Préface
p. 7-9
Texte intégral
1Napoléon Ier n’aimait guère les écrivains, et encore moins ceux qui s’exprimaient dans la presse, et l’une des premières mesures adoptées au lendemain du coup d’État du 18 Brumaire fut la suppression de soixante des soixante-treize journaux politiques publiés dans le département de la Seine. C’en était fini de ce premier âge d’or de la presse d’opinion qui avait connu son apogée en 1789-1792, et le décret du 5 février 1810 allait faire entrer la France dans un régime d’encadrement administratif de l’imprimerie et de la librairie qui allait durer soixante-dix ans. Tous ces faits sont bien connus et l’on sait qu’il faudra attendre le vote de la loi du 29 juillet 1881 pour qu’enfin le pays redécouvre une véritable liberté en matière de publication et d’affichage des idées ou des opinions. C’est à cette date en effet, et non au lendemain du 10 septembre 1870 qui voit disparaître le brevet de libraire – et d’imprimeur – que les derniers inspecteurs de la librairie sont mis à la retraite ou versés dans d’autres services. Toutefois, si l’Histoire de l’édition française, l’Histoire de la librairie française et le Dictionnaire d’histoire culturelle de la France contemporaine pour ce qui est de la censure avaient permis de faire le point sur la mise en place de ces législations policières et leur évolution tout au long du xixe siècle, il manquait une étude portant sur Napoléon et le livre et allant des débuts du Consulat à la fin de l’Empire. C’est chose faite avec le livre de Patricia Sorel qui décrit minutieusement, dans son premier chapitre, la législation adoptée de 1799 à 1810, puis, dans le deuxième, la censure, officiellement, ou plutôt juridiquement rétablie en 1810, avant d’étudier les livres censurés et de terminer par la suppression de la censure en 1814-1815.
2Grâce à son excellente connaissance des archives, celles de la Secrétairerie d’État et du cabinet de l’Empereur (AF/IV), celles de l’imprimerie, de la librairie, de la presse et de la censure, la précieuse série F/18, et celles de la police (F/7 pour la Police générale ou le ministère de l’Intérieur, et préfecture de police de Paris), et des travaux concernant ces questions, Patricia Sorel comble ainsi un vide historiographique tout en s’attaquant au mythe selon lequel Napoléon ne se serait intéressé qu’à l’encadrement de la presse et non à la police de l’esprit. « Le contrôle des livres est en effet un instrument essentiel du système de propagande napoléonien » écrit l’auteure qui voit dans la réinstauration de la censure un révélateur de l’autoritarisme impérial et un reflet non moins sensible de son idéologie. Bien résolue à modifier en profondeur l’état des esprits, la proclamation des consuls n’avait-elle pas prévenu : « La Révolution est fixée aux principes qui l’ont commencée : elle est finie. » Désormais, en s’appuyant sur « ces masses de granit » que seront à la fois les institutions et les lois, mais aussi les élites sociales qui avaient profité du formidable transfert de propriétés consécutif à l’ébranlement révolutionnaire des années 1789-1799, le Premier Consul puis l’Empereur allaient gouverner sans que les oppositions puissent disposer de la puissance de l’écrit pour exprimer leur opinion. Républicains et royalistes étaient mis hors la loi et, si les seconds se rallieront, pour partie, au régime, ou demeureront en exil, les premiers n’auront même plus le loisir d’utiliser Liège, Genève ou Amsterdam, comme ils l’avaient fait avant la chute de l’Ancien Régime, puisque ces villes sont désormais sous le contrôle de la police impériale. Seule l’Angleterre continuera à imprimer une prose et des caricatures hostiles au « Bonaparte », mais le blocus continental ne facilitera pas leur introduction en France.
3En revenant sur la mise en place des deux polices napoléoniennes, celle du ministère qui porte ce nom et celle qui est particulière, dès 1800, à la préfecture de police de la capitale, Patricia Sorel montre aussi comment Napoléon sut jouer des haines que se vouaient Fouché d’un côté et Fiévée de l’autre, ce dernier prenant pour modèle le système qui existait avant 1789 et qui inspirera très largement le long décret du 5 février 1810. En rappelant que l’empereur assista aux douze séances du Conseil d’État qui préparèrent et accompagnèrent, du 26 août 1808 au 13 décembre 1811, l’instauration de cette législation liberticide, l’historienne fournit la démonstration que l’on attendait de l’attention de Napoléon Ier aux questions de police du livre. Comme on s’en doutait, les imprimeurs ne s’opposèrent guère à ces mesures qui, en instaurant la censure préventive, évitaient la saisie des volumes, beaucoup plus coûteuse qu’une surveillance des manuscrits et des déclarations préalables à l’impression des écrits. Certes, la présence des inspecteurs de la librairie pouvait déplaire et déranger des professionnels dont peu s’intéressaient au contenu des textes qu’ils mettaient en fabrication, mais les chambres syndicales s’étaient accommodées de ce régime avant la Révolution, et les imprimeurs n’avaient aucune raison de contester une législation qui renforçait l’endogamie et le malthusianisme caractéristiques de ce milieu depuis le xvie siècle. Une évolution de la production sortie des imprimeries entraînait cependant un surcroît de surveillance : elle concernait la fabrication et la diffusion des chansons, des complaintes, des almanachs et de tous ces menus ouvrages qui n’ont cessé de voir leur nombre augmenter depuis le milieu du xviiie siècle. Même les livres d’Église devront passer entre les mains des censeurs car, si Napoléon abandonnait la religion aux évêques, il n’était pas question de leur confier la morale, du ressort des autorités civiles en régime concordataire.
4Pour terminer la Révolution et unir tous les Français, mieux valait éviter de leur donner à lire trop d’ouvrages critiques. Aussi confia-t-on à la direction de la Librairie, au ministère de l’Intérieur, le contrôle permanent de la production qui visait à susciter une autocensure souhaitée par Napoléon. Ses démêlés avec Madame de Staël et ses relations, plus amicales, avec Madame de Genlis, le prouvent. Il n’avait cure des nuances et ne souhaitait nullement laisser s’exprimer des femmes qui prétendaient incarner l’esprit du temps. Il n’appréciait guère non plus les tentatives de produire une histoire critique de la période révolutionnaire dont il ne voulait pas que l’on en connût les aspects les plus dérangeants. Chateaubriand fut frappé, quant à lui, pour avoir transposé à l’époque où Tacite rédigeait la chronique incendiaire du siècle de Néron, sa critique de Napoléon, mais les historiens à l’échine plus souple purent s’exprimer sans trop de difficultés. Sur le chapitre des mœurs, l’Empire se montra moins libéral et moins tolérant que les derniers ministres de Louis XVI, et Pigault-Lebrun et son éditeur, Barba, subirent plus d’une fois les foudres du pouvoir. Cela n’empêcha pas la circulation ni l’impression d’écrits licencieux – on disait « philosophiques » avant 1789 – ni celle de brochures ou de livres anticléricaux et matérialistes. Cela confirme d’ailleurs l’incapacité d’un régime autoritaire à interdire totalement la diffusion d’imprimés contraires à ses vœux, mais les censeurs et les inspecteurs de la librairie parvinrent en grande partie à leur but en limitant singulièrement l’accès de la population à des écrits qui auraient pu la mettre en état de contester le régime. Si la censure finit par disparaître, au moins dans son aspect juridique, pendant les Cent Jours, c’est que la chute de l’Aigle avait en partie porté ses fruits et qu’il fallait donner des gages à la liberté pour regagner la confiance des Français. Il était cependant trop tard, mais l’Empire allait voir sa législation perdurer pendant près de soixante-dix ans, ce qui ramène aux masses de granit et au souhait de Napoléon de laisser derrière lui une œuvre quasi définitive.
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