Géopolitique kanak
Quand le territoire devient un outil de décolonisation et de reconquête spatiale
p. 113-135
Texte intégral
« Lorsque la France prend possession de la Grande Terre […], ce territoire n’était pas vide. La Grande Terre et les îles étaient habitées par des hommes et des femmes qui ont été dénommés kanak1. »
Préambule de l’Accord de Nouméa (1998).
1À 17 000 kilomètres de la France métropolitaine, dans la partie occidentale de l’Océanie, la Nouvelle-Calédonie incarne une particularité en raison de l’importance démographique et politique de son peuple autochtone, les Kanak. Même s’ils ne sont pas majoritaires, ces derniers constituent la première minorité ethnique de l’archipel – 41,2 % de la population soit 111 856 personnes2. À ce titre, ce contexte est unique en son genre ; jamais une ancienne colonie de peuplement n’a présenté un tel équilibre démographique entre la population autochtone et la population allochtone. Cantonnés dans des réserves tribales et exclus de Nouméa pendant près de quatre-vingts ans (1868-1946), rien ne laissait présager que soixante-dix ans après, ils seraient à la tête de 21 communes sur 33, de 2 provinces sur 3 et majoritaires au Congrès de la Nouvelle-Calédonie – pour la mandature 2014-2019. Les Kanak occupent une place prépondérante dans l’échiquier politique de la Nouvelle-Calédonie et se situent au cœur d’un processus de décolonisation négocié : l’Accord de Nouméa (1998).
2Dans d’autres pays ayant connu une colonisation de peuplement, les peuples autochtones sont souvent minoritaires et marginalisés socialement et économiquement. Leur proportion est parfois diluée face à l’importance de la population d’origine exogène. C’est le cas par exemple des Aborigènes en Australie – 2 % de la population totale –, des Mapuches au Chili – 9,93 % selon le recensement de 2017 (cf. texte de Bastien Sepúlveda, supra) –, des autochtones au Canada – 4,3 % de la population totale – ou encore des Amérindiens aux États-Unis – moins de 1 % de la population totale. En Nouvelle-Calédonie, la colonisation de peuplement devait permettre à terme à la population migrante de devenir très largement supérieure à la population kanak. Si la population kanak a effectivement fortement diminué jusque dans les années 1920, elle n’a pour autant jamais disparu. Dès lors, comment expliquer une telle capacité de résilience ?
3L’une des particularités du peuple kanak, et ce, avant même l’arrivée des Européens et le début de la colonisation, est la relation fusionnelle et identitaire qu’ils entretiennent avec leur terre. Constitué d’une mémoire des ancêtres et d’une cosmogonie, ce « lien à la terre » se matérialisait au départ par une vaste organisation territoriale pré-contacts révélée par les archéologues, dans laquelle se « combinaient enracinement identitaire et sédentarité territoriale à la fois politique et économique et mobilité gérée au sein de ce cadre fixe et garante de la reproduction du territoire à travers le temps et l’espace » (Dotte-Sarout et al., 2013 : 204). En guise de marqueurs de cette territorialité, « les Kanak ont constellé l’espace d’une multitude de toponymes et de tertres » (Bensa, 1992 : 108) qui témoignent de cet attachement, à l’instar des « géosymboles » théorisés par Joël Bonnemaison3. Les territoires chez les Kanak étaient avant tout « des espaces culturels d’identification ou d’appartenance avant d’être des espaces appropriés » (Bonnemaison et al., 1997 : 36).
4L’Administration coloniale a tenté, pendant près de quatre-vingts ans (1868-1946), de nier cette territorialité réticulaire sans frontières en déplaçant les clans kanak hors de leurs anciens territoires. Pour asseoir la colonisation de peuplement dans l’archipel néo-calédonien, l’Administration va procéder à un grand « cantonnement » des clans kanak au sein de réserves bornées, afin de récupérer les meilleures terres autochtones. Elle a donc sciemment utilisé la géographie comme un instrument d’impérialisme et de domination (Blais & Deprest, 2008). Malgré les déplacements et les spoliations foncières pendant la colonisation de peuplement et privés de leur terre qui est pourtant le fondement de leur société, les Kanak ont entretenu à distance une relation affectivement viscérale avec leur territoire d’origine, dont la perte a suscité des haines, des révoltes et des affrontements qui ont jalonné cette phase de colonisation. C’est en ayant à l’esprit le caractère essentiel, sacré et identitaire du territoire dans la société kanak que l’on comprend mieux les enjeux géopolitiques qu’ont soulevé les spoliations des territoires pendant la colonisation.
5En faisant des territoires kanak un enjeu stratégique à conquérir pour assujettir et dominer les Kanak, l’Administration coloniale a ainsi contribué à la cristallisation géopolitique durable de la Nouvelle-Calédonie. Une cristallisation qui va immanquablement se poursuivre après la fin du régime de l’Indigénat4 en 1946. En effet, à cette date, le peuple kanak a perdu deux tiers de la superficie de ses territoires5 mais demeure démographiquement majoritaire. Désormais, face à de nouveaux enjeux et de nouveaux droits6, la reconquête des anciens territoires constitue une priorité géopolitique. Au lendemain du régime de l’Indigénat, comment les Kanak se sont-ils réappropriés leurs anciens territoires ? En quoi ce « retour au vieux pays », comme l’exprime Alain Saussol (1979), participe-t-il à la décolonisation de l’espace néo-calédonien ?
6Pour répondre à ces questions, nous verrons dans un premier temps que les territoires ont toujours été le fil rouge du rapport de force entre les Kanak et les non-Kanak et qu’à ce titre, ils nécessitent d’interroger les séquences politiques successives (colonisation, décolonisation) sous un angle géopolitique. Puis, dans un deuxième temps, nous nous demanderons dans quelle mesure la recomposition des territoires kanak depuis l’abrogation de l’Indigénat (1946) est-elle une forme particulière de reconquête et de décolonisation.
Le territoire, fil conducteur de rivalités géopolitiques en Nouvelle-Calédonie
7Au moment de la mise en place de la colonisation de peuplement en Nouvelle-Calédonie (1868), les territoires kanak ont constitué un enjeu stratégique pour l’Administration coloniale qui y voyait un moyen d’assujettir et de dominer les primo-occupants kanak. Dès le départ, ce « leg » colonial a marqué au fer rouge les relations entre la population kanak et la population non-kanak. Elle a surtout contribué durablement à faire du territoire une source d’enjeux, de rivalité et de domination. Face au poids de cet « héritage » colonial dans lequel le territoire occupait une place centrale, la géopolitique apparaît comme une grille de lecture privilégiée pour appréhender les enjeux politiques en Nouvelle-Calédonie. Issue de la géographie, la géopolitique se définit spontanément comme la discipline étudiant « les rivalités de pouvoir sur un territoire » et parfois pour un territoire, dans laquelle plusieurs acteurs rivalisent pour le conquérir et pour en tirer un avantage (Lacoste, 1993 : 587). La colonisation calédonienne nous impose de relire les territoires kanak sous un angle géopolitique, et ce pour deux raisons essentielles : la dimension identitaire des territoires pour les Kanak, et parallèlement le besoin foncier de la colonisation de peuplement.
L’attachement fondamental des Kanak à leur terre
8Chez les Kanak, le lien spécifique à la terre est consacré, tel que le précise le préambule de l’Accord de Nouméa de 1998, comme le « fondement de leur identité », c’est ce qui définit un individu, et plus généralement un clan, qui se rapportent à « une vallée, une colline, la mer, une embouchure de rivière ». À l’instar d’autres peuples mélanésiens, les Kanak sont considérés comme des « hommes-lieux » (Bonnemaison et al., 1997), c’est-à-dire des peuples qui s’ancrent et qui s’identifient aux territoires et à l’histoire mythifiée de leurs ancêtres. Être Kanak c’est se définir avant tout par rapport à une terre et par rapport à un groupe dont l’origine terrienne et géographique est incontestable puisqu’elle est mythique.
9En outre, dans cette société de tradition orale, la parole est sacrée, c’est elle qui véhicule et transmet l’héritage géographique de chacun. Dans chaque prise de parole, l’orateur kanak rappelle systématiquement d’où il vient, de quel clan et de quelle terre ancestrale il est issu. Dans la culture kanak, avant d’être un « espace agi et approprié » (Aldhuy, 2008 : 7), le territoire est d’abord un espace auquel on appartient, à partir duquel on s’identifie et qui détermine sa place dans la société. Le territoire kanak s’est ainsi créé à travers une relation réflexive entre l’homme et la terre ; chaque famille kanak porte donc en elle un patrimoine géographique qu’elle est censée entretenir de génération en génération.
10Malgré les déplacements, les spoliations et les cantonnements imposés pendant la période coloniale, les Kanak ont tenté de conserver une forte identité territoriale en continuant à se définir par rapport à leurs territoires d’origine, s’efforçant pour cela de garder en mémoire et de transmettre le lien à la terre. En dépit de cela, leur « nouveau » territoire limité à l’espace des réserves, ainsi que leur attachement à la terre, ont été durablement transformés. La colonisation a été le point de départ de profondes recompositions territoriales chez les Kanak.
Le territoire, un outil de domination et d’impérialisme colonial
« Le territoire est une unité d’enracinement constitutif de l’identité et, au-delà encore, un enjeu politique. […] La force affective et symbolique du territoire est telle que bien souvent aucune solution n’apparaît, c’est alors la loi du plus fort qui l’emporte […]. » (Bonnemaison et al., 1997 : 35-36).
11Face à cette dimension symbiotique du territoire pour les Kanak, l’Administration coloniale française a utilisé la géographie comme un instrument d’impérialisme et de domination, les savoirs géographiques étant considérés avant tout comme des instruments d’oppression symbolique et de contrôle social. La colonisation de peuplement en Nouvelle-Calédonie, dont la première phase s’est déroulée globalement lors de la seconde moitié du xixe siècle, s’est d’abord matérialisée par le redécoupage de l’espace kanak, jouant un rôle prépondérant dans la conquête militaire et la domination politique de l’archipel néo-calédonien. Les Kanak ont ainsi été soumis à de nouvelles normes spatiales et politiques – tribus et districts7 – qui ont considérablement redessiné leur rapport hiérarchique, social et foncier. Car si la colonisation est une domination des hommes, c’est avant tout une domination de l’espace, un « acte de violence géographique, par lequel la quasi-totalité de l’espace mondial est explorée, cartographiée et finalement annexée » (Saïd, 1993 : 320).
12Jusqu’en 1946, les Kanak ont été déplacés vers des réserves afin de libérer les meilleures terres pour l’activité agricole des colons. Cette politique n’a cependant pas été identique dans l’ensemble de la Nouvelle-Calédonie. En effet, à la différence notable des Îles Loyauté (cf. supra), la Grande Terre a été particulièrement impactée par cette conquête colonialiste où les Kanak étaient cantonnés dans des réserves de tailles réduites face à la pression foncière des différentes phases de colonisation de peuplement (Saussol, 1979). L’impact foncier de cette politique a été particulièrement considérable pendant le gouvernorat de Paul Feillet (1894-1902) : la taille des réserves kanak passa de 320 000 hectares – 19 % de la Grande Terre – à 124 000 hectares – 7,4 % de la Grande Terre8 –, soit une diminution de 60 % du foncier disponible pour les Kanak. Comme en témoigne la carte 1, la majeure partie de ces opérations de spoliation ont eu lieu principalement sur la côte est de la Grande Terre, contribuant à émietter les terres kanak sous forme « d’archipel » (Saussol, 1979).
Carte 1. – La colonisation Feillet et les opérations de cantonnement des tribus kanak sur la Grande Terre entre 1896 et 1903.

Source : auteur, d’après la carte de Bouard (2011 : 43) enrichie et complétée ; Pestaña (2006) ; Saussol (1979 : 287 et 1981).
13Les territoires sont ainsi devenus un enjeu de premier ordre, leur spoliation contribuant à leur donner une très forte dimension géopolitique. Aux yeux des colonisateurs, ils apparaissaient comme des enjeux et des ressources à conquérir pour contraindre et asservir la population kanak : l’espace des réserves était de ce fait l’expression spatiale d’un rapport de domination et d’aliénation.
La décolonisation, une reconquête du vieux pays ?
« Tandis que s’essoufflait la vieille colonisation rurale, renaissait le peuple que l’on avait assigné à résidence et voué à disparaître. » Alain Saussol (1979 : 364).
14En 1946, quand elle est libérée de l’Indigénat, la population kanak est encore majoritaire en Nouvelle-Calédonie, mais toujours en marge socialement, économiquement et politiquement d’une société néo-calédonienne où elle n’a pas encore pu trouver sa place. Si la fin de l’Indigénat résonne comme la première étape de la fin du colonialisme, il ne faut pas oublier que la situation foncière est toujours autant préoccupante. En effet, le peuple kanak avait perdu plus des 2/3 de la superficie de ses territoires – notamment sur la Grande Terre – et la reconquête de ce vieux pays était pour eux le seul enjeu géopolitique. Libérées des contraintes de l’Indigénat, les revendications kanak se sont intensifiées pour reprendre le contrôle des anciens territoires.
15L’approche géopolitique de la décolonisation néo-calédonienne contraste avec l’utilisation juridique s’appuyant principalement sur le processus des transferts de compétences, de souveraineté partagée et sur la perspective institutionnelle pour permettre l’achèvement de l’Accord de Nouméa (Faberon, 2012). En principe, la décolonisation se serait concrétisée9 à partir de l’Accord de Nouméa en 1998 (Christnacht, 2009). D’un point de vue institutionnel, la décolonisation est simplement un processus d’émancipation politique et économique des colonies vis-à-vis de leur ancienne métropole.
16L’approche géopolitique va au-delà de ces définitions et met en lumière un processus original initié par les Kanak dès la fin de l’Indigénat. Pour cela, on se réfère à l’analyse de l’historien africain Elikia M’Bokolo (2001 : 140), pour qui « la décolonisation ne doit pas être vue comme une simple phase qui succéderait à la colonisation ». Selon lui, la notion de décolonisation nécessite d’être élargie car elle se superpose à la colonisation, contribuant ainsi « à façonner ses formes et ses visages successifs ». Le processus de décolonisation en Nouvelle-Calédonie est donc bien plus ancien que 1998. Depuis 1946, plusieurs statuts, institutions et mesures ont contribué à façonner l’émancipation de l’archipel et, par voie de conséquence, celle de la population kanak. Cette date est particulièrement significative car elle marque une rupture avec le processus de domination spatiale imposé par la colonisation. En effet, à partir de 1946, le cantonnement des Kanak est abrogé et la citoyenneté française leur est conférée. Progressivement, ils vont pouvoir bénéficier d’un droit de vote et d’une liberté de mouvement et de résidence.
17L’originalité de cette décolonisation va donc reposer sur l’appropriation, par les Kanak, de nouveaux outils législatifs exogènes comme moyen de reconquérir les terres spoliées. Déjà échaudés par les tentatives de reconquêtes qui avaient échoué et qui avaient été durement réprimées10, les Kanak ont donc investi de nouvelles « arènes » pour les reconquérir.
Pluralité d’une reconquête territoriale kanak
18À partir de 1946, l’abrogation de l’Indigénat a eu comme conséquence d’initier chez les Kanak une réponse géopolitique à la conquête coloniale. Cette dernière va se matérialiser par un processus pluriel et progressif, dans lequel on peut distinguer essentiellement trois phases de recomposition des territoires kanak : électorale, coutumière – à travers les redistributions foncières – et urbaine. La première est la participation aux scrutins locaux et l’amélioration de la représentativité kanak au sein des institutions et des collectivités. La seconde est la reconquête des anciens territoires coutumiers par une meilleure prise en compte des revendications kanak. Enfin, la troisième est l’émergence d’une urbanité kanak. Dans une perspective de réappropriation du territoire, ces trois phases se sont superposées et articulées dès la seconde moitié du xxe siècle, grâce notamment aux droits et pouvoirs acquis dès la fin du régime de l’Indigénat.
La recomposition électorale, boîte de résonance de la reconquête foncière
19À partir de 1946, les Kanak accèdent graduellement au suffrage universel, les mobilités à l’extérieur des réserves sont autorisées et les premières extensions de la taille des réserves sont significatives. Une transition qui semblait somme toute inéluctable puisque les Kanak représentaient, au sortir de la Guerre, la majorité numérique de la population néo-calédonienne. C’est précisément cette équation « démographique », combinée à l’acquisition de la citoyenneté française et au soutien des églises catholiques et protestantes (Kurtovitch, 2000 ; Le Borgne, 2005) qui va permettre aux Kanak d’être propulsés comme un électorat « faiseur de roi », convoité et couvé du regard par les partis politiques. Un total renversement de situation dans la mesure où les Kanak avaient été progressivement gommés de leur territoire coutumier au profit de la colonisation.
20Au départ, les Kanak ne se situent pas dans une attitude politique de vengeance ni de conquête territoriale. Ils ne considèrent pas l’outil électoral comme une forme de revendication autochtone. Ils participent néanmoins grandement aux succès de l’Union calédonienne, premier parti à faire de la situation kanak une priorité politique et à prôner l’autonomie du territoire (encadré 2). Petit à petit, ce nouveau statut privilégié va offrir aux Kanak une place prépondérante sur l’échiquier politique, une « caisse de résonance » qui va favoriser l’agrandissement sans précédent des anciennes terres de réserve.
21La reconquête des territoires spoliés est ainsi devenue le leitmotiv politique des Kanak. Comme l’a notamment affirmé le député Rock Pidjot en 1984, lors d’une réunion d’information à Paris : « La terre est première, elle est nous-mêmes. Sans la reconquête de la terre, nous demeurons un peuple sans racines et sans identité véritable. » Ce thème foncier a d’ailleurs pendant longtemps été le moteur des partis autonomistes – puis indépendantistes – où étaient largement représentés les Kanak. Les territoires kanak se sont alors démultipliés dans un objectif assez simple : la reconquête du « vieux pays » devait être favorisée par une conquête des urnes et par la cristallisation de fiefs électoraux. Aujourd’hui, plus de soixante-dix ans après l’acquisition du droit de vote, et sans être majoritaires, les Kanak sont à la tête d’une majorité de communes et de provinces qu’ils se sont largement réappropriées pour en faire de véritables territoires. Ainsi, en un demi-siècle, le nombre de maires kanak a presque doublé – 12 en 1967 et 21 en 2020 – et représente les deux tiers des communes de Nouvelle-Calédonie – au nombre de 33. D’ailleurs, à quelques exceptions près, la répartition des mairies kanak correspond généralement à la répartition ethnique de la population à l’échelle des communes. Sur la Grande Terre, on observe ainsi de plus en plus une polarisation des mairies kanak sur la côte est (carte 2).
Carte 2. – Élection d’un maire d’origine kanak en 1967, en 2008 et en 2020.

Ces cartes ne prennent en compte que l’origine du maire élu et non les éventuels changements de maire pendant la mandature.
Source : auteur, d’après les Archives territoriales de Nouvelle-Calédonie.
22À l’échelle territoriale, le pourcentage d’élus kanak dans les assemblées territoriales11 est passé de 36 % en 1953 à 51,9 % en 2019, soit plus de 10 points au-dessus de la moyenne statistique des Kanak pour l’ensemble de la population (41,2 %). Une tendance qui semble se confirmer dans les autres collectivités néo-calédoniennes à l’exception des municipalités du Grand Nouméa qui enregistrent proportionnellement très peu d’élus kanak.
Reconquête foncière et lien à la terre
23À partir de 1946, la volonté inébranlable des Kanak de recouvrer leurs territoires ancestraux volés s’est d’abord matérialisée par une emprise croissante des territoires électoraux. Puis, l’accès à de nouveaux territoires institutionnels et au pouvoir décisionnel entraînera progressivement la reconquête des terres spoliées. Entre 1953 et 1972, l’Union calédonienne (UC) est majoritaire au Conseil général et à l’Assemblée territoriale sans discontinuer. Ce n’est pas un hasard si, dans cette période, les agrandissements de réserve se sont multipliés (figure 1).
24Entre 1946 et 1969, la superficie des réserves de la Grande Terre est passée de 126 614 hectares à 161 932 hectares, soit une progression de 35 318 hectares et une croissance de 28 % en treize ans. Il s’agit d’une augmentation bien supérieure à celle de la première moitié du xxe siècle – 3 000 hectares entre 1901 et 1946, soit + 2,9 % en quarante-cinq ans. L’accès à de nouveaux territoires institutionnels et au pouvoir décisionnel a donc entraîné très vite la reconquête des terres spoliées dans des proportions inédites. Progressivement, les Kanak ont pu retrouver une partie de leur identité territoriale, désormais doublée d’une dimension institutionnelle. Cependant, ces agrandissements n’étaient pas suffisants et ne répondaient pas systématiquement aux revendications exprimées par l’ensemble des populations kanak. Ce manque fit naître d’importants malentendus entre la population kanak et l’État. Pour ce dernier, les agrandissements étaient également conditionnés par un objectif de mise en valeur économique et agricole – notamment par le développement de la culture du café –, tandis que pour les populations kanak, il s’agissait avant tout de récupérer, et cela sans condition, leurs terres ancestrales.
Figure 1. – Évolution du foncier coutumier kanak sur la Grande Terre depuis 1891.

Source : élaboration personnelle, d’après ADRAF.
25Au début des années 1970, les territoires sont devenus la base des premières revendications kanak. À l’origine, il s’agissait essentiellement d’une revendication autochtoniste visant à faire prévaloir le lien charnel, cosmogonique et identitaire qui reliait les Kanak à leur terre d’origine dont ils ont souvent été dépossédés. Ce mouvement n’a pas été seulement symbolique, il a également été accompagné d’actions concrètes comme, par exemple, l’occupation de propriétés de colons. Face à une situation de plus en plus explosive, une politique de redistribution foncière a été mise en place dès 1978 – plan Dijoud – n’empêchant pas la revendication autochtoniste d’être récupérée à des fins politiques indépendantistes. Ainsi, vers la fin des années 1970, le passage d’une revendication autochtone foncière à une revendication indépendantiste plus globale est concomitant à la première accélération des réappropriations foncières par les Kanak (figure 1).
26La seconde accélération correspond à la période succédant aux accords de Matignon-Oudinot. En effet, jusqu’à la fin des années 1990, la redistribution s’est faite à un rythme de 8 000 hectares en moyenne par an. Même si cette redistribution ralentit au début des années 2000, on estime que quarante ans après le début de la réforme foncière (1978), près de 142 000 hectares ont été redistribués au peuple kanak. Ainsi, la superficie des terres coutumières de la Grande Terre, qui n’était que de 9 % avant la réforme foncière (1978), a atteint 19,2 % et dépasse symboliquement la superficie des terrains privés (17,8 %). Cette reconquête foncière a fait l’objet d’une profonde recomposition des territoires coutumiers – au profit des clans, des tribus et majoritairement aujourd’hui aux Groupements de droits particuliers locaux (GDPL)12.
Mobilités et recompositions urbaines
27Jusqu’en 1946, la population kanak était exclue de la seule ville du Territoire : Nouméa. Pendant l’Indigénat (1868-1946), les déplacements des Kanak hors des réserves étaient très strictement encadrés et limités. L’abrogation de l’Indigénat a autorisé les déplacements et l’installation en ville des Kanak et s’est accompagnée d’un essor sans précédent des mobilités, de l’emploi salarié et de l’urbanisation. Cette très forte mobilité, observée depuis plus d’un demi-siècle, a eu un impact considérable sur les territoires kanak, qu’elle a contribué à modifier, à recomposer et à réarticuler. Aujourd’hui, plus de 4 Kanak sur 10 habitent dans le Grand Nouméa. En un peu plus de soixante ans, les Kanak sont passés de 5 % de la population urbaine à 25 % : ils représentent aujourd’hui la deuxième minorité du Grand Nouméa. On peut donc affirmer que, quartier par quartier, la libéralisation de la mobilité a rendu possible un processus géopolitique d’appropriation d’un nouveau type de territoire : la ville (carte 3).
28Au début des premières vagues migratoires, si les Kanak ont plutôt investi certains quartiers populaires et industriels du nord-ouest de la presqu’île de Nouméa (Rivière Salée, Montravel), nous assistons désormais à un relatif rééquilibrage social et spatial. Depuis quelques années, on constate une progression de la population kanak dans les quartiers résidentiels à l’est de la presqu’île – Magenta, Vallée des Colons, N’géa, etc. Par ailleurs, il convient de noter que, contrairement aux idées reçues, la conquête urbaine des Kanak ne s’est pas forcément accompagnée d’un exode rural. Compte tenu de l’échelle réduite de la Nouvelle-Calédonie, la libéralisation de la mobilité et des moyens de transport a contribué à la progression des allers-retours des Kanak – mais des autres populations également – entre les espaces urbains, les villages et les tribus. Cette très forte mobilité, qui se vérifie au travers de l’évolution des données globales sur les transports, peut être qualifiée d’hypermobilité (Pestaña et al., 2016) en raison de l’intensité et de la diversité de ses flux : mobilités résidentielles, pendulaires, scolaires, administratives, professionnelles, etc.
29Ces mobilités kanak s’appuient généralement sur une forme de multi-résidentialité, alimentée par l’appartenance à de larges communautés familiales ou claniques, qui représentent une série d’opportunités géographiques. Outre le binôme habitat résidentiel et habitat en tribu, qui est déjà un puissant vecteur de mobilité, ce large réseau favorise un sentiment d’ubiquité chez les Kanak. Ainsi, de par leur importante mobilité, les Kanak semblent insaisissables, « un pied dedans, un pied dehors », ils sont à la fois omniprésents – car occupant plusieurs territoires en même temps – et insondables – notamment pour les services statistiques et les listes électorales. Les Kanak ne choisissent pas entre plusieurs identités, entre plusieurs territoires ; se déplacer pour eux est à la fois l’expression d’une grande liberté territoriale retrouvée, c’est aussi la revendication de se sentir chez eux partout en Nouvelle-Calédonie, aussi bien en ville qu’en Brousse13. La reconquête des territoires s’exerce donc aussi par le réseau et par la mobilité.
Carte 3. – Répartition de la population kanak en 2020.

Source : auteur, d’après le recensement ISEE 2020.
Conclusion
30Tout au long de la seconde moitié du xxe siècle, les territoires kanak ont connu plusieurs phases de recompositions – électorales, coutumières et urbaines – qui s’inscrivent dans un processus de reconquête de l’archipel par son peuple autochtone. Cette reconquête est unique car il s’agit avant tout d’une hybridation et d’une diversification des territoires coloniaux par une forme de réappropriation qui n’a pas été frontale, mais plutôt plurielle, indirecte et sur le long terme. Pour appréhender la complexité et la portée de ces recompositions territoriales dans le processus de reconquête, il faut bien prendre conscience, à travers une approche géopolitique, qu’elles sont interconnectées et interdépendantes, comme le prédisait en 1985 l’ancien leader indépendantiste kanak Jean-Marie Tjibaou (1985 : 1601) : « Pour un petit pays comme le nôtre, l’indépendance, c’est de bien calculer les interdépendances. » Les principales phases de la redistribution foncière ont été en effet intimement liées aux recompositions électorales, qui sont elles-mêmes liées aux recompositions urbaines. C’est finalement cette combinaison de plusieurs formes de recompositions, qui pouvaient apparaître a priori comme étrangères les unes aux autres, qui a participé à la reconquête globale et par-là même à la décolonisation de l’espace néo-calédonien.
31Si les Kanak n’ont finalement acquis leur indépendance ni lors du premier référendum d’autodétermination du 4 novembre 2018, ni lors du deuxième référendum du 4 octobre 2020, ils occupent néanmoins une place incontournable dans le paysage politique, institutionnel, démographique et foncier de l’archipel. Ils se sont révélés, au fil du temps, de fins géographes, redessinant des cartes que l’on pensait figées, repoussant les frontières coloniales, rééquilibrant les rapports de forces. Les nombreuses recompositions et la diversification contemporaine des territoires kanak sont une réponse politique à la période de colonisation de peuplement. Les territoires kanak, qu’ils soient urbains, institutionnels ou coutumiers, sont désormais au cœur du processus de décolonisation actuel. Ces recompositions, ou plutôt ces réappropriations territoriales par les Kanak, peuvent être considérées comme une revanche sur les spoliations et les cantonnements coloniaux et comme une émancipation sur l’histoire et la géographie néo-calédonienne. Se réapproprier de nouveaux territoires est un phénomène qui présente une charge, une dimension politique indéniable et qui tire ses racines du passé colonial de la Nouvelle-Calédonie.
32En ce sens, la reconquête kanak n’a jamais eu l’ambition de revenir à une situation territoriale précoloniale. Les Kanak ont réutilisé et transformé des formes territoriales issues de la colonisation pour mieux se les réapproprier. En dépassant les schèmes territoriaux imposés par la colonisation, le processus de reconquête s’inscrit donc dans une démarche postcoloniale. En effet, les Kanak se sont libérés du joug colonial, non pas en abandonnant totalement les réserves tribales, mais en se les réappropriant (Saïd, 1993). Toutefois, malgré une volonté de rééquilibrage – scolaire, spatial, social et économique – depuis l’accord de paix de Matignon (1988) et de discrimination positive à l’égard des Kanak, d’importantes inégalités persistent : taux de chômage important, niveau de scolarité en deçà de la moyenne, marginalisation socio-spatiale, notamment à Nouméa.
33Alors que pendant la colonisation le peuple kanak avait été cantonné dans des réserves, à l’écart du regard occidental, la fin du statut de l’Indigénat lui a permis d’emprunter de nouveaux chemins pour recouvrer son identité territoriale. Malgré ce processus de reconquête spatiale qui a contribué à le faire sortir de l’invisibilité en quelques décennies, la persistance d’inégalités ethniques particulièrement prégnantes en milieu urbain interroge. En Nouvelle-Calédonie, au-delà de la question institutionnelle qui monopolise toujours les débats politiques, celle du rééquilibrage social et ethnique semble désormais prioritaire.
Notes de bas de page
1Dans cette contribution, le terme kanak sera utilisé sous sa forme invariable.
2D’après le recensement général de la population réalisé en 2019 par l’Institut de la statistique et des études économiques (ISEE) de la Nouvelle-Calédonie.
3L’auteur définit le géosymbole comme « un lieu, un itinéraire, un espace, qui prend aux yeux des peuples et des groupes ethniques, une dimension symbolique et culturelle, où s’enracinent leurs valeurs et se conforte leur identité » (Bonnemaison, 1981 : 249).
4Appelé généralement Code de l’indigénat, il s’agissait en réalité d’un ensemble de mesures coercitives – dont l’impôt de capitation et les travaux forcés – visant les populations indigènes de la plupart des colonies françaises privées de liberté et de droits politiques.
5Il convient de noter que les Îles Loyauté ont été déclarées en tant que réserve intégrale. Les spoliations foncières ont donc concerné presque exclusivement la Grande Terre.
6Le cantonnement des Kanak est abrogé et la citoyenneté française leur est conférée. Progressivement, ils vont pouvoir bénéficier d’un droit de vote et d’une liberté de mouvement et de résidence.
7Les tribus sont des entités sociales, politiques et territoriales qui ont été créées par arrêté en 1867, par l’Administration coloniale, sur des espaces limités et bornés. Formellement définies comme « l’agrégation légale ayant des attributs de propriété et organisée sous la seule forme qui fut et qui soit propre encore à l’état de la population indigène », ces dernières ont été agglomérées au sein de districts en 1898. Par ailleurs, l’introduction des titres de chef (tribu) et grand chef (district) devait permettre à l’Administration coloniale de choisir l’interlocuteur qui représenterait juridiquement les réserves indigènes. Malgré leur origine coloniale, les « tribus » et les « districts » constituent un héritage territorial important pour les Kanak.
8Il convient de noter que les chiffres pour la Grande Terre prennent en compte ceux des Îles Belep (Province Nord) et de l’Île des Pins (Province Sud), deux archipels qui sont quasiment intégralement des terres coutumières.
9En effet, celui de Matignon-Oudinot est avant tout un accord de rééquilibrage social et économique en faveur des populations kanak, tandis que celui de Nouméa favorise davantage l’autonomie et l’émancipation politique de la Nouvelle-Calédonie.
10Durant la période coloniale, deux insurrections kanak majeures – en 1878 dans le centre-ouest et en 1917 dans le nord – eurent lieu et furent réprimées dans le sang par l’Administration coloniale.
11La Nouvelle-Calédonie disposait d’un Conseil général de 1885 à 1957, d’une Assemblée territoriale de 1957 à 1985, d’un Congrès du territoire de 1985 à 1999, puis d’un Congrès de la Nouvelle-Calédonie depuis 1999.
12Le GDPL est une structure juridique originale et unique, dotée de la personnalité morale, qui regroupe des individus sur la base de liens coutumiers – tribu, clan, famille – voulant mener une activité économique ou souhaitant revendiquer une terre dans le cadre de la Réforme foncière.
13Nom familier donné à l’espace rural de la Grande Terre.
Auteur
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Pierre-Christophe Pantz
Pierre-Christophe Pantz a soutenu une thèse sur la géopolitique des territoires kanak à l’université Paris 1-Panthéon-Sorbonne en novembre 2015. En 2016, il a reçu le prix des Trois Océans du ministère des Outre-mer pour l’ensemble de son parcours ainsi que le prix ThesePac récompensant la meilleure thèse sur la Nouvelle-Calédonie. Après avoir été responsable scientifique de l’Académie des Langues Kanak pendant dix-huit mois, il occupe les fonctions de responsable de l’Observatoire de la réussite éducative, au gouvernement de la Nouvelle-Calédonie.
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