L’intégration des autochtones dans la gestion des aires protégées
Vers de nouveaux territoires ? La nature et la culture comme outils décoloniaux chez les Samis
p. 325-342
Texte intégral
1Les aires protégées sont devenues l’arène d’importants débats autour de la question de l’intégration des Autochtones1 à la gestion de leurs territoires. Les modalités de gestion explorées dans ce cadre sont souvent perçues comme une forme possible de décolonisation de ces territoires (Sepúlveda, 2012 ; Muller, 2003 ; Notzke, 1995). Cette contribution propose de discuter de façon critique ces mécanismes en se fondant sur une étude empirique portant sur le Sápmi, le territoire traditionnel des Samis, qui s’étend sur quatre États – la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie2. Les Samis sont estimés à 80 000 individus au moins, dont 20 000 à 40 000 en Suède selon les sources3, sachant qu’il n’existe aucun chiffre exact puisque les statistiques ethniques sont interdites depuis la Seconde guerre mondiale.
2Cette étude vise plus particulièrement à informer, à partir d’une mise en perspective de la question environnementale, les formes des processus de décolonisation en terres autochtones. Pour ce faire, je m’intéresserai plus spécifiquement à Laponia, un site du patrimoine mondial de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) géré de manière partagée entre les Samis, l’État suédois et les communes concernées. Le choix de ce cas est lié à la dimension emblématique que représente Laponia au Sápmi, puisqu’il incarne une avancée considérable en termes de redistribution des pouvoirs avec les Samis, au sein d’aires protégées. Des entretiens ont été réalisés en Suède entre 2012 et 2017 afin de rencontrer des individus de Jokkmokk, de Kiruna, de Gällivare et de Stockholm. Les personnes rencontrées ont des profils divers et rendent compte de réalités plurielles. Les trois grands groupes identifiés sont : des membres de communautés samies ; des allochtones pratiquant le territoire sami – à titre privé ou professionnel – ; des acteurs institutionnels.
3Dans ce texte, je me demanderai si la participation des Autochtones dans la gouvernance des aires protégées peut permettre l’émergence d’une gestion décoloniale et par conséquent la création de nouveaux territoires4. À partir de Laponia, au Sápmi, j’interrogerai la dimension structurelle de la décolonisation afin de poursuivre les réflexions critiques sur la gestion participative des aires protégées dans un contexte de développement en milieu autochtone. Le cœur de l’analyse consiste à comprendre le degré d’émancipation possible quant au système de dominations en place pour penser et appliquer une forme de décolonisation qui permette d’établir de nouvelles territorialités.
La participation pour des aires protégées décolonisées ?
4La remise en cause de la conservation stricte a permis de repenser considérablement les aires protégées afin que les populations locales et autochtones puissent y avoir un rôle nouveau (Sepúlveda, 2012 ; Muller, 2003 ; Notzke, 1995). Ce processus a été largement encouragé à l’échelle internationale par des institutions telles que l’Organisation des Nations unies (ONU), l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) ou l’Unesco (Glon & Chebanne, 2013), qui ont rendu la conservation plus modulable et inclusive.
Des formes de gouvernance inclusive ?
5L’intégration des Autochtones dans la gestion des aires protégées s’est traduite par l’émergence de nouvelles formes de gouvernance dites de co-gestion, dont l’objectif est de tenir compte des différentes territorialités en présence (Figgis, 2003), permettant à la fois le dialogue et la controverse au sein de l’aire protégée. La co-gestion repose sur le principe de décentralisation de la prise de décision (Fedreheim & Blanco, 2017). Elle s’établit comme « champ de participation » (Héritier, 2011a) et résulte d’un conflit et d’un compromis aboutissant à une coopération entre les acteurs concernés (Muller, 2003). Voilà pourquoi la co-gestion est aussi vue comme un mécanisme permettant d’accroître la protection au sein des aires protégées et générer ainsi une plus grande confiance dans les institutions (Fedreheim & Blanco, 2017).
6Mais la co-gestion s’inscrit dans des réalités spécifiques et souvent complexes (Notzke, 1995), et peut donc différer selon les aires protégées. Or, si les contextes sont divers, les degrés de co-gestion le sont aussi (Fedreheim & Blanco, 2017). Le partage des responsabilités entre les acteurs ne sera ainsi pas le même selon les aires protégées. Il n’y a donc pas de définition univoque de la co-gestion puisqu’elle embrasse en fait un panel très large de situations d’intégration des populations locales dans la conservation (Notzke, 1995). Pour Samantha Muller (2003), il est toutefois possible de mesurer la réussite ou non d’une gestion commune en analysant trois aspects : l’empowerment des populations locales, l’équité, et la justice sociale. Pour cela, il est indispensable d’adapter la gestion au territoire, à ses populations et à ses besoins, et surtout de reconnaître l’utilité et l’importance des contributions de chacune des parties concernées (Notzke, 1995).
7L’un des résultats de la co-gestion pourrait être de contribuer à la décolonisation des territoires autochtones, mais pour cela, il est nécessaire qu’elle prenne en compte les intérêts et les besoins des populations locales (Muller, 2003 ; Notzke, 1995), ainsi que les différentes formes de domination au sein du champ environnemental5 (Maraud & Desbiens, 2017). Si le principe de co-gestion tend à se généraliser dans le monde, il n’implique pourtant pas systématiquement une réappropriation du pouvoir pour les populations locales et autochtones (Glon & Chebanne, 2013). Il est alors important de saisir les disparités d’implication entre les différents acteurs concernés – par exemple, dans la définition des priorités et des objets à mettre en valeur au sein de l’aire protégée. C’est ainsi en valorisant les savoirs des populations locales, et en respectant leurs droits que l’on pourra comprendre la complexité du territoire et départir les aires protégées de leur héritage colonial (Muller, 2003).
8La co-gestion est devenue, au cours des dernières décennies, un outil politique fort ; son utilisation en matière de communication a engendré un ensemble d’instrumentalisations visant à transformer l’image d’actions coloniales pour en faire du progressisme – et ceci ajoute de la complexité à l’utilisation de cette notion. Par-delà le compromis, qui prend nécessairement corps au sein d’une structure de conservation déjà constituée et définie, selon des critères préétablis par un système de valeurs présenté comme « universel » par le pouvoir colonial (Glon & Chebanne, 2013 ; Muller, 2003), le défi principal de l’intégration des Autochtones dans les aires protégées est de parvenir au consensus. L’intégration des Autochtones dans la gestion des aires protégées est généralement inachevée et conditionnelle et, malgré la multiplicité et la diversification des acteurs en présence, la vision générale de « la » conservation semble rester la même. Pour Samantha Muller (2003), ces nouvelles formes de gouvernance échouent ainsi à sortir du colonialisme et de son appréhension paternaliste. Le champ lexical de la conservation est souvent étranger aux populations locales, même une fois que ces dernières sont intégrées (Notzke, 1995), et il n’est pas rare que la conservation continue à aller à l’encontre de certains intérêts autochtones (Riseth, 2007).
9Enfin, la co-gestion s’inscrit dans un « champ de pouvoir » particulièrement conflictuel et souligne de nombreux enjeux (Héritier, 2011a). L’un des défis majeurs concerne le rôle de l’État qui doit être prêt à partager la gestion – dont il avait souvent le monopole jusqu’alors – et ainsi perdre une partie de sa souveraineté. Or, on constate une forte réticence de sa part à partager ce pouvoir avec les acteurs locaux et autochtones (Sepúlveda, 2012 ; Riseth, 2007), la co-gestion se transformant souvent en une consultation encadrée par son propre système de valeurs (Notzke, 1995). Adrian Tanner (2001) souligne que les manières qu’ont les minorités d’envisager la gouvernance sont constamment contrariées par l’État qui les adapte à sa convenance. Ceci interroge alors sur la possibilité d’atteindre un vrai partage du pouvoir dans les processus de protection de la Nature, ou s’il s’agit d’une dynamique maîtrisée par un État contre lequel s’engagent ces processus (Scott, 2001 ; Tanner, 2001).
La conservation dans le paradigme du capitalisme
10La conservation est souvent associée à une forme d’opposition au capitalisme destructeur (Brockington et al., 2008). Une des étapes fondamentales de la décolonisation des aires protégées vise ainsi à déconstruire le mythe de la conservation comme îlot apolitique, déconnecté de la mondialisation néolibérale. Repenser la conservation nécessite de l’appréhender par ses liens avec le capitalisme afin de mettre en lumière certaines de leurs interdépendances. La science « moderne » a toujours joué un rôle prépondérant dans la conservation (Riseth, 2007). Cette science a aussi été un outil de légitimation très puissant de l’action coloniale, justifiant l’avancée du « progrès » par l’imposition d’une territorialité occidentale (Brockington et al., 2008). Enfin, elle s’est établie comme savoir hégémonique au sein du champ environnemental, invisibilisant ainsi l’ensemble des autres connaissances empiriques et scientifiques (Simpson, 2001).
11Mettre en évidence ces liens permet de clarifier que la conservation appartient au même paradigme et au même système de valeurs que l’exploitation capitaliste des ressources naturelles (Depraz & Héritier, 2012 ; Brockington et al., 2008). L’alliance idéologique entre ces deux activités, pourtant à première vue paradoxales, renforce le pouvoir de la territorialité dominante. Ceci explique que les aires protégées ne touchent d’ailleurs pas les espaces subissant les plus fortes pressions (Riseth, 2007 ; Moen & Lillethun, 1998). Il est donc nécessaire d’identifier les acteurs auxquels sert véritablement la conservation, et les formes de participation qu’elle peut engendrer (Héritier, 2011a).
12L’intégration des Autochtones dans la gestion des aires protégées connaît de grandes difficultés à réorienter le principe même de la conservation, et de son alliance avec le capitalisme. Certains auteurs avancent d’ailleurs que ce n’est aucunement l’objectif de la conservation d’être changée, mais bien de poursuivre sa vocation par le processus d’absorption (Büscher et al., 2012 ; Brockington et al., 2008 ; Igoe, 2004). Selon Penelope Figgis (2003), l’intégration des Autochtones serait même une forme de « néo-capitalisme » qui, par-delà le retrait plus ou moins prononcé de l’État, conforterait un système de valeurs basé sur le marché. Il est vrai que la conservation a un rapport économicisé au territoire6, dont la participation des Autochtones ne peut faire fi (Glon & Chebanne, 2013).
Carte 1. – Localisation de Laponia au Sápmi.

Source : F. Cerbelaud et S. Maraud.
13La critique de la conservation et de son évolution a permis plusieurs avancées décoloniales majeures. Pourtant, la conservation reste encore fondée sur une entreprise empreinte de colonialité. L’imbrication de la conservation dans la société libérale pose donc plusieurs questions quant à sa capacité émancipatrice par rapport à l’exploitation de la Nature et son inscription dans le paradigme capitaliste. À partir de ces deux éléments produisant une hiérarchie entre les objets qui font que le territoire doit être protégé, il paraît bien difficile d’imaginer une véritable dynamique décoloniale dans la politique de conservation.
14Il devient alors essentiel d’exposer la violence structurelle et institutionnelle du paradigme colonial pour arriver à en sortir et pouvoir dès lors répondre aux attentes des Autochtones (Lawrence & Larsen, 2017), dont la participation pourrait ne constituer qu’une forme d’adaptation de la conservation dans la poursuite de sa conquête. Mais dire que la conservation est coloniale ne suffit pas. Les sciences sociales peuvent contribuer à imaginer des formes de protection de la nature qui permettent de dépasser la structure dominante actuelle (Adams, 2003). Il existe une tendance novatrice globale au sein des aires protégées mettant en avant des idées décoloniales basées sur le partage des valeurs environnementales (Héritier, 2011a ; Riseth, 2007 ; Muller, 2003). Graduellement, ces perspectives permettent une géographie qui va à l’encontre de la logique d’un espace fondé sur une territorialité occidentale. L’aire protégée repose alors sur des visions et des pratiques du territoire qui émanent de la population locale et non plus seulement de l’État. Le patrimoine mondial de l’Unesco de Laponia est un parfait exemple de ce type d’entreprise.
Le Sápmi, l’imposition d’une territorialité occidentale
15Le gouvernement suédois a longtemps fait obstruction à – voire a ouvertement invisibilisé – toutes formes de représentation du peuple sami dans les discussions liées à la gestion du Sápmi. Aujourd’hui, le Sápmi est d’une importance capitale pour l’économie de la Suède. Le partage de ce territoire entre exploitation et protection des ressources naturelles d’un côté, et territorialité samie de l’autre, oblige en fait une mise en concurrence des différentes activités. Si, depuis la seconde moitié du xxe siècle, la situation sociale, économique et politique des Autochtones tend à s’améliorer, leurs revendications, quant à elles, persistent.
Le Sápmi : terre ancestrale des Samis
16Parmi les activités traditionnelles des Samis figurent la pêche, la chasse, la cueillette, et particulièrement l’élevage de rennes qui symbolise aujourd’hui la culture et l’identité samies, même si celles-ci ont considérablement évolué. La christianisation, initiée au xive siècle par l’envoi de missionnaires, a notamment donné lieu à des formes de syncrétisme tant culturels que spirituels, que l’on retrouve encore dans la pratique de l’élevage de rennes contemporaine (Kent, 2014 ; Helander-Renvall, 2010).
17Le nomadisme traditionnel des Samis rendait leur contrôle par l’État difficile. Il a fallu la création de différentes taxes imposées par la Suède pour rendre de plus en plus complexes ces déplacements et accroître la pression des différents usages concurrentiels du territoire (Kent, 2014). Si le nombre d’éleveurs de rennes a grandement diminué, la quantité de rennes par éleveurs a en revanche augmenté – démontrant l’inscription progressive de l’activité dans une logique de marché plus forte. Ces éleveurs sont aujourd’hui vus comme les garants de la culture samie, et leur territorialité incarnerait les pratiques et les croyances samies ancestrales.
18Pourtant, la majorité des Samis ne sont pas éleveurs de rennes. Les Samis de Suède ont la particularité d’être divisés en deux groupes distincts : les membres de sameby – soit 10 % des Samis – et les non-membres de sameby. Cette séparation est essentielle pour bien comprendre la contemporanéité des Samis puisque seuls les membres de sameby sont reconnus par la Constitution comme étant Samis, et disposent dès lors du droit de pratiquer l’élevage de rennes. Le sameby – littéralement « village sami » – est une aire administrative au sein de laquelle les membres peuvent avoir des rennes et pratiquer les activités traditionnelles telles que la chasse et la pêche. Cette aire correspond à un territoire spécifique délimité où la quantité de rennes totale est limitée. Ce dernier élément explique la difficulté pour un non-membre d’intégrer un sameby, car le nombre de rennes par éleveur diminuerait en raison de la limite statuée par l’État.
19Une autre façon de concevoir l’identité samie est celle du Sametinget – le Parlement sami – qui met en avant la maîtrise de la langue par les parents ou les grands-parents, favorisant ainsi des critères culturels. Le Sametinget a été créé en 1993 et établi à Kiruna. Il ne possède pas de pouvoir politique, mais peut être consulté par l’État sur les affaires samies, même si ce dernier n’a aucune obligation de suivre les propositions du Parlement sami. Le Sametinget est à la fois un organe exceptionnel de représentation de la Nation samie dans son ensemble, donc d’une importance capitale, mais aussi une assemblée bloquée par la division sur la question des droits entre membres et non-membres de sameby, ce qui tend à freiner considérablement son action politique.
La « réduction » comme outil d’expansion de la territorialité suédoise
20Le concept de « réduction », qui est utilisé par Jean-Jacques Simard (2003) pour qualifier la situation sociopolitique des Premières Nations canadiennes, paraît tout à fait pertinent pour aborder la réalité des Samis en Suède. C’est un outil fort de la société coloniale qui consiste à réduire les Autochtones à une condition de classe. En d’autres termes, la colonisation s’établit en écrasant l’espace politique, social, culturel, géographique et spirituel des Autochtones (ibid.). Les acteurs de la colonisation remplacent progressivement la territorialité autochtone par la leur.
21Cette notion permet ici de décrire le mécanisme opéré au Sápmi par l’imposition d’une conception occidentale du territoire. La colonisation a peu à peu déplacé l’espace culturel, socio-politique et géographique des Samis par l’imposition d’une conception occidentale du territoire, matérialisée par le biais de la sédentarisation. Celle-ci a engendré l’émergence de problématiques nouvelles, telles que la provision de services, de revenus, d’emplois, de formation ou encore de programmes sociaux. Ces changements sociétaux se sont traduits par l’apparition de besoins nouveaux qui ont impliqué une forme de « réduction » de la territorialité autochtone, amenant les Samis à adopter, malgré eux, une vision occidentale de la Nature – basée sur l’exploitation des ressources. Bien que cette dernière n’ait jamais cessé d’être critiquée au Sápmi.
22Le tournant du xxie siècle a constitué une étape charnière pour la lutte politique et les revendications territoriales samies en Suède. En se mobilisant pour dénoncer les différentes menaces qui pesaient sur leur territoire – mines, foresterie, hydroélectricité, urbanisation, etc. –, les Samis ont accru l’attention autour de leurs revendications et marqué une plus grande présence dans la société suédoise. Ces dernières années, la justice se prononce d’ailleurs de plus en plus en faveur des Samis sur les questions d’usage des sols. Enfin, si le Sápmi a toujours été appréhendé comme une marge dénuée d’intérêt politique, il paraît aujourd’hui de plus en plus relié au reste du monde, car aux avant-postes de changements importants, notamment en matière climatique. L’intégration des Samis dans la gestion de Laponia en est l’une des expressions les plus manifestes et constitue une victoire sans précédent pour la reconnaissance des Samis par la Suède.
Laponia : la constitution d’un espace décolonial ?
23En 1996, l’Unesco a créé Laponia en tant que site du patrimoine mondial, reconnaissant son caractère exceptionnel tant sur le plan naturel que culturel – en lien avec les Samis. Il réunit quatre parcs nationaux – parmi les plus vieux d’Europe –, deux réserves naturelles et trois sites non catégorisés, sur 9 400 km ²7. L’organisme a encouragé l’intégration des Samis à la gestion du site. Ces derniers n’avaient pas été consultés lors de la création des aires protégées réunies dans Laponia, et beaucoup ignoraient même leur existence (Green, 2009). Les Samis ont alors demandé un vrai partage de la gouvernance, ce qu’a refusé la Suède. Mais leur participation étant une condition de la reconnaissance par l’Unesco, une longue controverse a pris place entre le gouvernement et les Samis qui voyaient là une opportunité sans précédent de reprendre du pouvoir sur leurs terres ancestrales.
24En 2011, après plus de dix ans de négociations, les Samis ont finalement obtenu la mise en place du Laponiatjuottjudus – ou processus Laponia – dont le principe est de regrouper sur un pied d’égalité les différents acteurs liés à la vie et la gestion de Laponia. Ainsi, une décision ne peut être appliquée sans unanimité (Green, 2009). Le conseil d’administration est composé des neuf samebyar de Laponia – Baste čearru, Unna tjerusj, Sirges, Jåhkågaska tjiellde, Tuorpon, Luokta-Mávas, Udtja, Slakka et Gällivare –, des deux communes inclues dans le périmètre – Jokkmokk et Gällivare –, du comté de Norrbotten, de l’Agence de protection environnementale et de la Direction nationale du Patrimoine. Si, sur le plan symbolique, les Autochtones sont au centre du Laponiatjuottjudus, c’est pourtant le critère de voisinage qui est privilégié, permettant d’associer les Samis aux municipalités intégrées à Laponia.
Du Laponiatjuottjudus au Searvelatnja
25Le Laponiatjuottjudus correspond au passage d’une gestion étatique imposée à une discussion sur sa légitimité et sur son évolution nécessaire aux yeux des populations locales qui, jusqu’alors, n’étaient ni consultées, ni au courant de la réglementation des aires protégées. Les Samis et l’État n’ont toutefois pas réussi à s’entendre, refusant mutuellement les propositions des uns ou de l’autre sur le degré de transformation de la structure. Sans le soutien appuyé de l’Unesco pour les Samis, le processus risquait d’ailleurs d’avorter, l’État s’affichant relativement réfractaire à l’idée de partager son pouvoir.
26L’objectif du Laponiatjuottjudus était d’intégrer une pluralité d’acteurs et ainsi refondre une gouvernance respectueuse des territorialités présentes. Après plusieurs années de réflexion, un groupe d’étude sami est arrivé à la conclusion qu’il était pertinent d’appliquer le searvelatnja, une philosophie qui encourage chacun à apprendre de l’autre et à intégrer de ce fait une diversité de perspectives (Balto & Kuhmunen, 2014). Il s’agit d’une arène de discussion entre les différents acteurs du territoire obligeant à accorder une valeur à l’ensemble des connaissances et expertises présentes, le tout dans une perspective holistique. Cette philosophie se base sur l’égalité des savoirs et accorde une importance particulière aux pratiques spirituelles, mentales et empiriques.
27Le searvelatnja marque une évolution significative dans la manière de concevoir la gouvernance des aires protégées, longtemps gérées verticalement par l’État. Ceci se traduit par l’intégration de territorialités plurielles dont la combinaison a transformé Laponia en un nouveau territoire. Cette forme de décentralisation de la gestion, désormais plus accessible aux populations locales, a permis l’intégration de leur culture aux ambitions de protection des aires protégées. Ceci fait de Laponia une entreprise décoloniale visant la réappropriation du pouvoir des populations locales par la diversification des paradigmes de gestion.
Un processus décolonial maîtrisé
28Cette redéfinition d’une territorialité commune ne s’est toutefois effectuée qu’à l’intérieur des limites de Laponia, qui inclut des aires protégées dont la création est antérieure à ce processus de participation des Samis. Ce point est essentiel car toute forme de décolonisation ne peut s’opérer de ce fait qu’à l’intérieur d’un périmètre préétabli, qui en devient le cadre. Or, avec la transhumance, les rennes des éleveurs samis se déplacent entre plusieurs territoires, tant dans l’enceinte de Laponia – en été – qu’à l’extérieur – en hiver –, où ils sont potentiellement menacés par différentes activités et formes concurrentielles d’occupation de l’espace. Cette situation paraît ainsi contraire aux ambitions prônées par l’Unesco, mais révèle surtout la nécessité d’engager une démarche plus holistique permettant d’ajuster la conservation aux réalités des écosystèmes, plutôt qu’à un territoire artificiellement délimité.
29En outre, l’administration de Laponia n’a aucune influence sur la prise de décision concernant des projets extérieurs qui auront pourtant des répercussions à l’intérieur du site. C’est par exemple le cas avec le projet de mine de fer de Gállok qui se trouve à une trentaine de kilomètres au sud-est de l’aire protégée, dans la commune de Jokkmokk8. Afin d’extraire le minerai, le plan de la mine prévoit des transports en camion – soit un camion toutes les quatre minutes sur une des routes menant à Laponia – pour rejoindre un terminal ferroviaire – avec un départ de train toutes les trois heures (Herrmann et al., 2014). Si un tel projet se développe, ses infrastructures auront un impact lourd sur Laponia, même indirectement, dans la mesure où elles concerneront une large portion du territoire de transhumance des rennes. L’administration de Laponia ne fait toutefois pas partie des négociations, l’État étant le seul décisionnaire.
30Si dans l’enceinte de Laponia, l’approche consensuelle permet d’envisager des solutions collectives à partir d’une gestion décoloniale sans hiérarchie, il en va autrement dès que l’on sort des limites du site. L’État reste par conséquent l’acteur dominant, sa voix comptant aussi bien dans Laponia qu’en dehors – sur des projets comme Gállok. Ce jeu d’échelle met ainsi en lumière la persistance de hiérarchies qui semblaient être dépassées. L’État pourrait bien sûr choisir d’inviter le conseil d’administration de Laponia à participer aux discussions sur Gállok, mais il semble plutôt qu’il souhaite garder la main sur des décisions liées à des questions aussi stratégiques. C’est donc bien lui qui détermine la légitimité des acteurs à prendre part aux discussions, et qui impose le cadre au sein duquel des décisions peuvent être prises. Laponia est entourée de diverses exploitations, mais sur lesquelles le processus décolonial n’a pas prise.
31Par ailleurs, Laponia ne représente pas d’intérêt particulier sur le plan économique, comparativement aux activités d’exploitation des ressources naturelles qui ont lieu à proximité. Les deux communes que sont Gällivare et Jokkmokk, notamment, illustrent bien l’importance économique que revêt ce territoire pour l’économie suédoise. À l’entrée de la ville de Gällivare se trouve un panneau de bienvenue où est inscrit « The mining capital of Europe », signifiant l’importance de l’activité minière pour l’économie de la ville9. Jokkmokk, de son côté, s’est développée autour de l’hydroélectricité, mais connaît un important déclin démographique – du fait de l’automatisation des structures hydroélectriques – que certains acteurs territoriaux envisagent de résorber par le développement du projet Gállok. À Jokkmokk, comme toutes les villes du Nord de la Suède, l’enjeu actuel est de maintenir des services et des emplois pour lutter contre la perte de population10.
32Si Laponia peut alors apparaître comme une « zone épargnée » au regard du développement capitaliste qui l’entoure, il contribue pourtant en même temps à le légitimer hors de son périmètre11. En effet, l’État se donne à voir comme « progressiste » en raison de son action au niveau de Laponia, tout en maintenant une politique coloniale à l’échelle régionale – qui, dans un cas comme Gállok, touche au même territoire. On peut de ce fait se demander si le site du patrimoine mondial de l’Unesco constitue une zone décolonisée, dès lors que les activités pratiquées à ses abords s’inscrivent dans le paradigme du développement capitaliste. Le Laponiatjuottjudus ayant par ailleurs pris place au sein d’aires protégées déjà établies, et ne représentant pas d’enjeux particuliers sur le plan économique, il ne remet aucunement en cause l’activité d’exploitation de la Nature en Sápmi.
33Enfin, il ne faut pas oublier que seuls les Samis membres de sameby sont pleinement représentés à la table des discussions sur la gestion de Laponia en tant qu’Autochtones. Ceci signifie que les Samis non-membres de sameby n’y ont pas leur place en tant que Samis, mais en tant que simples habitants des deux communes concernées par le périmètre du site. Le rôle de l’État est donc quoi qu’il en soit prépondérant dans Laponia puisque c’est bien lui qui reconnaît les Samis comme membres de sameby. Ce point témoigne de deux choses : c’est toujours l’État qui décide qui est légitime à représenter un territoire ; puis, par l’inclusion des éleveurs de rennes, il laisse une forme d’ambiguïté sur ce qui est reconnu avec Laponia. S’agit-il de la légitimité des Autochtones à décider sur leur territoire ancestral, ou bien de l’élevage de rennes en tant qu’activité économique ? On voit donc que, malgré l’aspiration à l’horizontalité dans la gouvernance de Laponia, l’État reste un acteur fort de l’arène puisque c’est encore lui qui en détermine le cadre : là où elle commence, et surtout là où elle prend fin.
Conclusion : appréhender les champs de pouvoir pour décoloniser la protection de la Nature
34Au terme de cette analyse, l’approche multiscalaire se révèle être indispensable pour saisir l’ensemble et la complexité des enjeux et des rapports de dominations qui lient Laponia à son milieu environnant. L’approche holistique prévalant au sein de Laponia restera insuffisante tant que le site sera considéré de façon isolée et indépendante des dynamiques qui le rattachent aux différents espaces qui l’entourent. Porter l’analyse sur le territoire de Laponia nécessite en effet de tenir compte du contexte plus large dans lequel il s’inscrit. Il apparaît alors que Laponia n’est pas un obstacle à des formes diverses d’exploitation capitaliste ; elle en est juste écartée. Malgré les ambitions décoloniales du site, à l’extérieur de Laponia, ce sont en effet les mêmes principes coloniaux qui continuent d’opérer.
35Si, à l’intérieur du site, la combinaison des territorialités au nom du consensus a permis une redéfinition des rapports de force et de ce qui fait la valeur du territoire, le jeu d’échelles proposé ici révèle en fait le maintien de rapports de domination qui transcendent le périmètre de Laponia et ne sont fondamentalement pas remis en cause. Cette démonstration constitue une bonne illustration de l’ambiguïté du potentiel émancipateur de la gestion participative. La participation des Autochtones est un procédé indispensable permettant d’offrir de nouvelles lectures des territoires, mais il faut que ces nouvelles dynamiques décoloniales puissent être étendues à l’ensemble des activités et non pas, comme actuellement, à des initiatives très ponctuelles servant à compenser les raisonnements séculaires de l’impérialisme capitaliste.
36Ces processus doivent être perpétuellement repensés dans la prise en compte de la complexité des contextes sociopolitiques et territoriaux dans lesquels ils prennent place. Il ne suffit pas d’analyser le fonctionnement d’une aire protégée en elle-même, mais aussi le champ de pouvoir dans lequel celle-ci s’inscrit. La décolonisation est un processus dynamique et protéiforme à analyser sur le long terme, et pour lequel il ne peut y avoir de solution univoque. Dans le cas de Laponia, malgré des avancées incontestables, on voit que le maintien de la participation de l’État à la gestion du site – qui se veut décoloniale – renforce en fait sa domination, tout en perpétuant ainsi la politique coloniale en Sápmi. Ceci étant dit, lutter contre la colonialité d’une structure de gestion se fait sur le temps long, et les différentes épreuves qu’une gestion peut être amenée à rencontrer participent à sa construction et à la nécessité de toujours préserver une dynamique en constante adaptation.
Notes de bas de page
1La lettre capitale initiale vise à rappeler qu’il s’agit d’une définition politique et non scientifique, et c’est en ce sens que le terme Autochtone est employé ici.
2Il sera uniquement question ici de la partie suédoise du Sápmi.
3Chiffres tirés de l’article « How many Sami are there per reindeer ? », publié sur site Samer [http://www.samer.se/4529] (consulté le 15/12/20).
4Je parlerai de décolonial dans le sens où, malgré la fin des régimes coloniaux, la structure même de la société décolonisée reste raciste et colonialiste (Vergès, 2019). En parlant de gestion décoloniale, je me référerai ainsi à l’idée d’un processus en mutation permanente mettant en lumière le caractère raciste et colonial des relations de dominations à l’œuvre et la colonialité des structures de gouvernance.
5Greta Tommasi et al(2017 : 11) parlent du champ environnemental comme « l’espace social structuré autour de l’environnement et au sein duquel les acteurs se réfèrent à des valeurs environnementales selon leurs intérêts propres ».
6Serge Latouche (2003) parle de l’« économicisation du monde » pour qualifier le rapport au territoire par un prisme priorisant la dimension économique afin d’en définir sa valeur.
7Il s’agit des parcs nationaux Sarek (1909), Stora Sjöfallet (1909), Muddus (1942) et Padjelanta (1962), et des réserves naturelles de Sjávnja et Stubbá.
8Ce projet, mené par la compagnie Beowulf Mining, fait particulièrement controverse au Sápmi où il est devenu le symbole du colonialisme basé sur l’exploitation des ressources, dénoncé par les Samis et les environnementalistes.
9Des travaux sont même entrepris pour déplacer la ville de Malmberget – puisque cette dernière s’effondre –, au-dessus de Gällivare, afin de poursuivre l’activité de la mine, très rémunératrice.
10Bien que les études d’impacts menées par la commune démontrent que la mine ralentirait le déclin démographique mais n’en inverserait pas la tendance.
11Peter Little (2017) parle de « sacrifice zone » pour qualifier les sites d’extraction massive qui, « sacrifiés » au nom de l’économie nationale, sont à l’origine d’un ensemble d’injustices environnementales – associées à des dominations d’ordres sociales et raciales.
Auteur
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Simon Maraud
Simon Maraud a Soutenu sa thèse de géographie en 2020 (université de Limoges, GEOLAB et université Laval) dont le travail critique portait sur les mécanismes de domination qui structurent la gestion des ressources naturelles en Sápmi (Suède) et en Eeyou Istchee (Québec, Canada). Aujourd’hui au laboratoire ESE de l’université Paris-Saclay, il poursuit un travail avec les éleveurs de rennes samis et la compréhension des enjeux de leurs territoires.
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