Introduction de la troisième partie
p. 117-120
Texte intégral
1Depuis la fin du xixe siècle, se sont multipliés tout un ensemble de travaux, d’essence apologétique, sur la contribution des huguenots au développement économique, social et culturel de leurs territoires d’accueil, après qu’ils aient quitté le royaume de France, au lendemain de la révocation de l’édit de Nantes. Cette littérature a très largement contribué à l’établissement d’une « légende dorée » du « Refuge », qui perdure encore dans les esprits de bien des descendants de huguenots, en contradiction parfois avec les acquis de la recherche universitaire. Les généralisations abusives pullulent et font fi de toute nuance : les « réfugiés » français sont ainsi parés de toutes les vertus. Ils sont présentés comme de durs et infatigables travailleurs. Ils seraient dotés d’un courage indéfectible, d’une puissante volonté, d’une morale irréprochable et d’un sens inné de la justice. Ils se distingueraient des autres par leur grande probité, leur persévérance et un attachement sans faille à l’idée de liberté. De nombreux autres qualificatifs sont employés, jusqu’à nos jours1, pour les caractériser : le contrôle de soi, la foi, la chasteté, le respect d’autrui, la frugalité, la sobriété, l’« industrie2 », ou encore la fierté, l’adresse et la circonspection… Certains n’hésitent d’ailleurs pas à évoquer l’existence d’une véritable « race huguenote3 » ! Ces qualités, censés rejaillir sur leurs descendants, auraient été très bénéfiques pour les autres groupes avec lesquels ils se sont mêlés. Ils auraient ainsi activement contribué au bien-être et à la prospérité des territoires qui les ont accueillis. Ils auraient notamment eu un rôle de premier plan dans la construction de la société américaine, auxquelles ils se seraient rapidement et parfaitement intégrés. Dans un tel cadre, les traces matérielles de ce passé – le bonheur retrouvé achevant toute une série d’épreuves rédemptrices – apparaissent, de part et d’autre de l’Atlantique, comme autant de témoignages à conserver et à promouvoir : les patrimoines de la répression (en France) et du renouveau (dans les « pays du Refuge ») étant étroitement et automatiquement associés à un devoir de mémoire envers les glorieux ancêtres…
2Bien des descendants de « réfugiés » français trouvent dans l’histoire huguenote des messages qui confortent leurs propres valeurs. Il en est ainsi du Refuge salvateur : la figure du huguenot persécuté, qui fuit la France pour se réfugier outre-Atlantique, fait partie intégrante des mythes fondateurs américains. Après avoir affronté les épreuves (exil forcé, voyage difficile), cet « exilé pour la foi » aurait fini par trouver le bonheur grâce à son travail, à sa persévérance et à l’hospitalité des territoires d’accueil. Il suscite l’émotion patriotique et ses qualités sont présentées comme inhérentes à la nation américaine : la foi, la tolérance, l’effort, la résistance à l’oppression, la réussite économique, elle-même indissociable de l’esprit d’entreprise… Les huguenots auraient même été des précurseurs, comme le souligne encore la réplique de la « colonne Ribault4 », installée à Mayport, en 1924, par les antennes floridiennes des Daughters of the American Revolution. Cette puissante association (actuellement forte d’environ 200 000 membres, présents dans tous les États américains) avait pour objectif de « mettre en lumière les débuts de la colonisation européenne de la Floride par les protestants – pour l’amour de la liberté religieuse – et de rappeler aux Américains que cette colonie a été créée un demi-siècle avant la colonie de Plymouth [Jamestown]5 ». En 1953, une nouvelle antenne floridienne est créée (à Nepture Beach) : la Jean Ribault Chapter. Elle choisit alors son nom « en l’honneur de Jean Ribault, le huguenot français, qui est venu sur les bords du fleuve St. Johns, en 1562, en quête de liberté religieuse pour lui-même et pour les braves gens qui l’accompagnaient » : ce choix semblait alors parfaitement compatible avec les principes fondateurs – « historiques, éducatifs et patriotiques » – de la Société nationale, qui « est au service de la nation » depuis sa création (1890) et qui a pour objectif de « perpétuer la mémoire et l’esprit des hommes et des femmes qui ont fait notre Indépendance américaine6 ». Or, il est désormais acquis que les expéditions de Jean Ribault et de René de Laudonnière n’avaient pas pour finalité de trouver une terre de refuge, où les huguenots auraient pu pratiquer leur culte en toute liberté, mais d’installer en Amérique de véritables bases navales, destinées – y compris par la piraterie – à remettre en cause le traité de Tordesillas7 … Pourtant, quelques auteurs à succès, tel Kenneth C. Davis, continuent à présenter ces huguenots comme les first pilgrims (« premiers [pères-] pélerins »), arrivés en Amérique bien avant ceux du Mayflower (1620) : « recherchant la liberté religieuse dans le Nouveau Monde », ces « calvinistes français » auraient ainsi « espéré échapper aux combats sectaires entre catholiques et protestants qui ensanglantaient la France depuis 1560 ». À peine débarqués, « ces émigrés français » se seraient même empressés de célébrer un culte en « action de grâce » (thanksgiving)8, fondateur, comme l’on sait, pour la nation américaine…
3Il est vrai que les frontières sont très souvent floues entre mythes et réalités, comme le souligne ici Pieter Emmer, à travers l’exemple de Maria Susanna du Plessis, propriétaire d’esclaves dans la colonie néerlandaise du Suriname… Et cela quand la légende n’est tout simplement pas montée de toutes pièces, sans aucun fondement historique. Le cas de David Crockett est à ce titre tout à fait significatif : Gilles Havard en décrypte la construction mémorielle pour démythifier les supposées origines huguenotes de cette grande figure de l’histoire nationale américaine. Crockett n’est pas le seul à avoir été « huguenotisé » : il en est notamment de même pour de nombreux colons français installés en Nouvelle-France, que la mémoire collective a transformés en protestants alors qu’ils étaient résolument catholiques. Les pages écrites par Robert Larin sont à ce sujet imparables.
4Il est clair que la mémoire collective « huguenote » simplifie parfois une réalité fort complexe, quand elle ne la déforme pas : elle tend à supprimer toute nuance et peut entretenir des mythes durables, qu’ils soient strictement attachés aux seuls descendants de huguenots ou qu’ils soient amplement partagés. Elle oublie – ou s’interdit ? – par ailleurs de comparer les expériences huguenotes avec celles des autres migrants européens, qui ont dû également quitter leur pays d’origine9 : cela lui permet, de manière conscience ou non, de cultiver ainsi l’idée d’une supposée spécificité huguenote en matière migratoire. Le terme même de « réfugié » – comme l’idée de Refuge, omniprésente dans les discours – porte à confusion : n’en déplaise au mythe, ceux que l’on présente généralement comme des réfugiés n’en sont guère ! Il en est ainsi des « huguenots du Nouveau Monde [qui] n’étaient pas des réfugiés à proprement parler, puisqu’ils avaient déjà trouvé, avant d’embarquer pour les colonies, un asile sûr dans les Refuges européens, notamment néerlandais et anglais10 ». C’est la raison pour laquelle il vaut mieux parler, à la suite d’Eckart Birnstiel, d’hommes et de femmes de la « Diaspora huguenote » plutôt que de « réfugiés11 », tout en sachant que le terme « migrant » – d’émigrant ou d’immigrant – serait bien plus neutre… et certainement plus proche de la réalité historique, du moins pour la majorité de ceux qui ont décidé de quitter l’Europe avec l’objectif de se construire une vie meilleure. Et s’il est de véritables réfugiés huguenots, ce sont avant tout ceux – relativement peu nombreux – qui ont fui les colonies françaises (Nouvelle-France, possessions antillaises) pour s’installer dans les colonies étrangères (et protestantes) voisines, ou qui sont arrivés en Amérique après avoir quitté un port français.
5Les travaux menés depuis une bonne vingtaine d’années, au sein des universités, mettent à mal un certain nombre de mythes entourant le passé huguenot. Contrairement à une idée reçue, les terres d’accueil n’ont pas toujours constitué un Eldorado, au sein duquel les réfugiés ont pu s’épanouir et vivre heureux, loin de toutes persécutions politiques et religieuses. Certes, beaucoup ont réussi sur les plans économique et social, mais d’autres n’ont connu que la misère et le rejet : les éclatantes réussites – celles des marchands, des négociants, des planteurs, des officiers ou des pasteurs – font oublier les échecs et l’indigence rencontrés par beaucoup de migrants ; elles cachent une grande diversité de conditions, voire des conflits avec les autorités coloniales.
Notes de bas de page
1Ils reviennent souvent sous la plume des membres des associations huguenotes : voir notre article sur « Mémoire huguenote et construction patrimoniale : le rôle des associations (Afrique du Sud, États-Unis, France) », dans Mickaël Augeron, Didier Poton et Bertrand Van Ruymbeke (dir.), Les Huguenots et l’Atlantique, vol. 2 : Fidélités, racines et mémoires, Paris, Les Indes savantes, 2012, p. 345-382.
2Pour Horton et Marie-Hélène Davies, ce seraient là des « traits proéminents du caractère huguenot » et leurs « qualités principales » : Horton et Marie-Hélène Davies, French Huguenots in English-Speaking Lands, New York, Peter Lang, 2000, p. 61. Voir également l’ensemble du chapitre intitulé « Huguenot Faith and Character », p. 57-74.
3Bernard Cottret, « Frenchmen by Birth, Huguenots by the Grace of God. Some Aspects of the Huguenot Myth », dans Bertrand Van Ruymbeke et Randy J. Sparks (dir.), Memory and Identity. The Huguenots in France and the Atlantic Diaspora, Columbia, University of South Carolina Press, 2003, p. 318-319.
4Œuvre du sculpteur Charles Adrian Pillars, ce monument de granite a été installé à l’occasion du 300e anniversaire du « début de l’immigration des Huguenots en Amérique ». Il a été déplacé en 1958 pour rejoindre son emplacement actuel, au cœur du Fort Caroline National Memorial, au sommet de St. Johns Bluff.
5Le Ribault Monument (en forme de colonne) commémore l’arrivée de Jean Ribault à l’embouchure de la St. Johns River (en mai 1562) – pour y établir un premier « Refuge » – et l’érection, par ses soins, d’une colonne de pierre portant les armes du roi de France, elle-même destinée à matérialiser l’annexion de ce territoire au royaume : « Ribault Monument », National Park Service/Timucuan Ecological and Historic, [www.nps.gov/timu/historyculture/foca_ribaultmonument.htm].
6« Jean Ribault Chapter NSDAR. Nepture Beach, Florida », page officielle, [www.rootsweb.ancestry.com/fljrdar/].
7Nous renvoyons ici à nos propres travaux.
8Kenneth C. Davis, « A French Connection », The New York Times, New York, édition du 26 novembre 2008, p. A33. Voir également son ouvrage, véritable best-seller : America’s Hidden History. Untold Tales of the First Pilgrims, Fighting Women & Forgotten Founders Who Shaped a Nation, New York, Random House, 2008.
9Pour une mise au point, avec bibliographie actualisée, voir Jean-Pierre Poussou, « Les réfugiés dans l’histoire de l’Europe à l’époque moderne », dans Olivier Forcade et Philippe Nivet (dir.), Les réfugiés en Europe du xvie au xxe siècle, Paris, Nouveau Monde éditions, 2008, p. 31-71.
10Eckart Birnstiel, « Introduction », dans Eckart Birnstiel (dir.), La Diaspora des Huguenots. Les réfugiés protestants de France et leur dispersion dans le monde (xvie-xviiie siècles), Paris, H. Champion, 2001, p. 24.
11Eckart Birnstiel, « La diaspora huguenote dans le Nouveau Monde », dans ibid., p. 101.
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