Chapitre VIII. « Plus qu’un frère et moins qu’un amant… »
Journal, 28 janvier 1878
p. 145-160
Texte intégral
« Les bals, le monde, le succès… Oh ! misère des misères ! Je ne suis donc ni morte ni endormie. »
M. B., Journal, 5 janvier 1878.
« Il était le double en qui je retrouvais, poussées à l’incandescence, toutes mes manies. »
S. de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée.
« Le député n’est pas un simple animal politique, même s’il l’est plus que la moyenne des Français, il a des passions, des tentations, des faiblesses. »
P. Guiral et G. Thuillier, La vie quotidienne des députés en France de 1871 à 1914.
11877 se termine dans la grisaille douce-amère. La maladie de M. Babanine ne va rien changer aux habitudes de la famille, puisque de toute façon, chez Mme Bashkirtseff on ne célèbre jamais les fêtes de fin d’année. Un peu triste, Marie est allée voir l’arbre de Noël de ses camarades d’atelier. Elle vient d’avoir dix-neuf ans : ce n’est pas l’âge pour mener une telle vie, une vie austère, une vie consacrée uniquement au travail. C’est l’âge d’aimer, mais elle ne rêve plus aux baisers de Pietro Antonelli, et ne passe plus ses soirées à entendre Rosalie, sa femme de chambre, lui célébrer les mérites de Larderel. Puisqu’elle ne peut être reçue dans le monde comme elle le souhaiterait, elle a renoncé pour un temps à toutes les sorties :
« Je pense à Cassagnac comme à tous mes héros de romans. Je suis si habituée d’avoir quelqu’un que je suis assez étonnée de ce vide. Il faut trouver un vrai grand homme… C’est qu’ils ont tous un petit côté, et je suis sûre de le trouver de suite ce qui détruit le respect et la terreur qui, seuls, pourraient me tenir soumise » 22 décembre 1877.
2Ce grand homme vient parfois dîner chez elle en compagnie de son ami Blanc, et si elle assiste souvent aux séances de la Chambre, c’est un peu pour suivre la mode qui pousse Parisiens et provinciaux à s’entasser dans les tribunes de Versailles pendant la session parlementaire, et c’est surtout pour assister à ses tonitruantes interventions. En effet, l’éloquence de Paul de Cassagnac n’est pas le moindre attrait de ces séances. Il siège à droite, fait figure de chef possible des bonapartistes et a déclaré une guerre sans merci à la République : « Elle me tuera ou je la tuerai », s’écrie-t-il et il la pourfend dans de virulentes périodes. Marie adore ses discours, elle pourrait « se passionner pour la politique à en perdre le sommeil » mais elle se méfie un peu du plaisir qu’elle prend à la Chambre : si elle allait s’éloigner de l’atelier qui doit être son unique souci ? Aller à Versailles dans la foule obscure ne présente d’ailleurs aucun intérêt. Il faut devenir un peintre célèbre, après, tout sera permis.
3Avec Cassagnac, tout est différent : il ne la trouble pas comme Audiffret, ne la courtise pas comme Antonelli et ne l’affole pas comme Larderel. D’abord, il est plus âgé, c’est un homme de trente-trois ans. Et leurs rapports se situent sur un tout autre plan : il lui a offert son amitié, une pure et simple amitié, ils seront comme frère et sœur. Marie craint d’être dupe de ses paroles lorsqu’il assure qu’elle tient « de l’enfant, de la jeune fille, de la vierge, et de l’homme ». Cassagnac joint à une éloquence toute gasconne une habileté de grand séducteur : c’est peut-être là « une ficelle de son répertoire ». Mais elle ne peut se défendre d’être charmée par ce portrait qu’il trace d’elle :
« [J’ai] non seulement les perfections de la femme qui charme et trouble, mais [j’ai] une doublure de nature masculine et mon amitié est le plus précieux de tous les dons » 10 novembre 1877.
4En cette fin d’année, Marie semble s’en tenir à ce pacte d’amitié et à son intention de sacrifier tout à l’atelier. Mais les convertis de fraîche date sont bien plus vulnérables, surtout lorsqu’ils ont, à dix-neuf ans, promis de renoncer au monde, fût-ce temporairement. Et Marie ne va pas résister à la tentation lorsque celle-ci va s’incarner en Berthe Boyd. Berthe c’est une Anglaise, amie d’enfance, connue dans une ville d’eau, retrouvée au hasard des villégiatures ou des séjours à Paris et qui maintenant veut aussi suivre des cours chez Julian. Ce n’est ni Breslau ni Schaeppi : elle ne veut pas devenir peintre, elle cherche seulement à s’occuper en attendant un mari, et le dessin n’est pour elle qu’une distraction aussi futile que les soirées, les sauteries ou les bals des ambassades. Marie, qui a cru trop vite que l’ancienne créature s’était endormie en elle, sent se réveiller des convoitises et le désir étouffé lorsque Berthe parle de ce monde auquel il n’est pas facile de renoncer, ce monde qui a tant de charmes lorsqu’on l’imagine, le soir, dans cette triste maison où un ivrogne hurle au chevet de son père paralysé.
5Et le 12 janvier meurt Walitsky. La veille, se sentant très mal, il avait dit à Marie « addio signorina », comme pour lui rappeler l’Italie, Larderel et tout ce qui les faisait rire ensemble. Walitsky mort, c’est un peu de son enfance qui disparaît, les farces énormes, les caricatures et les poèmes burlesques. C’est aussi la perte d’un ami irremplaçable – « cet homme admirable fut toujours pour chacun de nous un second soi-même », dira-t-elle – et, pour la première fois de sa vie, elle « verse des larmes exemptes d’égoïsme et de colère », en refusant de croire à la réalité de cette mort. Il est impensable que soit disparu « cet être entièrement inoffensif, entièrement bon… comme un pauvre chien qui n’avait jamais fait de mal à personne ». Walitsky vient de mourir mais Marie va à Versailles : il faut distraire son frère Paul qui est actuellement en France et qui se montre très affecté par cette disparition. Et dans le train, loin de ses chaperons habituels, elle plaisante librement avec Cassagnac. Quelle peur de la mort cache-t-elle sous cette apparence indifférente ? Si la vie continue comme avant, elle pourra peut-être croire que Walitsky ne lui a jamais dit pour toujours « addio signorina » :
« La vie est courte, si courte que ça ne vaut pas la peine de faire un seul instant des choses qui ne font pas plaisir » 13 janvier 1878.
6Autant penser à la farce projetée depuis plusieurs jours avec Berthe, sa sœur Mme York, Mme Daillens, fille de Mme de Mouzay, et Dina. Fascinées par Paul de Cassagnac et se montant mutuellement la tête, elles lui ont envoyé une lettre non signée lui annonçant que cinq dames du monde ont l’intention d’aller chez lui masquées, pour prendre le thé. Qu’il leur donne son accord en insérant dans le Figaro une annonce signée « Popaul ». La réponse se fait attendre. Cassagnac, qui ne compte plus les lettres d’admiratrices, continue ses visites chez les Bashkirtseff ; Marie, encore sous le coup de la mort de Walitsky, énervée et blessée, maquille sa tristesse en gaieté hors de propos et multiplie les folies : s’emparant des clés de Cassagnac, elle les cache dans son corsage et ne consent à les lui rendre que lorsqu’elles sont bien chaudes…
7Au cours d’un dîner chez Mme Bashkirtseff où il est le seul homme, ce qui émoustille fort les Boyd, invitées elles aussi, le député raconte l’histoire de la lettre. Les convives se récrient, le plaisantent, feignent d’être choquées par la légèreté de ses correspondantes. Le lendemain, Berthe lui envoie un nouveau billet anonyme. Il accepte le rendez-vous. Le 23 janvier, il ouvre sa porte à cinq dames vêtues et masquées de blanc : Marie et ses amies, qui se démasquent en riant. Elles prétendent ne pas être les auteurs de la première lettre, mais avoir trouvé l’idée si amusante qu’elles ont voulu le punir de son indiscrétion. Cassagnac leur fait visiter son appartement, et Marie perd la tête1. Quels fantasmes la mode et la littérature entretiennent-elles à propos des garçonnières pour qu’en y pénétrant une jeune fille soit prise de vertige ? Marie saute sur le lit, grimpe sur les chaises, escalade les meubles, renverse l’argenterie hors des écrins, se débarbouille dans une cuvette, invite le maître de maison à en faire autant, et jette par terre le contenu d’une boîtes d’allumettes suédoises en criant que c’est de la saleté, faisant ainsi allusion au fait que Cassagnac aurait une maîtresse de cette nationalité. Le soir, en revivant tout cela dans son Journal, elle s’explique mal sa folie. Certes, elle aime jouer à la petite fille pour dire des choses énormes tout en feignant l’ingénuité, faire l’enfant pour se permettre tout ce qui est interdit à une jeune fille, mais là elle a conscience d’avoir passé les bornes : quels maléfices possède donc l’antre de ce libertin, de ce « Joseph Balsamo » ? Elle comprend mal ce qui lui est arrivé :
« Savez-vous que Cassagnac est… capiteux ? Il monte à la tête ! On le sait bien d’ailleurs. Oh ! que j’ai été folle et absurde hier. Et c’est toujours ainsi. Je gâte toujours quelque chose. Mais qu’ai-je fait ? Je ne sais pas mais je me sens un peu honteuse. Le grand Cassagnac ne faisait que dire : toquée, toquée je vous le dis, elle est née comme ça et mourra comme ça » 23 janvier 1878.
8Après avoir déchiré quelques brouillons, elle parvient à écrire une lettre d’excuses :
« Je vous demande pardon de vous avoir induit par des extravagances déplacées à manquer de politesse vis-à-vis de moi devant toutes ces dames. J’ai été, je le sais, inconvenante comme une enfant de cinq ans, ce qui à mon âge n’a rien d’agréable. Mais je serais désolée d’être considérée par vous comme une folle mal élevée, quoiqu’ayant tout fait pour cela. Au revoir et sans rancune. Ne pensez pas mal de votre sœur qui est bien honteuse de sa conduite et de la vôtre aussi » 24 janvier 1878.
9Le billet pourrait sembler bien désinvolte si Cassagnac n’avait pas joué un rôle fort équivoque dans les extravagances de cette réception : or il a manifesté un goût partagé par les viveurs de cette Belle Époque placée sous le signe du frou-frou et des bas noirs. Il jubile en voyant le pied d’une dame, perd la tête en apercevant la cheville et demande grâce en découvrant le mollet. Et là où d’autres perpétuent le souvenir des amours mortes en respirant quelques fleurs fanées ou en déroulant un ruban dérobé, Cassagnac revit ses extases passées en contemplant des semelles. Et ces étranges trophées il les montre à ses nouvelles conquêtes puisqu’il mesure le pied de Marie à une semelle de bottine qu’il a sortie du tiroir aux souvenirs. Elle se révolte confusément en recevant un tel hommage : elle a toujours été très vaine de la petitesse de ses pieds qu’Audiffret admirait et que les baigneurs de Nice ou d’Ostende lorgnaient sans discrétion. Mais elle n’apprécie pas le procédé cavalier de Cassagnac : peut-être parce qu’il s’agit encore d’un privilège masculin et qu’elle n’a pas la liberté d’en faire autant :
« Je le déteste parce que je suis envieuse de ses aventures, de ses succès, de ses bêtises. Je voudrais être quelqu’un : un homme, des façons comme celle de Cassagnac, en un mot tout ce qui charme dans un homme déplaît dans la femme. Songeons seulement : si une femme ouvrait un tiroir et en tirait une semelle de botte en écailles et la mesurait avec celle du Monsieur qui est en visite chez elle. Qu’un homme ait une armoire pleine de gants, de mouchoirs, de boucles de cheveux, c’est bien, mais qu’une femme vous montre des souvenirs des hommes qu’elle a aimés, mais ce serait presque dégoûtant pour peu qu’on se fasse quelque illusion sur le compte de la nymphe » 25 janvier 1878.
10Et comme la morale lui interdit les licences permises à un homme, elle n’échappe au rôle passif d’objet qu’en accumulant des folies de couventine lâchée dans le monde sans freins ni guide.
11Mais il n’y a pas que les garçonnières qui excitent les imaginations féminines de la fin du siècle : un autre lieu fait naître chez les honnêtes femmes des fantasmes qui ne le sont pas. C’est le bal de l’Opéra. Marie a lu et entendu dire tant de choses sur cette manifestation bien parisienne : ce bal – ces bals, puisqu’ils ont lieu de décembre jusqu’au Carême – jouit d’une réputation qui émoustille en secret les dames contraintes à la vertu. Les habits noirs – élégants, viveurs du Tout-Paris, provinciaux ou étrangers voulant se donner l’illusion d’appartenir pour un soir à la haute noce – côtoient les dominos – lorettes, biches, cocottes et autres demi-mondaines. Au son des valses d’Olivier Métra et des quadrilles d’Offenbach, dans les couloirs, dans les loges, au foyer, on guette une possible bonne fortune. Sous le masque tout est permis, et des dames du monde y viennent en cachette pour aborder à la faveur d’un déguisement des hommes qu’elles connaissent plus ou moins et qu’elles vont prendre plaisir à intriguer. Un souper au Café Anglais met un terme à l’aventure ou prélude à une liaison plus ou moins éphémère. Cela ne va pas toujours aussi loin, peu importe : le temps d’un bal, des femmes respectables éprouvent la sensation délicieuse d’être confondues avec des cocottes et de se conduire avec autant d’insolence qu’elles. Le bal de l’Opéra est une institution parisienne : la presse l’annonce, en rend compte, déplore chaque année qu’il ne soit plus « ce qu’il était ». Bref, Marie grille d’envie de se rendre compte par elle-même s’il est fidèle à la réputation que lui font échotiers et romanciers. Et surtout, elle voudrait tellement voir comment Cassagnac s’y comporte… Elle ne souhaite pas l’aborder comme elle interpellait Pietro ou Larderel aux veglioni de Rome ou de Naples, non, elle veut simplement l’observer de loin. Mais ce n’est pas un endroit pour une jeune fille, surtout si elle n’a que dix-neuf ans. Aussi, pour ne pas éveiller les soupçons, c’est Dina qui demande à Blanc de la conduire en cachette au bal, mais c’est Marie déguisée et silencieuse pour ne pas qu’il la reconnaisse qui prend sa place et jusqu’à quatre heures du matin flâne dans les couloirs de l’Opéra et constate les succès de Cassagnac. Le bal lui paraît beaucoup plus convenable qu’elle ne l’avait imaginé. Satisfaction ou déception : elle n’y a fait aucune mauvaise rencontre. Les Boyd qui joignent à la joie d’y être allées le plaisir de pouvoir le dire, puisque Mme York est mariée et ne subit plus la morale imposée aux jeunes filles, ont vécu des aventures scabreuses : le lendemain, elles oublient leur pudeur britannique pour danser le cancan avant le dîner en racontant comment elles ont été frôlées, pincées et embrassées.
12Et puisqu’en période de Carnaval, on ne recule devant aucune inconvenance, les cinq dames, vêtues de noir cette fois-ci, vont prendre le thé chez Cassagnac qui a enfin répondu à leurs lettres, et qui feint de croire à leur anonymat. Marie porte une longue robe, un corsage de Mme Romanoff capitonné de quatre serviettes de toilette, une perruque brune, un masque de tulle, des bas noirs à jours brodés et des petits souliers de satin noir ornés de dentelle d’argent.
13Si les électeurs du Gers pouvaient voir comment se divertit leur député quand il ne guerroie pas contre la République !… Assis sur le tapis devant les cinq dames qui lui montrent leurs jambes jusqu’au mollet, il compare leurs pieds et donne la préférence à ceux de Marie qu’il embrasse maintes et maintes fois. Propos scabreux, tutoiements, allusions libertines – elles ont déguisé aussi leurs voix pour parler comme « des femmes mariées » –, les dames s’amusent comme des folles et Cassagnac fait la cour à chacune. Mais c’est à Marie qu’il déclare :
« Toi, tu es la seule avec laquelle il y aurait quelque chose à faire, je me trompe rarement… eh bien avec toi nous allons essayer le collage2. Elle est la seule qui soit libre, mes chères cinq femmes, n’est-ce pas ? Regardez “la Colonelle3”, Voyez ces bras, eh bien si j’étais un homme tout à fait matériel, ces bras et cette belle taille pourraient me troubler, mais moi, j’aime mieux une paire de pieds que douze mille femmes nues, croyez-moi, mes femmes, il n’y a rien de plus ennuyeux pour l’homme que …
— D’être arrivé …
— Précisément, et pour mon compte, j’en ai assez de ces amours où l’on arrive… » 28 janvier 1878.
14Berthe, à qui un tel discours fait perdre la tête, se démasque. Le charme est rompu : tout ce qui était permis avec l’alibi du déguisement est maintenant hors de question, on ne joue pas avec le feu à visage découvert. Fin des galanteries sirupeuses et des propos lestes : Marie, furieuse, se sauve au fond de la pièce, Cassagnac veut consoler tout le monde et baise les mains au hasard, Mme de Daillens donne le signal du départ.
15Pendant longtemps, Marie va en vouloir à Berthe d’avoir agi aussi sottement : il était évident que Cassagnac n’était pas dupe, mais il fallait faire « comme si ». Les folies de Carnaval ont aussi leur règle du jeu, et si les femmes mariées peuvent en toute impunité se hasarder dans de telles équipées, comme des héroïnes de Maupassant ou d’Arsène Houssaye, trois jeunes filles n’ont pas à avouer ouvertement qu’elles s’offrent de tels divertissements.
16Cassagnac avait demandé pour sa collection une semelle en ivoire à la mesure du pied de Marie mais elle craint de voir cette relique échouer dans l’anonymat de la « fosse commune » (le tiroir aux souvenirs). Elle n’aura pas la naïveté d’une femme ordinaire, d’une femme amoureuse. Il faut tourner cela en plaisanterie pour montrer qu’elle n’est pas tout à fait dupe et elle pose pour Schaeppi et Breslau qui peignent ses pieds foulant un bouquet de violettes, offrande complaisante et narquoise destinée à un député bonapartiste4.
17Après le thé gâché par l’inconséquence de Berthe, Cassagnac s’invite à dîner chez Mme Bashkirtseff. Il assure Marie de son respect et parle de la charmante soirée qu’il a passée. Elle rit beaucoup5, joue les fofolles, le traite tout bas de « saligaud » car en lui baisant la main, il lui mord les doigts. Pas une seule fois il n’est question d’amour : elle ne se livre pas à ses calculs habituels sur les rentes du futur mari et sur sa propre dot, elle n’envisage pas de l’épouser :
« Si je traduisais ces pensées avec la brutalité qui me caractérise, je dirais : qu’il me tarde donc de me marier pour devenir la maîtresse de monsieur de Cassagnac. Abominable, pas vrai ? Pas tant que cela en a l’air. Avec un autre homme, ce serait honteux, sale et tragique. Mais Cassagnac a tant d’esprit, et c’est un homme qui est si amusant, si charmant, qui sait mettre tellement à l’aise que cela semblerait… un… amusement… assez naturel. Demain, peut-être, j’aurai horreur de ces insanités » 14 février 1878.
18Insanités, ou attitude constante de Marie devant le mariage ? Un mari, c’est une situation, c’est la fortune, c’est la possibilité d’aller dans le monde, ce n’est jamais l’amour ni le désir. Cassagnac a plus que des qualités matrimoniales : il serait sans doute bien plus agréable d’être sa maîtresse que sa femme. Et elle rêve aux séductions du « collage » : il lui a donné le numéro de sa loge à l’Opéra pour le prochain bal en lui disant que si elle avait besoin d’un asile, elle pourrait en tout bien tout honneur s’y réfugier… Simple allusion et rien de plus : Cassagnac se soucie certainement peu d’inviter explicitement une mineure à l’accompagner au bal de l’Opéra. Un député doit éviter certaines imprudences…
19Quelques jours d’hésitation, puis, le 18 février à trois heures du matin, elle se rend au bal en compagnie de Dina. Un inconnu se fait passer auprès d’elles pour Cassagnac, leur offre le champagne, les invite au Café Anglais où il commande à souper, et pendant qu’il retient un cabinet particulier, elles rentrent prudemment à la maison. Ces extravagances, ces folies ne mènent à rien : sortir déguisée, ce n’est pas aller dans le monde et perdre son temps sous le masque ce n’est pas la meilleure voie pour devenir un peintre célèbre. Elle n’obtient pas une bonne place au concours et ses professeurs sont mécontents. À quoi sert d’écrire :
« Je veux tout me refuser pour le dessin. Il faut m’en souvenir c’est là la vie. Par là, je me ferai une indépendance et alors ce qui devra venir viendra » 12 février 1878,
si c’est pour l’oublier en pensant avec colère à Berthe et avec mélancolie à Cassagnac ? À quoi sert d’inscrire en tête des cahiers où elle écrit son journal son orgueilleuse devise : « Gloriae cupiditate » (Par désir de gloire), si c’est pour user de subterfuges aussi peu glorieux que celui qui l’amène à envoyer, à Nice où doit se tenir une exposition, un buste sculpté par quelqu’un d’autre et qu’elle fait passer pour son œuvre ?
20Mais s’il n’y avait pas eu les folies commises en l’honneur de Cassagnac, l’atelier aurait peut-être quand même été négligé, et pour des raisons beaucoup plus tragiques. À la maison, il faut subir les scènes de Georges, d’autant plus sordides, d’autant plus horribles qu’elles éclatent dans la chambre d’un vieillard paralysé. Devant le docteur, devant Blanc, devant Mme de Mouzay, Georges hurle que Marie est une fille qui traîne dans tous les mauvais lieux de Paris, que Mme Bashkirtseff et Mme Romanoff veulent « le prendre pour mari ». Un mois de scènes incessantes, de scènes épuisantes qui donnent envie de s’enfuir… Ce n’est que le 19 avril, après une nuit d’épouvante, que Georges est enfin interné dans une maison de santé. M. Babanine a juste la force de crier et de faire comprendre par signes qu’il souhaite cet internement, Mme Bashkirtseff veut s’interposer et hurle qu’on peut l’enfermer elle aussi. C’est Marie et Dina qui doivent rassembler leurs économies pour payer les frais d’hospitalisation :
« Oh ! tenez, rien que ce jour devrait me combler de joie car on ne souffre pas un pareil enfer impunément, le ciel me réserve peut-être quelque gratification. Je suis toute tremblante, prête à pleurer, énervée au dernier point. Quelle vie de jeune fille, quelle sollicitude maternelle, quelle joie de l’intérieur ! Enfer ! enfer ! enfer ! » 19 avril 1878.
21Peu à peu, Cassagnac espace ses visites : il est venu la veille d’un duel, et Marie n’a guère écouté ses considérations sur « sa bonne lame de Tolède », toute au chagrin d’avoir perdu son chien Pincio. Il a ironisé, il n’a pas compris qu’on pouvait pleurer la disparition d’un animal familier, et piquée par ses sarcasmes Marie s’est écriée : « J’aimerais mieux vous voir blessé que d’avoir perdu mon chien ! » Le grand homme est vexé : la gêne qui règne entre eux depuis quelque temps se fait plus lourde. Il se dit « désillusionné », Marie est un peu plus lucide qu’au temps de ses premières amours :
« Vous comprenez, le temps est passé où pour pas plus que ce qu’il y a pour Cassagnac, je n’avais rien de plus pressé à faire que de me déclarer amoureuse d’un homme, maintenant je mourrais plutôt que de déclarer une pareille chose, parce que je connais mieux la valeur des choses, des mots, ou bien parce que je les comprends autrement » 10 mars 1878.
22Elle refuse de s’avouer qu’elle l’aime, comme si elle avait peur de revivre ce qui s’est déjà produit, comme si elle craignait de voir sa famille déplorer un nouvel échec.
23C’est au creux de ce désenchantement qu’elle va rencontrer chez les Boyd le fils du marquis de Multedo, un bonapartiste « assez bel homme, assez élégant et pas bête ». Et ce qui n’a pas pu avoir lieu avec Cassagnac se produit avec lui : sous le masque, Marie l’intrigue jusqu’à cinq heures du matin au bal de l’Opéra et ce qu’elle s’est refusé avec l’homme qu’elle aime peut-être, elle se l’autorise avec un indifférent :
« À chaque instant, il fallait me dégager et m’éloigner, malgré cela cette tête folle a traîné sur mes genoux et ce bras qui a tant traîné a été autour de ma taille. Ces charmantes scènes si pures se passaient dans le fond de la loge. Je ne me sens pas souillée. J’étais rembourrée et le domino est un bouclier qui ne laisse rien pénétrer » 28 mars 1878.
24Au petit matin, elle rentre chez elle, puis après un bain et une tasse de café part pour l’atelier. Lorsqu’elle revoit Multedo, elle affecte un maintien en harmonie avec sa toilette : la réserve, la pureté… Elle nie être l’inconnue du bal. Marie toute blanche qui joue à la petite fille dans le salon de sa mère, Marie nocturne à la recherche d’aventures. Le plaisir, la petite secousse électrique, elle les trouve auprès de Multedo, mais cela ne servirait à rien de l’épouser, il n’est pas assez riche. Peu importent ses déclarations d’amour :
« Je subis ses hommages, et son amour déteint sur moi par moments mais c’est tout à fait physique, je vous en préviens, quelque effroi que vous en conceviez » 9 avril 1878.
25Soudain, le bruit court que Cassagnac va se marier. Mme Bashkirtseff se lamente : tout est fini, ils étaient pourtant faits l’un pour l’autre… Blanc devient sentencieux : les femmes trop intelligentes font peur aux hommes. Et Mme de Mouzay extravague : Marie a perdu l’occasion de régner sur un salon politique.
26Le 30 avril, jour de la Pâque russe, après avoir prié à la messe et promis à Dieu de « consentir à épouser Cassagnac », Marie vêtue d’une blouse d’atelier et Dina portant un costume de paysans niçois – ceci afin de garantir leur incognito – se rendent chez lui. Et c’est « une séance de folie » à laquelle elle ne pense ensuite qu’avec « une confusion mêlée de stupeur ». Tandis que Dina est assise à la turque sur un divan, elle, blottie par terre dans les bras de Cassagnac, reçoit baisers et déclarations d’affection fraternelle. Il jure qu’il l’adore comme « sa chère petite sœur », elle n’aura jamais « d’ami plus tendre et plus dévoué ». En dépit des soirées au bal de l’Opéra, Marie a la naïveté d’une fille de dix-neuf ans et ne voit pas l’hypocrisie du personnage qui accompagne ces propos lénifiants de caresses et de baisers dont Dina a aussi sa part :
« Mon Dieu, oui je vous l’ai dit, cet homme vous conduirait au bout du monde sans que vous vous aperceviez de rien. Seulement là-dedans, je compte absolument sur lui car il est impossible d’imaginer une dépravation qui serait odieuse avec de belles escortes de sentiments nobles et grands exprimés avec des mots plus grands encore. Il n’en est pas moins vrai que l’on m’a embrassée sur la bouche, et cela, dit-il, parce que je me suis trop défendue tandis que donner un baiser dans les circonstances semblables serait tout simple. Je n’en suis pas moins dégoûtée et honteuse devant Dina qui ne croit plus à mon infaillibilité. Et cela comme tout ce qui est irrévocable m’enrage, me met en colère, me désespère. Assez ! la chose est faite, ne regrettons jamais ce qui est passé, c’est-à-dire regrettons les joies perdues puisqu’il est impossible de ne pas le faire mais ne regrettons pas les bêtises faites, il n’y a rien de plus inutile et de plus déplorablement stupide. Let us make the best of it. J’ai déjà commencé à en faire le mieux possible en me persuadant de l’innocence du Monsieur… » 30 avril 1878.
27Quelques jours plus tard, Blanc lui apprend que Cassagnac épouse Julia Acard, fille du comte Stefano Acard. En apparence, Marie prend cela le mieux du monde. Que sa famille n’ait surtout pas l’idée de la plaindre ! Elle, elle se félicite qu’il ait enfin trouvé « une chaumière et son pied ». Rien ne change dans sa vie, elle travaille beaucoup à l’atelier :
« Il y a mon art auquel je dois me vouer… Par saccades j’en sortirai encore sans doute, mais pendant des heures seulement, après quoi j’y retournerai, châtiée et sage » 25 mai 1878.
28Elle continue à aller à la Chambre et fait la connaissance du député bonapartiste Denis Gavini de Campile, ancien préfet de Nice dont la femme va la prendre en amitié. Elle les accompagne au Grand Prix où on lui présente le baron Haussmann, et comme « une pauvre fille qui a envie d’aller au bal », elle pleure pour avoir une invitation à quelques soirées…
29Lorsqu’elle est avec son Journal, Marie se vautre désespérément dans tous les ragots qu’elle a pu recueillir : Mme Acard aurait été la maîtresse du cardinal Antonelli, Julia serait la fille de celui-ci, Cassagnac serait criblé de dettes et aurait couru après une dot, Julia aurait l’air d’une demoiselle de magasin, ce ne serait pas une femme, dans toute l’acception physiologique du mot (c’est pourquoi elle lui envoie une paire de bretelles). Il faut provoquer une rupture : pour cela elle adresse à Cassagnac et à son père des lettres anonymes qui restent sans effet.
30Deux jours après la cérémonie, célébrée le 27 juin 1878, elle écrit ce billet à celui qui ne sera plus jamais son grand frère :
« C’est dans les journaux que nous apprenons le plus grand et nous l’espérons, le plus heureux événement de votre vie. D’autres, justement fâchés de cette négligence, se vengeraient par le dédain. Moi, je prends la peine de vous dire que vous avez manqué au moins d’intelligence, ne sachant pas discerner votre monde que vous jugez sans doute d’après vous, qui êtes un mauvais ami, un faux frère, ce dont nous sommes vivement affligées, surtout moi, qui vous ayant pris au sérieux, vous faisais l’honneur de me considérer comme votre sœur6 » 29 juin 1878.
31À l’atelier, on connaissait ses relations avec le député, et Breslau entendant dire qu’il a épousé Julia Acard « parce qu’elle lui a plu », exprime sa surprise : « Parce qu’elle lui a plu ?… Mais que c’est donc étonnant que vous ne lui ayez pas plu ! »
32Une chose importante maintenant : réussir par elle-même :
« Il faut être célèbre pour lui donner des regrets ! » 27 juin 1878.
Une larme, 1881, musée des Beaux-Arts Jules Chéret, Nice.

© Photo Muriel Anssens/Ville de Nice, 2021.
Notes de bas de page
1Il n’est pas question de Paul de Cassagnac dans le Journal expurgé. Dans les Cahiers intimes, Pierre Borel a censuré et modifié le texte, d’une part en supprimant les extravagances de Marie et d’autre part en atténuant le libertinage du député, à tel point qu’on ne comprend pas pourquoi il est question d’inconvenance dans la lettre qu’elle lui envoie.
2Ce terme désignant la situation d’un homme et une femme vivre ensemble sans être marié, faut-il comprendre que Cassagnac envisage une liaison avec Marie ?
3Surnom que Dina a pris pour l’occasion.
4Ce petit tableau qui a dû sembler longtemps bien mystérieux se trouve dans les réserves du musée Chéret de Nice, Marie Bashkirtseff ne l’ayant pas donné à Cassagnac.
5Et Pierre Borel atténue sa gaieté : les Cahiers intimes présentent ainsi deux répliques de Cassagnac et de Marie. Au député qui dit ne pas pouvoir rester dîner : « Il faut que j’aille m’habiller, ma redingote me gêne », Marie aurait répondu : « Si ce n’est que cela vous pouvez rester. » En réalité elle a écrit : « Vous pouvez l’ôter, je vous prête ma chambre, ma femme de chambre, ma robe de chambre ! »
6Il est difficile de croire à l’authenticité d’un billet dont le brouillon aurait été retrouvé par Pierre Borel et publié dans Moussia d’Albéric Cahuet : badinage spirituel en réponse à un faire-part que Cassagnac lui aurait envoyé. En réalité celui-ci ne lui a jamais annoncé qu’il se mariait.
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