environnementale (expansion des aires protégées, « réserves légales » des propriétés) et reconnaissance des droits des minorités (délimitation de territoires amérindiens, légifération de l’usage des ressources).
5Dans ce contexte, Ludivine Eloy nous propose de déconstruire les catégories communes de la géographie – centre, périphérie, marge –, et de penser l’Amazonie et le Cerrado brésilien comme des « marges différence » ; c’est-à-dire des marges, certes, mais où ce qui est différent et peu visible mérite attention. Ludivine Eloy interroge ainsi « l’invisibilité persistante des pratiques et savoirs environnementaux dits « traditionnels » au Brésil, malgré la reconnaissance de catégories identitaires et de droits territoriaux spécifiques aux populations qui occupent ces espaces ». Plus exactement, elle nous invite à regarder autrement ces territoires des marges, à regarder les pratiques et représentations des sociétés dites « traditionnelles » – amérindiennes et paysannes –, dont les systèmes productifs « échappent aux terrains de prédilection des spécialistes des fronts pionniers et de l’agriculture familiale », et dont elle donne à voir d’autres manières de cultiver, de gérer les ressources, de s’adapter et d’habiter l’espace.
6En s’intéressant à la manière dont les habitants « pensent et agissent sur les transformations socio-environnementales, observées et vécues au quotidien », à leur capacité d’innovation et leur agencéité, ce sont des processus discrets et subtils, mais pourtant fondamentaux, qui sont ici décryptés : les dynamiques des territoires du soja dans le Cerrado où coexistent, d’un côté, grandes exploitations agro-industrielles dévoreuses d’espace et de ressources et, de l’autre, communautés « traditionnelles » reléguées aux espaces interstitiels ; les territorialités et les pratiques circulatoires des populations péri-urbaines qui, en articulant villes et forêts, sont gestionnaires et transmettrices de biodiversité ; ou encore celles autour de la gestion de l’eau ou du feu ouvrant la voie à une réflexion sur qui, comment et pour qui se construisent les normes environnementales.
7C’est aussi toute la question des rapports de pouvoir et de domination qui est traversée par le propos de cet ouvrage ; ceux qui s’exercent dans les formes d’appropriation de la ressource, les inégalités foncières, l’injustice des normes environnementales pour les plus pauvres, etc. Mais, là encore, l’auteure déconstruit certaines visions binaires et dualistes – entre oppression et résistance – qui traversent la littérature scientifique ou les discours militants. S’écartant d’une approche restreinte à la subalternité des populations « en marge », elle décrypte toute la complexité, les enchevêtrements et les ambivalences des mécanismes sociospatiaux qui éclairent ces rapports de pouvoir.
8La dernière marque identitaire de cet ouvrage, et non des moindres, tient à la pluralité des outils méthodologiques mobilisés et la portée réflexive de la démarche. Ludivine Eloy nous offre ici une géographie minutieuse, incarnée, soucieuse de la preuve par le terrain. Les paroles et récits recueillies, les pratiques et les paysages observées, les parcours commentés, les relevés de données de terrain et leur spatialisation, les trajectoires reconstituées, etc. sont autant de méthodes qui donnent chair au territoire et force à la démonstration. En même temps, l’auteure nous donne à voir une géographie humble et prudente face à la posture et l’engagement de la chercheure sur son terrain, à la difficulté de faire « avec » les acteurs du territoire, la société civile et les habitants.
9Cette manière de faire de la géographie, à n’en pas douter, sera source d’inspiration pour les futures générations de chercheurs.
Auteur
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Geneviève Cortes
Université Paul-Valéry de Montpellier 3.
Professeure de géographie à l’université Paul-Valéry de Montpellier 3
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