Transformation et diffusion de la cochenille mexicaine par Marseille au xviiie siècle
Transformation and diffusion of the Mexican cochineal by Marseilles in the 18th century
p. 125-142
Résumés
La cochenille mexicaine est un insecte utilisé comme colorant. Son prix est très élevé car elle a un grand pouvoir tinctorial. Les Espagnols la diffusent en Europe dès la conquête du Mexique. Les négociants européens en achètent à Séville puis à Cadix. Cette matière première utilisée pour teindre les textiles de qualité est l’objet de spéculation. Au xviiie siècle, les négociants de Marseille en achètent de grandes quantités. Ils la redistribuent vers les manufactures du Languedoc, pour la teinture des draps de laine, et vers la Méditerranée orientale. Depuis Alep, Smyrne et Bagdad une partie de la cochenille est expédiée en Asie.
Mexican cochineal is an insect used as a dye. Its price is very high because it has great tinctorial power. The Spaniards distributed it in Europe after the conquest of Mexico. European merchants used to buy the dye in Seville then in Cadiz. This raw material, used to dye the textiles of greater quality, was an object of speculation. In the 18th century, the merchants of Marseilles were buying great quantities of Mexican cochineal. They redistributed it towards the manufactures of Languedoc, for the dyeing of wool sheets, and towards the eastern Mediterranean. From Aleppo, Smyrna and Baghdad some of the Mexican cochineal was dispatched in Asia.
Texte intégral
1À l’écart du domaine atlantique, Marseille n’a pourtant pas ignoré cet espace au cours du xviiie siècle ainsi que le montrent la croissance de son trafic avec les Iles françaises d’Amérique et le renforcement de ses liens avec les empires ibériques par l’intermédiaire de Cadix1. La cochenille mexicaine constitue un chapitre original, sinon insolite, de ces relations et de cette ouverture commerciale.
2Que l’on insiste sur les flottes, galions et vaisseaux de registres et sur leurs prodigieux apports d’or et plus encore d’argent, c’est naturel. Que dans les « fruits des Indes » on s’intéresse au sucre, au cacao, aux cuirs soit ; mais en exclure la cochenille, deuxième produit en valeur de retour de la Carrera après les métaux précieux et objet d’une forte demande de l’industrie textile européenne, quelle surprise2 !
3Les négociants marseillais se sont montrés très tôt attentifs aux arrivages de cette matière tinctoriale, à Séville puis à Cadix, non pas pour répondre à une consommation locale mais pour satisfaire la demande des manufactures du Languedoc3. En suivant une réglementation, renforcée dans la seconde moitié du xviie siècle, celles-ci doivent employer cette matière première pour les couleurs fortes qui composent les assortiments de draps destinés au marché levantin afin de lutter contre la suprématie anglo-hollandaise et répondre aux goûts des consommateurs4. Par ailleurs, outre l’envoi de ces tissus teints dans les Échelles du Levant, les Marseillais y redistribuent une partie du produit brut nécessaire à l’artisanat local et à de plus lointains ateliers inscrits dans un espace portuaire alors en pleine mutation.
4Car au cours du xviiie siècle Marseille a su pousser les bornes de son expansion commerciale jusqu’aux limites du monde connu et donner à son rayonnement une ampleur jamais atteinte ainsi que l’attestent le volume des trafics, le niveau des affaires et les territoires mis en jeu. Désormais ses marins participent à tous les circuits, ses navires se rencontrent sur toutes les mers et sur tous les océans. Marseille se glisse aux côtés des grands ports français du Ponant et à la veille de la Révolution l’emporium méditerranéen s’est hissé au rang de port mondial5.
5La dilatation de l’espace commercial s’amorce en pleine guerre de Succession d’Espagne (1701-1714) avec sept expéditions en direction de la mer du Sud pour atteindre l’Eldorado, autrement dit l’argent du Potosi. Certes, après la guerre les Espagnols reprennent le contrôle de l’empire mais l’élan a été donné. D’intenses courants marchands emportent Marseille vers les domaines océaniques : vers les Îles d’Amérique d’abord, l’océan Indien ensuite et ses prolongements asiatiques, sans omettre les jeunes États-Unis. Cette mutation ne saurait pourtant masquer les permanences. Si les espaces océaniques ont stimulé la croissance marseillaise, la place demeure méditerranéenne. La part de la mer Intérieure apparaît toujours première dans une pesée globale de la valeur, par grands secteurs géographiques, du trafic portuaire : le Levant, l’Italie, l’Espagne et la Barbarie forment les quatre piliers des échanges méditerranéens6. Qui plus est, Marseille a élargi « sa » Méditerranée par une fréquentation plus assidue de l’Adriatique et par une entrée feutrée en mer Noire. Ces transformations s’inscrivent dans les registres de comptabilité, mais aussi dans les bilans de faillite. Elles se suivent sur les cartes, se lisent à travers les récits de voyageurs, dans les dépositions des capitaines à l’entrée du port de Marseille et dans les correspondances des négociants qui sont assurément les principaux acteurs de la construction d’un territoire portuaire aux dimensions mondiales7. La participation des Marseillais aux expéditions de la mer du Sud ne peut pas se comprendre sans les contacts établis depuis le xviie siècle avec les Malouins8. Dans ces brèves opérations l’influence bretonne a été déterminante et par la filière de Cadix, construite lentement par les Malouins, Marseille a atteint l’antichambre de l’empire Ibérique et noué ou renforcé des liens avec d’autres places comme Londres, Amsterdam, Gênes, Livourne, Lyon, Paris, Milan, Madrid, qui forment autant de canaux de relations participant à son rayonnement.
6Quelques marchés révèlent les mouvements de fond, les adaptations et les changements de flux caractéristiques des orientations nouvelles. La cochenille ou grana mexicaine apparaît à plus d’un titre comme emblématique de l’étendue nouvelle des horizons commerciaux de la place marchande et en relation étroite avec le renforcement du monde des négociants9. L’observatoire marseillais invite ainsi à suivre, à partir d’un large éventail de sources, la transformation et la diffusion de ce discret produit que l’on trouve au cœur de pratiques marchandes sur les grandes places européennes et qui participe à la construction de l’aire commerciale du port provençal devenu mondial.
La grana ou cochinilla : matière première tinctoriale de grande valeur
Un insecte au pouvoir colorant élevé
7On a souvent assimilé la cochenille à une graine dans la mesure où elle se présente sous la forme de grains semblables à des lentilles. L’appellation espagnole de grana traduit cette confusion. En 1525, Lopez de Gomara la présente comme une graine, mais cinq ans plus tard, l’explorateur Acosta la décrit comme un insecte. Plusieurs controverses relatives à ce sujet scandent les xvie et xviie siècles10. Au début du xviiie siècle encore, Jacques Savary des Bruslons affirme « qu’il y a une cochenille qui est un ver et une cochenille qui est une graine11 ». L’ambiguïté est levée en 1729 à la suite des travaux de naturalistes : la cochenille est un insecte. Réaumur enregistre le résultat et Linné classe la grana dans la famille des coccidés.
8Les cochenilles ne sont pas inconnues en Europe où ont été répertoriées plus de 300 espèces. Les plus nombreuses ne présentent pas d’intérêt économique et sont détruites alors que d’autres, plus rares, sont recherchées car elles fournissent un colorant rouge, le rouge d’insecte12. Ainsi en est-il de la cochenille-laque asiatique, des cochenilles de Pologne et d’Arménie et de celle dite « graine écarlate » que l’on trouve dans les garrigues méditerranéennes sur les chênes-kermès. Des teinturiers de Marseille ont utilisé ces dernières pour teindre les « bonnets façon Tunis », les chéchias ou « fès ou fez », destinés aux habitants du Maghreb.
9Peu après la découverte de l’Amérique, ces cochenilles ont été reléguées au second rang par la grana mexicaine. Celle-ci, dite aussi misteca, se caractérise par un grand pouvoir tinctorial (50 % de la masse de l’insecte) : pour un semblable coloris il faut dix fois moins de grana que de kermès et 20 à 40 fois moins qu’avec les cochenilles européennes. Elle se distingue également par la gamme de couleurs qu’elle autorise. Selon la qualité et le dosage de cette matière première et les mordants employés, il est possible d’obtenir une vingtaine de coloris, allant du jaune d’or au violet le plus sombre. Enfin, la grana présente un caractère physique exceptionnel dans la mesure où l’absence de décomposition autorise une longue conservation sans que soient altérées les qualités tinctoriales. Ce sont ces propriétés qui expliquent le prix élevé du produit qui, dans l’échelle des valeurs des marchandises acheminées par les flottes et galions, se situe après celle des métaux précieux. Toutefois, si la grana est employée, comme les autres rouges d’insectes, pour les étoffes précieuses (soie, velours, satins, taffetas, laines très fines), elle ne convient pas aux textiles obtenus à partir de fibres végétales13.
L’éducation de la grana
10L’élevage ou « éducation » de l’insecte se faisait essentiellement en Amérique centrale, dans la péninsule du Yucatan, mais surtout au sud de Mexico dans la région d’Oaxaca, entre 1 500 et 2 000 mètres d’altitude. Les Aztèques l’utilisaient dans leurs activités artisanales et l’exigeaient également des peuples vaincus comme tribut14.
11La cochenille parasite un cactus ou opuntia appelé nopal « d’environ cinq pieds de haut dont la tige charnue, large, aplatie, veloutée, un peu âpre, couverte de houppes d’épines répandues symétriquement sur sa surface, se ramifie et se rétrécit dans chacun de ses points de division : ce qui donne aux diverses portions de la plante la forme d’une feuille ou raquette ovale, épaisse et épineuse15 ». Contrairement aux affirmations qui accompagnent les premières descriptions, cette cochenille ou coccus cacti ne puise pas directement le colorant dans le nopal mais élabore, avec la nourriture fournie par le cactus, le principe colorant, la carmine. Les études d’entomologistes et chimistes, comme Réaumur au xviiie siècle, Caventou et Pelletier au siècle suivant, ont montré que c’est la femelle seule qui fournit la teinture, non à partir de son sang mais d’une substance produite pour se protéger de prédateurs16.
12Toutes les étapes de l’éducation de la cochinilla ont été minutieusement observées et adoptées par les Espagnols dès les lendemains de la conquête. Les travaux, à commencer par la préparation des nopaleraies, ont conjointement été exécutés par les Espagnols et les Indiens dans les plantations composées de 50 000 à 60 000 pieds. Une fois la récolte effectuée, l’insecte est tué, séché et trié. Selon la taille et la qualité du produit on distingue, à l’issue de cette première préparation, la grana fina ou misteca (nom qui renvoie à la région de production), la granilla, la polvo (poussière), la tescala (qui serait, selon Savary, un mélange de terre et de cochenille) et enfin la sylvestre ou cochenille sauvage.
Contrôle et diffusion de la cochinilla
13Les Espagnols n’ont pas bouleversé les techniques d’élevage mais introduit des méthodes de contrôle d’une production qui est concentrée dans la seule région d’Oaxaca. Une administration spécifique, placée sous l’autorité d’un juez de la grana, est chargée de la surveillance des plantations menaçant, « sous peine de la vie », quiconque ferait sortir l’insecte vivant de Nouvelle-Espagne pour tenter de l’acclimater ailleurs. Une partie de la production mexicaine embarquée à Acapulco gagne l’Extrême-Orient à bord des galions de Manille. La plus grande partie est portée à Veracruz pour être chargée sur les flottes et les galions à destination de l’Espagne, après avoir été mise dans des sacs, des caisses ou, le plus souvent, dans des surons17. En Espagne, les arrivages sont enregistrés par la Casa de la Contrataçion de las Indias, à Séville puis, à partir de la fin du xviie siècle, à Cadix nouvel entrepôt des « fruits et trésors des Indes18 ».
Carte 1. Production et diffusion de la grana

14La production en Nouvelle-Espagne comme les exportations sont difficiles à évaluer, mais l’Espagne en a sans doute reçu l’essentiel. Pour la seconde moitié du xviiie siècle les sources fournissent des quantités très diverses : 3 250 quintaux ou 15 000 arobes selon des papiers de marchands, 4 000 quintaux ou 13 000 arobes pour l’abbé Raynal, 8 000 quintaux ou 32 000 arobes pour Réaumur et Humboldt, évaluation sans doute proche de la réalité en temps de paix19. Au reste, la part de la contrebande demeure, par définition, impossible à chiffrer, de même que celle des prises corsaires20. Quant à l’approvisionnement de l’Angleterre par le vaisseau de permission il demeure méconnu et probablement modeste dans la mesure où huit voyages seulement ont été effectués par ce vaisseau avant d’être abandonné dans la seconde moitié du xviiie siècle21.
Diffusion européenne et marché marseillais au xviiie siècle
L’entrepôt espagnol : Cadix
15Dans la seconde moitié du xviiie siècle on estime la valeur globale de la cochenille qui arrive en Espagne entre 40 et 50 millions de réaux de veillon, soit l’équivalent de la valeur de tout son marché de laine22. Il convient toutefois de préciser cette valeur en fonction de la qualité et donc du pouvoir tinctorial des produits mis sur le marché23.
Valeurs des différentes variétés de cochenille au milieu du xviiie siècle24
| Qualités | Indices |
| grana fina ou misteca très belle | 100 |
| grana fina ou misteca belle | 90 |
| cochenille fine avariée | 70 |
| granilla | 50 |
| grabeau de cochenille | 40 |
| poussière de cochenille | 25 |
| cochenille sylvestre | 20 |

16À côté d’une cochenille sylvestre ou « sauvage », aux quantités relativement limitées et au moindre pouvoir tinctorial, la cochenille cultivée conserve les diverses appellations attribuées au Mexique lors du tri réalisé avant l’embarquement. La qualité supérieure – reconnaissable à ses gros grains noirs – est la grana fina ou misteca, la cochenille de petite taille étant vendue sous l’appellation de granilla et les débris sous celle de grabeau. La poussière ou poudre de cochenille figure également parmi les qualités offertes aux côtés de la cochenille « avariée ». Pour cette dernière il ne s’agit pas d’une qualité particulière, mais de cochenille fine ayant perdu une partie de son pouvoir tinctorial à la suite de la présence accidentelle d’eau : eau de pluie, lors du transport terrestre entre Oaxaca à Veracruz, ou eau de mer introduite, lors d’avaries ou de naufrage, dans les caisses ou surons délicatement repêchés.
17Ce produit atlantique, peu consommé en Espagne, est diffusé à partir de Cadix vers les grandes places marchandes25 : Amsterdam, Londres, Rouen, Marseille et, à un niveau moindre, Hambourg, Livourne et Venise26. La voie maritime est privilégiée pour assurer, sur des distances relativement importantes, cette redistribution. Si les navires de commerce sont les plus nombreux à se charger du transport, quelques navires de guerre ne refusent pas d’en embarquer en passant par Cadix. Ainsi, en mars 1780, pendant la guerre d’Amérique, le Sagittaire, vaisseau du roi, débarque à Toulon trente-quatre barils de cochenille fine et sept de cochenille en grabeau pris dans le port andalou à l’adresse de Laurent Caire, de Toulon, pour des négociants marseillais27. Cette quarantaine de barils, qui peuvent passer inaperçus parmi la centaine de sacs et barils de sucre, café et indigo, et des dizaines de bouteilles de vin d’Espagne, représentent pourtant près de la moitié de la valeur totale de la cargaison. Débarquée à Toulon elle est ensuite acheminée par voiture à Marseille28.
L’appel de Marseille, « la place la plus délicate d’Europe »
18La cochenille mexicaine est attestée à Marseille dès le xvie siècle comme en témoigne l’arrivée d’une barque « venant de Sivilhe et Callix chargées de couchenilhe et cuyrs29 ». Au siècle suivant ce produit tinctorial représenterait à Marseille un peu moins de 20 % des retours des flottes espagnoles et, au xviiie siècle, un quart à un tiers des arrivages avec annuellement 600 barils et un trafic en progression après 1740. Qualitativement à Marseille, dite « la place la plus délicate d’Europe sur le chapitre de la cochenille », la fine représente 89,5 % des importations, la granille 7 %, la sylvestre 1,5 %, l’avariée 0,5 %, le grabeau et la poussière 1,5 %30.
19Rechercher cette matière tinctoriale conduit inévitablement, étant donné sa valeur, à rencontrer l’aristocratie du commerce c’est-à-dire les négociants. Si les maisons marseillaises sont quasi-absentes de la source d’approvisionnement, à savoir Cadix, les contacts demeurent étroits avec les représentants des autres places présents dans le port andalou. La puissante maison Roux de Marseille, qui privilégie souvent la pratique de la commission, ce « commerce d’économie » cher à Montesquieu, entretient une correspondance régulière avec les Verduc, Vincent, Magon, Lefer, Lecoulteux, Lenormand et autres maisons de « toute solidité » et de « pleine confiance » appartenant à la première classe des négociants étrangers installés à Cadix31.
20Cette formule favorise le glissement vers d’autres cercles et d’autres espaces. En 1771, à l’occasion d’une opération portant sur quelques surons de cochenille, les Roux, de Marseille, en contact avec la maison Behic, Tanevot et Cie de Cadix, entrent en communication avec les Behic de Séville, de Bayonne et de Rouen. Associée aux métaux précieux, la cochenille entraîne les Roux vers d’autres constellations familiales et spatiales. Jacques et Barthélemy Lecouteulx, de Cadix, leur ouvrent les portes de la maison Ustariz, de Cadix, et celles des Lecouteulx, de Rouen et de Paris. Les liens avec la maison Jamets, Verduc, Vincent, installée également à Cadix, conduisent les Roux à connecter un temps leur maison sur celle des Verduc de Bretagne et de Normandie, et sur celle de Sellon, de Lyon32. Ce réseau de correspondants permet de nouer des liens et d’organiser un espace d’échanges : assurément « il y a gain et, en tout cas, minimalisation des distances, profit calculé en compréhension et en confiance, évalué en réputation et, à terme, désenclavement des individus comme des territoires33 ».
Carte 2. Mention de cochenille dans la correspondance des Roux

21Pour les opérations sur la cochenille, la place de Marseille vit en étroite symbiose avec Cadix et, au-delà, avec l’Amérique espagnole. L’irrégularité des récoltes, le poids des guerres avec les risques de prises, les avaries et les naufrages, les « vexations politiques » au moment de la « délivraison » des fruits et trésors des Indes par la couronne d’Espagne, ainsi que l’état de la demande européenne peuvent se conjuguer et infléchir le sens des affaires, conduire à un « profit honnête » ou provoquer un « bouillon », comme celui enregistré par les Hope d’Amsterdam avec la complicité des Baring de Londres. En 1787, les Hope, gros manieurs d’argent, ont envisagé, avec la complicité des banquiers londoniens, de constituer un monopole sur la cochenille à un moment où les stocks étaient supposés faibles en Europe. Henri Hope a alors essayé d’acheter, en même temps, la cochenille disponible sur toutes les grandes places européennes ainsi que les futurs arrivages mexicains. Le résultat a été un fiasco retentissant car des ordres ont été transmis avec retard, les stocks européens ont été mal évalués et la guerre russo-turque a gêné les ventes sur les marchés levantins34.
22La mention des cours de la grana, aux côtés de ceux des métaux précieux et des piastres, au bas des lettres adressées depuis Cadix donnent la mesure de l’attention accordée à cette marchandise négociée dans le cadre de comptes à demi ou à tiers, et intégrée à des pratiques bancaires comme le montrent ses affaires « payables en cochenille qui n’ont pu être conclues payables en argent35 ». Pour réaliser ces arbitrages les négociants marseillais disposent de documents qui permettent de lire en un coup d’œil, pour chaque grande place, les cours en fonction des taux de change et d’entrevoir les perspectives de profit36 :
« notre change tant sur votre place que sur Paris n’étant qu’à 71 sols, les retours que nous pourrions faire nous paraissant trop désavantageux nous avons cru mieux faire en employant vos fonds dans un suron de cochenille37 ».
Redistribution de la cochenille mexicaine par Marseille
23Marseille conserve très peu de cochenille pour ses teintureries et en redistribue la quasi-totalité. Les sources disponibles ne permettent pas de mesurer cette diffusion, d’autant que toutes les quantités achetées ne passent pas systématiquement par cette place38. Ainsi, des achats effectués en association avec un correspondant de Cadix et expédiés directement aux destinataires à Amsterdam, Londres ou Livourne, échappent à toute statistique d’entrée dans le port de Marseille mais non aux livres de comptes des opérateurs. En période de tensions internationales ou de conflits rendant difficiles le passage de Gibraltar, les négociants marseillais utilisent les voies de Bayonne et de Toulouse pour faire adresser des achats de cochenille aux manufactures du Languedoc, sans passer par Marseille, comme le signalent la correspondance marchande et les lettres de voitures39.
Répondre aux manufactures languedociennes
24Une large partie de la cochenille mexicaine est destinée aux manufactures établies autour de Toulouse, Carcassonne et Béziers-Lodève40. Elle y parvient parfois directement de Cadix, mais elle est surtout redistribuée par Marseille en utilisant le chemin de la mer mais aussi les services de voituriers, dans la mesure où la valeur de la marchandise et son faible encombrement permettent de supporter le coût de ce transport41. Ces envois par la route sont difficiles à mesurer. La différence calculée entre les quantités entrées par voie maritime et celles sorties par la même voie peut fournir sinon les quantités exactes diffusées par voie de terre vers le Languedoc, tout au moins une estimation car la consommation locale reste limitée42. Ainsi, 45 % du total des importations en 1740, et 38 % à la fin du xviiie siècle, mais 85 % pendant la guerre de Sept Ans, emprunteraient la voie terrestre43.
25Les manufacturiers languedociens ont développé et adapté leur production pour conquérir les marchés levantins dominés, au xviie siècle, par les draps hollandais et anglais. Une partie du succès des produits languedociens enregistrés au début du xviiie siècle, avec notamment l’élimination de la concurrence hollandaise44, résulte de l’application de nouvelles techniques de fabrication (tissage), du choix des matières premières (laines ordinaires et primes de Ségovie pour les qualités supérieures) et de l’attention portée aux goûts des consommateurs levantins45.
26Dans la mesure où « la bonne teinture est aussi nécessaire que la construction du drap46 » les manufacturiers transmettent régulièrement aux négociants des « montres » ou échantillons de pièces teintes en conformité avec la règlementation qui oblige, depuis 1669, toutes les teintureries à utiliser la cochenille pure pour teindre les draps destinés au Levant47. Des précisions sont apportées à cette ordonnance, en 1672, par une « Instruction générale pour la teinture des laines et les manufactures de laine de toutes nuances et pour la culture des drogues ou ingrédients qu’on emploie. » Les couleurs « hautes et en grand teint », à savoir les écarlates et les cramoisis, doivent être obtenues avec de la grana. Quant aux « soupe-au-vin, cerise, chair, langouste, jujube, cassis, migraine (grenade) » elles ont obligatoirement un fond donné par de la cochenille. Les directives de 1669 et 1672, sont suivies, en 1701 et 1708, puis en 1713 et 1737, par des textes qui énoncent les qualités et les quantités de cochenille à utiliser. Pour les manufactures, l’arrêt du Conseil d’État de 1713, qui fait suite à l’enquête menée par l’intendant M. de Basville, demeure le texte de base :
« pour la teinture des draps destinés pour le Levant, tant Londrins que Londres larges en couleur écarlate, cramoisi, soupe-au-vin, il sera employé au moins une livre trois quart de cochenille, poids de marc, pour chaque pièce tirant de quinze à dix-huit aulnes48 ».
Carte 3. Localisation de la production de draps en Languedoc au xviiie siècle

27Si chaque teinturier garde jalousement sa « recette particulière » tous les procédés de teinture à la cochenille ou « cochenillage » s’appuient sur quelques notions fondamentales qui dérivent de ses propriétés chimiques. C’est vers 1630, qu’un Hollandais, Cornélius Derbell, et un Allemand nommé Kuster (Kuffler ou Kepfler), sans aucune liaison apparente, découvrirent la couleur écarlate à la cochenille. Kuster porta son secret à Londres en 1643 et un peintre flamand, nommé Kloeck (ou Gluck), le communiqua aux Gobelins avant qu’il se répande dans toute l’Europe. Les problèmes de mordançage semblent avoir été rapidement résolus. Pour obtenir le cramoisi, l’art de la teinture exige l’utilisation de l’alun et pour l’écarlate, les Hollandais, Van Julich et Van Leferst, préconisent l’emploi des sels d’étain, ce qui fut suivi par les Gobelins qui utilisaient jusqu’alors l’alun49.
28Pour ces couleurs « fortes » qui entrent dans la composition des « bons assortiments » sont prohibées la cochenille sylvestre, la « cochenille de Pologne » (qui convient pour les lilas, les couleurs de chair et les cramoisis pâles) et la « cochenille du figuier d’Indes orientales » ou cochenille-laque, utilisée sur les laines et les soies en Perse, en Inde et au Japon mais pour des rouges moins éclatants et moins solides.
29Des inspecteurs, qui recueillent des échantillons pour contrôler la qualité des produits finis, pointent parfois l’emploi de quantités insuffisantes de cochenille ou de qualités non conformes (grabeau, granille, poussière) à celle exigée, ainsi que l’utilisation de succédanés comme l’orseille (lichens), le kermès ou un mélange de matières tinctoriales fait de bois de Brésil, orseille, garance, pastel et noix de galle50. Les sanctions à l’encontre des contrevenants vont de la confiscation des draps à l’interdiction de la maîtrise de fabricant voire à la fermeture des établissements fautifs. Les fraudes, qui porteraient atteinte à la réputation du fabricant sinon à celle de la province, paraissent néanmoins limitées. La mévente des draps en Méditerranée orientale et leur moindre qualité dénoncée par les inspecteurs, la Chambre de commerce de Marseille et les négociants dans la seconde moitié du xviiie siècle, doivent être mises en étroite relation avec la complexe crise que connaît alors le commerce marseillais du Levant51.
Complexe marché levantin
30C’est ce marché qui dicte largement les achats de cochenille mexicaine par les négociants marseillais car non seulement il absorbe une grande partie de la draperie languedocienne mais il demande également de la matière première brute, alors que la Barbarie achète surtout de la cochenille sylvestre et du vermillon ou « kermès » pour la teinture des « bonnets façon Tunis52 ». D’après les statistiques des marchandises sorties du port de Marseille, le Levant représente, au milieu du xviiie siècle, 85 % de la totalité des exportations marseillaises de cochenille – en quantité et en valeur53. Sans pouvoir les quantifier de tels envois sont attestés dès le xvie siècle : en 1596, Henri Ferrenc, établi à Alep, reçoit de la « cochenille américaine » expédiée par son père Benoît, installé à Marseille. Ayant appris, par son père, le retard de l’arrivée de la flotte à Séville, Henri Ferrenc le rassure en des termes qui montrent une pratique bien rodée de ce genre de négoce : « parce que je vois que les cochenilles montent en ce pays et prennent réputation, je les ai voulu garder ici54 ». Quelques années plus tôt, Antoine Hermite de Marseille puis son ami Barthélemy Hostagier envoient à Gilles Hermite, établi à Alep, plusieurs « barils de chochonille55 ». Ceux-ci sont régulièrement mentionnés au xviie siècle dans les cales des vaisseaux marseillais qui mettent voile pour le Levant. De novembre 1674 à décembre 1675, sur les douze navires qui sont arrivés à Smyrne venant de Marseille, dix apportent de la cochenille pour un total d’environ 2 137 ocques (soit près de 2,5 tonnes56). Principale Échelle pour cette marchandise jusqu’au milieu du xviiie siècle, Alep cède alors ce rang à Smyrne, tandis que se maintiennent les demandes de Constantinople, Salonique et Alexandrie/Le Caire, et celles, également impossibles à quantifier, de marchés plus lointains.
31Car, au-delà des Échelles du Levant, les négociants marseillais sont à l’écoute des événements qui affectent les liaisons caravanières vers La Mecque et Bagdad et qui perturbent, comme le siège de Bassora en 1776, les relations avec l’océan Indien par le golfe arabo-persique57. Établis à Alep, les frères Guien informent, en 1749, leurs correspondants de Marseille :
« Il s’est beaucoup vendu de cochenille à 19 l’ocque, mais quatre messagers qui viennent d’arriver de Bagdad annoncent une caravane qui sera ici dans quelques jours ; quoiqu’il y en ait une ici pour partir pour le dit lieu qui en a beaucoup enlevée, cette nouvelle a fait monter le prix à 21 et les apparences font que cette graine [sic] pourra faire une plus grande augmentation parce qu’elle vaut un haut prix à Bagdad d’où elle a été enlevée pour la Perse58. »
32Si le Levant est pour Marseille un débouché majeur dans la redistribution de la grana, force est de reconnaître, à partir du cas de la maison Roux qui semble néanmoins avoir valeur d’exemple, que les négociants établis dans la grande place andalouse ne sont guère portés à effectuer directement des envois vers les Échelles59. Ils se montrent à peine plus réceptifs quand ils sont associés à des Marseillais. La puissante maison Verduc, Vincent et Cie, de Cadix, n’effectue des envois au Levant qu’en comptes à tiers ou à demi avec les Roux de Marseille. Pour les Gaditans, la cochenille est « un article dangereux60 » alors que pour Garavaque et Cusson, les régisseurs des Roux à Smyrne, « la cochenille et l’argent sont les deux articles d’entrée les meilleurs et surtout les plus solides puisqu’il n’y a que de Cadix d’où l’on puisse en tirer61. » Malgré l’enthousiasme de ces derniers, la maison de Cadix affirme que ce commerce leur reste « tout à fait étranger ». Ce n’est pas le produit tinctorial qui explique cette réserve mais le manque de retours intéressants offerts par le Levant, même lorsque ceux-ci sont « gratis de fret » comme le propose la commandite smyrniote dans l’espoir de faire fléchir l’extrême prudence de la société Verduc, Vincent. Les Roux ne sont pas davantage persuasifs car l’opération réalisée en 1764 n’est suivie d’aucune autre avec eux. L’absence de liaisons maritimes en droiture, entre Cadix et la Méditerranée orientale, ne facilite certes pas les opérations, mais cette réticence porte surtout la marque de la fragilité du trafic levantin dans la seconde moitié du siècle, à savoir l’épineuse question des retours qui est au cœur de la crise du commerce marseillais avec le Levant62.
33Au-delà de ces problèmes conjoncturels, que l’on soit à Londres, à Amsterdam, à Livourne ou à Marseille, les hommes d’affaires se posent une même question : « comment s’affranchir du monopole que l’Espagne détient sur la source d’approvisionnement ? » Un élément de réponse est indirectement fourni en 1738 par Réaumur : « Pourquoi les cochenilles ne pourraient-elles pas être transportées de leur pays natal dans tous ceux où les nopals peuvent croître ? »
34Dans le dernier quart du xviiie siècle, des tentatives ont été faites pour contourner le monopole espagnol en acclimatant le nopal et la cochenille à Saint-Domingue, en Provence, en Italie du Sud, dans les Îles de la Sonde et aux Indes orientales. Partout les résultats ont été décevants à l’exception des essais effectués aux Canaries par les Espagnols après la perte du Mexique (1821). La production, qui reste sous le contrôle de l’Espagne, y connaît un réel essor au milieu du xixe siècle, alors que des nopaleraies sont établies en Algérie. Cependant, dans la seconde moitié du xixe siècle, la chimie organique porte un coup décisif à ces productions. L’aniline et d’autres substances dérivées des goudrons de houille fournissent des colorants chimiques qui donnent des nuances plus vives et aussi solides mais nettement moins chères que celles obtenues avec la grana. Le savoir-faire des Européens, qui avaient su tirer profit des qualités naturelles de cet étonnant insecte, a également contribué à son quasi abandon63.
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35Introduite en Europe dès le début du xvie siècle, la cochenille mexicaine n’a pas transformé en profondeur les techniques de fabrication des ateliers et manufactures qui l’ont simplement inscrite dans leurs procédés de production accompagnés de dispositifs réglementaires pour répondre aux goûts des consommateurs. En raison de sa grande valeur marchande, ce produit « atlantique » a rapidement trouvé une place dans les activités des acteurs économiques du monde méditerranéen. Au xviiie siècle, la grana a discrètement contribué à dilater l’espace commercial de Marseille en le poussant jusqu’aux limites du monde connu comme le montre l’attention portée par ses négociants au départ d’une flotte de Veracruz, au naufrage d’un vaisseau destiné à Cadix, à la prise d’un galion espagnol par les forbans, aux informations et rumeurs andalouses, aux achats soudains et massifs à Hambourg, aux caravanes de Bagdad, au siège de Bassora et à la demande perse. La cochenille a ainsi participé à la construction de l’espace économique de Marseille – espace qui est aussi espace relationnel – et à donner par là aux activités de la place méditerranéenne un rayonnement encore jamais atteint64.
Notes de bas de page
1Carrière C., Négociants marseillais au xviiie siècle. Contribution à l’étude des économies maritimes, 2 vol., Marseille, Institut historique de Provence, 1973, p. 34-152 ; Buti G., « Marseille, la péninsule Ibérique et les empires américains (1659-1793). “Le soleil des affaires se lève aussi à l’Ouest” », Revue d’Histoire maritime, n ° 13, 2011, p. 211-232.
2Garcia-Baquero A. G., Cádiz y el Atlántico, 1717-1778, Séville, Escuela de estudios hispano-americanos de Sevilla, 1976, mentionne les quantités de cochenille arrivées à Cadix, mais ne souligne pas les valeurs représentées.
3Marquié C., L’industrie textile carcassonnaise au xviiie siècle, Narbonne, Société d’études scientifiques de l’Aude, 1993, p. 111-126.
4Carrière C., « La draperie languedocienne dans la seconde moitié du xviie siècle. Contribution à l’étude de la conjoncture levantine », dans Conjoncture économique, structures sociales. Hommage à Ernest Labrousse, Paris-La Haye, Mouton, 1974, p. 157-172. On consultera également Lupo S., Révolution(s) d’échelles. Le marché levantin et la crise du commerce marseillais au miroir des maisons Roux et de leurs relais à Smyrne (1740-1787), thèse inédite, Aix-Marseille université, 2015.
5Buti G., « Comment Marseille est devenue port mondial au xviiie siècle », Marseille, Revue culturelle, n ° 185, 1998, p. 72-81.
6Carrière C., Négociants marseillais…, op. cit., p. 72.
7Buti G., « Marseille et la mer au siècle des Lumières », Marseille, Revue culturelle, n ° 252, 2016, p. 15-23.
8Lespagnol A., Messieurs de Saint-Malo. Une élite négociante au temps de Louis XIV, 2 vol., Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1996.
9On dénombrerait 250 maisons de négoce au début du xviiie siècle à Marseille et 750 à la fin de ce siècle. Voir Carrière C., Négociants marseillais…, op. cit., p. 259-268.
10Ruyscher M., Histoire naturelle de la cochenille justifiée par des documents authentiques, Anvers, 1729 cité par Réaumur R. A., Mémoire pour servir à l’histoire des insectes, 6 vol., t. 4, Paris, 1738, p. 53.
11Savary des Bruslons J., Dictionnaire universel du commerce, 3 vol., Paris, 1re éd., 1723-1730.
12Voir Cardon D., Le monde des teintures naturelles, Paris, Belin, 2014 (2e éd.), p. 585-640.
13Pour les étoffes de coton, comme les indiennes, sont essentiellement utilisées des matières tinctoriales d’origine végétale : carthame, garance, bois de Brésil, pastel, indigo, rocou, sumac, genêt des teinturiers, gaude, gaillet, fustet, orseille, bois de Campêche… Les rouges d’insectes nécessiteraient des préparatifs supplémentaires qui entraineraient un prix de revient plus élevé pour un résultat de moindre qualité.
14Lee R., « Cochineal production and trade in New Spain to 1600 », The Americas, vol. IV, 1948, p. 449-473.
15Raynal G. T., Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des Européens dans les Deux-Indes, Genève, 2e éd., 1780, p. 466.
16Caventou J. et Pelletier P., « Examen chimique de la cochenille et de sa matière colorante », Annales de Chimie et de Physique, t. VIII, Paris, 1818, p. 250-286.
17« Suron ou cerone : ballot couvert de peau de bœuf fraîche et sans apprêt, le poil en dedans, cousu avec des filets et lanières de la même peau » d’après Savary des Bruslons J., Dictionnaire…, op. cit., t. III, p. 254. Le contenu est évalué à huit arobes soit 200 à 220 livres-poids.
18Garcia-Baquero G. A., La Carrera de Indias. Histoire du commerce hispano-américain (xvie-xviiie s.), Paris, Desjonquères, 1997 (traduction de B. Bennassar), p. 89-112.
19Archives départementales du Rhône, B 64-72, Papiers de commerçants, fonds Granjean ; Humboldt A., Essai politique sur le royaume de la Nouvelle-Espagne, 4 vol., Paris, 1827 (2e éd.), vol. II, p. 72-85. En 1803, le Mexique aurait exporté en Espagne 29 610 arrobes (plus de 3 700 surons), et 152 arrobes (moins de 20 surons) en Amérique espagnole (p. 72)
20Alsedo y Herrera D. de, Piraterias y agressiones de los Ingleses y de otros pueblos de Europa en la America española, Madrid, 1883 (publié par Justo Zaragoza). Morineau M., Incroyables gazettes et fabuleux métaux. Les retours des trésors américains d’après les gazettes hollandaises (xvie-xviiie siècles), Londres-Paris, Cambridge University Press et Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1985, p. 238-249 ; Figeac-Monthus M. et Lastécouères C. (dir.), Territoire de l’illicite : ports et îles. De la fraude au contrôle (xvie-xxe s.), Paris, A. Colin, 2012.
21En 1713, le roi d’Espagne Philippe V accorda à l’Angleterre le droit d’envoyer chaque année en rade de Portobelo un vaisseau de 500 tonneaux, dit « vaisseau de permission », pour introduire en franchise des marchandises anglaises en Nouvelle-Espagne. Après avoir déchargé sa cargaison ce vaisseau embarquait divers produits américains à destination de l’Europe.
22Cicculo M. et Giordanengo L., Le commerce des laines d’Espagne dans la France méridionale au xviiie siècle, mémoire de maîtrise, multigr., université de Provence, 1970.
23Buti G. et Trichaud D., Le marché marseillais de la cochenille au xviiie siècle, 2 vol., mémoire de maîtrise, multigr., université de Provence, 1971.
24Indices calculés à partir des prix courants de Marseille. Pour une évolution annuelle des prix à Amsterdam (1701-1797), on consultera Posthumus N. W., Inquiry into the history of Prices in Holland, 2 vol., Leiden, E. J. Brill, 1946, t. I, p. 420. Pour les cours à Cadix (1729-1799), à Smyrne et Constantinople (1730-1788) et à Marseille (1714-1798) voir Buti G. et Trichaud D., Le marché marseillais de la cochenille… op. cit., vol. II, annexe II. Au cours du xviiie siècle les prix moyens annuels de la cochenille fine sont très fluctuants à Marseille variant entre 14 et 28 livres. Selon le négociant marseillais Gaspard Carfueil, à la fin du xviie siècle la cochenille fine, qui « a valu autrefois de 8 jusqu’à 24 livres à Marseille », vaut 16 livres la livre-poids. À titre de comparaison l’indigo « de Lauris, Gatimale ou Serquy » vaut alors à Marseille 3 à 4 livres la livre-poids (Savary des Bruslons J., Dictionnaire universel du commerce, t. I, Paris, veuve Estienne, éd. 1741, p. 154-174).
25Chamboredon R., Fils de soie sur le théâtre des prodiges du commerce : la maison Gilly-Fornier à Cadix au xviiie siècle (1748-1786), thèse inédite, université de Toulouse-Le Mirail, 1995.
26La géographie de ce commerce et son évolution restent difficiles à proposer en l’état des travaux disponibles. Bottin J., « La redistribution des produits américains par les réseaux rouennais (1550-1620) », dans Sanchez J. P. (dir.), Dans le sillage de Colomb. L’Europe du Ponant et la découverte du Nouveau Monde, 1450-1650, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 1992, p. 27-40. Pour Venise voir dans ce volume la contribution de David Celetti.
27Service Historique de la Défense, Marine, Toulon (désormais SHDMT), 1A1-88, fol. 84 à 87. Correspondance avec la Cour, 3 mars 1780.
28Archives de la Chambre de commerce et d’industrie de Marseille (désormais ACCIM), L. IX. 1055. Lettres de voiture. Toulon (1734-1780).
29Billioud J. et Rambert G., Histoire du commerce de Marseille, t. III, 1480-1599, Paris, Plon, 1951, p. 501 ; voir également Baulant M. (présentation de), Lettres de négociants marseillais : les frères Hermite (1570-1612), Paris, A. Colin, 1953, p. 82-89.
30ACCIM, L. IX. 814. Cadix. Lettre de Verduc, Vincent et Cie, le 16 juillet 1748 ; Buti G., Trichaud D., op. cit., p. 54-59.
31Ozanam D., « La colonie française de Cadix au xviiie siècle », Mélange de la Casa de Velázquez, 1968, p. 259-349 ; Zylberberg M., Capitalisme et catholicisme dans la France moderne. La dynastie Le Couteulx, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001 ; Bartolomei A., La Bourse et la vie. Destin collectif et trajectoires individuelles des marchands français de Cadix (1778-1824), thèse inédite, Aix-Marseille université, 2007.
32ACCIM, L. IX. Fonds Roux. Correspondance passive : 107 à 1004.
33Roche D., « Réseaux des pouvoirs, pouvoir des réseaux dans l’Europe des Lumières », dans Beaurepaire P.-Y. (dir.), La plume et la toile. Pouvoirs et réseaux de correspondance dans l’Europe des Lumières, Arras, Artois Presses Université, 2002, p. 12.
34Braudel F., Civilisation matérielle et capitalisme, 3 vol., t. II, Paris, A. Colin, 1979, p. 371-372.
35ACCIM, L. IX, 850. Cadix. Lettre de Verduc, Vincent et Cie, 18 avril 1752.
36Archives départementales du Rhône, B 64-72, Papiers de commerçants, fonds Granjean.
37ACCIM, L. IX, 833. Cadix. Lettre de Magon et Lefer frères, 15 mai 1781.
38Buti G et Trichaud D., op. cit., p. 59-80.
39ACCIM, L. IX, 1055. Lettres de voiture : Toulouse (1739-1790).
40Marquié C., op. cit., p. 194.
41ACCIM, L. IX, 1041 à 1047. Lettres de voiture : Carcassonne (1733-1789).
42La question de la diffusion entraîne immédiatement un grave problème de sources. Les calculs effectués à partir des lettres de voiture conservées et les évaluations, très prudentes, proposées en suivant les productions de draps languedociens fournissent des éléments pour une estimation basse. Reste assurément à traquer la cochenille que les négociants marseillais envoyaient à la foire de Beaucaire et qui étaient par le couloir rhodanien vers les teintureries du royaume, d’Allemagne du Sud et de Suisse, à l’instar d’autres produits tinctoriaux (indigo, campêche). Voir : ACCIM H. 85-87. Foire de Beaucaire (1654-1792) ; Rambert G., « La voie fluviale et les grands courants commerciaux », Delta, n ° 2, 1960, non paginé.
43Buti G. et Trichaud D., op. cit., p. 81-86. La voie de terre associée à la « voie d’Agde, Toulouse et Bordeaux » est également utilisée pour d’autres produits. Ainsi en est-il pour le corail méditerranéen destiné à la Compagnie des Indes (voir au Service historique de la Défense, Lorient, la correspondance des frères Georges et Joseph Audibert, de Marseille, avec le directeur du port de Lorient, 1P-279-b). La voie de terre est parfois également utilisée pour envoyer de l’indigo à Marseille, comme le montrent ces lettres de voiture de Pézenas, Toulouse et Toulon (ACCIM L. IX. 1039 et 1055)
44Carrière C. et Morineau M., « Draps du Languedoc et commerce du Levant au xviiie s. », Revue d’Histoire Économique et Sociale, 1968, p. 108-121.
45Buti G., « Des goûts et des couleurs. Draps du Languedoc pour clientèle levantine au xviiie s. », Rives nord-méditerranéennes, n ° 29, 2008, p. 125-140.
46Archives départementales de l’Aude, 9 C 11. Mémoire présenté en 1731 par le sieur Batizat, de Carcassonne, expérimenté dans « l’Art de la teinture », à M. de Dernage, intendant de Languedoc.
47ACCIM, L. IX, 1216. Draps du Languedoc : échantillons (xviiie s.)
48ACCIM, H. 156. Draps. Teinture. Arrêt du 18 avril 1713. La concurrence hollandaise ayant été éliminée au début du xviiie siècle, les manufactures languedociennes durent faire face aux draps anglais. Elles imitèrent pour cela leurs pièces appelées « londrins » premiers et seconds. Il faut six kilogrammes de cochenille fine pour teindre en écarlate 100 kilogrammes de laine.
49Piequet O., La chimie des teinturiers : nouveau traité de l’art de la teinture et de l’impression des tissus, Paris, 1895, p. 273-275. Les tâtonnements des manufacturiers qui utilisent pour la première fois la grana mexicaine restent méconnus. Sur le travail des teinturiers au xviiie siècle, on consultera l’édition critique et les commentaires de Dominique Cardon d’un manuscrit anonyme non daté, Mémoires de teinture ou Voyage dans le temps chez un maître des couleurs, Paris, CNRS Éditions, 2013.
50Buti G. et Trichaud D., op. cit., p. 100-102.
51Emmanuelli F. X., La crise marseillaise de 1774 et la chute des courtiers. Contribution à l’histoire du commerce du Levant et de la banque, Marseille, Éditions du CNRS, 1979 ; Lupo S., Révolution (s) d’échelles. Le marché levantin et la crise du commerce marseillais au miroir des maisons Roux et de leurs relais à Smyrne (1740-1787), thèse inédite, Aix-Marseille université, 2015.
52Masson P., Histoire des établissements et du commerce français dans l’Afrique barbaresque (1560-1793), Paris, 1903, p. 164 et 600.
53ACCIM. I. 19-20. États des marchandises envoyées en Levant et Barbarie (1748-1789). Voir également Paris R., Histoire du commerce de Marseille, t. V, Le Levant (1660-1789), Paris, Plon, 1957, p. 363-498.
54Billioud J. et Rambert G., op. cit., p. 501.
55Cité par Baulant M. (présentation de), Lettres…, op. cit., p. 72 et 82
56L’ocque vaut trois livres de Marseille. Archives du ministère des Affaires Étrangères. Correspondance Turquie, vol. XI. Manifestes des bateaux faisant commerce avec Smyrne (1675). Renseignements et calculs fournis par Olivier Raveux que je remercie très chaleureusement.
57Buti G., « Perception, construction et utilisation de l’espace. D’Oaxaca à Bassorah : les négociants marseillais et la cochenille mexicaine au xviiie siècle », dans Aubert P., Chastagnaret G. et Raveux O. (dir.), Construire des mondes. Élites et espaces en Méditerranée, xvie-xxe siècle, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2005, p. 251-268.
58ACCIM. L. IX. 774. Alep. Lettre des frères Guien et Cie, le 30 mai 1749.
59Lupo S., « Une frontière méditerranéenne. Les maisons Roux confrontées à “l’ingratitude de la cochenille” (1733-1787) », dans Daumalin X., Faget D. et Raveux O. (dir.), La mer en partage. Sociétés littorales et économies maritimes (xvie-xxe s.), Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2016, p. 329-342.
60ACCIM, L. IX 853. Cadix. Verduc, Vincent et Cie, lettre du 18 mars 1763.
61ACCIM, L. IX 739. Smyrne. Garavaque et Cusson, lettre du 21 septembre 1764.
62Lupo S., Révolution(s) d’échelles, op. cit., p. 507-698.
63La cochenille, produite aujourd’hui notamment au Pérou et aux Canaries, est utilisée comme colorant par des industries pharmaceutiques et agroalimentaires. Buti G. et Trichaud-Buti D., Rouge cochenille. La grande histoire d’un insecte mexicain (xvie-xxie s.), Paris, CNRS-éditions (à paraître).
64Si la cochenille mexicaine a participé au rayonnement commercial de Marseille et favorisé la constitution de puissants réseaux avec des négociants établis dans de prestigieuses places européennes, elle ne saurait être considérée – nous n’en sommes pas dupes – comme l’unique facteur de la dynamique observée au xviiie siècle ! D’autres denrées coloniales (sucre, café et indigo) ont contribué à ce changement de stature. Mais la grana présente néanmoins certaines originalités, en entrant notamment dans des arbitrages bancaires, ce qui ne semble pas être le cas d’autres produits ultramarins.
Auteur
-
Gilbert Buti
Professeur émérite en histoire (Aix-Marseille université), spécialiste des économies maritimes et sociétés littorales en Méditerranée (xviie-xviiie s.), et chercheur à la Maison méditerranéenne des sciences de l’homme (MMSH), CNRS, UMR 7303 Telemme (Temps, Espaces, Langages, Europe méridionale-Méditerranée). Il co-dirige avec Olivier Raveux (CNRS) le groupe de recherches « D’une rive l’autre : les économies méditerranéennes et leurs mondes de l’époque moderne à nos jours. »
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