Concession minière, conquête coloniale et transformations environnementales
La mine de fer d’Aïn Mokra et son système concessionnaire articulé (1845 – fin du xixe siècle)
p. 137-154
Texte intégral
1Au début des années 1840, la conquête coloniale bat encore son plein lorsque le ministère de la Guerre suscite l’organisation d’une expédition scientifique visant à reconnaître les richesses minérales de l’Algérie1. Face à la résistance algérienne qui n’a pas désarmé, l’ingénieur des mines, géologue et saint-simonien Henri Fournel mène ces opérations de reconnaissance sous la protection de l’armée coloniale2. Le géologue voit dans l’Algérie un « pays qui devrait prendre place un jour, et sûrement une belle place, parmi les pays qu’on cite pour leurs richesses minérales3 ». Le gisement de minerai de fer d’Aïn Mokra, situé à l’ouest du port de Bône4 (aujourd’hui Annaba),
« est, dans le sens littéral du mot, une montagne de fer magnétique. […] Depuis son pied, que borde le lac Fetzara, jusqu’à son sommet, qui est à 100 mètres environ au-dessus du niveau des eaux du lac, on la trouve uniquement composée de fer oxydulé5 ».
2Ces promesses d’exploitation minière ne tardent pas à éveiller les appétits industriels. Les premières concessions sont accordées avant même que la mission d’Henri Fournel ne s’achève. Les Talabot, famille de grands industriels du milieu du xixe siècle, deviennent concessionnaires du gisement en 1845. Jules Talabot en est le détenteur mais ses plus jeunes frères Léon et surtout Paulin Talabot s’affairent également autour de ces activités minières. Dans un contexte de dépendance au fer de Suède ou d’Espagne, l’enthousiasme gagne vite ces grands sidérurgistes qui attendent des gisements d’Algérie des facilités d’approvisionnement pour leur industrie. Rapporteur auprès du Conseil du gouvernement de l’Algérie de plusieurs affaires relatives aux mines de Mokta el Hadid (au lieu-dit d’Aïn Mokra), Alexandre Bellemare estime en 1867 que « l’exploitation des mines de Mokta el Hadid est aujourd’hui un des faits les plus considérables de la métallurgie française6 ». L’enthousiasme initial pour ce gisement, caractéristique de débuts prometteurs, perdure. Le docteur Vital, médecin, élu et lui aussi saint-simonien indique quelques années plus tard
« c’est une grosse affaire à tous les points de vue que ce minerai. […] Bône est en pleine prospérité ; son port un peu petit mais sûr est recherché comme abri dans les gros temps et le commerce des grains, des bestiaux, des minerais, des huiles en a appris le chemin à nos marins. Pendant mon séjour, j’y ai vu douze bateaux à vapeur en même temps, dont trois anglais, chargeant du minerai de fer7 ».
3En dépit des observations récurrentes des contemporains relevant l’importance des mines dans l’économie coloniale, celles-ci n’ont guère fait l’objet de recherches historiennes. Pour l’Algérie, Azzedine Kinzi a proposé une étude de cas sur la mine de fer de Timezrit en Kabylie8. Une thèse d’histoire économique et sociale non publiée à ce jour a été soutenue par Mohammed Rahmoun en 2015 sur la mine de fer de Beni Saf exploitée par la société Mokta el Hadid9. Néanmoins, les études manquent pour comprendre les configurations et impacts du secteur minier en situation coloniale. En particulier, les formes d’appropriation du sous-sol n’ont pas été questionnées par les études existantes. Les concessions minières en Algérie prennent pourtant une forme spécifique qui révèle la situation coloniale dans laquelle elles se déploient. Les usagers ou propriétaires de terrains affectés par la mise en place des concessions ne disposent pas, en droit comme en fait, des mêmes moyens qu’en métropole pour se défendre face à une transformation rapide et profonde de leur environnement : devenir concessionnaire dans l’Algérie de la conquête obéit à des règles et procédures spécifiques. Le droit d’exploiter les sols et les sous-sols subit des transformations et des altérations en se superposant à un « droit de la conquête10 ». Cela étant, de part et d’autre de la Méditerranée, l’obtention et le maintien d’une concession minière constituent un enjeu de pouvoir et de luttes de pouvoir. À Aïn Mokra, la concession minière permet ainsi le déploiement d’un système intégré qui fait émerger un empire industriel au sens propre comme figuré.
Devenir concessionnaire dans l’Algérie de la conquête
4Le 9 novembre 1845, la concession d’Aïn Mokra est attribuée à Jules Talabot, « négociant à Paris11 ». D’une superficie d’environ 2 000 hectares, elle se situe à l’ouest de Bône sur un axe commercial reliant cette dernière à Constantine via Saint-Charles. Sur une carte réalisée dans les années 1860, un cartographe a fait figurer à l’emplacement d’Aïn Mokra un caravansérail, un marché, des jardins ainsi qu’un cimetière et la tombe d’un saint. Le lac de Fetzara qui borde Aïn Mokra est également utilisé pour pêcher sans doute à des fins d’autoconsommation12. Deux décennies plus tard, 65 titres de propriétés privées présents dans les archives foncières de la préfecture de Constantine témoignent de l’existence de près de 90 propriétaires algériens possédant de petits jardins ou de modestes superficies agricoles13. Les bouleversements introduits par la conquête coloniale laissent penser que ces individus étaient sans doute plus nombreux ou du moins autant au moment de la mise en concession en 1845. Une vie économique, commerciale, sociale et religieuse existe donc dans le territoire avant les premières décennies de la conquête14.
Fig. 1. – Carte : les débuts de l’exploitation minière dans l’Est algérien, gîtes et infrastructures (situation vers 1880).

Conception et réalisation : T. Guillopé et A. Plarier.
5En dépit des stéréotypes coloniaux, l’exploitation du gisement de fer préexiste également à la colonisation. Le toponyme arabe Mokta el Hadid, signifiant littéralement fissure de fer, témoigne de la connaissance locale du gisement. Lors de son séjour d’observation des richesses minérales en Algérie réalisé en 1843, Fournel note le creusement d’une cavité par l’activité extractive dans cette montagne de fer. Pour expliquer l’historique de l’activité minière dans la région, il affirme que celle-ci remonte à l’époque romaine, glorieux prédécesseur colonial de la France :
« Depuis des siècles, l’Afrique septentrionale a été successivement envahie et occupée par des conquérants plus ou moins barbares ; tous les progrès qui, depuis l’époque romaine, se sont accomplis dans l’art des mines et dans la science métallurgique sont restés ignorés des vainqueurs comme des vaincus15. »
6Fournel mobilise pourtant le géographe arabe du xiie siècle Al-Idrīsī qui mentionne l’activité minière autour de Bône mais ne semble pas y voir une contradiction avec son affirmation première. La présence d’une cavité creusée est d’ailleurs naturalisée par le cartographe du gisement qui utilise le terme de « grotte16 » pour la décrire. L’hypothèse d’une exploitation minière sous domination arabe ou ottomane n’est évoquée par Fournel qu’au détour d’une note de bas de page pour être aussitôt rejetée. Dans cette note, Fournel évoque en revanche avoir « ouï dire que quelques vieillards conservaient la tradition de travaux [miniers] de ce genre exécutés par leurs pères dans le voisinage de Mek’t’a-el-H’adid17 ». Si ce témoignage oral lui « paraît peu probable », l’historien n’a en revanche aucune raison de le mettre en doute ce qui appuierait l’hypothèse de la connaissance, qu’atteste le toponyme arabe et de l’exploitation, qu’étaye ce témoignage, du gisement de fer à la période ottomane. Le long intervalle séparant la conquête romaine de la colonisation française est relégué chez Fournel à un long Moyen Âge que les Arabes auraient privé de lumière dans un topos typiquement colonial18.
« Il est résulté de ce concours de circonstances […] que les richesses minérales sont restées comme en réserve, et à la portée des Européens, pour que ceux-ci en fissent leur profit, quand il serait permis au génie de la civilisation et à sa féconde activité d’installer le travail à côté de la fainéante contemplation des Arabes19. »
7La mise en concession s’effectue sous la juridiction du droit minier métropolitain dont la translation en Algérie suscite de nombreux débats parmi les acteurs politiques et économiques. En vertu de la loi du 21 avril 1810 qui fonde le droit minier en France, le concessionnaire est contraint de dédommager ou de racheter les propriétés en surface altérées par les activités extractives. Son application en Algérie suscite toutefois des hésitations de la part du Conseil général des mines, entité rattachée au ministère des Travaux publics. Lors des premières demandes de mises en concessions, ce Conseil estime qu’il y a lieu de tenir compte de « l’ancien ordre de choses auquel l’exploitation des mines se trouvait soumise ». En particulier, ses membres se demandent s’il
« y avait des règles pour les mines avant la conquête ? Les indigènes peuvent-ils, d’après quelques droits d’usage, exploiter les gîtes dont les produits leur sont particulièrement nécessaires […] ? À quelles conditions est soumise la jouissance de la propriété foncière ? Quelles sont les servitudes imposées en faveur des tiers ? Comment les chefs des tribus interviennent-ils dans l’exercice du droit de propriété20 ? »
8En questionnant ainsi les ministres de la Guerre et des Travaux Publics, le Conseil général des mines s’inscrit dans les préoccupations caractéristiques du législateur sous la monarchie de Juillet relatives au respect de la propriété privée. Au cours d’une décennie où émergent les premiers mouvements socialistes, parfois insurrectionnels, les conditions d’acquisition d’une propriété par les Européens en Algérie suscitent des préventions légalistes21.
9Ces dernières se heurtent toutefois au ministre de la Guerre, au ministre des Travaux publics, au gouverneur général et probablement plus largement aux intérêts miniers et industriels qui les balaient d’un revers de main. Pour le maréchal Soult, ministre de la Guerre et chef du gouvernement,
« on n’a pas donné suite aux propositions [du Conseil général des mines] parce que l’exploitation des mines n’existait pas en Algérie avant la domination romaine. Les Arabes, qui, en général ne cultivent pas la terre […] songent encore bien moins à tirer de son sein les richesses minéralogiques qu’il peut renfermer22 ».
10La conséquence juridique de ce topos est formulée par le ministre des Travaux publics ; l’État est reconnu « possesseur en Algérie […] du sol où sont situées les mines. Cette circonstance de la propriété du sol ne le constituerait pas en France propriétaire des mines y contenues : mais le principe de la domanialité des mines, qu’on a hésité à proclamer dans la loi de 1810, ne paraît pas susceptible de controverse dans l’Algérie. C’est le droit de la conquête23 ». Le concessionnaire se trouve ainsi dégagé des indemnités ou des rachats éventuels qu’il serait tenu d’effectuer en métropole vis-à-vis des propriétaires du sol. En Algérie, « le régime exceptionnel de la colonie24 » prévaut. Le 9 novembre 1845, Jules Talabot, cadet de la fratrie, devient ainsi concessionnaire des « mines d’Aïn Morkha25 » compte non tenu des propriétaires et usagers qui y vivent, y résident ou y travaillent. Il en est de même pour les concessions voisines de Bou Amra et des Karézas hébergeant elles aussi de prometteurs gisements de minerai de fer. Les concessionnaires Girard et Péron jouent le rôle de prête-noms puisqu’ils laissent immédiatement aux Talabot l’exploitation effective de leurs concessions26. Les craintes d’une accusation de constitution d’un monopole expliquent sans doute le subterfuge.
11Le choix du modèle concessionnaire ne va pas toutefois sans poser de questions. Le ministre des Travaux publics proposait initialement l’adjudication publique, consistant à vendre aux enchères un bien dont l’acquéreur devient le propriétaire définitif27. En 1844 toutefois, un arrêté du ministre de la Guerre avait attribué par concession aux frères Henry, négociants de Marseille, les mines de cuivre et de fer de la Mouzaïa, situées au sud-ouest d’Alger. L’acte avait interpellé la presse qui avait émis des doutes sur la régularité de la procédure et la possibilité pour un ministre d’aliéner le domaine public en Algérie à des sociétés privées28. La société des mines de la Mouzaïa, société en commandite, suscitait les méfiances du Conseil général des mines relayées par une partie de la presse quant à la fiabilité et la pérennité de son entreprise industrielle29. Une ordonnance royale, rendue après avis du Conseil général des mines, devenait obligatoire pour l’obtention d’une concession dès l’année suivante, y compris en situation coloniale.
12Le 9 novembre 1845, c’est donc une telle ordonnance royale qui vient sanctionner la mise en concession du gisement de Mokta el Hadid. On compte alors moins de dix concessions minières en Algérie. Dans le département d’Alger, la mine de cuivre de la Mouzaïa suscite les rêves les plus fous. Autour de Bône, quatre concessions de mine de fer sont accordées ainsi qu’une concession de plomb argentifère à Kef Oum Theboul à proximité de la frontière tunisienne. Ces concessions présentent une distinction notable par rapport à la loi de 1810. Si en métropole, les concessions ouvrent l’accès à des « propriétés perpétuelles nouvelles30 », en Algérie, ces concessions sont accordées pour une durée de temps limitée à 99 ans. La différence peut paraître minime mais les ministres entendent par cette distinction signifier le caractère temporaire et l’obligation de résultats des concessionnaires. « L’immense intérêt qui s’attache, dans la colonie, à tout ce qui peut accroître la population et hâter le développement de l’industrie31 » conduit les ministres à adopter cette restriction temporaire pour empêcher ou du moins limiter « l’agiotage » et donner tout le développement possible à l’industrie. Cette distinction reflète les difficultés de contrôle de l’administration sur l’activité des concessionnaires en situation coloniale que l’État cherche à pallier par l’édiction d’obligations supplémentaires32.
13L’obtention de cette concession par l’un des frères Talabot ne doit rien au hasard. Les réseaux de pouvoir le permettant ont été solidement constitués par cette famille. Le président du Conseil de 1840 à 1847, ministre de la Guerre de 1840 à 1845 et à ce titre ministre de tutelle du gouverneur général de l’Algérie est le maréchal Soult. Son fils fut camarade de promotion de Paulin Talabot à Polytechnique et le maréchal Soult lui-même fut à l’initiative de la première grande entreprise industrielle à laquelle Paulin Talabot fut associé en suscitant la création de la Compagnie des mines de la Grand’ Combe et des chemins de fer du Gard33. Ces nombreux liens donnent la mesure de l’intérêt du ministre de la Guerre et président du Conseil à rendre Paulin Talabot concessionnaire d’Aïn Mokra. Entre la houille du Gard et le fer d’Algérie, les deux concessions associées placent leur propriétaire dans une position clef vis-à-vis des sidérurgistes d’autant plus que le minerai de fer présent sur le sol métropolitain est d’une qualité bien inférieure au minerai algérien. Le maréchal Soult dispose d’un pouvoir incontournable dans l’attribution de la concession puisqu’il lui revient d’examiner toute demande de ce type en Algérie. Jules Talabot est par ailleurs gendre de l’industriel Laurent Cunin-Gridaine, député des Ardennes, président de la Société de géographie et ministre de l’Agriculture et du Commerce entre 1840 et 1848. Enfin, Léon Talabot, troisième de la fratrie, siège à la Chambre aux côtés du ministre Soult en tant que député de la Haute-Vienne. Les réseaux construits autour de Polytechnique et des Ponts et Chaussées, l’imbrication des relations d’affaires et des positions politiques permettent d’asseoir la puissance de cette famille et sont autant de leviers à l’obtention de cette concession que ne manquent pas de dénoncer leurs concurrents34. Le marquis de Bassano accuse ainsi la compagnie Talabot de bénéficier de relations privilégiées avec le ministre de la Guerre duquel elle devrait ses concessions algériennes35. La situation des Talabot rend compte de l’une des caractéristiques du capitalisme au xixe siècle où les trajectoires ascendantes d’ingénieurs devenant de véritables magnats capitalistes existent, dépendant notamment de leur capacité à s’insérer dans les réseaux de pouvoir et des solidarités familiales mises en œuvre36. En l’espèce, le saint-simonisme catalyse ces deux caractéristiques en permettant aux Talabot d’avoir accès en amont aux découvertes de minerai en Algérie via Henri Fournel et en aval de bénéficier d’un accès privilégié à des ministères clefs.
14Il n’en demeure pas moins qu’après avoir obtenu de généreuses concessions minières, les Talabot doivent les mettre en exploitation. La concession est d’ailleurs associée à un cahier des charges détaillant les obligations du concessionnaire en termes de modalités d’appropriation et de mise en exploitation du gisement. Le concessionnaire est notamment sommé dans l’article 20 du cahier des charges de tenir « l’exploitation de ses mines en activité constante et ne pourra la suspendre sans cause reconnue légitime par l’administration37 ». Le non-respect de ce cahier des charges et notamment de son article 20 entraîne une première complication pour les concessionnaires.
Luttes de pouvoir autour de la concession minière
15Quatre années après l’ordonnance royale de concession, leurs bénéficiaires d’Aïn Mokra, de Karézas et de Bou Amra sont déchus de leur propriété le 9 septembre 1849 pour cause de « non-exploitation38 ». À y regarder de plus près, la non-exploitation d’un site minier n’est pas rare, elle est même très courante. En 1855, en pleine période de prospérité économique, 358 concessions minières sur les 852 existantes en métropole et dans les colonies sont inexploitées, soit 42 % du total. La proportion de sites inexploités tend même à s’accroître dans les décennies suivantes en raison de la propriété perpétuelle accordée par l’acte de concession en métropole39. Pourtant, de 1810 à 1881, seules 9 concessions sont retirées à leurs propriétaires. Parmi elles figurent les trois concessions possédées de fait ou de droit par les Talabot autour de Bône. Si la non-exploitation ne conduit que très rarement à la déchéance de concession, pourquoi est-ce le cas de Talabot et de ses associés ? Seules des hypothèses peuvent être formulées qui mettent en relief la singularité de la concession comme modalité d’appropriation et d’exploitation des ressources au xixe siècle.
16Si les réseaux politiques déployés ont facilité l’acquisition de la concession, l’affaiblissement de l’insertion des Talabot dans le champ politique avec le renversement de la monarchie de Juillet a pu jouer en sens inverse. Ainsi, le maréchal Soult décède peu avant la révolution de février 1848. Le ministre des Travaux publics Pierre-Sylvain Dumon, qui avait facilité l’acquisition des concessions de chemin de fer à Paulin Talabot, n’est lui aussi plus en poste, remplacé par un militaire, le baron de Lacrosse ; celui-ci avait eu, quelques années plus tôt, maille à partir avec les saint-simoniens40. Enfin, et peut-être surtout, Léon Talabot député conservateur de Haute-Vienne, met fin à sa carrière politique avec la révolution de 184841. Cet affaiblissement est toutefois relatif. Le nouveau ministre de la Guerre par exemple, le général Lamoricière, fait partie du cercle de sociabilité des Talabot via le saint-simonisme. Par ailleurs, Pierre-Auguste Talabot, l’aîné de la fratrie, se montre sensible aux idées d’association ouvrière et fait partie des figures de février 1848 dans sa ville de Limoges même si ce positionnement lui vaut d’être perçu comme un déviant dans sa famille bourgeoise42. Le changement de régime, sans bouleverser fondamentalement la continuité de l’insertion politique des Talabot, contribue néanmoins à la modifier sensiblement.
17De manière sans doute plus décisive, cette déchéance confirme l’intérêt tout particulier que suscitent les mines dans la politique coloniale et la volonté pour le gouvernement de s’assurer de leur prompte exploitation. Au cours de la procédure menant à la déchéance, le directeur des affaires de l’Algérie au ministère de la Guerre souligne « l’urgence qu’il y a à ne pas différer l’exploitation des richesses minérales de l’Algérie43 ». Les sidérurgistes ne sont pas encore réunis dans le célèbre comité des forges mais ils disposent néanmoins, en dépit de la loi Le Chapelier interdisant les groupements professionnels, de structures de coordination à partir desquelles faire valoir leur point de vue44. Leur impatience à être approvisionnés à moindre coût, leur présence et leur insertion dans la vie politique nationale ont pu peser dans la décision de déchoir les Talabot de leurs propriétés.
18Les sidérurgistes comme Eugène Schneider ont par ailleurs pu observer d’un œil inquiet le regroupement des concessions de minerai de fer dans les mains d’un seul propriétaire45, car il ne fait guère de doute que les trois concessions algériennes déchues sont gérées par les Talabot en dépit de la législation interdisant les regroupements de concession sans en solliciter l’autorisation. Les concessionnaires n’ont d’ailleurs qu’un seul représentant commun sur place en Algérie. De là à penser et à dire que les Talabot exercent un monopole sur l’exploitation du minerai de fer en Algérie, il n’y a qu’un pas que certains n’hésitent pas à franchir. Dans un article de la Revue des Deux Mondes, André Cochut – rédacteur spécialiste d’économie politique, d’administration et de finance46 – s’en fait l’écho : « Est-il vrai que l’administration ait disposé, au profit d’une espèce de bande noire [la compagnie Talabot], de toutes les richesses minérales de l’Algérie47 ? » Défendant le bilan de l’administration et se faisant l’avocat des Talabot, André Cochut répond par la négative à sa question rhétorique. Il témoigne néanmoins des récriminations mêlant les intérêts d’entreprises minières éconduites et de sidérurgistes inquiets vis-à-vis de ce regroupement. Or, ces récriminations sont contemporaines des débats houleux et indignés quant au regroupement des compagnies minières du bassin de la Loire sous l’égide de la Compagnie des mines de la Loire. Entrepris en 1846, ce regroupement suscite dès sa création un scandale public en soudant contre elle une constellation d’intérêts allant des mineurs aux propriétaires fonciers de la région en passant par les sidérurgistes moins à même de négocier les tarifs d’achat du charbon face à une compagnie si puissante48. Ce premier débat public précède immédiatement celui qui agite bientôt l’opinion à propos des mines de l’Algérie.
19La loi du 21 avril 1810 n’interdit nullement la constitution de monopoles. Venant d’individus et groupes disparates, les réquisitoires contre les monopoles des Talabot s’inscrivent tout à la fois dans une pensée libérale de plus en plus vigoureuse49 et dans une rhétorique politique héritière de la dénonciation des accapareurs sous la Révolution française50. Seule la suspension de l’exploitation est susceptible d’entraîner la déchéance des concessions « dont l’exploitation serait restreinte ou suspendue de manière à inquiéter sur la sûreté publique ou sur le besoin des consommateurs » (article 49). En creux, la situation de monopoles restreignant ou suspendant l’offre de minerai est bien visée par cet article mais la forme du monopole ou plus concrètement du regroupement de concessions n’est pas mentionnée. La Compagnie des mines de la Loire continuant à exploiter ses gisements échappe à la déchéance. En revanche, l’absence ou l’insuffisance de l’exploitation des mines de fer d’Aïn Mokra, Karézas et Bou Amra tombent sous le coup de la loi et ce dans un moment de débat public intense sur cette question. La déchéance de Jules Talabot est certainement due à la conjonction de ces deux facteurs d’ordre politique et réglementaire.
20Si les liens dégradés des Talabot avec la Deuxième République ont joué en leur défaveur, en revanche, la proximité de ces derniers avec la famille Bonaparte constitue un élément décisif du retour en grâce de la fratrie. L’associé informel de Talabot dans la mine d’Aïn Mokra est le comte Berthier de Wagram, qui rejoint le Sénat dès ses débuts en janvier 1852. Joachim Napoléon Murat ne manque pas, durant le Second Empire, d’interpeller le gouverneur général de l’Algérie ainsi que son cousin Napoléon III lorsque les intérêts du comte Berthier de Wagram, son beau-père associé à Talabot, sont en jeu51. Des neuf déchéances de concessions prononcées, les trois concernant les Talabot sont les seules, tout au long du xixe siècle, à avoir été cassées et leurs concessionnaires réintroduits dans leurs possessions par décret présidentiel du 9 juillet 185252.
21Le groupe obtient alors un soutien qui ne se dément pas sans que celui-ci ne soit exempt de conflits et de rapports de force entre ces concessionnaires et l’État impérial. La tentative de la commune de Bône de se substituer à la compagnie Talabot en fournit un exemple original. En 1858, le maire de la ville, Pierre Auguste Lacombe, demande au nom du conseil municipal, l’obtention de la concession du gisement d’Aïn Mokra53. La demande intervient alors que les limites de la concession de 1845 font l’objet d’une demande d’extension par la compagnie Talabot en raison d’une réévaluation de son étendue souterraine. Le 6 avril 1858, le maire de Bône présente à son conseil municipal un rapport sur l’opportunité exceptionnelle que représente le gisement « non seulement au point de vue de la prospérité de la commune, mais encore à celui des progrès de la colonisation54 ». Lacombe engage la présentation sur le paradoxe existant entre la connaissance de longue date de cette « masse colossale de fer magnétique » et son absence d’exploitation à ce jour. Le maire de Bône ne tarit pas d’éloge sur la qualité du minerai comme sur ses facilités d’exploitation. Il tient pour certain le fait d’en extraire au moins 100 000 tonnes pour un coût d’extraction et de transport de 6 francs la tonne, pour le vendre ensuite de 12 à 15 francs la tonne ; soit un taux de profit prometteur de 100 à 120 %. La ville deviendrait alors le centre névralgique d’un commerce minier et accueillerait des navires qui, au lieu de venir lestés à Bône, seraient chargés d’un charbon nécessaire à la ville, tant pour ses besoins quotidiens que pour le fonctionnement d’un complexe sidérurgique que le maire appelle de ses vœux.
22Ces substantiels profits permettraient de transformer enfin l’environnement de Bône dont les habitants subissent encore des « poussées constantes de fièvres paludéennes et d’épidémies » du fait des marécages alentours. L’assainissement de l’environnement par le drainage des zones humides par un système de canaux et de remblais à grande échelle est perçu par le maire de Bône comme une clef de sa prospérité : « Alors s’effacera cette fâcheuse présomption qui, depuis longtemps s’est élevée au sujet de l’insalubrité du territoire de Bône et qui n’a pas peu contribué à paralyser l’essor de la colonisation55 ». Pour Lacombe, rien ne s’oppose à ce qu’une commune soit concessionnaire d’une mine. Il en veut pour preuve l’exemple d’une autre mine de fer à Vicdessos dans le département de l’Ariège concédée en 1833 à un conseil de huit communes sous la direction du préfet56. La concession minière peut donc prendre des formes communales. Seule ombre portée sur cet avenir radieux, le « même gîte a été demandé par M. Jules Talabot57 » quinze ans plus tôt. On devine les récriminations du maire devant la non-exploitation du gisement qui perdure depuis. Pétri de convictions bonapartistes, régime duquel il obtient la légion d’honneur quelques années plus tôt, Lacombe entend convaincre le préfet et les autorités auxquelles il s’adresse des bienfaits pour la colonisation dont son projet est porteur58. Il se heurte pourtant à une fin de non-recevoir et la proposition adoptée à l’unanimité par le conseil municipal ne semble pas avoir été examinée par le conseil général des mines. Le préfet de Constantine s’y oppose fermement et le sous-préfet de Bône blâme vertement le maire pour ne pas l’avoir consulté et pour avoir contourné ainsi la procédure hiérarchique. En fait de contournement, c’est surtout la figure des Talabot qui semble ici incontournable. On ne se substitue pas facilement à ces puissants patrons, protégés par l’empereur lui-même. Or Paulin Talabot, avant d’entamer l’exploitation industrielle du gisement, entend garantir ses débouchés et construire un véritable empire à l’ombre duquel se réaliseraient toutes les opérations, de l’exploitation minière jusqu’à l’écoulement voire à la transformation du minerai.
La mine, moteur d’une intégration concessionnaire verticale
23L’exploitation d’une mine ne peut se concevoir en dehors d’une chaîne de traitement des minerais extraits qui doivent être acheminés vers l’industrie sidérurgique pour y être transformés. En France, les grands complexes sidérurgiques tels que Le Creusot ou Denain-Anzin ont été établis à proximité des mines de fer ou de charbon afin de faciliter leur approvisionnement en matière première. Le chemin de fer rend possible une relative séparation entre site d’extraction et site de transformation du minerai. Cette innovation est rapidement saisie par les saint-simoniens et notamment par les Talabot comme un outil intrinsèquement lié au développement des activités minières. La connexion entre les sites d’extraction et de transformation n’en demeure pas moins cruciale et potentiellement problématique. Paulin Talabot le sait puisqu’il entre dans la Compagnie des mines de la Grand’ Combes dans le Gard à la faveur d’une négociation sur les modalités de transport du minerai au début des années 1840. Deux projets s’opposaient alors. L’un prévoyait l’acheminement du minerai via le creusement d’un nouveau canal, l’autre s’appuyait sur la nouvelle technologie du chemin de fer. Le second projet était porté par Paulin Talabot qui par ce biais, faisait alors son entrée au conseil d’administration de la compagnie59.
24Transport ferroviaire et activité minière fonctionnent dorénavant de concert. À Aïn Mokra, l’exploitation industrielle du site est elle aussi soumise à la construction d’un chemin de fer reliant le gisement au port de Bône. La possibilité de traiter le minerai sur place pour le transformer en acier est entraperçue par certains acteurs. Le marquis de Bassano, concessionnaire du gisement de la Meboudja à quelques kilomètres au sud de Bône, s’y aventure dans les années 1850 mais son entreprise fait faillite. La commune de Bône fonde ses espoirs sur cette perspective mais on sait ce qu’il advint de ses désirs. Les Talabot renoncent eux aussi à ces investissements industriels et entreprennent par conséquent d’exporter le minerai en métropole pour le traiter dans la sidérurgie existante. Pour ce faire, la mise en place d’un système concessionnaire tout à la fois minier, ferroviaire et portuaire reliant la métropole au gisement est nécessaire. Ces domaines font donc l’objet d’un investissement et les infrastructures nécessaires sont construites ou transformées par la compagnie.
25Les travaux ferroviaires commencent dès 1853 et en 1858, un premier tronçon est inauguré entre le gisement de Karézas, concession de Léon Talabot, et la Seybouse, fleuve se jetant dans la Méditerranée à hauteur de Bône. La reconnaissance légale de ce tronçon ferroviaire n’est en revanche sanctionnée qu’a posteriori le 1er septembre 1859 par un arrêté du ministère de l’Algérie et des colonies60. Ni le ministère des Travaux publics ni le Conseil d’État n’interviennent contrairement à la procédure métropolitaine. Les concessions ferroviaires y sont attribuées par adjudication et bénéficient à partir de 1859 d’une garantie annuelle d’intérêt fixée à 4,65 % de leur investissement pour une durée de 50 ans61. En Algérie, cette première ligne déroge au modèle métropolitain. La ligne est un « chemin de fer particulier » distincte d’une « concession ». Face à l’ingénieur en chef de Bône soulevant des objections sur la légalité de l’arrêté du ministère, le saint-simonien Ismaël Urbain défend en conseil de gouvernement le fait accompli de la construction de la ligne62. La compagnie Talabot devient coutumière de cette stratégie du fait accompli. En 1863, lorsque Paulin Talabot sollicite un arrêté de la part du gouverneur général concernant l’extension de ce premier tronçon, en amont vers le gisement de Mokta et en aval vers le port de Bône, les travaux ont non seulement commencé mais les procédures d’expropriation ont été validées par le tribunal civil de Bône63. L’investissement de la compagnie dans la politique locale comme dans les institutions judiciaires bônoises huilent les rouages d’une industrie en construction. Les maires de la commune d’Aïn Mokra sont depuis sa fondation en 1868 jusqu’à la fin du xixe siècle successivement des ingénieurs des mines. De même, à partir de 1877, Marius Passebois, ingénieur des mines à Aïn Mokra est nommé suppléant du juge de paix de Bône64. Au niveau gouvernemental en Algérie et en métropole, les réseaux saint-simoniens et plus généralement ceux de l’École des mines, favorisent également la construction d’un tel empire industriel65.
26En aval du transport ferroviaire, la transformation des infrastructures portuaires de Bône est destinée à favoriser les exportations de la compagnie vers la France ou l’étranger. Bône dispose d’une rade naturelle qui la protège de certains régimes de vents mais celle-ci n’est plus sûre lors des tempêtes hivernales qui contraignent les navires à aller échouer dans les eaux vaseuses à l’embouchure de la Seybouse pour éviter un naufrage. En 1850, Aristide Lieussou, ingénieur hydrographe, en conclut que « Bône n’a pas de port66 ». Pour pallier ces difficultés, Paulin Talabot obtient via la Société générale algérienne (SGA) la concession du port de Bône et des travaux d’aménagement à y réaliser. Constituée en 1865, la SGA passe une convention avec l’État l’année suivante comprenant trois clauses. La société s’engage à exécuter un programme de grands travaux d’intérêt public (ports, canaux, chemins de fer, ponts, etc.) à hauteur de 100 millions. Parallèlement, la société doit également servir de banque de prêt aux colons, notamment agricoles. Ces prêts directement ou indirectement accordés à l’État sont rémunérés à hauteur de 5,25 % par an et remboursables en 50 ans. En sus de ces intérêts sonnants et trébuchants, l’État vend à la société 100 000 ha de terres au prix d’un franc par hectare et par an sur une durée de 50 ans67. Ce modèle original, très favorable à la SGA, met cette dernière en responsabilité d’aménager les infrastructures (jetée et quais) qui sont le plus souvent à la charge de l’État en métropole68.
27Parmi les travaux prioritaires à réaliser par la SGA figurent ceux du port de Bône achevés dès 1871 pour la somme de 5 millions de francs69. Le port connaît une croissance spatiale spectaculaire. Les jetées de l’avant-port s’élancent sur la mer pour protéger les navires de la tempête tandis que les quais sont agrandis, non sans friction avec les autorités militaires dont les bâtiments surplombent le port. Le transbordement du minerai par chaland sur les navires de transport maritime n’est alors plus nécessaire. Le chargement s’opère directement à quai. Si un navire est au port, le minerai passe des wagons à la cale du navire à l’aide d’une grue roulante. Si aucun navire n’est présent, le minerai est stocké dans les entrepôts concédés quasi gratuitement à la compagnie parmi les 100 000 ha de terres que l’État s’est engagé à lui céder70.
28Connectant son dispositif d’extraction minière à son transport ferroviaire puis maritime, Paulin Talabot constitue sa propre Société générale des messageries maritimes à vapeur pour assurer le transport de minerai jusqu’au port de Marseille. Constituée au mois de mars 1865 parallèlement à la société minière, cette compagnie maritime étend par ailleurs son réseau de Marseille à d’autres ports du Maghreb et d’Amérique latine pour le transport de marchandises et de voyageurs71. Enfin, la rénovation et l’agrandissement du port de Marseille sont entrepris par Paulin Talabot. La compagnie des docks et entrepôts de Marseille qu’il dirige obtient la concession de construction des docks pour 99 ans. Partant vers le nord, la compagnie Paris Lyon Méditerranée, autre émanation de Paulin Talabot qui en dirige le conseil d’administration, achemine enfin le minerai vers ses clients sidérurgistes à Saint-Étienne ou au Creusot.
29Ce système concessionnaire prend la forme d’une construction « intégrée72 » ou articulée au sein de laquelle toutes les étapes industrielles, de l’extraction à l’acheminement aux clients sidérurgistes métropolitains, sont maîtrisées par un empire d’entreprises parentes. Cette verticalité représentative de la construction des grands trusts du xixe siècle ne doit pas masquer les transformations qui s’opèrent sur place. À Aïn Mokra, l’activité minière affecte population et environnement dans un même mouvement. Les populations au travail sont exposées à une surmortalité que note un concessionnaire forestier riverain. Évoquant la présence d’un atelier de travaux publics enfermant de jeunes soldats indisciplinés pour y travailler dans la mine, Jumel de Noireterre se demande « combien de condamnés militaires y reposent73 » ? La surmortalité est telle qu’Aïn Mokra fait l’objet de plusieurs enquêtes médicales et des médecins renommés cherchent à en comprendre les raisons74. Dans la continuité du topos hygiéniste, les conditions de travail à la mine sont exonérées de toute responsabilité75. Le lac de Fetzara et les marécages alentours sont les coupables tout trouvés de cette surmortalité. Accusées dans les discours d’époque d’exhalaisons pestilentielles, ces zones humides produisent des vagues de paludisme et autres maladies chroniques que seule la transformation de la nature sous l’emprise des technologies coloniales pourrait assainir.
30Divers projets voient le jour et se succèdent des années 1870 jusqu’à l’entre-deux-guerres. Une plantation d’eucalyptus le long des berges comme de la ligne de chemin de fer est d’abord entreprise en raison des propriétés fébrifuges prêtées à cette essence d’arbre. La SGA en est le maître d’œuvre en lien avec le jardin d’essai du Hamma à Alger, autre création de cette puissante société foncière76. Puis, le lac fait l’objet de grands travaux d’assèchement par la construction d’un canal le reliant à la rivière Meboudja. « Le but que le gouvernement veut atteindre est de faire disparaître les causes d’insalubrité qui résultent de l’existence de ce lac sous l’influence des rayons solaires77 » annonce la convention liant le gouvernement général de l’Algérie à la SGA. Pour cette dernière, cette opération constitue une aubaine. Elle est réalisée sur le capital qu’elle prête au gouvernement général qui lui octroie par ailleurs une généreuse subvention d’1,1 millions de francs. Surtout, les terres mises au jour lui appartiennent en toute propriété. Un village agricole doit y prendre place, entouré d’une forêt nouvelle s’étendant sur plus de 2 000 ha « d’arbres d’essences appropriées au sol et au climat78 ». Cette zone humide a vocation à devenir une plaine fertile, fierté du génie colonial. Des projets d’ingénierie environnementale triomphalistes aux réalisations effectives, il y a toutefois un pas que la SGA ne franchit pas. En 1872, à peine 35 ha d’eucalyptus ont été plantés et « ces plantations faites avec économie et rapidité ne paraissent pas avoir donné tous les bons résultats qu’on aurait pu désirer79 ». Le village agricole ne comprend que quatre bâtiments partiellement occupés. Les terres asséchées ont laissé en dépôt le sel contenu dans ces eaux saumâtres. Les tentatives de mise en culture se traduisent par des échecs rapides pour des nouveaux colons malheureux en affaires.
⁂
31La mine d’Aïn Mokra et la compagnie de Mokta el Hadid se trouvent au cœur de projets d’ingénierie environnementale comme de grandes opérations de transformations industrielles, symptomatiques d’une des formes de modernité du xixe siècle. Du local au global, les révolutions des transports et de l’extraction se mêlent dans l’empire économique constitué par Paulin Talabot. La concession fournit à l’entrepreneur une forme juridique de prédilection puisque ses infrastructures rurales, minières, ferroviaires ou portuaires sont toutes construites à l’abri de celle-ci. La propriété privée définitive n’est pas la forme exclusive sur laquelle se développe le capitalisme au xixe siècle. Au contraire, l’un des magnats du capitalisme français exprime presque systématiquement sa préférence pour la forme concessionnaire dans ses opérations économiques les plus souvent couronnées de succès. Dans le cas de Paulin Talabot, cette forme assure sans doute une protection à ses capitaux placés dans des entreprises relativement risquées. L’État protège sa propriété concédée et ce faisant protège le concessionnaire. Les péripéties des concessions ferroviaires du Paris Lyon Méditerranée attestent de cette bienveillance de l’État envers ce type d’entreprise80. Pour la concession minière d’Aïn Mokra, les avantages tirés par le concessionnaire sont différents mais bien réels comme en témoignent les remises de redevances régulièrement accordées à la compagnie Mokta el Hadid81.
32La forme concessionnaire peut se comprendre comme un faisceau de pouvoirs. En amont, les Talabot mobilisent leur important réseau pour l’obtention (et le maintien) d’une concession riche de ses promesses de profits. En aval de la mise en concession effective de ce bastion minier, Paulin Talabot déploie une stratégie d’intégration verticale des secteurs d’activité, sécurisant son transport comme ses clients par la signature de conventions d’achats sur plusieurs années. Alors seulement commence l’exploitation du site à l’échelle industrielle et les transformations environnementales qui l’accompagnent font fi des propriétaires, habitants et usagers préexistants. Le territoire et les populations d’Aïn Mokra se trouvent bouleversés par les transformations capitalistes et industrielles qui prennent corps dans ce contexte colonial. Agriculture, maraîchage, pêches et activités commerciales rurales cèdent le pas face à la concession minière. Par son droit à exploiter les sous-sols, le géant minier écrase les activités rurales et réorganise le territoire sur ses propres bases.
Notes de bas de page
1Bettahar Yamina, « La géologie en Algérie (1880-1940). Enjeux coloniaux, démarche scientifique et dispositif académique », Revue pour l’histoire du CNRS, no 18, 2007, en ligne sans pagination.
2Latty Lionel, « Henri Fournel (1799-1876), ingénieur du corps des Mines saint-simonien », in Belhoste Bruno et Garçon Anne-Françoise (dir.), Les ingénieurs des mines : cultures, pouvoirs, pratiques, Paris, Institut de la gestion publique et du développement économique, 2012, p. 163-182.
3Fournel Henri, Les richesses minérales de l’Algérie, Paris, Impr. nationale, 1849, p. 2.
4Prochaska David, Making Algeria French. Colonialism in Bône, 1870-1920, Cambridge/Paris, Cambridge University Press/Éditions de la MSH, 1990 ; Vermeren Hugo, Les Italiens à Bône (1865-1940). Migrations méditerranéennes et colonisation de peuplement en Algérie, Rome, École française de Rome, 2017.
5Fournel Henri, Les richesses minérales de l’Algérie, op. cit., p. 76.
6Archives nationales d’outre-mer (dorénavant ANOM), F80-1777, Rapporteur Alexandre Bellemare, Procès-verbaux du Conseil de gouvernement, 18 décembre 1867.
7Lettre d’Adolphe Vital à Ismaïl Urbain, 3 avril 1872, in Nouschi André (éd.), Correspondance du Docteur A. Vital avec I. Urbain, 1845-1874, Saint-Denis, Bouchène, 2016 (1958), p. 285.
8Kinzi Azzedine, « La Mine de Timezrit 1902-1976 ; un siècle de l’histoire sociale de At Yemmel en Kabylie », in Colonna Fanny et Le Pape Loïc (textes réunis par), Traces : désir de savoir et volonté d’être : l’après colonie au Maghreb, Paris, Sindbad, 2010, p. 157-178.
9Rahmoun Mohammed, Les colonies de l’industrie en Algérie. Histoire et patrimoine de la cité minière de Béni-Saf (Mokta-El-Hadid, xixe-xxe siècle), thèse d’histoire, université Panthéon-Sorbonne, 2016.
10Lettre du ministre des Travaux publics au ministre de la Guerre, 20 août 1845, ANOM, F80-1777.
11ANOM, F80-1777, Ordonnance royale faisant concession à Talabot Jules des mines de fer d’Aïn Morkha, 9 novembre 1845.
12ANOM, GGA-3F-36, Rapporteur Delormel, Amodiations du privilège de chasse et de pêche sur le lac Fetzara, séances des 12 avril et 10 septembre 1855.
13ANOM, 93-2M30.
14ANOM, GGA-3L-28, Carte de l’azel d’Aïn Mokra, s. d. (vers 1860).
15Fournel Henri, Les richesses minérales de l’Algérie, op. cit., p. 1.
16ANOM, GGA-3L-28, Carte de l’azel d’Aïn Mokra, s. d. (vers 1860).
17Fournel Henri, Les richesses minérales de l’Algérie, op. cit., p. 51.
18Le même stéréotype existe pour la gestion forestière. Davis Diana K., Les mythes de la colonisation française au Maghreb, Seyssel, Champ Vallon, 2007 ; Plarier Antonin, Un foyer d’insurrection qu’il convient d’éteindre au plus vite, Lyon, ENS Éditions, 2025, à paraître.
19Fournel Henri, Les richesses minérales de l’Algérie, op. cit., p. 1-2.
20ANOM, F80-1777, Avis du Conseil général des mines, 22 mars 1844.
21Sessions Jennifer, By Sword and Plow. France and the Conquest of Algeria, London/Ithaca, Cornell University Press, 2015, p. 246-263.
22ANOM, F80-1777, Lettre du ministre des Travaux publics au ministre de la Guerre, 20 août 1845.
23Ibid.
24ANOM, F80-1777, Lettre du ministre de la Guerre au gouverneur général de l’Algérie, 10 septembre 1846.
25ANOM, F80-1777, Ordonnance royale faisant concession à Talabot Jules des mines de fer d’Aïn Morkha, 9 novembre 1845.
26ANOM, F80-1777, Lettre du directeur des Travaux publics en Algérie au ministre de la Guerre, juin 1847.
27ANOM, F80-1777, Lettre du ministre de la Guerre au gouverneur général de l’Algérie, 10 septembre 1846.
28Le Journal des débats, 31 juillet 1847.
29Dougui Nourredine, « Les origines de la libération des sociétés de capitaux à responsabilité limitée, 1856-1863 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 28, 1981/2, p. 268-368.
30Latty Lionel, « La loi du 21 avril 1810 et le Conseil général des mines avant 1866. Les procès-verbaux des séances », Documents pour l’histoire des techniques, no 16, 2008, p. 17-29.
31ANOM, F80-1777, Lettre du ministre de la Guerre au ministre des Travaux publics, 9 novembre 1845.
32Thénault Sylvie, « L’État colonial, la domination en question », in Singaravélou Pierre (dir.), Les empires coloniaux (xixe-xxe siècle), Paris, Seuil, 2013, p. 215-256.
33Lenoble Jean, Les frères Talabot. Une grande famille d’entrepreneurs au xixe siècle, Limoges, éditions CCSTI-Lucien Souny, 1989, p. 53.
34Thépot André, Les ingénieurs des mines au xixe siècle, Paris, Éditions ESKA, 1999.
35Cochut André, « Des concessions et de la propriété en Algérie. Affaire des mines », Revue des deux mondes, vol. 19, no 6, 15 septembre 1847, p. 1082-1105.
36Hervé Joly le montre pour « l’âge de l’usine » au xxe siècle : Joly Hervé, Diriger une grande entreprise au xxe siècle. L’élite industrielle française, Tours, Presses universitaires François-Rabelais, 2013. Les parcours des industriels d’obédience saint-simonienne tendent à montrer qu’il en est de même au xixe siècle : Emerit Marcel, Les Saint-simoniens en Algérie, Paris, Les Belles Lettres, 1941, p. 177.
37ANOM, F80-1777, Cahier des charges de la concession d’Aïn Mokra, 9 novembre 1845.
38ANOM, F80-1777, arrêté de déchéance, 14 septembre 1849.
39Dupont Étienne, Cours de législation des mines, Paris, Dunod Éditeur, 1881, p. 317 cité par Latty Lionel, « La loi du 21 avril 1810… », art. cité.
40Notice Théobald Joseph de Lacrosse dans Cougny Gaston et Robert Adolphe, Dictionnaire des parlementaires français de 1789 à 1889 [https://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/(num_dept)/9771], consulté le 1er juillet 2022.
41Notice Léon Talabot dans ibid. [https://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/(num_dept)/17470], consulté le 1er juillet 2022.
42Lenoble Jean, Les frères Talabot, op. cit., p. 37.
43ANOM, F80-1777, Viala Charon, directeur des affaires générales de l’Algérie, au ministre de la Guerre, 1er septembre 1848.
44Gille Bertrand, « Esquisse d’une histoire du syndicalisme patronal », Revue d’histoire de la sidérurgie, t. V, 1964, p. 209-250.
45Passaqui Jean-Philippe, La Stratégie des Schneider. Du marché à la firme intégrée (1836-1914), Rennes, PUR, 2006, p. 183-220.
46« Résumé des services de Cochut (Pierre André) nommé chevalier de la légion d’honneur par décret du 7 février 1877 », 25 juillet 1877 (Archives nationales, LH//558/73 ; disponible sur la base « Léonore ») ; il écrivit sur la colonisation de la Guyane française (1845), les associations ouvrières (1851), le système de Law (1853), les chemins de fer (diverses publications), Cuba (1869), etc. (catalogue BNF).
47Cochut André, « Des concessions et de la propriété en Algérie… », art. cité, p. 1103.
48Guillaume Pierre, La Compagnie des Mines de la Loire (1846-1854). Essai sur l’apparition de la grande industrie capitaliste en France, Paris, PUF, 1966, p. 168.
49Walraevens Benoît, « Vertus et justice du marché chez Adam Smith », Revue économique, vol. 65, 2014/2, p. 419-438, en particulier p. 420-424.
50Monnier Raymonde, « Accaparement/accapareurs », in Soboul Albert (dir.), Dictionnaire historique de la Révolution française, Paris, PUF, 2005 (1989), p. 4-5.
51ANOM, F80-1777, Lettre de Joachim Napoléon Murat au gouverneur général de l’Algérie, 20 novembre 1857.
52ANOM, F80-1777, Décret présidentiel qui relève le sieur Talabot, concessionnaire des mines de fer d’Aïn-Morkha (province de Constantine), de la déchéance prononcée contre lui par arrêté du 14 septembre 1849.
53ANOM, F80-1496, Extrait du registre des délibérations du conseil municipal de la ville de Bône, 6 avril 1858.
54Ibid.
55Ibid.
56Berranger Franck, La mine de Rancié depuis la Révolution jusqu’à nos jours, Toulouse, Rivière, 1913.
57ANOM, F80-1496, Extrait du registre des délibérations du conseil municipal de la ville de Bône, 6 avril 1858.
58ANOM, F80-1496, Lettre du maire de Bône au gouverneur général, 7 avril 1858 ; ANOM, registre d’état-civil, Acte de mariage de Pierre Lacombe avec Liberata Natalina Forni, 17 septembre 1859 (dans lequel la mention de sa décoration apparaît).
59Lenoble Jean, Les frères Talabot, op. cit., p. 139-150.
60ANOM, F80-1777, Ingénieur en chef des mines du département de Constantine, note sur la situation des mines concédées de la province de Constantine, le 20 septembre 1853 ; ANOM, GGA-3F-44, Rapport du conseiller Ismaïl Urbain au conseil de gouvernement de l’Algérie, séance du 6 mai 1863.
61Caron François, Les grandes compagnies de chemin de fer en France (1823-1937), Genève, Librairie Droz, 2005, p. 13-42.
62ANOM, GGA-3F-44, Rapport du conseiller Ismaïl Urbain au Conseil de gouvernement de l’Algérie, séance du 6 mai 1863.
63Ibid.
64Guillopé Thierry et Plarier Antonin, « Écrire une micro-histoire d’une situation coloniale. Une ville-mine d’Algérie par les archives de ses protagonistes (Aïn Mokra, mi-xixe siècle-fin xixe siècle) », French Colonial History, « Une ville-mine d’Algérie par les archives de ses protagonistes (Aïn Mokra, mi-xixe siècle-fin xixe siècle) : Jalons d’une micro-histoire en situation coloniale », French Colonial History, no 21-22, 2023, p. 279-311.
65Emerit Marcel, Les Saint-simoniens en Algérie, op. cit. ; Thépot André, Les ingénieurs des mines au xixe siècle, op. cit.
66Lieussou Aristide, Études sur les ports de l’Algérie, Paris, Impr. administrative de Paul Dupont, 1850, p. 87.
67Emerit Marcel, Les Saint-simoniens en Algérie, op. cit., p. 308.
68Bartolotti Fabien, Le port de Marseille face aux bouleversements économiques des années 1945-1992 : rythmes, stratégies des acteurs, enjeux environnementaux, thèse d’histoire, université d’Aix-Marseille, 2021, p. 192.
69ANOM, F80-1794, note sur la situation des travaux publics exécutés en Algérie au moyen du prêt de cent millions, consenti à l’État par la Société générale algérienne, 1872.
70Lefèvre George, Journal de voyage, 2e partie, Mémoire d’élève de 3e année de l’École nationale supérieure des mines, 1885, p. 18-20.
71Croce Alain, La Société générale des transports maritimes à vapeur, Le Touquet, Mdv, 2002.
72François Pierre et Lemercier Claire, Sociologie historique du capitalisme, Paris, La Découverte, 2021, p. 147-148.
73Noireterre Jumel de, J. de Noireterre contre la compagnie Mokta el Hadid, Paris, s. e., 1891, p. 10.
74Kiener Paul Louis, Recherches nouvelles sur les conditions anatomiques de la maladie de Bright, Paris, Impr. de V. Goupy, 1878, p. 13 ; Laveran Alphonse, Traité du paludisme, Paris, Impr. Paul Brodard, 1898, p. 405 ; Chassaigne Pierre, La part de l’urémie dans les accès pernicieux comateux, Montpellier, G. Firmin et Montane, 1900, p. 29-32.
75Jarrige François et Le Roux Thomas, « Naissance de l’enquête : les hygiénistes, Villermé et les ouvriers autour de 1840 », in Geerkens Éric et al. (dir.), Les enquêtes ouvrières dans l’Europe contemporaine, Paris, La Découverte, 2019, p. 39-52.
76Hadjadj Sofiane et Laribi Ghanem, « Le Jardin d’essai du Hamma : histoire d’un jardin colonial », in Bouchène Abderrahmane et al. (dir.), Histoire de l’Algérie à la période coloniale, 1830-1962, Alger/Paris, Barzakh/La Découverte, 2012, p. 262-267.
77ANOM, F80-1794, Convention entre le gouvernement général de l’Algérie et la Société générale algérienne, 9 mars 1870.
78Ibid.
79ANOM, F80-1794, Lettre du gouverneur général de l’Algérie au ministre de l’Intérieur, Alger, 9 mars 1872.
80Caron François, Les grandes compagnies de chemin de fer en France, op. cit., p. 13-42.
81Archives nationales, F14 4186, F14 4187, F14 8409 et plus particulièrement F14 18921 : conflits judiciaires relatifs à la perception des redevances minières.
Auteurs
-
Thierry Guillopé
Gustave Eiffel, Paris 1, Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes (Lyon) ; Groupe de recherche sur les ordres coloniaux.
Thierry Guillopé est spécialiste de l’Algérie aux xixe et xxe siècles. Il a soutenu en 2023 une thèse sur l’histoire des logements sociaux des années 1920 aux années 1960. Il s’intéresse désormais, à l’échelle du Maghreb, à l’histoire des archives ainsi qu’à celles du commerce et des bourgeoisies. Outre ses rattachements universitaires (Gustave Eiffel, Paris 1, Laboratoire de recherche historique Rhône-Alpes [Lyon]), il est membre du Groupe de recherche sur les ordres coloniaux.
-
Antonin Plarier
Université Jean-Moulin Lyon 3.
Antonin Plarier est maître de conférence à l’université Jean-Moulin Lyon 3 (LARHRA). Après une thèse sur le banditisme rural en Algérie à la période coloniale, il poursuit ses recherches sur la mine d’Aïn Mokra qui exploite un gisement de fer stratégique. Il vient de publier avec Thierry Guillopé « Une ville-mine d’Algérie par les archives de ses protagonistes (Aïn Mokra, mi-xixe siècle-fin xixe siècle) : Jalons d’une micro-histoire en situation coloniale », French Colonial History, no 21-22, p. 279-311.
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