L’AfD au Bundestag
Représenter l’« alternative » en démocratie (2017-2021)
p. 345-375
Résumé
L’AfD, dont l’histoire débute en 2013, est un parti de droite populiste voire d’extrême droite qui sous le vernis de la nouveauté, fait recette avec de vieux ingrédients : le racisme, l’ethnocentrisme, l’autoritarisme et le familialisme. Le parti a connu un essor inégalé qui l’a mené des parlements régionaux au Bundestag, où il siège depuis 2017. Il y pratique une communication nationale-populiste qui tranche volontairement avec celle des autres partis. L’outrance comportementale et verbale, les « dérapages » racistes, antisémites et révisionnistes ainsi que le dénigrement des adversaires y sont récurrents : ils font partie de l’arsenal d’une political performance à laquelle recourent systématiquement ses représentants pour mettre en scène le groupe et ses députés, pour subvertir les codes de la bienséance parlementaire, pour se poser en « alternative » et affirmer leur opposition fondamentale à l’establishment politique. C’est bien en ces termes que se pose, dans cette contribution, la question de la représentation en démocratie.
Texte intégral
Introduction
1À l’automne 2017, l’Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland [AfD]) fait une entrée fracassante au Bundestag. C’est la première fois dans l’histoire de l’Allemagne fédérale qu’un parti ouvertement national-populiste voire extrémiste prend place dans l’hémicycle avec le but affiché de déranger, de perturber, de bouleverser le jeu politique : en tant que premier parti d’opposition, il déstabilise les rapports de force conventionnels et fragilise l’institution en remettant systématiquement en cause les conventions parlementaires.
2Dès la fondation du parti, en 2013, l’AfD dit représenter une alternative politique aux partis établis, alternative qu’elle exprime notamment, dans l’arène parlementaire, par son habitus anticonformiste, son attitude disruptive et par le refus de se plier aux règles tacites de la courtoisie parlementaire et du politiquement correct. Son langage est outrancier, son comportement bourru et sa mise en scène parfaitement maîtrisée : elle brise les tabous et « dérape » systématiquement en tenant des propos antisémites et racistes, en faisant l’apologie du national-socialisme ou en banalisant la Shoah. Elle dit parler « vrai » et parler au nom du « véritable » peuple, et c’est en cela qu’elle est populiste.
3Cette contribution entend sonder le nouveau régime de représentation institué par l’AfD au parlement allemand en questionnant les spécificités de sa posture antisystème et les enjeux de sa political performance, notamment en termes de discours et de communication, qui tend à délégitimer la démocratie libérale au profit d’un modèle de représentation national-populiste d’inspiration illibérale. Elle interrogera également les limites de cette stratégie antisystème qui se heurte au consensus républicain et anti-extrémiste que partagent les partis « établis » : celui de tenir le pouvoir hors de la portée de l’AfD.
« There is no alternative » ? Une brève histoire du parti
4L’Alternative pour l’Allemagne a vu le jour le 4 avril 2013, dans le contexte de turbulences financières au sein la zone euro. Son fondateur, le chrétien-démocrate et professeur en économie, Bernd Lucke, entendait ainsi rendre visible son opposition à la politique européenne menée par Angela Merkel pendant la crise de la dette souveraine, politique d’austérité et de sauvetage de l’euro qu’elle présentait comme « alternativlos1 », comme unique politique valable et possible (Séville, 2017). Bernd Lucke disait emprunter une autre voie que la chancelière, il plaidait pour le souverainisme et la sortie de l’euro et prenait ainsi le contre-pied du gouvernement fédéral. S’affichant d’emblée comme « alternative » en politique – son nom a été choisi en guise de pied de nez à la chancelière – l’AfD était au départ un parti eurosceptique à tendance nationale-libérale. Peu après la création du parti, Lucke entra en campagne pour rétablir une « hégémonie néoconservatrice » (Virchow, 2020 : 9), mais il rata de peu l’entrée au Parlement fédéral, en septembre 2013 (Frank, 2015)2.
5Dès ses débuts, le parti était confronté à des tensions que renforça encore l’échec électoral. Les dissensions portaient autant sur l’orientation générale du parti et ses priorités que sur les thèmes à valoriser (Vaillant, 2020 ; Häuser et Roeser, 2015). Les thématiques économiques et anti-européennes, le refus de la monnaie unique ou le rejet des institutions supranationales lui ont certes permis, un temps, d’occuper les devants de la scène politique, elles ne pouvaient cependant être mobilisatrices dans la durée, car les partis nationaux-populistes prospèrent le plus souvent sur l’actualité immédiate. Une femme sortit gagnante de cette lutte de pouvoir interne : lors du congrès national, en juillet 2015, Frauke Petry remplaça Bernd Lucke à la tête du parti. Défendant une ligne plus nationale-conservatrice que lui, elle tira profit du contexte immédiat de la « crise des réfugiés » qui l’incita à changer de cap. Pour contrer la ligne merkelienne du « Wir schaffen das » (« Nous allons y arriver ») fondée sur l’accueil massif des réfugiés en provenance de Syrie et du Maghreb, Frauke Petry transforma l’AfD en parti antigouvernemental, en « alternative » ethnocentriste et raciste criminalisant les demandeurs d’asile et les réfugiés. Elle opéra, de plus, un revirement réactionnaire en termes de valeurs et de mœurs et rejoignit ainsi une voie souvent empruntée par les mouvances nationales-populistes (Schmincke, 2020) : mère de cinq enfants, Petry défend une vision très « classique » pour ne pas dire patriarcale de la famille ; elle est foncièrement antiféministe et anti-avortement. Sous son impulsion, les questions nationalistes, sécuritaires, identitaires et familialistes ou anti-genre ont ainsi progressivement pris le pas sur les questions économiques. Alors que cette ligne commençait à porter ses fruits, notamment dans les parlements régionaux où l’AfD conquérait de plus en plus de sièges, le parti subit le contrecoup de sa croissance. En 2017, de nouvelles querelles éclatèrent entre les défenseurs de la ligne « modérée » de Petry et les représentants du « Flügel » (« l’Aile »), le courant néo-nazi que représente le chef de la fédération de Thuringe, Björn Höcke. Assez isolée au sein de la direction du parti qui n’osait la confrontation directe avec les fédérations de l’Est de l’Allemagne, à la fois plus radicales et plus fortes politiquement, Petry peina à convaincre ; elle finit par se retirer de la direction et quitta le parti au lendemain des élections fédérales de 2017, protestant par son geste contre sa radicalisation3.
6Depuis sa fondation, l’AfD s’est surtout distinguée par son opportunisme décomplexé. N’ayant pas eu de véritable programme jusqu’en 2016, elle applique une stratégie rigoureusement antigouvernementale et tente par tous les moyens de délégitimer la grande coalition4 au pouvoir jusqu’en 2021. De par sa nature essentiellement protestataire, elle a incessamment cherché à adapter ses thèmes au gré des transformations, à accorder sa propagande à l’air du temps en captant le vote protestataire tout comme le vote d’adhésion des partisans d’un nationalisme autoritaire, raciste et antiféministe, dont le nombre ne cesse d’augmenter (Decker et al., 2018). Le parti tire profit de ce « climat émotionnel ». S’il dit représenter une « alternative », c’est dans le sens d’une alternative anti-establishment voire antisystème qui prend sciemment le contre-pied des valeurs et idéaux que véhiculent les autres partis en Allemagne, autant la CDU/CSU que le SPD, les Verts, les libéraux et la Gauche5. Se posant en alternative au mainstream politique, l’AfD se dit rigoureusement anti-européiste, anti-migrante et climato-sceptique, la négation du changement climatique ayant depuis peu été consacrée comme troisième grand thème de mobilisation politique (Pötter, 2020)6. Cette posture « vent debout contre tous » fait d’elle un parti foncièrement national-populiste.
Le national-populisme et la représentation du « peuple »
7Qu’on définisse le populisme comme type de discours, style politique (Taguieff, 2002 ; Mottfitt, 2016 : 11-27 ; Priester, 2012 : 40-48 ; Minkenberg, 2018) ou idéologie « light » (Canovan, 2002), le populisme pose avec acuité la question de la représentation puisqu’il part du présupposé que le pouvoir, en démocratie, appartient au peuple souverain, qu’il doit par conséquent exprimer la volonté de ce peuple pensé comme entité homogène. Dans le même temps, le discours populiste prend une tournure antiélites (Taguieff, 2012 ; Mudde et Rovira Kaltwasser, 2017 : 5), dès lors qu’il accuse les gouvernants et parlementaires de ne pas fidèlement « représenter » ce peuple, mais de le trahir au profit de leurs intérêts propres. Par conséquent, les populistes revendiquent le pouvoir pour, disent-ils, « vraiment » représenter le peuple (Müller, 2016 : 26). Ils sont nationaux-populistes s’ils arriment cette logique discursive à une idéologie d’extrême droite, s’ils définissent le peuple selon des critères raciaux ou ethniques, s’ils polarisent par leur manichéisme, s’ils utilisent le peuple comme prétexte pour diffamer tant les « puissants » que les « médias mensongers » ou justifier un discours de haine et d’exclusion à l’encontre des minorités qu’elles soient ethniques, confessionnelles ou sexuelles. De toute évidence, l’AfD est un parti national-populiste : elle cultive une forme d’exceptionnalisme politique et évolue dans la zone grise entre l’ultra-conservatisme et l’extrême droite antisystème.
8Cependant, on constate que la volonté d’imposer une « peuplecratie » (Lazar et Diamanti, 2019) n’est pas portée par des « outsiders » en mal de représentation. Les cadres, permanents et responsables de l’AfD ne sont pas des acteurs et actrices « hors système », ce sont, dans la plupart des cas, des hommes et des femmes socialement privilégiés – ce qui ne vaut pas forcément pour leur électorat (Virchow, 2020 : 14 ; Schröder, 2018 ; Kleinert, 2018)7. Le regard sur ses principaux dirigeants confirme ce constat. Le fondateur du parti, Bernd Lucke, est un professeur des universités en économie, doté d’un certain capital social et culturel. En 2013, il est parvenu à rassembler autour de lui d’autres universitaires et a pu ainsi conférer à son parti, alors souvent qualifié de « Professorenpartei » (« parti des professeurs »), une aura singulière. De par son titre, on lui prêtait une expertise économique et, partant, un certain ascendant social qui distinguait l’AfD d’autres partis d’extrême droite, à l’instar du Parti national-démocrate d’Allemagne (Nationaldemokratische Partei Deutschlands [NPD]), parti néonazi dont la base se compose presque exclusivement de militants issus des couches « populaires ». Comme Bernd Lucke, Alexander Gauland est lui aussi un transfuge du parti chrétien-démocrate. Né en 1941 en Allemagne de l’Est, il est passé en République fédérale dans les années 1950. À la fois « fauteur de troubles » (Sundermayer, 2018) et figure paternelle au sein du parti, cet avocat et journaliste de profession septuagénaire codirige, aux côtés d’Alice Weidel, le groupe parlementaire de l’AfD au Bundestag jusqu’en 2021. Björn Höcke enfin, est un ancien professeur d’histoire de Hesse parachuté en Thuringe où il dirige l’une des fédérations les plus radicales du parti. Il incarne l’aile néonazie, identitaire et antisystème de l’AfD. La diversité tant personnelle, géographique, professionnelle que politique est similaire du côté des femmes. Tout semble effectivement opposer la première cheffe du parti, Frauke Petry, originaire d’ex-RDA, docteure et entrepreneuse, mère d’une famille nombreuse recomposée et adepte d’une Realpolitik nationale-conservatrice et l’actuelle codirigeante du groupe AfD au Bundestag, Alice Weidel, d’obédience nationale-libérale, issue du monde de la finance, vivant en couple lesbien et homoparental en Suisse et représentant le monde des affaires globalisé ainsi que la diversity. La différence est encore plus marquée avec la vice-présidente du parti et ancienne députée européenne, Beatrix von Storch. Cette juriste de formation vient de la noblesse et s’inscrit dans une tradition familiale très particulière : celle de Lutz Schwerin von Krosigk, ministre des Finances d’Adolf Hitler et dernier ministre en chef du Troisième Reich, dont elle est la petite-fille. En tant que catholique fondamentaliste, elle milite pour une politique ultra-conservatrice et anti-avortement.
9En dépit de leurs ambivalences et paradoxes, tous ces acteurs et actrices « aux biographies et à l’allure policées » (André, 2018) donnent un visage au national-populisme contemporain, ils incarnent son « traditionalisme moderne » et représentent un extrémisme qui se situe non plus à la marge mais « en plein cœur » (« Extremismus der Mitte ») de la société allemande (Decker et Brähler, 2018 ; Zick, Küpper et Berghan, 2019). C’est cette grande hétérogénéité des profils et sensibilités politiques que l’AfD, en quête de respectabilité, met volontiers en avant pour souligner son caractère bourgeois, conservateur, citoyen (bürgerlich) et pour affirmer sa « normalité » dans le paysage politique allemand. Se proposant de devenir un Volkspartei8, un parti « populaire » comme le sont historiquement l’Union chrétienne-démocrate et le Parti social-démocrate, le parti national-populiste cherche à diversifier son image, à représenter le « peuple » dans sa totalité, à transcender les couches sociales ainsi que les groupes professionnels et confessionnels, avec pour seule différence – et non des moindres – de vouloir rassembler les Allemands autour d’une politique foncièrement exceptionnaliste, raciste et anti-establishment.
La percée électorale de l’AfD : des régions à la fédération
10L’AfD a débuté sa percée électorale en 2014. Après avoir raté de justesse l’entrée au Bundestag en 2013, elle a obtenu des sièges aux parlements de Hesse, de Saxe, de Thuringe et au Parlement européen. Depuis 2018, le parti est représenté dans presque tous les parlements régionaux, mais une tendance géographique se confirme au fil des élections : ses bastions électoraux se situent à l’Est, dans les nouveaux Länder où il rafle un quart et parfois même un tiers des voix comme à l’automne 2019 où il a enregistré 23,5 % des suffrages dans le Brandebourg, 27,5 % en Saxe et 23,4 % en Thuringe (Ehmann et al., 2019). Jamais dans l’histoire de la République fédérale, un parti nationaliste n’avait réussi à rassembler autant de voix, à développer une telle dynamique électorale. Aucun parti d’extrême droite avant lui n’avait, de surcroît, réussi à intégrer le parlement fédéral : l’AfD y parvient en septembre 2017 (Butterwegge et al., 2018).
11N’ayant cessé de dénigrer le parlement et les parlementaires, et à travers eux l’establishment au sens large, le parti met tout en œuvre dès sa fondation pour entrer au Bundestag. Le but affiché est autant de profiter du « système » que de le miner de l’intérieur. Entrer au parlement est une nécessité politique et stratégique : le parlement, véritable cœur de la démocratie allemande, confère aux partis une légitimité politique et une formidable plateforme de propagande ; il leur donne, en outre, un puissant levier pour influer sur la politique fédérale. Le 24 septembre 2017, le parti obtient 12,6 % des voix et 94 mandats (Bundeswahlleiter, 2017)9. Avec ce score absolument inédit à l’échelle fédérale10, il se positionne comme troisième force politique derrière les chrétiens-démocrates (32,9 %) et les sociaux-démocrates (20,5 %). Après des mois de tractation avec les autres partis du parlement – les libéraux, les Verts et la Gauche –, la CDU/CSU et le SPD décident de poursuivre la grande coalition (Große Koalition) amorcée dans la mandature précédente (2013-2017). L’AfD devient ainsi le premier parti d’opposition, position qui lui confère de nombreux avantages et des ressources considérables pour mener à bien ses missions parlementaires (Robert D. Meyer, 2017). 400 personnes (assistants, secrétaires, auxiliaires, techniciens, etc.) travaillent en continu pour les députés, les épaulent à la fois à l’assemblée à Berlin et dans leur circonscription d’origine.
12Présidé depuis 2017 par Alice Weidel et Alexander Gauland, le groupe parlementaire de l’AfD participe comme tous les autres à la législation. Il élabore des propositions de lois, vote le budget de l’État et exerce sa fonction de contrôle du gouvernement. Les députés interviennent également dans les commissions spécialisées. Trois d’entre elles, la commission budgétaire, la commission des affaires juridiques ainsi que la commission « tourisme », sont d’ailleurs présidées par des députés de l’AfD dont la nomination, dans les trois cas, a fait débat en raison de leur réputation sulfureuse11 (Roßmann, 2018). Comme les délibérations dans les commissions ne sont pas forcément très relayées, elles ne se prêtent que peu à la mise en scène populiste. C’est la raison pour laquelle le groupe AfD se focalise avant tout sur les séances plénières. Elles sont minutieusement préparées. Là s’agence une pratique politique à rebours du consensus démocratique et des conventions parlementaires ordinaires.
Le bouleversement du régime de représentation : la pratique parlementaire de l’AfD au Bundestag
13Parmi les caractéristiques clés de la culture politique allemande figure la recherche du compromis. Elle est au fondement des valeurs de la démocratie libérale et du système parlementaire de la République fédérale basé sur la constitution de coalitions de gouvernement à tous les niveaux, de l’échelle communale à l’échelle fédérale. La recherche de consensus y est fondamentale ; tendant vers le centre, la démocratie allemande est connue pour son caractère apaisé, tempéré, bienséant et presque aseptisé ; le parlementarisme se pratique généralement dans le respect des règles et des normes institutionnelles (Recker, 2019 ; Reichel, 1981 ; Oberreuter et al., 2002). Cependant, la présence de l’AfD dans l’hémicycle, bien que récente, a déjà commencé à transformer le parlement. Les échanges y sont plus rudes, la confrontation plus franche. Ne respectant pas ou peu le règlement et les conventions parlementaires, le parti national-populiste trouble le jeu politique et fait sortir les autres députés de leur zone de confort. Les provocations, verbales ou non verbales, des parlementaires de l’AfD sont récurrentes. Ils appliquent à la lettre la stratégie de polarisation que le parti pratique depuis 2013 dans l’espace public : cliver, heurter, polémiquer, exacerber les tensions pour émotionnaliser le débat parlementaire et occuper l’espace public et médiatique.
14En témoigne une image prise et relayée sur Twitter (ZDF heute-show, 27 janvier 2020) de Gudrun Petzold, députée de l’AfD au parlement de Saxe, à Dresde en janvier 2020. Lors de la séance de commémoration de la libération du camp d’extermination d’Auschwitz, le 27 janvier 2020, la députée a fait montre, dans l’hémicycle, d’un choix vestimentaire totalement décalé : plutôt que de choisir la sobriété comme l’ont fait les autres parlementaires, elle arborait sur les épaules une fourrure de renard très visible. Les réactions ont été vives, aussi et surtout parce que le « costume » provocateur semblait extrêmement déplacé au regard de la gravité et de la solennité du moment. Son accoutrement est emblématique de la stratégie populiste dont se sert l’AfD dans l’enceinte parlementaire : elle entend renverser les codes de la représentation politique. En s’attaquant, sans en avoir l’air, à la « bien-pensance » libérale, Petzold affichait son irrévérence et son refus de « jouer le jeu », de se plier aux normes et au devoir de mémoire, de se recueillir et de montrer de l’empathie avec les victimes de la Shoah.
15Au parlement fédéral aussi, l’AfD pratique la transgression des règles et conventions. Elle en a annoncé la couleur, le soir des résultats des élections fédérales de 2017, alors que se confirmait l’entrée du parti au Bundestag. Face aux journalistes, Alexander Gauland lança son fameux « wir werden sie jagen » (« nous allons la pourchasser ») qu’il destinait à la chancelière. Dans la métaphore de la chasse transparaît tout le mépris qu’il manifeste vis-à-vis des règles de la courtoisie parlementaire : dès les premières heures de son mandat, Gauland a marqué le ton des échanges qui allaient suivre durant la mandature. Son refus de mener une opposition constructive est net, il entend déstructurer le jeu démocratique en brutalisant les rapports politiques. Ainsi, le parti place l’anticonformisme au centre de sa performance populiste et le ritualise à travers un habitus singulier. Dressé contre tous et ostracisé par tous, le groupe AfD revendique une forme d’altérité parlementaire. Dans l’hémicycle, il assume son statut de « pestiféré », mais de pestiféré qui résiste « héroïquement » à celles et ceux qui voudraient l’évincer du « système ».
16Pour mettre en scène leur antagonisme, les députés nationaux-populistes recourent à différents moyens. L’un d’entre eux est le rire outrancier. Il existe, bien sûr, des rires innocents qui sont le signe d’une jovialité ou d’une complicité transcendant parfois les clivages partisans. Les rires qu’affectionne l’AfD sont néanmoins manifestement des rires de disqualification politique. Orchestrés, factices et dérangeants, ils sont utilisés comme arme pour se moquer, discréditer ou ridiculiser leurs adversaires, pour les interrompre ou déranger pendant leurs prises de parole en plénière. Le groupe parlementaire rit collectivement, il rit fort et plus que les autres (Bunner et al., 2018). Il l’a mis en pratique lors du débat consacré le 21 novembre 2017 à la stabilisation de l’euro. À dessein de gêner l’intervention du député conservateur Rehberg qui, en arrivant à la tribune, avait critiqué la teneur des propos de l’oratrice précédente, Alice Weibel, le groupe AfD a affiché un rire jaune et contraint :
« Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs,
Mme Weidel, le ton que vous venez d’employer (rires dans les rangs de l’AfD) me rappelle les cérémonies dans lesquelles Erich Honecker et/ou Walter Ulbricht prenaient la parole. C’était exactement le même ton.
(Applaudissements dans les rangs de la CDU/CSU ainsi que de la part de membres du SPD et de BÜNDNIS 90/DIE GRÜNEN – rires dans les rangs de l’AfD.)
Votre projet est une insulte pour l’Europe et l’histoire de paix qui dure depuis plus de 70 ans (rires dans les rangs de l’AfD) cette histoire, c’est notre histoire d’après-guerre. Quel triste spectacle que vous nous présentez là.
(Applaudissements des membres de la CDU/CSU – interjections dans les rangs de l’AfD : Ressaisissez-vous, M. Rehberg !)
La proposition, que vous qualifiez de proposition argumentée, regorge de théories du complot, de contre-vérités et de mensonges (rires dans les rangs de l’AfD) et vous appelez le gouvernement fédéral, vous appelez le Bundestag allemand à enfreindre la loi (rires dans les rangs de l’AfD), à savoir à enfreindre la loi vis-à-vis de l’indépendance de la Banque centrale européenne12 » (Deutscher Bundestag, 2017 : 112-113).
17Parmi les autres moyens de perturbation employés par les parlementaires de l’AfD figurent aussi les invectives et les interjections ou les signes non verbaux, utilisés dans le but de feindre l’indignation ou d’attaquer la coalition de gouvernement et d’insulter les autres députés : le 27 novembre 2019, Beatrix von Storch était filmée en train de faire le geste de la tête tranchée à l’adresse du député social-démocrate Johannes Kahrs qui intervenait à la tribune, provoquant ce faisant un tollé dans l’enceinte parlementaire (« AfD-Politikerin… », 2019).
18En complément à cette stratégie de démarcation des représentants du « système », l’AfD met en scène son unité. Les applaudissements sont un moyen efficace pour valoriser le groupe et ses représentants. Les nationaux-populistes applaudissent en cœur et souvent frénétiquement à l’issue des prises de parole de leurs députés, n’hésitant pas à les ovationner pendant de longues secondes, afin d’occuper l’espace et de retarder l’intervention suivante. Le compte rendu de la deuxième séance plénière du 21 novembre 2017 comptabilise onze séquences d’applaudissement fourni à l’occasion d’un discours d’Alice Weidel. À la fin de ce dernier, les sténographes notent :
« Applaudissements de la part de l’AfD – Lothar Binding (Heidelberg) (SPD) : Quel théâtre ! – Bettina Hagedorn (SPD) : C’est vraiment une pièce de théâtre ! – Les députés de l’AfD se lèvent et félicitent la députée Dr. Alice Weidel (AfD)13 » (Deutscher Bundestag, 2017 : 112).
19Leurs acclamations sont préparées, leurs gestes et mimiques synchronisés. À travers cette uniformité communicationnelle, ils affirment leur appartenance à une « communauté de combat » politique. Ils veillent d’ailleurs à toujours siéger au complet alors que les rangs des autres groupes sont souvent plus clairsemés. Cette tactique leur permet de jeter l’opprobre sur les démocrates « absentéistes » qui négligeraient leur devoir de représentation parlementaire.
La radicalité discursive dans l’hémicycle
20La différence avec les autres forces politiques est d’autant plus marquée qu’elle passe aussi par l’emploi d’un langage volontairement transgressif et outrancier, truffé de formules racistes, identitaires et révisionnistes. Les mots sont utilisés non pas pour convaincre ou délibérer, mais pour choquer. À force d’insulter ad personam la chancelière et ses ministres, de rabaisser ses adversaires politiques, de dénigrer les minorités ethniques, confessionnelles ou sexuelles, l’AfD n’a cessé de repousser les limites du dicible, de normaliser un discours discriminatoire et anti-pluraliste (Schutzbach, 2018).
21Quelles que soient les thématiques abordées dans les débats parlementaires, les députés nationaux-populistes s’appliquent à systématiquement les ramener vers leurs thèmes de prédilection, la politique intérieure et d’immigration, et à instiller des poncifs racistes et islamophobes dans leur argumentaire, stratégie démasquée par les autres députés comme l’indique le député libéral Alexander Graf Lambsdorff :
« [L’AfD] est professionnelle à un égard : indépendamment du sujet abordé, au bout d’une minute environ, elle aborde le sujet de la migration. Elle déforme chaque question de manière à ce qu’elle soit liée au thème de la migration, même si c’est tiré par les cheveux. Mais les autres partis et groupes ne se laissent pas faire14 » (cité dans Finthammer, 2018).
22Cette stratégie discursive repose sur l’idée de base que le recours méthodique à quelques thèmes précis, notamment à des sujets de société clivants, comme la migration, l’intégration, la criminalité, l’identité ou la sécurité par exemple, permettrait à l’extrême droite d’« optimiser » sa communication, de gagner en efficacité dans l’affirmation et la diffusion de ses idées et valeurs politiques. À travers le minority bashing, les députés de l’AfD s’adressent avant tout à leurs électeurs et sympathisants, mais tentent aussi de dissimuler leur manque d’expertise dans de nombreux autres domaines comme la santé, le système de retraite ou la politique industrielle – domaines pour lesquels le parti ne dispose, pour l’instant, d’aucun programme précis.
23Ces dernières années, de nombreuses provocations ont fait l’objet de controverses publiques. Les attaques sont récurrentes, ciblées et « personnalisées ». Ayant développé des lubies thématiques, certains députés se sont forgé une solide réputation en la matière. La présidente du groupe, Alice Weidel, par exemple, est coutumière de diatribes antimusulmanes qu’elle martèle sans fard dans l’hémicycle, provoquant délibérément l’indignation et la réprobation des autres députés. En mai 2018, elle dénonçait le modèle d’immigration et d’intégration à l’allemande et assénait à l’encontre des partis du gouvernement siégeant à l’assemblée :
« Depuis 1972, le nombre d’enfants qui naissent chaque année en Allemagne est inférieur au nombre de décès. C’est un problème pour la viabilité d’un État performant. Qu’avez-vous fait à ce sujet ? Rien (Sören Bartol [SPD] : Et vous, qu’avez-vous fait ?) en tout cas, rien d’efficace. Parce que vous misez exclusivement sur l’immigration compensatoire – c’est ce que vous dites depuis le début. Avec les immigrants musulmans, le taux de natalité est tout à fait différent. Même l’engraissement de la population par des criminels immigrés aux identités multiples ne semble pas vous gêner du tout. Mais je peux vous le dire : les burkas, les filles à foulard, les hommes aux couteaux à qui l’on verse une pension alimentaire et autres vauriens… (Ulli Nissen [SPD] : Quoi ?) ne garantiront pas notre prospérité, ni notre croissance économique et encore moins notre État providence (applaudissements de la part de l’AfD – Sören Bartol [SPD] : C’est de la pure incitation à la haine raciale ! – Volker Kauder [CDU/CSU] : Quelle honte ! – Autres interjections venant de la LINKE et de BÜNDNIS 90/DIE GRÜNEN)15 » (Deutscher Bundestag, 2018 : 2972-2973).
24Cet échange à bâtons rompus montre de quelle manière Alice Weidel utilise l’injure, l’amalgame et la généralisation à des fins de diffamation raciste. Elle simplifie à l’extrême des réalités sociales très complexes et réduit un groupe social (les immigrés) ou confessionnel (les musulmans) à un attribut comme le voile pour les femmes ou le couteau pour les hommes. Par le choix de mots cinglants et blessants, que relèvent et condamnent d’ailleurs les autres parlementaires dans cette citation, elle reprend et alimente le stéréotype raciste d’une altérité immigrée et musulmane, parasitaire et criminelle. Ce procédé rhétorique lui permet d’abord de mettre en avant la politique souverainiste et pro nataliste que préconise son parti pour compenser le « déclin démographique », puis de justifier – par la criminalisation des « étrangers » et l’ethno centrisme – les mesures d’expulsion des réfugiés, immigrés et demandeurs d’asile hors de l’Allemagne.
25Mais elle n’est pas la seule à recourir à un langage aussi brutal. Alexander Gauland, l’autre chef de file des nationaux-populistes au parlement, a quant à lui provoqué plusieurs polémiques par des propos révisionnistes : ayant qualifié le 8 mai 1945 de « jour de défaite absolue de l’Allemagne », il a également décrit le national-socialisme historique comme « fiente d’oiseau » (« Vogelschiss der Geschichte ») dans une histoire « millénaire » et « couronnée de succès16 », expression qui n’est pas sans rappeler le fameux « détail de l’histoire » de Jean-Marie Le Pen17. Gauland se plaît ainsi à banaliser le régime nazi et ses crimes et par conséquent, à relativiser la Shoah. Il s’inscrit, ce faisant, dans la longue tradition relativiste et négationniste de l’extrême droite allemande et rejoint la frange la plus radicale de son parti.
26Stephan Brandner, vice-président du groupe parlementaire, n’est pas en reste. Connu pour ses « dérapages » bien calibrés, il a profité du débat à l’occasion du 70e anniversaire, en mai 2019, de la loi fondamentale, la constitution allemande, pour fustiger le président de la République, la chancelière et tous les autres partis qu’il taxait d’« antidémocratisme », parce qu’ils violaient, selon lui, les lois et principes constitutionnels. Le 16 mai 2019, il a déclaré :
« Mesdames et Messieurs, la chancelière, le gouvernement fédéral et tous les anciens partis ont enfreint la loi des millions de fois dans le cadre de l’immigration massive qu’ils ont provoquée ; ils sont donc coresponsables des meurtres, homicides, viols et des nombreux autres crimes et délits qui en résultent, ainsi que de violations massives de l’article 16a de la Loi fondamentale18 […] (Dr Barbara Hendricks [SPD] : Je refuse de m’infliger cela ! – la députée Dr Barbara Hendricks [SPD] quitte l’assemblée). Vous êtes tous responsables de la persécution politique de tout ce qui est citoyen, raisonnable, allemand dans le meilleur sens du terme, et de l’instrumentalisation politique des services secrets contre la plus grande formation d’opposition. Vous êtes responsables des pertes d’emplois et des interdictions professionnelles, des attaques physiques contre les personnes et les biens. Et tout cela sous couvert de combattre l’extrême droite ! Ce combat contre l’extrême droite, Mesdames et Messieurs des anciens groupes parlementaires, vous l’avez perverti en combat contre la loi19 » (Deutscher Bundestag, 2019 : 12163).
27Le dénigrement des opposants et des élites politiques est monnaie courante. L’argument de la violation des lois par le gouvernement est lui aussi récurrent : il fait partie du procès en illégitimité que l’AfD intente aux plus hauts représentants de l’État et s’inscrit plus largement dans la campagne de criminalisation et de disqualification que mène l’extrême droite contre la chancelière et ses ministres depuis le début de la « crise des réfugiés ». En 2015, Angela Merkel avait pris la décision – que l’AfD qualifie d’arbitraire – de ne pas fermer les frontières entre l’Allemagne et l’Autriche aux flux de réfugiés venus du Moyen-Orient. Pour faire « cesser » le « règne de l’iniquité » (« Herrschaft des Unrechts »), le parti a d’ailleurs déposé une plainte auprès de la Cour constitutionnelle fédérale (Bundesverfassungsgericht [BVG]) à la mi-avril 2018, en arguant que le gouvernement fédéral aurait agi sans concertation avec le parlement. La plainte n’a pas abouti (« AfD scheitert mit Klage… », 2018). Un deuxième point est évoqué dans cette citation, celui de la « persécution » antiextrémiste qu’infligerait le gouvernement à l’AfD, preuve pour elle que la République fédérale ne serait pas un État de droit. Or, c’est justement au nom de l’État de droit et de la défense de la démocratie que les Services de protection de la constitution (Bundesamt für Verfassungsschutz [BfV]) surveillent actuellement les courants et acteurs de ce parti. Les propos de Brandner et son rapport très ambivalent au système républicain sont à l’image de l’opposition qu’entend mener l’AfD à l’assemblée : non pas celle d’une confrontation constructive, mais d’une confrontation antisystème et potentiellement « subversive » (« staatszersetzend »), comme l’a souligné le ministre de l’Intérieur chrétien-social Horst Seehofer sur le site internet de son ministère, au printemps 2020. Cette désignation a fait l’objet d’une plainte déposée par l’AfD auprès de la BVG qui, cette fois, lui a donné raison (Bundesverfassungsgericht, 2020). Toutefois, c’est à cause de ses déclarations irrévérencieuses et de ses tweets antisémites que Brandner a été destitué, le 13 novembre 2019, de sa fonction de président de la commission des affaires juridiques, une première au Bundestag.
28Par sa rhétorique, le groupe AfD a indéniablement transformé le mainstream discursif ; en entrant au parlement, le parti a « droitisé » le discours et brutalisé la communication politique : celle-ci est pugnace, haineuse et peut engendrer la violence (Séville, 2019) parce qu’elle la banalise et qu’elle favorise le passage à l’acte terroriste – les attentats de Cassel, Hanau et Halle, en 2019 et 202020, en sont des conséquences visibles. L’outrance discursive figurait d’ailleurs parmi les stratégies retenues (Leif, 2017) en amont de la campagne électorale de 2017 :
« L’AfD doit recourir sans cesse et de manière délibérée et ciblée au politiquement incorrect sans quitter bien sûr le cadre de l’ordre démocratique et libéral de notre pays ; elle doit utiliser des mots clairs et oser les provocations soigneusement préparées21 » (cité dans Leisten, 2019).
29Cependant, la répétition crée un effet d’accoutumance. Pour choquer toujours plus et maintenir le degré d’attention des médias, le parti doit continuellement radicaliser ses propos, aller plus avant dans l’outrance afin de susciter des réactions, des commentaires et en augmenter la portée. Cette mécanique de la surenchère passe aussi par une « novlangue » populiste à base de métaphores et de néologismes dont « vague migratoire » (Flüchtlingswelle), « délire » ou « hystérie » climatique (Klimawahn/Klimahysterie), « absurdité du genre » (Gender-Unfug) sont les exemples les plus répandus. Ces mots, qui sont souvent des mots composés, font partie de l’arsenal lexicologique mobilisé à des fins de provocation, de dévaluation et de dé-légitimation de groupes sociaux ou politiques, que ce soit des réfugiés et demandeurs d’asile, des écologistes ou des féministes. Le recours aux champs lexicaux liés aux catastrophes naturelles, à la maladie, au chaos, au terrorisme et à la violence ne fait qu’alimenter un discours que l’AfD veut alarmiste et angoissant : sa rhétorique passe par un « régime émotionnel » (Reddy, 2001) très spécifique, il emploie la stratégie de l’émotionnalisation négative qui mise sur l’indignation, la peur, la méfiance et le ressentiment.
30D’autres termes ou expressions ont fait leur entrée dans l’enceinte parlementaire depuis 2017. Le terme péjoratif de « Altparteien » (« anciens partis ») par exemple. Son utilisation réitérée pour désigner les partis « établis » sous-entend le caractère suranné des « vieilles élites » dont se démarquerait l’AfD, formation siégeant pour la première fois au parlement fédéral en 2017. Ce terme sert son populisme. D’autres vocables sont plus délicats, surtout quand ils sont issus du champ historique, terrain de chasse linguistique privilégié du parti. Ses députés s’évertuent à remettre à la mode des termes utilisés sous le Troisième Reich. En 2016, Frauke Petry, alors cheffe du parti, a tenté de re-sémantiser le mot « völkisch » (Balzli et Kamann, 2016). Elle le présentait ingénument comme adjectif dérivé du substantif « Volk » (le peuple) que le parti utilise à tout-va dans sa propagande, mais qui pour les nationaux-socialistes – et elle ne pouvait pas l’ignorer – signifiait avant tout l’appartenance à la communauté raciale et biologique des « Allemands », la « Volksgemeinschaft » (« communauté du peuple »). Loin d’être anodine, cette tentative trahissait sa volonté de réhabiliter une pensée foncièrement raciste et antisémite et de normaliser, à travers elle, le régime national-socialiste. D’autres députés, à l’instar de Tino Chrupalla, coprésident de l’AfD depuis 2019, versent dans le complotisme raciste ; il n’hésite pas à convoquer la « théorie » dite du « grand remplacement » (« Bevölkerungsaustausch »), inspirée et popularisée par l’extrémiste identitaire français Renaud Camus (2011). Selon lui, les démocraties libérales occidentales et européennes seraient en phase de substituer aux populations autochtones des populations non européennes, originaires d’Afrique noire, du Maghreb ou du Moyen-Orient, les exposant ainsi à une dénaturation et une déculturation irréversibles. Cette « théorie » dit démasquer les intentions cachées des gouvernements « libéraux », elle sert à les discréditer.
31En somme, on constate un « effet AfD » dans le sens où certains mots, discours, idées qui étaient auparavant contenus aux marges du système politique s’immiscent désormais dans le débat parlementaire et essaiment dans les médias et les réseaux sociaux. Les transgressions discursives attirent l’attention de l’opinion, elles font exister le parti dans le débat public. Cependant, à force de briser des tabous, l’AfD ne choque plus autant qu’à ses débuts, la rhétorique d’extrême droite perd de son offensivité et une communication plus machinale s’installe. Sa rhétorique tourne à vide et risque de lasser même ses partisans les plus férus.
La représentativité en question : les limites de la communication nationale-populiste
32L’AfD a fait entrer un discours de haine, de discrimination et de diffamation au Parlement, profanant par la même ce haut lieu de la démocratie (« Weihe des Hauses »). Cependant, elle paie aussi les frais de sa radicalisation. Depuis le début de sa mandature en septembre 2017, elle a perdu plusieurs députés et ne compte plus que 89 parlementaires en 2020. Sa ligne semble rebuter jusque dans les rangs du parti, confrontant ce dernier à un dilemme stratégique fondamental : si l’AfD radicalise encore davantage sa ligne, elle fera fuir les membres conservateurs les plus modérés, membres dont elle a besoin pour entretenir son apparence « bourgeoise » et « citoyenne » (« bürgerlich »). En revanche, si elle dé-radicalise sa communication, elle court le risque de perdre le noyau dur de ses militants, notamment à l’Est de l’Allemagne où les fédérations sont beaucoup plus radicales. Ce tiraillement a, par le passé, nourri de nombreuses querelles entre factions modérées et radicales. Le deuxième problème, sur lequel achoppe l’AfD, est celui des scandales qui entament la crédibilité de ses représentants. Alice Weidel est empêtrée dans un scandale de financement occulte et Alexander Gauland a perdu son immunité de député après l’ouverture d’une enquête pour fraude fiscale. Depuis 2017, 24 procédures judiciaires ont été menées à l’encontre des députés du groupe (Hock et Müller, 2018).
33Enfin, le cordon sanitaire républicain mis en place par les partis de gauche comme de droite, constitue un autre frein à l’expansion politique de l’AfD. Parfois fragilisée, la stratégie d’endiguement « anti-extrémiste » est ancienne, elle existe depuis les années 1950 et consiste à limiter le pouvoir de nuisance de l’extrême droite politique en République fédérale. Les institutions démocratiques et les partis dénoncent la brutalisation des rapports politiques sous l’influence de l’AfD. À l’instar du président de la République Frank-Walter Steinmeier qui lors d’un discours devant les députés, le 29 janvier 2020, a appelé à la vigilance à l’égard du retour du nationalisme en Allemagne (Bundespräsidialamt, 2020), les démocrates et représentants de l’État mettent en garde les citoyens contre les sirènes de l’extrême droite. Que ce soit au niveau local, régional ou fédéral, aucun parti n’autorise ses cadres et permanents à former des alliances ou coalitions de gouvernement avec l’AfD, ce qui, en pratique, n’est pas toujours chose aisée. Au parlement de Thuringe, par exemple, cette digue « anti-extrémiste » s’est momentanément fissurée. Lors de l’élection du ministre-président de Thuringe, le 5 février 2020, le candidat libéral Thomas Kemmerich s’y est imposé face au candidat sortant de la LINKE, Bodo Ramelow, grâce aux voix de l’AfD qui a préféré soutenir le candidat adverse du FDP plutôt que le sien, Christoph Kindervater. Suite au tollé suscité par ce coup de théâtre de l’extrême droite, le nouveau ministre-président s’est vu contraint de démissionner deux jours après la prise de ses fonctions ; Bodow Ramelow y a finalement été réélu le 4 mars 2020. Au parlement fédéral en revanche, la digue tient ; le groupe de l’AfD y est volontairement ostracisé, les autres députés protestent bruyamment contre les attaques des nationaux-populistes et rejettent en bloc leurs propositions de loi. Conformément au règlement du Bundestag, on leur a accordé des présidences de commission, tout en refusant, à plusieurs reprises, d’élire leurs candidats à la coprésidence du parlement. De même, l’assemblée a voté un changement des statuts afin d’éviter que le titre honorifique de doyen revienne à Wilhelm von Gottberg de l’AfD, alors député le plus âgé du Bundestag. Désormais, ce titre est décerné au député avec le plus d’ancienneté. Toutes ces astuces servent à contenir la poussée de l’extrême droite dans l’enceinte parlementaire, à empêcher autant que possible le noyautage de ses instances et l’affaiblissement de la démocratie représentative.
Conclusion : quelle « alternative » l’AfD représente-t-elle en définitive ?
34La réponse à cette question est loin d’être évidente, tant le parti est hétérogène. En effet, il regroupe en son sein une grande diversité de sensibilités politiques. Des conservateurs et des nationaux-conservateurs y côtoient des nationaux-libéraux et des nationaux-révolutionnaires. Le parti rassemble des hommes et des femmes pragmatiques, adeptes de la Realpolitik et favorables, le cas échéant, à l’entrée en coalition avec les conservateurs de la CDU/CSU afin de former une majorité gouvernementale et accéder au pouvoir. D’autres, en revanche, sont plus idéalistes ou radicaux et défendent un point de vue ultraconservateur ou identitaire ; ils évoluent « hors système » et misent sur un grand mouvement extraparlementaire. L’aile radicale est majoritaire en Allemagne de l’Est, l’aile « modérée » en Allemagne de l’Ouest. Ces clivages d’ordre idéologique, politique, social et géographique traversent le parti et freinent sa progression électorale, ils alimentent des luttes de pouvoir qui grèvent le parti dans son ensemble.
35À force de provoquer, de polariser et de diffamer ses adversaires, l’AfD a indéniablement transformé la culture politique allemande. Elle a banalisé un discours de haine et de discrimination à l’encontre de minorités ethniques, confessionnelles et sexuelles tout en systématisant un discours de disqualification à l’égard des plus hauts représentants de l’État et par extension, de l’establishment politique dans son ensemble. Instrumentalisant le Bundestag comme plateforme de propagande et les réseaux sociaux ou les plateaux télé comme autant de relais politiques et idéologiques, le parti a réussi à instiller ses valeurs réactionnaires, ses représentations et idées nationalistes dans le débat public. Ce faisant, il a contribué à forger un « climat émotionnel » en Allemagne qu’il alimente par son populisme et dont il tire profit électoralement. C’est en cela qu’il a impacté le régime de représentation politique et parlementaire en Allemagne.
36Reste que l’AfD n’est pas strictement antiparlementaire puisqu’elle accepte les règles formelles du parlementarisme et y participe ; elle n’est pas forcément antidémocratique dans le sens où l’instauration d’une dictature ne fait pas partie de ses priorités. Elle dit respecter la loi fondamentale et défendre l’État de droit. Elle plaide aussi, comme le fait souvent l’extrême droite, pour une plus grande participation politique du « peuple » par le renforcement de la démocratie directe (plébiscites, référendums, élection directe du président de la République) et pour la limitation du nombre de mandats de la chancelière ou du chancelier. L’AfD ne remet donc pas fondamentalement en question le système de représentation démocratique, mais s’attaque à sa dimension « libérale », en remettant en cause la protection des libertés et des droits fondamentaux, en enfreignant le principe de non-discrimination des minorités et en délégitimant systématiquement l’establishment et ses représentants. Même si sa frange néonazie, à l’instar de Björn Höcke en Thuringe ou Jörg Urban en Saxe, aspire très clairement à la subversion du système, la plupart des cadres et sympathisants du parti souhaite avant tout impulser un changement de valeurs. La « révolution » qu’ils appellent de leurs vœux est plus métaphorique que réelle : ils envisagent une transition « douce » vers un régime « illibéral » et autoritaire d’inspiration hongroise. Toutefois, il n’est pas exclu que le parlement produise, à force de le fréquenter, un effet « lénifiant » sur l’AfD. Il est possible que l’institutionnalisation du parti mène à sa domestication et favorise in fine sa dé-radicalisation, même si cette perspective, pour l’instant, relève davantage du vœu pieux.
Bibliographie
Sources
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Notes de bas de page
1Il s’agit là de l’actualisation merkelienne du slogan utilisé par Margaret Thatcher en 1980 pour justifier une politique économique néolibérale. Depuis, « There is no alternative » (TINA) a été décliné sous diverses formes et repris dans différents pays.
2N’ayant obtenu que 2 millions de voix et 4,7 % des suffrages, l’AfD n’a pas réussi à dépasser la barre des 5 % qui limite l’entrée aux parlements en Allemagne.
3Frauke Petry s’est retirée au profit d’Alexander Gauland et de Jörg Meuthen qui a dirigé le parti avec Tino Chrupalla entre 2019 et 2022.
4On appelle « grande coalition » (« Große Koalition », GroKo) une coalition de gouvernement formée par les deux grands partis traditionnels, les chrétiensdémocrates (Christlich Demokratische Union Deutschlands/Christlich-soziale Union [CDU/CSU]) et les sociaux-démocrates (Sozialdemokratische Partei Deutschlands [SPD]).
5CDU/CSU, Sozialdemokratische Partei Deutschlands (SPD), Bündnis 90/Die Grünen, Freie Demokratische Partei (FDP), Die Linke en allemand.
6Le choix du climato-scepticisme s’est précisé en 2019 dans le cadre des manifestations pour le climat organisées par le mouvement de jeunesse Fridays for future. Sa figure de référence, la Suédoise Greta Thunberg, fait régulièrement l’objet d’attaques de la part de l’AfD.
7On constate des constantes sociologiques dans le vote de l’AfD : plus d’hommes (les deux tiers) que de femmes, plus de personnes d’âge moyen (âgées entre 35 et 44 ans) que de très jeunes votent pour le parti, mais il attire également le suffrage des plus de 60 ans, notamment dans les nouveaux Länder. Il est surreprésenté chez les moins diplômés ainsi que les employés et les retraités. Il fait également de bons scores auprès des ouvriers et des chômeurs. Le vote est avant tout motivé par la ligne raciste et anti-migrante de l’AfD.
8Les Volksparteien sont des partis qui représentent non pas les intérêts de groupes spécifiques, mais transcendent toutes les couches ou catégories en termes sociaux, professionnels et confessionnels.
9Après les nombreux conflits et défections qui ont marqué les débuts de la législature, l’AfD ne compte plus que 89 députés en 2020.
10La géographie électorale de l’AfD fait que les scores sont beaucoup plus élevés dans les États-régions de l’Est de l’Allemagne où le parti rassemble environ un quart des voix. Dans de nombreux Länder de l’Ouest, notamment en Sarre, en Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en Basse-Saxe, à Brême et à Hambourg, son score reste bien en-deçà des 10 %.
11Peter Boehringer, le président de la commission du budget, aurait insulté Angela Merkel dans des mails privés ; Stephan Brandner qui dirigeait la commission des affaires juridiques a été destitué en raison de propos antisémites et Sebastian Münzenmaier, président de la commission « tourisme », aurait participé à des violences perpétrées par des hooligans sur des supporters de football : il a été condamné en 2017 à six mois de prison avec sursis.
12« Herr Präsident ! Liebe Kolleginnen und Kollegen ! Frau Kollegin Weidel, die Tonlage (Lachen bei der AfD) in der Sie eben vorgetragen haben, erinnert mich an manche Veranstaltung, wo Erich Honecker und/oder Walter Ulbricht gesprochen haben. Genau das war die Tonlage (Beifall bei der CDU/CSU sowie bei Abgeordneten der SPD und des BÜNDNISSES 90/DIE GRÜNEN – Lachen bei der AfD). Was Sie hier machen wollen, ist eine Verhetzung gegen Europa und eine 70-jährige Friedensgeschichte (Lachen bei der AfD) die unsere Nachkriegsgeschichte ist. Das ist das, was Sie hier abziehen (Beifall bei Abgeordneten der CDU/CSU – Zuruf von der AfD : Reißen Sie sich zusammen, Herr Rehberg !). In Ihrem Antrag, den Sie als Sachantrag bezeichnen, sind Verschwörungstheorien, Halbwahrheiten und Unwahrheiten enthalten (Lachen bei der AfD) und Sie fordern die Bundesregierung, Sie fordern den Deutschen Bundestag zum Rechtsbruch auf (Lachen bei der AfD) nämlich zum Rechtsbruch gegenüber der Unabhängigkeit der Europäischen Zentralbank. » Toutes les traductions sont de Valérie Dubslaff.
13« Beifall bei der AfD – Lothar Binding (Heidelberg) (SPD) : Das ist ein Theaterstück hier ! – Bettina Hagedorn (SPD) : Ein echtes Theaterstück hier ! – Die Abgeordneten der AfD erheben sich und beglückwünschen die Abg. Dr. Alice Weidel (AfD). »
14« Sie [AfD] ist in einer Hinsicht professionell : Völlig unabhängig davon, welches Thema man gerade bespricht, nach ungefähr einer Minute ist sie beim Thema Migration. Sie dreht jeden Sachverhalt so, dass er einen Bezug zum Thema Migration bekommt, auch wenn das an den Haaren herbeigezogen ist. Aber die anderen Parteien und Fraktionen lassen sich das allerdings nicht bieten. »
15« Seit 1972 werden in Deutschland jedes Jahr weniger Kinder geboren, als Menschen sterben. Für die Überlebensfähigkeit eines leistungsfähigen Staates ist das ein Problem. Was haben Sie dagegen getan ? Nichts (Sören Bartol [SPD] : Was haben Sie denn getan ?) na ja, jedenfalls nichts Wirksames. Denn Sie setzen ausschließlich auf kompensatorische Einwanderung – das sagen Sie ja die ganze Zeit. Bei muslimischen Zuwanderern schaut die Geburtenrate nämlich ganz anders aus. Sogar die Auffettung der Einwohnerzahl durch zugewanderte Straftäter mit mehrfachen Identitäten scheint Sie überhaupt gar nicht zu stören. Doch ich kann Ihnen sagen : Burkas, Kopftuchmädchen, alimentierte Messermänner und sonstige Taugenichtse… (Ulli Nissen [SPD] : Was ?) werden unseren Wohlstand, das Wirtschaftswachstum und vor allem den Sozialstaat nicht sichern. (Beifall bei der AfD – Sören Bartol [SPD] : Das ist doch reine Verhetzung ! – Volker Kauder [CDU/CSU] : Schämen Sie sich ! – Weitere Zurufe von der SPD, der LINKEN und dem BÜNDNIS 90/DIE GRÜNEN). »
16Alexander Gauland a tenu ces propos lors du congrès de la Junge Alternative, l’organisation de jeunesse de l’Alternative für Deutschland, le 2 juin 2018.
17Le 13 septembre 1987, lors de l’émission du Grand Jury RTL-Le Monde, Jean-Marie Le Pen a déclaré à propos des chambres à gaz : « Je n’ai pas étudié spécialement la question, mais je crois que c’est un point de détail de l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. »
18Cet article de la loi fondamentale porte sur le droit d’asile pour les réfugiés victimes de persécution politique.
19« Meine Damen und Herren, die Bundeskanzlerin, die Bundesregierung, sämtliche Altparteien sind verantwortlich für millionenfachen Rechtsbruch im Rahmen der von ihnen verursachten Masseneinwanderung und damit auch mitverantwortlich für die daraus resultierenden Morde, Tötungsdelikte, Vergewaltigungen und viele andere Verbrechen und Vergehen, […] massenhafte Verstöße gegen Artikel 16a Grundgesetz […] (Dr. Barbara Hendricks [SPD] : Das tue ich mir nicht mehr an ! – Abg. Dr. Barbara Hendricks [SPD] verlässt den Plenarsaal). Verantwortlich sind Sie alle für politische Verfolgungen alles Bürgerlichen, alles Vernünftigen, alles Deutschen im besten Sinne und für die politische Instrumentalisierung des Inlandsgeheimdienstes gegen die größte Oppositionsfraktion. Sie sind verantwortlich für Arbeitsplatzverluste und Berufsverbote, für tätliche Angriffe auf Personen und Sachen. Und das alles unter dem Mantel des Kampfes gegen rechts ! Dieser Kampf gegen rechts, meine Damen und Herren von den Altfraktionen, ist pervertiert zu einem Kampf gegen das Recht. »
20Ces trois villes ont été le théâtre d’attentats terroristes d’extrême droite. Le 2 juin 2019, un néonazi a assassiné à son domicile le président du district de Cassel en Hesse, Walter Lübcke, parce que ce dernier avait activement soutenu la politique d’immigration d’Angela Merkel. Le 9 octobre 2019, un terroriste prépare un attentat contre la communauté juive de Halle (Saxe-Anhalt). Lourdement armé, il n’arrive cependant pas à forcer la porte de la synagogue qu’il avait prise pour cible, mais tue deux personnes avant d’être arrêté par la police. Le 19 février 2020, un néonazi tire sur des hommes et des femmes racisés dans deux bars à shishas à Hanau (Hesse), provoquant la mort de neuf personnes ; par la suite, il tue sa mère et se donne la mort.
21« Die AfD muss – selbstverständlich im Rahmen und unter Betonung der freiheitlich demokratischen Grundordnung unseres Landes – ganz bewusst und ganz gezielt immer wieder politisch inkorrekt sein, zu klaren Worten greifen und auch vor sorgfältig geplanten Provokationen nicht zurückschrecken. »
Auteur
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Valérie Dubslaff
Normalienne agrégée, docteure en études germaniques et en histoire contemporaine. Depuis 2018, elle est maîtresse de conférences en civilisation allemande à l’université Rennes 2/ERIMIT (EA 4327). Ses travaux portent sur l’histoire des femmes et du genre ainsi que sur l’extrême droite allemande après 1945. Parution : « Deutschland ist auch Frauensache », NPD-Frauen im Kampf für Volk und Familie, Berlin, De Gruyter Oldenbourg, 2022.
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