Chapitre I. « Je n’ai pas eu d’enfance »
Journal, 24 octobre 1876
p. 25-56
Texte intégral
« Un jour viendra où par toute la terre, mon nom s’entendra à l’égal du tonnerre. »
M. B., Journal, 23 janvier 1874.
« On ne naît pas femme, on le devient. »
S. de Beauvoir, Le deuxième sexe.
« Ô Riviera, Riviera, bleu paradis
des rastaquouères et des déséquilibrés … »
J. Lorrain, Le crime des riches.
« Je suis faite pour des triomphes et des émotions ; donc le mieux que j’ai à faire, c’est de me faire cantatrice. Si le Bon Dieu veut me conserver, fortifier et agrandir la voix, là je peux avoir le triomphe dont j’ai soif. Là, je puis avoir la satisfaction d’être célèbre, connue, admirée ; et c’est par là que je puis avoir celui que j’aime. Rester comme je suis, j’ai peu d’espoir qu’il m’aime, il ignore mon existence. Mais quand il me verra entourée de gloire et de triomphe […] ! Je rêve la gloire, la célébrité, être connue partout ! En paraissant sur la scène, voir ces milliers de personnes qui attendent avec un battement de cœur le moment où vous chanterez. Savoir en les voyant qu’une note de votre voix les met tous à vos pieds. Les regarder d’un regard fier (je puis tout) voilà ce que je rêve, voilà ma vie, mon bonheur, voilà mon désir » Journal, 9 mars 1873.
1Un bruit de voiture dans la rue ! Sans prendre le temps de fermer le petit carnet à ouverture jaune et noir qui porte sur la page de garde un titre : Mon Journal et un nom : Mlle Marie de Bashkirtseff, l’adolescente qui rêve de gloire se précipite à la fenêtre. L’équipage, les quatre chevaux, des cheveux roux, c’est peut-être Lui ? C’est l’heure où Il flâne sur la Promenade des Anglais au milieu de tous les princes russes, ducs anglais et autres désœuvrés qui ont choisi la Baie des Anges pour fuir le froid, le spleen ou la phtisie et qui vont de la fête des fleurs au concert, des courses au tir aux pigeons. C’est aussi l’heure où Marie va promener ses chiens, toisant avec insolence ceux qui ne la regardent pas assez et avec mépris ceux qui la regardent trop. Elle a quatorze ans, mais ses robes sont celles d’une jeune fille et ses bijoux ceux d’une femme. Elle surprend, elle intrigue comme tout ce qui vit dans cette villa, 51 Promenade des Anglais, dans ce désordre et ces criailleries, dans cette maison de location où manquent meubles et tentures mais où retentissent d’incessantes querelles. La bonne société niçoise considère avec une curiosité fortement teintée de malveillance cette tribu russe : un grand-père, M. Babanine, qui se dit de vieille noblesse provinciale et même de souche tartare, mais qui n’est sans doute qu’un propriétaire terrien aisé ; ses deux filles, Nadine Romanoff veuve au bout d’un an de mariage, et Mme Bashkirtseff, séparée de son mari, maréchal de noblesse à Poltava en Ukraine, titre qui pourrait faire quelque effet en France mais qui a peu de poids dans la Russie des tsars ; trois enfants : Marie, son frère Paul qui un an de moins qu’elle, et leur cousine Dina Babanine, âgée de dix-sept ans. Et des gouvernantes françaises ou anglaises qui ne restent pas longtemps, des compagnons épisodiques : parents, relations ou parasites, des domestiques, un médecin polonais, Lucien Walitsky1, au rôle mal défini, qui fait un peu partie de la famille parce qu’il était à l’université avec les fils Babanine. Étranges étrangers, déclassés… On répète à leur propos de sordides histoires : Mme Bashkirtseff a été remarquée par le tsar au cours d’un séjour à Yalta, mais l’a vite importuné par son indiscrétion et son insistance à se trouver sur son passage dans les lieux publics ; on parle de lettres anonymes envoyées au consul de Russie à Nice, de procès qui se dérouleraient là-bas, de scandales causés sur la Côte par un des fils Babanine et dont la presse se fait l’écho.
2Sur la Promenade des Anglais, Marie Bashkirtseff s’irrite des chuchotements qu’elle devine, des murmures qui naissent sur son passage. Si les mauvaises langues savaient que leurs médisances et leurs soupçons sont encore au-dessous de la vérité et que M. Babanine est le patriarche d’une bien scandaleuse famille ! Ses fils (il a eu neuf enfants) se sont tous mariés sans le prévenir et souvent dans des circonstances plus pittoresques qu’édifiantes : Alexandre qui administre les terres paternelles de Tcherniakowka en gardant pour lui un confortable bénéfice a épousé une orpheline, Nadine, dont il a vite relégué la bienfaitrice, une sœur de M. Babanine, dans un pauvre pavillon où elle finira tristement sa vie ; Georges s’est marié à vingt ans avec une veuve de trente-six ans, Domenica, qui avait déjà une fille, laquelle dix ans plus tard devint la femme d’Étienne, frère de Georges. Une telle situation étant interdite par la loi russe, un procès s’ensuivit au terme duquel Étienne obtint habilement l’annulation du mariage de Georges qui était pourtant antérieur au sien. Péripéties de vaudeville ? Non, puisque le fils de Georges, désespéré d’être assimilé à un bâtard s’est suicidé… De Vladimir, Nicolas et les autres, le Journal de Marie ne parle que très peu. En revanche, il se fait l’écho du drame noir qui se joue sans trêve dans cette « famille à procès et à scandales », de ce drame qui a déchiré l’enfance de Marie et qui assombrit sa jeunesse, un drame qui a pour héros son oncle Georges. Personnage dostoïevskien impliqué dans d’innombrables esclandres, sans cesse traqué par la police et exilé, partageant sa vie entre le jeu, l’alcool et les prostituées, Georges était pourtant le fils chéri des Babanine.
« Cet homme abominable et malheureux s’est livré à toutes les folies dès dix-neuf ans. Considéré comme un génie et adoré des siens, il a marché sur la tête de tout le monde, a débuté par quelques scandales : mais en contact avec la police, a pris peur, s’est réfugié sous les jupes de sa mère qu’il battait. Il se grisait toujours, mais ça cessait par moments, et alors ça devenait un charmant cavalier, instruit, spirituel, séduisant, grand, beau, dessinant la caricature, faisant des vers burlesques à ravir, puis de nouveau l’eau-de-vie et les horreurs » Préface.
3« Pour Georges », ses frères et sœurs ont perdu peu à peu leur place dans la société ; non contents de parcourir quatre à cinq cents lieues en chaise de poste pour l’arracher à une prison, ils ont régalé des geôliers, trinqué avec des policiers, accueilli sous leur toit filles et dévoyés, sacrifié leur tranquillité et leur bonheur personnel. « Pour Georges », les parents ont sans doute poussé Mme Bashkirtseff à quitter son mari au bout de quelques années de mariage et à revenir vivre auprès d’eux. Parce qu’elle est plus jeune, belle, coquette et naïve, on l’envoyait attendrir les fonctionnaires qui retenaient son frère en prison. Jusqu’où est allé le dévouement de Mme Bashkirtseff ? Est-elle vraiment, comme le croit sa fille, « très sage, une nature qui s’éparpillait en inconséquences et n’allait jamais jusqu’au fait » ? Dans le salon de Tcherniakowka, dans ces villes d’eau, les adorateurs entourent cette femme sans mari, et une petite fille regarde, narquoise, jalouse, une petite fille qui fait là son éducation sentimentale, qui en sait peut-être davantage qu’elle ne le dira plus tard à son Journal où elle insiste sur la vertu réelle de sa mère, sur son ignorance des usages du monde… Mais parfois, la colère ou le désespoir lui arracheront des révélations qu’elle n’a jamais faites auparavant, l’entraîneront à écrire ce qu’elle a tu jusqu’alors2. Quels liens unissent Georges à sa sœur ? Certes, en veillant sur lui, celle-ci accomplit la promesse faite à sa mère mourante, mais que signifie cette scène – une parmi tant d’autres ?
« On vient me dire que maman est très malade, je descends tout endormie et je trouve dans la salle à manger, maman assise dans un état affreux, autour, tout le monde avec des faces troublées. Je vois qu’elle est bien mal. Elle veut me voir dit-elle, avant de mourir. Je suis saisie d’horreur mais je ne le fais pas paraître. C’est une attaque de nerfs terrible, jamais cela n’a été aussi fort. Tout le monde est au désespoir. Pauvre Georges a des yeux de fous tellement il a peur » 25 octobre 1873.
4Pauvre Georges qui a déjà utilisé les charmes de sa sœur pour capter la fortune de Romanoff ! Ce vieux garçon fort riche, dûment enjôlé par toute la famille, y compris par Marie âgée de neuf ans, avait fini par épouser la plus jeune des sœurs Babanine après avoir fait une cour assidue à Mme Bashkirtseff et avoir passé pour son amant lors d’un séjour à Kharkov. Quelques accès de démence, une mort subite au bout d’un an de mariage, un testament laissant toute sa fortune à sa femme : cela aurait suffi à alimenter les médisances. Mais des détails extravagants s’ajoutent à l’excès : on dit que, jusqu’à la dernière minute, Romanoff avait cru épouser Mme Bashkirtseff et qu’on l’avait grisé pour substituer à celle-ci sa sœur infiniment moins séduisante et dont il n’aurait pas voulu à jeun ; on insinue qu’il a été empoisonné par Walitsky ; la famille Romanoff soutient qu’on a imité sa signature, ou qu’il était atteint d’aliénation mentale, et intente un procès dans l’espoir de faire annuler le testament. Un procès interminable : les langues vont bon train, tant à Poltava qu’à Nice où les Babanine et Mme Bashkirtseff sont partis grâce à l’argent de Romanoff.
5C’est dans ce milieu équivoque qu’a été élevée Marie. Elle est née à Gavronzi, près de Poltava, le 24 novembre 18583 et a été très vite considérée comme « un être qui devait fatalement, absolument, devenir ce qu’il y a de plus beau, de plus brillant et de plus magnifique ». Son enfance, c’est cela : la prophétie d’un diseur de bonne aventure qui annonce qu’elle sera « une étoile » ; une grand-mère qui l’idolâtre tandis que sa mère joue les coquettes aux bains de mer de Crimée ; une nourrice qui ne la sèvre qu’à trois ans et demi ; toute la maisonnée qui se rassemble au salon pour la regarder danser déguisée avec les dentelles maternelles ; une admiration de tous les instants ; un intérêt exacerbé porté à tous ses gestes, à tous ses mots ; le premier rôle sur la scène familiale devant ces figurants, Paul et Dina4, qui vivent dans son ombre et dont personne ne cite les hauts faits. L’enfance de Marie Bashkirtseff, c’est un univers féminin peuplé de fantasmes de Prince Charmant, de rancune à l’égard de maris trop réels, et de flirts plus ou moins poussés. Sa gouvernante russe, femme du monde délaissée par un époux infidèle, reporte sur elle toutes ses possibilités d’amour et d’adoration. Sa tante ne va vivre que pour elle. Aux yeux de toutes ces femmes frivoles ou frustrées, elle est un espoir, une revanche, une possibilité de réussir par procuration une vie de femme. Rien n’est trop beau pour elle : elle doit plaire, on la pare, on l’adule. Un destin extraordinaire l’attend et ce destin aura le visage d’un homme fortuné et titré. Sa mère n’a épousé qu’un maréchal de noblesse alors qu’elle aurait souhaité devenir la maîtresse de l’empereur de toutes les Russies, sa tante n’est que la veuve d’un riche lourdaud, Marie, elle, épousera un duc, un prince. Ses jeux ne sont pas ceux d’une enfant ordinaire :
« Mes poupées étaient toujours des reines et des rois, tout ce que je pensais et tout ce qu’on disait autour de maman semblait toujours se rapporter à ces grandeurs qui devaient infailliblement venir » Préface.
6Mais en contrepoint à ces promesses de bonheur, il y a la triste réalité de la famille Bashkirtseff. Le père de Marie accuse les Babanine de lui avoir pris sa femme et ses enfants : un jour, il enlève ceux-ci (Marie a alors sept ans) et il les cache à la campagne pour forcer leur mère à revenir auprès de lui. La grand-mère et les oncles, usant d’injures et de menaces, reprennent les deux enfants terrorisés. Marie ne connaîtra vraiment son père que dix ans plus tard, lorsqu’il ne lui sera plus affectivement nécessaire.
7Pour l’instant, ses quatorze ans jugent avec désinvolture celui qu’elle appelle « mon pater », cet homme que les Babanine ne cessent de critiquer, cet homme que sa mère affirme avoir quitté parce qu’il avait une maîtresse avant leur mariage, cet homme qu’elle déteste mais qu’elle ne supporte pas d’entendre vilipender car elle porte son nom :
« Mon très cher père a une actrice française, Durocher, elle a quarante-deux ans. Il est amoureux d’elle, lui achète des diamants et nous fera le plaisir de venir à Nice avec elle. Elle demeure chez lui et ses sœurs viennent le voir et elle aussi. On est tellement cochon en Russie que mon pater ne se gêne nullement, après le théâtre, ils soupent, montent en voiture devant tout le monde et rentrent ! » 6 octobre 1873.
8Celui qu’elle appelle « papa5 » c’est son grand-père, un être tyrannique, irascible, désagréable et agressif lorsqu’on renvoie une gouvernante, une de ces gouvernantes françaises pour qui il a toujours eu un faible.
9Si son adolescence est privée d’une présence paternelle, elle est en revanche chargée de cet oncle détesté et fascinant : Georges… Elle lui doit de savoir tout ce qu’ignorent au xixe siècle les petites filles de quatorze ans : on n’hésite pas à parler devant celle de ses aventures les plus scandaleuses, et comment pourrait-elle oublier les lectures qu’elle l’entendait faire lorsqu’elle avait à peine dix ans :
« Ce monstre régnait et commandait et parfois s’amusait à venir lire des livres horribles à Mme Brenne, mon institutrice française. J’écoutais ça et je comprenais… » Préface.
10Avec Georges, le malheur pénètre dans la villa niçoise :
« Il vient pour une semaine nous salir et s’en va quelque part où l’on ne le connaît pas. Et nous, nous restons, et nous supportons toutes ses saletés » 21 mai 1873.
écrit Marie après avoir « pleuré comme une bête ». Comment se comporte-t-il avec son neveu Paul pour qu’elle craigne qu’il le pervertisse et lui enlève tout respect pour sa mère ? Quelle crainte inspire-t-il pour que, de toute la famille, il n’y ait que cette enfant à protester lorsqu’il vient dîner chez son père avec une prostituée (qui le quittera bientôt en lui volant son passeport) ?
11Georges, c’est le drame, les scènes et le scandale, mais c’est peut-être aussi la séduction. Malgré elle, il lui impose l’image d’un homme qu’elle cherchera inconsciemment toute sa vie. Son dédain pour les jeunes gens anodins, son attirance pour les débauchés s’expliquent sans doute par l’absence d’un père « positif » et par la présence de Georges. À l’âge où les adolescentes de son époque font des rêves plus éthérés, elle écrit :
« L’ivrognerie est le vice que je préfère chez l’homme. Et c’est celui que je voudrais que mon mari ait plutôt qu’un autre. Qu’il se grise comme un cochon pourvu qu’il m’aime et que ce soit un homme lorsqu’il est hors des vins » 28 octobre 1873.
12Avant dix ans, son existence paraît toute tracée aux yeux des femmes admiratives qui l’entourent. Une vie d’héroïne de roman l’attend : l’amour, le faste, les grandeurs. Pour conjurer le mauvais sort et obtenir la réalisation des promesses du diseur de bonne aventure, tous les soirs elle ajoute une oraison supplémentaire à ces prières :
« Mon Dieu, faites que j’aie des cavaliers qui me fassent la cour, que je n’aie jamais la petite vérole, que je sois jolie, que j’aie une belle voix, que je sois heureuse en ménage et que maman vive longtemps » Préface.
13Comment saurait-elle que sa destinée se trouve déjà programmée mais de toute autre façon ?
14Sa mort et sa gloire sont déjà au rendez-vous, prenant l’aspect dérisoire de la gouvernante à qui Georges lisait des livres pornographiques, cette Mme Brenne qui lui a appris à dessiner et est morte phtisique en 1868. Découverte de l’art et contact irrémédiable avec ce qui est alors LA maladie par excellence, l’incurable tuberculose. La menace attendra des années pour se réaliser. Il n’y a d’abord qu’une enfant gâtée, violente et autoritaire, trop lucide, qui regarde le monde avec des yeux d’adulte, prie et pleure en cachette après les scènes qui déchirent sa famille, et se perd en des rêves de bonheur impossible :
« Si nous vivions moi, Paul et maman, seulement nous trois, ce serait bien » 25 juin 1873.
15Cela, elle ne l’avoue qu’à son petit carnet secret. Ce que les badauds niçois voient, c’est une adolescente trop élégante dans ses robes de Worth ou de Laferrière, avec ses chapeaux de Reboux, car elle ne saurait s’habiller qu’à Paris. C’est une jeune fille qui sort comme si elle avait déjà fait officiellement son entrée dans le monde, qui va au théâtre, se baigne en mer, sait nager et plonger et suscite l’indignation de son grand-père en fréquentant le tir aux pigeons. On la voit dans les festivités niçoises, au Carnaval où elle achète quarante-cinq kilos de confettis et où elle jette des fleurs à ses admirateurs, chez Rumpelmeyer où elle mange des glaces, au Cours et dans la rue Saint-François-de-Paule où elle admire l’illumination électrique, et au casino de Monte-Carlo où elle joue sans que quiconque se soucie de son jeune âge. Elle n’apprécie sorties ou promenades que dans la mesure où elle rencontre d’éventuels admirateurs. Tantôt elle boude : « Personne pour me regarder », tantôt elle ironise : « Il y a du monde, mais rien que des marrons ou des nèfles », tantôt elle exulte : « Maman a dit que lorsque je sortais de la cabine tout le monde a regardé mes pieds. » Élevée pour plaire aux hommes, Marie ne s’étonne pas de voir sa mère se laisser aborder dans le train par un inconnu qui l’escorte le soir même à Monaco.
16Mais aujourd’hui il s’agit bien de plaire : ses robes sont ratées, elle va les renvoyer au couturier, ou bien les déchirer ! À quoi bon avoir de telles robes ? Elle vient de lire L’hiver à Nice, une sorte de guide touristique et mondain dont l’auteur, le baron de Nervo, s’adresse à la « haute fashion cosmopolite » qui se retrouve à Nice au début de l’hiver, en novembre seulement car il serait de très mauvais goût d’y arriver plus tôt. (On rassure d’ailleurs les hivernants : dès le 1er octobre le soleil est sans danger.) Cette lecture désespère Marie car elle lui signifie qu’elle ne fait pas partie de ce monde rassemblant tous les princes russes, tous les lords, tous ces barons suédois et autres valaques qui ne recherchent pas là l’agrément d’une station balnéaire ni les joies de la plage mais qui goûtent le plaisir de se retrouver tous les ans, de s’inviter aux bals, réceptions et steeple-chases, de se côtoyer aux régates, courses et veglioni (bals masqués), de renouer tout un cercle de distractions selon un calendrier dont le strict énoncé est impuissant à évoquer tout ce qu’il signifie d’élégances, d’intrigues, de rivalités, de plaisirs et de frivolités :
« Lundi : madame la vicomtesse Vigier, Mme Spang, on y danse ; le concert au château Valrose, Mme Klapka.
Mardi : madame de Pau, et bientôt madame Sabatier à la villa Émilie, on y dansera.
Mercredi : madame Howard, madame Lubobska, madame May, madame Périgot, madame Henderson, cercle de la Méditerranée.
Jeudi : madame la comtesse de Montalivet, madame la comtesse Monnier de la Sizeranne et madame Hutchins à la villa Meynel, on y danse, madame de Tutscheff6.
Vendredi : madame Gryems, concert au château Valrose, madame Seignette.
Samedi : au consulat de Russie et matinée dansante au cercle Masséna.
Dimanche : madame Prodgers et quelques personnes chez madame la comtesse de Cessole. »
17Manquent à cette liste les noms des Babanine, des Bashkirtseff ou des Romanoff… C’est qu’on ne les voit que dans les manifestations payantes, ouvertes à tous, et non pas dans les réceptions sur invitation. On n’indique pas leur jour, ou l’ouverture de leur salon : ils ne reçoivent pas, ils habitent Nice toute l’année alors que les élégantes frémiraient à l’idée d’y passer l’été, perspective qui fait pousser des cris de désespoir à Marie :
« Les étés à Nice me tuent, il n’y a personne, je suis prête à pleurer ; enfin je souffre. On ne vit qu’une fois. Passer un été à Nice, c’est perdre la moitié de sa vie. Je pleure maintenant, une larme est tombée sur le papier. Oh ! si maman et les autres savaient combien cela me coûte de rester ici, ils ne me garderaient pas dans cet AFFREUX désert ! » 9 juin 1873.
18Et ce n’est pas un caprice d’enfant gâtée : la presse locale se lamente tous les ans sur l’ennui de l’été niçois, la torpeur des rues désertes et l’odeur nauséabonde qui s’élève du Paillon à sec.
19Autant de noms cités dans l’article du baron de Nervo, autant de blessures pour Marie, car ce sont autant de lieux où on ne l’invite jamais, ou alors pour une simple visite comme celle dont on fait l’aumône à une parente pauvre qu’on mépriserait en public. Elle joue parfois avec Hélène Howard et ses sœurs mais elle n’est pas conviée aux bals où leur mère rassemble tout ce qu’il « y a à Nice de jeune, de dansant et d’élégant ». Jamais elle ne franchit la porte du célèbre château Valrose où le membre le plus fastueux de la colonie russe, le baron von Derwies, donne des concerts, des fêtes de bienfaisance, des soirées comme celles de Noël qui soulève l’enthousiasme et l’émotion du baron de Nervo :
« La Noël chez les Russes est une fête plus célébrée peut-être que chez nous, c’est pour eux le jour préféré des étrennes, et c’est pour tous l’occasion de réunions solennelles où l’on convie toute la famille et tous les amis. »
20Tous… sauf les Babanine et les Bashkirtseff… Et parfois, sous la plume de Marie, par ailleurs si adulte, éclate un gros chagrin d’enfant à qui on a volé son enfance, d’enfant privée des joies de Noël, de Pâques et du Nouvel An :
« Comme c’est dommage qu’on n’observe aucune des coutumes. Aujourd’hui c’est Pâques, rien n’est changé, pas de cadeaux, pas d’amusement, rien. Cela détache de la famille et rend égoïste, dur. Dans d’autres familles on fait des surprises les uns aux autres, cela conserve l’amitié, cela attendrit, cela est bon. Chez nous, rien de tout cela. On aurait dû inviter du monde, ou du moins des enfants, mais non rien. On vit comme des chiens. Boire, manger assez mal, dormir n’importe comment… et jouer à Monte-Carlo » 12 avril 1874.
21Monte-Carlo est en effet le pôle d’attraction de Mme Romanoff et de sa sœur, à défaut du cercle de la Méditerranée, du cercle Masséna et du consulat de Russie qui sont les hauts lieux de la vie niçoise. Il faut être présenté aux cercles, et qui pourrait se porter garant des Babanine ? Quant au consulat, c’est là qu’aboutissent les lettres anonymes glosant sur le procès Romanoff et c’est le consul Patton qui enregistre les plaintes portées contre Georges…
22Toutes ses rancunes à l’encontre de la « société ennemie », toutes ses angoisses, tous ses espoirs d’être enfin reçue dans le monde, Marie les consigne soigneusement dans ses petits carnets. Depuis peu, elle écrit son journal intime : elle écrit et se relit avec complaisance comme elle s’admire dans un miroir. « Je suis mon héroïne à moi », déclare-t-elle, ce qui ne l’empêche pas d’écrire déjà en fonction d’éventuels lecteurs, qu’elle prend à témoin, adjure et harangue. Puisqu’elle connaîtra la gloire, son autobiographie passionnera les générations à venir :
« Ce journal est le plus utile et le plus instructif de tous les écrits qui ont été, sont ou seront. C’est une femme avec toutes ses pensées et ses espérances, déceptions, vilenies, beautés, chagrins, joies. Je ne suis pas encore une femme entière mais je le serai. On pourra me suivre de l’enfance jusqu’à la mort. Car la vie d’une personne, une vie entière, sans aucun déguisement ni mensonge est toujours une chose grande et intéressante » 15 juillet 1874.
23Feuilletant ses carnets, Marie n’a même pas besoin de se relire pour retrouver l’humeur qui était la sienne en écrivant : il lui suffit de voir son écriture qui grandit, se déforme, dont les lignes impatientes zèbrent la feuille, où les mots éclatent en gros caractères. C’était un jour de colère, de haine et de désespoir. Le lendemain, elle n’y pensait plus, elle avait même tendance à modifier le récit objectif des faits. Mais le texte de la veille est là, témoin implacable de son chagrin ou de sa rage. Des pages entières redisent ses supplications, répètent ses prières, ultime ressource de son chagrin :
« Mon Dieu, ayez pitié de ma misère, tirez-nous de cette position. Permettez que nous gagnions nos procès ! Sainte Vierge, à vous j’ose davantage m’adresser. Priez pour moi ! Permettez qu’un jour nous reprenions la position des anciens temps, car il y a longtemps lorsque les charmants frères de maman n’ont (sic) pas encore pu faire ce brigandage, notre famille… Nous avons joué un rôle ! Souffrez, Seigneur, que nous reprenions notre place ! » 23 novembre 1873.
24Ce que Marie confie à son journal, au printemps 1873, alors qu’elle scrute l’intérieur des voitures qui passent sur la Promenade des Anglais ou dans la rue de France, le cœur battant d’y reconnaître un visage, c’est un secret amour. Elle n’est plus une enfant, si elle l’a jamais été. La nature l’émeut, elle rêve dans le jardin :
« On voit une espèce de ruisseau et des rochers couverts de mousse et tout autour des arbres de différentes espèces éclairés par le soleil. Le gazon vert, vert et mou, vraiment j’avais envie de me rouler dedans. Cela formait comme un bosquet, si frais, si mou, si vert, si beau, qu’en vain je voudrais en donner une idée, je ne le pourrais pas. Si la villa et le jardin ne changent pas, je l’amènerai ici pour lui montrer l’endroit où j’ai tant pensé à lui » 6 mai 1873.
25Ce LUI n’est pas un garçon de son âge : elle ne saurait tomber amoureuse d’un blanc-bec comme son frère Paul qui n’a ni goût ni manières. De jeunes Niçois lui donnent une sérénade de violons, guitare, et harmoniflûtes : c’est charmant et romanesque cette musique au clair de lune mais ce ne sont que des gens du petit peuple de Nice. Un moment, elle a été fort troublée par le fait qu’elle aimait deux hommes à la fois. Le premier c’était un Prussien (ou un Hollandais ?), Alfred Boreel : elle l’a vu au Carnaval, déguisé en bandit et elle lui a jeté des fleurs, c’est un viveur, on l’a rencontré avec des cocottes à Monaco, complètement ivre, ce qui le rend encore plus séduisant, pense Marie qui s’identifie à ce Don Juan :
« Si j’étais homme, je passerais ma vie à l’écurie, aux courses, au tir, au salon un peu, sous les fenêtres de ma belle et finalement à ses pieds. Mille aventures, des obstacles, des choses impossibles, des combats… Dieu m’a faite femme pour m’empêcher de faire les folies que je voudrais. Toutes les femmes seraient folles de moi, et comme à la fin des fins je n’en aimerais qu’une, j’aurais rendu bien des gens malheureux » 4 juillet 1873.
26Si Boreel cesse de lui plaire, ce n’est pas à cause de son inconduite, mais de son obscurité : il n’est pas le riche propriétaire de chevaux qu’elle croyait… Puisque sa mère lui a dit qu’elle serait duchesse, le seul homme qui lui semble digne d’elle, celui dont elle rêve dans le jardin devant la mer, c’est un homme qui tient le haut du pavé dans le Tout-Nice cosmopolite, c’est un Anglais, c’est le duc de Hamilton. C’est un excentrique : un jour à Baden, il est venu à la promenade escorté d’un cochon, sous prétexte qu’on en avait interdit l’accès à ses chiens ; un soir, il a loué le théâtre où on donnait La Belle Hélène afin d’assister à la représentation avec seulement quelques amis. Marie l’a rencontré dans la ville d’eau allemande en 1871 alors qu’elle se promenait en voiture :
« Il était là, il me regardait en ayant l’air de dire : “Comme elle est drôle, cette fillette, qu’est-ce qu’elle s’imagine ?” d’un air moqueur… Il avait raison alors, j’étais très drôle avec mes petites robes de soie, j’étais ridicule ! Je ne le regardais pas. Puis enfin, toutes les fois que je le rencontrais mon cœur donnait un coup si fort dans ma poitrine que cela me faisait mal. Je ne sais si quelqu’un a éprouvé cela, mais j’ai peur que mon cœur batte si fort et qu’on l’entende » 2 août 1873.
27Elle n’hésitera pas longtemps entre lui et Boreel : tout se décide un jour de l’été 1872. En faisant sa prière, Marie a demandé à Dieu de lui désigner qui elle devait aimer : son exaltation est telle qu’elle a cru entendre « Hamilton » ! Et pour rompre avec le monde de l’enfance, quelque temps après, elle commence à écrire son journal.
28Jamais elle n’a parlé au duc : elle le voit seulement de loin. Elle l’admire au tir aux pigeons, l’aperçoit aux courses : il a l’air d’un roi, de Néron, de l’Apollon du Belvédère, « son air est capricieux, fat et cruel ». Elle l’admire même lorsqu’il trône à la terrasse de la villa de sa maîtresse, la Gioia. L’existence de cette belle Italienne ne perturbe pas Marie : ce n’est pas une rivale, elle est de celles qu’un homme bien né n’épouse pas.
29C’est même une raison supplémentaire de s’intéresser au duc : une maîtresse en vue valorise un homme. Comme toutes ces ingénues fin de siècle, qui ne sont pas encore libertines, Marie est attirée par la réputation du noceur – « Elles sont nombreuses, dira plus tard Colette, les filles à peine nubiles qui rêvent d’être le spectacle, le jouet, le chef-d’œuvre libertin d’un homme mûr7 » :
« J’apprécie seulement l’amour des hommes comme Hamilton parce qu’ils savent et qu’ils ont beaucoup vu. Un petit de vingt-deux ans aime chaque femme. Je serais fier d’être aimé d’un de ces hommes, ils s’y connaissent. Et lorsqu’ils aiment, c’est pour toujours. Ils ont tout éprouvé, ils ont passé partout, et enfin ils trouvent le port. J’aime Hamilton et je le désire encore plus parce qu’il saura apprécier. Parce qu’il a vécu » 21 juillet 1873.
30Cet homme plus âgé qu’elle, c’est l’amoureux imaginaire, mais c’est aussi l’image du père absent ; ce viveur, c’est un avatar de Georges. Aimer le duc Hamilton d’un amour inavoué, c’est jouer avec la tentation de l’inceste inavouable, c’est gommer tout le côté détestable de Georges pour n’en retenir que la séduction… Et le Journal se fait le dépositaire discret de tant de fantasmes, de tant de cruels calculs. Contemplant une photographie de la Gioia, Marie murmure : « Dans dix ans, elle sera vieille, dans dix ans je serai grande. »
31Comme il convient à son âge, cet amour rêvé se traduit par des manifestations puériles. Elle admire un charbonnier parce qu’il ressemble au duc, elle souligne la ville de Hamilton dans sa géographie, puis inquiète, gratte le mot, ce qui est encore plus voyant, et redoute alors que son institutrice s’en aperçoive. Elle se jette dans les bras de sa gouvernante, reste là « ivre de bonheur » et supplie Dieu de lui faire faire la connaissance du duc, sûre qu’elle sera exaucée comme les autres fois où elle a prié avec autant de ferveur :
« La première fois, je demandais un jeu de croquet et ma tante me l’apporta de Genève, la deuxième fois, je demandais son aide pour apprendre l’anglais, j’ai tant prié, tant pleuré, et mon imagination était tellement excitée qu’il m’a semblé voir une image de la Vierge dans le coin de la chambre qui me promettait » 6 mai 1873.
32Romantisme de jeune fille qui s’exalte en vénérant un homme à la mode… Si Marie était une enfant comme les autres, cet amour serait parfaitement banal. Mais elle est entourée de femmes à l’imagination plus délirante que la sienne : on remarque son trouble, on voit qu’elle rougit dès qu’on parle du duc. Pousse-t-elle un cri de surprise en entendant le nom de Hamilton qu’aussitôt sa mère la supplie de songer à sa réputation. Son secret est connu de tous : on la plaisante mais de telle façon que ces plaisanteries construisent peu à peu un univers romanesque qui a de plus en plus de réalité. On l’a d’abord, et sur le mode comique, appelée « duchesse », on lui dit maintenant, comme s’il n’y avait aucun doute possible : « Quand tu seras duchesse ». C’est une entreprise de mystification inconsciente et cruelle, d’autant plus sotte qu’elle ne concerne pas une enfant mais une jeune fille que l’on veut déjà marier8. En juillet 1873, sa tante la conduit à Vienne pour assister à l’Exposition, mais surtout dans l’espoir qu’elle y retrouvera un garçon qu’elle a connu à l’âge de onze ans. Marie ne s’intéresse guère à ce « Miloradovitch de malheur » dont sa mère et sa tante lui parlent « avec des yeux brillants et animés ». On se console de la voir rejeter ce mariage possible et on fabule à propos de Hamilton : Walitsky dessine des caricatures et multiplie les plaisanteries gaillardes sur le thème de « Marie duchesse ». Mme Bashkirtseff s’attendrit :
« Elle dit que je ressemble à Hamilton. Elle assure que même lorsqu’il n’y avait rien, il y a un an à Monaco, elle a fait remarquer cela à ma tante » 10 septembre 1873.
33Comme s’il y avait jamais eu quelque chose ! Comme s’il était besoin de renchérir sur les fantasmes de Marie ! Marie qui ne peut aimer que ce qui lui ressemble et qui ne cherche dans l’autre que le reflet magnifié d’elle-même… Le duc, c’est le monde sur lequel elle veut régner, mais c’est aussi ce qu’elle voudrait être : un homme qui se permet toutes les extravagances, qui ose transgresser les usages bourgeois, qui est riche, titré… Et Marie se regarde dans la glace : c’est vrai qu’elle lui ressemble. Elle mime son expression dédaigneuse, plisse les yeux comme lui, s’applique sous le nez quelques cheveux arrachés au peigne afin de représenter une moustache : aimer Hamilton, à défaut de ne pouvoir être Hamilton.
34Le 13 octobre 1873, la gouvernante anglaise se soucie peu de la leçon, elle a une grande nouvelle à annoncer : le duc va se marier. Stoïquement, Marie attend d’être seule avec son journal pour accuser le choc qu’elle a reçu :
« J’approche le livre plus près de ma figure, car je suis rouge comme le feu. J’ai senti comme un couteau aigu s’enfoncer dans ma poitrine. Je commençais à trembler si fort que je tenais le livre à peine. J’avais peur de m’évanouir mais le livre me sauva. Je feignis de chercher pendant quelques minutes pour me calmer. Je disais la leçon d’une voix entrecoupée par la respiration qui tremblait. J’assemble tout mon courage comme jadis pour me jeter du pont aux bains et me dis qu’il faut me dompter. J’ai fait une dictée pour ne pas avoir le temps de parler » 13 octobre 1873.
35Les lamentations succèdent aux prières : son désespoir est tel qu’elle ne peut même pas pleurer et ses yeux « restent aussi secs que sa gueule ». Elle va continuer à faire bonne figure en famille, jouer au croquet, assurer sa voix pour annoncer elle-même la nouvelle, avec autant de détachement qu’elle ferait part du dernier potin. Et elle rit en entendant la princesse Galitzine la traiter de « lost duchess ». Il va falloir rompre avec les chères habitudes, supprimer dans les prières du soir celle qui demandait à Dieu l’amour du duc, renoncer à construire sa vie en fonction de cet amour :
« Il était dans mon âme comme une lampe et cette lampe s’est éteinte. Il fait noir, sombre, triste, on ne sait pas de quel côté marcher. Avant, dans mes petits ennuis, je trouvais toujours un point d’appui, une lumière qui me guidait et me donnait de la force dans mes petites misères, et à présent, j’ai beau chercher, regarder, tâter, je ne trouve que le vide et l’obscurité. C’est affreux ! affreux lorsqu’on n’a rien au fond de l’âme… » 18 octobre 1873.
36Au plus fort de son chagrin, Marie-qui-pleure est observée par Marie-qui-juge. Elle n’a pas encore quinze ans, mais elle sait déjà qu’on ne meurt pas d’amour. Elle souffre et se regarde souffrir, mais elle aime d’autant plus qu’elle a perdu l’objet de son amour, elle n’aime bien que ce qui n’est plus à elle. Elle pleure tout en sachant qu’un jour elle ne pleurera plus :
« La figure couverte d’une main, tandis que de l’autre je tiens le manteau qui m’enveloppe tout entière, même la tête pour être dans l’obscurité, pour rassembler mes pensées qui s’envolent de tous côtés et ne laissent que confusion en moi. Pauvre tête ! Une chose me tourmente, c’est que dans quelques années, je me moquerai et j’aurai oublié… Toutes ces peines me sembleront enfantillage, affectation. Mais non, je t’en conjure, n’oublie pas ! Lorsque tu liras ces lignes, retourne en arrière, pense que tu as quinze ans9, que tu es à Nice, que cela se passe en ce moment ! pense que c’est vivant alors ! tu comprendras… tu seras heureuse !… » 29 novembre 1873.
37Dès ce moment, commence un lugubre compte à rebours jusqu’au 10 décembre. Ce jour-là, à l’heure où le mariage est célébré à Baden, Marie s’installe au piano et joue la Marche funèbre de Beethoven. Auparavant, elle a collé dans son journal des coupures de presse relatant les préparatifs, donnant la liste des invités, celle des cadeaux, et elle fait le serment de commémorer chaque année le jour maudit des fiançailles en donnant au moins cent francs aux pauvres.
38Ce serment restera lettre morte, mais plusieurs années après, Marie déclarera encore qu’elle aime toujours le duc. Fidélité réelle ou nostalgie : elle ne pense à lui que dans des moments de vide sentimental. Lorsque son entourage est pauvre en « homme à aimer », elle soupire après Hamilton, relit son Journal et s’attendrit. Ce premier amour aura son épilogue un an plus tard : en 1877 elle apercevra fortuitement le duc à Paris. Adieu Néron « capricieux et cruel », adieu Apollon du Belvédère ! Ce qu’elle verra aux Champs-Élysées, ce sera un homme obèse occupant tout un fiacre :
« Le beau jeune homme un peu fort, aux cheveux cuivrés et à la moustache fine est devenu un gros Anglais très rouge avec des petits favoris roux à partir de l’oreille jusqu’au milieu de la joue […]. Au bout d’une demi-heure, je n’y pensais plus. Sic transit gloria Ducis. Comme j’étais exaltée ! » 6 octobre 1877.
39Si son roman imaginaire constitue l’unique entretien de sa famille, Marie Bashkirtseff ne se laisse pas pour autant absorber par l’atmosphère frivole qui l’entoure. Avide d’apprendre, elle prend très au sérieux les études qu’elle poursuit la direction d’une gouvernante moins zélée que son élève et déconcertée par les questions qu’elle pose. Cette demoiselle Colignon n’est là que pour donner à Marie l’indispensable petit bagage de toute jeune fille à marier : un peu d’aquarelle, un peu d’anglais, un peu d’italien. Marie voudrait faire des études sérieuses, comme les garçons ; livrée à elle-même (car « ses mères » considèrent cette rage d’apprendre comme l’envie d’avoir un cheval ou de vivre à Paris, un caprice qui ne tire pas à conséquence ou une façon de s’occuper en attendant le mariage), elle prépare seule son programme :
« J’ai résolu de suivre les cours du lycée à Nice. J’aurai neuf heures et demie par jour tout compris. Je veux travailler comme un bœuf. Je ne veux pas être inférieure à mon mari et à mes enfants. La femme DOIT recevoir la même éducation que l’homme10 » 14 août 1873.
40Sans doute ne travaille-t-elle pas avec autant d’assiduité mais elle exige d’avoir des professeurs venant du lycée. Elle leur communique le programme qu’elle a établi, au grand ébahissement du censeur qui se demande quel âge peut bien avoir la jeune fille qui veut étudier tout cela. Elle voudrait passer des examens, se présenter au baccalauréat ès sciences. Elle apprend aussi bien la chimie que le latin et son professeur s’étonne qu’elle ait assimilé en cinq mois ce qu’on fait au lycée en trois ans. Elle met à la porte sa gouvernante qui arrive en retard pour sa leçon, elle houspille le professeur de dessin qui se fie trop à ses dons et néglige de la faire travailler méthodiquement. Entièrement libre dans le choix de ses lectures, elle dévore Alexandre Dumas, lit Byron, Shakespeare, Hérodote et se prend de passion pour la Vie des hommes illustres :
« Après une journée de magasins, de couturiers et de modistes, de promenades et de coquetterie, je passe un peignoir et je lis mon bon ami Plutarque » 2 août 1874.
41Ses efforts sont d’autant plus méritoires qu’on ne fait rien pour l’aider dans son travail qui suscite sarcasmes ou critiques :
« On m’agace avec mes études, je suis obligé de dire que j’étudie très peu etc., etc., car on dit que j’étudie trop » 22 novembre 1873.
42Un professeur lui donne une leçon de mathématiques mais la modiste arrive : vite ! on appelle Marie pour qu’elle vienne admirer et choisir des chapeaux. L’existence oisive des sœurs Babanine ignore le rythme d’une année scolaire. Peu importent les programmes d’études : on part en voyage quand on en a envie (ou quand on a de l’argent). Et les soucis de Marie ne sont pas ceux d’une lycéenne : lorsqu’on décide de quitter la villa Acqua Viva, c’est elle qui prend l’affaire en main, décide des transformations de la nouvelle demeure, des démolitions et des constructions à envisager. Lorsque Georges a des ennuis avec la police car il a giflé la comtesse Tolstoï, Marie accompagne sa mère dans l’appartement qu’il partage avec une prostituée, pour le supplier de se présenter au tribunal. À la fin de 1873, elle confie à son Journal :
« Je ne suis plus une enfant comme les autres, je suis femme par le cœur, mais femme-enfant » 28 décembre 1873.
43Lorsque commence 1874, elle se décrit comme « Agar dans le désert », elle n’est qu’attente : attente du succès, de l’amour… Elle nourrit son espoir de superstitions enfantines : elle se tire les cartes, joue à consulter l’oracle, adresse une prière à la lune, le soir avant de se coucher : « Lune, ô belle lune ! Fais-moi voir celui que j’épouserai de mon vivant ! » ; elle s’endort avec un miroir sous son oreiller pour réveiller un amoureux, et surtout la veille du Nouvel An, selon la coutume russe, « elle fait la bonne aventure » (c’est-à-dire qu’elle fixe longuement les reflets d’un flambeau dans une glace, cherchant à interpréter les jeux d’ombre et de lumière).
44Ce qu’elle voudrait voir en songe ou dans le miroir, c’est l’annonce d’un changement de vie, car elle approche peu à peu de l’âge où une jeune fille doit faire son entrée dans le monde – condition sine qua non à un beau mariage – et ce monde reste toujours fermé à sa famille. Le Carnaval revient avec son tourbillon de festivités où on ne les convie pas. Elle enrage de lire dans le Journal de Nice la description d’un bal donné à la préfecture :
« Tout ce que Nice compte en ce moment d’aristocratie par la naissance et l’intelligence se trouvait réuni dans les salons décorés avec un goût exquis. »
45Elle, elle a dû se contenter de regarder les élégantes descendre de voitures mêlée à l’anonymat de la foule niçoise. La flotte américaine fournit de jeunes et nouveaux danseurs au cercle Masséna, il arrive des officiers russes qui dansent la mazurka comme personne, les ventes de charité se succèdent, comptant parmi leurs jeunes dames patronnesses Hélène Howard et Lucie Durand. Mais Dina Babanine et Marie Bashkirtseff ne valsent ni ne tiennent une tombola, on ne les invite pas, on les ignore :
« Nous n’avons aucun rôle, ou plutôt le dernier et le plus misérable, notre position est très fausse, nous vivons misérablement, personne des gens de bien ne veut nous connaître, nous sommes partout seules, mal à l’aise et cela me torture, me ronge […]. C’est si amusant de bien vivre quand on est demoiselle, quand on n’a pas un poids autour du cou ou un sac à traîner derrière soi, un mari en un mot. Et puis, qui voudra de moi, dans notre position ? » 4 mars 1874.
46Elle supplie sa mère et sa tante de tout mettre en œuvre pour que leur situation s’améliore : il faut quitter Nice, se faire un peu oublier, et s’installer à Paris dans un appartement convenable, il faut partir loin de Georges et surtout « entrer dans la société par l’ambassadeur de Russie ». Elle se heurte à un mur : pas question d’abandonner Georges, impossible de lutter contre le tort que leur cause cet interminable procès, tout finira bien par s’arranger, le plus simple est d’attendre. Marie crie, hurle, injurie « ses mères », des scènes atroces de reproches et de menaces se succèdent et durent des heures :
« Maman jeta la tasse par terre avec grand bruit. Et se mit à me critiquer toute ma personne, le regard, les épaules, les pieds, les manières, tout enfin. Vraiment elle fera tant par ses critiques que je ne saurai plus comment marcher, comment parler, comment regarder et que je paraîtrai très indécise et ridicule » 9 mars 1874.
47Enfin, Mme Bashkirtseff va tenter quelque chose. Hélas elle ne trouve rien de mieux que d’aller quémander une invitation à une réception, et elle subit l’humiliation de s’entendre répondre que la liste est close ! Restent alors les sempiternelles soirées à Monte-Carlo où elle n’a pas compris qu’il n’était pas souhaitable de conduire une jeune fille de quinze ans :
« Maman m’a fâchée, plusieurs fois elle a dit au croupier : “Quelle heure est-il ? La petite a peur de manquer le train.” Je me sentais mal à l’aise dans les salles après le concert, il ne restait que les cocottes. Mais il y avait une heure à attendre et force me fut faite de rester là. Chacun resta avec sa dame. C’est vraiment peu convenable. Mais ce qui fut le plus scabreux, c’est le départ, ces messieurs emmenés par ces dames et au moment du départ, quels cris, quelles chansons ! Le train marchait déjà et on entendait encore les chansons et comme ces chansons et ces éclats de rire s’accordent peu avec le beau ciel, la lune et la mer se détachant de l’imposante et sombre masse des montagnes. La charmante scène continue et dure longtemps à la maison. Mi-se-re-re ! Est-ce que tous les hommes vivent comme ceux que j’ai vus ce soir ? Tout cela a produit chez moi une impression désagréable et triste. Ces hommes, puis ces femmes, quel… Chacune emmenant son gibier » 30 mars 1874.
48Mme Bashkirtseff n’est pas plus stricte en ce qui concerne l’éducation de Paul : à quatorze ans, il néglige ses études, sort avec des cocottes, joue à la roulette, a pour mentor le cuisinier de sa mère, disparaît des jours entiers pour rentrer à 5 heures du matin, affiche des manières de garçon de café, et se comporte de façon si déplorable que d’après sa sœur, « c’est à montrer pour de l’argent ».
49À force de larmes et de récriminations, Marie obtient enfin de faire un séjour d’un mois et demi à Paris, à partir du 10 mai. Essayages de robes chez Laferrière, Grand Prix, visite de Versailles, Hortense Schneider dans Offenbach… Tout serait idyllique si on ne les obligeait à quitter l’hôtel Scribe pour l’hôtel des Îles Britanniques. En effet, des voyageurs se sont plaints du bruit causé par ces dames russes qui se couchent trop tard, et dont l’une – Marie – fait des vocalises à une heure avancée de la nuit. Et l’indignation est à son comble parce qu’on les a vues passer déshabillées devant la fenêtre dont les rideaux n’ont pas été tirés. On les a prises pour des actrices, autant dire pour des cocottes : Marie est désagréablement frappée par ce soupçon et s’en souviendra toujours avec dégoût.
50Cherchant un lieu de villégiature, Mme Bashkirtseff s’offre quelques crises de nerfs : Vichy ne lui plaît pas, Spa est un trou. C’est pourtant là qu’elle s’installe avec Dina et Marie le 22 juin. Une nourriture d’hôtel médiocre, de ternes distractions de ville d’eau, et l’argent qui n’arrive pas de Nice… Marie traîne son ennui à la musique, à la promenade, au tir, au casino, au bal où un homme veut l’inviter à danser sans lui avoir été présenté, ce qui laisse entendre qu’il la prend pour une demoiselle de peu de vertu.
51Enfin, Mme Bashkirtseff est reçue chez la marquise Viviani. Loin de l’atmosphère niçoise, elle s’épanouit : ses plumes, ses dentelles, son crêpe de Chine, ses diamants et son « voile noir à l’espagnole » font la conquête d’un marchand de tableaux retraité qu’on considère comme « le roi de Spa ». Marie sort avec Mme Basilévitch qui déplore le manque d’hommes dans cette ville d’eau :
« Cela m’amuse beaucoup d’être avec une femme qui me traite presque en égale, qui me parle d’hommes, d’amour, qui me demande mon opinion, qui dit la sienne » 30 juin 1874.
52À leur petit groupe se joint la princesse Eristoff qui se prépare joyeusement à divorcer. Un jeune homme les suit, on le présente à Marie : c’est le baron Charles Gericke d’Herwynen. Le monde ouvre ses portes, c’est la vraie vie ! Marie danse tous les soirs, elle n’a presque plus le temps d’écrire :
« On ne m’a pas laissée tranquille une seconde, on prétend que je valse admirablement, on m’a comparée à une tête grecque à cause de mon bandeau d’or, on m’a tout dit et si j’étais plus bête, on me tournerait la tête. Ici je vis comme j’aime » 11 juillet 1874.
53On lui demande de chanter dans un concert donné pour les pauvres. Elle refuse car elle se trouve trop jeune pour affronter un public, mais quelle joie de savoir que sa voix a été remarquée, cette voix qui porte tous ses espoirs et qu’elle a cru perdre cet hiver alors qu’elle souffrait d’une laryngite.
54Gericke s’enhardit : l’entourage de Marie est peu farouche, Mme Bashkirtseff n’est pas un chaperon gênant, elle ne s’inquiète pas, à la promenade où l’escorte tout un « bataclan » de joyeux viveurs et de dames à la recherche d’une provisoire âme sœur, de voir sa fille traîner en arrière du groupe avec son soupirant. D’ailleurs, elle la croit toujours amoureuse de Hamilton : « Pauvre maman, comme elle est naïve ! », soupire la duchesse manquée, qui, de temps en temps, écrit le nom du duc dans son Journal et y rêve comme à un amour d’autant plus idéal qu’il reste inaccessible, comme à un moyen de fuir une réalité troublante. Cette réalité c’est Gericke qui lui serre la taille en valsant :
« Il ne cherche qu’à toucher le pied ou à presser la main, la baiser même, regarder tout près dans les yeux, et cela comme un métier ! Il ne respecte pas mes quinze ans. Heureusement que je les respecte » 17 juillet 1874.
55Plus tard, Marie parlera quelquefois de Spa, et toujours avec répulsion :
« Depuis ce temps, je crois voir partout des Gericke qui s’imaginent que je les adore ; cette crainte me gêne, m’ennuie, me chagrine enfin… Ô le sale souvenir qui au bout de trois ans salit encore tout ce qui m’arrive ! » 20 avril 1877.
56Ce n’est pas un flirt anodin de ville d’eau, un peu plus précieux que les autres parce qu’il est le premier, c’est une blessure qui marque à jamais sa vie sentimentale. Marie n’est pas une oie blanche comme les jeunes filles de son temps. Ses lectures, Georges, les conversations familiales, les propos de la princesse Galitzine ou de Mme Basilévitch l’ont éclairée sur les réalités de l’amour. Ses rêves, qu’elle essaie d’interpréter à l’aide d’une Clé des Songes sont sans équivoque : plusieurs fois elle a rêvé d’un ours ce qui la poursuivait et la dévorait, et elle se réveillait en sentant « la gueule brûlante de la bête ». Elle pense avec plaisir et précision qu’elle aimerait embrasser Hamilton, et lorsqu’elle fleurit un invité au mariage d’une amie, elle tremble car c’est la première fois qu’elle touche à la boutonnière d’un homme. Elle n’est pas prude : elle admire son corps en le contemplant nu dans son miroir, elle ne s’alarme pas des modifications physiologiques qu’elle subit et elle sait que le premier jour de ses règles est toujours un peu douloureux. Capable de nommer son désir, à l’aise dans son corps, sans illusion à l’égard de la sexualité, Marie est loin d’être étonnée par l’attitude de Gericke : elle sait où il veut en venir et n’accepte pas d’être ainsi traitée. Cette répulsion, elle l’avait déjà éprouvée en assistant à un mariage :
« Une noce a toujours quelque chose de sale. On ne devrait pas y conduire de jeunes filles, surtout entendre ce que dit le prêtre » 11 février 1874.
57Quel malaise éprouve-t-elle à se prêter à toute une comédie de flirt mondain avec ce Gericke qu’elle n’aime pas ?
58Mais un mois de bals, de retours à l’hôtel à trois heures du matin l’épuise. Elle s’évanouit plusieurs fois dans la journée, constate qu’elle « s’abîme », et découvre sous ses yeux des taches bleues. Elle a beau prendre du thé pour se tenir éveillée, sa faiblesse est de plus en plus grande, elle a mal dans la poitrine du côté gauche. Du coup, Mme Bashkirtseff s’affole, donnant la forme la plus exaspérante et la plus inefficace à son inquiétude. Elle pleure toute la soirée en répétant à sa fille qu’elle est pâle, et elle finit par dormir dans la chambre de celle-ci qu’excède une sollicitude tombant à contretemps. Walitsky diagnostique un nerf malade, un autre médecin parle d’anémie. Marie enrage, vocifère contre ceux qui l’entourent et voudrait les faire taire à coups de canne. Lorsqu’on cesse de gloser sur sa pâleur, on l’entreprend sur ses conquêtes : un comte polonais lui a volé un gant et a attrapé un rhume en se faisant teindre les cheveux car il avait appris qu’elle aimait les hommes roux. Hasard ou préméditation : il les suit à Ostende au mois d’août. Quelle agitation chez les Bashkirtseff chaque fois qu’il passe sous leurs fenêtres à l’hôtel de France ! On appelle Marie pour que son soupirant la voie, sa tante la traite de comtesse et va jusqu’à Bruxelles pour lui acheter des bas et des chaussures roses dignes des petits pieds dont elle si fière et qu’on remarque tant quand elle se promène sur la digue.
59Soirées au casino, courses, cercle des bains, achats de dentelles et déjeuners au Kursaal : c’est l’ennui. Marie n’éprouve que du dégoût pour le comte polonais, la société lui semble mal choisie et Paul s’illustre dans un scandale qui restera mystérieux puisque les pages rapportant ce que Marie en appelle « les événements d’Ostende » ont été arrachées… À force de voir de son balcon la malle de Douvres entrer dans le port d’Ostende, l’envie lui vient d’aller en Angleterre. Comme les caprices de Marie sont des ordres, Mme Romanoff s’embarque pour Londres avec elle et Dina. Tout paraît magnifique au pays du duc de Hamilton, Marie s’y sent chez elle. Certes le manque d’argent lui permet tout juste de s’acheter un waterproof, une amazone et quelques chapeaux, mais le spectacle de la rue l’enchante :
« Rien ne me fait autant plaisir que voir de beaux hommes, surtout des Anglais » 9 septembre 1874.
60Après une visite aux Howard, les rares hivernants de Nice qui les reçoivent, c’est le retour en France. Sur le bateau Marie lit l’Odyssée : la Manche n’est que la Manche mais elle la traverse en compagnie d’Ulysse.
61Les quinze derniers jours de septembre se passent à Paris en courses et achats de toute sorte pour meubler la nouvelle villa que sa famille vient d’acquérir à Nice. Tentures, vaisselle, vases de Sèvres : tout cela coûte très cher, peu importe, on prend ce qu’il y a de mieux, on paiera à crédit. Comme elle trouve que les travaux traînent en longueur, Marie fait des plans et consulte des décorateurs parisiens. Mme Romanoff la « sert comme une esclave », rien n’est trop beau pour sa nièce qui va avoir une chambre de cinquante mille francs. Le lit est une coquille rosée, posée sur des pattes de lion aux ailes d’or et encadrée de rideaux retenus par des coquilles dorées et surmontées d’une aigrette de plumes. Le tout trônera sur une estrade tendue de velours bleu au centre d’une pièce capitonnée de satin de la même couleur, et dont les boiseries seront laquées de blanc avec des filets or. Marie répète avec satisfaction : « On ne me refuse rien, je suis si malade ! » Si malade qu’elle s’évanouit pendant ses essayages et qu’elle se résigne enfin à prendre du fer, cette panacée que les journaux de l’époque recommandent contre l’anémie, l’épuisement et la chlorose, noms divers sous lesquels on masque pudiquement la phtisie…
62Fatigue ou spleen : elle a soudain le mal de Nice, Nice qui lui a donné la santé, « les fraîches couleurs ». Impuissante à décrire la douceur des soirs de septembre là-bas, elle s’irrite contre ce qu’elle voit si mal traduit dans ses petits carnets :
« Jamais aucun écrit ne donnera la moindre idée de la vie réelle. Comment expliquer cette fraîcheur, ces parfums de souvenir ? On peut inventer, on peut créer, mais on ne peut pas copier… On a beau sentir en écrivant, il n’en résulte que des mots communs : bois, montagnes, ciel, lune, tout le monde dit la même chose. Et d’ailleurs, pourquoi tout cela ? Qu’importe aux autres ? Les autres ne comprendront jamais, puisque ce ne sont pas eux mais moi ; moi seule, je comprends, je me souviens. Et puis les hommes ne valent pas la peine qu’on prendrait pour leur faire comprendre tout cela. Chacun sent comme moi, pour soi. Je voudrais arriver à voir les autres sentir comme moi, pour moi ; c’est impossible, il leur faudra être moi » 5 septembre 1874.
Le carnaval à Nice, Le Monde illustré

Crédit : bibliothèque de Cessole, ville de Nice.
Notes de bas de page
1Il est difficile de préciser la fonction réelle de Walitsky : dans la version édulcorée du Journal, on le présente comme un subalterne et on tait sa participation à de nombreux événements de la vie quotidienne des Babanine. Mais dans le manuscrit on lit : « Au moment de partir à l’étranger, il fallait un médecin pour Romanoff et pour maman qui aimait à se faire malade et qui l’était quelquefois en vérité. On emmena Walitsky, en lui promettant des appointements […], bien qu’il n’en reçût jamais presque rien… » On apprend aussi qu’il escorte les deux sœurs au casino, qu’il va rejoindre Mme Bashkirtseff à Rome, que Marie et lui se tutoient, et que lorsque celle-ci écrit à Mme Romanoff, elle la charge « d’embrasser Walitsky ».
2La version édulcorée du Journal ne fait presque aucune allusion à Georges. Et les pages du manuscrit qui racontent certaines péripéties de Mme Bashkirtseff ont été arrachées. Par qui ? Tous les cahiers sont restés longtemps entre ses mains après la mort de sa fille…
3Et non pas le 11 novembre 1860, comme l’indiquent toutes les éditions du Journal édulcoré ! « Je suis née le 12 novembre mais je devais naître le 12 janvier seulement, aussi compte-t-on mon âge à partir du 12 janvier vieux style » (12 janvier 1877). L’ancien calendrier russe avait un décalage de douze jours avec le nouveau : le 12 correspond donc au 24. Si l’anniversaire officiel de Marie était en janvier, c’était sans doute pour éviter des propos fâcheux : elle était née en effet sept mois après le mariage de ses parents, et d’après son père « nullement en avance ».
4Dina, fille de Georges, avait été élevé par sa grand-mère, puis par Mme Bashkirtseff.
5La dernière biographe de Marie Bashkirtseff, D. Langley Moore, dont la lecture du Journal manuscrit paraît bien rapide, s’est laissée abuser par cette appellation : elle a prêté à Constantin Bashkirtseff des travers appartenant à son beau-père et a cru qu’il vivait à Nice avec sa famille.
6Mme de Tutscheff est une sœur de Mme Bashkirtseff. Elle est bien entendu brouillée avec les Babanine et ne reçoit jamais sa belle-sœur ! (La presse française ajoute parfois une particule au nom des Russes nobles.)
7Mes apprentissages.
8Les biographes de Marie Bashkirtseff, aussi bien que les responsables des différentes éditions du Journal édulcoré ont insisté sur ses enfantillages pour rester dans une vision rajeunie de leur héroïne. Il est bien certain qu’un premier amour n’a pas la même résonance ni les mêmes conséquences si celle qui le vit à douze ans ou si elle en a quinze : et contrairement à ce qu’on a toujours cru, Marie n’était plus une petite fille quand elle était amoureuse du duc.
9Dans le Journal édulcoré, on lit « treize ans ».
10Il est frappant que cela ait disparu du Journal expurgé (comme à peu près tout ce qui concerne son désir d’étudier).
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2022
Nuit Debout
Des citoyens en quête de réinvention démocratique
Christine Guionnet et Michel Wieviorka (dir.)
2021
L’attention médicamentée
La Ritaline à l’école
Luciana Vieira Caliman, Yves Citton et Maria Renata Prado Martin (dir.)
2023
