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Conclusion
p. 291-302
Texte intégral
1À l’heure de refermer cet ouvrage, il est possible de conclure que le Saint Louis livré par Jacques Le Goff en 1996 eut bel et bien un impact sur la manière d’écrire l’histoire de Louis IX et de son règne ensuite. Qu’il soit revendiqué ou non, l’héritage de cette monumentale biographie se lit de manière plus ou moins nette dans les contributions qui précèdent et qui constituent, en quelque sorte, un instantané de la recherche scientifique récente sur la question. Une photo de famille, en quelque sorte, où figurent plusieurs générations d’historiens, plusieurs disciplines et plusieurs traditions historiographiques, nationales ou internationales, rassemblées dans un même livre : un Saint Louis polyphonique et collectif, après la traversée en solitaire de la vie du monarque par Jacques Le Goff.
2Ce dernier avait tâché, on l’a rappelé, de retrouver derrière la figure idéalisée du roi et du saint qu’il déconstruisit si savamment, l’individu Saint Louis avec le succès qu’ont si bien retracé ici Jean-Claude Schmitt et Pierre Monnet. En posant pour l’époque médiévale, la question de l’individuation, cette tentative ouvrait, comme ils l’ont montré, un champ de recherche nouveau et revivifiait le genre biographique lui-même. Reprenant le flambeau, le Charles IV de Pierre Monnet démontre à son tour qu’une biographie peut être beaucoup plus que le récit linéaire et chronologique d’une vie, mais qu’elle peut se faire tour à tour micro-histoire, histoire totale, voire mondiale dans le cas de l’empereur du Saint-Empire germanique1.
3Si l’histoire de Saint Louis entreprise par Jacques Le Goff ne fut pas mondiale, elle fut toutefois suffisamment globale pour décourager l’écrasante majorité des chercheurs d’emprunter à nouveau dans leurs travaux sur le monarque un canal biographique. Sciemment ou inconsciemment, une autre voie que celle privilégiée par Jacques Le Goff semble avoir été retenue : ce sont moins l’homme ou la figure idéalisée du roi saint que les protagonistes de cette « nouvelle » histoire de Saint Louis, ont cherché à faire sortir de l’ombre : ce sont le roi et son gouvernement.
Tournant documentaire, tournant gouvernemental
4Comme l’ont montré nombre de contributions rassemblées ici, ce « tournant gouvernemental » tient avant tout à l’exploration d’autres documents que les seules sources narratives et hagiographiques, aliment premier du Saint Louis de Jacques Le Goff. Si ce dernier avait retenu Louis IX comme possible sujet d’une biographie « totale », c’était avant tout parce que ce roi avait la particularité d’avoir fait l’objet de plusieurs vies rédigées dès après sa mort, soit en vue de sa canonisation, soit dans la foulée de celle-ci. La richesse, la précocité et le nombre de ces vies, souvent rédigées par des proches du roi saint, expliquent que dès le xvie siècle, elles furent privilégiées au détriment des sources de la pratique du règne. Que Louis IX n’ait pas été immortalisé comme présidant son tout jeune Parlement – dont Pierre-Anne Forcadet avance ici la naissance aux années 1230 – mais sous son chêne, d’après une unique et fugace allusion de Joinville, est à cet égard particulièrement révélateur.
5Face à ces vies « prêtes à l’emploi » pour les historiens, car ils y trouvaient la trame d’un récit du règne, les sources de gouvernement avaient en effet de quoi décourager2. Il y en avait soit trop peu, comme dans le cas des pièces comptables dont Jacques Le Goff déplore l’anéantissement dans l’incendie de la Chambre des Comptes en 17373, soit bien trop au contraire, quand on en vient aux actes de sa chancellerie, dûment catalogués par Jean-François Moufflet, mais non encore édités malgré une bonne centaine d’années d’efforts collectifs. Des sources de gouvernement éditées de longue date, et sur lesquelles reposent plusieurs contributions rassemblées ici, à savoir les comptabilités (Gaël Chenard), les ordonnances (Rowan Dorin), le traité de Paris (Amicie Pélissié du Rausas), les enquêtes (Marie Dejoux), ou les arrêts du Parlement (Vincent Martin, Pierre-Anne Forcadet, Liêm Tuttle) n’eurent guère plus de succès. Monumentalisées pour certaines d’entre elles car éditées dans de véritables panthéons documentaires, comme le Recueil des historiens des Gaules et de la France ou les Ordonnances des rois de France de la troisième race, ces documents purent être considérés, dans le même temps, comme des « épaves4 », largement inexploitables car lacunaires5 et anecdotiques6, quoique pléthoriques7. Mets de choix pour l’école positiviste au xixe siècle, qui fonda sur eux la méthode historique et en fit une lecture avant tout événementielle et institutionnelle, les « documents officiels », comme les appelait Jacques Le Goff, passèrent de mode avec l’avènement des Annales8. Comme le montre ce volume, ils reviennent aujourd’hui en force à la faveur d’un « tournant documentaire » et d’une histoire de la gouvernementalité héritée de Foucault.
6S’il s’en était tenu aux vies de Saint Louis, Gaël Chenard n’aurait jamais repéré la franche rivalité qui existait entre Louis IX et Alphonse de Poitiers, dont l’historiographie, après Boutaric, faisait au contraire le fidèle émule de son aîné9. Préférant taire ce genre de « ragots10 », ces sources font tout simplement disparaître Alphonse entre les deux croisades royales. Une analyse attentive de l’ensemble des sources de son administration le montre revendiquer en effet, dans les années 1250-1260, un certain nombre de privilèges juridiques et féodaux au nom d’un statut très neuf, mais jugé totalement incompatible avec les prérogatives du roi : celui de premier vassal du roi de France, et, surtout, de fils de roi (titre appelé à un bel avenir lors de la guerre de Cent ans). Imputant l’exceptionnalité de Louis IX au fait que ses vies en ont fait Saint Louis, Gaël Chenard relativise celle-ci en montrant que le conflit entre les deux hommes tient au contraire au partage d’un même ADN de gouvernement et d’un même héritage politique. S’il fallait résumer l’objet de la rivalité entre les deux frères, on pourrait, en écho à Jacques Dalarun et Sean Field – qui avaient fait de la dévotion le moteur d’une affectueuse émulation entre Louis et sa sœur Isabelle – croquer leur relation ainsi : plus capétien que moi tu meurs11 ! Quant à Lindy Grant, elle dévoile dans sa contribution qu’il y avait deux Blanche de Castille : celle des fragments de comptabilités, qui montrent une reine aimant le luxe, la bonne chère et la vie de cour, et celle des hagiographes de son fils Louis et de sa fille Isabelle, mieux connue, qui mettent en avant la piété et la morale inflexibles de la mère. L’idéalisation du frère et du fils par ses hagiographes, eut donc, aussi, un impact sur l’image et la réception des autres membres de la famille royale. Un peu comme si on ne gardait d’Isabelle de France que la Vie de la bienheureuse Isabelle, rédigée par Agnès d’Harcourt, abbesse de Longchamp, quand l’édition de l’ensemble des actes rédigés par elle ou la concernant12, à commencer par la règle qu’elle donna à son ordre, et sur laquelle Jacques Dalarun et Sean Field reviennent ici, la montre exerçant un « pouvoir direct dont son frère ne pouvait que rêver13 ». Comme Alphonse de Poitiers, et peut-être comme Robert d’Artois et Charles d’Anjou, Isabelle essaye de se tailler une place et des privilèges à part, ceux de fondatrice laïque d’un ordre dont elle n’est pas l’abbesse. Saint Louis par ses proches, et peut-être plus encore par « ses » femmes, voilà un programme de recherche stimulant et dont l’ouvrage est un jalon14 !
7Si l’on en revient pour l’heure aux sources de cette « nouvelle histoire » de Saint Louis, faut-il pour autant abandonner les vitae de Louis IX ? Dans son imposant opus, Jacques Le Goff en avait brillamment dévoilé l’agenda : il y avait le Saint Louis des mendiants, celui de Saint-Denis, celui des miroirs, etc. Mais de « vrai » Saint Louis, qui ne soit ni saint franciscain ou dominicain, ni roi idéal, point, sauf peut-être chez Joinville. Dans le plaidoyer en faveur des sources narratives rédigé dans sa contribution par William Chester Jordan, qui en réfute le caractère unilatéralement hagiographique et biaisé, on sent toute l’ombre portée de Jacques Le Goff. Pour l’historien américain, les hagiographes sont aussi des témoins directs des faits qu’ils relatent. Après tout, n’est-ce pas parce qu’Alphonse de Poitiers ne parait plus à la cour dans les années 1250-1260 que les futurs hagiographes de son frère, qui eux la peuplent, ne le mentionnent plus ? Le hadith dont William Chester Jordan tire, d’après Guillaume de Chartres, le titre de son ouvrage, La Prunelle de ses yeux, n’est-il pas, selon lui, un héritage direct des geôliers qui le retinrent avec Louis IX captif en Égypte ? Dans ce livre, l’historien américain réhabilitait également avec force, fragments de comptabilités royales à l’appui, l’hagiographe Geoffroi de Beaulieu. Son anecdote voulant que le roi de France ait ramené avec lui de croisade des convertis de l’islam n’est ni une fable, ni un exemplum, comme on l’a parfois dit, et le confesseur du roi paraît avoir été trop vite écarté par Jacques Le Goff comme témoin de premier plan du règne15, opinion d’ailleurs partagée par Sean Field et Jacques Dalarun dans leur exposé16. Quant à Xavier Hélary, s’il fait comme Jacques Le Goff de Joinville, en le citant à de nombreuses reprises, le témoin le plus fiable pour son sujet, ce n’est pas parce qu’il nous donne à entendre le roi et à le voir rire, mais parce qu’en sa qualité de chevalier et de compagnon de croisade, il nous informe, mieux qu’un autre, sur l’art consommé de la guerre de ce roi.
Saint Louis, de l’individu au roi
8Mais quel roi ? En se déplaçant vers une approche économique du royaume de Saint Louis (Gérard Sivéry), vers celle du roi comme croisé (Jean Richard), comme individu (Jacques Le Goff) ou comme saint (Louis Carolus-Barré), l’historiographie semble au xxe siècle avoir délaissé l’analyse politique et institutionnelle du règne. Plusieurs auteurs se font ici l’écho d’une absence sidérale d’intérêt pour leur objet d’étude depuis la fin du xixe siècle et l’apogée de l’école méthodique : pas d’analyse du traité de Paris en France depuis la thèse des Chartes de Michel Gavrilovitch (1889)17, peu sur Alphonse de Poitiers depuis celle de Boutaric (1870)18 ou sur Blanche de Castille depuis celle d’Élie Berger (1895)19, fort peu sur les enquêtes de réparation depuis leur édition par Delisle (1902) et leur enterrement de première classe par Langlois (1906)20, etc. Dans l’intervalle, les travaux de William Chester Jordan, notamment son Louis IX and the Challenge of the Crusade, paru en 197921, font à la fois figure d’exception, mais montrent aussi la mue considérable qui s’est opérée entre l’étude de « l’administration » de Louis IX (à la Boutaric ou à la Michel, pas à la Chenard22) et celle, désormais, de son « gouvernement » (à la Baldwin23) ou de sa governance, terme aujourd’hui privilégié par ce même William Chester Jordan à celui de rulership24. De fait, étudier le gouvernement, ce n’est plus s’intéresser seulement aux institutions, à quelques « grands » hommes ou quelques « grands » événements, mais c’est tenter de mettre au jour « l’ensemble des techniques, des pratiques et des représentations qui mettent en acte la souveraineté d’un prince25 ». Or comme le démontre cet ouvrage, cette approche holistique du pouvoir amène, dans le cas de Louis IX, à reprendre à nouveaux frais un certain nombre de poncifs hérités du xixe siècle positiviste, voire du Grand siècle après Lenain de Tillemont, comme Jacques Le Goff le fit avec la « religion de Saint Louis26 ».
9Lenain de Tillemont a notamment contribué à immortaliser Saint Louis sous son chêne en roi de justice : que la première représentation iconographique répertoriée du chêne de Vincennes date du règne de Louis XIV n’est sans doute pas un hasard. Le janséniste avait retenu, entre toutes, l’anecdote de Joinville, promise à un avenir radieux sous la IIIe République27. Ce faisant, la justice de Saint Louis tenait davantage, jusqu’à ces vingt dernières années, de la vertu théologale ou de la légende, que d’une pratique effective du monarque, d’où l’intérêt sur ce point du volume. Ce dernier fait en effet la synthèse d’un certain nombre de recherches qui ont tenté d’en restituer l’exercice réel et les cadres procéduraux, dans un contexte de déploiement inédit des cours de justice à l’échelle d’un domaine royal considérablement élargi28. Qu’il s’agisse des tribunaux exceptionnels des enquêteurs-réparateurs ou du tout jeune Parlement royal, qui prend son essor sous son règne, le principe est le même : convaincre le maximum de sujets de recourir à une justice royale sinon « moderne », du moins plus séduisante que celle des autres justiciers, car efficace, capable de reconnaitre ses manquements, ouverte au plus grand nombre et équitable dans sa procédure. C’est ce que montrent à partir d’une étude fine et approfondie des arrêts du Parlement, tels que consignés dans les Olim, Pierre-Anne Forcadet pour le domaine civil, et Liêm Tuttle pour le domaine pénal. Tous deux concluent sur la « dette » de notre droit actuel au règne de Louis IX : présomption d’innocence, droits de la défense, voies de recours, droit d’appel, emprunt de pénalité, recours à l’enquête, la liste des apports procéduraux est longue et la place de la justice centrale dans la construction de la souveraineté royale. Ce faisant, les deux historiens du droit apportent un éclairage très neuf à la question posée par Jacques Le Goff : Louis IX était-il un roi féodal ou moderne ? L’exercice de la justice par le pouvoir royal montre alors un État encore « féodal », car profondément respectueux « des nombreux droits et privilèges locaux que le temps avait pu légitimer, ou que la royauté avait elle-même pu confirmer29 », mais également « moderne », car mettant sur pied de premières « institutions30 » judiciaires qui entendent intervenir de manière croissante, au nom du roi et du bien commun, dans la poursuite des infractions et dans le règlement des conflits intervenus entre les sujets.
10Ce qui nous amène à une autre image d’Épinal, héritée des hagiographes, et que le volume questionne ici tout particulièrement : Louis IX aurait été un « roi de paix », ce que réfute ici Xavier Hélary. Plus qu’un autre roi peut-être, Saint Louis a guerroyé, puisque la croisade est une guerre. Or comme l’avait déjà démontré William Chester Jordan, la croisade mobilise une part considérable du temps, de l’énergie et des ressources de Saint Louis, au point de constituer l’une des directions motrices du règne. La lourdeur de ses préparatifs, engagés ici à deux reprises, est en effet à l’origine de bien des mutations institutionnelles que l’on y observe, de même que l’absence, longue et répétée, du roi dans ses terres. Par ailleurs, et comme le rappelle Xavier Hélary, cette attirance pour la guerre sainte est chez Louis IX éminemment personnelle : le vœu qu’il prononce en 1244 l’a été contre l’avis de son entourage, et le choix surprenant de Tunis en 1270 – tenu secret jusqu’à ce que les croisés parviennent en Sicile – peut-être lu comme une véritable marque d’autoritarisme. À Taillebourg, mais plus encore en Égypte et à Tunis, Louis IX fut au sens strict du terme un chef de guerre, qui planifia, dirigea les opérations et participa aux combats. Pour autant, Xavier Hélary présente un Louis IX qui n’aurait pas aimé la guerre, ce que William Chester Jordan explique fort bien : le pèlerinage en armes n’était pour lui que l’un des moyens pour mettre en acte le vaste « rêve de conversion » qui le saisit, avec la Chrétienté tout entière, au xiiie siècle. Toutefois, si face aux hérétiques (jusqu’au bûcher de Montségur), et si face aux musulmans infidèles (jusqu’à sa mort), Louis IX fut un roi de guerre, il fut un roi de paix vis-à-vis de ses congénères chrétiens. Son règne fut décisif en matière de pacification du royaume de France.
11La paix est en effet un devoir inhérent au ministère royal, comme le rappellent les miroirs aux princes. Mais la paix n’est pas qu’une idéologie et Vincent Martin met concrètement en lumière, « en scrutant les actes de la pratique31 », l’ambitieuse politique menée par Louis IX et qui passe par un arsenal juridique impressionnant. Pour empêcher la guerre entre les sujets, le pouvoir royal ne déploie pas à son tour la force armée, mais tâche de contraindre les sujets à pacifier leurs relations, ou à éviter d’en venir aux mains, en reprenant des dispositifs juridiques éprouvés (paix, trêves, asseurements, séquestres ou main royale). Dans la seconde moitié du règne toutefois, il entend également faire preuve d’innovation, comme lorsqu’il sanctionne le port d’armes dans l’espace public ou qu’il tente tout bonnement de reléguer la guerre dans le domaine de l’illégalité par la définition d’une nouvelle infraction : la fractio pacis. À la paix de Dieu se substitue ainsi progressivement, et par le droit, la paix du roi. La pacification du royaume passe aussi par un certain nombre de grands traités avec les principautés voisines, au premier rang desquels celui de Paris en 1259, monument diplomatique qui valut à Louis IX sa réputation « d’arbitre de l’Occident ». Amicie Pélissié du Rausas en offre ici une lecture décapante au sens propre du terme, puisqu’elle le débarrasse doublement d’une interprétation téléologique et d’une lecture hagiographique. Non, le traité de Paris n’était pas une paix fourrée qui devait nécessairement accoucher, comme le traité de Versailles de 1919, d’une nouvelle guerre, ici la guerre de Cent Ans. Louis IX entendait au contraire « réussir sa paix32 » avec le roi d’Angleterre en mettant un terme définitif à un long cycle de trêves par l’acceptation de lourdes concessions territoriales et un réagencement de l’ensemble de fidélités vassaliques, au détriment de ses propres frères, au premier rang desquels Alphonse de Poitiers, dont l’antagonisme avec son frère est ici autrement éclairé. La facture du traité de Paris est également, d’après Amicie Pélissié du Rausas, « morale et éthico-politique33 », puisque sa conclusion est guidée par les scrupules de la conscience royale : après les enquêtes de réparation conduites à partir des années 1247-1248, il est une nouvelle mise en acte spectaculaire de la théorie de restitution des male ablata (des biens mal acquis). Louis IX ne fait donc pas la paix par amour pour son beau-frère ou simplement par amour de la paix, comme on l’a si souvent écrit. Sa conception de la paix est théologique : il entend conformer la paix terrestre à une paix céleste qui lui sert de modèle. En somme, le traité de Paris est une incarnation spectaculaire de cette redemptive governance du monarque, identifiée par William Chester Jordan.
Un gouvernement rédempteur : le salut au cœur de l’action royale
12Cette redemptive governance est l’un des fils rouges de l’ouvrage, qui fait, comme avec la justice ou la paix, de la piété de Saint Louis, en lieu et place d’une banale vertu d’un saint idéalisé, une puissante clé d’interprétation de l’homme et de son gouvernement. Car le salut apparaît bel et bien comme le moteur premier du règne. Le salut de soi tout d’abord, qui passe par une dévotion radicale, à l’image de celle des réguliers, et que Louis IX a en partage avec sa sœur Isabelle : l’un et l’autre incarnent de manière spectaculaire cette « monachisation de la société », caractéristique, d’après Sean Field et Jacques Dalarun, du xiiie siècle. Le salut de l’Autre également, quand il s’agit de convertir à la foi chrétienne les musulmans, comme le montre William Chester Jordan, ou de convertir en sujets productifs les juifs, qui doivent dès 1235 s’abstenir du crime et du péché d’usure et travailler de leurs mains, comme le souligne Rowan Dorin. Le salut des sujets enfin, que la nova constitutio de 1235 et l’ordonnance de 1254 veulent purger de leurs péchés les plus graves : l’usure, on l’a dit, mais également la prostitution, la fréquentation des tavernes ou les jeux de dés, auxquels s’adonnent, à son grand dam, les propres frères du roi. En dévoilant combien cette nova constitutio de 1235 – perdue mais dont il analyse brillamment les rubriques subsistantes – préfigure l’ordonnance de 1254, Rowan Dorin montre que la volonté du roi d’instituer un véritable « ordre moral » ne date pas de son retour de la croisade et de sa rencontre, capitale pour Jacques Le Goff, avec le franciscain Hugues de Digne. Tout est en germe dès 1235 et l’on peut peut-être identifier ici une première marque d’émancipation, passée jusque-là inaperçue, d’un roi à présent majeur, avant celle, mieux connue et analysée par Sean Field et Jacques Dalarun, du vœu de croisade de 1244. Une impulsion importante est à chercher également dans les dernières années de la septième croisade, avant le retour qui apparaît toujours dans la narration de la vie du saint roi comme une césure si forte : que le projet d’installation de convertis de l’islam dans le royaume de France soit contemporain de la formulation explicite d’une menace d’expulsion des usuriers juifs est frappant. Une fois de plus, actes de la pratique, ordonnances et enquêtes de réparation, permettent sans doute de trouver d’autres scansions que celles identifiées par Jacques Le Goff, dans « la marche de Louis IX vers une vie et un règne purificateur et même eschatologique34 ».
13Jacques Le Goff avait en effet campé de manière très neuve Louis IX en roi de la conscience. Or le gouvernement de soi et des autres passe précisément chez lui par une introspection personnelle systématique – la confession est centrale dans sa dévotion – mais également généralisée, car étendue de manière inédite à son royaume tout entier par le biais de ses enquêtes de réparation. Si comme le montre Lindy Grant, Louis IX reste fidèle, comme sa mère, à l’ordre cistercien, auquel il confie avec elle la dépouille de ses enfants décédés, la redemptive governance de Louis IX tire aussi sa dimension radicale et rigoriste des nouveaux ordres mendiants. Parmi eux, les dominicains qu’il choisit comme confesseurs et dont certains, à l’instar de Thomas d’Aquin, furent essentiels dans la formulation de l’impératif nouveau de restitution des male ablata, occupent à la cour une place de choix, même si le volume met davantage en lumière une « connexion franciscaine35 ». Les franciscains furent des acteurs de premier plan des enquêtes de réparation dès 1247, mais on les retrouve également, à partir de 1253, auprès d’Isabelle de France, que Guibert de Tournai tente de « ferrer spirituellement36 » en mettant au défi son intelligence et sa fine maîtrise du latin. On les trouve aussi en 1259, artisans de l’ombre du traité de Paris : Eudes Rigaud pour le parti français, Adam Marsh pour le camp anglais et Mansueto pour le pape ! Jacques Le Goff d’ailleurs avait relativement négligé dans ses analyses les dominicains Geoffroi de Beaulieu et Guillaume de Chartes car ils auraient moins été en capacité de nous « renseigner sur l’image de sainteté de Saint Louis auprès de ses contemporains et sur ce qui a rendu le roi mémorable37 ». Il accorda plutôt ses suffrages au franciscain Guillaume de Saint-Pathus, qui écrivit sa vie plus de trente ans après sa mort, à l’heure où le roi s’apprêtait à devenir saint.
De Saint Louis à saint Louis et retour
14Jacques Le Goff achève en effet sa vie de Saint Louis sur la canonisation de son héros et esquissa, d’après les travaux d’Elizabeth A. R. Brown, le devenir de ses restes corporels, immédiatement captés par Charles d’Anjou et Philippe III puis objet d’une vive querelle entre Saint-Denis et Philippe le Bel. Le petit-fils réclama alors à l’abbaye la caput regis dont le prestige devait accroitre celui de la caput regni : le palais royal et sa Sainte-Chapelle. Le saint y gagna une deuxième fête, la Translatio capitis, en plus de sa fête principale, célébrée par de nombreux offices le 25 août. Mais ce culte de saint Louis, finement retracé ici par Cecilia Gaposchkin jusqu’à la période moderne, n’avait que peu intéressé le chef de file de la Nouvelle Histoire.
15La famille royale – des princesses de sang du xive siècle aux Bourbons en quête de légitimité monarchique – en fut le promoteur principal. Cecilia Gaposchkin montre aussi à quelle vitesse les ordres cistercien, dominicain, franciscain et les Carmes se lancèrent dans l’élaboration de commémorations liturgiques complexes, dès la canonisation du roi, et comment elles furent relancées au Grand Siècle par les Jésuites. La dévotion envers saint Louis fut également le fait de quelques élites : membres du Parlement et de la Chambre des Comptes au xve siècle et élites provinciales du xviiie siècle, soucieuses de témoigner leur fidélité aux Bourbons. Pour autant, le culte du « père des pauvres38 » ne sera jamais un culte populaire et restera avant tout cantonné sociologiquement aux couches supérieures de la société et, géographiquement, à l’Île-de-France, à l’image des itinéraires du roi en somme. Toutefois, la fondation de villes portant son nom en Haïti, dans le Missouri, au Canada, au Sénégal, et dans les îles Mariannes du Nord, montre que son souvenir dépassa largement le culte étroit du saint. Le roi en vint à symboliser non seulement la « victoire de l’Église39 », mais aussi le triomphe universel de la France, de sa monarchie et de sa nation. Comme le suggère William Chester Jordan, le « rêve de conversion » de Saint Louis pouvait devenir rêve de colonisation de la France, au nom d’une activité missionnaire devenue également civilisatrice.
16Il faut toutefois rappeler, en guise de contrepoint et d’envoi, qu’au cœur des colonies françaises, une autre mémoire de Saint Louis a pu exister, une « mémoire inversée » pour reprendre l’expression de Yann Potin40. La légende tunisienne raconte en effet, dans les années 1830, que le roi ne serait pas mort en croisé à Carthage, mais converti à l’islam, serait devenu Sidi Bou Saïd, marabout dont les Tunisiens honorèrent longtemps la tombe41. À chacun son Saint Louis.
Notes de bas de page
1Monnet Pierre, Charles IV, op. cit.
2Jean Richard par exemple, s’il ne négligea pas totalement dans son Saint Louis les Olim, travailla de seconde main les autres sources documentaires mobilisées, exploitant en revanche de manière approfondie les sources narratives du règne.
3Le Goff Jacques, Saint Louis, op. cit., p. 324.
4Tel est le jugement porté par Léopold Delisle dans son édition des enquêtes de réparation (RHGF, t. XXIV, p. 3*) et par Le Goff sur les comptabilités (Le Goff Jacques, Saint Louis, op. cit., p. 325).
5Ibid., p. 324.
6Langlois Charles-Victor, « Doléances recueillies par les enquêteurs de Saint Louis et des derniers Capétiens », Revue historique, no 92, 1906, p. 1-41, ici p. 5.
7Pour reprendre le qualificatif employé à propos des Olim par Pierre-Anne Forcadet dans sa contribution au présent ouvrage.
8Seul Gérard Sivéry continua de les exploiter pour nourrir son approche sociale et économique du règne.
9Boutaric Edgard, Saint Louis et Alphonse de Poitiers, op. cit.
10Pour reprendre le terme employé par Gaël Chenard lors du colloque.
11Nous détournons ici la formule conclusive de la contribution de Jacques Dalarun et Sean Field au présent volume et qui faisait, non sans humour et à très juste titre, de la devise « Plus dévot que moi, tu meurs ! » celle d’Isabelle et de Louis.
12Notamment Dalarun Jacques et Field Sean L., Isabelle de France, op. cit.
13Pour reprendre l’expression employée dans la contribution de Jacques Dalarun et Sean Field au présent volume.
14L’introduction montre que l’entourage de gouvernement de Louis IX a fait l’objet d’éclairages individuels et biographiques sur lesquels nous ne revenons pas ici. On signale en revanche à nouveau la thèse d’Audrey Duchatel sur Marguerite de Provence (Duchatel Audrey, Marguerite de Provence, op. cit.) et l’on ne peut qu’appeler de nos vœux une étude, pour elles-mêmes, des filles de Saint Louis. Si sur la question la thèse d’Anne-Hélène Allirot fait naturellement référence, on regrette en effet qu’elle ne les aborde qu’au prisme de la mémoire de leur saint père et non en tant que comtesse, duchesse ou infante (Allirot Anne-Hélène, Filles de roy de France, op. cit.).
15Pour autant, si William Chester Jordan s’était dispensé de croiser le témoignage de Geoffroi avec les actes de la pratique, il n’aurait pas été en mesure d’écrire autre chose qu’un article intitulé : « Les musulmans convertis de Saint Louis ont-ils existé ? » La formule est de Jacques Dalarun, qui m’a fait la grande amitié de relire cette conclusion. Merci à lui.
16Sur la question voir aussi Field Sean, « Geoffroy de Beaulieu, chroniqueur de Louis IX : un témoin d’exception », Académie des inscriptions et belles-lettres, comptes rendus des séances de l’année 2023, janvier-juin, Paris, Éditions de l’Académie, 2023, p. 343-351.
17Gavrilovitch Michel, Étude sur le traité de Paris, op. cit.
18Boutaric Edgard, Saint Louis et Alphonse de Poitiers, op. cit. Il faut tout de même citer ici les noms d’Yves Dossat et d’Henri Dubled qui se sont intéressés l’un et l’autre à l’administration alphonsine.
19Berger Élie, Histoire de Blanche de Castille, op. cit. Pour les quelques articles portant spécifiquement sur Blanche de Castille depuis la thèse de Berger, nous renvoyons à l’introduction de la contribution de Lindy Grant.
20RHGF, t. XXIV ; Langlois Charles-Victor, « Doléances recueillies… », art. cité. Hormis quelques études d’histoire locale menées à partir des enquêtes, il n’y a que Gérard Sivéry qui en ait proposé une première lecture d’ensemble, sans avoir véritablement dépouillé toute la documentation toutefois.
21Jordan William Chester, Louis IX and the Challenge, op. cit.
22Boutaric Edgard, Saint Louis et Alphonse de Poitiers, op. cit. ; Michel Robert, L’administration royale dans la sénéchaussée de Beaucaire, op. cit. ; Chenard Gaël, L’administration d’Alphonse de Poitiers, op. cit.
23Baldwin John, The Government of Philip Augustus, op. cit.
24Jordan William-Chester, Men at the center, op. cit.
25Anheim Étienne, « Le savoir et le gouvernement. À propos du livre de Samantha Kelly, The New Solomon. Robert of Naples (1309-1343) and Fourteenth-Century Kingship, Brill, Leyde/Boston, 2003 », Médiévales, no 53, 2007, p. 165-174, ici p. 166.
26Nous renvoyons sur ce point à l’introduction du volume.
27Je me permets ici de renvoyer à mon article sur le thème : Dejoux Marie, « Le chêne de Vincennes », art. cité.
28Outre les travaux rassemblés ici, il faudrait citer ceux d’Albert Rigaudière, de Gérard Giordanengo, de Monique Morgat-Bonnet mais aussi, bien sûr, de Jean Hilaire.
29Nous citons ici la contribution de Liêm Tuttle à ce volume.
30L’institutionnalisation de la justice sous Saint Louis et sa « modernité » sont le cœur de la réflexion menée ici par Pierre-Anne Forcadet.
31Nous citons ici la contribution de Vincent Martin à ce volume.
32Nous reprenons ici la formule conclusive de la contribution d’Amicie Pélissié du Rausas à ce volume.
33Idem.
34Le Goff Jacques, Saint Louis, op. cit., p. 186.
35L’expression est tirée de la contribution d’Amicie Pélissié du Rausas dans ce volume.
36Elle l’est ici de l’article de Jacques Dalarun et Sean Field.
37Le Goff Jacques, Saint Louis, op. cit., p. 337.
38Pour reprendre le titre du beau volume de Aladjidi Priscille, Le roi, père des pauvres. France, xiiie-xve siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008.
39Nous reprenons ici le titre du chapitre donné par Robert Chazan dans sa thèse sur les juifs du nord de la France, « Louis IX – The victory of the Church » (Chazan Robert, Medieval Jewry, op. cit., p. 100-153).
40Potin Yann, « Saint Louis l’Africain », art. cité.
41Ibid. et McCannon Afrodesia, « The King’s Two Lives », art. cité.
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Saint Louis après Jacques Le Goff
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